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lundi 31 août 2026

Critique : "Ca dure une éternité et un jour c'est fini" de Anne de Marcken | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Ca dure une éternité et un jour c'est fini" de Anne de Marcken


J'ai aimé

 

Titre : Ca dure une éternité et un jour c’est fini 
            (It Lasts For Ever And Then It’s Over)

Auteur : Anne de MARCKEN

Traduction : Baptiste RINNER

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024,
                  en français (Les Corps 
                  Conducteurs) en 2026

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782073036209  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un monde où les frontières entre la vie et la mort se sont effacées, une femme sans nom se réveille dans un hôtel délabré. Privée de son bras gauche, cette narratrice est d’un genre particulier, et pour cause : c’est une zombie. Hantée par le souvenir d’une femme aimée jadis, entourée de morts-vivants amnésiques, elle tente de préserver l’éclat de ses souvenirs tandis que la faim – physique comme existentielle – la pousse vers ses propres limites. Guidée par un étrange corbeau, elle décide de se lancer dans un voyage à travers des paysages désolés, pour rejoindre un lieu mystérieux : un bord de mer où elle a autrefois vécu une histoire d’amour. Jusqu’où peut-on aller pour ne pas oublier ? Quand tout s’effrite, que reste-t-il de l’identité, du lien, de l’espoir ? La narratrice devra affronter ses vérités, alors que l’océan l’attend. 
Roman poétique et émouvant, Ça dure une éternité et un jour c’est fini a été la révélation américaine de l’année 2024. Anne de Marcken s’empare d’une figure culte de la pop culture – le zombie – pour en faire une métaphore bouleversante de notre condition humaine et de notre résilience.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Anne de Marcken vit et travaille dans l’État de Washington, aux États-Unis. Son travail a été salué pour son originalité formelle et sa sensibilité poétique. Ça dure une éternité et un jour c’est fini, son premier roman, a été couronné par le Novel Prize et le prix Ursula Le Guin.

 

Avis :

La narratrice est une zombie. Son corps abîmé, ses gestes lourds et sa conscience vacillante forment la réalité immédiate du récit. Elle parcourt un paysage ravagé où les morts-vivants errent comme des silhouettes détraquées. Cette trame, simple et frontale, installe un univers où la vie se délite et où le monde semble se dissoudre.

À mesure que le récit progresse, une autre lecture se fait jour, où la zombification apparaît comme une métaphore de la perte. La narratrice évolue dans une irréalité imprégnée des traces du monde d’avant. Les lieux gardent une vibration ancienne, les objets portent un passé qui continue de peser, et les gestes rejouent une mémoire tenace. Ce goût de deuil et de vide pénètre chaque scène, que la protagoniste traverse comme en flottant, guidée par l’écho de ce qui fut.

Cette errance traduit l'expérience de la petite mort que l’on vit quand l’autre disparaît. La narratrice figure cet état où l’on continue de marcher, une part de soi figée dans un temps révolu. Les indices se multiplient : une sensation taraudante de manque, le souvenir d’une femme aimée qui n’est plus, et un attachement instinctif à un corbeau mort qu’elle garde contre elle à la place du cœur, tel un fragment d’antan qui demeure vivant en son for intérieur. Cet oiseau funèbre incarne le symbole de ce qui survit à la disparition et que l’on porte malgré soi. 

La marche de la narratrice prend alors une dimension intime. En route vers un lieu qu’elle ne nomme pas, son corps mort‑vivant, fidèle à ce qui a compté, reflète une vérité viscérale : elle vit avec une absence qui l’emplit, le décor autour d’elle vidé de sa substance, mais encore traversé par les rémanences du passé. Cette tension crée une atmosphère suspendue entre la vie et la mort, où l’attachement persiste comme une douleur obsédante.

Dans cette progression, le récit s'ancre dans une étrangeté inconfortable, presque malsaine. Les visions macabres se succèdent – corps disloqués, dévorations sanglantes ou scènes de torture dans une tonalité mêlant grotesque et spectral. La lecture est une dérive hallucinée, où tout se corrompt et se défait dans un tourbillon de décomposition et de persistances fantomatiques qui réinvente la thématique du zombie sous une forme sinistrement poétique. Porté par la sensation plutôt que par la narration, le texte se déploie en visions qui surgissent puis se dérobent, sans logique d’enchaînement, dans une pulsation morbide qui transforme la survivance en expérience sensorielle et physique cauchemardesque, n’ayant pour cohérence que son insupportable absurdité. Inclassable, volontiers opaque et glauque, dérangeant, il produit l’effet d’une hypnose trouble, dont on ressort avec la gueule de bois, écœuré et saisi, une trace de fièvre et de vertige sur la peau. Un livre difficile à aimer, rebutant parfois, mais une expérimentation littéraire d'une maîtrise et d'une cohérence impressionnantes, pour dire l'enfer intime du deuil et de la perte. (3,5/5)

 

Citations :

« Mais ton nom n’est pas Carlos, dis-je.  
— Carlos est le nom que j’ai donné à mon nom, dit-il.  
— Tu as l’air d’un Carlos », dis-je.


Il est évident qu’il n’y a pas simplement un début ou une fin. Chaque chose vivante est l’histoire et l’avenir de toutes les choses mortes. Chaque chose morte est l’avenir de toutes les choses vivantes.

 

mercredi 1 juillet 2026

Critique : "Vorace" de Malgorzata Lebda | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Vorace" de Lebda Malgorzata

a

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Vorace (Lakome)

Auteur : Malgorzata LEBDA

Traduction : Lydia WALERYSZAK

Parution : en polonais en 2023,
                   en français en 2026 (Noir sur Blanc)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782889831661  
                           en librairie

 

 

   

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Prix Empik 2023 de la découverte littéraire de l’année en Pologne
Finaliste du prix Niké 2024, qui récompense le meilleur livre polonais

Traversée par les grands questionnements, les émotions et les douleurs de notre temps, une jeune femme retourne dans le village de son enfance pour prendre soin de sa grand-mère mourante. Avec son amie Ann, qui est une étrangère, elle s’applique à réchauffer le corps et l’esprit de cette femme âgée dont elle vient : gratter, masser, nourrir la peau, apaiser les douleurs, tout en ravivant les souvenirs et l’émerveillement devant le monde. Lire des poèmes, des descriptions d’oiseaux, et, le plus possible, accueillir le vivant, les plantes, les insectes, les petits et les grands animaux, jusque sur le lit. De son côté, le grand-père s’affaire à réparer la maison, qui est un autre corps malade, lui aussi marqué par le passage du temps, lui aussi susceptible de se raconter.
Aux abords du village de Maj, il y a des champs, des renards, des étourneaux, des forêts dans le vent et la neige, et il y a un abattoir industriel qui ne s’arrête jamais.
Avec ce premier roman salué de toutes parts, la poétesse Małgorzata Lebda nous conduit dans la région des Beskides. Elle y dépeint les saisons changeantes, la lumière, les corps, la transmission de femme à femme, l’amour et la beauté fragile de l’existence.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Małgorzata Lebda est écrivaine, chercheuse, photographe et ultra-marathonienne (en 2021, elle a couru 1 113 kilomètres le long de la Vistule dans le cadre d’un projet d’activisme poétique intitulé « Lire l’eau »). Née en Pologne en 1985, elle a publié huit recueils de poèmes pour lesquels elle a reçu quantité de prix. Vorace, son premier roman, a été salué en Pologne comme la « découverte littéraire de l’année ». Avec Dunaj. Chyłe pola (2025), elle est honorée par le prix Kościelski, comme avant elle Mrożek, Stasiuk et Tokarczuk. 
Małgorzata Lebda vit avec des êtres humains et non humains dans la région montagneuse des Beskides.

 

Avis :

Avec pour thèmes l’usure du temps, la maladie et le deuil, ce premier roman polonais très remarqué transpose dans la fiction la vitalité prédatrice de la nature qui imprégnait déjà les poèmes de Małgorzata Lebda. Renvoyant dès le titre à cette dynamique de dévoration multiple, le récit déploie un univers où les forces biologiques, émotionnelles et paysagères obéissent à un mouvement d’érosion, d’appétit et de transformation.

Accompagnée de son amie d’enfance Ann, la narratrice revient dans son village natal pour veiller les derniers jours de sa grand‑mère, figure centrale dont la lente disparition aimante tout le récit. Tandis que, dans une sorte de réflexe instinctif, le grand‑père s’acharne à réparer et renforcer l’habitation – comme si consolider autour pouvait conjurer l’effondrement intérieur du corps malade –, les deux jeunes femmes prennent soin, en silence, de leur aînée. Leur intimité fusionnelle s'organise comme une barricade fragile au coeur d’un cadre rural pressuré de toutes parts : la nature proche, d’une vitalité à la fois somptueuse et maléfique, peuplée de créatures aussi merveilleuses que carnassières et animée d’une force vengeresse qui multiplie les glissements de terrain comme pour engloutir le village, répond aux prédations humaines, plus brutales encore, qui hantent l’abattoir voisin, omniprésent avec ses longues coulées de sang, ses remugles et les cris des bêtes promises à la mort. L’ensemble campe un théâtre oppressant où la voracité du monde, animale, tellurique et humaine, fait écho à celle de la maladie.

Situé dans les Beskides, chaîne montagneuse du sud de la Pologne dont Malgorzata Lebda est originaire, le roman puise dans ce territoire rude et forestier une puissance archaïque qui déborde largement le simple cadre géographique. Ces montagnes, faites de vallées encaissées, de forêts denses et de sols instables, forment un écosystème où la nature apparaît à la fois nourricière et menaçante, et où l’humain, jamais maître, reste exposé à des forces plus anciennes que lui. Dans cette configuration où les corps, les lieux et les forces naturelles semblent céder à une même logique insatiable, la narration transcende la chronique du deuil pour observer comment la vie se resserre autour de ce qui la ronge. Le prisme de la maladie contaminant l'entour et le paysage en même temps que les gestes et le relationnel, la nature, d'une vitalité traversée de pulsions destructrices, agit comme une présence souveraine, impitoyable dans la manière dont ses secousses souterraines font écho aux violences de l’abattoir – incarnation répugnante de la rapacité humaine. De cette porosité mortifère naît une tension narrative qui instille peu à peu un malaise face à un monde où tout mute, se dégrade et finit par périr, la vie réduite en menace et en sursis. Ainsi se dessine une vision âpre et charnelle de la fragilité du vivant où, du corps rongé par le cancer au sol qui s'effondre, rien n'échappe à la dramaturgie de l’usure et de la résistance.

Avec la force de son imaginaire, la densité travaillée de sa langue et sa façon de faire dialoguer finitude, violence et paysages millénaires, le livre se distingue autant par son écriture sensorielle, héritée de la poésie, que par sa capacité à incarner la nature en une puissance mythique, souffrante elle aussi, parfois hostile dans sa luxuriance étrange, miroir de la maladie et du vivant. Cette originalité formelle, frôlant la surcharge symbolique dans une atmosphère suffocante qui écrase presque l'intrigue et les personnages, désarçonne par son opacité et sa noirceur, tant le récit privilégie la vibration du monde à l’avancée narrative. Pourtant, ce roman de femmes et de transmission sororale, qui fait de la maison un refuge où circulent savoirs, entraide et gestes de soin comme langage face à la lourde présence de la mort, déploie une émotion d'autant plus touchante que totalement retenue et muette. Au croisement de l’attention minutieuse aux corps et de la violence du monde qui les entoure, se révèle une expérience de deuil où, dépassant le drame, se rejouent les liens, les héritages et la persistance têtue de la vie. (4/5)
 

samedi 2 mai 2026

Critique : "La longue vie" de Valentin Retz | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La longue vie" de Valentin Retz


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La longue vie

Auteur : Valentin RETZ

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9782073115416  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un biologiste, un prophète et un écrivain se croisent à travers le temps. Ils se posent tous les trois la question de la vie éternelle : est-il possible de ne pas mourir ?
Entre le protocole scientifique, la foi religieuse et l’extase de la littérature, quelle est la solution ?
À travers un entrelacement qui démultiplie les possibilités féeriques de la fiction, ce roman met en scène le délire contemporain de la science et nous embarque jusqu’au mont Athos, sur les pas des premiers chrétiens.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Valentin Retz est romancier. Il a notamment publié, aux éditions Gallimard, dans la collection "L'infini", Noir parfait (2015) et Une sorcellerie (2021).

 

Avis :

Dans la veine métaphysique qui traverse son œuvre, Valentin Retz confronte trois figures – un scientifique, un croyant et un écrivain – à la question du temps et de la finitude. S’appuyant sur des références à la physique contemporaine, notamment l’idée d’un univers où les instants coexistent, le roman explore la possibilité d’une existence affranchie de la chronologie ordinaire. À cette dimension spéculative se mêlent une méditation spirituelle et une réflexion sur la puissance transformatrice de l’écriture, qui permettent à l’auteur d’interroger la manière dont les sociétés modernes conçoivent leur rapport au temps et réduisent le champ accordé à une véritable profondeur intérieure.

Le récit se déploie à travers trois trajectoires distinctes mais étroitement liées. Le scientifique, engagé dans la recherche d’un moyen d’inverser le vieillissement cellulaire, incarne la tentation de dépasser biologiquement la mort. Le croyant vit dans l’attente d’un accomplissement spirituel susceptible de donner sens à l'existence humaine. L’écrivain, quant à lui, mise sur la création littéraire pour atteindre une autre forme d’éternité. Ces voix parallèles, chacune avec sa logique propre, entrent en résonance et dessinent un ensemble traversé par une même interrogation : comment habiter le temps sans en être prisonnier. 

Ambitieux dans son projet – faire cohabiter, au sein d’une même fiction, les langages de la science, de la spiritualité et de la littérature – Valentin Retz orchestre un dialogue soutenu entre ces registres, qui se répondent ou se contredisent pour éclairer différentes facettes de la condition humaine. Les spéculations biologiques, les interrogations théologiques et les méditations sur l’écriture alimentent une pensée en mouvement, qui circule librement entre savoirs et imaginaires tout en préservant la continuité de la trame romanesque. Exigeant et parfois déstabilisant, mais d’une virtuosité certaine dans sa manière d’allier profondeur conceptuelle et maîtrise narrative, le roman maintient une cohérence remarquable tout en brouillant les frontières entre réflexion et invention. Une fois l’étonnement initial dissipé, se révèle une méditation métaphysique qui invite à renouer avec une intensité spirituelle que le monde contemporain, absorbé par ses logiques techniques, tend à reléguer loin de ses préoccupations.

Capable de faire dialoguer des registres hétérogènes sans jamais perdre de vue l’exigence d’une pensée cohérente, ce livre séduit moins par la puissance de son intrigue que par l’ampleur de sa pensée et la précision de son architecture conceptuelle. La fiction sert avant tout ici de tremplin à une réflexion sur le temps, la mort et l’immortalité qui, entre rigueur spéculative et virtuosité formelle, semble s’insurger contre l’appauvrissement de notre horizon intérieur et rappeler la nécessité d’une interrogation plus profonde sur ce qui fonde l’existence humaine. (4/5)

 

Citations :

Car enfin, tout à coup, j’ai murmuré : « Les écrivains sont des voix qui résistent à la mort. » Et ce faisant, l’idée s’est imposée dans mon esprit que n’importe quel écrivain, lorsqu’il écrit sans faux-semblants, s’évertue à rejoindre un point spécial à l’intérieur du langage ; comme si ce point d’intensité à l’intérieur du langage était capable réellement de préserver, malgré la mort, quiconque y inscrirait sa voix, son œuvre et même une part de sa personne. Or, dans le mouvement de cette idée, j’ai brusquement appréhendé ce qui reliait ma propre histoire avec les histoires respectives de Nikopol et d’Apollos. Et cela, je l’ai vu en quelque sorte du dehors, comme si j’étais moi-même le personnage d’une narration : un écrivain occupé, tel qu’il y en a toujours eu, à rechercher le point secret de la parole, le point d’immortalité, quand Nikopol cherchait, lui, la formule scientifique de l’éternelle jeunesse, et qu’Apollos espérait, de son côté, la venue du Royaume, qui n’est rien d’autre qu’une vie sans fin en communion avec le Père de l’univers.


À cette occasion, en effet, j’ai assisté à une scène pour le moins étonnante, laquelle, mise en rapport avec les précédentes, m’aura donné l’intuition que d’improbables trous de verre relient entre eux les différents moments du temps ; autrement dit, qu’il existe des passages permettant de contourner la loi d’airain qui ordonne le passé, le présent et l’avenir. Mais attention, ce dont je parle n’a rien à voir avec un voyage temporel, tel qu’on l’imaginerait de prime abord. Il ne s’agit pas d’utiliser quelque machine construite savamment pour circuler d’une époque à une autre à la manière de H. G. Wells. Non, ici, le décor ne change pas, c’est le sujet qui se transforme. Car l’être humain n’évolue pas à l’intérieur du temps à la manière d’un objet qui se déplace dans l’espace. Voilà ce que j’ai appris. D’ailleurs, l’être humain n’évolue pas du tout à l’intérieur du temps. Au contraire, c’est en lui que le temps évolue et se temporalise ; en lui, et dans sa conscience. Ce qui signifie, entre autres choses, qu’il est possible d’expérimenter par avance l’être réel que nous ne sommes pas encore, mais que nous deviendrons dans le futur ; le temps formant, comme je l’ai déjà dit, un bloc indivisible de moments simultanés.


Car enfin le décalage temporel entre la parution du livre et le moment où j’avais rédigé les pages dans lesquelles Démocrate évoquait ce même livre, eh bien, ce décalage effilochait devant mes yeux la trame de la réalité. Comment comprendre, en effet, qu’une œuvre dont j’ignorais tout soit apparue dans mes propres écrits ? Cela signifiait-il que le futur pouvait faire irruption dans le présent par le biais de la fiction ? Que l’écriture prophétisait à sa manière, ou plus encore, engendrait le réel ?



Car de nouveau s’est imposée la sensation d’être moi-même le personnage d’une histoire, comme ç’avait été le cas une première fois il y a des mois dans le jardin du Luxembourg, à cette seule différence qu’aujourd’hui je comprenais que cette histoire s’écrivait avec l’encre de la réalité. Il faut dire qu’autour de moi chaque élément me semblait revêtu d’une signification métaphorique, voire romanesque, le moindre bruit de clef, le moindre claquement de porte, le moindre geste entraperçu. Et qui plus est, ces éléments mis bout à bout me paraissaient former une œuvre dans laquelle chaque être humain avait son rôle particulier. Comme si la vie n’était rien d’autre qu’un refus ou une acceptation de notre place à l’intérieur de l’œuvre elle-même. Comme si nous étions tous des personnages d’un grand livre, Le Livre des destins et des ambiguïtés ; et que la liberté consistait uniquement à se connaître et à s’aimer tel que l’Artiste de génie, l’Écrivain supérieur qui nous faisait interagir, avait toujours désiré que nous soyons en vérité.

 

jeudi 16 avril 2026

Critique : "Combat toujours perdant" de Michel Houellebecq | Lectures de Cannetille

 

Couverture de "Combat toujours perdant" de Michel Houellebecq


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Combat toujours perdant

Auteur : Michel HOUELLEBECQ

Parution : 2026 (Flammarion)

Pages : 72

Accès au livre : ISBN 9782080145819  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Non, cette vie n’est pas suffisante, elle ne peut contenir la millième partie de nos rêves. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Romancier, essayiste, poète, considéré par de nombreux critiques comme l’écrivain français le plus marquant de notre époque, il est lu dans le monde entier depuis Extension du domaine de la lutte (1994).
Michel Houellebecq a reçu le prix Goncourt pour son roman La Carte et le territoire, en 2010.
Soumission, paru en 2015, a suscité admiration et polémique ; il a été un best-seller dans la plupart des pays européens.
Aujourd'hui, il demeure toujours parmi les auteurs français contemporains les plus lus. Parmi les livres de Michel Houellebecq les plus marquants, citons également Les particules élémentaires (1998) et La possibilité d'une île (2013). Ses deux romans les plus récents sont Sérotonine (2019) et Anéantir (2022). Auteur-compositeur-interprète, Frédéric Lo, est notamment connu pour ses collaborations avec Daniel Darc ou plus récemment avec le chanteur anglais Peter Doherty.

 

Avis :

Michel Houellebecq revient à la poésie avec un recueil bref et volontairement dépouillé qui prolonge la veine sombre et méditative de ses précédents textes en vers. Plus de dix ans après Configuration du dernier rivage, il retrouve ici une écriture resserrée et introspective, marquée par l’évocation du déclin. L’ouvrage s’inscrit dans un projet artistique plus large, accompagné d’un album conçu avec le musicien Frédéric Lo, dont les compositions en reflètent la tonalité mélancolique et crépusculaire. 

Les poèmes déploient une série de visions où se mêlent fatigue existentielle, paysages en ruine et interrogations sur la fin d’un monde. Les textes oscillent entre constat lucide et désarroi intime, évoquant tour à tour l’usure du corps, l’effritement des liens humains, la sensation d’un avenir rétréci et l’approche de la mort. Cette poésie, volontairement sèche, laisse affleurer solitude, violence et désordre social, auxquels répondent âge et déréliction physique comme motifs récurrents d’un univers où le corps se défait et le désir se retire. Si la guerre, le vieillissement et l’effondrement social apparaissent en filigrane, c’est surtout la manière dont ces menaces se répercutent dans l’intime qui donne sa ligne directrice à l'ensemble. Il en résulte un tableau menacé par les ténèbres, où le regard du poète scrute moins les événements que la façon dont ils s’impriment dans la conscience, dessinant un monde en retrait, gagné par la fatigue et la disparition annoncée.

Chaque mot pesé pour ne conserver que l’essentiel, le texte bref et ascétique choisit le vers dépouillé comme lieu d’une vérité que la prose, plus expansive, ne parvient plus à atteindre. Cette distillation patiente du langage – véritable travail d’extraction d’un concentré poétique – renforce la gravité des thèmes abordés et assure l’unité formelle du recueil. L’écriture, débarrassée de ses détours narratifs, s’avance dans une nudité transparente, parfois à peine teintée d’un soupçon de crudité, laissant apparaître une vulnérabilité devenue trop envahissante pour se taire. Cette fragilité lucide et assumée, qui semble avoir dépassé le souci de convaincre, se déploie sans autre ambition que de témoigner de ce qui subsiste au bord de l’effacement et du néant, fatiguée et funèbre dans ses constats de souffrance, de frustration et d’impuissance face au monde. Dans cette économie radicale, la parole se resserre jusqu’à devenir presque un souffle, comme la trace ultime d’une conscience qui sait qu’elle s’éteindra bientôt.

Impressionnant par sa capacité à faire tenir, en si peu de mots, une vision du monde profondément marquée par l’usure et la finitude, ce format qui privilégie l’intensité à l’ampleur, maximisant son impact, laisse en même temps peu de place à la variation et installe une tonalité sombrement monochrome qui favorise une certaine fixité émotionnelle. Malgré cette austérité, l’ensemble dégage une présence indéniable, portée par une voix capable de dire l’essentiel avec une honnêteté presque désarmante. Demeure l’impression d’avoir traversé un désespoir sans éclaircie ni promesse, au bord de la suffocation morale, avec pour seul viatique la précision somptueuse de la langue. (4/5)

 

 

Citations : 

Il y a des jours où ça va, des jours où ça ne va pas, mais je suis obligée de vivre tous les jours.


Comme un étang qui se referme  
Une fois la barque engloutie  
Ma vie s’approche de son terme  
Comme une anecdote aplatie.


Non, cette vie n’est pas suffisante, elle ne peut contenir la millième partie de nos rêves.


L’image de la mort grandit sous les secondes
Dont le terne déclic résonne dans le vide,
Son visage lépreux se change en gueule avide,
Mes paroles se changent en hurlements immondes.
  
 Et c’est ainsi que je me sépare du monde.

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
 

lundi 26 janvier 2026

[Rapp, Adam] A la table des loups

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : A la table des loups
            (Wolf at the Table)

Auteur : Adam RAPP

Traduction : Sabine PORTE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024,
                  en français en 2025 (Seuil)

Pages : 512 

Accès au livre : ISBN 9782021574524  
                           en librairie

 

 

 

  

Présentation de l'éditeur :  

Des années 50 à nos jours, un grand roman américain qui évoque les racines du mal avec une puissance et une intelligence rares.

Lorsque les frère et sœurs Larkin quittent le nid familial, chacun poursuit un fragment du rêve américain. Myra est infirmière en prison tout en élevant son fils, Lexy incarne la bourgeoisie des banlieues chic, Fiona plonge dans la bohème new-yorkaise, et Alec, autrefois enfant de chœur, disparaît dans les méandres de l’Amérique profonde. Si leurs existences sont radicalement différentes, une constante semble les rapprocher : la violence la plus sauvage rôde autour d'eux et, à leur insu, la mort les frôle à plusieurs reprises. Puis leur mère commence à recevoir d’inquiétantes cartes postales, dont elle choisit d’ignorer le message.

Adam Rapp excelle à raconter cette histoire familiale qui se déroule sur près de soixante ans et se lit le souffle court. Avec finesse, il explore comment les non-dits, la maladie mentale et l’exposition à la violence, quelle que soit sa forme, influencent les vies au fil du temps et sur plusieurs générations. D’une langue vive et précise, il révèle ce qui, bien souvent, se cache sous le vernis de la normalité.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né à Chicago, Adam Rapp a grandi à Joliet, dans l’Illinois. Dramaturge reconnu, il a été finaliste du prix Pulitzer et du Tony Award. L’Académie américaine des arts et lettres lui a décerné le prix Benjamin H. Danks. En plus de ses nombreuses pièces, il a écrit plus d’une dizaine de romans, notamment jeunesse. Il est également auteur et producteur pour la télévision. À la table des loups est sa première œuvre traduite en français.

 

Avis :

Adam Rapp déploie l’histoire d’une famille modeste américaine, les Larkin, comme une longue dérive à travers plusieurs décennies, des années 1950 jusqu’à presque nos jours. Leur existence se déroule dans un pays où la violence affleure partout, crimes de masse, prédations sexuelles ou meurtres en série composant une toile de fond presque banale. Cette brutalité ambiante, omniprésente dans l’Amérique décrite, s’infiltre dans leur quotidien comme une menace sourde, presque animale, qui rôde autour d’eux depuis l’enfance. Elle se mêle à leurs gestes les plus ordinaires, jusqu’à imprégner leur vie d’un malaise profond, d’autant plus pesant qu'invisible et diffus.

Au fil du récit, cette pression extérieure se conjugue aux fragilités propres à chacun des membres de la fratrie, révélant des trajectoires marquées par la tension entre désir d’émancipation et forces contraires. Myra, confrontée chaque jour à la brutalité carcérale, tente de réparer les autres pour ne pas affronter ses propres blessures ; Lexy s’efforce de maintenir une façade de normalité dans une société où la sécurité n’est qu’un vernis ; Fiona oscille entre création et autodestruction, comme si l’art était la seule manière de contenir les ombres qui l’assaillent ; Alec, enfin, glisse vers la marginalité, happé par les zones les plus sombres d’une société qui laisse peu de place aux êtres fragiles. Lorsque leur mère reconnaît son écriture sur une série de cartes postales anonymes, une inquiétude irrépressible s’impose à elle, comme si le mal s’était insinué jusqu’au cœur du noyau familial. 

Sans que jamais rien de spectaculaire ne survienne, la tension s’installe lentement, comme une glissade inexorable vers un danger diffus. Adam Rapp construit cette montée en pression avec patience et précision : les silences s’allongent, les non-dits s’épaississent, et l’on comprend peu à peu que ce qui menace les Larkin ne se limite ni à leurs héritages familiaux ni aux violences du dehors, mais naît de l’interaction constante entre les deux. Le roman avance ainsi dans une atmosphère de clair-obscur, où les forces intimes et sociales se répondent, jusqu’à faire sentir que les loups du titre – qu’ils soient réels, symboliques ou intérieurs – se nourrissent jusque dans nos propres failles, et que cette contamination insidieuse finit par atteindre ce qu’il y a de plus fragile : l’équilibre mental.

En filigrane, Adam Rapp interroge cette zone trouble où l’intime rejoint le social, là où les fêlures individuelles reflètent les fractures plus larges d’une Amérique qui peine à regarder ses propres ombres. Cette porosité entre l’intérieur et l’extérieur, entre les blessures héritées et celles imposées par le monde, prépare le terrain à une réflexion plus vaste sur ce qui se transmet, se déforme et se répète d’une génération à l’autre.

Dans cette perspective, le roman met en avant l’impossibilité de s’extraire totalement de son milieu. Chacun des enfants Larkin tente, à sa manière, de tracer une ligne de fuite – par la conformité, la compassion, l’art ou la marginalité –, mais toutes ces tentatives se heurtent à un centre obscur qui les aimante. Les forces qu’ils cherchent à fuir, qu’elles soient familiales ou sociales, semblent se recomposer autour d’eux, comme si la violence du monde trouvait dans leurs brèches un terrain propice pour se perpétuer. Rien ne se résout, rien ne s’apaise : les mêmes ombres reviennent, s’infiltrent au plus profond des êtres et finissent par les corrompre, au point qu’il devient impossible de distinguer ce qui vient du dehors ou de l’intérieur, tout s’interpénétrant en une spirale sans fin.

D’une ampleur exceptionnelle, capable d’allier la psychologie la plus fine à une vision particulièrement vaste de l’Amérique contemporaine, ce roman, baigné d’une tension sourde, banale et quotidienne, excelle à peindre, de son écriture précise et dépourvue d’emphase, l’emprise des ombres et des silences qui favorisent l’interpénétration des violences sociales et intimes, jusqu’à les rendre inextricables. Une lecture lente et sombre, focalisée presque exclusivement sur des forces destructrices, que l’on pourra trouver aussi écrasante que puissante et maîtrisée, mais toujours intense et prenante. (4/5)

 

 

Citation : 

Myra n’a même pas envie d’en savoir plus. Il a une tête de délinquant, comme la plupart des hommes qui finissaient au centre pénitentiaire de Stateville du temps où elle y était. Des escrocs, des pyromanes, des violeurs. Des assassins sans pitié. Ils avaient tous quelque chose qui manquait dans les yeux, comme un vide au centre de la pupille, une absence inhumaine. Les coyotes ont ce regard-là. Les requins et les hyènes aussi. Les serpents venimeux.

 

samedi 27 décembre 2025

[Assouline, Pierre] L'annonce

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'annonce

Auteur : Pierre ASSOULINE

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782073047298  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Ils se sont rencontrés dans un pays en guerre. Raphaël est français, étudiant à Paris, et s’est porté volontaire pour aider Israël, cette jeune nation envahie par les armées de ses voisins. Esther est israélienne, soldate, et travaille dans les services psychologiques de l’armée. Ils ont vingt ans et aimeraient croire que c’est le plus bel âge de la vie. Ce qu’ils vont partager pendant quelques semaines modifiera à jamais leur rapport à la mort. L’un et l’autre devront l’annoncer sans y être préparés.
C’était à l’automne 1973 pendant la guerre du Kippour. Puis ils se sont perdus de vue, chacun dans son pays, emmené par son destin. Jusqu’à ce que cinquante ans plus tard, jour pour jour, la guerre frappe à nouveau...
Récit d’initiation et portrait d’une femme aimée, L’annonce interroge, avec le tragique de l’Histoire, ce qui subsiste de nos attachements malgré le passage du temps.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Romancier, biographe et journaliste, Pierre Assouline est membre de l’Académie Goncourt.

 

Avis :

Issu d’une famille juive séfarade et lié à Israël par un rapport identitaire profond – celui-là même qui l’avait poussé, à dix-neuf ans, à se porter volontaire pendant la guerre du Kippour en 1973 –, Pierre Assouline ne pouvait qu’être atteint au plus intime par ce qu’il nomme lui-même le pogrom du 7 octobre 2023. Ce choc ravive en lui non seulement la mémoire d’un engagement de jeunesse, mais aussi la conscience aiguë d’une continuité tragique : un demi-siècle a passé, l’homme a vieilli, mais la guerre demeure et Israël se retrouve une fois encore frappé au coeur. L’annonce se construit précisément sur ce jeu de miroir entre 1973 et 2023, entre l’élan candide du jeune volontaire et la lucidité d’un homme mûr confronté à la répétition de l’Histoire.

Entre ces deux réalités se tient Esther, rencontrée en 1973, perdue de vue puis retrouvée en 2023, figure-pont entre les époques et reflet de l’état psychologique du pays. Personnage inventé, elle permet à Pierre Assouline de transposer son expérience dans une vérité romanesque plus large. Chargée par l’armée d’annoncer les décès, elle vit dans la fuite de l’annonce qu’elle redoute de recevoir un jour elle-même, comme si la violence finissait toujours par atteindre ceux qui la transmettent. Allégorie d’un Israël meurtri, elle incarne la peur, la fatigue et la sidération d’un peuple qui, de guerre en guerre, se sait toujours susceptible d’être frappé. À travers elle, c’est une nation entière qui apparaît suspendue entre mémoire et douleur recommencée, habitée par la conviction qu’elle n’a « nulle part où aller » et que son seul horizon est celui qu’elle doit défendre pour survivre.

Si le roman puise dans un épisode réel de la vie de l’auteur, il ne s’agit pourtant pas d’un récit autobiographique. L’expérience personnelle n’est qu’un point d’appui, un tremplin vers une réflexion plus vaste sur la mémoire, la peur et la persistance des blessures collectives – là où la fiction, plus que le témoignage, permet d’atteindre une vérité émotionnelle et historique plus profonde. Car L’annonce est aussi un livre résolument politique, très unilatéral dans sa légitimité, qui, dans un moment où les formes de haine se recomposent, s’insurge contre toutes les formes d’antisémitisme – frontales, quand elles prennent la forme de la guerre et du terrorisme ; mais aussi plus insidieuses, lorsqu’elles se dissimulent derrière le masque de l’« anti-sionisme » –, soulignant la persistance d’une hostilité qui change de visage sans jamais disparaître.

Nourri de multiples références littéraires et musicales, au premier rang desquelles la présence insistante de Leonard Cohen et l’écho de La femme fuyant l’annonce de David Grossman, ce mélange intime de fiction symbolique et de précision autobiographique tient du cri du cœur, entre fatigue et colère, dans sa manière de peindre l’enjeu plus que jamais existentiel d’une société israélienne contrainte de composer, dans sa chair comme dans son âme, avec une violence qui, génération après génération, continue de vouloir sa destruction. Sous l’engagement, le portrait meurtri et désenchanté d’un pays, depuis toujours acculé à lutter pour sa survie, au prix du désespoir et de traumatismes sans fin. (4/5)

 

Citations : 

Il y a des moments dans la vie d’un homme où il n’y a pas à réfléchir ni à se réfugier dans la conscience et ses échappatoires, d’autant qu’elle ressemblait à un champ de bataille. Juste réagir. Kant l’avait écrit et mon prof de philo l’avait une fois soumis à notre sagacité : « Fais ce que dois, advienne que pourra ! » Une forte pensée pour l’avenir et un peu plus. L’une de ces rares décisions qui donnent l’impression, à l’instant même où vous la prenez, qu’elle changera votre vie. 


On est juif par le sang reçu mais israélien par le sang versé. 


Pour nous aussi c’était la guerre, car nous étions solidaires du pays dans lequel nous avions choisi de vivre à ce moment précis. Mais la guerre sans la faire. Un pays où l’on est constamment rattrapé par la situation,les événements, les nouvelles. Toutes choses qui se ramènent à une seule : la guerre sous une forme ou une autre.


Misère de l’homme sans aucun dieu. Comment font-ils, ceux qui ne sont pas habités par la moindre transcendance ? 


Une paix partielle  et fragile s’installa. Esther n’en était pas moins mobilisée par sa fonction. Encore des tirs, encore des morts. Et il y avait ces cadavres découverts sur le champ de bataille et enfin identifiés par les médecins légistes. Des disparus qui ne l’étaient plus. Parfois des soldats que l’on avait crus faits prisonniers et dont la dépouille pourrissait au soleil là où personne n’aurait eu l’idée d’aller les chercher. D’autres si commotionnés qu’ils souffraient de graves troubles mnésiques. Ce n’est pas parce qu’on a disparu qu’on est un déserteur. Ne pas savoir est une torture. Le doute, un sentiment corrosif. La guerre ne fait pas que des morts : elle tue aussi des vivants, mais plus lentement. Le calvaire n’en est que plus grand car ce n’est pas le corps mais l’âme qui est touchée.


J’avais rarement vu quelqu’un s’aimer autant tout en se donnant tant de mal pour se faire détester.


On ne trouve jamais la paix en évitant la vie. Il faut toujours l’affronter et l’affronter encore.


« On gagnera parce qu’on n’a pas le choix, n’oublie pas qu’on est dos à la mer. » Pour Israël, cette guerre était une guerre juste puisqu’elle répondait à une attaque massive, une volonté d’annihilation. Au-delà même de la nécessité de la contre-attaque, une évidence pour tout pays confronté à une semblable situation, sa dimension la justifiait. Il le disait avec ses mots à lui et l’impact que cela produisait était bien plus durable. Il répétait : « Comprenez bien, on n’a nulle part où aller, nulle part ailleurs qu’ici en Israël, chez nous. » Au fond, ce raisonnement, il n’y avait pas à en sortir, si on voulait s’en sortir.


Israël vivait dans la hantise d’une menace permanente. Ils intégrèrent ce spectre car il est aussi vieux que le pays, à croire qu’il lui est consubstantiel ; mais s’il a la vertu d’unifier le peuple, il n’est pas assez puissant pour l’empêcher de se désunir. 


Les grands mensonges se fabriquent avec de petites vérités.


Depuis 1973, quelque chose s’est scindé en moi. En deux parties. Comme si j’étais coupé en Dieu. Quel Juif est né sur la même terre que son grand-père ? Je n’en connais pas. L’histoire les a destinés à être un peuple d’errants et de nomades. Jusqu’où nous mènera cette manie de se trouver des ancêtres plus anciens que la terre elle-même ? En retranscrivant ses cauchemars dans son Journal, Franz Kafka écrivait que, dans un monde où tout doit s’acquérir car rien ne nous est donné, le plus difficile est encore de partir à la conquête de son passé, cette chose étrange que tout individu croit recevoir gratuitement en héritage. Tout de même, de temps en temps, ce serait bien de se donner un autre avenir que notre passé. En tout cas, ce serait reposant. Combien de temps encore faudra-t-il s’acquitter de sa dette de malheur ? Il est hanté par des ombres errantes. Pas sûr que l’on gagnerait à les identifier. Laissons-les en l’état, elles finiront bien par nous lâcher un jour.
 
 
Un écrivain ne comprend ce qui lui arrive que lorsqu’il l’écrit.


Les Israéliens semblent parfois s’être enfermés dans une bulle cognitive qui les rendrait insensibles au sort des Palestiniens. C’était déjà vrai avant, ça l’est davantage encore à la faveur des événements. 


Le maniaque du pourquoi est guetté par la folie s’il ne consent pas à la part d’irrationnel et d’absurde de l’humaine condition. 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
  


 

dimanche 31 août 2025

[Fortier, Dominique] Quand viendra l'aube

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Quand viendra l'aube

Auteur : Dominique FORTIER

Parution : 2022 (Alto)

Pages : 104

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Au cours d’un été d’orages et de tempêtes suivant la disparition de son père, Dominique Fortier tient un carnet où elle explore le pouvoir des souvenirs à nous survivre et à élargir le réel. Elle recense autour d’elle les mystères grands et petits jalonnant nos existences : le fleuve qui coule à l’envers, des oiseaux qui parlent, le brouillard qui se dissipe comme un rideau se déchire, une montre à moitié cassée et assez de questions pour durer toute une vie.

Quand viendra l’aube convoque les voix de François Villon, d’Emily Dickinson et de Rebecca Solnit pour illuminer le deuil. Dans ces pages intimistes, l’auteure des Villes de papier et des Ombres blanches livre un bouleversant témoignage où chatoient mille et une nuances de bleu, couleur de la nostalgie, du manque et du ciel avant le lever du soleil, lorsque les ombres s’estompent et que les fantômes se révèlent pour ce qu’ils sont : des souvenirs qui refusent de mourir à leur tour.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Dominique Fortier construit depuis une quinzaine d’années une oeuvre singulière, au confluent de l’Histoire et de l’imaginaire. Son premier roman, Du bon usage des étoiles, a reçu le prix Gens de mer du festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo, alors que Au péril de la mer a été couronné par le Prix littéraire du Gouverneur général en 2016. Les villes de papier, une plongée dans l’univers de la poète Emily Dickinson, lui a valu le Prix Renaudot essai en 2020 et a été traduit dans une dizaine de langues. Les ombres blanches est son sixième roman.

 

 

Avis :

Si Dominique Fortier a consacré deux livres à Emily Dickinson, c’est que, leurs écrits en attestent, les deux auteurs partagent le même rapport au monde ; la même sensibilité à ses infinies nuances, les plus infimes et fugaces soient-elles ; la même capacité à laisser leurs impressions et leurs sensations sourdre, habillées de mots, pour prendre la forme de fragments de texte aussi délicats que des ailes de papillons. Comme d’autres collectionnent les lépidoptères ou confectionnent des herbiers pour conserver le fragile et l’éphémère, toutes deux capturent les instantanés de leur vie pour leur offrir un abri de papier, et, du même coup, se sauvegarder elles-mêmes.

C’est ainsi que, faisant sienne l’analyse d’un préfacier d’Emily Dickinson :  « Ils montrent, ces poèmes, que ce que l’on appelle poésie est une chose extrêmement rare, et vitale. Quelque chose dont on ne peut se passer pour vivre. Et qui aide à mourir », Dominique Fortier mentionne le pouvoir protecteur et consolateur des mots et de l’écriture, eux qui, depuis la mort de son père, l’aident à se reconstruire et à apprivoiser l’absence. Ecrit dans la parenthèse des aubes d’un séjour en bord de mer, en ces instants où, comme le rêve et le réel, comme le deuil et l’écriture, le ciel et l’océan s’épousent en un trait de lumière encore évanescente à l’horizon, ce court texte assemble ses fragments comme autant de parcelles des émotions de l’auteur, miroitant doucement en ces moments suspendus où la vie prend le temps de se poser et l’âme de s’apaiser.

Semblable au chuchotement têtu des vagues émergeant de l’obscurité mourante, le murmure persistant des mots surgis de l’invisible convoque avec poésie ces mille choses à la fois minuscules et si grandes qui pavent notre existence – souvenirs précieux, modestes moments de bonheur et de communion avec nos êtres chers ou avec la nature –, mais aussi la littérature, au gré de références – de Ronsard à Emily St John Mandel, en passant par William Faulkner, Ferdinand Pessoa ou Marie Darrieussecq – éclairant la nuit comme une constellation d’étoiles.

Très intime, le récit n’est jamais triste. Contemplatif et apaisé, il s’illumine de ces moments de grâce, ici souvent littéraires, qui vous réconcilient avec la vie et son inéluctable fugacité. Difficile de ne pas penser au somptueux Le roitelet de Jean-François Beauchemin, plus philosophique et moins littéraire dans ses références, mais si semblable en esprit. Si cet autre auteur québécois nous offre lui aussi une méditation, peut-être plus aboutie, sur la vie et sur la mort, insistant sur l’étrange cohabitation du corps et de l’âme, sur la puissance consolatrice des liens affectifs et sur les impressionnantes perfections de la nature, Dominique Fortier, en amoureuse des livres qui, de son propre aveu, se pense lectrice avant de se percevoir écrivain et laisse le sens sourdre des mots plutôt que l’inverse, nous enchante plus particulièrement des magnificences poétiques de sa plume et de son érudition littéraire. (4/5)

 

 

Citations :

La pluie sur la fenêtre ce matin brouille la route, la plage et l’océan comme dans une toile pointilliste, morcelant le paysage en mille éclats chacun gros comme une gouttelette. La grève est déserte sauf pour quatre promeneurs intrépides qui avancent contre le vent, de l’eau jusqu’aux chevilles, l’air de naufragés. Les vagues se succèdent, échevelées, pressées de gagner la terre ferme, comme si elles allaient y faire autre chose qu’éclater et disparaître.


Tous ces livres qu’on n’a pas encore lus : autant de continents à reconnaître.


Sentant ses forces décliner, il avait fait promettre à ma mère qu’elle ne ferait pas même paraître d’avis de décès dans les journaux, et elle a respecté ses dernières volontés. Il est disparu comme tombe un arbre dans une forêt où personne n’est là pour entendre : dans un silence assourdissant, un fracas muet, privé d’écho.


Si l’on en croit Boris Cyrulnik, quiconque a côtoyé la mort est condamné à la poésie. Notre mort marche à nos côtés, nous connaissons son visage aussi bien que le nôtre. À certains êtres, elle n’apparaît que dans le grand âge, à d’autres c’est à l’occasion d’une blessure ou d’un accident, lors de la disparition d’un proche. Pour ma part, je n’ai pas de souvenir où elle ne m’accompagne. On entend souvent parler de l’insouciance de l’enfance ; je ne sais pas ce que ces mots veulent dire. D’aussi loin que je me souvienne, ma mort est là.


Je ne pense sans doute pas comme il faut, mais chez moi les mots et les idées ne se présentent jamais séparément ; je n’ai jamais, avant d’écrire, une idée, même floue, même incomplète, de ce que je m’apprête à dire. L’idée apparaît après, une fois que les mots l’ont incarnée. Pour être tout à fait exacte, elle naît probablement en même temps que les mots qui la nomment et sans lesquels elle ne prendrait jamais corps, mais je n’ai pas réellement conscience de participer ni même d’assister à cette naissance, je ne peux que la constater a posteriori, parfois avec une légère surprise, comme si cette idée avait été énoncée par quelqu’un d’autre. Il n’y a pas d’abord une abstraction que le langage viendrait rendre visible ou intelligible ; c’est le langage même qui pense.
Ce que cela veut dire, je crois, c’est que je suis une lectrice bien avant d’être une écrivaine.


William Faulkner :
Écrire, c’est comme craquer une allumette au cœur de la nuit en plein milieu d’un bois. Ce que vous comprenez alors, c’est combien il y a d’obscurité partout. La littérature ne sert pas à mieux voir. Elle sert seulement à mieux mesurer l’épaisseur de l’ombre.


La littérature, écrivait Fernando Pessoa, est la preuve que la vie ne suffit pas. C’est une sorte d’ailleurs absolu, qui n’existe que par ce caractère d’altérité par rapport au présent et au réel auxquels nous sommes enchaînés, et procède à parts égales du souvenir et du rêve. Les livres existent parce que nous avons, pour vivre, farouchement, férocement besoin de la force souveraine – de l’absolue faiblesse – de quelque chose qui n’existe pas.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



  
 


 

samedi 2 août 2025

[Angles Sabin, Clarence] Malu à contre-vent

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Malu à contre-vent

Auteur : Clarence ANGLES SABIN

Parution : 2025 (Le Nouvel Attila)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Entre les trois collines qui l’ont vue naître, Malu se bat contre le temps qui passe et emporte tout sur son passage : l’odeur de la terre, les souvenirs des êtres chers, et son insouciance. Flanquée d'un père taiseux et d'une grand-mère qui perd la mémoire, Malu découvre un monde qui va la faire grandir plus vite qu’elle ne l’aurait voulu. Aux différents éléments qui la cernent – les orages et les canicules, la maladie et la solitude – elle oppose des gestes de résistance. Un huis-clos familial où, telle une Antigone moderne, l’héroïne compose avec la fin d’une nature idyllique pour ne pas périr avec elle.
« Elle avait le monde tout à elle. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Clarence Angles Sabin, vingt-huit ans, travaille dans l’édition de revues scientifiques. Originaire de l’Aveyron, elle est fille, petite-fille et arrière-petite-fille d’agriculteurs. C'est dans les paysages qui ont bercé son enfance qu'elle puise son inspiration et nourrit son écriture sensible et ombrageuse.

 

Avis :

Ses jeunes années aveyronnaises dans une famille d’agriculteurs ont inspiré à Clarence Angles Sabin un premier roman, sensible et d’une mélancolique rageuse, sur le temps qui passe et use sans recours, n’en déplaise à l’énergie désespérée d’une jeune adolescente aux prises avec la mort de son enfance, en même temps que celle qui grignote peu à peu la ferme qu’après ses propres parents, son père s’épuise à tenir encore à bout de bras.

Malu a douze ans, mais en réalité bien plus au vu de ce qu’elle endosse au quotidien dans sa lutte contre l’écroulement de son monde. Son univers, face auquel le large monde et notamment celui de l’école ne pèsent rien, tient tout entier entre les trois collines qui abritent de moins en moins bien la ferme du Bosquet où, avec sa grand-mère et son père, ils élèvent des brebis.

Une vie de labeur acharné, avec au temps des grands-parents la satisfaction de l’autarcie et de la transmission au fils, mais qui, au fil des ans, devient de plus en plus précaire. Un grand dérèglement est passé par là, desséchant les pâturages pour mieux les dévaster de ses coulées de boue, décimant les bêtes à grands coups d’épidémies et poussant l’adolescente, comme pour conjurer la mort, à transformer secrètement la colline en cimetière pour agneaux.

Cet été-là, les catastrophes s’enchaînent, enfermant son père dans un silence fait d’épuisement et d’anxiété, ne laissant bientôt plus place qu’au vent dans la tête cambriolée par Alzheimer de sa grand-mère et pulvérisant chez Malu la coquille de l’enfance. Alors, préférant croire de toutes ses forces que rien n’est inéluctable et que la vie à trois au Bosquet a encore de beaux jours, l’enfant trop tôt promulguée femme s’active à colmater tout ce qu’elle peut, endossant le poids de responsabilités toujours plus lourdes pour tenter de gommer le naufrage qui s’annonce. Mais, pas plus qu’on ne refuse la mort en alignant des sépultures, fussent-elles d’agneaux, telle Antigone Malu ne pourra pas échapper à la tragédie qui se déploie. Un ultime coup dur l’attend là où elle ne l’attendait pas, pour une conclusion bouleversante.

Plus doux-amer que véritablement âpre, ce livre habité et crépusculaire dont la langue vibre de la beauté indifférente des collines et de l’intensité de la vie agricole, a beau refuser de se résigner, l’on ne retient pas l’eau du temps avec les doigts. Au lecteur d’imaginer l’avenir de Malu, forcément loin du Bosquet qui bornait son univers. C’est une noirceur triste et douce, rehaussée d’une profonde affection pour ses personnages si humains et touchants que le temps arrache les uns aux autres en même temps qu’à leur terre, qui reste en bouche lorsque l’on referme ce beau premier roman, tendre et cruel à la fois. (4/5)

 

Citations :

La bêche était à sa grand-mère ce que le pinceau est à un peintre. Son jardin était sa toile. Elle jouait des couleurs et brouillait les lignes. Elle fondait les différentes matières à coups de pelle et de râteau et transcendait sans difficulté la réalité. Il n’y avait plus rien de réel dans ce lieu. L’imaginaire prenait consistance et la terre si peu conciliante d’ordinaire se laissait apprivoiser. A la regarder comme cela, sa pelle semblait fondre dans la terre avec une facilité déconcertante. 


Ce qu’elle considérait comme assuré jusqu’alors ne l’était plus. Grandir était reconnaître que nos bases sont précaires et instables, assumer le coût de l’éphémère. Elle le voyait en regardant son père : on vieillit sans certitude. Son socle sûr, son triangle fortifié, le Bosquet et ses habitants, se délitait face aux affres du temps. Il ne résistait pas beaucoup plus fortement que les branches des arbres au souffle du vent d’autan.


En racontant son histoire, sa grand-mère avait aligné une cinquantaine de pots sur la table du fond qu’elle avait remplis à une cadence industrielle. Il y avait quelque chose d’enivrant dans ce manège. Quand on perd la tête, nos mains prennent le relais. Elles sont les chroniques de notre vie. Si notre cerveau oublie, elles se souviennent. Elles portent les cicatrices du passé et les plaies du présent. Elles tâtonnent mais finissent toujours par retrouver le fil du savoir et de la connaissance, si élimé soit-il. Les mains de sa grand-mère étaient ridées de souvenirs, mais rosées d’espoir. Elles la reliaient à la vie, à la cave, à elle, au Bosquet. A tout ce qui reste, quand ce qui était n’est plus.


 

jeudi 31 juillet 2025

[Choplin, Antoine] La nuit tombée

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La nuit tombée

Auteur : Antoine CHOPLIN

Parution : 2012 (La fosse aux ours)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :       

Un homme sur une moto, à laquelle est accrochée une remorque bringuebalante, traverse la campagne ukrainienne. Il veut se rendre dans la zone interdite autour de Tchernobyl. Il a une mission.
Le voyage de Gouri est l’occasion pour lui de retrouver ceux qui sont restés là et d’évoquer un monde à jamais disparu où ce qui a survécu au désastre tient à quelques lueurs d’humanité.

 

 

Un mot sur l'auteur :   

Antoine Choplin est né à Châteauroux en 1962. Il est l’auteur de plusieurs livres parus aux éditions de La fosse aux ours, notamment Radeau (2003, Prix des librairies Initiales), Léger fracas du monde (2005), L’Impasse (2006), La nuit tombée (2012, Prix France Télévisions).
 

 

Avis :

Evacué, comme tous les habitants des environs, de sa maison de Pripiat après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, Gouri, qui vit désormais à Kiev, ressent un jour le besoin impérieux de retourner sur place y récupérer un objet personnel. Le voilà traversant la campagne ukrainienne sur sa moto attelée d’une vieille remorque, pour une halte chez ses amis Vera et Iakov demeurés à Chevtchenko, avant de s’aventurer, une fois la nuit tombée, dans la dangereuse zone interdite.

De la catastrophe elle-même et de ses infinies conséquences, tout dans ce texte ne se devine et ne se ressent qu’au travers des quelques mots et gestes d’une poignée de modestes personnages, pauvres gens - comme tant d’autres - cueillis au dépourvu par un cataclysme qui devait tout leur voler : la vie parfois, leur santé ou même leur équilibre mental, et puis, à travers l’exil brutal et définitif impliquant l’abandon forcé du moindre objet personnel et des animaux domestiques, tout ce qui faisait leur quotidien, leur enracinement, la matière-même de leur existence. Par petites touches, au gré des bribes du passé et du présent évoquées à bâtons rompus autour des verres de vodka et des chansons célébrant les retrouvailles, se dessine un malheur subi en silence, avec le courage résigné de ceux qui n’ont d’autre choix que de faire face, abandonnés à leur seule solidarité face à l’incommensurable et monstrueuse épreuve.

Alors, après ce tableau tout en suggestions des dégâts humains, vient, à la nuit tombée, le temps de se confronter à l’impressionnante réalité de ce que sont devenus les lieux. C’est comme un voleur que Gouri se retrouve à forcer l’entrée, assez poreuse à vrai dire, de la zone d’exclusion délimitée autour de la centrale. A proximité d’une forêt devenue rousse, infrastructures et lieux de vie, figés à l’instant du drame, tombent peu à peu en ruines, uniquement dérangés par des pillards eux aussi dangereux. On y accompagne Gouri en frissonnant de peur dans ce décor vide et désolé où plane sournoisement une menace invisible. Quel triste contraste avec les souvenirs de ceux qui l’ont quitté !

Antoine Choplin réussit un roman puissamment évocateur dans sa sobre brièveté : en quelques images et personnages choisis, il nous offre un panorama des impacts humains du désastre d’une justesse et d’un réalisme exceptionnels. (4/5)

 

 

Citations :

Je me souviens du premier jour, continue Iakov comme si Gouri n'avait rien dit. On nous a emmenés dans un champ vers ces coins-là, près du village de Tchestoganivka. On était une douzaine, peut-être un peu plus. Le chef a expliqué ce qu'on avait à faire. Il a dit, et je te jure que c'est exactement ce qu'il a dit : les gars, on va enterrer ce champ. On l'a regardé sans comprendre, et il a répété les mêmes mots. Enterrer le champ. Alors, ce qu'il faut faire, a fini par demander l'un d'entre nous, c'est ni plus ni moins qu'enterrer la terre. Et le chef a dit que c'était exactement ça. Enterrer la terre. Autrement dit, enlever la couche supérieure du champ et l'enfouir profondément. Et après, répandre partout, à la place du sable de dolomie, un truc d'un blanc tel que tu te serais cru sur la lune. Voilà, c'était ça le boulot. Et c'est ce qu'on a fait. Le champ, ça nous a pris trois jours. Tu travailles lentement pour pas trop remuer la poussière. Et puis avec les masques, t'es essoufflé en moins de deux. Alors c'est normal, ça prend du temps.
 

Leonti et Svetlana. Ils étaient d'un village pas loin qui a été entièrement évacué. Après quelque temps, ils ont atterri ici et ma parole la seule idée qu'ils ont, c'est de retourner chez eux. Leur maison a été pillée et même en partie incendiée mais ça empêche pas, dès qu'il peut Leonti se rend là-bas et, jour après jour, il remet tout ça d'aplomb. Et tu vas voir qu'il va finir par y arriver. Parce que ce qu'ils te répètent, c'est qu'ils veulent finir leurs jours là-bas et nulle part ailleurs. Qu'est-ce que tu veux y faire.         
Ça peut se comprendre, murmure Gouri.         
Où qu'ils iraient de toute façon ?                  
Iakov secoue la tête sur l'oreiller.         
Bon Dieu, qu'est-ce qu'on a pu en évacuer des pauvres gens de tous ces coins. Si t'avais vu ça. Des villages entiers. Enterrer la terre, évacuer les gens... Des fois, je me suis demandé si on allait pas nous demander de les enterrer eux aussi, avec le reste.
 

Comment dire. Au début, quand tu te promènes dans Pripiat, la seule chose que tu vois, c'est la ville morte. La ville fantôme. Les immeubles vides, les herbes qui poussent dans les fissures du béton. Toutes ces rues abandonnées. Au début, c'est ça qui te prend les tripes. Mais avec le temps, ce qui finit par te sauter en premier à la figure, ce serait plutôt cette sorte de jus qui suinte de partout, comme quelque chose qui palpiterait encore. Quelque chose de bien vivant et c'est ça qui te colle la trouille. Ça, c'est une vraie poisse, un truc qui t'attrape partout. Et d'abord là-dedans.         
De son pouce, il tapote plusieurs fois son crâne.         
Je sais de quoi je parle.         
Gouri pose sa joue sur son poing fermé.         
Moi, poursuit Kouzma, des fois, je pense au diable et je me dis tiens, si ça se trouve, il a installé ses quartiers dans le coin et il est là, à bricoler. Il profite de l'aubaine pour se fabriquer un monde à lui. À son image. Un monde qui se foutrait pas mal des hommes. Et qu'aurait surtout pas besoin d'eux. Ça colle le vertige, ça, quand on y pense. Un monde qui continue sans nous.
 
 
C'est quelque chose comme le sentiment de l'abandon.         
Qui recroqueville les bustes, replie les horizons.         
À l'image de cette façade fantôme dont il sent maintenant tout le poids. Vers laquelle, pourtant, il renonce à lever les yeux ; ce rien du tout qui le surplombe, massif et désolé, plus fort que le cosmos et ses milliards de scintillements.         
Avec ses dizaines de bouches noirâtres, bien alignées, s'ouvrant silencieusement vers lui pour un vent d'invectives définitives.

 

 

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