dimanche 31 mai 2026
Bilan de lectures – Mai 2026 | Lectures de Cannetille
Coups de coeur :
ALIKAVAZOVIC Jakuta : Au grand jamais
J'ai beaucoup aimé :
J'ai aimé :
samedi 30 mai 2026
Critique : "Ma journée dans l'autre pays" de Peter Handke | Lectures de Cannetille
a
J'ai aimé
Titre : Ma journée dans l'autre pays
(Mein Tag im anderen Land)
Auteur : Peter HANDKE
Traduction : Julien LAPEYRE DE CABANES
Parution : en allemand (Autriche) en 2021,
en français en 2024 (Gallimard)
Pages : 80
Présentation de l'éditeur :
Plongeant dans des crises de plus en plus violentes, il sombre dans une errance ponctuée de cris. Mais un jour, un miracle se produit, par le regard d’un homme, un seul, dont l’humanité guérit et délivre.
Le monde s’ouvre alors de nouveau : les chemins à parcourir, les personnes à observer, les notes à chanter, et peut-être même, au bout de cette route, la possibilité de l’amour et de l’apaisement.
Entre grâce poétique et cadence entraînante, Ma journée dans l’autre pays nous invite à passer de la pénombre douloureuse à la lumière d’une réconciliation, avec soi-même et avec les autres. Ce bref récit qui confine à la poésie en prose condense la beauté de la langue de Peter Handke.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Avis :
Le narrateur a beau s’échiner à parler et à crier, ses gesticulations enfiévrées n’appuient qu’un soliloque éperdu, celui d’un pauvre fou que l’on évite dans un mélange d’effroi et de commisération. C’est comme s’il parlait une langue connue de lui seul, prisonnier de démons intérieurs le rendant étranger au monde. Jusqu’au jour où s’étant décidé à franchir l’eau le séparant du pays voisin, il y croise le regard d’un homme si plein d’humanité que son aliénation s’évapore et que le voilà soudain rendu à lui-même et aux autres. Devenu écrivain, il relate cette histoire « vécue physiquement, dans [s]a chair et [s]on sang » et que pourtant, prisonnier de son inconscient comme il l’était, il ne « conna[ît] que par ouï-dire... »
Est-ce une allusion à son parcours ? L’auteur a déjà fait mention par le passé de son pénible passage par un internat catholique qui devait durablement le marquer de l’épuisement de vivre « en-pays-étrange ». Irrémédiablement détourné de toute vocation à la prêtrise par les inhumaines conditions du pensionnat religieux, il trouvait alors le salut, et la préfiguration de sa propre vie d’écrivain, dans la lecture de grands auteurs : une rencontre au moins aussi révélatrice que celle de son personnage jusqu’alors perdu même à lui-même.
Le lecteur sera laissé à sa perplexité et et à ses tentatives d’interprétations pour au final s’émerveiller de la puissance d’évocation de cette fable toute de poésie sur le passage de l’obscurité à la lumière, de l’isolement et de l’aliénation nés de l’ignorance et de l’absence de langage commun à l’apaisement du partage, de l’empathie et de l’amour. Le genre de parabole qui, manquant à la réclusion répressive du pensionnat religieux de sa jeunesse, illustre combien la littérature et, à travers elle, la rencontre avec d’autres esprits, a pu lui proposer, cette fois, d’inégalable vocation. (3,5/5)
Citation :
jeudi 28 mai 2026
Critique : "Les fantômes de Shearwater" de Charlotte McConaghy | Lectures de Cannetille
J'ai aimé
Titre : Les fantômes de Shearwater
(Wild Dark Shore)
Auteur : Charlotte McCONAGHY
Traduction : Marie CHABIN
Parution : en anglais (Australie) en 2025,
en français en 2026 (Actes Sud)
Pages : 384
Présentation de l'éditeur :
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Avis :
Mondialement connue pour ses fictions où drames écologiques riment avec blessures intimes, la romancière australienne Charlotte McConaghy reprend ici ses thèmes de prédilection – disparition du vivant, isolement géographique, tension entre effondrement et survie – en les inscrivant dans un huis clos familial menacé par le dérèglement climatique.L’intrigue se déroule sur l’île fictive de Shearwater, inspirée de l’île Macquarie, territoire subantarctique où Charlotte McConaghy a séjourné. Comme son modèle réel, Shearwater est un espace reculé, soumis à des conditions extrêmes et habité par une faune marine foisonnante. Le récit y transpose plusieurs éléments empruntés à Macquarie – sa base scientifique, son histoire marquée par l’exploitation intensive des animaux marins, la puissance de ses paysages –, tout en y ajoutant des dispositifs fictionnels, comme une vaste banque de graines, le phare où vit la famille Salt, ou encore la montée des eaux qui condamne l’île. Ce décor, nourri d’observations directes, structure le roman et imprime au récit la rudesse et la fragilité propres à ce territoire.
Depuis huit ans, Dominic Salt et ses trois enfants mènent sur l’île une existence marquée par la solitude, les passages sporadiques d’un navire ravitailleur et l’absence béante laissée par la mère disparue. Raff, Fen et Orly ont grandi dans un monde de silences et d’intempéries, mais aussi au contact d’une faune exceptionnelle qu’ils observent avec une passion instinctive. L’arrivée de Rowan, retrouvée inconsciente sur le rivage après une tempête, vient rompre cet équilibre précaire. Tandis qu’elle tente de comprendre où elle a échoué, l’inquiétude monte : la station scientifique a été abandonnée, l’île est vouée à disparaître et les Salt doivent partir dans quelques semaines. Avant de fuir, il leur faut trier les graines de la réserve, n’emporter que la moitié des espèces, un choix déchirant qui ajoute à la tension. Qui plus est, lors du départ précipité des autres résidents, les installations radio et électriques ont été sabotées, plongeant la famille dans un isolement total. Mensonges et non‑dits s’accumulent. Que s’est‑il passé avant l’arrivée de cette intruse malgré elle ? Et qui est vraiment Rowan, surgie du tumulte des vagues ?
Cette exploration intime s’accompagne d’une réflexion plus large sur la responsabilité humaine face au vivant. Le tri des graines, geste scientifique et symbolique, condense un dilemme central : comment choisir ce qui mérite d’être sauvé quand tout s’effondre ? Ce choix, apparemment technique, prend alors une portée éthique qui renvoie à la fragilité du monde et à la difficulté de hiérarchiser les pertes.
Enfin, entre tension sourde, sentiment d'urgence et beauté constamment menacée, Charlotte McConaghy installe une atmosphère d’une vraie intensité. Le huis clos familial renforce la densité du récit : les relations se resserrent, les émotions se chargent, et l’île, omniprésente, prend la stature d'un personnage à part entière, à la fois refuge, piège et révélateur.
L'ouvrage séduit par la puissance de son décor, l'épaisseur de son atmosphère et le trouble persistant qui traverse un texte où s’entrelacent drame familial, menace climatique et mémoire du vivant. Charlotte McConaghy y déploie des thématiques fortes – effondrement écologique, survie, transmission, responsabilité – avec une sensibilité qui donne au roman une réelle portée émotionnelle. L'on pourra certes regretter quelques faiblesses : intrigue parfois surchargée, intensité affective un peu insistante, écriture qui demeure lisse malgré l’ampleur des enjeux et ressorts narratifs appuyés sur des codes attendus. Ces réserves n’entament toutefois pas la force d’immersion du livre, qui laisse durablement résonner ses paysages, ses ombres et ses questions. (3,5/5)
mardi 26 mai 2026
Critique : "Comme en amour" de Alice Ferney | Lectures de Cannetille
Coup de coeur 💓
Titre : Comme en amour
Auteur : Alice FERNEY
Parution : 2025 (Actes Sud)
Pages : 240
Présentation de l'éditeur :
Pour le savoir, Alice Ferney livre un homme et une femme à une rencontre. Marianne, vive et franche, styliste renommée, ancrée dans sa famille. Cyril, secret, caustique, célibataire et séduisant, chroniqueur de la vie artistique. À la faveur d’une interview, leur complicité est immédiate. Bientôt ils se parlent tous les jours. Leur conversation devient libre et intime. Dans le “tourbillon de la vie”, chacun tour à tour écoute, réconforte, propose son aide, mais quand viennent les grandes décisions, chacun n’a-t-il pas aussi son domaine réservé ?
En quarante chapitres enlevés, aussi dialogués que le lien qu’ils explorent, Alice Ferney souligne les formes, la valeur et la fragilité de l’amitié entre homme et femme. Vingt-cinq ans après La Conversation amoureuse, elle écrit une conversation amicale, comme le second volet d’un diptyque dans lequel la parole crée la relation. Parce qu’en amitié comme en amour, on se parle, d’abord et toujours.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Avis :
Le récit, qui commence dans l'apparente banalité d'une romance amicale presque convenue, gagne très vite en profondeur, à mesure qu’il multiplie les thèmes de réflexion et progresse vers un véritable cas de conscience. Passion discrète mais exigeante, l’amitié est ici mise face à ses limites, ses fragilités et ses contradictions intimes. Jusqu’où peut-on accompagner un ami dans ses dérives ? La loyauté doit-elle l’emporter sur les scrupules moraux ? Comme en amour, le lien amical, si sincère soit-il, ne suffit pas toujours à sauver la relation, et l’histoire prend une dimension dramatique qui surprend par sa gravité.
Ce tragique, peut-être un peu outré au regard de son objet, soutient la démonstration avec autant de finesse psychologique que d’intensité émotionnelle, insufflant à la narration une tension qui érige l’amitié en véritable enjeu existentiel. L’écriture, épurée, précise dans les dialogues et sensible aux non-dits, refuse l’emphase pour mieux révéler la complexité des sentiments dans une langue qui tire une grande clarté de sa retenue assumée.
En plaçant l’amitié au centre de son récit, Alice Ferney en révèle toute la puissance romanesque et la charge dramatique. Coup de coeur pour ce roman subtil et attachant qui hisse ce lien au rang des plus grandes passions littéraires. (5/5)
Citations :
Lire est une source d’estime de soi. Imprégné du talent des autres, on se déteste un peu moins. Par la lecture, je me suis délivrée non seulement des limitations de mon éducation et de mon milieu mais de mes complexes. Et au moins j’ai réussi mes études.
— L’émotion que cause la perte d’un écrivain à celui qui aimait le lire est un sentiment très délicat, dit Cyril.
— Un sentiment étrange, dit Marianne. Comme si la terre s’était dépeuplée d’un esprit dont la fécondité nous manquera.
L’amitié n’est pas transitive, dérange parfois l’amour et s’en accommode. L’amitié, pensait Marianne, est une résistance, une relation qui s’affirme contre les exclusivités amoureuses et les clichés sur la séduction entre hommes et femmes. L’amitié fait moins de concessions que l’amour, elle n’a pas à accepter la trahison, la manipulation, elle est plus libre.
Pour des raisons multiples, peut-être symétriques, et qui ne sont pas toutes à l’honneur de l’esprit humain, le chagrin et l’échec se partagent mieux que la joie et la réussite : le besoin de parler est plus fort et la curiosité éveillée, l’indignation est partagée, la compassion soutient l’écoute, la jalousie n’a pas lieu d’être puisque la vantardise n’a pas sa place. Les ennuis, les déboires, les malheurs suscitent les plus longues confidences, que l’amitié lorsqu’elle est véritable reçoit avec une patience parfois comptée parfois illimitée.
Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, confia Marianne au téléphone. Ce matin, en prenant ma tasse de petit-déjeuner, je voyais dans le placard celle de Serge, j’ai eu le cœur brisé. À celui qu’on aime, on donne le pouvoir de vous anéantir.
Tous deux se sentaient des pessimistes joyeux : l’existence était une succession d’épreuves qui gardait le pire pour la fin.
L’amie manqua de clairvoyance et de compassion, l’amie jugea, s’agaça, garda pour elle sa réprobation, la laissa croître. Et le dommage fut grand : l’amitié était écornée, l’estime entamée. Marianne se rappela l’épisode Ania. Les jeux et les fautes se répètent, pensa-t-elle. Ania, Julia, deux femmes en quête d’un père pour leur enfant, leurs causes se rejoignaient. Cyril incarna l’amant qui fait défection, qui veut la femme sans la mère. Il était décidément pour toujours l’homme qui refuse d’être un mari ou un père. Et c’était son droit après tout. Mais il faisait souffrir celles qui avaient le malheur de l’aimer. Séducteur toxique. Égoïste en amour, pensait Marianne, troublée. Que tolère-t-on de ses amis ? Jusqu’à quel point peut-on les défendre malgré leurs torts ?
dimanche 24 mai 2026
Critique : "Truite à la slave" de Andreï Kourkov | Lectures de Cannetille
J'ai aimé
Titre : Truite à la slave
(Форель а ла нежность)
Auteur : Andreï KOURKOV
Traduction : Annie EPELBOIN
Parution : en russe (Ukraine) en 2011
en français (Liana Lévi) en 2013
Pages : 64
Présentation de l'éditeur :
Ce court récit assaisonné à la sauce Kourkov – trois louches de suspense et un zeste d’absurde – est un véritable petit bijou.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Avis :
Commencée très sérieusement sur le terrain ordinaire d’un quotidien sans grand lustre, avec ce qu’il faut de suspense pour piquer de bout en bout la curiosité, cette nouvelle ménage ses effets pour mieux, et très gentiment, se payer notre tête. Quelques pages suffisent pour qu’insensiblement, sans jamais quitter vraiment les rivages du réalisme, le récit se laisse infiltrer par un soupçon de fantaisie grotesque, comme si le réel, en vérité toujours un peu absurde derrière des apparences faussement familières et rassurantes, n’était jamais à prendre tout à fait au sérieux, en tout cas pas pour ce qu’il prétend être.
C’est donc dans un monde favorisant le gondolement des perceptions que nous entraîne facétieusement Andreï Kourkov, là où, au travers de quelques plats bizarrement épicés et d’un testament pour le moins surréaliste, un homme entreprendra d’effacer une vie entière d’absence et d’abandon pour nouer avec un autre des liens qu’il espère pour le coup indéfectibles.
Désarçonné et vaincu, le lecteur parvenu au terme de l’histoire n’aura plus qu’à la lire une seconde fois pour apprécier pleinement les remarques d’apparence anodine, distillées avec ironie tout au long du récit, qui ne révèlent tout leur sel qu’une fois le dénouement révélé. (3,5/5)
Citation :
Du même auteur sur ce blog :
vendredi 22 mai 2026
Critique : "L'homme qui lisait des livres" de Rachid Benzine | Lectures de Cannetille
J'ai beaucoup aimé
Titre : L'homme qui lisait des livres
Auteur : Rachid BENZINE
Parution : 2025 (Julliard)
Pages : 128
Présentation de l'éditeur :
Quand un jeune photographe français pointe son objectif vers ce vieillard entouré de livres, il ignore qu'il s'apprête à traverser le miroir. " N'y a-t-il pas derrière tout regard une histoire ? Celle d'une vie. Celle de tout un peuple, parfois ", murmure le libraire. Commence alors l'odyssée palestinienne d'un homme qui a choisi les mots comme refuge, résistance et patrie.
De l'exode à la prison, des engagements à la désillusion politique, du théâtre aux amours, des enfants qu'on voit grandir et vivre, aux drames qui vous arrachent ceux que vous aimez, sa voix nous guide à travers les labyrinthes de l'Histoire et de l'intime. Dans un monde où les bombes tentent d'avoir le dernier mot, il nous rappelle que les livres sont notre plus grande chance de survie – non pour fuir le réel, mais pour l'habiter pleinement. Comme si, au milieu du chaos, un homme qui lit était la plus radicale des révolutions.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Avis :
Ce roman bref repose sur la rencontre entre Julien, photographe français en quête du cliché parfait, et Nabil, libraire palestinien, gardien d’un sanctuaire de livres au milieu des ruines. Le face-à-face de leurs regards, de leurs langages et de leurs manières de témoigner – l’un capture et fige l'instant, l’autre transmet et relie à la mémoire – est orchestré par l’auteur avec une infinie délicatesse et invite le lecteur à déplacer son propre regard.
La narration est avant tout une réflexion sur la puissance des mots. À rebours des objets inertes, les livres, chez Nabil, sont vivants, porteurs de sens, de dignité et d’une forme de résistance. Incarnant la culture, la nuance et la mémoire – tout ce que la guerre cherche à effacer –, ils sont, dans un monde où l’oppression étouffe les voix, un ultime recours, une présence qui refuse l’effacement et une vie qui s'oppose à la mort. Cette bibliothèque tenant bon au milieu des ruines célèbre ainsi le langage comme acte de survie et refus de l’anéantissement. Dans cette fragilité de papier s’abrite une parole qui ne cède pas et, à travers elle, un triomphe discret mais obstiné de la pensée et de l’humanité, une victoire sans éclat mais primordiale contre la barbarie et l’oubli.
Cette vision du livre comme rempart contre l’effacement trouve son prolongement dans le style même du récit. Sobre, retenue, presque fragile, l’écriture respire au rythme des mots et de la poésie, en un si parfait contraste avec le fracas de la guerre que, semblant le tenir en respect, elle invite le lecteur à la lenteur et à la réflexion, dans une dignité nue plus saisissante que la plus ample emphase.
Dans son rôle de passeur de mémoire, Nabil irradie une aura presque mystique, le choix d’élévation plutôt que d’ancrage réaliste soulignant l’universalité de son message : la culture comme acte de foi face à la barbarie. En contrepoint, Julien incarne le regard occidental, qui vient, observe, puis repart. Sans le condamner, le récit le questionne et met discrètement en tension les rapports de domination et les biais de représentation. Tout autour, Gaza exprime son impuissance et sa douleur avec pudeur, voilant les détails comme une blessure que l’on effleure sans l’exhiber. Avec poésie, le livre laisse entrevoir et ouvre entre les mots une brèche, ténue et pourtant essentielle, dans le mur de l’indifférence.
Hommage vibrant à ceux que l’Histoire écrase mais qui, envers et contre tout, choisissent les mots plutôt que les armes, ce récit est une réflexion sur la beauté de l'écoute et sur la force tranquille de la littérature. La voix de ce vieil homme au bord du monde nous rappelle que raconter est résister, que lire est accueillir, et que penser, même dans les ruines, demeure un acte de foi. Dans cette histoire, le photographe, c’est l’auteur – mais aussi le lecteur, invité à ouvrir grand les yeux et les oreilles, et à faire sien ce murmure obstiné qui refuse de se taire. (4/5)
Citations :
Gaza est une ville en réécriture permanente. Chacun y va de son inspiration, de ses points de suspension. Tous redoutent l’instant de ce geste qui ne leur appartiendrait plus, le point final.
« Celui-là, il a traversé des guerres, des révolutions, des émeutes. Il est resté ici quand tout s’effondrait dehors. Il a vu passer des générations et il a résisté au temps. Il parle d’une autre époque, mais, pour qui sait bien le lire, il parle de maintenant, de nos vies, de la vôtre, de la mienne. C’est cela un grand livre. C’est un monde, un refuge, et un miroir. »
Les mots des livres déchirent tous les silences. Ils s’imposent à vous. Le lecteur est un prisonnier consentant, attaché à l’illusion que chaque page tournée le libérera. Pourtant, il se perd toujours plus, absorbé, jusqu’à être incapable de se détacher de ce labyrinthe de mots.
”Tu crois que les mots vont nous sauver, Nabil ?” me demandaient mes amis. Je leur répondais que oui. Je n’en suis plus sûr. Je dirais qu’ils sauvent en silence. La réalité est la même, rien ne renverse l’oppression, mais l’esprit, lui, s’envole.
« Nous ne sommes que les miroirs brisés de ceux qui nous ont faits », a écrit Jean Genet.
Un grand livre c’est un livre sans fond. Un livre d’énigmes irrésolues. Derrière l’histoire, il y a un point aveugle. Et on se perd à vouloir l’éclaircir, alors qu’il faut l’accueillir pour ce qu’il est : la bénédiction d’un mystère. Vous comprenez ? Je suis sûr que oui. Les livres qu’on aime sont des livres qu’on n’a pas compris, ou qu’on a cru comprendre mais les relisant on découvre un autre sens, une autre facette, une part inexplorée.
Invisibles souvent, vivants ou morts, tes parents t’accompagnent à chaque instant de ton existence. Sans que tu t’en rendes compte. Comme une évidence. Comme un regret que tu porteras toute ta vie en toi. On ne guérit pas de leur absence. On en meurt chaque jour un peu plus.
Du même auteur sur ce blog :
mercredi 20 mai 2026
Critique : "Je suis Romane Monnier" de Delphine de Vigan | Lectures de Cannetille
J'ai beaucoup aimé
Titre : Je suis Romane Monnier
Auteur : Delphine de VIGAN
Parution : 2026 (Gallimard)
Pages : 336
Présentation de l'éditeur :
Qui est Romane Monnier ? D’elle, il ne reste qu’un téléphone portable. Des notes, des messages, des souvenirs, des enregistrements, autant de traces confiées à un inconnu, un samedi soir dans un bar.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Avis :
Le roman déroule deux trajectoires qui se croisent sans jamais vraiment se rencontrer : d’un côté Romane, jeune femme discrète dont la disparition ouvre l’intrigue ; de l’autre Thomas, cadre quadragénaire qui découvre par hasard le téléphone qu’elle a abandonné. Tandis que l'une s’efface volontairement du monde, l'autre se retrouve entraîné malgré lui dans les méandres de son existence numérique, lisant ses messages, écoutant ses notes vocales, reconstituant peu à peu le portrait d’une inconnue dont les silences résonnent étrangement avec les siens. Entre enquête intime et introspection, la narration se tend autour d’une quête de l’autre qui, en creux, s'avère aussi une confrontation à soi.
Bâtie sur une idée originale qui fait d'un téléphone portable à la fois le pivot du récit et le seul réceptacle des traces laissées par une personne, la narration s'avère d’une redoutable efficacité critique. Miroir d’une époque où l’intime s'expose et s'entrepose sur des supports techniques qui enregistrent, trient et diffusent nos données à notre insu, le roman met en lumière la porosité croissante entre sphère privée et univers connecté. Montre‑moi le contenu de ton téléphone et je te dirai qui tu es : telle semble la maxime implicite d’un monde où nos identités se lisent désormais dans l’accumulation d’informations plutôt que dans nos gestes ou dans nos paroles. Cette confrontation d'un homme à l’existence d’une inconnue à travers ces micro‑archives souligne la réduction qu’opère cette nouvelle manière d’appréhender l’humain, tout en révélant la vulnérabilité d’individus qui cherchent dans les écrans une cohérence que le réel leur refuse. Jouant de la tension entre exposition et effacement, le roman pointe nos aveuglements contemporains face à une dépendance technologique devenue presque invisible tant elle structure notre quotidien, et laisse surgir l’inquiétude d’un présent qui se laisse peu à peu filtrer par les machines, jusqu’à ne plus renvoyer de nous qu’une image lissée et étrangement factice.
Roman sensible et habile, Je suis Romane Monnier témoigne d’un regard aigu sur les transformations du rapport à l’intime et sur l’emprise croissante du numérique sur nos existences. Delphine de Vigan y déploie une réflexion pertinente sur la manière dont nos usages des technologies connectées modifient désormais notre rapport au réel. L’on pourra certes regretter une forme parfois trop sage et une intrigue sans véritable surprise au final. Mais, si l’impact dramatique demeure en deçà de ce que le dispositif laissait espérer, l’ensemble n’en reste pas moins une oeuvre lucide et solidement construite, suffisamment inventive pour porter son questionnement avec conviction. (4/5)
Citations :
Un peu moins de deux mille personnes meurent chaque jour en France, que fait-on de leur téléphone portable ? Il ne s’était jamais posé cette question mais elle lui paraît soudain essentielle. Est-ce l’occasion pour leurs proches de percer enfin leur mystère, d’entrer par effraction dans leur univers, de pénétrer leur intimité ? Ou bien les proches respectent-ils la mémoire des défunts, leurs secrets, et effacent-ils ces traces sans s’y aventurer ? Bien sûr, il y a les codes secrets. Mais souvent, les conjoints les connaissent. Et dans le cas contraire, il est très facile de trouver quelqu’un pour les contourner.
Je ne suis pas aussi forte que ce qu’ils imaginent. Les gens n’ont pas la moindre idée de ce que ça me coûte, d’être au milieu d’eux, d’entrer en contact avec eux. Je parle de mes amis, de mes collègues, des gens que j’aime, que je côtoie. Oui, ça me coûte. Ça me coûte en énergie, en tension, en émotion. Ils ont l’impression que c’est très simple, que tout est simple. Peut-être que ça l’est pour eux, mais pour moi, cela ne l’est pas… En réalité, cela m’épuise.
Les gens qui partent ne prennent pas le risque de prévenir ou de se retourner parce qu’ils ont peur d’être empêchés. Parce que pour eux, c’est une question de survie.
Je n’ai pas envie d’ajouter des mots aux images, ni des images aux mots. Je n’ai pas envie d’être noyée dans le flot. Je n’en peux plus de ces flux continus, sur X, sur Insta, sur TikTok, ces fils que l’on déroule sans fin, dont on ne verra jamais le bout. Ça me donne la nausée. Voilà ce que nous avons perdu : la satisfaction d’avoir terminé, la certitude que cela s’arrête quelque part. Et puis je n’en peux plus de ce mensonge du partage. Je ne veux plus partager avec qui que ce soit. Il nous faudra bien apprendre à nous taire et à observer. Renoncer au commentaire ininterrompu et conditionné auquel nous sommes tenus de nous adonner. Car à force de nous exposer, ne risquons-nous pas de disparaître ? Et à force de laisser nos traces, partout, tout le temps, de n’en laisser aucune ? Dans trente ans, que restera-t-il de nos likes, de nos avis, de nos indignations fugaces, de nos révoltes virtuelles, noyés dans la masse infinie des données numériques ? Que restera-t-il de nous ?
La nuit, quand je me réveille, je me demande dans quel monde nous allons devoir apprendre à vivre.
Nos smartphones s’enrouleront autour de nos poignets, s’accrocheront comme des pin’s à nos vêtements ou seront implantés dans notre corps. Nous serons en lien avec la terre entière mais nous aurons perdu la capacité de nous parler et de nous écouter. Nous ne serons plus capables de nous accorder sur des connaissances communes, des informations communes, ni même sur des faits simples, minimaux. Nous n’aurons plus aucune certitude, nous ne saurons plus où poser notre regard, ni à qui accorder notre confiance. Nous choisirons nos dieux, nos idoles, nos chapelles et devrons les suivre, aveuglément. Nous ne pourrons plus dire « il faut le voir pour le croire » et nous serons nostalgiques du temps où cette expression signifiait quelque chose. Nous devrons apprendre à vivre dans un monde privé de vérité.
Du même auteur sur ce blog :
lundi 18 mai 2026
Critique : "Le prix" de Arthur Miller | Lectures de Cannetille
J'ai beaucoup aimé
Titre : Le prix (The Price)
Auteur : Arthur MILLER
Traduction : Henri ROBILLOT
Parution : en anglais (Etats-Unis) en 1968,
en français en 1976,
nouvelle traduction (Robert Laffont)
en 2026
Pages : 224
Présentation de l'éditeur :
Oscillant entre tension et émotion, Le Prix est un drame du quotidien qui questionne ce que valent vraiment les choses –; et les vies.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Avis :
Depuis longtemps éloignés l’un de l’autre, deux frères se retrouvent réunis par la nécessité de vider l’appartement familial après la mort de leur père. Ils sont rejoints par Esther, l’épouse du cadet, partagée entre lucidité et inquiétude, et par Gregory Solomon, un brocanteur vieillissant dont l’ironie distanciée agit comme du sel sur leurs contradictions. Dans ce huis clos où les objets réveillent les souvenirs enfouis, Victor et Walter voient resurgir leurs divergences et des vérités rances qui viennent lézarder les certitudes sur lesquelles ils ont bâti leur existence.
Bien plus que l’action, quasi inexistante, ce sont les échanges verbaux qui constituent le nerf de la pièce, instaurant un véritable champ de bataille moral où chaque réplique, à couteau tiré, met à nu les mécanismes de défense et de justification intime qui structurent les personnages. À mesure que leurs antagonismes se dévoilent, le drame révèle la difficulté de regarder son propre parcours en face et d’y démêler ce qui relève du choix, de la contrainte ou de l’aveuglement. Le brocanteur Solomon, figure à la fois comique et clairvoyante, agit comme un contrepoint qui dégonfle les illusions et rappelle que la valeur des choses – mais aussi d’une vie – n’est jamais celle que l’on croit. Ainsi, les deux actes progressent, non vers une résolution, mais vers un dessillement progressif, où chacun doit affronter la part de vérité dont le déni l'avait jusqu'ici protégé.
Combinant dialogues au scalpel, profondeur psychologique et lucidité morale, Le Prix expose brillamment ce qui travaille ses personnages : les choix que l’on croit faire, les concessions auxquelles on se plie et les récits que l’on construit pour donner sens à son cheminement. La pièce démonte ces fictions personnelles une à une, jusqu’à laisser apparaître ce qui, derrière les justifications et les silences, a réellement motivé une existence. Ce qui reste alors n’a rien d’un verdict : seulement la matière brute d’une vie, débarrassée des leurres que l’on s’invente. (4/5)
samedi 16 mai 2026
Critique : "Une histoire d'amour et de violence" de Olivier Bourdeaut | Lectures de Cannetille
J'ai beaucoup aimé
Titre : Une histoire d'amour et de violence
Auteur : Olivier BOURDEAUT
Parution : 2026 (Gallimard)
Pages : 240
Présentation de l'éditeur :
Car derrière la consécration de l’écrivain se cache une histoire intime. Celle d’un fils qui a grandi dans l’ombre d’un père aussi impressionnant qu’insaisissable, d’un enfant qui s’est construit contre la violence et sous les coups, d’un adolescent qui les a rendus et d’un homme qui, au moment de devenir père à son tour, choisit de transformer son héritage.
De Nantes à l’Espagne, des bancs de la pension aux plateaux de télévision, Olivier Bourdeaut remonte le fil d’une vie faite de chutes, de réconciliations inattendues et de victoires inespérées. Peut-on réécrire son histoire familiale ? Et que reste-t-il, au fond, de nos pères ?
Traversé par une émotion et un humour irrésistibles, ce livre raconte la métamorphose d’un mauvais élève en écrivain, d’un fils blessé en un père attentionné. Un récit vibrant sur la filiation, les épreuves, et finalement la joie de trouver enfin sa place.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Avis :
Si le livre ne débute pas sur cet aveu, c’est pourtant la peur de reproduire cette violence qui motive sa rédaction et en éclaire l’urgence. Devenu adulte et bientôt père, Olivier Bourdeaut voit remonter les ombres de son passé et entreprend de les revisiter pour les désarmer. Il retrace alors l’histoire d’un foyer dominé par un père charismatique mais destructeur, la mère réduite à l'impuissance subissant en même temps que la fratrie de cinq enfants des sévices quotidiens autant physiques que psychologiques. Dans cet univers où l’admiration se mêle à la terreur, l’enfant qu’il fut apprend à se défendre en adoptant un comportement bagarreur, manière instinctive de rejouer une violence absorbée malgré lui, mais aussi signe d’un cycle qu’il redoute de perpétuer et qu’il tente de rompre grâce à l'écrit.
Sans apitoiement ni justification, le texte explore la fabrication intime de la violence et la manière dont elle s’insinue dans les gestes, les réflexes et les attitudes. Temps de lucidité, la mise en mots permet de mettre à distance les mécanismes hérités, de comprendre comment un enfant apprend à lire le monde à travers la peur, puis, adulte, tente de se défaire de ce prisme. La narration suit ainsi une ligne de crête, entre la volonté de dire sans détour et la nécessité de ne pas céder à la tentation du règlement de comptes. Ce qui s’y joue, au fond, n’est pas tant la dénonciation d’un père que l’exploration d’une identité construite sous la contrainte, et la possibilité, par la parole, de s’en affranchir.
Comme l’indique le titre emprunté à la chanson de Sébastien Tellier, le livre rappelle que la relation au père ne se réduit pas à la violence. La coexistence de l’attachement et du rejet, résumée par la formule : « J’ai toujours aimé cet homme. Même quand je voulais le tuer, je l’aimais. », révèle l’ambivalence d’un lien où amour et peur s’entremêlent. Le récit montre comment, pour un enfant qui n’a connu que cela, la brutalité devient une norme intériorisée, qui déforme la perception du quotidien, brouille la frontière entre affection et domination, et installe des réflexes que l'on perpétue inconsciemment.
Retranscription sans fard, juste et percutante, d'une histoire personnelle bouleversante, ce livre est aussi une réflexion plus large sur la transmission et la construction de soi. Il met à nu les mécanismes par lesquels la violence s’installe dans une famille et continue d’agir longtemps après les faits, révélant la difficulté de se libérer d’un modèle imposé dès le plus jeune âge. D'une grande finesse d'analyse, cet ouvrage choc, frontal mais nécessaire, confirme la réussite du virage entrepris par l'auteur vers un registre plus grave, plus risqué et plus lucide. (4/5)
Citations :
Être édité me donnait enfin un rôle dans la vie, un statut dans la société. Ce n’était pas rien. C’était tout. J’ai longtemps détourné cette citation de Théophile Gautier : « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid. » Et je la complétais en proclamant qu’à ce titre, j’étais magnifique. Bon, eh bien j’étais fatigué d’être magnifique de cette manière-là. J’avais alors l’habitude de remplir le vide de ma vie par des citations. Tout le monde le sait, il n’y a rien de plus pratique qu’une citation pour paraître intelligent grâce au travail d’un autre.
Un jour j’ai entendu Jean d’Ormesson affirmer qu’il fallait avoir eu une enfance malheureuse pour être un bon écrivain. J’avais déjà lu ou entendu cette théorie dans une autre bouche ou sous une autre plume. Je n’y avais jamais réfléchi jusqu’à aujourd’hui tant cela me semblait être une formule magique dont, pour une fois, je pouvais me vanter de posséder la clef. Je n’allais pas bouder mon plaisir, d’autant qu’il m’avait suffi d’encaisser, de surmonter les épreuves qui s’étaient présentées jour après jour, d’attendre que ça passe. Tout cela ne relevait pas d’une initiative personnelle, d’un élan vital qui nécessite une énergie folle, non non, cette enfance, je l’ai subie, j’ai attendu qu’elle passe mais, à défaut d’autres, je peux me vanter d’avoir ce diplôme-là, dûment rempli et tamponné.
Alors oui, pourquoi serait-il avantageux d’avoir eu une enfance malheureuse pour devenir écrivain ? J’ai un début de réponse, même s’il me faudrait peut-être mille pages pour élucider ce mystère. Je pense que le fait d’être le bénéficiaire, si je puis dire, d’un traitement particulier pendant l’enfance oblige à se concentrer plus que nécessaire sur soi, à analyser très tôt ce que l’on ressent, ses réactions, ses sentiments, sa capacité de résistance et ses limites. Cela impose d’office une certaine solitude même si l’on vit, comme moi, entouré de nombreux frères et sœurs. Oui voilà, l’enfant malheureux développe un égoïsme de survie et, en même temps, cette mise à l’écart l’oblige à observer le monde qui l’entoure avec un autre regard, de biais, une certaine distance qui peut devenir plus tard celle de l’auteur vis-à-vis de l’univers qu’il décrit et des personnages auxquels il donne vie. (…)
Et je comprends mieux la théorie de Jean d’Ormesson, cette enfance, cette poubelle, c’est mon trésor. Qui peut se vanter d’avoir une anecdote pour chaque jour durant vingt ans ? Oui, ce genre de souvenir est plus simple à retenir que celui, par exemple, de la joie de manger une tartine de confiture devant un fleuve avec sa grand-mère, car la violence on la rumine, on l’entretient, on s’en souvient et on la ressert des années plus tard sur un divan ou sur une feuille de papier. J’ai choisi la seconde option.
Je commence à comprendre pourquoi je vais écrire ce livre. Non pas pour tuer le père, non non, si j’en ai rêvé toute la première partie de ma vie, il l’a très bien fait tout seul. J’écris ce livre pour m’empêcher, pour me retenir, pour vous rendre témoins en quelque sorte d’un crime que je refuse de commettre. Ce livre sera je l’espère l’antidote qui m’empêchera un jour d’envoyer une rafale de gifles dans le sourire de mon fils, une humiliation dans sa joie de vivre. Voilà. J’écris ce livre pour tuer le fils que j’avais fini par devenir.
Évoquer la violence dans les familles est toujours délicat. Il faut trouver le bon ton, et je suis bien conscient que je ne l’ai pas. Non seulement nous ne connaissions rien d’autre mais en plus nous finissions parfois par en rire. Plus c’était violent, plus c’était grotesque, plus c’était drôle. Lorsque j’ai envoyé la première partie de ce texte à Solène, ma grande sœur, elle m’a dit : « C’est horrible, j’ai ri quand il fallait pleurer et j’ai pleuré quand il fallait rire. » Et je dois bien reconnaître que je dois beaucoup à ce réflexe étrange, c’est ce qui fait, je crois, la particularité de ma façon de voir le monde.
J’ai toujours aimé cet homme. Même quand je voulais le tuer, je l’aimais. Je pense malheureusement qu’il a raté son passage sur terre et y penser me détruit. Quand tous les membres de votre famille considèrent qu’ils sont plus heureux après votre décès, c’est que votre vie était perfectible, j’imagine. C’est ça le drame. Je l’aime encore mais je préfère qu’il soit mort.
Généralement quand on cherche les ennuis, on les trouve. Très vite se met en place une spirale infernale. Dès qu’on met un pied en dehors de la normalité, ce sont des sables mouvants, on s’y débat et on s’enfonce inexorablement. L’enfer se met en place quand on l’accepte.
Il n’y a rien de plus égoïste qu’une personne qui souffre. Mon père l’était, je le suis devenu. J’ai mis très longtemps à voir les blessures des autres. À m’y intéresser. Mon père s’acharnait sur moi, moins sur les autres, ils étaient donc moins malheureux que moi. Or c’est complètement faux. À certains égards, ils ont autant souffert que moi. Être spectateur est souvent aussi douloureux que d’être au cœur de la tourmente. Mon petit frère Xavier a des souvenirs plus précis que moi de certaines séances de tabassage. Comme pour une enquête, je parle aux témoins, pour recueillir leurs souvenirs, m’assurer aussi que nous avons les mêmes tant certaines scènes sont à peine croyables. Y assister est traumatisant mais ne rien pouvoir y faire corrompt l’esprit. Cette mauvaise conscience reste, alors qu’une fois la rafale de coups achevée, on est soulagé que ce soit terminé. Mon père avait cette drôle de plaisanterie concernant la folie : c’est l’histoire d’un homme qui se coupe la jambe avec une scie, et quand on lui demande pourquoi diable il fait ça, il répond le plus simplement du monde : «C’est tellement bon quand ça s’arrête. » Eh bien, les coups c’est pareil, c’est tellement bon quand ça s’arrête qu’on passe vite à autre chose.
Les drogues sont une pyramide de Ponzi. On emprunte à sa vie pour financer d’autres vies, en vivre mille. Au moment du remboursement final, il ne reste que des dettes sur la seule qui compte, la vraie, la sienne. Ces expériences ne sont pas des opérations rentables. Pas même si l’on s’estime lésé d’une valeur ni échangeable, ni remboursable : l’enfance.

%20-%20Un%20%C3%A9t%C3%A9%20sans%20fin.jpg)

%20-%20Je%20suis%20Romane%20Monnier.jpg)








%20-%20Je%20suis%20Romane%20Monnier.jpg)
%20-%20Les%20loyaut%C3%A9s.jpeg)


