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vendredi 3 mars 2023

[Sepulveda, Luis] Le vieux qui lisait des romans d'amour

 


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Le vieux qui lisait des romans
            d'amour

            (Un viejo que leía novelas de amor)
    

Auteur : Luis SEPULVEDA

Traduction : François MASPERO

Parution : 1992 en espagnol (Chili)
                   et en français (Métailié)

Pages : 132

 

 

 

 
 

Présentation de l'éditeur : 

Au bord de l’Amazone, un vieil homme ami des Shuars, qui lui ont appris à connaître la forêt, découvre la lecture et chasse un jaguar.

« Il ne lui faut pas vingt lignes pour qu’on tombe sous le charme de cette feinte candeur, de cette fausse légèreté, de cette innocence rusée. Ensuite, on file sans pouvoir s’arrêter jusqu’à une fin que notre plaisir juge trop rapide. » Pierre Lepape, Le Monde
« Un livre sauvage et beau, bâti comme un thriller américain. » Frédéric Taddei, Actuel

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Le jeune Antonio José Bolivar quitte ses montagnes péruviennes pour se faire colon en Amazonie, là où on lui offre une terre à déboiser. Mais le paradis promis jusque dans l’ironique toponyme de ce trou perdu dans l’immensité verte de la forêt – El Idilio – est en réalité un enfer. Après d’épuisants et douloureux déboires, il abandonne bientôt toute velléité de dompter la nature et choisit plutôt de s’y adapter en assimilant l’ancestrale expérience des Indiens Shuars.

Mi-conte, mi-récit d’aventures, le texte a tôt fait de fasciner son lecteur, au gré de dépaysantes péripéties qui nous font d’abord passer de l’assurance du gringo blanc, débarqué avec ses certitudes et ses ambitions, à son désenchantement bientôt désespéré au contact d’un environnement hostile et incontrôlable. Contrairement à ses semblables, Antonio José Bolivar accepte de plier et de changer, admiratif et curieux de la manière dont les Shuars réussissent, eux, à vivre heureux dans cet environnement dont ils ont appris à tirer le meilleur parti. Cette acclimatation s’accompagne d’un complet changement de regard. Désormais, c’est entre raillerie et désapprobation que l’on observe les nouveaux arrivants, passant du rire devant le ridicule de leurs comportements inadaptés, à la consternation face aux destructions engendrées à la longue par leur persévérance et leur nombre. Car, aussi insensée et risible soit-elle, et même si certains y laissent la vie, la cupidité finit par grignoter la forêt, détruisant aveuglément ce territoire volé à la vie sauvage et aux Shuars.

 

 

Avis :

Le jeune Antonio José Bolivar quitte ses montagnes péruviennes pour se faire colon en Amazonie, là où on lui offre une terre à déboiser. Mais le paradis promis jusque dans l’ironique toponyme de ce trou perdu dans l’immensité verte de la forêt – El Idilio – est en réalité un enfer. Après de dramatiques déboires, il abandonne bientôt toute velléité de dompter la nature et choisit plutôt de s’adapter à elle en assimilant l’ancestrale expérience des Indiens Shuars.

Mi-conte, mi-récit d’aventures, le texte fascine d’emblée son lecteur, au gré de dépaysantes péripéties qui nous font d’abord passer des rêves du gringo blanc à son désenchantement désespéré au contact d’un environnement hostile et incontrôlable. Contrairement à ses semblables, Antonio José Bolivar accepte de plier et de changer, admiratif et curieux de la manière dont les Shuars réussissent, eux, à vivre heureux dans cet environnement dont ils ont appris à tirer le meilleur parti. Cette acclimatation s’accompagne d’un complet changement de regard. Désormais, c’est entre raillerie et désapprobation que l’on observe les nouveaux arrivants, passant du rire devant le ridicule de leurs comportements inadaptés, à la consternation face aux destructions engendrées à la longue par leur persévérance et leur nombre. Car, aussi insensée et risible soit-elle, et même si certains y laissent la vie, la cupidité finit par grignoter la forêt, détruisant aveuglément ce territoire volé à la vie sauvage et aux Shuars.

Finalement, lui qui se sera efforcé sa vie durant « de mettre des limites à l’action des colons qui détruisaient la forêt pour édifier cette œuvre maîtresse de l’homme civilisé : le désert », ne pourra que mesurer tristement l’étendue des dégâts. Alors que la jungle amazonienne cède de plus en plus de terrain, menaçant les Shuars comme la fonte de la banquise les ours polaires, ne reste plus, au vieil homme qu’est devenu Antonio José Bolivar, que l’évasion vers le paradis artificiel des romans à l’eau de rose qu’il affectionne depuis qu’il a, sur le tard, appris à lire avec émerveillement.

L’humour du désespoir anime ce bref et émouvant roman, façonné par l’engagement écologique de l’écrivain, qui, ayant partagé un an le mode de vie des Indiens Shuars en Amazonie, a pu mesurer de près l’impact de la colonisation de leur territoire. Après avoir ri et tremblé, c’est le coeur serré que l’on referme cette ode magnifique à la nature et à la diversité des rapports aux mondes. Car, comment ne pas voir dans l’ultime combat perdu d’avance du valeureux jaguar de cette histoire, la lutte désespérée, et souvent réprimée dans la violence, des peuples d’Amazonie pour la reconnaissance de leurs droits ? Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :  

À voir couler le Nangaritza, on pouvait penser que le temps avait oublié ces confins de l’Amazonie, mais les oiseaux savaient que, venues de l’occident, des langues puissantes progressaient en fouillant le corps de la forêt.    
D’énormes machines ouvraient des routes et les Shuars durent se faire plus mobiles. Désormais, ils ne demeuraient plus trois ans de suite sur le même lieu avant de se déplacer pour permettre à la nature de se reformer. À chaque changement de saison, ils démontaient leurs cabanes et reprenaient les ossements de leurs morts pour s’éloigner des étrangers qui s’installaient sur les rives du Nangaritza.   
Les colons, attirés par de nouvelles promesses d’élevage et de déboisement, se faisaient plus nombreux. Ils apportaient aussi l’alcool dépourvu de tout rituel et, par là, la dégénérescence des plus faibles. Et, surtout, se développait la peste des chercheurs d’or, individus sans scrupules, venus de tous les horizons sans autre but que celui d’un enrichissement rapide.
 

Il savait lire. Ce fut la découverte la plus importante de sa vie. Il savait lire. Il possédait l’antidote contre le redoutable venin de la vieillesse.
 

Il passa toute la saison des pluies à ruminer sa triste condition de lecteur sans livre, se sentant pour la première fois de sa vie assiégé par la bête nommée solitude. Une bête rusée. Guettant le moindre moment d’inattention pour s’approprier sa voix et le condamner à d’interminables conférences sans auditoire.
 

En parcourant les textes de géométrie, il se demandait si cela valait vraiment la peine de savoir lire, et il ne conserva de ces livres qu’une seule longue phrase qu’il sortait dans les moments de mauvaise humeur : « Dans un triangle rectangle, l’hypoténuse est le côté opposé à l’angle droit. » Phrase qui, par la suite, devait produire un effet de stupeur chez les habitants d’El Idilio, qui la recevaient comme une charade absurde ou une franche obscénité.
 

Vous savez comment font les Shuars quand ils entrent sur le territoire des singes ? D’abord ils ôtent toutes leur parures, ils ne portent rien qui peut attirer leur curiosité, et ils noircissent leurs machettes avec de la suie de palme brûlée. Vous vous rendez compte : avec leurs appareils photo, leurs montres, leurs chaînes en argent, leurs boucles de ceinture, leurs couteaux, les gringos ont tout fait pour provoquer la curiosité des singes. Je connais la région et je connais leur comportement. Je peux vous dire que si vous oubliez un détail, si vous avez sur vous la moindre chose qui attire la curiosité d’un ouistiti et s’il descend de son arbre pour vous le prendre, vous avez intérêt à le laisser faire. Si vous résistez, le ouistiti se met à hurler et en quelques secondes des centaines, des milliers de petits démons poilus et furieux vous dégringolent du ciel.
 
 
Ils eurent bientôt laissé la dernière habitation d’El Idilio et pénétrèrent dans la forêt. Il y pleuvait moins, mais l’eau tombait en lourdes rigoles. La pluie était arrêtée par le toit végétal. Elle s’accumulait sur les feuilles et, quand les branches finissaient par céder sous son poids, l’eau se précipitait, chargée de toutes sortes de senteurs.


Un soir de chasse, il avait senti son corps tellement acide et puant à force de sueur qu’en arrivant au bord d’un arroyo il avait voulu piquer une tête. Par chance un Shuar l’avait vu à temps et lui avait lancé un cri d’avertissement.   
— Ne fais pas ça. C’est dangereux.   
— Les piranhas ?   
Non, lui avait expliqué le Shuar : les piranhas vivent en eau calme et profonde, jamais dans les courants rapides. Ce sont des poissons lents et ils ne deviennent vifs que sous l’effet de la faim ou de l’odeur du sang. De fait, il n’avait jamais eu de problème avec les piranhas. Les Shuars lui avaient appris qu’il suffisait de s’enduire le corps de sève d’hévéa pour les tenir à distance. La sève d’hévéa pique, brûle comme si elle allait arracher la peau, mais la démangeaison s’en va dès que l’on est au contact de l’eau fraîche, et les piranhas s’enfuient quand ils sentent l’odeur.   
— Pire que les piranhas, avait dit le Shuar, en désignant un point à la surface de l’arroyo. Il avait vu une tache sombre de plus d’un mètre de long qui glissait rapidement.   
— Qu’est-ce que c’est ?   
— Bagre guacayamo.   
Un silure-perroquet. Un poisson énorme. Par la suite, il avait péché des spécimens qui atteignaient deux mètres et dépassaient soixante-dix kilos, et il avait aussi appris que cet animal n’est pas méchant, mais mortellement affectueux. Quand il voit un être humain dans l’eau, il s’approche pour jouer avec lui et ses coups de queue sont capables de lui briser la colonne vertébrale.


Si ça peut vous être utile, Excellence, quand on bivouaque dans la forêt, il faut se mettre près d’un tronc brûlé ou pétrifié. Les chauves-souris qui y nichent sont le meilleur signal d’alarme. En s’envolant dans la direction opposée au bruit, ces bestioles nous auraient montré d’où il venait. Mais vous leur avez fait peur avec votre lampe et vos cris, alors elles se sont envolées en nous chiant dessus. Elles sont très sensibles, comme tous les rongeurs, et, au moindre signe de danger, elles lâchent tout ce qu’elles ont dans le ventre pour s’alléger. Allez, frottez-vous bien le crâne, si vous ne voulez pas être bouffé par les moustiques.


Un peu avant midi la pluie s’arrêta et cela l’alarma. Il fallait que la pluie continue, sinon l’évaporation commencerait et la forêt disparaîtrait dans un brouillard épais qui l’empêcherait de respirer et d’y voir à plus d’un pas.


 

mardi 10 janvier 2023

[Niel, Colin] Darwyne

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Darwyne

Auteur : Colin NIEL

Parution : 2022 (Rouergue)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Darwyne Massily, un garçon de dix ans, légèrement handicapé, vit à Bois Sec, un bidonville gagné sur la jungle infinie. Et le centre de sa vie, c’est sa mère Yolanda, une femme qui ne ressemble à nulle autre, bien plus belle, bien plus forte, bien plus courageuse. Mais c’est compter sans les beaux-pères qui viennent régulièrement s’installer dans le petit carbet en lisière de forêt. Justement un nouvel homme entre dans la vie de sa mère : Jhonson, un vrai géant celui-là. Et au même moment surgit Mathurine, une employée de la protection de l’enfance. On lui a confié un signalement concernant le garçon. Une première évaluation sociale a été conduite quelques mois auparavant par une collègue qui a alors quitté précipitamment la région.
Dans ce roman où se déploie magistralement sa plume expressive, Colin Niel nous emporte vers l’Amazonie, territoire d’une puissance fantasmagorique qui n’a livré qu’une part infime de ses mystères. Darwyne, l’enfant contrefait prêt à tout pour que sa mère l’aime, s’y est trouvé un refuge contre le peuple des hommes. Ceux qui le voudraient à leur image.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Colin Niel est l’une des grandes voix de la littérature d’aujourd’hui. Il a reçu de très nombreux prix littéraires et toute son œuvre est publiée aux Éditions du Rouergue. Sa série guyanaise multiprimée : Les Hamacs de carton (2012, prix Ancres noires 2014), Ce qui reste en forêt (2013, prix des lecteurs de l’Armitière 2014, prix Sang pour Sang Polar 2014), Obia (2015, prix des lecteurs Quais du polar/20 Minutes 2016, prix Polar Michel Lebrun 2016) et Sur le ciel effondré (2018) met en scène le personnage d’André Anato, un gendarme noir-marron à la recherche de ses origines. En 2017 il publie Seules les bêtes, pour lequel il reçoit notamment le prix Landerneau Polar ainsi que le prix Polar en Séries. Ce roman est adapté au cinéma par Dominik Moll. En 2019, en collaboration avec le photographe Karl Joseph, paraît un album : La Guyane du capitaine Anato. En 2020 paraît Entre fauves, lauréat du prix Libraires en Seine 2021, du prix Libr'à nous 2021, du prix du Livre pyrénéen 2021 et du prix Livres à vous 2021. En 2022 paraît son nouveau roman, Darwyne.

 

Avis :

Darwyne Massily, dix ans, est né avec une malformation des pieds. Il vit avec sa mère Yolanda dans un bidonville relégué entre deux mondes, d’un côté la ville qui le repousse sur ses hauteurs, de l’autre, la forêt amazonienne de Guyane dont il faut sans cesse refouler la pression expansionniste. Yolanda semble une mère exemplaire, digne et courageuse, et l’enfant lui voue une véritable adoration, troublée de loin en loin par une succession de beaux-pères qui ne s’éternisent jamais longtemps avant de disparaître sans préavis. Un jour, l’aide sociale à l’enfance est alertée anonymement sur la situation de Darwyne...

Frêle silhouette contrefaite et boitillante se tenant toujours à l’écart, le taciturne et sauvage Darwyne ne présente aucun signe visible de maltraitance, et, même si sa mère en parle étrangement « comme [d’]un animal » à « redresser », Mathurine, l’éducatrice des services de protection de l’enfance, devrait en toute raison classer sans suite son dossier. Elle ne peut cependant s’y résoudre et, décidant d’apprivoiser l’enfant, elle entreprend de l’approcher au travers de leur passion commune : cette jungle amazonienne que leurs semblables combattent comme un ennemi monstrueux, menaçant et grouillant, toujours prêt à reprendre ses droits, mais que tous deux aiment explorer, fascinés par ce monde vivant d’une richesse infinie.

Peu à peu, au contact de cette forêt bruissante et enveloppante, qui, tel un organisme vivant, vibre et respire, s’incruste dans le moindre interstice pour mieux repousser à peine défrichée, et, selon le regard, se pare d’une merveilleuse fantasmagorie ou prend les allures d’une hydre dévoreuse, se précise, en même temps que se craquellent les masques des personnages et que se révèle leur vraie nature, un antagonisme fondamental, socle du roman. Tandis que l’on découvre la cruauté cachée sous les dehors bien lisses de la mère et que Darwyne apparaît transfiguré, épanoui et à son aise dans une jungle-refuge où, loin du mépris normatif des hommes, il a su développer d’incomparables talents, le combat entre les misérables habitants du bidonville et la luxuriante forêt appuyée par les éléments déchaînés se fait le symbole de l’opposition entre civilisation et sauvagerie, hommes et nature, la barbarie n’étant pas forcément là où l’on l’attendait le plus.

Habité par cette forêt amazonienne quasiment élevé au rang de personnage fantastique, Darwyne est un roman déconcertant et fascinant, et surtout, un magnifique appel à la réconciliation de l’homme avec son environnement. A tenter avec autant de présomptueuse inconséquence de domestiquer la planète, l’on en oublie la miraculeuse beauté de ses mystères et le bonheur de vivre en harmonie avec le monde. (4/5)

 

 

Citations : 

À son avis, les beaux-pères, ce sont toujours de mauvaises personnes : il y en a des plus grands que d’autres, des plus forts, des plus calmes, des qui rigolent, des qui crient, des qui jouent les gentils pour l’amadouer ou se faire mousser devant la mère, mais au fond ils sont tous pareils. Avec le temps et les souvenirs qui s’accumulent, Darwyne a appris à ne plus se faire d’illusion à ce sujet : il sait comment les choses commencent, et comment elles finissent. Toujours de la même manière, et plutôt mal, il lui semble. C’est un cycle qui se répète, en fait, il n’y a que le numéro qui change.
Alors avec le nouveau, le numéro huit, ce sera la même chose.             
Darwyne en est certain.


Quand la paroisse se répand devant la façade blanche, que s’engagent les palabres sur le bitume défoncé, rumeurs d’expulsions prochaines par les forces de l’ordre, tenues de consultations médicales gratuites par une association, Darwyne et sa mère ne s’attardent jamais. Elle n’aime pas les cancans, c’est ça l’explication. Mais Darwyne, il croit que ça a un peu à voir avec lui, avec l’allure qu’il a dans sa tenue trempée de sueur, le genre de tenue qui va très bien aux autres enfants mais à lui beaucoup moins.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

mercredi 13 janvier 2021

[Bouysse, Franck] H. (trilogie)

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : H. (trilogie)

Auteur : Franck BOUYSSE

Parution : Chaque tome en 2008, 2010, 2012
                  Intégrale en 2020

Editeur : Le Livre de Poche

Pages : 486

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Qui est H. ? D’où vient-il ? Comment a-t-il surgi dans ma vie déjà bien entamée ? Ce qui ne m’avait jamais effleuré jusqu’alors commence à m’obséder. »
Ainsi débute le journal de John W., embarqué avec l’énigmatique H. dans une expédition sur les traces de l’explorateur Sir John Lucas parti vers l’île de Pâques. Un périple tumultueux comme le seront les errements de Walter Croft, un médecin aliéniste de l’asile de Bedlam et de son étrange patient Jonas… Des bas-fonds de l’East End où rode l’ombre de Jack l’Eventreur aux confins de l’Atlantique et de la forêt amazonienne, Franck Bouysse propose ici un véritable voyage initiatique ciselé comme une intrigue policière.

Paru initialement en trois volumes indépendants, H. est aussi un magnifique hommage aux univers de J. Verne, R. L. Stevenson, C. Doyle ou encore H. Melville.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Franck Bouysse est né en 1965 et partage sa vie entre Limoges et sa Corrèze natale. Grossir le ciel a rencontré un succès critique et public et a obtenu le Prix Polar SNCF en 2017 ainsi que le prix Sud Ouest / Lire en poche, le prix polar Michel-Lebrun, le prix Calibre 47 et le prix Polars Pourpres. Franck Bouysse est également l’auteur aux éditions de La Manufacture de Livres de Plateau, prix des lecteurs de la foire du livre de Brive, Glaise, et de Né d’aucune femme, prix Psychologies magazine.

 

 

Avis :

Qui est H. ? Quand s’ouvre en 1907 le premier épisode de cette trilogie, il apparaît comme le grand et brillant ami du narrateur britannique John W., qui se réjouit de le retrouver après une longue séparation et de se voir inviter à nouveau à l’accompagner dans une expédition à travers le monde. Un voyage bien mystérieux, dont John ne connaît ni la destination, ni l’objectif, mais pour lequel il est chargé d’armer un voilier et de recruter un équipage…

H. et W. comme Holmes et Watson : impossible de ne pas penser au célèbre duo lorsque l’histoire commence dans un Londres brumeux où John W. se prépare à accompagner H., cet homme apparemment admirable qui l’impressionne tant, dans une énigmatique mission. Celle-ci ne tarde pas à prendre les allures d’une chasse au trésor, transformant la narration en un récit d’aventure aux multiples périls, qui nous emmène, au travers d’une mer capricieuse et dangereuse, sur une mystérieuse île qui n’a pas toujours été déserte, puis en remontant les eaux boueuses d’un fleuve aux vapeurs mortifères, au coeur de l’étouffante forêt amazonienne. Devenu fantastique, le roman se met à naviguer entre mystères et mythes célèbres pour évoquer civilisations disparues, croyances religieuses et finalité de l’humanité, dans une apothéose où menace l’apocalypse. C’est ni plus ni moins à une ardente plaidoirie en faveur de l’espèce humaine, avec tous ses travers, ses dualités et son orgueil, mais aussi avec son émouvante capacité d’amour et d'émotion, ainsi que sa fascinante force créative et artistique, qu’aboutit cet étonnant mélange des genres.

Hommage à la littérature populaire du 19e siècle, sorte de pastiche des romans-feuilletons de l’époque où l’auteur entremêle roman policier, récit d’aventure et histoire fantastique, H. s’avère un ouvrage profondément original. Figurant parmi les premières publications de l’auteur, il révèle un talent protéiforme et une écriture déjà hypnotique. On y voit s’affirmer au fil des trois tomes la beauté d’un style qui fait, de la lecture de chaque roman de Franck Bouysse, une incomparable délectation. (4/5)

 

Citations :

Le soleil était dégrafé de l’horizon et le vent tournoyait dans la baie comme un esprit entre deux mondes.


J’ai tenté de dire que tous les hommes ne sont pas mauvais, qu’ils ne devraient pas tous payer pour la folie de quelques-uns. J’ai encore voulu parler du sacré et du beau, mais ils n’ont rien trouvé de beau et de sacré dans ce que j’avançais. Je leur ai lu des mots écrits, montré ce qui pouvait jaillir des mains d’un homme ou d’une femme, expliqué les liens qui peuvent unir deux êtres, des liens si puissants qu’ils ne font qu’un, des liens que nul ne peut défaire, des liens que nous ne connaîtrons jamais. Que nous ne comprendrons jamais.
Sygm n’a rien voulu entendre. Il a parlé du désir des hommes d’être plus que des hommes, affirmant que cette perversion n’a pas de fin, puisque pas d’assouvissement. Il m’a rétorqué que la beauté est la forme extrême de leur nature narcissique, que les statues et les monuments érigés ne sont conçus que pour leur propre gloire, que les liens qui unissent les êtres humains ne sont pas sains et qu’ils finissent tôt ou tard par les détruire, parce qu’ils n’y croient pas eux-mêmes durablement. C’est leur insatisfaction qui mène le monde (…).


Après le décès de son époux, étant très croyante et pour ne pas en vouloir à un Dieu de bonté, elle avait trouvé plus naturel de rendre coupable la terre entière de son malheur. La seule solution acceptable à ses yeux. La seule manière de poursuivre sa vie, engoncée dans des robes noires, qu’elle arborait pour bien montrer à ce monde qu’elle détestait tant qu’elle n’en avait pas fini avec un deuil commencé depuis quinze années, depuis que son mari avait été emporté par une angine de poitrine et qu’elle ne trouvait plus d’excuses au bonheur des autres. Sa vie n’était pas une vallée de larmes, mais une vallée aride.


Si l’on doit aimer un seul homme, on doit les aimer tous, au travers de cette nature qui les accable. Parce que être est un combat, une douleur profonde qu’ils défient en se voulant ailleurs et autrement. Devenir un autre, qui lui-même voudrait être un autre.


Il s’assit sur un ponton dévasté, surplombant un calme boueux, à la surface duquel remontaient des bulles d’air. Des alevins en bancs embrassaient la surface de leurs bouches gobeuses. Un oiseau pêcheur s’envola d’une brassée de roseaux, plongea et, de ses ailes tendues, prenant appui sur la rivière, en ressortit, traînant un temps une gerbe liquide, son bec éclairé par un ventre laiteux et frétillant.
 
 
Durant le trajet, Mary jette de fréquents regards par la vitre. Une manière de ne pas perdre le contact avec la réalité, ce que le roulis de l’attelage l’inciterait à faire. La ville est constituée de reliefs renouvelés, apparaissant, puis disparaissant derrière un mur de pluie. Des silhouettes aussi défilent en ne donnant pas pour autant vie au décor, de même qu’un personnage peint n’a jamais animé un tableau. C’est ce qu’elle ressent, cette exclusion du monde extérieur, puisqu’elle ne fait pas partie du tableau et qu’elle n’est pas non plus le peintre. Alors, qui est-elle vraiment ? Quel est le sens de sa vie ? Est-il si différent de ce qu’elle voit au-dehors ?


Les mots les plus grands sont ceux qui recèlent des expériences, pas des notions abstraites. Regarder est une notion, voir une expérience, exister est une notion, vivre une expérience.


Je me suis laissé envahir par ce monde, devenu sensible à sa beauté, plus qu’à sa noirceur. L’or n’est rien, s’il n’est transformé en bijoux, devenant toujours plus beaux grâce à la multitude des regards portés.
L’éternité est dans ces regards. La véritable éternité.


La nuit commence à se diluer dans la lumière naissante. Après tout ce temps passé sur cette terre, il m’est impossible de préférer le jour à la nuit. Au final, peut-être sont-ce les transitions qui m’émeuvent le plus. Le crépuscule est la superposition de la nuit sur le jour et l’aube, celle du jour sur la nuit. La sinueuse transcendance de l’un par rapport à l’autre est un doux mensonge dans lequel s’éteignent ou naissent les chants d’oiseaux surpris par un miracle sans cesse renouvelé. Regarder s’éteindre et s’illuminer ce monde recèle une beauté qui devrait à elle seule avoir raison de la suffisance de nos pensées.


J’ai vu tant de peuples différents, vivant nus ou vêtus, au fin fond de forêts ou au cœur des villes, de différentes couleurs de peaux, tant d’humains, qui au final avaient le même but, qu’ils cultivent, fabriquent, créent, s’accouplent, ou parlent : transmettre. Modestement ou avec vanité, les hommes ne pensent qu’à transmettre leur propre humanité, et à la transcender, en érigeant des monuments ou en fabriquant des objets. Leur manière d’arrêter le temps. La seule.


Dans sa bibliothèque, Balzac voisine avec Dickens, Molière avec Keats, Dumas avec Stevenson. Ses lectures font toute la différence entre le dénuement et une richesse permanente, nourrie des mots qui affûtent son esprit et tirent son âme vigilante vers une ultime vérité qu’il ne redoute pas. Il lit chaque matin. Ce bonheur lui suffit.

 

 

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