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mercredi 25 février 2026

Critique de "Les fantômes de Rome" de Joseph O'Connor | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les fantômes de Rome " de Joseph O'Connor


J'ai aimé

 

Titre : Les fantômes de Rome
            (The Ghosts of Rome)

Auteur : Joseph O'CONNOR

Traduction : Carine CHICHEREAU

Parution :  en anglais (Irlande) en 2025,
                   en français en
2026 (Rivages)

Pages : 464

Accès au livre : ISBN 9782743669171  
                           en librairie

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Février 1944. Les forces allemandes occupent Rome depuis six mois. Les combattants alliés ont débarqué à Anzio mais peinent à progresser. La Résistance s’organise autour de la filière d’évasion mise en place en plein coeur du Vatican par Hugh O’Flaherty et ses comparses. En première ligne : la Contessa Giovanna Landini, libre et intrépide, offrant un souffle féminin, flamboyant et plein d’humour à cette aventure haletante, où chaque ruelle cache un piège… et chaque choix peut coûter la vie.
Excellente suite de Dans la maison de mon père, nommé au Walter Scott Prize et au prix Historia, "Les Fantômes de Rome" confirme l'immense talent de conteur du maître du roman historique, Joseph O'Connor.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Dublin en 1963, Joseph O'Connor est d’abord journaliste et homme de radio. Il écrit aussi pour la scène et pour des productions musicales, et s’impose avec son premier livre, un recueil de nouvelles publié en France sous le titre Les Bons Chrétiens (2010). Il est l’auteur de romans parmi lesquels Redemption Falls (2007), Muse (2011), Maintenant ou jamais (2016) et Le Bal des ombres (2020). Avec Roddy Doyle ou Colm Tóibín, il est considéré comme l’un des écrivains irlandais les plus importants de sa génération. Traduite dans le monde entier, son œuvre lui a valu de nombreux prix dont le Irish PEN Award en 2012. 

 

 

Avis :

Ce deuxième volume de la trilogie que Joseph O’Connor consacre à la capitale italienne durant l’Occupation s’inscrit dans la continuité directe de Dans la maison de mon père, situé en 1943, dont il reprend le cadre historique, les réseaux clandestins et plusieurs figures clés. Très librement inspiré de faits et de personnalités réels, le roman accélère le tempo : dans la Rome de 1944, quadrillée par les rafles, les trahisons et les opérations secrètes, le moindre déplacement comporte sa prise de risque. Le récit gagne ainsi en intensité dramatique et confirme l’ambition de Joseph O’Connor de faire de cette trilogie un véritable thriller historique.

Comme dans le premier tome, l’intrigue se construit à partir des récits, enregistrés ou consignés vingt ans après la guerre, des membres du réseau clandestin appelé le Chœur ainsi que de plusieurs personnes qu’ils ont aidées à échapper aux rafles. Ces voix croisées dévoilent le fonctionnement interne du groupe et la manière dont ses opérations s’appuyaient sur la neutralité du Vatican, devenu en 1944 un point de convergence crucial pour les fugitifs. De ces témoignages émerge une nouvelle figure : la Contessa Giovanna Landini, dont l’implication dans les actions du Chœur révèle à son tour les risques extrêmes encourus par ceux qui tentaient de maintenir des filières de survie au cœur d’une Rome occupée.

Si la solidité du fond historique et la restitution très évocatrice de Rome – notamment de ses strates souterraines, héritées de siècles d’occupation et de reconstructions – donnent au roman une profondeur indéniable, elles servent toutefois de cadre à un récit dont le véritable moteur demeure la tension romanesque. Menée tambour battant en une succession de péripéties toujours plus haletantes, la narration verse parfois dans une forme d’exagération qui compromet la crédibilité de certaines scènes. Ce n’est pas tant le personnage du chef de la Gestapo, Paul Hauptmann, qui apparaît caricatural, que les situations outrées dans lesquelles l’auteur le place : elles frôlent par moments le burlesque et désamorcent la gravité de la situation historique. Cette tendance à surjouer le suspense, déjà perceptible dans le premier tome, s’accentue ici et donne l’impression que la mécanique du thriller prend le pas sur la complexité morale et humaine que le sujet appelle. 

Reste à savoir si cette propension à l’outrance relève d’un simple dérapage du récit ou d’un choix esthétique pleinement assumé. Certaines scènes semblent en effet jouer d’un léger décalage, comme si l’auteur introduisait une pointe d’ironie dans un univers pourtant dominé par la peur et la clandestinité. Mais ce possible humour, s’il existe, demeure ambigu : jamais clairement affiché, il se heurte à la gravité du contexte et produit un trouble plus qu’un véritable effet de style. Le roman oscille ainsi entre la volonté de restituer la complexité d’une période tragique et le désir d’en accentuer les ressorts dramatiques, au risque de brouiller la cohérence de l’ensemble. Cette tension interne, qui semble ouvrir la voie à une forme de facilité narrative privilégiant le spectaculaire au détriment des zones d’ombre et des dilemmes moraux que le sujet porte en lui, éclaire en creux la manière dont Joseph O’Connor conçoit sa trilogie : un récit historique revendiquant sa dimension romanesque, quitte à s’aventurer aux limites du vraisemblable. (3,5/5)

 

 

Citations :

Voilà pourquoi on chante. (…) C’est le corps qui console l’esprit, pas l’inverse. L’esprit n’est qu’un vassal du corps.

Si jamais vous avez des problèmes ? Restez là où vous êtes. Parce que le diable a toujours pire en réserve, mon vieux. Le diable a toujours pire dans sa manche. Et il attend que vous mordiez à l’hameçon. Il est patient et rusé. 

(…) elle n’avait pas encore compris que c’est grâce à la lâcheté que l’humanité est encore là. Les dodos étaient sûrement des animaux très courageux.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 

dimanche 15 février 2026

Critique de "La traversée des temps 5 - Les Deux Royaumes" d'Eric-Emmanuel Schmitt | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman Les Deux Royaumes de Eric-Emmanuel Schmitt

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La traversée des temps 5 -
           Les Deux Royaumes

Auteur : Eric-Emmanuel SCHMITT

Parution : 2025 (Albin Michel)

Pages : 544

Accès au livre : ISBN 9782226467461  
                           en librairie

 

 

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

La cueillette du gui, un élixir de jouvence cent pour cent gaulois, une assemblée de druides à l’ombre des grands chênes… Le fabuleux monde celtique n’en finit pas d’émerveiller Noam lorsqu’il débarque en Gaule. Mais bientôt l’irruption d’envahisseurs d’un genre nouveau, les Romains, vient bouleverser l’équilibre des forces.

Du célèbre Spartacus, figure de révolte et d’espérance qui défie la République romaine, à l’empereur Auguste et son épouse Livie, nouveaux maîtres de Rome au prix de morts suspectes et de crimes irrésolus, Noam assiste, perplexe, à l’apparition d’une concentration de pouvoir sans limites.

Très loin de là, à Jérusalem, un certain Jésus tient un tout autre discours que celui de Rome. Prônant l’égalité entre tous les hommes, sa parole ouvre un horizon radicalement neuf et suscite un espoir infini. Deux « royaumes » se dessinent : l’un terrestre et hégémonique, l’autre céleste et accessible à tous. Entre ces deux conceptions du monde, Noam devra-t-il choisir ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dramaturge, romancier, nouvelliste, essayiste, cinéaste, traduit en 45 langues et joué dans plus de 50 pays, Éric-Emmanuel Schmitt est l’un des auteurs les plus lus et les plus représentés dans le monde. Le Cycle de l’invisible s’est vendu à plus de 10 millions d’exemplaires dans le monde. Il a été élu en janvier 2016 à l’unanimité par ses pairs comme membre de l’Académie Goncourt.

 

Avis :

Avec La Traversée des temps, Éric‑Emmanuel Schmitt s’est lancé dans une entreprise ambitieuse : revisiter en huit tomes l’histoire de l’humanité à travers le regard d’un narrateur immortel, Noam, témoin des grandes ruptures qui façonnent les civilisations. Saga mêlant aventure, fresque historique et réflexion philosophique, elle cherche à rendre sensibles les émotions, les croyances et les contradictions des époques traversées. L'auteur y poursuit une démarche humaniste : suivre l’homme au fil des siècles, éclairer la permanence de ses aspirations comme de ses erreurs, et interroger ce que notre passé dit encore de nous.

Ce cinquième volume ramène Noam en Gaule, à la veille de la conquête romaine, dans un monde celtique traversé de rivalités politiques, d’alliances fragiles et de tensions face à l’avancée méthodique de Rome. Immergé dans cette société foisonnante, il observe de l’intérieur un moment charnière où deux univers – le celtique et le romain – se heurtent et redessinent le destin du continent. Mais le monde romain qu’il traverse n’est pas moins tourmenté : la révolte de Spartacus, spectaculaire mais limitée dans ses ambitions, contraste avec l’irruption du christianisme naissant, dont l’affirmation de l’égale dignité de tous sape les fondements mêmes de l’ordre romain. Eric-Emmanuel Schmitt montre ainsi combien cette idée encore marginale contient de subversion profonde, capable de fissurer un empire persuadé de sa solidité. 

Gaule pré-romaine, débuts de l’Empire, premières communautés chrétiennes : chaque univers est restitué avec une précision sensible, jamais pesante, qui donne au lecteur l’impression de traverser réellement les siècles. L’auteur conjugue rigueur documentaire et souffle romanesque, offrant une fresque d’une grande vitalité. La circulation entre ces époques très contrastées se fait avec une remarquable fluidité : le regard de Noam sert de fil conducteur et assure l’unité d’un récit qui embrasse de vastes pans de l’histoire sans jamais se disperser.

Comme dans les précédents tomes, le texte est enrichi de nombreuses notes de bas de page, devenues l’une des signatures de La Traversée des temps. Elles apportent des éclairages historiques, des anecdotes ou des précisions culturelles qui complètent le récit sans l’alourdir. Toujours accessibles et souvent teintées d’humour, elles offrent un second niveau de lecture et permettent de glisser des commentaires plus contemporains, mettant en regard les comportements humains d’hier et d’aujourd’hui. 

L’ensemble compose une réflexion stimulante sur la transformation des sociétés : Eric-Emmanuel Schmitt montre comment les civilisations se construisent, se heurtent, s’effritent et se réinventent, et comment les idées – politiques, spirituelles ou culturelles – peuvent bouleverser des mondes en apparence immuables. Les Deux Royaumes s’impose ainsi comme un volume à la fois vivant, instructif et traversé par une réflexion sur les forces qui façonnent l’histoire humaine.

En refermant Les Deux Royaumes, on mesure combien Éric‑Emmanuel Schmitt maîtrise l’équilibre singulier qui fait la force de sa saga : unir la rigueur de l’historien, l’élan du romancier et la curiosité du philosophe. Ce cinquième tome confirme la solidité de La Traversée des temps, capable de faire revivre des mondes lointains tout en éclairant les nôtres. À la fois ample et accessible, érudit et vivant, il poursuit avec conviction cette exploration des continuités et des ruptures qui jalonnent l’aventure humaine. Une étape marquante d’un projet littéraire qui, tome après tome, gagne en profondeur et en ampleur. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

On ne commande pas en cédant aux désirs de ceux que l’on dirige.


La citoyenneté romaine n’avait cure du sang, de la couleur ou du dialecte. Elle accordait un statut juridique basé sur l’origo, une notion complexe qui autorisait tout citoyen à revendiquer un ancrage – une origine légale – indépendamment de son lieu de résidence. Cela faisait du Romain un être à la fois enraciné et mobile. Il pouvait habiter à Rome et appartenir à une bourgade d’Afrique, ou avoir vu le jour en Gaule et arborer un nom romain. L’important n’était pas l’endroit où il naissait, plutôt dans quel récit il consentait à s’inscrire. C’était un trait de génie politique : implanter l’homme non dans une essence, mais dans une fiction.


Rome regorgeait de mythes de fondation, les légendes se contredisaient, les versions pullulaient. Romulus, descendant de Iule, fils d’Énée. Romos, fils d’Ulysse et de Circé. Point commun ? Tous les fondateurs étaient des étrangers. Et ceux qui les suivirent ? Des bergers, des esclaves en fuite, des criminels en exil : voilà les ancêtres du Sénat ! Rome, c’était la lie de l’univers transformée en or. Si notre époque connaît le « rêve américain », l’Antiquité connut le « rêve romain ».


Dans son Livre des origines, Caton l’Ancien affirmait que les Latins descendaient d’un mélange de Grecs archaïques et de Troyens émigrés après la guerre. La cité romaine se présentait donc comme une construction faite d’importations dont la somme constituait l’identité. Tout se brassait, rien ne choquait. Une pratique étrangère ? Elle devenait rite. Un dieu venu d’Orient ? Il obtenait son temple. Une langue ennemie ? Elle était traduite, enseignée. Rome ne vomissait pas : elle accueillait. (…)
La citoyenneté romaine offre un contre-exemple précieux aux modèles contemporains d’identité nationale, souvent étroits, suspicieux, obnubilés par les frontières et par l’origine. Rome a montré qu’une société peut croître sans racine unique, prospérer sans mythologie purificatrice, durer sans l’obsession du même.


On vit plus facilement dans la résignation que dans l’attente d’un miracle, l’optimisme réclame du courage, il mobilise des forces que l’on n’a peut-être plus, réveille des désirs que l’on a appris à celer, et rend intolérable ce que l’on tolérait encore. La perte de toute espérance expliquait la passivité qui caractérisait tant d’esclaves. 


Une énigme pose un problème qui trouve une résolution. Un mystère énonce un problème qui demeure privé de réponse. 
 – Quel intérêt ? répliquai-je, un brin agacé. Mieux vaut une énigme qu’un mystère. 
 – Pas du tout. L’énigme clôt ta réflexion, le mystère l’ouvre.
 Les iris de Noura étaient traversés d’une ferveur qui me déconcertait.
 – Le mystère te pousse à la méditation. Il t’offre une liberté qu’aucun éclaircissement définitif ne viendra entraver. En même temps, il t’apprend l’humilité : tu ne comprendras jamais tout, parce que la vie te dépasse. La vie… ou Dieu.


Je voulais juste dire qu’avec Jésus, vous ne vous seriez pas contentés d’une révolte : vous auriez provoqué une révolution. Archimède affirmait : « Donnez-moi un point d’appui, et je soulèverai la Terre. » Ce point d’appui, c’est l’idée que Jésus a promue, celle de l’égalité. Selon lui, il n’y a plus ni Juif, ni Grec, ni Romain, ni esclave, ni maître, ni même de distinction entre l’homme et la femme. Face à Dieu, toutes les différences s’effacent. Il rejette toute idée d’infériorité naturelle, plus encore d’inégalités sociales inscrites dans le droit.   
Elle marqua une pause avant d’ajouter, incisive :  
– Vous avez combattu courageusement, toi, Spartacus, Crixos, vos compagnons, mais vous n’avez pas pensé. Vous vous êtes battus pour fuir votre condition, non pour en finir avec l’esclavage. Vous aspiriez à la liberté, oui, mais seulement à la vôtre. Aucun d’entre vous ne songeait à repenser le monde, à abolir le principe de la servitude, à réformer les lois. Cette déficience a affaibli votre lutte et l’a rendue confuse, sans lendemain. Jésus, lui, soutenait que chaque être humain en vaut un autre. 
 
 
Il faut bien que je l’admette, malgré mon goût de la raison et mon attachement aux philosophes des Lumières : les droits de l’homme ne sont pas nés un matin dans l’esprit d’un intellectuel coiffé d’une perruque poudrée. Si l’on remonte le fil, on finit par croiser, au détour de l’Histoire, un Galiléen sans biens, sans titres, sans épée, qui s’est mis à parler aux faibles comme s’ils étaient rois, aux puissants comme s’ils étaient poussière. Qu’a donc fait ce Jésus, sinon abolir les privilèges, retirer la dignité du piédestal où l’orgueil la tenait perchée, pour l’offrir à tous ? Il a dit que le mendiant vaut autant que le riche, que le Samaritain – l’étranger méprisé – est mon frère, que le royaume de Dieu appartient aux enfants, ceux que l’on ne consulte jamais. N’est-ce pas là, sous une forme religieuse, une assertion terriblement subversive ? Ce n’est pas encore la Déclaration des droits de l’homme, certes, mais tout est déjà là, prophétique et dérangeant. Si nos Constitutions modernes ont troqué le ciel contre la république, l’égalité a planté ses racines dans le sable brûlant de la Judée.   
Le christianisme consista en une révolte de la tendresse contre l’ordre établi. Il n’a pas proclamé des droits, il a soutenu que chaque vie comptait, même invisible ou minuscule.
Dans la philosophie grecque, les individus naissent inégaux : la hiérarchie entre citoyens, esclaves, femmes, barbares est perçue comme naturelle. Le stoïcisme affirma, lui, une égalité naturelle et morale, dépourvue cependant d’implications politiques. Le véritable tournant vint du christianisme, qui posa un principe inédit : l’homme est créé à l’image de Dieu. Dès lors, chaque être possède une valeur non relative à son statut, à sa naissance ou à sa force en ce monde. 
Ce déplacement a d’immenses répercussions : la respectabilité ne découle plus d’un rôle social, mais d’une qualité intérieure, irréductible. L’idée que tout homme possède des droits, indépendamment de son appartenance, ne s’imposa pas tout de suite, pourtant, elle devint concevable. 
Les Lumières du XVIIIe siècle sécularisèrent sans rupture ce socle théologique. Elles traduisirent les intuitions de Jésus dans le langage de la raison naturelle, du contrat social, de l’autonomie morale. 
Les fondements des droits de l’homme, quoique culturellement et spirituellement hétérogènes, convergent sur un point : la valeur absolue de la personne. Voilà le fruit d’un long dialogue – entre révélation et raison, entre Évangile et esprit critique –, le fruit tardif d’une parole d’abord refusée, puis transmise par des mains blessées. Cette parole, traversant les siècles, a façonné une mémoire souterraine, un rejet croissant de l’humiliation, un soupçon latent contre la toute-puissance. En premier, le Christ releva l’homme en donnant à ce mot une profondeur inouïe. Le christianisme est un humanisme.


S’il y en avait un qui, contrairement à moi, avait saisi la nature du christianisme sans que Noura lui fournît des explications, c’était Ponce Pilate. Il redoutait autant les multiples formes de la spiritualité juive – elles lui restaient étrangères – que ce qui rassemblait les Judéens. Et c’était plus particulièrement chez les disciples de Jésus qu’il percevait un élément perturbateur. Proclamer que les individus sont égaux, que les femmes ont la même valeur que les hommes, que l’on ne doit de comptes qu’au Créateur, refuser tout autre culte que celui du Dieu unique, voilà ce qu’un Romain ne pouvait entendre. Si de telles idées étaient venues à se répandre, elles eussent ébranlé les fondements mêmes d’une société dont la stabilité reposait sur l’ordre, la hiérarchie et la soumission aux divinités de Rome. Le royaume de Jésus n’avait rien de terrestre, rien de concret, rien de romain. Il s’adressait aux âmes, abolissait les rangs, les coutumes, les lois. Un royaume rêvé, sans doute. Mais les rêves, lorsqu’ils imprègnent les esprits, finissent par corrompre la réalité. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

mardi 31 décembre 2024

[Bourbon Parme, Amélie] L'ascension

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les trafiquants d'éternité 2 -
            L'ascension

Auteur : Amélie de BOURBON PARME

Parution :  2024 (Gallimard)

Pages : 496

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Au commencement du XVIᵉ siècle s’ouvre le pontificat de Jules II, ennemi déclaré des Borgia. Alessandro Farnese doit gagner la confiance du nouveau chef de l’Église et de son clan pour asseoir son influence au sein du Sacré Collège et pour établir durablement sa descendance au sein de la haute aristocratie romaine.
Audace, prudence et loyauté. Telle sera sa profession de foi dans une Rome corrompue par le commerce des sacrements, capitale du vice dénoncée par Martin Luther. Car la Rome des Médicis est aussi sulfureuse que l’était celle des Borgia. Intrigues amoureuses, complots et compromissions achèvent de ruiner le crédit des papes. Mais pas l’amour que se vouent Alessandro et Silvia, mère de ses enfants, envers et contre tout.
Propulsé dans les plus hautes sphères de l’Église, l’aîné des Farnese conseille les papes Jules II, Léon X et même Clément VII, son ancien rival. Alors que Charles Quint et François Ier se disputent l’Italie, que l’intransigeance protestante submerge les consciences et menace de faire sombrer la papauté, Alessandro a la conviction que l’humanisme peut triompher de tout, même de ses propres excès : cette certitude le mènera à devenir pape, en 1534.
Avec ce nouveau tome des Trafiquants d’éternité, Amélie de Bourbon Parme poursuit le portrait éblouissant d’Alessandro Farnese au cœur d’une Renaissance italienne tourmentée par la peur du Jugement dernier mais dont va émerger notre modernité.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Amélie de Bourbon Parme est historienne et écrivaine. Après L’ambition (prix Maurice Druon 2024), L’ascension est le deuxième volet de la trilogie Les trafiquants d’éternité.

 

 

Avis :

Après L’ambition, premier volet de la trilogie Les trafiquants d’éternité, Amélie de Bourbon-Parme poursuit la biographie romancée de son ancêtre Alessandro Farnèse avec L’ascension, le récit mouvementé de sa longue progression vers le trône papal, qu’il occupera – mais ce sera l’affaire du tome trois – sous le nom de Paul III.
 
Le premier tome l’avait vu s’évader du château Saint-Ange et, réfugié chez les Médicis à Florence, y faire ses humanités avant de rejoindre la curie romaine pour, sans renoncer à sa maîtresse Silvia Ruffini qui lui donnera quatre enfants, commencer à y enchaîner des charges épiscopales de plus en plus lucratives et prestigieuses.

Nous sommes désormais au début du XVIe siècle. Les Médicis succèdent aux Borgia et, en fin observateur des luttes de clans où l’on manie aussi bien la calomnie et la corruption que l’épée et le poison, pendant qu’enflent aussi bien la contestation luthérienne que le fracas de nouvelles guerres où les puissants du moment, François 1er et Charles Quint en tête, se disputent à la curée une Italie en miettes, le cardinal Alessandro Farnèse use si bien de sa clairvoyance diplomatique pour consolider patiemment richesse, prestige et influence, qu’à soixante-six ans, il s’impose comme le seul homme de la situation à Rome. Elu pape à l’unanimité en 1534, soit seulement sept ans après le traumatique sac de Rome qui profana et remit en cause le siège de la papauté, sous pression politique et religieuse face à la situation en Europe et à la montée du protestantisme, il nous laisse impatients de le voir à l’oeuvre dans l’ultime volet de la trilogie.

C’est donc peu de dire que l’intérêt du lecteur ne fléchit pas durant cette deuxième et copieuse part de narration où, sur le fond d’une époque formidablement restituée dans son foisonnement, ses troubles et son agitation, se précise peu à peu le portrait de plus en plus fascinant d’un homme clairement au-dessus de la mêlée. Fluide et rythmée, la plume d’Amélie de Bourbon-Parme plonge dans l’encre de l’Histoire avec un naturel qui ne s’acquiert qu’au terme d’une longue imprégnation et qui nous enchante autant qu’il nous instruit. Loin d’un long fleuve spirituel, l’histoire de la papauté a tout à voir avec la folie des hommes. (4/5)

 

 

Citations :

Lorsqu’il quitta Jean ce matin-là, le malaise ressenti à l’approche de Florence ne s’était toujours pas dissipé. Alessandro se rappela cette autre maxime que lui avait soufflée Nicolas Machiavel : « Le mal est un instrument nécessaire en politique. » Était-il naïf de croire qu’on pouvait garder l’âme pure tout en servant ses intérêts ou était-ce seulement hypocrite, comme l’avait sous-entendu Jules de Médicis la veille ? Avant de descendre l’escalier, il fit un tour par la petite chapelle pour y admirer la procession des rois mages qu’il aimait tant. Face aux lignes presque vivantes de cette fresque, éclairée par le rayon traversant du vitrail, il préférait penser que la conquête du pouvoir était un art avant d’être une guerre.
 

Les journées passèrent ainsi, à la recherche d’un consensus impossible, entrecoupées de discussions et de messes basses dans la salle des pas perdus. Les camériers réduisaient chaque jour les rations de nourriture pour affamer les électeurs et les forcer à se mettre d’accord. (…)
Dehors, les esprits étaient échauffés par des satires qu’alimentaient les pronostics les plus inquiétants. Des libelles et des épigrammes se moquant des électeurs, aussi bien que des candidats, de leurs vices et de leurs défauts, étaient placardés dans les rues, sur les portes des maisons. Soutenu par Jules de Médicis, l’Arétin produisait ces écrits et dirigeait une officine de poètes satiriques dont les textes injurieux, diffusés dans toute la ville, décrédibilisaient les autres cardinaux. Des paris sur les candidats étaient lancés tous les jours, les banques prêtaient de l’argent aux joueurs. Devant le Vatican avait été accrochée une pancarte « À vendre ». (…)
Les électeurs étaient enfermés depuis près de dix jours dans le palais apostolique. Une atmosphère oppressante régnait dans la grande salle divisée en cellules. Malgré le froid, on ouvrait les fenêtres pour aérer, faire circuler l’air engourdi par les scrutins interminables, le bourdonnement des conjectures. Les prières des cardinaux n’étaient plus que des soupirs de lassitude. À l’extérieur aussi, le vide se remplissait de toutes sortes de menaces : la vacance du pouvoir pontifical voyait se déliter l’autorité du Saint-Siège sur les territoires conquis. Les armées françaises se rapprochaient de Florence pour reprendre la cité.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

vendredi 31 mai 2024

[O'Connor, Joseph] Dans la maison de mon père

 



J'ai aimé

 

Titre : Dans la maison de mon père
            (In my Father's House)

Auteur : Joseph O'CONNOR

Traduction : Carine CHICHEREAU

Parution :  en anglais (Irlande) en 2021,
                   en français en
2024 (Rivages)

Pages : 392

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Inspiré de l’histoire vraie de Hugh O’Flaherty, le prêtre irlandais rattaché au Vatican qui a défié les nazis et sauvé plus de 6000 juifs et soldats alliés de l’enfer de Rome en 1943, Dans la maison de Mon Père est un thriller littéraire de premier ordre. A la manière d’Hilary Mantel, Joseph O’Connor mêle histoire et fiction dans un véritable tour de force narratif, un récit haletant à l'intrigue parfaitement ficelée. A travers le destin et les choix courageux de personnages aussi attachants qu'inspirants, il rend un superbe hommage à ceux qui ont su suivre leurs convictions dans les temps les plus troubles.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Dublin en 1963, Joseph O’Connor tombe dans la littérature à 17 ans en lisant L’Attrape-cœur de Salinger. D’abord journaliste (Esquire, The Irish Tribune, Sunday Tribune) et homme de radio, il écrit aussi pour la scène et pour des productions musicales. Il s’impose avec son premier livre, un recueil de nouvelles publié en France sous le titre Les Bons Chrétiens (Libretto, 2010, traduction Pierrick Masquart et Gérard Meudal). Il est l’auteur de neuf romans parmi lesquels Redemption Falls (2007), Muse (2011), Maintenant ou jamais (2016) et Le Bal des ombres (2020). Avec Roddy Doyle ou Colm Tóibín, il est considéré comme l’un des écrivains irlandais les plus importants de sa génération. Traduite dans le monde entier, son œuvre lui a valu de nombreux prix dont le Irish PEN Award en2012. Inspiré de l’histoire vraie de Hugh O’Flaherty, prêtre irlandais qui a défié les nazis et sauvé plus de 5 000 juifs et soldats alliés pendant la Seconde Guerre mondiale, Dans la maison de mon Père se tient en parfait équilibre entre l’improbabilité des faits réels et la vérité romanesque.

 

 

Avis :

Surnommé le « Mouron rouge du Vatican » pour son habileté à jouer au chat et à la souris avec la Gestapo, le prêtre irlandais Hugh O’Flaherty a sauvé des milliers de Juifs et de soldats alliés alors qu’il était attaché au Saint-Siège lors de la Seconde guerre mondiale. Il a inspiré à son compatriote, l’auteur Joseph O’Connor, un thriller historique qui, en lui rendant hommage, n’est pas sans questionner la neutralité du Vatican.

« La neutralité est le pire des extrémismes ; sans elle, nulle tyrannie ne peut s’épanouir. »
C’est en lui prêtant ces mots, complétés dans le titre par la référence au verset de la Bible – « Dans la maison de mon père, il y a plusieurs demeures » –, que l’auteur introduit sa « mise en roman » de l’héroïque insubordination de celui qui, fin lettré amateur de golf et champion de boxe, élevé au titre honorifique de Monseigneur après ses fonctions d’ambassadeur du Vatican dans divers pays, profita de son rattachement au Saint-Siège durant l’occupation de Rome lors de la seconde guerre mondiale pour, sans la permission de sa hiérarchie et du pape Pie XII, organiser un réseau d’évasion de Juifs persécutés et de prisonniers alliés.

Lorsque l’Italie change de camp en 1943, Rome est occupée par l’Allemagne, mais le Vatican resté neutre demeure un îlot intouché, même si la pire incertitude règne quant à l’imminence d’une invasion. En ces lieux où l’espionnage fait rage, les forces nazies menées par l’Hauptsturmführer Herbert Kappler – si tristement célèbre pour ses terribles méfaits que l’auteur a préféré le fictionnaliser et changer son nom dans son roman plutôt que de perpétrer sa sinistre mémoire – ont vite fait d’identifier O’Flaherty comme leur ennemi numéro un. Mais l’homme, averti qu’ils n’en feraient qu’une bouchée s’ils le surprenaient ne serait-ce qu’un orteil en dehors du Vatican, les nargue depuis les marches de la basilique Saint-Pierre, poursuivant, avec son réseau de sympathisants, des sauvetages à leur nez et à leur barbe.

En cohérence avec l’image de ce prêtre pas comme les autres glissant les codes de ses opérations dans les partitions de sa chorale, Joseph O’Connor a organisé son roman en un choeur de voix, témoignages écrits ou enregistrements fictivement recueillis une vingtaine d’années après les faits, venant s’intercaler au compte à rebours d’un « Rendimento », une action d’importance visant au transfert des fonds nécessaires à la protection des personnes cachées un peu partout dans Rome et ses alentours. Dans son style, très (trop ?) appuyé ici, aimant les rafales de phrases sans verbe, le récit s’inspire de la trame historique pour développer librement une intrigue haletante, peut-être pas toujours parfaitement crédible dans ses détails les plus spectaculaires, mais qui nous plonge efficacement au coeur des risques absolus pris par O’Flaherty et les membres de son réseau, certains éminents comme l’ambassadeur britannique au Vatican sir d’Arcy Osborne, le major Sam Derry ou la chanteuse irlandaise Delia Kiernan, la plupart anonymes et oubliés de l’Histoire. Surtout, elle donne un aperçu nuancé de ce qu’a bien pu être la personnalité hors norme de cet homme d’Eglise courageusement rebelle qui, après guerre, refusa toute pension en accompagnement de ses multiples distinctions et rendit régulièrement visite à Herbert Kappler dans sa prison à vie.

Malgré ce que l’on pourra lui trouver d’excessive générosité en sauce romanesque, c’est avec fièvre que l’on dévore cet addictif thriller historique, hommage appuyé à un héros méconnu et plongée hallucinante dans une Rome labyrinthique que l’auteur a pris soin d’explorer en profondeur avant de prendre la plume. (3,5/5)

 

 

Citations :

La neutralité est le pire des extrémismes ; sans elle, nulle tyrannie ne peut s’épanouir.

L’appréciation fugitive de leurs pairs insignifiants est toujours un puissant accélérateur chez les malotrus car ils vivent dans la grande crainte de n’être rien, même parmi leurs semblables.

Il m’est venu à l’esprit que ce que nous appelons commodément charité n’est qu’une forme de vanité déguisée, une simple manière d’envelopper de fumée les signes de notre supériorité, peut-être pour nous-mêmes, afin que cette fumée dérobe aux regards notre laideur.

La cité la plus majestueuse d’Europe porte un masque. Derrière, elle cache bien des secrets. Ainsi un verset de la Bible, Jean, 14.2, a pris pour moi un sens plus vaste. « Dans la maison de mon père, il y a plusieurs demeures. »

Je n’étais pas croyante, j’avais été élevée dans un athéisme satisfait. Selon ma vision de l’univers, et cela n’a pas changé, il n’y avait rien à espérer et rien à redouter ; vivre cette vie était un miracle suffisant en soi.

La bêtise a ses ruses, sinon elle aurait depuis longtemps disparu.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 




 

vendredi 17 mai 2024

[Bourbon Parme, Amélie (de)] Les trafiquants d'éternité 1 - L'ambition

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les trafiquants d'éternité 1 -
            L'ambition

Auteur : Amélie de BOURBON PARME

Parution :  2023 (Gallimard)

Pages : 512

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Rome. XVe siècle, au cœur de la Renaissance italienne. Alessandro Farnese, jeune aristocrate provincial promis à une carrière ecclésiastique, met son ambition au service d’une seule religion : sa famille. Projeté dans les jeux de pouvoir entre Florence et Rome, soutenu par Laurent de Médicis, il compte sur l’influence de sa sœur, la sensuelle Giulia, maîtresse du pape Rodrigo Borgia, pour devenir cardinal. Usant de l’audace, de l’opportunisme et de l’élan amoureux, Alessandro s’impose au sein d’une papauté corrompue et licencieuse sans se compromettre. Il profite de l’extraordinaire effervescence humaniste, artistique et politique qui règne dans la péninsule italienne pour poser les fondations d’une aventure humaine et familiale qui le conduira au sommet de l’Église et de l’Europe. Dans ce premier volet des Trafiquants d’éternité, alors que la papauté monnaye ses grâces pour affermir sa puissance politique, Amélie de Bourbon Parme réussit le portrait romanesque et intime du seul homme d’Église fondateur d’une dynastie dont elle descend. Un destin éblouissant qui inspira à Stendhal La Chartreuse de Parme.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Amélie de Bourbon Parme est historienne et écrivaine. Elle a notamment publié aux Éditions Gallimard Le sacre de Louis XVII (2001) et Le secret de l’empereur (2015).

 

 

Avis :

Chroniqueuse et romancière historique, Amélie de Bourbon Parme entame, avec L’ambition, une trilogie romanesque consacrée à son ancêtre Alessandro Farnèse. Ce premier tome nous plonge en pleine Renaissance italienne, au XVe siècle, et retrace la jeunesse de celui qui deviendra le pape Paul III, sauveur d’une Eglise catholique ébranlée par la Réforme protestante et seul prélat fondateur d’une dynastie – qui le relie à l’auteur.

Lorsque s’ouvre le récit, l’homme qui, au soir de sa vie, déclare « Je n’ai renoncé à rien. Ni au pouvoir, ni à la richesse, ni au savoir, ni à la beauté. Ni à l’amour, ni à ma charge. J’ai laissé à d’autres le soin d’être irréprochables et la folie des regrets », se souvient n’avoir été « qu’un jeune ambitieux, nourri de convictions et d’espoirs, aussi obstiné que malléable, aussi indomptable que perméable aux événements, rêvant de gloire et d’aventure. »

Né au sein d’une famille de l’aristocratie militaire provinciale et doté très jeune d’une éducation humaniste, il vient à peine de pénétrer la Curie romaine comme écrivain apostolique, que le pape Innocent VIII, en guerre contre le roi de Naples et tous ces condottieri qui se disputent les mille morceaux du territoire de la péninsule italienne, le fait emprisonner au château-Saint-Ange. A tout juste dix-huit ans, le jeune homme réussit une évasion spectaculaire et se réfugie à la Cour de Laurent le Magnifique, à Florence, alors haut lieu des arts et de la connaissance. Il y parfait son éducation au contact des intellectuels les plus prestigieux de l’époque, synthétisant les principales doctrines philosophiques et religieuses alors connues auprès de Pic de la Mirandole, ou se nourrissant des théories politiques de Machiavel. 
 
C’est que cet ambitieux, bien décidé à jouer toutes les cartes possibles pour réintégrer les rangs de l’Église et en gravir les échelons, compte autant sur le savoir que sur les grandes manœuvres permises en ces temps d’effervescence. Pas une famille qui n’échappe au jeu des rivalités et des guerres, les états pontificaux intriguant comme les autres pour tenter d’asseoir un pouvoir disputé. Complots, trahisons, luxure et collusions d’intérêts : le pape Borgia et ses enfants inspireront autant Machiavel qu’ils s’attirent déjà les foudres de Savonarole. En attendant, ils offrent à Alessandro une opportunité en or au travers de sa sœur, favorite du pape, et donc marche-pied idéal vers le cardinalat qu’il désire tant, sans pour autant envisager de renoncer aux femmes et au désir de descendance.

Documentée et fidèle à l’Histoire mais aussi grande romancière, Amélie de Bourbon Parme anime son récit d’un puissant souffle romanesque : composition, finesse des personnages et précision du cadre, enfin situations romancées, tout concourt à rendre aussi vivant que passionnant ce portrait d’un homme qui sut tirer parti du grand trouble de son époque, particulièrement violente et instable politiquement, pour paver la route de son ambition. Pas spécialement religieux, avant tout motivé par la volonté d’asseoir sa famille, on le voit ici construire ses larges capacités intellectuelles tout en se rapprochant des puissants et influents de son temps, jouant avec sagacité de toutes les opportunités pour faire son chemin sans renoncer à rien, à commencer par sa vie d’homme marquée par les femmes. Fait cardinal en même temps que César Borgia, les deux hommes pris dans les mêmes remous contextuels connaîtront des destins opposés. L’un, sombre et brutal, verra sa violence se retourner contre lui. L’autre, intelligent et talentueux tout en conservant sa part de coeur, saura rester du côté de la lumière malgré le jeu pervers des manipulations politiques.

Un très bon roman historique donc, aussi documenté que vivant, pour réfléchir, au travers d’une poignée de grandes figures de la Renaissance italienne et comme Stendhal qui en a tiré Le Rouge et le Noir, à ce thème si ambivalent de l’ambition. (4/5)

 

 

Citations :

L’homme fort de Florence avait hérité d’un pouvoir qui ne disait pas son nom. À la suite de son grand-père, il avait réussi à conforter sa domination sur les institutions de la ville sans en changer une ligne, étendant son empire dans tous les domaines de la vie publique par sa connaissance des hommes : s’il ne siégeait pas à toutes les réunions du conseil, son ombre était partout. Ses représentants s’assuraient que sa prééminence ne fût pas contestée.
— C’est à l’opposé du fonctionnement de Rome, remarqua Alessandro. Le pape feint d’avoir une puissance qu’il n’a guère, là où Laurent de Médicis dissimule sa domination…
 

— Nous ne sommes plus entourés que d’alliés, les ennemis sont muselés ou exilés. N’en parle évidemment pas, mais n’hésite pas en revanche à le féliciter pour sa politique étrangère…
Celle-ci était simple mais était couronnée de succès : pour préserver la seigneurie devenue l’un des cinq grands États de la péninsule, il avait constitué autour d’elle une ceinture d’États fidèles qui protégeaient Florence des incursions de ses ennemis. Dans le reste de l’Italie, il avait divisé les forces pour mieux s’élever au-dessus d’elles en arbitre.
 

Sa villa [Marsile Ficin] à Careggi lui avait été offerte par Cosme, le grand-père de Laurent, pour qu’il se consacre à cette tâche révolutionnaire qui justifiait tous les privilèges : inventer une sorte de nouvelle religion naturelle réconciliant la théologie platonicienne et la révélation chrétienne.
(…) Alessandro avait l’impression de participer à une grande œuvre. De travailler à l’accouchement d’une vérité plus vraie, réalisant enfin la synthèse entre des mondes qu’il croyait antinomiques et même hostiles l’un à l’autre depuis toujours. Des croyances prétendument incompatibles dont les interprétations avaient justifié tant de martyrs et de désarroi parmi les hommes.
(...) Alessandro comprenait cette philosophie qui réconcilie la foi avec l’intelligence, où se dessine un individu maître de son destin, qui n’est pas écrasé par la Providence divine mais dont l’existence est sacrée.
 

« L’avarice chez un vieillard n’a pas de sens : peut-on imaginer rien de plus absurde que d’augmenter les provisions de voyage à mesure qu’il reste moins de chemin à faire ? » (Plutarque)
 

« Il n’est point de vent favorable pour celui qui ne sait où il va… » (Sénèque)
 

« La chance est puissante. Laisse toujours ta ligne dans l’eau et tu attraperas un poisson quand tu t’y attendras le moins. » (Ovide)
— Pour avoir de la chance, il faut être patient, ne pas aller trop vite en besogne…
Marsile avait murmuré ces paroles de sa voix la plus détachée mais en glissant un regard vers Alessandro.
— Hâte-toi lentement… je m’en souviendrai, déclara Alessandro.
 

Chaque semaine, Laurent payait sa pension au philosophe. En échange, Laurent recevait de lui un manuscrit rare. Voyant ce troc s’effectuer sous ses yeux, Alessandro était convaincu d’assister au véritable marchandage qui faisait le succès des Médicis : celui de la pensée contre l’argent, des idées contre le pouvoir, de la connaissance contre l’autorité.
 
 
Laurent [de Médicis] s’avança, illuminé.
— J’aime mieux que les Florentins que je gouverne rivalisent par le pinceau et les commandes, plutôt qu’à coups de poignard. Ils en oublieront j’espère leurs conjurations stupides. (...)
— Ce sont les idées qui gouvernent le monde, ce ne sont plus les dogmes qui ont figé les peuples dans l’ignorance, la peur et la soumission.


En côtoyant cette Académie d’érudits, de philosophes, d’artistes de génie, le savoir et le talent m’apparurent comme des remèdes à tous les obstacles, à toutes les compromissions que je croyais devoir fuir. Ces rencontres informelles, sans règlement ni heures fixes, étaient réellement divines. J’avais mal jugé, par ignorance et par naïveté, l’intelligence de Laurent de Médicis. Mi-homme mi-dieu, il se servait de la beauté de ces œuvres pour étendre pacifiquement son pouvoir sur la République. Florence n’avait pas d’autres armées que celle de ses mercenaires de la Vérité et du Beau. Et pourtant, malgré la lumière et l’intelligence qui s’étaient couchées à ses pieds, Laurent demeurait toujours en quête d’une légitimité supérieure. Loin de Rome, je mesurais toute la puissance du pape vers lequel ses ambitions convergeaient. Tout au long de mon séjour à Florence, Laurent n’eut de cesse de rechercher un rapprochement avec la papauté à travers ses enfants. Affichant discrétion et modestie à l’intérieur de sa cité, Laurent poursuivait des alliances princières hors de ses frontières. Parmi elles, la papauté était la plus convoitée. Je me promis de ne pas oublier ce pouvoir de fascination dont je pense avoir usé avec plus de talent que tous mes prédécesseurs.


Rome n’est pas la capitale sainte dont tu rêves ! L’Église est ainsi faite aujourd’hui que le mérite et l’intelligence comptent pour beaucoup moins que la cooptation, aucun cardinal n’a été nommé sans avoir eu le soutien d’un membre de sa famille, ni a fortiori aucun pape, à moins d’être issu d’une des plus grandes familles romaines…


Mes amis florentins m’avaient appris que l’homme doit faire de sa vie une œuvre d’art et que cette perfection préserve de toutes les malédictions puisqu’elle permet d’approcher Dieu.


L’esprit de cour faisait taire les protestations des invités : personne ne semblait gêné d’assister à cette cérémonie au cours de laquelle un pape mariait sa fille au Vatican. C’était pourtant la première fois qu’un tel événement avait lieu. Innocent VIII avait assisté à des banquets en présence de femmes et il avait été le premier à accueillir ses enfants au palais apostolique, mais les noces de son fils et de la fille de Laurent de Médicis n’avaient pas eu lieu dans cette enceinte sacrée.


Elle [Lucrèce Borgia] rejoignait l’autel où son père allait célébrer la cérémonie lorsque son regard croisa brièvement celui d’Alessandro. En la regardant passer près de lui, il contempla une jeune fille de seulement treize ans, déjà âgée de toutes les conjectures et de tous les projets matrimoniaux que son père avait formés pour elle depuis sa naissance.


C’était la première fois qu’un pape faisait entrer son propre fils au Sacré Collège. César lui permettrait de conforter son emprise familiale sur l’Église, il serait le point d’appui dont il avait besoin pour accomplir son ministère, une sorte de Premier ministre sans titre. Quant à Juan, il serait son bras armé, tandis que Geoffroi et Lucrèce lui permettraient, par leurs mariages avec des héritiers des puissances voisines, d’étendre leur influence sur toute la péninsule. 


Faute de descendance au sein d’une famille, il n’était pas rare que des prélats qui n’avaient pas encore reçu les ordres majeurs aient des enfants auxquels ils léguaient leurs biens pour qu’ils ne reviennent pas à l’Église. 


Fiammetta Michaelis était l’une des courtisanes les plus renommées de Rome. Fille du cardinal Giacomo Ammannati-Piccolomini et d’une courtisane florentine, elle attirait le Tout-Rome dans son salon. Banquiers, poètes, architectes, fonctionnaires de la curie, prélats s’y côtoyaient. La fréquentation de son palais relevait du pèlerinage, comme une sorte d’intronisation officieuse, de passage obligé pour toute personne qui voulait asseoir sa réputation. Occupés par une carrière ecclésiastique qui leur interdisait le mariage, les hommes d’Église affectionnaient les salons de ces courtisanes, à la recherche du miracle féminin. Ces salons constituaient l’un des rouages de la Ville éternelle, sortes d’officines cachées et clandestines de la curie, tant leur existence était devenue nécessaire à l’équilibre et au fonctionnement de ce monde dominé par les hommes. Pendant le pontificat d’Innocent VIII, un chanoine avait voulu les bannir de Rome et le pape en personne l’avait désavoué, leur confirmant le droit de cité.


Malgré le regret de la voir partir, il ne se souvenait pas s’être jamais senti aussi heureux. Ce sentiment lui donnait l’impression qu’aucun véritable obstacle ne s’interposait entre eux, que son mariage était comme son cardinalat, une sorte de vêtement un peu flou à l’intérieur duquel il pourrait se déplacer librement.


— Je ne pense moi aussi qu’au bien de l’Église ! Pour exercer son magistère universel, elle a besoin d’appuis terrestres. Regardez l’invasion du roi de France : nous avons offert un front désuni, déchiré par les luttes de pouvoir. Pour se faire respecter l’Église doit être puissante, et le pape un chef d’État craint. Même si certains se prétendent choqués. Il n’a pas d’autre choix que de s’appuyer sur sa propre famille.
Alessandro prit quelques grains de raisin que lui tendait l’une des suivantes.
— C’est ce que veulent tous les papes de leur vivant mais, vous le savez bien, à leur mort ce qu’ils avaient créé sans la moindre légitimité s’écroule comme un château de cartes ! C’était le cas de Franceschetto Cibo, le fils du pape Innocent VIII, qui avait été très brièvement seigneur de Cerveteri et Anguillara. Après avoir reçu de lui ces deux fiefs, il avait été contraint, par nécessité financière mais aussi par manque de talent, de les vendre, peu après la mort de son père, à Virginio Orsini. (...)
— Mais vous oubliez que la papauté n’est pas une monarchie héréditaire…
Emporté par son esprit de courtisanerie, l’homme se leva brusquement :
— C’est ce que nous verrons ! Qui sait si César ne sera pas couronné après son père.


Depuis Florence, Savonarole fulminait contre l’expédition ratée de Charles VIII : son échec était la punition de Dieu pour n’avoir pas déposé le pape. Ses sermons redoublaient de violence contre l’Église « débauchée », « la curie, putain fière et menteuse ». Il n’en finissait pas d’insulter le pontife, répandant son fiel dans toutes les têtes. L’accusant d’être un simoniaque, athée et pécheur public. Le pape était sur le point de l’excommunier mais il craignait d’en faire un martyr et d’aggraver la portée de ces diatribes.
— Certains pensent que l’Église devrait se réformer…, lâcha Alessandro sans donner de nom.
— Ne me dis pas que tu penses comme Savonarole ?! Ce moine assoiffé de pouvoir et d’intrigues a bâti sa fortune et son autorité sur des calomnies. Il ne faut rien céder à ce fou qui envie nos œuvres et nos palais. Si tu veux savoir ce que je pense, je crois qu’il a raison : nous ne sommes que des trafiquants d’éternité ! Des marchands de salut, et rien d’autre ! Et cela dure depuis près de mille cinq cents ans !


Il faut savoir déroger momentanément à ses principes pour mieux les servir.


Personne, et surtout pas les membres du Sacré Collège, n’ignorait cette règle non écrite et à peine formulée qui voulait qu’aucune femme ne s’installe sous le toit d’un cardinal. Pour un prélat non consacré, une vie maritale était plus compromettante qu’une vie licencieuse.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 4 janvier 2020

[Modiano, Patrick] Encre sympathique






 

J'ai beaucoup aimé

Titre : Encre sympathique

Auteur : Patrick MODIANO

Année de parution : 2019

Editeur : Gallimard

Pages : 144






 

 

Présentation de l'éditeur :

«Et parmi toutes ces pages blanches et vides, je ne pouvais détacher les yeux de la phrase qui chaque fois me surprenait quand je feuilletais l’agenda : "Si j’avais su…" On aurait dit une voix qui rompait le silence, quelqu’un qui aurait voulu vous faire une confidence, mais y avait renoncé ou n’en avait pas eu le temps.»


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Patrick Modiano, né en 1945, est l'un des plus talentueux écrivains de sa génération. Explorateur du passé, il sait ressusciter avec une précision extrême l'atmosphère et les détails de lieux et d'époques révolues, comme le Paris de l'occupation, dans son premier roman, La Place de l'étoile, paru en 1968. Avec Catherine Certitude, il nous fait pénétrer dans l'univers tendre d'une petite fille au nom étrange, dont l'enfance se déroule dans le quartier de la gare du Nord, à Paris, au cours des années 1960.
Il est le quinzième écrivain français à recevoir la prestigieuse récompense, le Prix Nobel de littérature, le 9 octobre 2014.


Grand prix de la Fondation Prince Pierre de Monaco (1984)
Grand prix de Littérature Paul-Morand de l'Académie française (2000)
Prix mondial de la Fondation Simone et Cino del Duca (2010)
Prix Nobel de littérature (2014)


Avis :

Il y a trente ans, le narrateur s’était vu confié une enquête par l’agence de détectives qui l’employait : il s’agissait de retrouver une jeune femme disparue. Ses recherches avaient alors tourné court, et voilà que soudain, si longtemps après, cette affaire resurgit à sa mémoire et l’incite à la reprendre là où il l’avait laissée.

Construit comme une esquisse qui s’éclaircit à mesure des touches de lumière apposées peu à peu par l’auteur, le texte nous fait errer dans les limbes des souvenirs et non-souvenirs du narrateur, en quête des détails du passé qui lui permettront enfin d’élucider cette affaire de disparition. Toutes les explications sont à portée de sa conscience mais se dérobent dans le kaléidoscope de sa mémoire. Jusqu’à ce que…

Tout le roman repose sur l’idée que le présent est le résultat de notre passé et influencera lui aussi notre futur. Cette trame qui modèle notre vie à notre insu, en un invisible filigrane, est comme écrite à l’encre sympathique : les fils en sont cachés par une foule d’éléments parasites, déformés par notre mémoire, mais il suffit d’un rien pour qu’ils resurgissent soudain à notre esprit, révélant soudain à quel point ils nous ont construits et menés à notre vie d’aujourd’hui. Mais a-t-on vraiment intérêt à toujours tout comprendre ? Ne risque-t-on pas, en la perçant à jour, de rester prisonnier de cette forme de prédestination ?

Mélancolique et subtile, cette jolie réflexion sur la mémoire et le temps qui passe sans jamais disparaître tout à fait, est un petit bijou littéraire, où l’esquisse et le non-dit donnent tout son relief au texte. (4/5)



Citations :

Je crois qu’il est préférable de laisser courir ma plume. Oui, les souvenirs viennent au fil de la plume. Il ne faut pas les forcer, mais écrire en évitant le plus possible les ratures. Et dans le flot ininterrompu des mots et des phrases, quelques détails oubliés ou que vous avez enfouis, on ne sait pourquoi, au fond de votre mémoire remonteront peu à peu à la surface. Surtout ne pas s’interrompre, mais garder l’image d’un skieur qui glisse pour l’éternité sur une piste assez raide, comme le stylo sur la page blanche.

À mesure que je tente de mettre à jour ma recherche, j’éprouve une impression très étrange. Il me semble que tout était déjà écrit à l’encre sympathique. Quelle est dans le dictionnaire sa définition ? « Encre qui, incolore quand on l’emploie, noircit à l’action d’une substance déterminée. » Peut-être, au détour d’une page, apparaîtra peu à peu ce qui a été rédigé à l’encre invisible, et les questions que je me pose depuis longtemps sur la disparition de Noëlle Lefebvre, et la raison pour laquelle je me pose ces questions, tout cela sera résolu avec la précision et la clarté des rapports de police. D’une écriture très nette et qui ressemble à la mienne, les explications seront données dans les moindres détails et les mystères éclaircis. Et, en définitive, cela me permettra peut-être de mieux me comprendre moi-même.

(...) si vous avez parfois des trous de mémoire, tous les détails de votre vie sont écrits quelque part à l’encre sympathique.

Il ne faut jamais se fier aux témoins. Leurs prétendus témoignages sur des personnes qu’ils auraient connues sont inexacts, la plupart du temps, et ils ne font que brouiller les pistes. La ligne d’une vie disparaît derrière tout ce brouillage. Comment démêler le vrai du faux si l’on songe aux traces contradictoires qu’une personne laisse derrière elle ? Et sur soi-même en sait-on plus long, si j’en juge par mes propres mensonges et omissions, ou mes oublis involontaires ?

Dans le tracé assez rectiligne de ma vie, elle était une question demeurée sans réponse. Et si je continue d’écrire ce livre, c’est uniquement dans l’espoir, peut-être chimérique, de trouver une réponse. Je me demande : Faut-il vraiment trouver une réponse ? J’ai peur qu’une fois que vous avez toutes les réponses votre vie se referme sur vous comme un piège, dans le bruit que font les clés des cellules de prison. Ne serait-il pas préférable de laisser autour de soi des terrains vagues où l’on puisse s’échapper ?

Je n’ai jamais respecté l’ordre chronologique. Il n’a jamais existé pour moi. Le présent et le passé se mêlent l’un à l’autre dans une sorte de transparence, et chaque instant que j’ai vécu dans ma jeunesse m’apparaît, détaché de tout, dans un présent éternel.


Le passage du temps. Elle avait toujours vécu au présent, si bien que le parcours de sa vie était semé de trous de mémoire. Elle n’aurait pas su dire s’il s’agissait de trous de mémoire ou si elle évitait de penser aux différents événements de sa vie.

Sa vie était désormais une longue, trop longue histoire qu’elle aurait retracée à quelqu’un si elle s’était sentie en confiance. Mais à qui ? Et pourquoi ? Alors, il ne lui restait que le présent avec ses points de repère, quelques images fixes et immuables : le pin de la piazza Pitagora qu’elle voyait de ses fenêtres, les feuilles mortes des platanes, chaque automne, sur les quais du Tibre.

Et d’ailleurs existait-il vraiment, le passage du temps, dans cette ville que l’on qualifiait d’éternelle ? Bien sûr, au fil des années, les gens disparaissaient, les lumières s’éteignaient, le silence se faisait dans les lieux où l’on s’était habitué au brouhaha des conversations et aux éclats de rire. Et, malgré tout cela, il y avait un fond d’éternité dans l’air.

Pour la première fois, ces souvenirs venaient la visiter, à la manière d’un maître chanteur dont vous êtes certain qu’il a perdu votre trace depuis longtemps et qui, un soir, frappe doucement à votre porte.



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