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lundi 23 février 2026

Critique de "Lundi, c'est loin" de Oisin McKenna | Lectures de Cannetille

 

Couverture de "Lundi, c'est loin" de Oisin McKenna



J'ai aimé 

 

Titre : Lundi, c’est loin 
            (Evenings and Weekends) 

Auteur : Oisin McKENNA

Traduction : Olivier DEPARIS

Parution :  en anglais (Irlande) en 2024,
                   en français en
2026 (L'Olivier)

Pages : 320

Accès au livre : ISBN 9782823623093  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Londres, 2019. La ville est en effervescence : une baleine est coincée dans la Tamise, devenant en quelques heures le sujet de conversation de tout le pays, puis du monde entier. Cette présence fascinante agit tel un révélateur dans la vie de Maggie, Ed, Phil, Rosaleen et les autres. Chacun se trouve à un moment charnière, où il doit prendre en main son destin ou s’en remettre à lui.

Maggie, trente ans, est enceinte de son compagnon, Ed, mais elle craint de renoncer à sa liberté. Phil n’aime pas son boulot et ne vit que pour les week-ends, leur promesse d’oubli et de fête. Rosaleen, sa mère, doit affronter la maladie et ne sait comment lui en parler. Lundi, c’est loin suit ces personnages attachants le temps d’un été caniculaire.

Rien n’arrête l’énergie de la ville, la pulsation de Londres, qui se nourrit des cœurs brisés, des âmes perdues et de l’espoir qui s’entête. Dans ce premier roman addictif comme une série, Oisín McKenna prend le pouls de notre époque. 

 

Un mot sur l'auteur : 

Oisín McKenna est un écrivain et dramaturge irlandais installé à Londres. Issu de la scène artistique indépendante, il s’est d’abord fait connaître par ses performances et ses pièces mêlant poésie, politique et observation sociale. Lundi, c’est loin est son premier roman.

 

 

Avis :

Premier roman d’un auteur jusqu’ici surtout remarqué pour sa poésie et ses performances scéniques, Lundi, c’est loin marque l’entrée d’Oisín McKenna dans la fiction longue. Son regard acéré sur le quotidien s’y déploie autour de ses thèmes de prédilection : la vie urbaine contemporaine, les identités queer et la fragilité émotionnelle d’une génération prise dans les tensions du capitalisme tardif.

Dans un Londres écrasé de chaleur, l’échouage à la fois dérisoire et symbolique d’une baleine dans la Tamise accapare l’actualité. Autour de ce motif s’entrecroisent des trajectoires elles aussi désorientées : Maggie et Ed, chassés de la ville par la pression immobilière, voient leur couple vaciller sous le poids d’une grossesse inattendue et de l’homosexualité qu’Ed refoule ; Phil, leur ami d’enfance, vit pleinement ses désirs gays mais se heurte à un amour impossible ; Rosaleen, sa mère, rongée par un cancer qu’elle n’ose annoncer, s’enfonce dans les réflexes de culpabilité hérités de son éducation catholique irlandaise. Tous dérivent vers un point de rupture que la présence incongrue de la baleine cristallise.

Orchestrant ces existences parallèles sans jamais forcer leur convergence, le roman avance par glissements, résonances et micro‑décalages, comme si chaque personnage évoluait dans une chambre d’écho intime où vibrent les mêmes angoisses : la peur de l’avenir, l’épuisement du présent et l’incapacité à dire ce qui blesse. La baleine échouée, motif presque trop évident, relève paradoxalement d’une vraie finesse narrative : un point de diffraction qui révèle la vulnérabilité commune de vies prises dans un continuum de tensions sociales, économiques et affectives. Oisín McKenna capte ces vibrations minuscules, ces gestes retenus et ces pensées qui n’osent pas se formuler, dans une attention au presque rien où se loge la force émotionnelle du roman.

Plus largement, Lundi, c’est loin s’inscrit dans une littérature contemporaine qui interroge la possibilité même de se projeter dans un monde saturé d’incertitudes. Sans se soucier d’offrir des solutions ni de redresser ses personnages, le roman les accompagne dans leur fragilité et leur difficulté à répondre aux exigences de la société. La prose d’Oisín McKenna, précise et empathique, refuse le spectaculaire pour saisir l’ordinaire comme lieu de résistance. Il montre comment les existences les plus banales – les plus « moyennes », pour reprendre le qualificatif attribué à Basildon par The Economist, cette ville nouvelle d’après‑guerre où Phil, Ed et Maggie ont grandi – sont traversées par des forces qui les dépassent, mais aussi par des élans de lucidité et de tendresse qui empêchent le naufrage.
 
Le roman met surtout en lumière la pression insidieuse qui pèse sur les personnes queer, prises entre normes sociales et aspiration à être pleinement elles‑mêmes. À travers Rosaleen, héritière d’une culture catholique irlandaise où la culpabilité structure les comportements, l’auteur montre comment ces injonctions se transmettent et façonnent les vies. Ed en incarne la dimension la plus intime, marquée par une honte intériorisée. Phil affronte une violence plus directe, qui l’empêche de vivre librement depuis l’agression qu’il a subie. Deux trajectoires différentes, mais révélatrices d’un même système de contraintes et de blessures. 

Sans être autobiographique, Lundi, c’est loin puise clairement dans l’expérience sensible d’Oisín McKenna – son rapport à l’Irlande, à la culture catholique et à la vie queer londonienne – pour composer une fiction qui sonne juste. On pourra lui reprocher une symbolique parfois appuyée, quelques longueurs inhérentes à son écriture impressionniste et une tonalité uniformément sombre, mais ce premier roman se distingue surtout par la finesse avec laquelle il met à nu les mécanismes de honte, de violence et de transmission, et par la manière dont il transforme l’ordinaire en lieu de résistance. C’est une entrée en fiction d’une grande maîtrise, qui laisse entrevoir un écrivain déjà pleinement conscient de ses forces, et un roman dérangeant, parfois oppressant, mais surtout lucide, sensible et profondément engagé. (3,5/5)

 

 

Citation :

Elle connaissait l’Église : elle savait que, selon ses représentants, les filles qui faisaient la roue étaient un danger pour les Irlandais, de même que les culottes, de même que les préservatifs (illégaux jusqu’aux années 1980). On ne pouvait pas laisser les Irlandais prononcer le mot « préservatif », comprendre qu’un préservatif se mettait sur un pénis, ni même entendre le mot « pénis » marmonné accessoirement par un médecin (ne parlons pas du mot « vagin »). On ne pouvait pas leur autoriser l’homosexualité (illégale jusqu’aux années 1990) ni même l’hétérosexualité, si la définition qu’on en avait incluait l’expérience du plaisir avec le corps d’un autre, ou avec le sien. Les Irlandais devaient se méfier des corps. Ils devaient les ignorer ou tout bonnement faire comme s’ils n’existaient pas. Quant à la bisexualité, c’était alors une chose inconnue, mais si elle avait été connue, on n’aurait certainement pas pu la tolérer chez les Irlandais, elle non plus. Point crucial : les Irlandais devaient se méfier de la grossesse, ne pouvaient prétendre à accoucher ou à grandir sans risque, et, surtout, il leur était interdit de recourir à l’avortement (illégal jusqu’à cette année).


 

vendredi 5 décembre 2025

[Shafak, Elif] Les fleuves du ciel

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Les fleuves du ciel
            (There are Rivers in the Sky)

Auteur : Elif SHAFAK

Traduction : Dominique GOY-BLANQUET

Parution : en anglais en 2024,
                  en français en 2025 (Flammarion)

Pages : 512 

Accès au livre : ISBN 9782080459879  
                           en librairie

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Londres, 1840. Arthur, un garçon à la mémoire prodigieuse né sur les rives de la Tamise, est engagé comme apprenti dans une imprimerie. Bientôt, son monde s’ouvre bien au-delà des taudis de la capitale anglaise, vers un autre fleuve, le Tigre, et une ancienne cité de Mésopotamie qui abrite les fragments d’un poème oublié.
Turquie, 2014. Chassées de leur village au bord du Tigre, Naryn, une petite fille yézidie, et sa grand-mère entreprennent un long voyage, traversant des terres en guerre dans l’espoir d’atteindre la vallée sacrée de leur peuple, en Irak, pour que Naryn y soit baptisée.
Londres, 2018. Zaleekhah, hydrologue fascinée par la mémoire de l’eau, emménage dans une péniche pour échapper à la faillite de son mariage. C’est alors qu’un curieux livre qui la ramène à ses origines vient chambouler son existence.
Avec ce roman éblouissant, une traversée des siècles et des cultures suivant trois destinées entrelacées par le cours imprévisible de l’eau, Elif Shafak s’impose comme l’une des plus grandes conteuses de notre époque.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Elif Shafak est l'auteure de douze romans salués par la critique, notamment L'architecte du Sultan, La Bâtarde d'Istanbul, Trois filles d’Ève, et 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange. Son œuvre, pour laquelle elle a reçu la décoration de Chevalier des Arts et des Lettres, est traduite dans le monde entier. Elle milite pour les droits des femmes, et collabore régulièrement avec des quotidiens internationaux comme The New York Times, The Guardian et La Republica.

 

Avis :

De La bâtarde d’Istanbul, qui sonde les blessures de l’histoire turco‑arménienne, à L’île aux arbres disparus, qui évoque les violences inter‑ethniques entre Chypriotes grecs et turcs,  Elif Shafak n’a cessé d’explorer les thèmes de la mémoire, de l’identité et de la transmission. Elle choisit cette fois l’eau comme fil conducteur, élément vital qui relie personnages, civilisations et récits dans une vaste composition traversant les époques et menant à une méditation sur la condition humaine.

Détournant l’idée controversée de la « mémoire de l’eau », selon laquelle le liquide conserverait la trace des substances rencontrées même après leur disparition matérielle, Elif Shafak en fait une métaphore poétique : l’eau devient archive invisible, dépositaire des histoires et des civilisations qu’elle a traversées. Trois existences s’y inscrivent : un archéologue anglais du XIXᵉ siècle en quête d’un poème mésopotamien oublié, une enfant du Proche‑Orient entraînée dans l’exil au début du XXIᵉ siècle, et une hydrologue contemporaine confrontée aux menaces pesant sur cette ressource vitale. 

A lui seul, le titre condense cette vision. Drainant mémoires et récits à mesure que les pluies alimentent rivières, fleuves puis mers, l’eau relie cosmique et terrestre, origine et disparition. Les histoires humaines, comme les fleuves, naissent d’un ciel commun et s’écoulent vers des destins multiples. A partir de cette image, la romancière turque met en lumière la manière dont l’Occident – oublieux du berceau civilisationnel que fut la Mésopotamie – a longtemps toisé l’Orient. Elle évoque aussi les tragédies contemporaines, tel le génocide des Yézidis, qui souligne la fragilité des peuples et la violence des effacements. L’eau apparaît alors comme miroir de la vie et de la mort des civilisations : elle emporte les ruines mais conserve les traces.

Enfin, Les fleuves du ciel célèbre la puissance des récits. Car si les civilisations s’effondrent et si les peuples sont déplacés, les histoires survivent, franchissent les frontières et ressurgissent là où on les croyait disparues. Elif Shafak compose ainsi une fresque polyphonique où l’eau n’est pas seulement motif, mais force agissante qui éclaire la condition humaine et rappelle que la mémoire, même menacée, poursuit son oeuvre. 

Conteuse habile et enchanteresse, Elif Shafak métamorphose une réflexion politique et historique en une œuvre d’une grande intensité poétique, où, comme l’eau, le temps coule, nous dépasse et nous emporte, mêlant dans une mémoire universelle les vies et les civilisations, et, puisque tout s’achève dans le même terreau, nous administrant une grande leçon d’humilité et de tolérance. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

C’est avec de telles pensées à l’esprit qu’Assurbanipal entre dans la bibliothèque. Une enfilade de pièces où les murs sont couverts du sol au plafond d’étagères sur lesquelles des milliers de tablettes d’argile sont disposées en ordre parfait, classées par sujet. Elles ont été collectées dans des contrées proches ou lointaines. Sauvées pour certaines de la négligence ; d’autres achetées à leur propriétaire pour une bouchée de pain ; mais la plupart ont été prises de force. Elles contiennent toutes sortes d’informations, qu’il s’agisse d’accords commerciaux ou de recettes médicinales, de contrats juridiques ou de cartes célestes… car le roi sait que pour dominer d’autres cultures, il faut saisir non seulement leurs terres, récoltes et biens matériels, mais aussi leur imaginaire collectif, leurs souvenirs partagés.


Bientôt, le crépuscule peint l’horizon en orange vif, jusqu’à ce que le brouillard revienne en force et efface toutes les couleurs de son morne pinceau. Un allumeur de réverbère passe en sifflotant. Il tient à la main une longue perche avec une mèche allumée. Une par une, les lampes à gaz le long de la rue prennent vie, projetant une lueur vaillante dans l’obscurité qui s’épaissit. Demain matin, le même homme réapparaîtra pour les éteindre une à une. Un pendule oscille constamment entre le jour et la nuit. La lumière et l’ombre. Le bien et le mal. Peut-être en va-t-il de même pour le passé et le présent – ils ne sont pas entièrement distincts. Ils saignent l’un dans l’autre.


Les enfants de parents déracinés naissent dans la tribu du souvenir. Leur présent et leur avenir sont à jamais façonnés par leur passé ancestral, qu’ils en aient connaissance ou non. S’ils fleurissent et prospèrent, leur réussite sera attribuée à toute une communauté ; et de la même manière, leurs échecs seront enregistrés au compte d’une entité plus ample et plus ancienne qu’eux-mêmes, famille, religion ou ethnicité.


Une larme tombe sur le dos de sa main. Fluide lacrymal, agencement complexe de cristaux de sel invisibles à l’œil nu. Cette goutte, l’eau de son propre corps, qui contient une trace de son ADN, était jadis un flocon de neige ou un jet de buée, peut-être ici ou à des milliers de kilomètres, changé maintes fois de liquide à solide à vapeur et inversement, tout en gardant son essence moléculaire. Elle est restée cachée sous une terre emplie de fossiles pendant des dizaines sinon des milliers d’années, a grimpé vers les cieux, est revenue sur terre en brume, brouillard, mousson ou tempête de grêle, déplacée et relogée à perpétuité. L’eau est l’immigrant par excellence, prisonnière en transit, incapable à jamais de se fixer.


Les mots sont comme des oiseaux, dit Mr Bradbury. Quand on publie des livres, on libère des oiseaux en cage. Ils peuvent aller où bon leur semble. Ils peuvent survoler les murs les plus hauts, franchir de longues distances, s’installer aussi bien dans un manoir que dans une ferme ou une chaumière d’ouvrier. On ne sait jamais qui ces mots atteindront, quels cœurs succomberont à leurs doux chants.


Si la pauvreté était un lieu, un paysage hostile dans lequel on tomberait accidentellement ou par une poussée délibérée, ce serait une forêt maudite – un bois sauvage humide et lugubre suspendu dans le temps. Les branches vous happent, les troncs vous bloquent le passage, les ronces s’agrippent à vous, résolues à vous empêcher de partir. Même si vous parvenez à surmonter un obstacle, il est aussitôt remplacé par un autre. Vous vous arrachez la peau des mains en vous efforçant de dégager un chemin alternatif, mais dès que vous tournez le dos aux arbres, ils resserrent les rangs derrière vous. La pauvreté mine votre volonté, peu à peu.


Oncle dit souvent que si certains peuvent faire le choix d’une vie simple et discrète, ceux qui viennent de régions perturbées ou d’origines difficiles n’ont pas ce luxe. Car toute personne déplacée comprend que l’incertitude n’est pas tangentielle à l’existence humaine mais qu’elle en est l’essence même. Comme on ne peut jamais être certain de ce qu’apportera le lendemain, impossible de se fier à Dame Fortune – déesse du destin et de la chance – même quand elle semble pour une fois vous accorder ses faveurs. Il faut toujours être prêt à une crise, une calamité, ou un soudain exode. Être un étranger, c’est d’abord une affaire de survie, et personne ne peut survivre s’il est sans ambition ; personne ne progresse en temporisant. Les immigrants ne meurent pas de fatigue existentielle ou d’ennui nihiliste ; ils meurent de travailler trop dur.
 
 
Grandma dit qu’une vieille femme yézidie, une voisine qui lui est chère, a émigré avec ses enfants en Allemagne, où la famille s’est établie dans les années 1990. La femme a été troublée et attristée d’apprendre que les gens là-bas remplissaient une baignoire d’eau et s’asseyaient dedans pour se savonner. Elle ne pouvait pas croire qu’il y ait des gens assez insensés pour plonger dans de l’eau propre sans s’être lavés auparavant.


Grandma dit qu’on devrait toujours se montrer bon envers chaque créature vivante, si petite soit-elle ou apparemment insignifiante, car on ne peut jamais savoir sous quelle forme vous-même ou un être cher allez renaître. 
« Hier j’étais un fleuve. Demain, je reviendrai peut-être sous la forme d’une goutte de pluie. »


Qu’ils soient bourbeux ou placides, dans ce pays où les pierres sont anciennes et où les histoires se racontent mais sont rarement écrites, ce sont les fleuves qui gouvernent les jours de notre vie. Nombre de rois ont régné et nombre de rois ont disparu, et Dieu sait qu’ils étaient pour la plupart impitoyables, mais ici en Mésopotamie, ne l’oublie jamais, mon amour, le seul véritable souverain, c’est l’eau. 


Les divisions entre classes sont en vérité des frontières sur une carte géographique. Quand vous naissez dans un milieu riche et privilégié, vous héritez d’un plan qui trace les chemins ouverts devant vous, signale les raccourcis et les détours capables de vous conduire à destination, vous informe des vallées luxuriantes où vous pouvez prendre du repos, des terrains instables à éviter. Si vous entrez dans le monde sans cette carte, vous êtes privé de guide sûr. Vous vous égarez plus facilement, vous tentez de traverser ce que vous avez pris pour des vergers et des jardins, et découvrez que ce sont des marais et des tourbières.
 


Tandis qu’elle ferme les yeux, attendant de sombrer dans un sommeil drogué, elle entend au loin un léger clapotis. Elles sont toutes là. Les rivières perdues du temps, hors de la vue et hors de l’esprit mais remarquables par leur absence, comme les membres fantômes qui gardent la faculté de faire souffrir. Elles sont ici et partout, érodant les structures solides sur lesquelles nous avons construit nos carrières, mariages, renommées et relations, roulant toujours plus vers l’avant – avec ou sans nous. Zaleekhah sait qu’elle n’est peut-être pas l’une des leurs, mais elle sera toujours attirée par les gens entraînés vers quelque chose de plus grand et meilleur qu’eux, une passion qui dure la vie entière, même si elle finit par les dévorer.


Tout comme une flamme requiert l’ombre pour exister et grandir, l’idée de la suprématie européenne avait besoin d’un Orient imprégné de misère et de désespoir. Napoléon se donnait pour mission de libérer les peuples de la région de leur destinée et de les conduire à restaurer la grandeur de leurs ancêtres. Ainsi tous seraient bénéficiaires – l’envahisseur et l’envahi. Enhardi par cette conviction, il ordonna de collecter des antiquités. Cependant il ne serait pas facile de les rapporter au Louvre. Car les Français n’étaient pas seuls habités par cette ambition. Les Britanniques aussi étaient dans les transes de l’égyptomanie.


Les empires savent se donner l’illusion qu’étant supérieurs aux autres, ils vivront à jamais. Une certitude partagée que demain le soleil se lèvera, que la terre restera fertile, que les eaux ne se tariront jamais. Un mirage réconfortant qui donne à croire que même si nous mourons tous, les bâtiments que nous érigeons, les poèmes que nous composons, les civilisations que nous créons vont survivre.


Arthur commence à suspecter que le mot civilisation désigne le peu que nous parvenons à sauver d’une perte que personne ne souhaite se remémorer. Des triomphes se dressent sur les échafaudages bricolés de sévices indicibles, des légendes héroïques sont tissées d’agressions et d’atrocités. Le système d’irrigation de Ninive était une réussite éclatante – mais combien de vies ont été gaspillées pour le construire ? Il y a toujours un autre aspect des choses, un aspect oublié. L’eau était le plus grand atout de la ville et son trait distinctif, pourtant elle est aussi ce qui l’a sapée pour finir. Les larges quantités de sel charrié par les torrents et les marées ont ruiné le sol. Fleuves créateurs, fleuves destructeurs. Parfois votre force principale devient votre pire faiblesse. 
 
 
Aux dires de certains, les Yézidis sont des musulmans hérétiques ou des chrétiens renégats. D’autres affirment que ce sont des juifs apostats, ou une étrange secte zoroastrienne perdue dans les replis de l’histoire. Certains assurent que leur système de caste est une dérivation de l’hindouisme. Selon une hypothèse très répandue, leur foi est un ersatz de croyances originales, un rejeton égaré. Arthur n’est pas d’accord. De plus en plus il a la conviction que leur lignée, aussi enracinée ici que les arbres indigènes, peut remonter au temps des anciens Mésopotamiens.


Il lui vient à l’esprit ce soir-là qu’il y a une similitude entre l’amitié et la foi. Elles sont construites l’une et l’autre sur la fragilité de la confiance.


Je doute que les thérapeutes envoient leurs patients au British Museum, mais quand vous êtes près d’un objet si impossiblement âgé, ça remet les choses en perspective. Ce qui vous trouble à l’instant présent est infime dans le cours du temps. Je pense que chacun devrait traîner un peu en compagnie d’un lamassu de temps à autre.Zaleekhah étudie le panneau. 


« Il était donc cruel, Assurbanipal ? 
— Il compte parmi les plus féroces des rois assyriens. Sa destruction de l’Élam est considérée par nombre de chercheurs comme un génocide. 
— Je m’attendais à mieux de la part d’un homme connu pour avoir fait construire une bibliothèque magnifique. 
— Vous êtes loin d’être la seule à faire cette supposition. Qui vient à point nous rappeler qu’un individu peut être cultivé, policé, généreux, mondain, et quand même commettre des actes d’une cruauté stupéfiante. »


Écrire, c’est se libérer des contraintes de l’espace et du temps. Si la parole orale est une ruse des dieux, la parole écrite est le triomphe des humains. 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

  


 

mercredi 8 octobre 2025

[Kureishi, Hanif] Black Album

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Black Album

Auteur : Hanif KUREISHI

Traduction : Géraldine KOFF-D'AMICO

Parution : en anglais en 1995,
                  en français (Christian Bourgois) 
                  en 2025

Pages : 416

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Shahid Hasan, un jeune homme d’origine pakistanaise, quitte sa province anglaise pour aller étudier à Londres. Passionné de rock et de littérature, il tombe amoureux de sa professeure qui l’initie à la scène underground, au militantisme et à la sexualité. En parallèle, il se lie d’amitié avec ses voisins de la cité universitaire, des musulmans intégristes qui cherchent à l’entrainer vers le fondamentalisme. Mais cette double vie apparaît vite aussi risquée qu’irréconciliable : entre Madonna et Allah, Shahid doit choisir.
Roman d’apprentissage, thriller comique et histoire d’amour, Black album est une formidable plongée dans le Londres cosmopolite de 1989, l’année de la chute du mur de Berlin et de la fatwah lancée contre Salman Rushdie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Hanif Kureishi est né et a grandi dans le Kent. Il a étudié la philosophie au King’s College de Londres où il commença à écrire des pièces de théâtre. Auteur de scénarios, dont My Beautiful Laundrette (nominé aux Oscars en 1984 dans la catégorie « meilleur scénario »), il est également réalisateur (London kills me), auteur de nouvelles, d’essais et de romans. En 1990, Le Bouddha de banlieue reçut le Prix Whitbread du meilleur roman. En 2001, l’adaptation cinématographique d’Intimité par Patrice Chéreau a obtenu l’Ours d’or du meilleur film à Berlin. Il a été membre du jury du festival de Cannes en 2009. Il a écrit le scenario d’Un week-end à Paris, le prochain film de Roger Mitchell, sorti au cinéma en France en mars 2014. Il vit à Londres.

 

 

Avis :

Il y a dans Black Album l’éclat trouble d’un miroir ancien : une époque, des visages, des désirs s’y reflètent, toujours voilés d’un léger frisson. Hanif Kureishi, dont l’écriture oscille entre provocation et tendresse, compose un roman qui se dévoile lentement, par cercles concentriques. Publié en 1995 au Royaume-Uni, ce texte s’inscrit dans une œuvre traversée par les questions d’identité, de liberté et de désir, autant de thèmes que l’auteur incarne dans les gestes esquissés, les regards échangés et les silences habités de ses personnages. 

Shahid, jeune étudiant d’origine pakistanaise, récemment installé à Londres pour suivre des cours de littérature, suit une trajectoire hésitante, tiraillée entre le besoin d’appartenance et le désir d’émancipation. Autour de lui, la ville bruisse, tentaculaire et mouvante, ville-monde aux contours labyrinthiques où les identités se croisent, se frôlent et parfois s’entrechoquent. Derrière cette effervescence affleure une autre réalité, faite de regards en biais, d’humiliations feutrées et d’exclusions ordinaires, où le racisme s’insinue dans les gestes les plus anodins et façonne en creux les parcours comme les aspirations. Fils d’un père pakistanais et d’une mère anglaise, Hanif Kureishi connaît intimement ces zones de frottement, ces banlieues où l’on apprend à se taire ou à crier selon les jours. Le roman suit une tension continue entre l’appel du groupe et le souffle de l’individu, entre fidélité et vertige de l’autonomie. 

La figure de Deedee, professeur libre et amante exigeante, incarne la promesse ambiguë d’une liberté à la fois séduisante et contraignante. Leur relation, nourrie de lectures partagées, de proximité physique et de joutes verbales, se transforme peu à peu en scène de pouvoir. On y sent l’expérience de l’auteur, familier des milieux intellectuels, observateur lucide des dynamiques affectives. Rien ne s’ordonne ni ne se simplifie jamais, cette complexité assumée et cette manière de laisser les tensions ouvertes, sans arbitrage ni apaisement, contribuant à l’extrême justesse du récit.

À l’opposé, les membres du groupe islamiste que Shahid fréquente apparaissent figés, porteurs d’un discours plus que d’une histoire. Leur parole, érigée en certitude, s'impose comme une ligne de force, séduisante par sa clarté brutale, sa promesse d’ordre et sa capacité à dissiper le vertige du doute. Face aux tâtonnements de Shahid, elle offre un abri – rigide, mais rassurant – dans une société fragmentée et désenchantée. 

L’auteur orchestre cette polarité avec une précision presque chorégraphique, cristallisant les frictions autour de la liberté d’expression, de l’identité et du pouvoir des mots. Sans jamais nommer Salman Rushdie, il convoque Les Enfants de minuit comme spectre littéraire, œuvre devenue champ de bataille idéologique. Ce roman, dont l’évocation suffit à faire basculer les équilibres, incarne le point de rupture où la fiction devient menace, l’imaginaire subversion, l’auteur cible. En exposant cette tension dans toute sa violence symbolique, Hanif Kureishi montre comment une société, prise dans ses contradictions, peut glisser vers l’intolérance, comment les discours simplificateurs – religieux, politiques, identitaires – tirent leur force du désarroi ambiant.

À travers les ambivalences de Shahid, ce sont ainsi les déchirures d’un corps social qui se révèlent, le malaise collectif d’une époque où les appartenances se durcissent, faute de savoir encore comment vivre ensemble. Le roman interroge les mécanismes insidieux qui mènent à l’autodafé, à la censure, à la peur de penser librement. Il montre comment, dans le silence des institutions, les calculs électoraux et les renoncements publics, se creusent les failles où s’engouffrent les radicalismes. Face à la complexité du réel, nombreux sont ceux qui préfèrent l’ordre à la nuance, la certitude au doute, le slogan à la pensée, et, peu à peu, chacun finit par douter, se taire et détourner le regard.
 
Exigeant, dense et nuancé, ce roman lucide et inquiet éclaire les zones d’ombre où se joue, en silence, le destin des libertés fragiles, rappelant, non sans ironie, qu’il suffit parfois d’un livre pour faire tomber les masques et changer le cours des vies. (4/5)

 

 

Citation :

Qui sont ces gens qui brûlent des livres et lisent des aubergines ? J’avais entendu dire que les livres étaient en voie de disparition. Je n’avais jamais imaginé qu’ils seraient remplacés par les légumes. Je suppose que les bibliothèques seront remplacées par des marchands de primeurs. 


 

mercredi 1 mai 2024

[Tremain, Rose] Lily

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Lily

Auteur : Rose TREMAIN

Traduction : Françoise du SORBIER

Parution :  en anglais en 2021
                   en français en 2023 (JC Lattès)

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Londres, 1850. Par une nuit glaciale, un bébé est abandonné devant les grilles d’un parc. Sauvée par un jeune policier, la petite fille est emmenée à l’hospice des Enfants trouvés. Après des années d’un traitement cruel et brutal, Lily retrouve sa liberté dans le Londres de l’époque victorienne. Pourtant elle cache un terrible secret…
Quand Lily et le policier se rencontrent à nouveau, elle est convaincue qu’il détient la clé de son bonheur. Mais ne pourrait-il tout aussi bien être celui qui découvrira son crime, la condamnant ainsi à mort ?
Avec Lily, Rose Tremain explore avec brio les thèmes du rejet et de la culpabilité dans une remarquable fresque qui laisse place à la rédemption comme à la vengeance.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Rose Tremain, une des plus grandes romancières anglaises contemporaines, a remporté de prestigieux prix littéraires, dont le Femina Étranger pour Le Royaume interdit et le Orange Prize pour Retour au pays. Elle a été anoblie par la reine.

 

 

Avis :

Lily a dix-sept ans et rêve la nuit du gibet qui l’attend. Elle a commis un meurtre et, assaillie par la culpabilité et l’angoisse, redoute à chaque instant d’être découverte, en même temps qu’elle espère presque le soulagement des aveux. Alors sa courte vie lui revient en flash-back...

Abandonnée à la naissance, en 1850, aux portes d’un parc londonien, Lily est sauvée du froid et des loups par un jeune policier qui la dépose au Foundling Hospital, cet établissement créé par un philanthrope un bon siècle plus tôt pour recueillir les enfants trouvés. Conformément à la règle de l’institution, le bébé est confié à une nourrice à la campagne, avant de revenir à l’orphelinat six ans plus tard. Brutale et impréparée, la transition est rude entre le cadre aimant et rassurant de cette famille paysanne que Lily avait cru sienne, et la sévérité dépourvue d’humanité des surveillantes, convaincues de devoir mater « des animaux sauvages » nés de « mères dénaturées ».

Aussitôt surnommée « Miss Désobéissance », la fillette devient la cible privilégiée de la plus terrible de ces femmes, Nurse Maud, auteur intouchable de multiples sévices, répétés sa vie durant sur des générations d’enfants jusqu’à ce que parfois mort s’ensuive. Placée à l’adolescence chez une perruquière du demi-monde, Lily reste obsédée par les trois grands marqueurs de son existence : le mystère de sa naissance, l’affection perdue de sa nourrice et la cruauté criminelle de sa tortionnaire. Au point de se rendre coupable du pire, juste au moment où le policier qui la sauva réapparait dans sa vie…

S’inspirant librement de l’histoire du Foundling Hospital pour nous immerger dans l’Angleterre victorienne de Dickens et des soeurs Brontë, Rose Tremain nous propose un récit, fidèle à la tradition romantique, qui fait la part belle à la sensibilité et aux sentiments, au travers d’une héroïne déchirée entre sa conscience et sa volonté de vengeance, entre sa culpabilité et ses espoirs de rédemption, et bien sûr, par les affres d’un amour impossible. Par son abandon, Lily se retrouve coincée dans d’inextricables limbes, comme si pas véritablement née au monde : d’un côté, l’affreuse Nurse Maud, incarnation du Mal absolu, décidée à entraîner au fond de l’enfer cette proie condamnée par un rejet originel ; de l’autre, une mosaïque de personnages tous bons et aimables malgré les duretés de leur quotidien, représentations de ce monde désirable duquel son statut d’enfant abandonnée l’a irrémédiablement chassée. Pour détruire le Mal, Lily devra se compromettre à son tour, se fermant possiblement à jamais le Paradis d’Amour dans lequel elle espérait enfin entrer.

Alors, condamnation ou rédemption, mise au rebut définitive ou nouvelle chance ? Ce sera au lecteur de choisir d’ouvrir ou de fermer la porte laissée entrebâillée à la fin du roman… (4/5)

 

 

Citations :

Elle essaya de se retourner, d’appeler Nellie. Une main se plaqua sur sa bouche et la surveillante lança d’une voix méprisante :
— Pas de ça ! Nous ne tolérons pas la sentimentalité. Vous êtes l’enfant d’une mère dénaturée et vous devriez remercier à genoux Notre Seigneur Jésus d’avoir été sauvée grâce à nous. C’est tout ce à quoi vous devez penser désormais : que vous avez été sauvée.
Lily essaya encore de se retourner et de se libérer de l’étreinte de sa gardienne, de courir vers l’endroit où était allée Nellie avec son panier de jonc et la couverture de laine au crochet, mais elle ne la vit pas.
— Ça suffit ! dit la surveillante. Elle est partie et vous ne la retrouverez pas. Il n’y a pas d’adieux émus ici. Nous les interdisons. Votre mère nourricière a fait son devoir, c’est tout. Maintenant, elle prend en charge un autre bébé et vous serez oubliée.


Pendant qu’elles s’occupaient à empeser les délicates guimpes blanches, les religieuses se mirent à leur poser des questions sur l’hospice des Enfants trouvés, la façon dont s’y déroulaient les journées. Et quand Bridget déclara : « Personne ne nous aime, là-bas », elles tendirent leurs mains rougies par la vapeur, lui effleurèrent la tête et dirent : « Vous ne devez pourtant pas en souffrir, car Dieu est amour et cela doit vous suffire. »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

lundi 22 janvier 2024

[Rolin, Olivier] Jusqu'à ce que mort s'ensuive

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Jusqu'à ce que mort s'ensuive

Auteur : Olivier ROLIN

Parution :  2024 (Gallimard)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Ceux devant qui se sont dressés, sous l’éclatant ciel bleu de juin, ces deux effrayants chefs-d’œuvre de la guerre civile, ne les oublieront jamais » : Victor Hugo, dans un chapitre des Misérables, évoque ainsi les deux plus formidables barricades de l’insurrection parisienne de juin 1848, dont il fut un témoin et même un acteur. À la tête de l’une un « gamin tragique », ouvrier mécanicien, derrière l’autre un géant truculent, ex-officier de marine.
Emmanuel Barthélemy, l’ouvrier, et Frédéric Cournet, le marin, ne sont pas des personnages de fiction, ils ont réellement existé. Ils ont beau se battre du même côté en ces jours de sang, ils vont devenir des ennemis mortels. Hugo résume leur destinée furieusement romanesque en quelques lignes qui m’ont donné envie de reconstituer du début jusqu’à la fin, de Paris à Londres, l’histoire croisée de ces deux figures oubliées des révolutions du dix-neuvième siècle. On y voit des barricades, le bagne, des évasions, un coup d’État, un duel à mort, plusieurs meurtres, le gibet, et des comparses comme Karl Marx et Napoléon III. Et Hugo lui-même, excusez du peu.
C’est ce livre.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Né en 1947, Olivier Rolin a obtenu le prix Femina pour Port-Soudan en 1994, le prix France Culture pour Tigre en papier en 2003 et le prix du Style pour Le Météorologue en 2014. Il a reçu en 2010 le grand prix de littérature Paul Morand de l'Académie française pour l'ensemble de son œuvre.

 

 

Avis :

Intrigué par un court passage digressif des Misérables, Olivier Rolin a entrepris une enquête remarquable, qu’il qualifie humblement de « note en bas de page » du célèbre ouvrage. « Les livres servent à en susciter d’autres » écrit-il. Le sien est d’une précision chirurgicale, fruit d’une documentation titanesque, et nous plonge en plein souffle révolutionnaire au XIXe siècle.

Au début du cinquième tome des Misérables, celui où Gavroche tombe sous les balles des gardes nationaux, Victor Hugo fait une digression sur les « deux plus mémorables barricades » qu’ait connu l’histoire sociale, non pas pendant l’insurrection républicaine de 1832 qui sert de cadre à son roman, mais plus tard, lors de la révolte ouvrière de juin 1848, peu après la proclamation de la IIe République. Barrant l’entrée du faubourg Saint Antoine et l’approche du faubourg du Temple d’une hauteur atteignant de deux à trois étages, ces « Charybde » et « Scylla » furent édifiées par deux chefs révolutionnaires, selon Hugo des antithèses l’un de l’autre – l’herculéen et tonitruant Frédéric Cournet, ex-officier de marine, et le « maigre, chétif, pâle » ouvrier Emmanuel Barthélemy, « une espèce de gamin tragique » –, qui, proscrits à Londres, finirent par s’entretuer en duel trois ans plus tard. C’est en l’occurrence le malingre qui eut raison du colosse.

Olivier Rolin qui, ancien militant d’extrême gauche investi dans l’organisation de sabotages, enlèvements et intimidations dans les années 1970, a écrit depuis sur la perte et la nostalgie de l’idéal révolutionnaire, était sans doute prédisposé comme personne à relever l’aparté de Victor Hugo et à s’intéresser de plus près à ces deux meneurs insurgés qui ont marqué le grand homme avant de tomber dans l’oubli. Son souci d’exactitude lui fait explorer d’une façon quasi maniaque la moindre trace, si ténue soit-elle. La littérature – Hugo, Balzac, Sue, Gauthier, Dickens et bien d’autres –, mais aussi la peinture, l’aident à superposer lieux et atmosphères d’alors à ceux et celles d’aujourd’hui. « La recherche de ces traces qui sont, avec la littérature, ce qui reste d’une ville disparue, est une activité d’essence mélancolique, mais qui ne va cependant pas sans une excitation d’autant plus grande qu’elles sont minuscules. » 
 
Parfois, les informations manquent, ou se contredisent, le génie hugolien n’étant pas le dernier à prendre des libertés avec les détails réels pour parfaire son matériau romanesque. Scrupuleuse, la narration annonce ses limites, avance ses hypothèses, avoue ses erreurs, le tout dans une reconstitution qui reste fluide, se teinte d’humour, et surtout réussit à redonner vie à ses deux personnages historiques, sans les dénaturer, avec une intensité d’autant plus impressionnante que les indices sont rares, disséminés, et que les réunir relève de l’exploit. Et puis, l’on sait depuis le début que ces deux-là vont en venir à la confrontation. Attendue dans un certain suspense, cette partie du récit, avec le duel, la fuite, d’autres coups de feu meurtriers, une arrestation mouvementée et une exécution capitale n’a rien à envier aux péripéties d’un polar, captivant, immersif, véridique.

C’est admiratif que l’on referme cet ouvrage intéressant, modestement construit avec les copeaux laissés par le temps à travers lieux et littérature, et qui parvient magistralement à faire revivre dans toute leur authenticité les figurants d’un grand roman classique. (4/5)

 

 

Citations :

Je n’ai jamais écrit un livre sans me demander, tout au long, pourquoi je l’entreprenais, si mes raisons étaient bien sérieuses – tout en sachant aussi qu’on peut écrire sans raison, parce que c’est comme ça –, et je ne vois pas pourquoi tenir secrètes, comme choses honteuses, ces interrogations. Eh bien il me semble qu’il y a d’abord, tout simplement, le caractère très romanesque de leurs destins croisés – c’est ce que j’ai dit d’emblée. Il y a ensuite l’espèce de griserie, pour ainsi dire entomologique, qu’on éprouve à grossir cent fois, mille fois, comme sous un microscope, la première image qu’on a d’eux – contenue ici dans une page à peine des Misérables, qui en comptent tant –, à découvrir une foule de choses insoupçonnées, inattendues, contraires souvent à l’image première, et qui font d’eux des personnages, et même des personnes. Et il y a enfin, je crois, et c’est sans doute la raison la plus profonde, donc la moins apparente au début, qu’on a avec eux, l’ouvrier Barthélemy et l’ex-officier Cournet, deux types absolument différents, mais qu’on rencontre toujours dans les grands tumultes révolutionnaires, qu’on peut distinguer en termes de classe, bien sûr, – le prolétaire et le bourgeois – mais aussi de façon plus existentielle : celui que des causes sociales, matérielles, obligent à vouloir la fin de l’ordre établi, passionnément mais aussi logiquement, dirait Rimbaud, et celui que le combat attire pour lui-même, avec tout ce qu’il entraîne d’oubli de soi, de fraternité rêvée, de vie dangereuse, de mépris et en même temps d’idéalisation de la mort – figures du militant et de l’aventurier, pour reprendre les mots de Sartre dans sa préface au Portrait de l’aventurier de Roger Stéphane, « qui s’affrontent, se connaissent et se reconnaissent, quelquefois s’allient et se combattent quelquefois ». Je crois que lorsque les jeunes gens de ma génération, la plupart, pas tous mais moi en tout cas, nous faisions nôtres les mots et souvent les actes de la révolution, c’est ce second modèle que nous poursuivions, sans nous l’avouer ni même le savoir.)
 
 
Paris, au milieu du dix-neuvième siècle, n’est pas la plus grande ville du monde ni la plus peuplée, avec son million d’habitants. Ce n’est pas la plus moderne, ce n’est pas celle de l’éclairage au gaz, ni des chemins de fer, ni des parcs urbains : tout ça, c’est Londres. Pour le Balzac de La Fille aux yeux d’or, c’est « la tête du globe, un cerveau qui crève de génie et conduit la civilisation humaine », « un sublime vaisseau chargé d’intelligence ». Si l’on en juge par les photos que Marville prit avant et pendant le grand ratiboisage haussmannien, c’est aussi, et plus prosaïquement, la ville des débits de boissons : incroyable le nombre d’écriteaux annonçant vins en bouteilles, commerce de vins, vins au litre, vins & liqueurs, vins en gros, vins en gros et en détail, et autres appels à la soif blasonnant en grandes lettres peintes les murs noirs de rues que creuse un caniveau central, où tombereaux brancards en l’air et fiacres attelés à de patients chevaux stationnent sur les pavés rebondis qui font au pied des maisons un maillage de lumière et d’ombre (quelquefois, sur une photo, une de la rue des Gravilliers par exemple, le temps de pose a fait d’un fiacre un fantôme, qui est comme le passé venant nous visiter en songe). Mais Paris, au milieu du dix-neuvième siècle, c’est surtout la capitale des insurrections et des barricades. Les barricades sont vraiment une spécialité parisienne. Dans aucune autre capitale d’Europe on ne dépave la rue pour attendre stoïquement, derrière ce rempart de fortune, les fusils du gouvernement. « Les 4 054 barricades des “Trois Glorieuses” comptaient 8 125 000 pavés », selon un texte cité par Walter Benjamin. Combien de dizaines de millions de pavés déchaussés et entassés fiévreusement, joyeusement, en travers des rues parisiennes, depuis les trois journées de juillet 1830 et leurs 4 054 barricades qui en finirent avec la monarchie absolue ? Il y a eu (au moins) le soulèvement de juin 1832 à l’occasion des obsèques du général Lamarque, qui est celui où meurt Gavroche, celui d’avril 1834 qui finit par le massacre de la rue Transnonain que lithographia Daumier, la tentative d’insurrection blanquiste de mai 1839, la révolution de février 1848 qui bazarda une fois pour toutes la royauté, fût-elle bourgeoise, les journées de Juin de la même année, et enfin les trois jours de la résistance au coup d’État du prince-président Louis Napoléon Bonaparte, les 3, 4 et 5 décembre 1851, qu’illustre, notamment, l’hallucinante tournée nocturne dans le quartier des Halles racontée par Hugo dans Histoire d’un crime. (Lorsque nous dépavions les rues du Quartier latin en mai 1968, nous avions sans doute une vague conscience de cette histoire dont nous étions le dernier balbutiement, mais bien imprécise et ignorante – je parle pour moi. Les « autorités », comme on dit – quel mot ! – en avaient sans doute une connaissance plus exacte, ou au moins plus fonctionnelle, puisqu’elles firent bientôt disparaître sous le goudron les pavés qui rappelaient encore un peu les rues du dangereux Paris d’antan.)


La recherche de ces traces qui sont, avec la littérature, ce qui reste d’une ville disparue, est une activité d’essence mélancolique, mais qui ne va cependant pas sans une excitation d’autant plus grande qu’elles sont minuscules. 


Des centaines de bateaux de toute taille se croisent sur le fleuve, forment le long des berges, accostés par essaims énormes, des rues d’eau sombre où grouillent barques et allèges sous des futaies de mâts et de vergues. « La Tamise, a écrit assez joliment Custine, ressemble à une forêt inondée. » Sur chaque rive, des chantiers navals, des entrepôts, des docks hérissés de grues où le travail ne s’arrête jamais, Surrey, Howland, St. Katharine, West India, East India Docks, chargeant et déchargeant toutes les richesses de la terre. Cette ville dont approchent les exilés inquiets, ce n’est pas quelque chose comme Paris en plus grand, c’est une ville-monstre, la capitale du monde d’alors. « Les docks des Indes orientales sont quelque chose d’énorme, de gigantesque, de fabuleux qui dépasse la proportion humaine, écrit Théophile Gautier qui lui y allait en touriste. C’est une œuvre de cyclopes et de titans. » Et pour accroître encore l’angoisse des nouveaux arrivants, à mesure qu’ils approchent du London Bridge, le paysage se peint de noir. Le bateau s’enfonce sous un dôme de fumée crachée par des milliers de cheminées qui hérissent l’horizon comme les obélisques d’une ville infernale. La suie se mêle au brouillard, le « charbon de terre », comme on disait alors, imprègne tout, barbouille tout. Il n’est pas un voyageur, volontaire ou involontaire, à qui cette noirceur ne serre le cœur. « Rien de noir comme cette ville de boue et de fumée », pour le docteur Lacambre. Gautier s’étonne du « deuil général des édifices, dont les plus anciens ont littéralement l’air d’avoir été peints avec du cirage ». Et Hugo : « Londres est lugubre et hideux. C’est une immense ville noire. » Pour Flora Tristan, « on s’imagine errer dans la nécropole du monde ». Et Vallès, plus tard : « L’eau de la Tamise est couleur de fange, et le ciel est couleur de tombe. » Il n’y a pas que les étrangers, qu’on peut toujours suspecter d’une certaine anglophobie (Hugo, par exemple), que frappent ces ténèbres dont s’enveloppe Londres. C’est la couleur majeure de la ville des romans de Dickens. Début de Bleak House : « La fumée tombe des cheminées en un crachin noir et mou contenant des flocons de suie grands comme des flocons de neige adultes. » Et la jeune Esther Summerson, débarquant de sa campagne à Londres, trouve les rues si obscurcies de fumée qu’elle croit qu’un grand incendie a éclaté quelque part. So, gentlemen, welcome to London !


Londres est alors la capitale des réfugiés politiques de toutes nationalités, non pas que le gouvernement britannique sympathise le moins du monde avec leurs diverses causes, mais en raison du libéralisme des lois anglaises, qui rend impensables les expulsions que pratiquent Belges ou Suisses. Mais c’est une chose d’y être à l’abri des autocrates européens, et une autre d’y survivre. « Le Prince-Président a bien tort d’envoyer à grands frais les républicains en Afrique et à Cayenne, lit-on dans le Times : qu’il se contente donc de les jeter sur nos côtes et, nos brouillards aidant, la misère dans laquelle nous les laissons croupir et s’étioler l’aura bientôt débarrassé d’eux. » Les choses ne doivent pas être très différentes dans les autres communautés d’exilés, Allemands, Italiens, Polonais, Hongrois, chassés par la victoire de la contre-révolution européenne après le « printemps des peuples » de 1848, si l’on en juge par la situation de celui qui deviendra le plus célèbre d’entre eux, Karl Marx : en 1852, au moment où Cournet arrive à Londres, il vit avec sa femme Jenny et quatre enfants dans trente mètres carrés à Soho, au 28 Dean Street. L’une de ces enfants, Franziska, va mourir cette année-là, et Jenny raconte qu’elle ne dut qu’à la compassion d’un voisin exilé français, qui lui fit don de deux livres, de pouvoir acheter son cercueil.


« La sombre construction sociale, poursuit-il, est ainsi faite que, grâce au dénûment matériel, grâce à l’obscurité morale, ce malheureux être qui contenait une intelligence, ferme à coup sûr, grande peut-être, commença par le bagne en France et finit par le gibet en Angleterre. » (« Grâce au dénûment matériel » ? On aurait plutôt écrit « à cause du dénûment matériel », mais qui est-on pour corriger le génie, le prodigieux artisan de la langue que fut Hugo, à travers qui parlait, selon Paul Valéry, « une divinité du Langage qu’illumine la toute-puissance de l’Ensemble des Mots » ?) Ce sont ces quelques lignes qui ont excité ma curiosité au point de me déterminer à entreprendre l’enquête qu’on vient de lire, et qui peut être considérée comme une note en bas de page du chapitre intitulé « La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla du faubourg du Temple ». Les livres servent à en susciter d’autres, et si inférieure et chétive que soit leur descendance, peu importe : le mouvement de l’imagination, de l’écriture, de la lecture, se poursuit, qui est la vie même, la vraie vie, a dit un autre.


 

vendredi 26 février 2021

[Hermes Gowar, Imogen] La Sirène, le Marchand et la Courtisane

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La Sirène, le Marchand et la Courtisane
            (The Mermaid and Mrs Hancock)

Auteur : Imogen HERMES GOWAR

Traducteur : Maxime BERREE

Edition : 2018 (en anglais), 2021 (Belfond)

Pages : 528

 

 

 


 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans la lignée de Miniaturiste de Jessie Burton ou du Serpent de l’Essex de Sarah Perry, un premier roman éclatant de style et d’imagination ; un véritable cabinet de curiosités dans la bonne société londonienne du XVIIIe siècle, où le merveilleux côtoie l’ivresse et l’extravagance.
 
Un soir de septembre 1785, on frappe à la porte du logis du marchand Hancock. Sur le seuil, le capitaine d’un de ses navires. L’homme dit avoir vendu son bateau pour un trésor : une créature fabuleuse, pêchée en mer de Chine. Une sirène.Entre effroi et fascination, le Tout-Londres se presse pour voir la chimère. Et ce trésor va permettre à Mr Hancock d’entrer dans un monde de faste et de mondanités qui lui était jusqu’ici inaccessible.
Lors d’une de ces fêtes somptueuses, il fait la connaissance d’Angelica Neal, la femme la plus désirable qu’il ait jamais vue… et courtisane de grand talent. Entre le timide marchand et la belle scandaleuse se noue une relation complexe, qui va les précipiter l’un et l’autre dans une spirale dangereuse.Car les pouvoirs de la sirène ne sont pas que légende. Aveuglés par l’orgueil et la convoitise, tous ceux qui s’en approchent pourraient bien basculer dans la folie…
 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Imogen Hermes Gowar a étudié l’archéologie, l’anthropologie et l’histoire de l’art à l’université East Anglia avant de travailler dans des musées. Les objets qu’elle y a côtoyés lui ont inspiré ses premiers textes de fiction et, en 2013, elle remporte le Malcolm Bradbury Memorial Scholarship et a l’opportunité d’intégrer un master de Creative Writing à East Anglia, toujours. De son mémoire de fin d’année – lauréat du Curtis Brown Prize –, naîtra La sirène, le marchand et la courtisane. Ce premier roman, qui a fait grand bruit en Angleterre lors de sa sortie, est finaliste de la Mslexia First Novel Competition et shortlisté notamment pour le Deborah Rogers Foundation Writers’ Award et le Women’s Prize for Fiction.
 

 

Avis :

En 1785 à Londres, le capitaine de l'un des navires du marchand Hancock rentre avec une sirène pêchée en mer de Chine. La créature fait sensation et, du même coup la fortune du négociant. Pris dans un tourbillon mondain, Hancock fait la connaissance d’Angelica Neal, belle et riche courtisane néanmoins sur la brèche depuis la mort de son protecteur. Leurs deux situations pourraient bien trouver avantage à se rapprocher, si l’influence de la sirène ne menaçait de folie un entourage dévoré par l’ambition et la convoitise.

Si ce n’est pour sa créature chimérique, cet ouvrage pourrait aisément passer pour un roman historique, tant son évocation du Londres du 18e siècle prend corps pour nous transplanter dans une sorte d’entre-deux de la société georgienne. On y côtoie marchands enrichis et demi-mondaines ambitieuses, occupés à se hisser sur l’étroite arrête glissante qui sépare les deux versants d’une société clivée entre fange populaire et luxe aristocratique. Leur aspiration à s’élever les entraîne dans une vertigineuse course au paraître, où les chutes sont fatales et retentissantes. Quand l’ostentation et le faste font tourner les têtes dans un tel vent de folie, quoi de plus merveilleux que de s’afficher l’exclusif propriétaire d’une curiosité légendaire ? Cette mystérieuse sirène, que l’on comprend vite le symbole de la prétention et de l’avidité humaines, risquera pourtant de perdre ceux qui l’approchent. En attendant, comme l’illustre parfaitement son titre français un rien « lafontainien », le récit se transforme grâce à elle en une jolie fable symbolique, légèrement teintée de fantastique.

Les jolies écritures de l’auteur et de son traducteur contribuent largement au charme de ce texte. Peu importe si chaque rebondissement se laisse assez aisément pressentir et si certains protagonistes semblent peut-être parfois manquer un peu trop de clairvoyance. Ce roman original, qui prend le temps de camper ses personnages dans une ambiance soigneusement étudiée et indéniablement réussie, laisse sur son lecteur une impression durable d’enchantement et de poésie. 
 
Pour finir, mention spéciale à l’étonnant et agréable toucher velouté de la luxueuse couverture, reproduction d’un des superbes textiles conservés au Victoria and Albert Museum de Londres. (4/5)

 

Citations :

Car la classe sociale est une sorte de bulle, une membrane qui nous entoure, et bien qu’on puisse grandir à l’intérieur de cette membrane, et même la faire grandir à notre dimension, il est impossible de s’en libérer. Un homme né noble le reste toujours au fond de l’âme, même quand il chute ; et un homme né modeste le reste toujours au fond de son âme, même s’il s’élève.

Une perte, si tragique qu’elle soit, n’est pas le néant. Une perte est une présence en soi : une perte occupe l’espace ; une perte naît comme toute autre chose vivante.


 

mercredi 13 janvier 2021

[Bouysse, Franck] H. (trilogie)

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : H. (trilogie)

Auteur : Franck BOUYSSE

Parution : Chaque tome en 2008, 2010, 2012
                  Intégrale en 2020

Editeur : Le Livre de Poche

Pages : 486

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Qui est H. ? D’où vient-il ? Comment a-t-il surgi dans ma vie déjà bien entamée ? Ce qui ne m’avait jamais effleuré jusqu’alors commence à m’obséder. »
Ainsi débute le journal de John W., embarqué avec l’énigmatique H. dans une expédition sur les traces de l’explorateur Sir John Lucas parti vers l’île de Pâques. Un périple tumultueux comme le seront les errements de Walter Croft, un médecin aliéniste de l’asile de Bedlam et de son étrange patient Jonas… Des bas-fonds de l’East End où rode l’ombre de Jack l’Eventreur aux confins de l’Atlantique et de la forêt amazonienne, Franck Bouysse propose ici un véritable voyage initiatique ciselé comme une intrigue policière.

Paru initialement en trois volumes indépendants, H. est aussi un magnifique hommage aux univers de J. Verne, R. L. Stevenson, C. Doyle ou encore H. Melville.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Franck Bouysse est né en 1965 et partage sa vie entre Limoges et sa Corrèze natale. Grossir le ciel a rencontré un succès critique et public et a obtenu le Prix Polar SNCF en 2017 ainsi que le prix Sud Ouest / Lire en poche, le prix polar Michel-Lebrun, le prix Calibre 47 et le prix Polars Pourpres. Franck Bouysse est également l’auteur aux éditions de La Manufacture de Livres de Plateau, prix des lecteurs de la foire du livre de Brive, Glaise, et de Né d’aucune femme, prix Psychologies magazine.

 

 

Avis :

Qui est H. ? Quand s’ouvre en 1907 le premier épisode de cette trilogie, il apparaît comme le grand et brillant ami du narrateur britannique John W., qui se réjouit de le retrouver après une longue séparation et de se voir inviter à nouveau à l’accompagner dans une expédition à travers le monde. Un voyage bien mystérieux, dont John ne connaît ni la destination, ni l’objectif, mais pour lequel il est chargé d’armer un voilier et de recruter un équipage…

H. et W. comme Holmes et Watson : impossible de ne pas penser au célèbre duo lorsque l’histoire commence dans un Londres brumeux où John W. se prépare à accompagner H., cet homme apparemment admirable qui l’impressionne tant, dans une énigmatique mission. Celle-ci ne tarde pas à prendre les allures d’une chasse au trésor, transformant la narration en un récit d’aventure aux multiples périls, qui nous emmène, au travers d’une mer capricieuse et dangereuse, sur une mystérieuse île qui n’a pas toujours été déserte, puis en remontant les eaux boueuses d’un fleuve aux vapeurs mortifères, au coeur de l’étouffante forêt amazonienne. Devenu fantastique, le roman se met à naviguer entre mystères et mythes célèbres pour évoquer civilisations disparues, croyances religieuses et finalité de l’humanité, dans une apothéose où menace l’apocalypse. C’est ni plus ni moins à une ardente plaidoirie en faveur de l’espèce humaine, avec tous ses travers, ses dualités et son orgueil, mais aussi avec son émouvante capacité d’amour et d'émotion, ainsi que sa fascinante force créative et artistique, qu’aboutit cet étonnant mélange des genres.

Hommage à la littérature populaire du 19e siècle, sorte de pastiche des romans-feuilletons de l’époque où l’auteur entremêle roman policier, récit d’aventure et histoire fantastique, H. s’avère un ouvrage profondément original. Figurant parmi les premières publications de l’auteur, il révèle un talent protéiforme et une écriture déjà hypnotique. On y voit s’affirmer au fil des trois tomes la beauté d’un style qui fait, de la lecture de chaque roman de Franck Bouysse, une incomparable délectation. (4/5)

 

Citations :

Le soleil était dégrafé de l’horizon et le vent tournoyait dans la baie comme un esprit entre deux mondes.


J’ai tenté de dire que tous les hommes ne sont pas mauvais, qu’ils ne devraient pas tous payer pour la folie de quelques-uns. J’ai encore voulu parler du sacré et du beau, mais ils n’ont rien trouvé de beau et de sacré dans ce que j’avançais. Je leur ai lu des mots écrits, montré ce qui pouvait jaillir des mains d’un homme ou d’une femme, expliqué les liens qui peuvent unir deux êtres, des liens si puissants qu’ils ne font qu’un, des liens que nul ne peut défaire, des liens que nous ne connaîtrons jamais. Que nous ne comprendrons jamais.
Sygm n’a rien voulu entendre. Il a parlé du désir des hommes d’être plus que des hommes, affirmant que cette perversion n’a pas de fin, puisque pas d’assouvissement. Il m’a rétorqué que la beauté est la forme extrême de leur nature narcissique, que les statues et les monuments érigés ne sont conçus que pour leur propre gloire, que les liens qui unissent les êtres humains ne sont pas sains et qu’ils finissent tôt ou tard par les détruire, parce qu’ils n’y croient pas eux-mêmes durablement. C’est leur insatisfaction qui mène le monde (…).


Après le décès de son époux, étant très croyante et pour ne pas en vouloir à un Dieu de bonté, elle avait trouvé plus naturel de rendre coupable la terre entière de son malheur. La seule solution acceptable à ses yeux. La seule manière de poursuivre sa vie, engoncée dans des robes noires, qu’elle arborait pour bien montrer à ce monde qu’elle détestait tant qu’elle n’en avait pas fini avec un deuil commencé depuis quinze années, depuis que son mari avait été emporté par une angine de poitrine et qu’elle ne trouvait plus d’excuses au bonheur des autres. Sa vie n’était pas une vallée de larmes, mais une vallée aride.


Si l’on doit aimer un seul homme, on doit les aimer tous, au travers de cette nature qui les accable. Parce que être est un combat, une douleur profonde qu’ils défient en se voulant ailleurs et autrement. Devenir un autre, qui lui-même voudrait être un autre.


Il s’assit sur un ponton dévasté, surplombant un calme boueux, à la surface duquel remontaient des bulles d’air. Des alevins en bancs embrassaient la surface de leurs bouches gobeuses. Un oiseau pêcheur s’envola d’une brassée de roseaux, plongea et, de ses ailes tendues, prenant appui sur la rivière, en ressortit, traînant un temps une gerbe liquide, son bec éclairé par un ventre laiteux et frétillant.
 
 
Durant le trajet, Mary jette de fréquents regards par la vitre. Une manière de ne pas perdre le contact avec la réalité, ce que le roulis de l’attelage l’inciterait à faire. La ville est constituée de reliefs renouvelés, apparaissant, puis disparaissant derrière un mur de pluie. Des silhouettes aussi défilent en ne donnant pas pour autant vie au décor, de même qu’un personnage peint n’a jamais animé un tableau. C’est ce qu’elle ressent, cette exclusion du monde extérieur, puisqu’elle ne fait pas partie du tableau et qu’elle n’est pas non plus le peintre. Alors, qui est-elle vraiment ? Quel est le sens de sa vie ? Est-il si différent de ce qu’elle voit au-dehors ?


Les mots les plus grands sont ceux qui recèlent des expériences, pas des notions abstraites. Regarder est une notion, voir une expérience, exister est une notion, vivre une expérience.


Je me suis laissé envahir par ce monde, devenu sensible à sa beauté, plus qu’à sa noirceur. L’or n’est rien, s’il n’est transformé en bijoux, devenant toujours plus beaux grâce à la multitude des regards portés.
L’éternité est dans ces regards. La véritable éternité.


La nuit commence à se diluer dans la lumière naissante. Après tout ce temps passé sur cette terre, il m’est impossible de préférer le jour à la nuit. Au final, peut-être sont-ce les transitions qui m’émeuvent le plus. Le crépuscule est la superposition de la nuit sur le jour et l’aube, celle du jour sur la nuit. La sinueuse transcendance de l’un par rapport à l’autre est un doux mensonge dans lequel s’éteignent ou naissent les chants d’oiseaux surpris par un miracle sans cesse renouvelé. Regarder s’éteindre et s’illuminer ce monde recèle une beauté qui devrait à elle seule avoir raison de la suffisance de nos pensées.


J’ai vu tant de peuples différents, vivant nus ou vêtus, au fin fond de forêts ou au cœur des villes, de différentes couleurs de peaux, tant d’humains, qui au final avaient le même but, qu’ils cultivent, fabriquent, créent, s’accouplent, ou parlent : transmettre. Modestement ou avec vanité, les hommes ne pensent qu’à transmettre leur propre humanité, et à la transcender, en érigeant des monuments ou en fabriquant des objets. Leur manière d’arrêter le temps. La seule.


Dans sa bibliothèque, Balzac voisine avec Dickens, Molière avec Keats, Dumas avec Stevenson. Ses lectures font toute la différence entre le dénuement et une richesse permanente, nourrie des mots qui affûtent son esprit et tirent son âme vigilante vers une ultime vérité qu’il ne redoute pas. Il lit chaque matin. Ce bonheur lui suffit.

 

 

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