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jeudi 9 avril 2026

Critique : "Je n'ai jamais dit papa" de Louis-Philippe Dalembert | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Je n'ai jamais dit papa" de Louis-Philippe Dalembert


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Je n'ai jamais dit papa

Auteur : Louis-Philippe DALEMBERT

Parution : 2026 (Robert Laffont)

Pages : 224

Accès au livre : ISBN 9782221280898  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une bouleversante déclaration d'amour filial et paternel, par un homme dont l'inquiétude viscérale devient un grand poème de vie.

Un homme parle à son père.
Son père qui est mort alors qu'il n'avait pas un an. Lui en avait trente-deux. Ou peut-être trente-trois. Comme veut la croyance en Haïti, " on l'a mangé ". Le pays est alors dirigé par le dictateur " Papa Doc ", le père, quelle ironie, de son peuple qu'il massacre. Louis-Philippe Dalembert a grandi avec sa mère et sa grand-mère. Il a grandi dans la gêne et la fierté. Avec le manque lancinant, honteux, ravalé de l'absent, à jamais un inconnu. Mais un homme ne pleure pas. Pas de larmes, non. Des poèmes. Comme un instinct de survie. Comme un envol. Devenu adulte, Louis-Philippe Dalembert devient père, et une question le hante : que transmettre quand on n'a rien reçu ?
Un homme parle à son fils.

 

Un mot sur l'auteur : 

Louis‑Philippe Dalembert est né à Port‑au‑Prince et a grandi en Haïti avant de poursuivre des études en France et aux États‑Unis. Poète, romancier et nouvelliste, il construit une œuvre marquée par l’exil, la mémoire et les liens familiaux. Lauréat de nombreux prix littéraires, il est aujourd’hui reconnu comme l’une des voix majeures de la littérature haïtienne contemporaine.

 

Avis :

Connu pour une oeuvre où se croisent mémoire familiale, histoire d’Haïti et expérience de l’exil, Louis‑Philippe Dalembert aborde ici son propre passé, marqué par la mort de son père alors qu’il n’avait pas un an. Le livre s’attache à reconstituer, à partir de témoignages fragmentaires, la silhouette d’un père absent dont l’auteur n’a jamais pu prononcer le nom autrement qu’en creux. Cette démarche, à la fois biographique et introspective, donne au récit une tonalité factuelle qui met en lumière la manière dont un manque initial peut structurer une identité et orienter une trajectoire d’écriture.

Le récit restitue le décor d’une enfance haïtienne inscrite dans l’univers féminin de la mère, de la grand‑mère et des tantes qui ont assuré l’éducation du garçon après la disparition précoce du père. Ces figures, tour à tour protectrices, autoritaires ou mutiques, forment la trame humaine à partir de laquelle l’auteur tente de saisir ce qu’a pu être la place – ou l’absence de place – de cet homme dans la famille. À travers leurs souvenirs hésitants, leurs versions parfois discordantes et leurs nombreux non‑dits, se dessine un portrait indirect du disparu, tandis que la dictature de Duvalier, dit Papa Doc, impose au pays une paternité politique qui résonne ironiquement avec la quête intime de l’écrivain. À cette toile de fond s’ajoutent la pauvreté, la faim et l’extrême précarité du quotidien, qui marquent tout autant l’enfance du narrateur et donnent au récit une densité sociale tangible. L’histoire progresse ainsi entre reconstruction personnelle et évocation historique, portée par des personnages dont la mémoire lacunaire constitue le seul accès possible à une filiation interrompue. 

Adoptant une écriture volontairement dépouillée qui contraste avec la charge émotionnelle du sujet, Louis‑Philippe Dalembert refuse emphase et dramatisation pour mieux sonder la complexité d’un deuil jamais vécu mais toujours présent. Outil de vérité face à la fragilité des sources, à la précarité de la mémoire et à la difficulté de reconstruire une histoire familiale lorsque les traces sont minces, cette retenue stylistique lui permet de transformer son expérience en interrogation plus large sur la filiation, la transmission et les zones d’ombre qui accompagnent toute trajectoire personnelle. En choisissant la forme d’une lettre adressée à son fils, il donne à cette réflexion une dimension intime et tournée vers l’avenir. L’adresse directe instaure un espace d’échange où le père qu’il est devenu tente de combler, par l’écriture, le silence laissé par celui qu’il n’a pas connu. Ni règlement de comptes ni confession, ce dispositif épistolaire, qui permet la mise à distance et la lucidité, offre une manière d’examiner les manques de sa propre histoire pour éviter qu’ils ne se reproduisent, donnant ainsi au livre une portée réflexive sur la capacité de l’écriture à combler les vides et à donner forme à ce qui n’a jamais eu l’occasion d’advenir.

Sensible, pudique et profondément humain, ce récit intime trempé dans l’absence d’un père est aussi un hommage vibrant aux femmes de la famille qui n’ont jamais baissé les bras face à ce manque et aux difficultés quotidiennes, affectives comme économiques, qu’il a engendrées. Il est surtout l’occasion de repenser les thèmes de la filiation et de l’héritage, dans une tentative touchante de l’auteur de transformer le vide en plein pour son jeune fils. Et si l’extrême retenue du texte produit parfois un effet de distance qui, ajouté à la spirale d’une quête autour d’un vide impossible à combler, peut bercer le lecteur d’une certaine monotonie, il n’en demeure pas moins un ouvrage maîtrisé, juste et tendre, non dénué de poésie, où vibre l’écho persistant de ces « dizaines de milliers de garçons et filles de ce pays, orphelins de père », auxquels l’auteur offre, par l’écriture, une forme de reconnaissance. (3,5/5)

 

 

Citations : 

La souffrance majeure, j’ai longtemps cru cela, réside dans la privation d’une présence essentielle et dans la conscience de cette privation. Dans ton cas, il s’agit du vide pur et simple. Un peu comme pour un aveugle de naissance. La différence est de taille avec celui qui a bénéficié de la vue, avant de la perdre. Il faut alors apprendre à vivre avec la perte. On souffre du manque. On souffre d’imaginer ce dont on a été privé et dont on ne pourra plus profiter. Quand on ignore, comme moi, et qu’on sait qu’on ne saura jamais, quoi qu’il arrive, on a presque envie de bénir son ignorance. On se dit qu’on est mieux avec le vide qu’avec la perte. On se met l’âme en paix.


Peut-on, au demeurant, rêver de quelqu’un qu’on ne connaît pas, qu’on n’a jamais vu ? De toute ma vie, je n’ai pas le moindre souvenir d’un rêve où tu aurais été ne serait-ce qu’un figurant de second plan.


Des années après, je lirai ces mots sous la plume de l’écrivain italien Erri De Luca : « Le manque de nourriture est humiliant. Ceux qui en souffrent ne le montrent pas. Ça m’est arrivé et je l’ai gardé pour moi. […] Quand je l’ai vu chez les autres, je l’ai reconnu. […] On le comprend aux yeux. […] Le reste du corps cache la privation, les yeux ne le peuvent pas. »


Au moment où j’écris ces vers, la question de la transmission obsède le père sans repère que je suis. Que transmettre quand on n’a pas reçu ? Que transmettre à un fils quand on n’est soi-même le fils d’aucun père ? Qu’on doit tout inventer à partir de ce rien ? Ma propre paternité me porte tout au bord de ce vide – ce déni, diront certains –, dont je me suis presque toujours tenu éloigné. Par peur sans doute d’y basculer.


Ta veuve, elle, est inconsolable. On le serait à moins. Tu la laisses, à vingt-huit ans, avec trois enfants sur les bras, dont le petit dernier, moi, n’a pas un an. Mais elle fait face. En dépit de ses pleurs. Comme elle fera face toute sa vie. Et avant elle sa mère et l’arrière-grand-mère. Et, avant les trois, des centaines de milliers, des millions de femmes de ce pays. Elles feront face, envers et contre tout. 


Quand on habite à l’étranger et que le téléphone résonne dans la nuit, on s’attend toujours à une mauvaise nouvelle de là-bas. Pas d’ici. Curieux, non ? Comme si « ici », le lieu où on réside, ne pouvait en aucun cas être associé à une douleur brutale. Mais « là-bas », si. Encore plus lorsque le coup de fil déboule au mitan de la nuit. « Là-bas ». Dans mon cas, ce concept désigne tout ensemble Port-au-Prince, Paris, New York, Montréal, où la diaspora familiale s’est éparpillée au fil des décennies. L’appel peut venir de partout troubler les eaux sereines de l’ici et maintenant. Nous plonger dans un tumulte d’émotions contraires. De décisions à prendre dans l’immédiat, à un moment où on est loin d’y penser. Où le cœur n’y est pas. Tous les immigrés le savent. Le vivent. Tôt ou tard.


Peut-on aimer quelqu’un qu’on n’a pas connu ? L’amour filial est-il automatique ? Encore des questions auxquelles je n’aurai jamais de réponse.

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 
 

mardi 30 septembre 2025

[Lahens, Yanick] Passagères de nuit

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Passagères de nuit

Auteur : Yanick LAHENS

Parution : 2025 (Sabine Wespieser)

Pages : 244

Accès au livre : ISBN 9782848055701  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Toujours avancer sans se retourner, c’est ce que murmurent à Yanick Lahens les femmes de sa propre lignée dans ce puissant roman des origines, comme arraché à son quotidien à Port-au-Prince.

Née en 1818 à La Nouvelle-Orléans, Élizabeth n’a pas reculé quand, victime de deux tentatives de viol, elle a freiné les élans prédateurs d’un ami de son père. Sa grand-mère, ancienne esclave arrivée d’Haïti au début du siècle dans le sillage du maître qui l’avait affranchie, lui a donné un exemple de résistance silencieuse : devenue une commerçante prospère, elle n’a plus jamais accepté de se soumettre au désir d’un homme. Confiante dans la force qu’elle a tôt transmise à sa petite-fille en l’invitant dans la ronde mystérieuse des divinités vaudou, elle n’hésite pas à couvrir sa fuite : Élizabeth embarque pour Port-au-Prince, où nous la retrouverons bien des années plus tard, aux commandes de sa vie, mère d’un homme qui traverse la ville en libérateur.

En cette année 1867, rien ne destinait Régina, née pauvre parmi les pauvres, à rencontrer le général Léonard Corvaseau. C’est pourtant à son côté que va se poursuivre sa trajectoire d’émancipation.

Avec ce portrait en miroir de deux femmes, ses lointaines grands-mères, qui reconnaissent chacune en l’autre « une semblable, une sœur échappée à la rudesse des conventions », la grande romancière haïtienne nous offre un magnifique hommage à toutes les Passagères de nuit (à commencer par celles des bateaux négriers), ces vaincues de l’histoire dont la ténacité et la connivence secrète opposent à la violence du monde une lumineuse vaillance.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Lauréate du prix Femina 2014 pour Bain de lune, titulaire de la chaire des Mondes francophones au Collège de France en 2019, YANICK LAHENS est née en 1953 en Haïti, où elle vit aujourd’hui encore. Son œuvre, traduite dans de nombreux pays, est publiée par Sabine Wespieser éditeur.

 

 

Avis :

Constante dans l’oeuvre de Yanick Lahens, la mémoire familiale demeure au cœur de son dernier roman, véritable fresque intime et historique. La quête identitaire de la narratrice fait surgir parmi ses racines la figure d’Élizabeth Dubreuil, née libre à La Nouvelle-Orléans vers 1820, et avec elle une lignée de femmes marquées par l’exil, l’esclavage, les violences patriarcales et les silences hérités. À travers cette généalogie longtemps enfouie, la romancière redonne voix à celles qui ont résisté dans l’ombre, transformant leur vécu en récit collectif et poétique de l’histoire haïtienne.

Cette mémoire incarnée prend forme à travers une filiation féminine inspirée des propres ascendantes de l’auteur. Élizabeth Dubreuil, personnage central, est la petite-fille d’une ancienne esclave affranchie devenue commerçante indépendante. Une génération plus tard, Régina, jeune mulâtresse, croise le général Léonard Corvaseau, avec qui elle aura un enfant. Bien que séparées par le temps, ces femmes sont unies par une transmission symbolique et spirituelle, incarnant une souveraineté discrète transmise dans la pénombre. Héritière de cette lignée, la narratrice recompose leur histoire à partir de fragments, de silences et de souvenirs, cherchant à comprendre comment elles ont façonné son identité.

C’est dans cette continuité que s’inscrit la symbolique des passagères de nuit, qui irrigue tout le roman : reléguées aux marges de l’histoire officielle, ces femmes avancent dans l’obscurité, non pas comme des figures effacées, mais comme des gardiennes de la mémoire, des tisseuses de sens. Alors que le jour appartient aux dominants, la nuit est le territoire des résistances discrètes, des transmissions souterraines et des souverainetés silencieuses. Être passagère de nuit, c’est habiter ce lieu de l’invisibilité imposée, tout en refusant l’effacement et en semant dans les ténèbres les graines d’une dignité inaltérable.

Ample et lyrique, l’écriture se déploie en phrases longues et sinueuses, qui ralentissent le rythme comme pour mieux épouser le mouvement de la mémoire. Si cette prose poétique enchante par sa musicalité et sa densité, elle peut aussi désorienter par moments, tant la fragmentation du récit brouille les repères temporels et narratifs, affaiblissant du même coup la tension dramatique et diluant l’impact de certaines scènes au profit d’une méditation diffuse.

Mais cette exigence formelle est aussi le reflet d’une ambition : celle de ne pas céder à la facilité du récit linéaire, de refuser les simplifications et de rendre justice à la complexité des trajectoires féminines. Alors que les figures masculines dominent les récits de conquête, Yanick Lahens choisit de faire entendre les voix de celles qui, marchant dans la nuit, ont éclairé le chemin de leurs descendantes. Elle rappelle, avec une élégance poignante, que l’histoire ne se construit pas seulement dans la lumière éclatante des événements, mais aussi dans les ténèbres fécondes des vies silencieuses.

Passagères de nuit est ainsi un roman exigeant, traversé par une mélancolie lumineuse, qui s’impose comme un hommage vibrant à toutes celles qui, invisibles mais essentielles, ont porté en elles la mémoire d’un peuple et la promesse d’une souveraineté retrouvée. (4/5)

 

 

Citation :

Nous, les petites gens, les vaincus de toujours, n’avons pas été sauvés par Salnave. Nous avons vécu le retour des mêmes événements : des liesses euphoriques que des insurrections violentes faisaient taire par le bruit des armes. Des guerres se livraient, mais il n’y avait pas de vraies victoires. Ceux qui se croyaient les vainqueurs ne l’étaient pas vraiment et vivaient dans la crainte des vaincus. Il y avait juste une trêve. Une trêve jusqu’à la prochaine fois. Le courage des vaincus prend racine dans l’invisible, l’humide, le noir de la terre. Tu as beau vouloir couper des branches, brûler le tronc, l’arbre trouve toujours la brèche entre deux pierres, au cœur d’un terreau oublié pour renaître et te narguer par sa ténacité. 


 

samedi 22 octobre 2022

[Orcel, Makenzie] Une somme humaine

 



 

J'ai apprécié sans aimer

 

Titre : Une somme humaine

Auteur : Makenzy ORCEL

Parution : 2022 (Rivages)

Pages : 624

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :      

La voix de l’héroïne nous parvient depuis l’outre-tombe. À la fois anonyme et incarnée, c’est la voix d’une seule femme et de toutes les femmes. Elle nous raconte dans des carnets dérobés au temps et à la mort une enfance volée, une adolescence déchirée, une vie et un destin brisés.
Ayant grandi dans un village de province où règnent la rumeur et la médisance, négligée par ses parents, surtout par sa mère qui lui préfère les roses de son jardin, c’est à peine si elle trouve quelque réconfort auprès de sa grand-mère plus aimante. Elle s’échappe à Paris dans l’espoir de mener une vie à l’abri des fantômes du passé. Elle y poursuit des études de lettres à la Sorbonne, rencontre l’amour avec un homme ayant fui la guerre au Mali, fait l’expérience du monde du travail, avant de subir finalement l’épreuve de l’abandon et de sombrer dans l’irréversible errance.
En nous livrant l’autobiographie d’une morte dans une langue fulgurante, Makenzy Orcel nous fait pénétrer, à travers cette Somme humaine, deuxième volet d’une trilogie initiée par L’Ombre animale, dans le ventre poétique du monde.

 

 

Un mot sur l'auteur :   

Makenzy Orcel est un écrivain haïtien, né en 1983 à Port-au-Prince. Ses romans, souvent primés, lui ont valu d'être fait Chevalier des Arts et des Lettres de la République française en 2017.

 

 

Avis :

Une somme humaine est le second volet, ancré en France, d’une trilogie commencée en Haïti et qui s'achèvera en Amérique. Chaque livre du triptyque fait entendre la voix fantomatique d’une femme morte qui revient sur le triste écoulement de sa vie, courant mêlé à l’écheveau de tous ces destins anonymes formant le fleuve tumultueux et boueux de la condition humaine. Après L’ombre animale et le sort d’une vieille Haïtienne noire, inscrit dans celui, non moins terrible, de son pays, nous voilà cette fois aspirés dans le siphon qui mena une jeune Française au suicide.

Qu’a donc de si particulier et de si représentatif le parcours anonyme d’une jeune femme jetée par le désespoir sous un métro parisien ? Ombre parmi les ombres, disparue sans laisser de traces après une existence quelconque, c’est précisément sa banalité qui la rend universelle, incarnation d’une multitude silencieuse dont elle devient le spectral emblème par le truchement de l’écrivain. A travers elle, insignifiante poussière extraite le temps de son récit de la myriade de ses semblables, se laisse appréhender la bien noire « somme humaine » de ces innombrables et misérables destins.
 
Les carnets laissés par cette ombre sans nom retracent d'abord une enfance meurtrie et une adolescence abusée, dans l’indifférence hypocrite d’une petite ville de province, cramponnée à l'illusoire protection des apparences et des conventions sociales. Laissée à la merci d’un oncle incestueux - intouchable dans sa position de notable - par les frustrations jalouses d’une mère égocentrique et par la veulerie d’un père démissionnaire, elle pense échapper à la malédiction attachée à son corps de femme en gagnant la capitale pour des études de lettres, qu’elle tente avec plus ou moins de succès de faire déboucher sur le cinéma et le théâtre. Elle y rencontre les deux visages de l’amour, rendus génériques, comme les deux faces possibles de la relation des hommes aux femmes, par les prénoms Orcel et Makenzy que l’auteur prête à ses personnages. Le lumineux Orcel, réfugié malien tué dans l’attaque du Bataclan, a à peine le temps de la réconcilier avec elle-même que sa mort la laisse à nouveau déchirée et pantelante. Dans son errance affective, elle tombe sous l’emprise du pervers narcissique Makenzy, qui achève de la transformer en loque humaine désespérée.

Le murmure de cette voix d’outre-tombe se répand en une phrase unique, sans majuscule ni point, marquant par là son inscription dans un écoulement plus global : celui de la vie, se dévidant sans fin de génération en génération, chacune transmettant comme elle peut son fardeau à la suivante. Car la souffrance de la narratrice ne lui appartient pas : elle s’est nourrie de celle de ses parents avant elle, leur cruauté et leur lâcheté elles-mêmes induites par la médiocrité de leur parcours, à la merci de plus malfaisants encore. Cette litanie infinie suggère peu à peu une vision intensément noire de notre absurde insignifiance, la vie n’y paraissant rien d’autre que le passage de flambeau de notre souffrance ici-bas.

Cette lecture d’une profonde signifiance, si audacieusement transcrite jusque dans la forme du récit, s’est avérée pour moi, qui plus est avec ses plus de six cents pages, un interminable chemin de croix. Malgré ses qualités littéraires, le texte a très vite revêtu, dans mon esprit, l’allure d’une logorrhée digressive au-delà du supportable, qui a bien failli avoir raison de ma détermination à ne jamais abandonner un livre commencé. Une somme humaine s’inscrit parmi ces ouvrages qui ont l’étoffe et l’ambition d’une œuvre littéraire en tout point remarquable, quitte pour cela à risquer de ne point plaire. Reste alors la question : un livre qu’on apprécie sans l’aimer peut-il être un si grand livre que cela ? (1/5)

 

 

Citations :

… tout est là, incontestable, ignoble et vrai, l’autobiographie c’est comme une pute qui montre ses nichons et ça n’étonne personne, ou si, au contraire, à tel point qu’on la traîne au bûcher au nom de la bonne morale, j’assume entièrement cette indécence, je suis désormais le miroir dans lequel je me vois…
 

… s’accapara subitement mon corps, ma tête, puis me remplit entièrement quelque chose comme une terrible chaleur, une conscience démesurée, stérile des platitudes existentielles, quelque chose auquel je tentai vainement de résister, il aurait suffi de trouver un reliquat de lumière quelque part en moi et m’y accrocher de toutes mes forces, laisser passer la tempête, mais cette chaleur devint de plus en plus insoutenable, je ne respirais plus, il fallait que ça s’arrête, et tout de suite, sans réfléchir, je bondis vers le balcon pour me jeter dans le vide, PAUVRE TYPE, PAUVRE TYPE, j’avais crié ces mots tellement de fois, et si fort, à en vomir, lisez ce cahier jusqu’au bout et vous comprendrez peut-être pourquoi, parfois comme une bête blessée, pour exprimer un rien, ce n’était pas moi, ça ne me ressemblait pas, ce n’était pas normal, j’aurais bien voulu pouvoir me contrôler, exprimer avec justesse ma pensée, mes envies, mes conditions, mes incertitudes, mes sentiments, mes fantasmes, je savais pourtant le faire auparavant, j’avais appris, mais depuis ma rencontre avec Makenzy, du jour au lendemain, tout en moi avait fondu, j’étais devenue une source, une rivière, un fleuve, puis une mer de cris, je voulais sauter du quatrième étage pour cette raison aussi, pour éteindre ce volcan dans ma tête, la rage d’être vide, de n’avoir aucune prise sur moi-même, sur lui, sur rien, couper court à l’adversité, qu’aurais-je pu faire d’autre, on n’a pas une définition nette de soi-même, comme on ne peut être positivement à l’origine de tout ce qui découle de notre existence… 
 

… en partant de chez moi, je me suis regardée dans le miroir, suis-je le personnage d’un rêve fait par quelqu’un d’autre, demandai-je, perplexe, un soir pendant le dîner, à grand-mère, plus pour couper la parole à mère qui avait tendance à la monopoliser que pour transmettre une certaine leçon de morale (elle était bien là pourtant, la leçon, cachée sous une bonne couche de subtilité), elle avait raconté l’histoire d’un homme qui disait connaître tous les gens de son quartier, mais qu’aucun d’eux ne semblait connaître, ils passaient devant lui sans le saluer, comme s’ils ne l’avaient jamais vu auparavant, jusqu’au jour où celui-ci décida de se mêler à eux et se rendit compte qu’il était en fait victime de sa propre projection, une hallucination qui paraissait si réelle… j’avais posé cette question au miroir qui, en dépit de mes efforts pour me prouver le contraire, ne me renvoyait pas mon image, mais celle d’une autre, une illusion d’existence cramponnée à mes os – j’avais maigri au point qu’on aurait pu croire qu’une abominable maladie me dévastait silencieusement…
 

… à la vérité, père et mère m’avaient conçue sans trop savoir pourquoi, du moins pour combler un manque de suite dans leurs idées, ou peut-être par devoir, pire, mimétisme, conformément à un ordre social, comment l’expliquer, c’est comme si vous étiez invité à dîner chez quelqu’un, et que lorsque vous arrivez, vous vous rendez compte qu’il ne vous attendait pas, il est même très surpris de vous voir vous présenter comme ça chez lui sans prévenir, mais étant donné les circonstances – vous avez fait la route, vous êtes déjà là, il ne faut pas, en vous renvoyant, que les autres invités soient témoins d’un tel manque de civilité, ni se sentent gênés par cette présence inattendue –, alors il vous fait un peu de place en ajoutant un couvert, mais à une table séparée…
 
 
… j’étais forcée de constater que pour mes géniteurs c’était juste une formalité, un passage gênant obligé, un couple sans enfant est comme un arbre sans racines, la risée du village, dit un jour grand-mère pour répondre à cette question qui me revenait sans cesse et que j’avais fini par lui poser, pourquoi j’existe, pourquoi je suis là…


… leur rencontre ne fut pas fortuite, puisque les deux idiots sont nés dans le même village, baptisés le même jour, se gavaient de l’œuvre des mêmes morts découverts dans la bibliothèque familiale, ou recommandés par leur prof de français – Racine, Hugo, La Fontaine, Baudelaire, Zola, etc. –, assistaient aux mêmes spectacles de cirque d’hiver proposés par cette compagnie italienne dont grand-mère oubliait toujours le nom, aimaient les mêmes chansons qu’ils écoutaient en boucle, les mêmes alcools, voyaient depuis leur fenêtre les mêmes enchevêtrements de ruelles pavées entre les maisons serrées entre elles, la colline qui semblait regarder tout de haut, le grand chemin en terre battue traversant la plaine, la route moderne au loin, la mélancolie… qu’est-ce qu’un village, sinon le temps ratatiné, perdu dans ses pensées…


...j’étais comme une ombre pour eux, non, une ombre on la voit au moins se glissant sur le mur ou sur le sol, elle surgit, surprend parfois par son intensité ou par sa pâleur fantomatique, et invite à la curiosité, elle peut faire peur, tapie derrière le rideau de ma fenêtre par nuit de pleine lune et de drôles de vents, elle provoque une réaction, moi je ne déclenchais rien du tout, combien de fois avais-je bougé, changé de place, en passant des escaliers au salon, dans un coin de la véranda, à la cuisine, au couloir, à n’importe quel autre endroit où tournait leur attention, mais rien, ils ne me voyaient pas, je n’existais pas, du moins comme une chose comme qui dirait larvée, délétère, et quand j’avais l’impression d’être là, de faire partie du réel, c’était si éphémère qu’on aurait cru à un mensonge…


… le danger qu’on voit venir sans pouvoir rien faire pour l’éviter… dans la psyché collective, le prédateur ourdit son plan derrière son masque, mais le regard de l’oncle allait droit au but, un projectile, et je me doutais que je n’étais pas plus qu’une proie facile, une gamine, une chair fraîche, une page vierge, une âme immaculée, une brindille prise dans un vortex… et lui un esprit envoûté, une bête excessivement déterminée et intransigeante qui s’approchait lentement, avant de bondir…


… il paraît que, pendant de nombreuses années, le saint homme aurait eu une vie sexuelle clandestine très active, et même des enfants secrets éparpillés dans la région et ailleurs, il faut imaginer un tas de silhouettes fines et élégantes qui se bousculaient du matin au soir pour aller avouer leurs péchés au jeune arrivant qui, groggy devant tant de beautés et de grâces, n’hésitait pas à leur proposer la bonne pénitence et un passage dans son lit, avant de les inviter à repartir dans la paix du Seigneur, il excellait sans doute aussi dans le chatouillement des gosses, lesquels s’étaient bien gardés d’en parler pour ne pas froisser le papa bon Dieu, Ses anges, le Père Noël, bref tous les habitants du Royaume des cieux… des activités pédophiliques connues, murmurées, sans plus, vous vous rendez compte, on s’arrangeait pour que ça reste couvert aussi longtemps que possible, notre bon Drôle de Curé, représentant de Dieu au village, pourquoi on le salirait, pourquoi on ferait de son nom un paillasson sur lequel tout le monde s’empresserait de s’essuyer pour gagner sa place dans le débat sur les faux drames de village, ce sang valeureux, médiateur infaillible, une vie parfaite, exempte de péché dans un monde nouveau de la justice... 


… la parole, quelle idée, au commencement était la peur, elle contenait l’Univers ou ce qui fut destiné à l’être, et s’évertuait à s’étendre bien au-delà, rien ne l’épuisait, ne lui échappait, et cet état de choses devait être la norme à l’échelle de la biodiversité animale, régir les principes de conquête et de fuite, de pouvoir et de liberté… pour moi, ces hommes réunis à la maison avaient simplement peur, et cherchaient à faire de cette peur leur force, en ne la perdant pas de vue, cela me paraît d’autant plus évident que les actions humaines n’en sont que de pâles résidus… il faut se révéler un lieu étrange pour soi-même, à l’encontre des lois de la nature, pour vouloir se sauver, ou échapper à la mort, a fortiori se donner pour mission de sauver l’autre, le monde, un continent…


… le meilleur d’entre nous est celui qui ne met pas en application de façon systématique le vieil adage qui dit que la fin justifie les moyens…


… figurez-vous qu’un jour elle m’avait demandé, oui celle qui m’avait mise au monde, rappelle-moi ton nom déjà, on aurait dit que le seul moyen d’apaiser les frustrations de sa vie conjugale était de m’étouffer, me réduire en miettes, me faire perdre toute confiance en moi-même, plus tard, seule à seule dans la cuisine par exemple, elle me traitait de sauvage, de petite conne, ton oncle il a beaucoup d’affection pour toi, il t’aime, mais toi tu n’as aucun respect pour lui, pour personne d’ailleurs, tu n’as donc aucune limite, elle me parlait ainsi pour que je me sente ridicule, mais ce n’était pas le cas, c’est au frère de père qu’elle aurait dû s’en prendre, je n’avais rien fait, sinon être une jeune adolescente sous les projecteurs d’un vieux dégoûtant, j’avais du mal à imaginer qu’elle n’avait rien compris, ou qu’elle faisait semblant, quel oncle serre sa nièce aussi fort et aussi longtemps dans ses bras, quel parent assiste à ça sans se demander ce qui se passe et redoubler de vigilance… le pire était à venir…


… j’étais perdue, je n’avais pas les outils pour analyser les mécanismes de cette vague de violence (tant à la maison qu’à l’école) qui se déchaînait contre moi, ses ressorts inavoués, d’autant plus que le monde dans lequel ces petits scélérats grandissaient n’était ni plus ni moins bourgeois catho que le mien, nous étions partis du même point, censés tout au moins se respecter, mais ce n’était pas du tout le cas, ils avaient fini par m’imposer une vision négative de moi-même, ce qu’aucune de nous, à ma connaissance, n’avait réussi avec un mec, inoculer à celui-ci le sentiment qu’il n’est rien qu’une apparence, rien que ses muscles, son cul, et que ça ne sert qu’à être manipulé, avili, un ornement…


… aucune femme n’est plus grande que la petite fille qu’elle a été…


 

 

 

mardi 15 février 2022

[Dalembert, Louis-Philippe] Milwaukee Blues

 


 

 

J'ai aimé

Titre : Milwaukee Blues

Auteur : Louis-Philippe DALEMBERT

Parution : 2021 (Sabine Wespieser)

Pages : 288

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Depuis qu’il a composé le nine one one, le gérant pakistanais de la supérette de Franklin Heights, un quartier au nord de Milwaukee, ne dort plus : ses cauchemars sont habités de visages noirs hurlant « Je ne peux plus respirer ». Jamais il n’aurait dû appeler le numéro d’urgence pour un billet de banque suspect. Mais il est trop tard, et les médias du monde entier ne cessent de lui rappeler la mort effroyable de son client de passage, étouffé par le genou d’un policier.

Le meurtre de George Floyd en mai 2020 a inspiré à Louis-Philippe Dalembert l’écriture de cet ample et bouleversant roman. Mais c’est la vie de son héros, une figure imaginaire prénommée Emmett – comme Emmett Till, un adolescent assassiné par des racistes du Sud en 1955 –, qu’il va mettre en scène, la vie d’un gamin des ghettos noirs que son talent pour le football américain promettait à un riche avenir.

Son ancienne institutrice et ses amis d’enfance se souviennent d’un bon petit élevé seul par une mère très pieuse, et qui filait droit, tout à sa passion pour le ballon ovale. Plus tard, son coach à l’université où il a obtenu une bourse, de même que sa fiancée de l’époque, sont frappés par le manque d’assurance de ce grand garçon timide, pourtant devenu la star du campus. Tout lui sourit, jusqu’à un accident qui l’immobilise quelques mois… Son coach, qui le traite comme un fils, lui conseille de redoubler, mais Emmett préfère tenter la Draft, la sélection par une franchise professionnelle. L’échec fait alors basculer son destin, et c’est un homme voué à collectionner les petits boulots, toujours harassé, qui des années plus tard reviendra dans sa ville natale, jusqu’au drame sur lequel s’ouvre le roman.

La force de ce livre, c’est de brosser de façon poignante et tendre le portrait d’un homme ordinaire que sa mort terrifiante a sorti du lot. Avec la verve et l’humour qui lui sont coutumiers, l’écrivain nous le rend aimable et familier, tout en affirmant, par la voix de Ma Robinson, l’ex-gardienne de prison devenue pasteure, sa foi dans une humanité meilleure.

 

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Louis-Philippe Dalembert est né à Port-au-Prince et vit à Paris. Depuis 1993, il publie chez divers éditeurs, en France et en Haïti, des nouvelles, de la poésie – notamment aux éditions Bruno Doucey –, des essais et des romans. Ses romans paraissent désormais chez Sabine Wespieser éditeur : Avant que les ombres s’effacent (2017) a remporté le prix Orange du Livre et le prix France Bleu/Page des libraires ; Mur Méditerranée, paru en août 2019, a été lauréat du prix de la Langue française, des prix Goncourt de la Suisse et de la Pologne et finaliste du prix Goncourt des lycéens. Son nouveau roman, Milwaukee Blues, a paru pour la rentrée littéraire 2021.

Pensionnaire de la Villa Médicis (1994-1995), écrivain en résidence à Jérusalem et à Berlin, l’auteur a été professeur invité dans de nombreuses universités américaines, notamment à l’université Wisconsin-Milwaukee. Pour y séjourner régulièrement depuis les années 1980, il connaît bien les États-Unis où, comme nombre de Haïtiens, vit une partie de sa famille.

 

 

Avis :

Emmet est mort comme George Floyd, cet afro-américain étouffé par le genou d’un policier blanc en mai 2020. Avant que n’aient lieu ses funérailles, suivies d’une marche de protestation, les témoignages de ceux qui l’ont connu et apprécié – son ancienne institutrice, ses amis d’enfance, ses ex-compagnes et son coach sportif – évoquent tour à tour le terrible parcours de cet homme issu des ghettos noirs de Milwaukee. Elevé par une mère stricte et pieuse, Emmet obtient une bourse et accède à l’enseignement supérieur grâce à ses exceptionnels talents de footballeur. Mais un accident anéantit ses projets et le renvoie à la précarité de son quartier déshérité. Il y végète sans espoir, en cumulant les petits boulots, jusqu’au drame, vingt ans plus tard…

D’Emmet Till, adolescent noir lynché en 1955, à George Floyd, assassiné en 2020, le personnage fictif au coeur de ce récit permet très symboliquement à Louis-Philippe Dalembert de faire entrer en résonance soixante-cinq ans d’Histoire raciale américaine. L’auteur ponctue son texte de mille références historiques et musicales, autant de témoins du long chemin entamé depuis l’époque du mouvement américain des droits civiques. Il s’appesantit sur ces véritables culs-de-basse-fosse que sont ces quartiers noirs américains dont on ne s’extrait quasiment jamais, discrimination raciale et fracture sociale entretenant désespérément leur engrenage de roue et vis sans fin. Malgré tout, au vu des mouvements de protestation et des mobilisations de plus en plus visibles, individuelles ou collectives, auxquelles il rend maints hommages dans son roman, il se prend à espérer qu’advienne un jour où les Emmet Till et les George Floyd feront enfin partie d’un passé révolu.

La thématique et la portée du texte, la richesse de ses références historiques et culturelles, ainsi que l’originalité du parti-pris narratif, ont indéniablement de quoi emporter tous les suffrages. Et même si, dans son souci de pondération et de maîtrise de l’émotion, le récit semble parfois peiner à s’incarner, notamment dans la succession un peu monotone et répétitive des monologues des différents personnages, un peu semblable à une série de dépositions dans un procès, il impressionne par sa capacité à prendre du recul et à ouvrir des perspectives sur un sujet encore sous le choc de l’actualité.

Ce roman documenté et soigneusement mesuré traite son sujet avec intelligence et sérieux. Il nous en livre une mise en perspective lucide et néanmoins pleine d’espoir, utile et nécessaire, qui justifie pleinement l’effort de sa lecture. (3,5/5)

 

Citations :

Aux dernières nouvelles, tous ces potes, ou presque, vivotent de job en job. À quoi bon partir si c’est pour aller faire ailleurs le même boulot de chiottes qu’en restant chez toi ? Comme ce cousin qui a fini par monter une supérette à Evanston, dans la banlieue nord de Chicago, où un habitant sur trois est haïtien, enfin presque, alors qu’il aurait suffi de reprendre celle de ses parents ici. Au fond, ces mecs avaient juste envie de changer d’horizon. Respirer un autre air, où tout semble possible. Où les rêves les plus fous sont permis, voire encouragés. C’est la grande force de ce pays. C’est pas comme au Pakistan où, enfant puis adolescent, j’ai passé deux étés avec mes vieux. Ici, il y a toujours un endroit où aller planter sa tente pour essayer de changer son rêve en réalité. Même si, à l’arrivée, tu te fais carotter par plus malin que toi, que tu crèves la gueule ouverte, sans jamais y parvenir. Au moins, tu meurs avec l’espoir en étendard. Il n’y a pas pire que crever sans espoir.


As-tu déjà vécu, ne serait-ce qu’un instant, en étant obligée de raser les murs ? me dit-il. Pas parce que les autres te le commandent avec des mots, mais par leur regard. À chaque coup d’œil, ils te font sentir que t’as pas le droit d’être là. Alors, pour éviter ces regards assassins, tu rases les murs. T’exiges rien, tu revendiques rien. Tu prends l’habitude d’être transparent, d’être une ombre. De pas faire de vague pour pas être remarqué, car t’es pas à ta place.


Étions-nous repus d’amour, lovés dans les bras l’un de l’autre, fantasmant à propos de tout et de rien, de l’endroit où nous aimerions construire notre nid, des prénoms de nos enfants, qu’il répondait aussi sec :
« Et où est-ce qu’on les fera grandir, ces enfants ? T’es pas sans savoir que, pour louer ou acheter dans certains endroits, c’est toute la communauté qui décide si on va t’accueillir ou pas.
– Et alors ? On en trouvera bien une qui voudra de nous…
– … qu’on n’aurait sûrement pas choisie si on avait le choix. Et si par hasard on nous acceptait dans un quartier blanc, nos enfants se feront contrôler à chaque coin de rue. En plus d’être stigmatisés, ils seront toujours la copine ou le copain noirs que les parents de leurs camarades exhiberont pour montrer qu’ils sont progressistes.
– On n’est pas obligés d’aller vivre dans un quartier blanc, tu sais.
– Et toi, tu sais pas de quoi tu parles. Notre couple aura déjà explosé avant qu’on n’ait les moyens d’aller vivre dans un quartier de classes moyennes noires, qu’on trouve d’ailleurs pas dans toutes les villes. En attendant, tu tiendrais pas six mois dans un lieu comme Franklin Heights.
 
 
À force de parler de problèmes imaginaires avant même de les vivre, nous sciions, sans nous en rendre compte, la branche sur laquelle notre couple était assis. C’est peut-être ça, la force délétère du système : t’empêcher de vivre ta vie comme tu l’entends, avec qui tu l’entends ; mais il le fait de façon telle que cela paraisse un choix de ta part.


On ne change pas tout ce que l’on combat. Mais rien ne peut être changé tant que l’on n’y a pas fait face. (JAMES BALDWIN)

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 

mercredi 8 septembre 2021

[Amérique, Jean (d')] Soleil à coudre

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Soleil à coudre

Auteur : Jean d'AMERIQUE

Editeur : Actes Sud

Année de parution : 2021

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

«Tu seras seule dans la grande nuit.» Telle est la prophétie énoncée de longue date par Papa à la toute jeune fille qu’on appelle Tête Fêlée. Papa, qui n’est pas son vrai père, est aux ordres du pire bandit de la ville ; Fleur d’Orange, sa mère, n’a que son corps à vendre. Dans la misère d’un bidonville haïtien, Tête Fêlée observe les adultes – leur violence, leurs faiblesses, leurs addictions… et tente de donner corps à ses fantasmes d’évasion. Souvent seule entre ses quatre murs sales, elle recommence inlassablement une lettre à la camarade de classe dont elle est amoureuse, cherchant les mots qui ne trahiraient ni ses rêves ni sa vérité.

Une fable cruelle gonflée de poésie, de désir et de sang, où la naïveté d’une enfance impossible se cogne à la crudité sans pitié du monde.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Né en 1994 à Côte-de-Fer (Haïti), Jean D’Amérique a créé en 2019, avec le collectif Loque urbaine, le festival international Transe poétique de Port-au-Prince dont il est le directeur artistique. Poète et dramaturge, il porte haut les couleurs de la nouvelle génération d’écrivains haïtiens. Il vit entre Paris, Bruxelles et Port-au-Prince.

Auteur de deux pièces de théâtre qui ont fait l’objet de lectures publiques – Avilir les ténèbres (2018, finaliste du prix RFI Théâtre) et Cathédrale des cochons (éd. Théâtrales, 2020, prix Jean-Jacques Lerrant des Journées de Lyon, finaliste du prix RFI Théâtre), il a également publié trois recueils de poésie remarqués : Petite fleur du ghetto (Atelier Jeudi soir, 2015 ; mention spéciale du prix René Philoctète, finaliste du prix Révélation poésie de la SGDL), Nul chemin dans la peau que saignante étreinte (Cheyne éditeur, 2017 ; lauréat du prix de la Vocation de la fondation Marcel Bleustein-Blanchet, finaliste du prix Fetkann de poésie) et Atelier du silence (Cheyne éditeur, 2020).


 

Avis :

Tête Fêlée a douze ans et grandit dans la misère d’un bidonville haïtien. Sa mère Fleur d’Oranger fait commerce de son corps. Papa, qui n’est pas son vrai père, est l’un des hommes de main du caïd qui tient la ville sous sa coupe. Dans la nuit de sa vie sans avenir, l’adolescente s’est trouvé une étoile : Silence, une camarade de classe dont elle est amoureuse. Mais la naïveté de l’enfance survivra-t-elle longtemps à la cruauté du monde ?

Ce qui fait l’unicité de ce livre est d’abord le style sans pareil de son auteur, qui, mariant la crudité la plus directe à une poésie puissamment imagée, crée une langue originale, singulièrement travaillée, parfois déconcertante mais souvent d’une confondante beauté. Aussi chatoyante que brutale, elle assène ses vérités noires en les habillant de lumière, dans des tableaux d’une violence colorée qui évoquent tantôt la poésie contestataire du slam, tantôt le chant d’une tragédie éternelle.

Car les rêves et les espoirs qui gonflent encore le coeur de Tête Fêlée sont condamnés dans l’oeuf par l’irrépressible étau de la violence qui écrase un par un les habitants du bidonville. Misère rime avec loi du plus fort, et dans cette impasse du crime, organisé ou pas, que constitue ce quartier perdu, l’on est irrémédiablement seul et rattrapé par la nuit, même lorsqu’on a cru un temps en la beauté d’une étoile.

Désespéré et cruel, ce conte qui habille sa révolte de poésie est un cri d’une formidable puissance en même temps que d’une profonde dignité : une très belle voix pour le peuple haïtien, en proie à tant des maux, mais dont personne, parmi les autorités du pays, ne prend vraiment au sérieux les mouvements de contestation. (4/5)

 

 

Citations :

Dehors, le ciel ramasse ses dentelles. Les lueurs du jour accrochent silencieusement leur voile au bout d’un vent invisible. C’est la nuit qui vient nous l’apprendre.

L’enfance est une blessure dont on ne peut se laver.

Quartier, s’il en est, au cœur troué d’un dépotoir, avalanche de merde là où certains se rappellent une rivière. À moins de dix mètres du Théâtre Mare d’Eau Sale, le seul théâtre – qui n’en est pas un, à la vérité, sauf si théâtre est bordel – que l’État a mis en place, ce bassin d’immondices offrant un singulier spectacle à la moindre pluie venue, semble avoir décroché la bonne place. Tout de même, notre carte de visite. Quand on arrive sur le boulevard du Bicentenaire, on voit, sans effort, une armée de débris partant vers la mer dans une lente marche, une armée dont l’arme de combat est une puanteur à défoncer les narines. On peut la suivre, on peut la suivre pour arriver jusque chez nous. Nous avons l’habitude de partir avec elle, aller vers quelque lieu innommable, aller chaque jour vers où nous perdre. Nous marchons le long de la terrible ravine Bois-de-Chêne, pèlerins de la décadence. Nous sommes d’une ville qui marche dans ses pas fourvoyés, nous sommes d’un pays qui vogue vers ses ruines.
 
J’habite la Cité de Dieu, et ce n’est ni un film, ni un roman fantastique. Ici l’on voit les averses du dénuement sur les joues, les lignes brisées des regards, le gouffre dressé dans les yeux, les gueules qui se racontent au vide, le si lointain exil du pain, d’instruction ou de nutrition, les gosses sans soleil à l’horizon qui rampent dans l’ombre de la violence et qui deviendront des voyous pour se buter les uns les autres, bouffeurs de souffle, l’implacable putréfaction de la saison-plaie où l’on cherche un rayon de lumière, l’éternelle spirale infernale, le pays qui écrase les rêves, la jeunesse qui périt, les femmes agressées qui défilent, silencieuses, sur leurs blessures, couvant à jamais leurs mots sous le voile d’une honte générée par une société prétendument moderne.
À des jeunes gens de quartiers précaires comme Cité de Dieu, les gouvernements et les candidats au pouvoir donnent des armes et quelques rations de riz pour asseoir leurs desseins malhonnêtes déguisés en démocratie. Enrôlés pour les mêmes raisons, mais pas par les mêmes personnes, ces jeunes excellent à se battre et, au passage, choisissent dans la ville comme bon leur semble des corps à abattre, des souffles à éteindre, des âmes qu’ils envoient au Pays sans chapeau sans billet retour. Entre peur et précarité, le désespoir s’invite. Les gouvernements se succèdent, les armes continuent de chanter, il n’y a jamais de riz pour toutes les bouches, la vie ressemble de plus belle aux empires de détritus qui nous environnent, les survivants sont les mouches violentes qui parviennent à les survoler.
 
Parmi les habitants de Martissant, certains avaient cessé de l’être, étaient partis dans d’autres quartiers déposer ce qui subsistait de leur vie. D’autres, ayant forcé les choses pour mettre de côté la somme nécessaire, avaient découpé les nuages dans de grands oiseaux métalliques pour aller cueillir un mieux-être hors de l’île. Le reste constituait une pincée d’êtres vaincus par le vide et la désolation.

Les mots aiment se jeter dans le vide, l’important, alors, c’est de faire le vide et de les laisser couler.