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dimanche 15 mars 2026

Critique de "Appel manqué" de Carole Fives | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Appel manqué" de Carole Fives


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Appel manqué

Auteur : Carole FIVES

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 128

Accès au livre : ISBN 9782073129819  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Vous avez eu la pilule, l'IVG, on vous a tout apporté sur un plateau doré et vous venez encore vous plaindre ! On a fait notre part, c'était à vous de saisir le relais qu'on vous tendait à bout de bras. bandes d'ingrates ! Qu'est-ce que vous avez fichu pendant tout ce temps ? Travaillé, travaillé, mais enfin, ça ne vous empêchait pas de vous battre pour vos droits. Après le boulot, après avoir couché le gosse et terminé ton ménage, après avoir appelé ta vieille mère, il te restait encore un peu de temps pour militer, non ? Au lieu d'aller chez le psy ... Ah, t'en auras perdu du temps et de l'argent avec ça, mais c'est pas chez les psys qu'on fait la révolution ma fille. »
Après le succès d'Une femme au téléphone, Appel manqué signe le grand retour de Charlène, soixante-treize ans, plus déjantée que jamais. Quand la solitude lui pèse, elle bombarde sa fille de messages téléphoniques, qui sont autant de reproches, d'appels à l'aide et de révélations. Qu'ont à transmettre les « boomeuses » ? MeToo peut-il rapprocher les générations ? Portrait d'une mère qui appuie toujours là où ça fait mal, ce roman drôle et mordant interroge aussi le rapport au féminisme à tous les âges.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Carole Fives est l'autrice aux éditions Gallimard de plusieurs romans salués par la critique, parmi lesquels Une femme au téléphone (2017), Tenir jusqu'à l'aube (2018) et Quelque chose à te dire (2022).

 

Avis :

Carole Fives revient à ce qui constitue désormais le motif central de son oeuvre : la parole maternelle qui déborde, envahit et écrase. Reprenant le dispositif du monologue téléphonique comme révélateur féroce de la relation mère‑fille – où la fille n’existe qu’en creux, réduite au silence par une voix intarissable –, elle resserre encore le cadre autour de la mécanique d’une emprise ordinaire, faite de reproches, de plaintes et de culpabilisation diffuse. Ce texte bref et nerveux en propose la version la plus nue, la plus frontale, comme l’aboutissement d’une obsession.

Au fil des messages qu’elle dépose sur un répondeur mutique, une mère déroule son quotidien, ses inquiétudes et ses griefs, sans mesurer l’effet de ses propos. Elle raconte ses petites misères, ses contrariétés et ses souvenirs réécrits, tout en cherchant à ramener sa fille dans son orbite, ses appels comme autant de tentatives de la retenir. Derrière l’apparente banalité de ces fragments de vie se dessine peu à peu une relation déséquilibrée, où l’amour se mêle à la dépendance et où la fille, absente du récit, se retrouve paradoxalement au centre de toutes les phrases.

À partir d’un dispositif minimaliste, Carole Fives met en place une véritable machine dramaturgique. En laissant toute la place à la voix maternelle, elle expose les mécanismes d’un discours qui, sans le moindre souci de dialogue, occupe et sature le terrain affectif. Ici, aucune intrigue : seulement la tension entre une fille qui se dérobe et une mère qui parle pour conjurer le vide, sans jamais interroger sa propre responsabilité dans cet éloignement. Ce choix formel, qui repose sur la répétition, l’insistance et la dérive du soliloque, révèle moins une situation familiale qu’un système de domination intime, rendu d’autant plus oppressant qu’il se déploie dans un cadre apparemment anodin, où l’amour se déforme en contrôle et la sollicitude en injonction.

Si la mère occupe tout l’espace, c’est que la fille, elle, n’en occupe plus aucun. Absente du récit, réduite à un hors‑champ obstiné, elle s’impose pourtant comme la véritable figure centrale, celle autour de laquelle tout tourne sans s'énoncer. Ce vide, que la mère tente de combler par sa logorrhée narcissique, fonctionne comme un révélateur, exposant la difficulté d’exister face à une voix qui ne laisse aucune place, mais aussi la possibilité d’une émancipation qui passe par le retrait, le refus de répondre et la reconquête d’un espace intérieur. En choisissant de ne jamais lui donner la parole, Carole Fives fait de la fille un personnage spectral mais déterminant, dont l’absence même fait acte.

Ce texte d’une précision millimétrée, capable de transformer quelques messages laissés sur un répondeur en un portrait juste et troublant, déploie une écoute aiguë, presque clinique, de ce que le langage révèle malgré lui : failles, peurs, stratégies d’attachement et gestes d’amour maladroits. La maîtrise du rythme, le choix du détail et la manière de faire sourdre, sous l’ordinaire le plus banal, une charge émotionnelle et critique d’une grande finesse donnent naissance à un condensé de sobriété formelle et de lucidité implacable. Il en résulte un livre âpre et noir, souvent cruel, toujours profondément humain, que l’on lit d’un trait, porté par ce mélange d’agressivité et d’humour grinçant qui caractérise l’écriture de Carole Fives. (4/5)

 

 

Citation : 

Je sais bien que ton livre vient de sortir, je sais bien. Oui ma chérie, tu as raison, c’est honteux, et je vais le commander puisque tu ne m’as toujours rien envoyé. C’est fou ça, même ton frère l’a reçu, je suis toujours la dernière roue du carrosse. Encore un roman sur l’art ? Tu es sûre ? Mais ça va ennuyer tout le monde, voyons… Pourquoi tu n’écris pas plutôt un livre sur moi, c’est plus intéressant, tout le monde a une mère, alors que l’art… les gens s’en foutent, non ? Vise large, vise la mère, je t’assure, on n’en a jamais fini avec sa mère.

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 

mercredi 26 octobre 2022

[Fives, Carole] Quelque chose à te dire

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Quelque chose à te dire

Auteur : Carole FIVES

Parution : 2022 (Gallimard)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :      

Elsa Feuillet, jeune écrivaine, admire l’œuvre de la grande Béatrice Blandy, disparue prématurément. Cette femme dont elle a lu tous les livres incarnait la réussite, le prestige et l’aisance sociale qui lui font défaut. Lorsque Elsa rencontre le veuf de Béatrice Blandy, une idylle se noue. Fascinée, elle va peu à peu se glisser dans la vie de sa romancière fétiche, et explorer son somptueux appartement parisien — à commencer par le bureau, qui lui est interdit…
Jeu de miroirs ou jeu de dupes ? Carole Fives signe avec Quelque chose à te dire un thriller troublant.

 

 

Un mot sur l'auteur :   

Née en 1971, Carole Fives est écrivain, chroniqueuse d'art et plasticienne.

 

 

Avis :

Elsa Feuillet, une jeune romancière dont les publications sont jusqu’ici passées inaperçues, voue une admiration sans bornes à Béatrice Blandy, une grande dame de la littérature française récemment disparue. Quelle n’est pas sa surprise, lorsqu’ayant cité une phrase de la célèbre auteur en épigraphe de son dernier roman, elle est contactée par le veuf Thomas Blandy et qu’une rencontre s’organise. Très vite, s’établit entre les deux une relation intime, curieusement triangulaire.

Car, Béatrice a beau être morte, c’est elle qui, omniprésente, préside à l’existence du nouveau couple, Thomas conservant son luxueux appartement à l’état d’un mausolée, et Elsa se glissant si bien dans la défroque de celle qu’elle envisage comme un idéal, qu’elle fait dire à son compagnon : « Dans le fond, ce qui vous plaît chez moi, c’est ma femme ! Je n’existe pas, je ne suis rien pour vous ! C’est Béa que vous cherchez à travers moi ! »

Le fait est, qu’après avoir aussi étroitement chaussé les contours physiques de l’existence de la morte, Elsa n’est bientôt plus qu’à deux doigts d’investir également son héritage spirituel. Et, tandis que les clins d’oeil même de la narration viennent souligner son atmosphère de plus en plus hitchcockienne – Thomas suggérant à Elsa que, contrairement aux apparences, c’est peut-être bien James Stewart qui manipule Kim Nowak dans le film Sueurs froides qu’ils sont en train de regarder, « Attendez la fin, vous comprendrez ! » –, se met en place une réflexion, un rien désenchantée, sur la création littéraire et sur le rôle véritable de l’écrivain. 
 
Quand s’arrête l’influence, quand commence le plagiat ? N’est-ce pas l’oeuvre qui compte, peu importe son creuset ? Ne galvaude-t-on pas la littérature en survalorisant « la figure de l’artiste aux dépens de l’oeuvre », les lecteurs ne plébiscitant plus que les auteurs capables d’assurer leur promotion dans les médias, et les éditeurs ne les évaluant plus guère qu’à l’aune de leur valeur marchande ? « Quand elle se plaignit à son éditeur d’être la risée de tout Paris, il lui répondit simplement, ‘’Et alors, tes livres se vendent, c’est bien ce que tu voulais, non ? (...) Estime-toi heureuse !’’ »
 
A l’heure où narcissisme et marketing finissent trop souvent par occulter les vraies finalités de l’écriture et de la création littéraire, Carole Fives nous rappelle, au moyen d’une intrigue éloquente au retournement inattendu, que la raison d’être de l’écrivain, c’est avant tout d’avoir quelque chose à dire... (4/5)

 

 

Citations :

Elsa avait écouté plusieurs entretiens dans lesquels Béatrice expliquait que pour elle, la littérature était une aventure. L’écrivain vivait cette aventure en explorateur, lampe torche à la main, contrairement au lecteur, qui lui emboîtait le pas.

Qu’importe les personnes réelles derrière une œuvre, l’essentiel était l’œuvre elle-même. Notre époque survalorisait la figure de l’artiste aux dépens de l’œuvre, un titre ne se vendait bien que si l’auteur était capable d’en assurer la promotion dans les médias, on préférait des auteurs toujours plus jeunes, toujours plus beaux et sûrs d’eux-mêmes, sortant si possible d’une grande école. La littérature était à l’opposé, et, si elle se présentait le plus souvent sous la figure d’un jeune homme bien coiffé et diplômé de Normale Sup, rodé pour répondre du tac au tac à n’importe quelle question en prime time, Elsa sentait qu’elle était loin, ailleurs.

Où se termine l’influence, l’admiration d’un écrivain pour un autre, résumait Damien Deforêt dans sa pastille de présentation de l’émission, et où débute le véritable plagiat ?

Quand elle se plaignit à son éditeur d’être la risée de tout Paris, il lui répondit simplement, « Et alors, tes livres se vendent, c’est bien ce que tu voulais, non ? Tu n’auras plus de problème de loyer désormais, plus de problème de trésorerie, et tu as du temps devant toi pour écrire. Estime-toi heureuse ! »

 

 

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