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mercredi 15 juillet 2026

Critique : "Moon Tiger" de Penelope Lively | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Moon Tiger" de Penelope Lively



Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Moon Tiger

Auteur : Penelope LIVELY

Traduction : Paule GUIVARCH

Parution : en anglais en 1987,
                  en français en 1989 sous le titre 
                  Serpent de lune,
                  nouvelle traduction en 2026 
                  (L'Olivier) 

Pages : 312

Accès au livre : ISBN 9782823622058  
                           en librairie

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Une histoire du monde, oui. Et, dans la foulée, la mienne. La Vie et le Temps de Claudia H. Le morceau de vingtième siècle auquel j’ai été enchaînée bon gré mal gré, que ça me plaise ou non. »
Claudia Hampton a toujours été ambitieuse. Allongée sur un lit d’hôpital, ses forces quittent son corps mais pas son esprit qui vagabonde et mène la danse avec puissance. Elle se lance un ultime défi : raconter le monde à sa manière, mais surtout se raconter, elle. On traverse à ses côtés la jeunesse, l’inceste, la Seconde Guerre mondiale, les amours et les combats d’une femme avec ses failles et ses forces.
L’écriture merveilleuse et précise de Penelope Lively donne vie à un personnage inoubliable, déterminé à suivre ses désirs, à s’émanciper de tout ce qui menace sa liberté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1933 en Égypte, Dame Penelope Lively (anoblie par la reine Elizabeth II), a composé l’une des œuvres les plus remarquables de la littérature anglaise. Elle a écrit des dizaines de romans – pour la jeunesse et pour les adultes – ainsi que des essais autobiographiques. Moon Tiger, son plus grand succès, est aujourd’hui un classique étudié dans les universités. Déjà publié en France il y a plus de trente ans, ce roman était tombé dans l’oubli, les Éditions de l’Olivier en proposent une nouvelle traduction.

 

 

Avis :

Romancière britannique née au Caire en 1933, Penelope Lively a bâti une oeuvre hantée par l'omniprésence du passé dans nos vies. Cette thématique prend toute son ampleur dans Moon Tiger, couronné par le Booker Prize en 1987. Le titre, emprunté à un serpentin anti‑moustiques utilisé en Égypte, évoque la combustion lente d'une braise, métaphore de ces rémanences du vécu qui ne cessent d'irradier la conscience.

Claudia Hampton, historienne renommée, entreprend depuis son lit de mourante une reconstitution de sa vie qui se confond avec une tentative d’écrire « une histoire du monde ». Au fil de ses réminiscences, aimantées par son expérience de reporter en Égypte pendant la Seconde Guerre mondiale et par l’amour que le conflit lui a arraché, se dessine le portrait d’une femme brillante, indépendante et souvent abrasive, gainée d’une carapace intérieure qui, depuis cette perte irréparable, rigidifie son rapport aux autres et à elle‑même. Cette dureté a construit autour d’elle une sorte de mur, maçonné d’incompréhension et de crainte, ses proches percevant son intransigeance sans jamais deviner cette blessure originelle et son refus d’être atteinte. Sa fille Lisa n’a jamais su comment approcher cette mère imprévisible et distante, qui semble réserver à un jeune réfugié hongrois, à la longue presque fils adoptif, une attention qu’elle‑même n’a jamais reçue. Quant à son frère Gordon, d’autant plus sur la défensive qu’admiratif et subjugué malgré lui, leur relation complexe s’établit entre fusion exclusive et rivalité sourde, dans une tension incessante qui entretient entre eux une proximité âpre, faite de loyauté et de heurts, traversée de sentiments incestueux.

Basée sur la discontinuité et la multiplicité de points de vue, la composition du roman montre comment subjectivités et affects produisent, à partir d’une même réalité, des versions divergentes qui se répondent et se déforment mutuellement. Loin d’une vérité unifiée, Moon Tiger expose une mémoire entrelacée de récits concurrents, chacun en infléchissant le sens selon ce qu’il retient, transforme ou occulte. L’ambition de Claudia d’écrire « une histoire du monde » se heurte ainsi à la résistance du vécu, l’histoire n’étant jamais qu’une construction partielle, tissée d’oublis, de choix et d’incertitudes. Sa vie, telle qu’elle se raconte ou perçue par les autres, révèle l’écart entre ce que l’on voudrait saisir du passé et ce que le passé consent à laisser émerger. De blessures en fidélités et regrets, nos perceptions se reconfigurent en autant de récits intérieurs, dessinant, dans le cas de Claudia, une figure sans cesse redéfinie par ce qu’elle dit, tait, et par ce que les autres projettent sur elle. 

S’il fragmente les points de vue, le récit désarticule aussi le temps, progressant par retours, surgissements et réminiscences, à mesure que la mémoire, fouissant dans les galeries à demi effondrées du passé, exhume les épisodes selon leur acuité affective plutôt que par ordre chronologique. Sortant des cadres de l’histoire officielle, cette temporalité subjective se contracte autour d’un instant décisif, se dilate dans l’attente, ou se dérobe dans les silences, présentant la durée non comme un écoulement, mais une constellation de moments qui s’éclairent ou s’obscurcissent les uns les autres. Ainsi se livre, non pas la continuité d’une vie, mais la manière dont, emportée par ses élans et freinée par ses failles, une conscience réorganise le passé en fonction de son intensité. 

Inscrit dans le contexte précis de la Seconde Guerre mondiale en Égypte vue par une correspondante de guerre, le livre fait de son décor un champ de tensions, où s’affrontent discours, interprétations et prises de position. Avec en tête son « histoire du monde », Claudia adopte un point de vue qui se veut englobant, mais qui reste marqué par sa position d’Occidentale, d’intellectuelle et de témoin privilégiée. L’Histoire y est une perspective, avec ses biais, ses partis pris et ses zones aveugles, et la géographie un huis au‑delà duquel le regard européen trouve ses limites, la guerre révèle son vrai visage, et l’amour vécu par Claudia prend une dimension politique autant qu’intime. Ainsi, raconter le monde, c’est d’abord mesurer la portée et les limites d’une situation, comprendre que toute vision d’ensemble comporte ses déformations, et que tout récit ne saurait que demeurer partiel et partial. 

D'emblée, le roman montre Claudia mourante. Écrire sa vie sur ce qui ne va pas tarder à devenir son lit de mort, c’est écrire dans l’urgence et la conscience aiguë de la fin, dans un rapport au temps où le moindre souvenir fait figure de dernier geste de pensée. La mort imminente transforme la remémoration en ultime tentative de se saisir soi‑même, non pour transmettre une vérité, mais pour affronter l’irrésolu. Juste avant l’effacement final, ce qui subsiste n’est pas une synthèse, mais un kaléidoscope de sensations et d’images réfléchissant la fragilité du savoir. Roman sur la mémoire, Moon Tiger raconte ce que la conscience retient avant de s’éteindre, ces instants essentiels qui surnagent et composent, dans leur dispersion même, la forme définitive d’un récit intérieur.
 
Cette nouvelle traduction permet de redécouvrir un roman majeur du XXᵉ siècle, dont la puissance tient à la maîtrise de sa construction et à la finesse de son regard sur la mémoire et l’Histoire. Par sa forme kaléidoscopique, ses changements de voix et son art d’exposer les distorsions perceptives, Moon Tiger explore avec intelligence la subjectivité du récit historique, montrant comment toute tentative d’embrasser le monde se heurte à la réfraction du vécu. Claudia Hampton irradie une présence d’autant plus crédible qu’elle apparaît dans toute sa complexité, y compris dans ses aspects les moins conciliants. Elle laisse percevoir une conscience que les autres ne parviennent jamais à lire entièrement. Cette tension entre ce qu’elle est, ce qu’elle montre et ce que les autres perçoivent souligne la nature tragique de son destin, mais aussi, en ricochet, de ceux qui l’entourent – notamment sa fille – et, plus largement, de la condition humaine, rendant le roman profondément bouleversant. Porté par une écriture d’une grande beauté et d’une remarquable acuité, Moon Tiger apparaît ainsi comme un très grand livre et un immense coup de coeur. (5/5) 

 

 

Citations :

J’ai une reproduction – on peut les acheter au Victoria and Albert Museum – d’une photographie de la rue principale du village de Thetford, prise en 1868, sur laquelle ne figure pas William Smith. La rue est déserte. Il y a une épicerie, une forge, une charrette à l’arrêt et un grand arbre aux longues branches, mais pas une seule silhouette humaine. En fait, William Smith – ou quelqu’un d’autre, ou plusieurs personnes, des chiens aussi, des oies, un homme à cheval – est passé sous l’arbre, est entré dans l’épicerie où il s’est attardé un moment à parler avec un ami pendant que quelqu’un prenait la photographie, mais celui-ci est invisible, tout est invisible. Le temps de pose de la photographie – soixante minutes – a été si long que William Smith et tous les autres sont passés sans laisser de trace. Même pas ce qui s’apparenterait à la marque des vers primitifs qui traversèrent la boue cambrienne de l’Écosse du Nord en laissant le tuyau vide de leur passage dans le rocher. J’aime ça. 
J’aime beaucoup ça. Belle image de la relation de l’homme au monde physique. Il est parti, il est passé puis a disparu. Mais supposons que William Smith ou celui qui descendit la rue ce matin-là avait, en chemin, déplacé la charrette du point A au point B. Que verrions-nous alors ? Une tache ? Deux charrettes ? Ou supposons qu’il ait coupé l’arbre. Altérer le monde physique est notre talent suprême – peut-être y parviendrons-nous complètement un jour. Finis. Et l’histoire touchera effectivement à sa fin.


Je déplaisais à tous les professeurs. « Je crains, a écrit l’un d’eux sur un bulletin scolaire, que l’intelligence de Claudia ne s’avère être une pierre d’achoppement si elle n’apprend pas à contrôler ses enthousiasmes et à canaliser ses talents. » Évidemment, l’intelligence est toujours un désavantage. Les parents devraient être démoralisés dès son apparition. J’ai été incroyablement soulagée de découvrir que celle de Lisa était tout juste moyenne. Sa vie n’en a été que plus confortable. Ni son père ni moi n’avons mené une vie confortable, mais savoir si nous aurions aimé qu’elle soit différente est une autre affaire. La vie de Gordon, aussi, a été inconfortable par intermittence, mais, quand on y songe, celle de Sylvia n’était guère plus douce, ce qui semblerait mettre à mal ma théorie sur l’intelligence et le bonheur. Sylvia est totalement stupide.


Nous ouvrons la bouche et s’en écoulent des mots dont nous ne connaissons même pas les ancêtres. Nous sommes des lexiques sur pattes. Dans une seule phrase d’une conversation futile nous préservons le latin, l’anglo-saxon, le vieux norrois. Nous transportons un musée dans notre tête, chaque jour nous commémorons des êtres dont nous ne savons rien. Qui plus est, nous parlons énormément, notre langage est le langage de tout ce que nous n’avons pas lu. Shakespeare et la Bible du roi Jacques émergent dans les supermarchés, sur les bus, bavardent à la radio et à la télévision. Je trouve ça miraculeux. Je m’en émerveille toujours. Que les mots soient plus durables que tout le reste, qu’ils voyagent au gré du vent, hibernent et se réveillent, s’abritent en parasites sur les hôtes les plus improbables et survivent, encore et toujours.


Les enfants ne nous ressemblent pas. Ce sont des êtres à part : impénétrables, inabordables. Ils habitent non pas notre monde mais un monde que nous avons perdu et ne récupérerons jamais. Nous ne nous rappelons pas notre enfance, nous l’imaginons. Nous la recherchons, en vain, à travers des voiles de poussière aveuglante et opaque, et récupérons quelques lambeaux emmêlés de ce qu’elle était selon nous. Et pendant ce temps-là, les habitants de ce monde sont parmi nous, tels des aborigènes, des minoens, des gens d’ailleurs bien au chaud dans leur capsule témoin.


Dieu aura l’un des premiers rôles dans mon histoire du monde. Comment pourrait-il en être autrement ? S’Il existe, alors Il est responsable de l’effroyable et merveilleux récit. S’Il n’existe pas, l’idée que ce soit une possibilité a tué davantage de gens et préoccupé davantage d’esprits que n’importe quoi d’autre. Il domine la scène. En Son nom ont été inventés le chevalet, la poucette, la vierge de fer, le bûcher. En Son nom des gens ont été crucifiés, fouettés, brûlés, bouillis, écrasés. Il est à l’origine des Croisades, des pogroms, de l’Inquisition et de plus de guerres que je ne peux en nommer. Mais sans Lui il n’y aurait ni La Passion selon saint Matthieu, ni les œuvres de Michel-Ange, ni la cathédrale de Chartres.
 
 
Cette ville ne ressemblait pas à l’ancienne mais son impression sur moi était la même ; les sensations se cramponnaient à moi et me transformaient. Debout devant une tour de verre et de béton, j’ai arraché une poignée de feuilles d’eucalyptus de leur branche, les ai écrasées dans mes mains, les ai reniflées et les larmes me sont montées aux yeux. Claudia, soixante-sept ans, debout sur un trottoir inondé de matrones américaines aux bras chargés de paquets, pleurant non pas de chagrin mais d’étonnement à l’idée que rien n’est jamais perdu, que tout peut être récupéré, qu’une vie n’est pas linéaire mais instantanée. Que dans la tête tout arrive en même temps. 

 

 

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mardi 12 mai 2026

Critique : "Au grand jamais " de Jakuta Alikavazovic | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Au grand jamais " de Jakuta Alikavazovic




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Au grand jamais

Auteur : Jakuta ALIKAVAZOVIC

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782073088260  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

« On grandit autant dans un pays, dans un foyer, que dans certaines histoires. Mais ces histoires ne sont pas toutes égales. Il y en a une qui prend le dessus. Ce peut être la plus douloureuse. Ce peut être la plus séduisante. Une chose est sûre : ce n’est pas toujours la plus vraie. »
La mère de la narratrice a disparu. Cette femme, une poétesse acclamée dans son pays, avait déjà connu l’effacement après son installation en France : peu à peu, l’écriture l’avait quittée. La disparition s’impose dès lors à sa fille, devenue mère à son tour, comme une clé pour résoudre l’« énigme qu’est une personne ». Suivant son instinct — serait-ce plutôt un don ? —, elle collecte les symptômes d’une histoire refoulée, jusqu’à en exhumer le cœur battant.
Tout en échos et replis secrets, Au grand jamais est un grand livre sur les non-dits familiaux, sur ce qui se transmet derrière les silences et sur les histoires qui nous aident à vivre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Romancière née à Paris, Jakuta Alikavazovic est lauréate du prix Goncourt du premier roman, décerné en 2008 pour Corps volatils, et, en 2011, du prix Médicis de l'essai pour Comme un ciel en nous

 

 

Avis :

Héritière d’un passé familial marqué par l’ex‑Yougoslavie, Jakuta Alikavazovic interroge, livre après livre, la manière dont les silences, les bribes de mémoire et les transmissions souterraines influent sur une sensibilité et nourrissent une écriture. Sa prose, précise et habitée, explore ce qui se joue dans les non‑dits, entre effacement et persistance. 

Dans cette veine autofictionnelle, elle raconte la mort de sa mère, retrouvée sans vie dès les premières pages, un livre entre les mains. Se confrontant aux vides laissés par la disparue et tentant de comprendre ce qui subsiste, elle fouille les objets, rouvre les souvenirs et convoque les gestes oubliés pour retrouver un lien avec celle qui n’est plus. Le roman, bâti sur une profusion de silences plutôt que sur des certitudes, privilégie l’intuition et la rêverie, faisant de l’écriture un lieu où se rassemblent les fragments d’une histoire familiale. 

Porté par une langue d’une grande justesse, le roman séduit par la finesse avec laquelle il transforme une expérience intime en réflexion sur la transmission, la mémoire et l’exil. Sa forme fragmentaire, fidèle au mouvement du souvenir, fait dialoguer passé et présent, réel et imaginaire, et trouve son ampleur dans ces traces infimes qui permettent de recomposer une présence disparue. Cette sensibilité renforce l’émotion d’une narration libre, nuancée et profondément incarnée.

Mais Au grand jamais est aussi un hymne à la littérature, un livre qui réfléchit à ce qui nourrit l’acte d’écrire et à la manière dont les mots permettent de retenir ce qui s’efface. Le charme du récit tient autant à la virtuosité de sa langue qu’à la présence évanescente de la mère, figure lointaine qui n’en irradie pas moins tout le texte. En faisant de l’écriture un geste de survie, un moyen de rendre perceptible l’invisible, Jakuta Alikavazovic transforme la disparition en matière vive et tisse avec ses phrases un lieu où la mère, pourtant fuyante, retrouve une forme de présence.

Plus que l'intrigue, l'on retiendra de ce livre l’expérience d’une voix qui cherche, avec une patience obstinée, à approcher ce qui échappe et meurt. En sourd une émotion profonde, comme une vibration intérieure éloignée de toute tentation pathétique. Le titre lui‑même éclaire cette démarche en pointant l’irréversible, ce qui ne reviendra plus, mais aussi ce contre quoi l’écriture tente de lutter en maintenant vivante une présence vouée à disparaître. Cette présence est d’autant plus fragile que la mère, avec l’exil, a cessé d’écrire, le déracinement semblant ainsi sceller son propre effacement.
 
À travers cette exploration de l’absence et de la disparition, Jakuta Alikavazovic affirme une conception exigeante de la littérature, espace où se déploie une pensée sensible de la filiation et de la survivance. Loin de se réduire à un récit de deuil, le livre ouvre une réflexion plus vaste sur ce qui nous constitue et sur la manière dont les mots, par leur seule intensité, peuvent retenir quelque chose de la fragilité des êtres. Du grand art et un immense coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Mon Dieu, m’étais-je dit, comme un coup en pleine poitrine – on dirait l’un de mes livres. Pas un personnage en particulier, non ; mais le principe même de mon écriture, son cœur secret. Le fait, connu de moi seule, que j’ai souvent écrit pour dissimuler dans et entre les lignes ce qui m’est le plus cher et qui, m’étant le plus cher, est aussi, inévitablement, le plus fragile, d’une fragilité vous blesse, parfois même vous abat. Ainsi ai-je abrité dans mes textes, au fil des ans, des lieux qui ont depuis longtemps disparu de ma vie, un cinéma, une cabine téléphonique, un pays tout entier ; une robe en soie safran qui a longtemps été mon bien le plus précieux et qui a, une nuit, comme fondu sur moi ; un regard d’un certain bleu qui, je le craignais, ne se poserait plus jamais sur mon visage ; et sans ce regard et ce bleu sur moi, vivre, me semblait-il, ne valait pas la peine. Ce qu’on appelle la réalité, ce qu’on appelle le réel – et qui n’est peut-être que le temps – m’ont toujours donné raison. Toutes ces choses si précieuses, irremplaçables, ont été effacées, ont été remplacées. Ainsi mon écriture est-elle, mais personne d’autre que moi ne le sait, une archive matérielle, la somme de ce que j’ai aimé, de ce que j’ai désiré et convoité. Et que j’ai perdu, qui m’a été ou qui un jour me sera pris. Mais cela, cette intuition de la perte, et le refus obstiné de cette loi du monde qui est que tout passe, je le cachais à tous, y compris à moi-même. Et voici que ma mère, avec tous ses trésors sur elle, tous ces objets un jour précieux, désormais à divers stades de déliquescence – voici que ma mère affichait, incarnait, ce que je ne voulais pas savoir de moi.


Plus étonnant peut-être, un jour elle m’avait dit, Ne mange jamais dans la rue. Son père lui avait inculqué cela. Son père dont elle avait toujours dit qu’il m’aurait aimée, mais que je n’ai pas connu. Il était déjà un vieil homme. Mort avant ma naissance, bien avant, ma mère avait vingt ans. Ne mange jamais dans la rue. 
Mais pourquoi, avait-elle dit, car certains entêtements de l’enfance sont aussi, sans doute, quasiment universels. 
Tu ne sais pas qui te regarde en ayant faim.
Une phrase qui en dit long sur les attentions d’un homme pour ceux qui n’étaient pas de son milieu, mais sur sa tranquille acceptation, aussi, de cet ordre des choses. Certains ont faim et d’autres non. Une phrase qui en dit long, surtout, sur un pays et une époque, Tu ne sais pas qui te regarde en ayant faim. Partout de grands yeux brillants de fièvre, partout des ventres vides. 


On grandit autant dans un pays, dans un foyer, que dans certaines histoires. Mais ces histoires ne sont pas toutes égales, elles n’ont pas toutes la même résonance, la même valeur. Il y en a une qui prend le dessus. Ce peut être la plus douloureuse. Ce peut être la plus séduisante. Une chose est sûre : ce n’est pas toujours la plus vraie. L’histoire qui prend le dessus est prédatrice. Elle fait le vide autour d’elle, les autres récits ont du mal à lui résister. À lui survivre. Lorsqu’ils le font c’est en cachette, ailleurs que dans les mots, qui sont allés se ranger dans le camp du récit le plus glorieux. Or, qu’est-ce qu’une histoire qui n’a plus droit aux mots ? Comment peut-elle survivre ? 
Comme dans la nature, celles qui sont les plus faibles ne sont pas pour autant celles qui tiennent le moins à leur existence. Et, comme dans la nature, elles se cachent. Elles se camouflent. Parfois elles se font passer pour l’inverse de ce qu’elles sont : des silences, des vides. Parfois, quand elles se déclarent vaincues, elles deviennent réellement des silences, des vides. Les histoires mortes, étouffées, enterrées, ont tellement voulu vivre qu’elles reviennent parfois, comme nous, sous la forme de fantômes. Mais qu’est-ce qu’un fantôme d’histoire ? Une histoire fantôme ? Ce peut être un chagrin qu’on ne s’explique pas, la peur de quelque chose qu’on n’a jamais vu, ou une démangeaison à l’épaule, au mollet, qui rougit, s’enflamme. Ce peut aussi être quelque chose de plus dangereux. Il y a des flammes, par exemple, il y a des incendies entiers qui sont la forme que prend une histoire lorsqu’elle doit se passer des mots.
 
 
C’était une amitié d’enfance, vraie, pleine : une présence pure. Une connivence pure. C’est grâce à Thomas que j’ai su que l’on peut être à la fois soi-même et l’autre ; et, si ce n’est plus un sentiment que je cherche dans la vie (car il est toujours, dans la vie, trop cher payé), c’est encore celui que je recherche lorsque j’écris, celui qui fonde mon rapport même aux textes, aux personnages, à leurs histoires. Là, sur la page, dans et entre les lignes, on peut être à la fois soi-même et l’autre. Et, sur la page comme dans l’enfance, il est possible d’être les deux sans se perdre. Dans toutes les autres situations de l’existence, dans la passion, dans la dévotion, on prend, qu’on l’accepte ou pas, le risque de se diluer, de disparaître. Parfois, c’est même ce que l’on cherche, sans le savoir ou en le sachant au contraire fort bien. Mais dans l’enfance, comme sur la page, être l’autre n’est pas une menace pour celle qu’on est, et j’ai aimé et j’aime ces deux états, ces deux osmoses.


Ce que je ne savais pas, bien sûr, et que lui, le père de ma mère, savait : rien n’est sûr en ce monde, et rien n’est stable, et le mur le plus épais s’écroule, et la vitre la plus solide redevient le sable qu’elle a été, et tout en ce monde peut nous être enlevé d’un souffle, disparaître en une nuit, tout, les corps aimés, les plus grandes bibliothèques, tout ce que l’on croit solide, durable, n’est que vapeur, oui, tout cela n’est qu’une larme qui quitte l’œil et s’évapore avant d’avoir atteint la commissure des lèvres. On peut tout nous prendre mais la dernière chose à céder, la plus difficile à faire ployer, à extirper, c’est ce qu’on a dans la tête et dans le cœur. Et ce à quoi l’on tient, mieux vaut ne le confier ni à un meuble, ni à une machine, et encore moins à une machine d’État. Ce à quoi l’on tient, mieux vaut l’incorporer. Les seuls endroits où certaines choses peuvent survivre sont les têtes et les cœurs. Et c’est par cœur que l’on doit connaître ce qui est utile et ce qui est précieux. Les itinéraires de secours, en cas d’incendie. Son numéro de passeport. Une poignée de numéros de téléphone. Les façons de construire un abri pour échapper à la nuit au-dehors. Et un ou deux poèmes, pour échapper à la nuit au-dedans.


J’aurais dit, donc : Nous sommes pudiques, ou taiseux, mais j’en suis arrivée à la conclusion qu’il est moins question ici d’émotion, de choix personnels, que d’un pli pris politiquement avant ma naissance, avant même l’arrivée en France ; par prudence, par précaution ; qui m’a été transmis comme une façon de vivre, et que j’ai appliqué sans en connaître les raisons. C’est dans ma longue incapacité à dire, à écrire je que s’est le mieux manifestée l’histoire des miens, une histoire que je trahis du simple fait de vouloir la déployer ; une histoire où il est préférable, pour survivre, de ne pas être soi.


De l’excellente éducation que j’ai reçue dans les grands établissements de la République, il ne me reste que des bribes, comme des traînées de nuages, des rêves que l’on m’aurait racontés – cette éducation à laquelle mes parents ont tant tenu, à laquelle j’ai tant tenu moi-même, car nous le savons bien, nous, la deuxième génération : l’excellence est un camouflage, un rêve pas tant d’exploit que de sécurité, de protection. L’excellence est le prix à payer pour avoir accès à ce qui, pour certains, relève de la plus grande banalité – le droit d’être tel que l’on est, et de vivre tranquillement, tel que l’on est, où l’on se trouve ; de vivre tranquillement, tout tranquillement, sans avoir soudain, ici, ou là, le cœur qui se met à battre de façon sauvage – l’excellence, dans ces rêves souvent déçus qui sont les nôtres et qu’il est parfois cruel de mettre en mots, n’est pas le contraire de la nullité, ni de la médiocrité, mais le contraire de la peur). 


Ma connaissance de la géopolitique européenne, dans les années 1960 et 1970, est superficielle. Un mince vernis de culture historique, une mince couche de glace qui menace à tout moment de céder sous mon pas. Ce ne sont pas des choses qu’on enseigne à l’école. Et puis, avec ce fond de honte et de rejet envers une origine que je ne reconnais pas aisément comme mienne, j’ai ignoré, évité les contacts et les échanges avec ce monde-là. Celui des émigrés. Celui des immigrants. Et de ceux restés, ou rentrés, au pays. Cette honte, j’en ai honte. Ainsi je vis sous le coup d’une honte au carré, qui est le propre, me semble-t-il parfois, des enfants d’immigrés. Nous avons honte, et comme nous sommes fiers, comme nous aimons nos parents, nous avons honte d’avoir honte.  


 

jeudi 2 avril 2026

Critique : "La colline" de Mathilde Beaussault | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La colline " de Mathilde Beaussault


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La colline

Auteur : Mathilde BEAUSSAULT

Parution : 2026 (Seuil)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782021602302  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Un jour d’hiver, dans une cité de Rennes, un nouveau-né est découvert au fond d’un container à ordures. Vivant. Quelques étages plus haut, une jeune fille se vide de son sang. Elle s’appelle Monroe, elle a dix-sept ans. Dans cette chambre où sa mère l’a enfermée, Monroe revit les mois passés sur la colline, chez sa grand-mère Madeleine. Là-haut, le vent, le labeur et le silence façonnent les corps. Auprès de cette vieille femme solitaire aux mains guérisseuses, Monroe, enceinte, a découvert une paix inespérée. Et puis tout s’est écroulé. Monroe s’affaiblit, les policiers enquêtent, les soignants espèrent, les pompiers s’interrogent, la famille se désintègre : durant ces quelques heures d’une intensité foudroyante, chacun mesurera ce qu’il a perdu – ou sauvé – de son humanité.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en Bretagne au début des années 1980, Mathilde Beaussault, fille d'agriculteurs, enseignante, a fait une entrée remarquée dans le monde de la littérature avec son premier roman Les Saules, un des 100 meilleurs livres de l’année 2025 selon le palmarès Lire Magazine, Grand Prix de littérature policière, Prix du jury du polar L’Humanité, Prix Louis-Guilloux.

 

Avis :

Après Les Saules, Mathilde Beaussault poursuit l’exploration âpre et lumineuse des vies cabossées qui marque son oeuvre naissante. S’inspirant d’un fait divers réel, point d’entrée d’une enquête autant psychologique que familiale, ce second roman observe avec précision la manière dont un milieu, un territoire et des héritages enfouis peuvent peser sur une existence jusqu’à la condamner. Ancré dans une Bretagne rurale dont l’auteur restitue la rudesse comme les solidarités fragiles, le récit montre comment l’isolement, la précarité et les blessures anciennes peuvent préparer le terreau d’une tragédie annoncée. 

Un nourrisson est retrouvé in extremis dans une poubelle d’un quartier défavorisé de Rennes. Au même moment, Monroe, dix-sept ans, se vide de son sang derrière la porte verrouillée de sa chambre, sous le regard indifférent d’une mère instable et violente. Pour comprendre comment ces deux scènes se répondent, le roman adopte une construction chorale : d’un côté, la voix objective des secours, qui reconstitue les faits à travers interventions, constats et rapports ; de l’autre, le point de vue de Monroe, qui donne accès à la réalité vécue de sa grossesse et à l’enchaînement des événements. Le récit remonte alors plusieurs mois en arrière, jusqu’à l’envoi de la jeune fille chez sa grand-mère Madeleine, dans une campagne bretonne isolée, où cette trêve rude mais protectrice laisse peu à peu affleurer un passé fait de carences éducatives, de violences et de silences familiaux. À mesure que ces éléments se dévoilent, le roman met en lumière l’enchaînement de sévices et de renoncements qui ont jalonné la trajectoire de Monroe et rendu possible le drame.

Par-delà la tension dramatique du récit, la plus grande qualité du livre est sans doute son écriture d’une justesse évidente, sensible aux mouvements intérieurs comme aux gestes les plus ténus. Habile à rendre perceptibles les contradictions, les élans brusques ou les replis instinctifs de ses personnages, elle les inscrit dans une construction narrative maîtrisée, où la polyphonie permet d’aborder chaque scène sous plusieurs angles sans jamais en troubler la lisibilité. Les dialogues, d’une précision savoureuse, semblent taillés pour chaque voix, révélant autant qu’ils dissimulent et donnant à chacun une présence crédible et sensible. Cette exactitude de l’oralité, faite de vraies trouvailles de réparties et d’un humour aussi discret que cinglant, s’accorde au réalisme âpre et sensoriel du décor rural breton qui imprègne le récit, soulignant la profondeur psychologique d’une Monroe mutique dont le silence même devient langage. 

Avec ce deuxième roman, Mathilde Beaussault se confirme comme une nouvelle voix forte du réalisme rural. Là où Les Saules laissait parfois place à quelques maladresses syntaxiques qui en freinaient l’élan, La colline déploie une prose d’une grande netteté, débarrassée de ses scories, et intensément habitée. La cohérence de la construction soutient un récit tendu sans jamais sacrifier la nuance, tandis que la précision du rythme et la densité des images lui donnent une ampleur nouvelle. Coup de cœur pour ce huis clos hautement atmosphérique, transcendé par la singularité d’une écriture déjà pleinement reconnaissable. (5/5)

 

 

Citation : 

Quand je sens qu’une dame se prend des baffes pour un tube de dentifrice mal rebouché, mon mètre soixante a des envies de meurtre. Mon père avait la main lourde. Sur ma mère, sur mes sœurs et sur moi, la cadette, quand il trouvait personne d’autre à rosser. On dit qu’on a le sang chaud de là où je viens. Mon cul ! Le mec qui cravache une femme et ses gosses comme s’il devait défricher la jungle pour avancer, c’est un connard. Ici ou ailleurs. Point barre. Celui qui viendra me faire une réflexion sur le ménage de ma salle de bains, il n’est pas né. Mon père était un maniaque de la propreté, d’après ma mère, très douée dans l’art de l’euphémisme et du maquillage de plaies. Depuis qu’il est mort, personne ne brique la pierre tombale. Je l’imagine fulminer dans son cercueil et ça me fait dormir plus vite.

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
 
 

dimanche 15 mars 2026

Critique de "Appel manqué" de Carole Fives | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Appel manqué" de Carole Fives


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Appel manqué

Auteur : Carole FIVES

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 128

Accès au livre : ISBN 9782073129819  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Vous avez eu la pilule, l'IVG, on vous a tout apporté sur un plateau doré et vous venez encore vous plaindre ! On a fait notre part, c'était à vous de saisir le relais qu'on vous tendait à bout de bras. bandes d'ingrates ! Qu'est-ce que vous avez fichu pendant tout ce temps ? Travaillé, travaillé, mais enfin, ça ne vous empêchait pas de vous battre pour vos droits. Après le boulot, après avoir couché le gosse et terminé ton ménage, après avoir appelé ta vieille mère, il te restait encore un peu de temps pour militer, non ? Au lieu d'aller chez le psy ... Ah, t'en auras perdu du temps et de l'argent avec ça, mais c'est pas chez les psys qu'on fait la révolution ma fille. »
Après le succès d'Une femme au téléphone, Appel manqué signe le grand retour de Charlène, soixante-treize ans, plus déjantée que jamais. Quand la solitude lui pèse, elle bombarde sa fille de messages téléphoniques, qui sont autant de reproches, d'appels à l'aide et de révélations. Qu'ont à transmettre les « boomeuses » ? MeToo peut-il rapprocher les générations ? Portrait d'une mère qui appuie toujours là où ça fait mal, ce roman drôle et mordant interroge aussi le rapport au féminisme à tous les âges.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Carole Fives est l'autrice aux éditions Gallimard de plusieurs romans salués par la critique, parmi lesquels Une femme au téléphone (2017), Tenir jusqu'à l'aube (2018) et Quelque chose à te dire (2022).

 

Avis :

Carole Fives revient à ce qui constitue désormais le motif central de son oeuvre : la parole maternelle qui déborde, envahit et écrase. Reprenant le dispositif du monologue téléphonique comme révélateur féroce de la relation mère‑fille – où la fille n’existe qu’en creux, réduite au silence par une voix intarissable –, elle resserre encore le cadre autour de la mécanique d’une emprise ordinaire, faite de reproches, de plaintes et de culpabilisation diffuse. Ce texte bref et nerveux en propose la version la plus nue, la plus frontale, comme l’aboutissement d’une obsession.

Au fil des messages qu’elle dépose sur un répondeur mutique, une mère déroule son quotidien, ses inquiétudes et ses griefs, sans mesurer l’effet de ses propos. Elle raconte ses petites misères, ses contrariétés et ses souvenirs réécrits, tout en cherchant à ramener sa fille dans son orbite, ses appels comme autant de tentatives de la retenir. Derrière l’apparente banalité de ces fragments de vie se dessine peu à peu une relation déséquilibrée, où l’amour se mêle à la dépendance et où la fille, absente du récit, se retrouve paradoxalement au centre de toutes les phrases.

À partir d’un dispositif minimaliste, Carole Fives met en place une véritable machine dramaturgique. En laissant toute la place à la voix maternelle, elle expose les mécanismes d’un discours qui, sans le moindre souci de dialogue, occupe et sature le terrain affectif. Ici, aucune intrigue : seulement la tension entre une fille qui se dérobe et une mère qui parle pour conjurer le vide, sans jamais interroger sa propre responsabilité dans cet éloignement. Ce choix formel, qui repose sur la répétition, l’insistance et la dérive du soliloque, révèle moins une situation familiale qu’un système de domination intime, rendu d’autant plus oppressant qu’il se déploie dans un cadre apparemment anodin, où l’amour se déforme en contrôle et la sollicitude en injonction.

Si la mère occupe tout l’espace, c’est que la fille, elle, n’en occupe plus aucun. Absente du récit, réduite à un hors‑champ obstiné, elle s’impose pourtant comme la véritable figure centrale, celle autour de laquelle tout tourne sans s'énoncer. Ce vide, que la mère tente de combler par sa logorrhée narcissique, fonctionne comme un révélateur, exposant la difficulté d’exister face à une voix qui ne laisse aucune place, mais aussi la possibilité d’une émancipation qui passe par le retrait, le refus de répondre et la reconquête d’un espace intérieur. En choisissant de ne jamais lui donner la parole, Carole Fives fait de la fille un personnage spectral mais déterminant, dont l’absence même fait acte.

Ce texte d’une précision millimétrée, capable de transformer quelques messages laissés sur un répondeur en un portrait juste et troublant, déploie une écoute aiguë, presque clinique, de ce que le langage révèle malgré lui : failles, peurs, stratégies d’attachement et gestes d’amour maladroits. La maîtrise du rythme, le choix du détail et la manière de faire sourdre, sous l’ordinaire le plus banal, une charge émotionnelle et critique d’une grande finesse donnent naissance à un condensé de sobriété formelle et de lucidité implacable. Il en résulte un livre âpre et noir, souvent cruel, toujours profondément humain, que l’on lit d’un trait, porté par ce mélange d’agressivité et d’humour grinçant qui caractérise l’écriture de Carole Fives. (4/5)

 

 

Citation : 

Je sais bien que ton livre vient de sortir, je sais bien. Oui ma chérie, tu as raison, c’est honteux, et je vais le commander puisque tu ne m’as toujours rien envoyé. C’est fou ça, même ton frère l’a reçu, je suis toujours la dernière roue du carrosse. Encore un roman sur l’art ? Tu es sûre ? Mais ça va ennuyer tout le monde, voyons… Pourquoi tu n’écris pas plutôt un livre sur moi, c’est plus intéressant, tout le monde a une mère, alors que l’art… les gens s’en foutent, non ? Vise large, vise la mère, je t’assure, on n’en a jamais fini avec sa mère.

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 

samedi 29 novembre 2025

[Lévy, Justine] Une drôle de peine

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une drôle de peine

Auteur : Justine LEVY

Parution : 2025 (Stock)

Pages : 198 

Accès au livre : ISBN 9782234094048  
                           en librairie

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Est-ce que tu me vois, maman ? J’ai deux crédits à la banque, deux enfants que j’étouffe, quatre chats dont deux débiles et une estropiée, des rides en pattes d’araignée autour des yeux et des oignons aux pieds, le même amoureux qui me supporte et tient bon depuis vingt ans, quelle dinguerie, je ne suis ni parfaitement féministe, ni tout à fait écologiste, ni vraiment révoltée, pas encore alcoolique, plus du tout droguée, j’ai un abonnement à la gym, une carte de métro et une autre du Carrefour Market, je ne me fais pas les ongles, je ne me coiffe ni ne me teins les cheveux, je mets du rouge à lèvres une fois par an et surtout sur les dents, je suis toujours aussi raisonnable, aussi peu fantaisiste : je mets beaucoup d’énergie à essayer de ne pas te ressembler, maman. Je n’ai pas pu être une enfant et je ne sais pas être une adulte. »
Une drôle de peine est à la fois une adresse et une enquête. C’est aussi une magnifique déclaration d’amour.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Justine Lévy est l’auteure, entre autres, de Le Rendez-vous (Plon, 1995), Rien de grave (2004), de Mauvaise fille (2009) et Son fils (2021) chez Stock, et de Histoires de famille (Flammarion, 2019).

 

 

Avis :

C’est autour de la perte de sa mère, la mannequin Isabelle Doutreluigne, que s'articule ce récit intime où Justine Lévy, fille du philosophe Bernard-Henri Lévy, cherche à saisir la persistance de l’absence. Dans Mauvaise fille, elle disait encore la douleur immédiate, la violence de la maladie et la fragilité maternelles. Ici, vingt ans plus tard, l’écriture se fait plus introspective, attentive à la manière dont la mémoire continue de travailler et transforme l’absence en une fidélité singulière.

Ce glissement de l’urgence de dire la souffrance vers la lenteur de la mémoire confère au livre une tonalité spécifique, loin des récits de deuil convenus. Refusant les codes de la lamentation, Justine Lévy s’attache à ce qui survit encore dans les gestes, les images et les sensations, évoquant une mère non pas figée dans le marbre du souvenir, mais toujours vibrante dans l’éclat de fragments qui bouleversent.

À la fois pudique et incandescente, l’écriture fait de ces éclats la matière d’une présence continue qui irrigue le présent : la mère existe encore dans la mémoire de la fille, dans les habitudes répétées, les mots transmis, mais aussi dans les questionnements restés sans réponse. Car, fantasque, excessive et tourmentée, ce ne fut pas une mère parfaite, mais une âme dont la fille s’attache à porter et à comprendre les contradictions béantes. Justine Lévy les interroge, palpe la souffrance derrière les silences et les non-dits, et, avec une délicatesse qui n’a d’égale que la violence qu’elle suggère à mots couverts, fait surgir les fantômes invisibles qui ont poursuivi sa mère toute sa vie. 

En filigrane du récit se profilent alors l’ombre spectrale de grands-parents toxiques et les traces indélébiles de leurs violences destructrices, évoquées dans une formule glaçante : « Il y avait, dans notre famille, un côté Dupont de Ligonnès. Mais double Dupont. Côté père et côté mère. Qui, de Jacqueline ou de Jean, a le plus rêvé de droguer et assassiner ses enfants ? Ça aussi, je dois l’élucider. » En affrontant ces ombres, la mémoire devient acte de compassion, de solidarité et de réhabilitation : ne subsiste plus qu’un immense amour filial, capable de transformer la douleur héritée en fidélité lucide. 
 
Sincère et bouleversant dans sa ferveur, alliant délicatesse et finesse psychologique, ce roman à l'écriture vive et à l’intensité captivante s’inscrit dans une vague contemporaine de récits qui réhabilitent les figures féminines absentes. D'Amélie Nothomb à Reine Bellivier, de Laurent Mauvignier à Ramsès Kéfi ou Catherine Millet, cette simultanéité souligne l’ampleur actuelle d’un motif ancien : le deuil maternel, toujours présent dans la littérature, mais devenu aujourd’hui un sujet central et collectif. Chez Justine Lévy, le thème confine au ressassement de livre en livre, mais cette insistance, partagée sous des formes diverses par ses pairs, ouvre un questionnement plus large : traduit-elle une obsession de notre époque pour le passé, nos racines et la mort ? Comme si, dans une société qui peine à se projeter vers l’avenir et où la natalité s’effondre, nous choisissions de demeurer éternellement les enfants de nos parents, au travers d'une absence devenue mémoire et d'une perte transformée en fidélité. En tous les cas, un livre lumineux, plein d’amour, qui doit beaucoup à la vivacité de plume de Justine Lévy. (4/5)

 

Citations :

Maman, de temps en temps, docilement, bonne fille et bonne sœur, revenait à Mordelles, contre l’avis de papa, se faire manger un bout du cœur et rentrait à Paris avec des cernes mauves. Car Jacqueline adorait entretenir la toxicomanie de maman. Elle lui offrait toutes sortes de médicaments et, pour les ranger, des boîtes en plexiglas, ou en laiton, ou en métal, parfois ornées d’un caducée ou d’une Vierge Marie, cadeau ma Zazou. 
Elle était contente de voir maman, de décréter qu’elle avait mauvaise mine, tire la langue ma chérie, voilà voili voilo le bon sirop, et ça aussi, ouvre encore, plus grand, c’est comme une petite hostie, voilàààà, bonne sieste, ma fifille chérie, maman est là qui veille sur toi, je suis ta sorcière maman bien-aimée, là pour toi, toujours là. Et maman, la mienne, se laissait faire, se laissait renfermer, recapturer, un gémissement, une protestation, un miaulement et pof, elle s’abandonnait. Parfois elle vomissait. Ma grand-mère que je n’aimais pas, très mécontente, la grondait : Isabelle tu as vomi ton cadeau, qu’est-ce que c’est que ce caprice, qui est-ce qui commande ici ? c’est vous, maman, c’est vous, c’est toujours vous. Parfois c’est à moi qu’elle offrait une ou deux hosties, pour que je dorme et communie en même temps que maman, pour qu’on soit une belle famille bien réunie dans la bonne santé, la foi et le sommeil. Il y avait, dans notre famille, un côté Dupont de Ligonnès. Mais double Dupont. Côté père et côté mère. Qui, de Jacqueline ou de Jean, a le plus rêvé de droguer et assassiner ses enfants ? Ça aussi, je dois l’élucider.


C’est ton fils ? il me demande avec un grand et faux sourire. J’ai pas envie de lui dire oui. J’ai pas envie qu’il le voie et qu’il fasse semblant de se pâmer. Paul joue, se retourne et me fait un clin d’œil. Surtout, qu’il ne vienne pas. Surtout, qu’il ne me demande pas qui est ce type à grosse tête. C’est rien mon chéri, je lui dirai, c’est le garçon qui m’a quittée pour la femme de son père à lui, aucun intérêt, c’est cracra, et pourtant je croyais que je l’aimais, quelle idiote, parfois, tu sais, il y a une mort avant la vie, mais c’est pas grave, rien de grave.


Elle n’a jamais été aussi occupée. Jamais aussi impliquée. Jamais elle n’a eu autant besoin de moi, de papa, des amis, de se changer les idées, d’aller au théâtre voir Pablo jouer, d’arrêter de fumer, de recommencer, de courir d’un magasin bio à l’autre pour trouver la bonne soupe miso. Elle n’aurait jamais dû acheter cette crème repulpante qui colle, peluche et ne marche pas. Et puis, soudain, c’est l’heure du kiné. Pas moyen d’avoir la paix cinq minutes. Quelle vie ! Aurait-elle pu imaginer que, parfois, c’est ce qui vous tue qui vous fait vivre ?


Maman a désappris d’être belle et peut-être même que ça la soulage. Fini, la course. Fini, la pression et la peur de vieillir. Fini de se voir dans le regard des hommes, des femmes, de toutes celles et ceux qu’elle a passé sa vie à séduire, sans le vouloir vraiment. Elle s’est faite à sa nouvelle apparence, à sa silhouette à la fois épaissie et exsangue, à ce bras plus dodu que l’autre, à ses petits cheveux gris qui dépassent du foulard, au bourrelet que fait son non-sein. Maman a toujours été impudique. Le sein en moins n’y change rien. Elle choie sa nudité. Elle la masse. Elle la crème. Elle lui parle. Alors, petits pieds tout assoiffés, qu’est-ce que vous dites de cette crème au pétrole ? Allez, vilains poils aux pattes, dites adieu à ce monde cruel. Tu veux voir ma cicatrice, ma chérie (non, je ne veux pas) ? Oui, bien sûr, maman. Et maman me montre avec tendresse cette boursouflure à la place du cœur, cette plaie, cette blessure du malheur, et aussi, tant pis si c’est un peu grandiloquent, de rédemption, de réconciliation avec le désir de vivre. Elle a enfin autre chose à faire que se suicider, se faire du mal, se droguer. Le cancer, pendant deux ans, lui a sauvé la vie.


Je me souviens de la blouse qui se boutonnait dans le dos, des chocolats qu’elle ne mangera jamais et qui finiront par partir, le dernier jour, avec la table de nuit à roulettes. Je me souviens de ses cheveux, toujours en retard d’une information, qui reprenaient vie quand le reste commençait à prendre mort et qui poussaient fins comme un duvet de poussin. Je me souviens des fleurs triomphantes et qui, même fanées, finiront par lui survivre, des médecins qui passent pour vérifier que tout continue de ne pas aller bien, de mon préféré, le tout juste diplômé qui fait des blagues juives auxquelles personne ne rit sauf maman, et qui porte son stéthoscope autour du cou comme une Miss France son écharpe. Il sait tout. Il n’a même pas besoin de réviser en douce le dossier de sa patiente. Il sait quoi, depuis quand, pourquoi, ce qui a raté et ce qu’on pourrait peut-être encore envisager. Et puis le chouchou de maman, le plus beau, elle lui fait les yeux doux, mais sans cils, trop enfoncés dans leurs orbites : elle pose des questions pudiques et impudiques, écoute sagement, émet une objection, fait sa gracieuse, sa coquette, elle n’est pas une patiente difficile.
 
 
La petite tête des enfants par la porte entrebâillée. Maman ça va ? tu es malade ? Oui, oui, je suis malade, donc ça va. Ça les rassure, c’est juste une maladie. Si maman ne se lève pas, c’est pas parce qu’elle est triste, c’est parce qu’elle a un rhume, ou autre chose, on va appeler un docteur, c’est pas grave. Voilà. Un rhume. Au pire une grippe. Rien à voir avec mon enquête sur maman. 
Peut-être maman, elle aussi, est devenue très malade pour arrêter d’être très triste ? 


 

vendredi 21 novembre 2025

[Nothomb, Amélie] Tant mieux

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Tant mieux

Auteur : Amélie NOTHOMB

Parution : 2025 (Albin Michel)

Pages : 216

Accès au livre : ISBN 9782226504395  
                           en librairie


 

  

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Tant mieux : la version joyeuse du sang-froid. » 
Pour la première fois, après son père dans Premier sang (2021) et Psychopompe (2023), Amélie Nothomb évoque sa mère, et le lien singulier qui les unissait.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Amélie Nothomb est née à Kobé en 1967. Dès son premier roman, Hygiène de l’assassin, elle s’est imposée comme une écrivaine singulière. En 1999, elle a obtenu le Grand Prix de l’Académie française pour Stupeur et tremblement et, en 2021, le prix Renaudot pour Premier sang. L'Impossible retour est son 33e roman. Elle publie cette année son 34e roman, Tant mieux.

 

 

Avis :

Dans la constellation littéraire d’Amélie Nothomb, Tant mieux s’inscrit comme le troisième volet d’un triptyque autobiographique affectif. Après avoir consacré Premier sang et Psychopompe à la figure paternelle, elle dédie cette fois son récit à sa mère, Adrienne, récemment disparue. Ce geste littéraire marque une étape de dévoilement intime, tout en retenue et poésie.

La perte maternelle a déclenché une peine si radicale qu’elle a longtemps réduit l’auteur au mutisme. De cette stupeur est né Tant mieux, réponse vitale au besoin de transfigurer l’absence par la fiction, dans un mouvement de réparation porté par une langue claire et vibrante. 

Adoptant les contours d’un conte stylisé, le récit s’attache à quelques épisodes de l’enfance d’Adrienne, confiée à sa grand-mère le temps d’un été, alors que la guerre fait rage. Coupée de l’amour parental, la fillette vit dans une maison glaciale, sous l’autorité d’une vieille femme pingre et cruelle, une ogresse solitaire n’ayant jamais aimé que ses chats. Là où sa propre mère en était restée traumatisée à jamais, Adrienne, à quatre ans, traverse l’épreuve avec une lucidité précoce et une force tranquille. Sans haine, elle résiste, et incarne déjà ce « tant mieux » qui donne au roman son rayonnement. 

Par sa brièveté, son intensité affective et son écriture cristalline, Tant mieux rejoint les œuvres les plus épurées de l’auteur, mais s’en distingue par une gravité sereine, presque testamentaire. Roman de deuil, de gratitude et d’adoration, il magnifie la figure maternelle dans sa part la plus fondatrice. Quelques tableaux suffisent pour inscrire le texte dans une forme elliptique savamment maîtrisée, nourrie par le flou des personnages secondaires, l’économie du verbe et une élaboration esthétique qui en décuplent la puissance poétique. Ce parti pris formel invite à une lecture sensible, attentive aux silences et à ce qui affleure en filigrane. 

Amélie Nothomb compose un geste d’amour pur, un livre qui relie les vivants et les absents dans une langue de lumière. Avec une tendresse recueillie et une précision poétique, elle fait de l’enfance d’Adrienne un creuset où la douleur devient force. Chaque scène révèle une manière d’être au monde, faite d’optimisme lucide, de résistance douce et d’acceptation sans renoncement. Offrande magnifique, ce récit trace la voie d’une fidélité intime, d’un lien qui continue à vivre dans l’écriture.

Par la rigueur de sa composition, Tant mieux illustre la puissance de la stylisation poétique à élever l’expérience intime au rang d’universel. En transfigurant la mémoire en forme, Amélie Nothomb fait de l’épreuve une matière esthétique et de l’absence un lieu d’émergence. Le réel, filtré par l’art, se fait espace de résonance et de transmission.

Épuré, lumineux, transcendant, un livre qui sculpte l’intime en esthétique universelle, dans la sobriété patiemment façonnée d’une épure. Une gemme délicatement chatoyante, précieuse par sa limpidité. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Elle se rappela qu’au catéchisme, on lui avait expliqué le principe de la confession, mais se rendit compte soudain qu’elle ne croyait pas en Dieu. La foi lui parut incompatible avec les méfaits maternels. Et puis, à l’école, les religieuses étaient des femmes acariâtres qui ne cessaient de rabrouer les élèves. Les épouses de Dieu prouvaient, par leur aigreur, la déficience de l’époux.


Pour Adrienne, la guerre n’était pas finie. Les chats du quartier continuaient à disparaître. Et elle se doutait que ceux des autres zones de Bruxelles n’avaient pas un meilleur sort. Parfois, elle se jetait dans les bras de sa mère et lui déclarait son amour. Maman souriait et répondait tendrement à ses effusions.  
– Moi aussi je t’aime, ma chérie.  
La petite levait alors vers le visage maternel un regard adorateur. Les yeux disaient le tant mieux de l’amour, l’amour sans causalité, je t’aime, j’ai horreur de tes actes, je ne te changerai pas, tu ne changeras pas, je t’aime, ni donc, ni alors, ni par conséquent, ni malgré, ni rien. Tant mieux.


Sans indépendance, pas de tant mieux, songeait-elle. Cette magie qui était son secret le plus intime supposait de ne pas exagérément se souder à un destin autre que le sien propre. Nul cynisme dans ce constat : on ne peut être responsable que de soi-même. Si on lie son bien-être à celui d’un autre, cela ne peut que péricliter. Comment pourrait-on s’accorder en profondeur avec les mystères du monde si l’on s’en remet à autrui, fût-ce la personne que l’on aime d’amour fou ? Le paradoxe, découvrait-elle, c’est que si l’on veut vraiment aider quelqu’un, la meilleure méthode consiste à s’occuper de son jardin. À chercher à veiller sur celui de son voisin, on ruine celui-ci et le sien.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

mardi 11 novembre 2025

[Millet, Catherine] Simone Emonet

 




J'ai aimé

 

Titre : Simone Emonet

Auteur : Catherine MILLET

Parution : 2025 (Flammarion)

Pages : 176

Accès au livre : ISBN 9782080450425  
                           en librairie

 

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Elle était née en 1918 à la veille d’une mauvaise victoire et elle s’était mariée en 1939, quelques mois avant que son mari ne parte à la guerre pour être retenu prisonnier pendant cinq ans. Elle était jolie, élégante, et intelligente. Elle était appréciée, mais, comme on disait, elle avait eu des malheurs. Un matin splendide du printemps 1982, elle décida d’en finir avec ce corps dont elle n’avait plus d’image. Je suis sa fille, et à moi il reste quantité d’images, et je fais avec.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Catherine Millet est, entre autres, l’auteur de La Vie sexuelle de Catherine M. (2001), Jour de souffrance (2008), Une enfance de rêve (2014) et Commencements (2022). Elle est aussi critique d’art, directrice de la rédaction d’Artpress, revue qu’elle a cofondée en 1972.

 

 

Avis :

Photographies, lettres, souvenirs et silences : autant de fragments épars que Catherine Millet assemble pour recomposer la figure de sa mère, dans une exploration intime longtemps différée, depuis le suicide de Simone, survenu en avril 1982 dans l’appartement familial de Bois-Colombes. Ce geste, radical et mutique, installe une absence autour de laquelle le récit se construit en creux.

Les traces ténues suggèrent une vie en retrait, marquée par les épreuves – guerre, ruptures, renoncements – et traversée par une élégance discrète, moins choisie que subie. Aucun langage ne semblait possible, sinon celui du silence. L’écriture avance sans pathos, dans une économie de mots et une rigueur presque sèche à la mesure de cet effacement. Avec ses phrases nettes, son regard sans complaisance et son émotion contenue, elle adopte une froideur maîtrisée, loin de toute effusion. 

Cette retenue formelle trouve son prolongement dans la structure du livre, qui progresse selon une logique fragmentaire, au gré des détours de la mémoire. Parfois déroutante, cette construction reflète la nature même de la quête : faire parler les non-dits, exhumer ce qui n’a pas été transmis et enfin donner une forme à l’inexprimé. Le lecteur avance parmi ces poussières de vie, dans une chambre d’échos où se devine, sans bruit, une mémoire invisible. Par-delà le retrait, Catherine Millet fait émerger une voix et une intimité longtemps empêchées. Élégie murmurée sans plainte ni jugement, le texte semble s’adresser à celle qui n’a jamais parlé, laissant affleurer, dans le vide, ce qui n’avait pu être dit. 

Si, malgré sa cohérence esthétique et sa maîtrise formelle, le livre déconcerte, c’est peut-être qu’il rejoue – héritage ou mimétisme inconscient – la réserve et l’impossibilité du lien qui caractérisaient Simone. Plus que combler l’absence, Catherine Millet semble prolonger cette distance, maintenant dans l’écriture une posture de retrait. L’émotion reste en sourdine, la parole contenue, comme si le texte ne pouvait que reconduire le silence qu’il interroge.

C’est donc avec l’impression troublante d’une dérive parallèle – celle de deux icebergs, distants et muets – que se traverse ce livre. L’un tente, par l’écriture, de jeter un pont posthume vers l’autre, dans une démarche plus conceptuelle qu’émotionnelle. Mais ce lien demeure suspendu, fragile, jamais pleinement accompli. Le lecteur, face à cette constellation de fragments, doit relier les îlots du récit pour en reconstituer la trame intime. On referme le livre dans une forme de vertige : celui d’un legs en creux, fait de béances longtemps creusées par le non-dit et la distance affective, puis scellées par le suicide. Une lecture qui glace presque davantage qu’elle ne bouleverse. (3,5/5)

 

 

Citations :

Certes, j’étais sortie du huis clos de la rue Philippe-de-Metz depuis quinze ans déjà, et je voyageais, je rencontrais du monde, j’avais appris, lu des livres d’art et des ouvrages de psychanalyse, et même, quatre ans durant, deux fois par semaine, j’avais remonté le boulevard Saint-Michel, grimpé la rue Soufflot, pour aller exhumer quelques paroles précieuses, en recueillir quelques autres plus précieuses encore, plus rares, dans le cabinet d’un analyste. Malgré tout cela, je continuais de porter le fardeau familial, c’est-à-dire le sort qui pèse plus lourd sur les classes populaires que sur celles où l’on apprend tôt à ne pas s’en laisser conter, où l’on ne se laisse pas faire par la fatalité. Partie, oui, mais toujours en fuite. Capable de critiquer les conventions esthétiques ou morales de la société, mais pas encore émancipée des schémas qui structuraient depuis toujours la vie d’une famille rompue, résignée aux déboires, aux catastrophes, aux maladies. Toute une malédiction que l’on ne s’explique jamais vraiment parce que l’enchaînement des effets lui tient lieu de cause. Il n’y avait pas à aller chercher pour comprendre la difficulté à vivre de ma mère. C’était un fait qu’il était inutile de questionner, parce que tant de malchances et de malheurs dont on ne faisait pas mystère s’étaient abattus sur elle (…)


Pendant longtemps, quand j’étais moi-même fatiguée ou déprimée, cette vision de ma mère, figure mal dessinée dans son désordre de linge, organisme inerte et relégué, relié à un tube en plastique, me revenait en tête et je me disais très clairement que c’était elle qui avait raison contre ceux qui s’évertuaient à essayer de la ramener dans ce qu’ils appelaient une vie normale, alors qu’ils connaissaient bien toutes les difficultés et les peines de cette vie, et qu’il y avait de l’hypocrisie dans l’encouragement que nous lui prodiguions, moi aussi bien que les autres. Je comprenais, informée par les petites bulles de vide qui éclatent quelquefois au creux du plexus solaire, que l’on pouvait renoncer à tenir son corps debout dans le monde parce que la bousculade qui s’y produit perpétuellement ne mérite pas qu’on y prenne part. Je le savais, j’étais en plein dedans, ou plutôt je le savais parce que je me voyais y batailler.


Ce pêle-mêle de reliques intimes et des multiples photocopies des mêmes papiers administratifs dont je n’ai sur le moment rien regardé ni rien jeté, et qu’aujourd’hui je nomme pompeusement « archives », avait valeur de synecdoque. Étaient résumées là des décennies de vie d’une famille déchirée, se trouvait condensée une histoire à la fois commune et criblée des secrets de chacun : le père qui disparaissait périodiquement pour une destination inconnue, l’amant de la mère caché dans le silence des enfants, le caractère ombrageux du fils qui s’évadait, sac au dos, jusqu’à l’autre bout du monde, les rêveries de la fille et ses premières incursions sur des chemins de traverse sexuels, et jusqu’au corps rhumatisant, replié sur lui-même, de la grand-mère, cherchant à faire oublier sa présence en trop. Et désormais, la mort y creusait ses gouffres. Cependant, ces boîtes devinrent mon substitut de famille, de ce genre de famille à laquelle on ne prend pas la peine de rendre visite, mais qui est là, serait-ce au loin, et qui sert d’abscisse et d’ordonnée pour se situer dans l’espace et le temps de l’humanité, bref, elles étaient mon port d’attache inconscient.


On garde des petites choses en souvenir, mais c’est incroyable comment simultanément on s’empresse de se débarrasser de ce que le mort abandonne, de nettoyer, éliminer tout le reste d’où son fantôme resté tapi pourrait surgir.