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mardi 9 avril 2024

[Peretti, Camille (de)] L'Inconnue du portrait

 


 


J'ai aimé

 

Titre : L'Inconnue du portrait

Auteur : Camille de PERETTI

Parution : 2024 (Calmann-Lévy)

Pages : 350

Accès au livre : ISBN 9782702185179  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

«  La toile vibrait de beauté. Elle en avait le souffle coupé et se noyait dans l’œil bleu ciel piqueté de vert. Est-ce qu’elle était réellement le sosie de cette inconnue ?  » 
Peint à Vienne en 1910, le tableau de Gustav Klimt Portrait d’une dame est acheté par un collectionneur anonyme en 1916, retouché par le maître un an plus tard, puis volé en 1997, avant de réapparaître en 2019 dans les jardins d’un musée d’art moderne en Italie.
Aucun expert en art, aucun conservateur de musée, aucun enquêteur de police ne sait qui était la jeune femme représentée sur le tableau, ni quels mystères entourent l’histoire mouvementée de son portrait. 
Des rues de Vienne en 1900 au Texas des années 1980, du Manhattan de la Grande Dépression à l’Italie contemporaine, Camille de Peretti imagine la destinée de cette jeune femme, ainsi que celles de ses descendants. Une fresque magistrale où se mêlent secrets de familles, succès éclatants, amours contrariées, disparitions et drames retentissants.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Camille de Peretti est née en 1980 à Paris. Elle a effectué sa scolarité à l'École active bilingue Jeannine-Manuel. Après une hypokhâgne et une khâgne, elle intègre l’ESSEC. Apprentie analyste financière dans une banque d’affaires singapourienne, professeur de cuisine française à la télévision japonaise dans une émission intitulée « La Cuisine de Camille », une fois son diplôme en poche elle s'inscrit aux cours Florent et crée une entreprise d’événementiel.
Passionnée de peinture et de littérature, depuis 2005, elle se consacre à l’écriture.
Elle est l’autrice de neuf romans dont Thornytorinx (Belfond, 2005 - prix du Premier roman de Chambéry), Le Sang des Mirabelles, (Calmann-Lévy, 2019) et L’Inconnue du portrait, (Calmann-Lévy, 2024).

 

 

Avis :

Fréquentant avec passion les musées, Camille de Peretti s’est emparée des mystères entourant une œuvre de Klimt, « Portrait d’une dame », pour en tirer une autre fresque, très romanesque celle-là, couvrant trois générations d’une même famille entre Vienne et New York.

C’est un petit tableau de Klimt, un portrait de femme en buste à l’expression langoureuse, bouche entrouverte et pommettes enfiévrées. Peinte à Vienne en 1917, l’oeuvre coule des jours paisibles entre les murs d’une pinacothèque de province, en Italie, lorsque, coup sur coup, elle défraye la chronique. En 1996, l’on s’avise que le tableau est en réalité double, son épaisse couche de vernis en cachant un autre, le portrait disparu en 1912 d’une femme dont on réalise alors qu’elle est la même. Mais, non contente de déjà faire couler beaucoup d’encre, l’inconnue repeinte entame alors de rocambolesques aventures. Volée deux fois l’année qui suit – l’original d’abord, puis la copie dont personne n’avait remarqué qu’elle avait pris sa place au musée –, elle disparaît avec la promesse d’un retour vingt ans plus tard. En 2019 et avec un peu de retard, c’est chose faite : à l’occasion de travaux d’entretien d’un mur extérieur du musée italien, la belle est retrouvée par un jardinier, cachée dans un sac poubelle puis glissée dans une trappe mangée par le lierre. L’escapade de la femme sans nom et étrangement repeinte reste un mystère…

Eminemment elliptiques, ces peu ordinaires faits de départ ont de quoi frapper l’imagination. Et de l’imagination, à défaut de tout autre matériau disponible, l’auteur en a à revendre. Avec pour focale le tableau dont la dame prend vie pour devenir un personnage en soi, à jamais ombré par les non-dits et les secrets censés couper court à l’inconvenance et au scandale, elle déploie sur un siècle l’histoire résolument romanesque de descendants cherchant eux aussi à élucider un mystère : celui de leurs origines. De la Vienne décadente du début du XXe siècle incarnée par le triste sort d’un héritier de bonne famille, au rêve américain d’un self-made man new-yorkais enrichi sur le krach de 1929, puis d’une jeune avocate s’efforçant d’effacer son accent texan dans le Manhattan d’aujourd’hui, trois destins s’entrelacent par-delà siècles et continents, cousus l’un à l’autre par la seule trace tangible laissée par une presque inconnue : son portrait.

Si, nous faisant traverser lieux et époques d’une manière évocatrice et vivante, l’histoire se lit sans déplaisir aucun, la curiosité aiguillonnée par l’enchevêtrement et la reproduction des secrets d’alcôve et de famille, l’on achève malgré tout cette lecture avec en bouche la frustration d’un scenario un rien tiré par les cheveux, aux personnages un peu trop lisses et n’évitant pas toujours les poncifs. Est-ce d’avoir déjà trop lu de ces récits usant d’une œuvre, d’un instrument de musique ou d’un objet comme trait d’union entre plusieurs destins et périodes ? Cette impression de déjà-lu et d’assez convenu laisse poindre le regret d’un plat un peu trop fade pour régaler totalement. L’on pourra tenter de s’en consoler en se raccrochant à l’agréable fluidité de sa lecture et en rêvant à son tour au mystère du tableau de Klimt. (3/5)


 

Citations :

Pearl avait une vision pour le moins passive de l’amitié. Jamais elle ne serait allée vers une fille pour lui demander « Veux-tu être mon amie ? » Mais si on s’avançait vers elle, elle était prête à se donner tout entière, dès la première seconde. Elle savait qu’elle attendait d’être choisie, plus que cela encore, elle attendait d’être reconnue. Et paradoxalement, n’importe qui aurait fait l’affaire. La littérature regorgeait d’âmes sœurs et d’amitiés exemplaires. Dès qu’il était question d’amour, il fallait trouver sa moitié. Ainsi, les poètes avaient décidé d’ignorer toutes celles et ceux qui s’accommoderaient du premier venu sans faire tant de manières. Car rares étaient les bocaux qui trouvaient leur couvercle, celui dont le matériau, le diamètre et le nombre de tours de vis leur allaient à la perfection. Dans la majorité des cas, un carré de papier aluminium et un peu de bonne volonté suffisaient. Une illusion de couvercle, modelé, corné et plissé sur les bords. Il fallait seulement faire attention à ne pas se déchirer si on décidait de changer de bocal. Tous les carrés d’aluminium savaient cela.
 

 « Le goût, c’est bon pour les amateurs de vin et les cuisiniers. L’art n’a rien à voir avec le goût » disait un certain Gustav Klimt.
 

Isidore avait confié à Pearl qu’il ne comprenait pas qu’on puisse naître avec autant de chances, la beauté de sa mère, le compte en banque de son père, et ainsi gâcher sa vie. Comme quoi, la bâtardise avait du bon. Pour obtenir quelque chose, rien ne valait d’en avoir été privé.
 

Être amoureux n’exclut pas d’être lucide, car repérer les défauts de l’autre n’implique pas pour autant qu’on les comptabilise.
 

Le malheur force celui qu’il frappe à inventer un lieu où se réfugier, à se composer une autre vérité, plus belle, plus flamboyante. Ils ne peuvent pas développer leur imagination, ceux qui sont satisfaits de leur vie, ceux à qui la réalité suffit. 
 

Le syndrome de Stendhal, c’est le trouble physique et psychologique que peut provoquer une œuvre d’art, Henry.

mercredi 15 novembre 2023

[Seethaler, Robert] Le café sans nom

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le café sans nom
           (Das Café ohne Namen)

Auteur : Robert SEETHALER

Traduction : Élisabeth LANDES
                       et Herbert WOLF

Parution :  2023 en allemand (Autriche)
                   et en français
                   (Sabine Wespieser)

Pages : 248

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Chaque matin, en allant au marché des Carmélites où il travaille comme journalier, dans un faubourg populaire de Vienne, Robert Simon scrute l’intérieur du café poussiéreux dont il rêve de reprendre la gérance. Encouragé par l’effervescence qui s’est emparée de la ville, en pleine reconstruction vingt ans après la chute du nazisme, il décide, la trentaine venue, de se lancer dans une nouvelle vie. Comme le lui dit sa logeuse, une veuve de guerre : « il faut toujours que l’espoir l’emporte un peu sur le souci. Le contraire serait vraiment idiot, non ? ».

En cette fin d’été 1966, c’est avec un sentiment d’exaltation qu’il remet à neuf le lieu qui va devenir le sien. Homme modeste, de peu de mots, il trouverait prétentieux de lui donner son propre patronyme : ce sera donc le « Café sans nom », où va bientôt se retrouver un petit monde d’habitués. Le succès est tel que Robert ne tarde pas à proposer à Mila, une jeune couturière juste licenciée par son usine, de venir le seconder.

En quelques traits, en quelques images saisissantes, l’écrivain rend terriblement attachantes les figures du quotidien qui viennent, le temps d’un café, d’une bière ou d’un punch, partager leurs espoirs ou leurs vieilles blessures. Et si, au fil des saisons et des années, des histoires d’amour se nouent, bagarres et drames ne sont jamais loin, battant le pouls de la ville.

Robert Seethaler puise en effet l’inspiration de son nouveau et magnifique roman dans l’endroit qui l’a vu naître : ses descriptions de Vienne émergeant des décombres, à l’ombre tutélaire de la Grande Roue du Prater, confèrent aux personnages du Café sans nom, et notamment à celui qui en est l’âme, une tendresse et une saveur bien particulières.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1966 à Vienne, Robert Seethaler est également acteur et scénariste. Il vit à Berlin.
Le Tabac Tresniek (2014), Une vie entière (2015), Le Champ (2020) et Le Dernier Mouvement (2022), tous parus chez Sabine Wespieser éditeur, l’ont imposé en France comme l’un des écrivains de langue allemande les plus importants de sa génération. Son œuvre est traduite dans le monde entier, et il jouit en Allemagne et en Autriche, où certains de ses livres ont atteint des ventes de plus d’un million d’exemplaires, d’une formidable notoriété.
Das Café ohne Namen (Le Café sans nom) paraît à Berlin, chez Claassen (Ullstein), en avril et en France, chez Sabine Wespieser éditeur, en septembre 2023.

 

 

Avis : 

Robert Seethaler aime les gens ordinaires, ces ombres de tous les jours qui ne laisseront ni  traces ni souvenirs mais qui n’en sont pas moins la chair et l’âme de leur époque. Déjà, son roman Le champ se faisait l’écho de la rumeur de leur vie en laissant les morts d’un petit cimetière raconter leurs existences oubliées et raviver un temps le souffle d’un passé éteint. Cette fois, il convoque les modestes habitués qui, en 1966 – l’année de sa naissance –, fréquentaient un petit bistrot de quartier, à Vienne, sa ville natale, pour évoquer en transparence les prémices d’un temps nouveau hésitant à fleurir sur les ruines encore visibles de la guerre et sur le souvenir d’un glorieux passé impérial.

Journalier au marché des Carmélites, un faubourg populaire proche du Prater et de son emblématique Grande Roue, le trentenaire Robert Simon réalise un vieux rêve en reprenant la gérance d’un vieux café abandonné. L’établissement qui, récuré à l’huile de coude, a fait peau neuve sans que le nouveau maître des lieux trouve à le baptiser – « Tout compte fait, le Danube existait avant que quelqu’un l’appelle Danube. Alors, ton café restera sans nom et c’est très bien comme ça », déclare tranquillement un ami boucher –, devient bientôt le point de ralliement du quartier, un havre où il fait bon s’attarder pour bavarder ou simplement se taire, boire un verre, et surtout partager un peu de chaleur humaine.

Croquant en quelques traits saillants les silhouettes attablées, restituant le bourdon sonore de leurs menus propos, c’est une peinture du rien et de l’ordinaire qui, par mille détails choisis, restitue peu à peu l’atmosphère et la trame, sans grand rêve et souvent pleine d’accrocs, de la vie des petites gens de ce quartier. Une vie insignifiante qui ne pèse pas lourd mais les écrase parfois, ne leur laissant plus guère que leur dignité fière et leur indéfectible magnanimité les uns envers les autres. Mais, îlot assiégé par la transformation de la ville – « Les temps présents n’étaient qu’une tumeur qui proliférait sur le terreau d’un passé pourri, dévoyé, et finirait forcément par attaquer l’avenir et mener à la perte irrémédiable de tout ce qui rendait la vie encore un peu supportable. » –, le café sans nom ne pourra empêcher bien longtemps la vie de quartier de s’éteindre. Avec lui disparaîtra un de ces « dernier[s] endroit[s] auquel se raccrocher », où l’« on peut parler quand on en a besoin et se taire quand on en a envie ».

« Maintenant vous allez peut-être vous dire : ils n’ont qu’à aller ailleurs, ces pauvres bougres, le changement ça fait mal, rien n’est éternel, etc. Et bien sûr vous avez raison. Mais je connais des gens pour qui le bout de la rue, c’est déjà trop loin. Ceux-là, ce n’est pas le changement qui leur fait mal, mais tout le corps, parce qu’ils passent leur journée à crapahuter sur un chantier ou à se courber devant une machine, ou simplement parce qu’ils sont trop vieux ou trop abîmés ou les deux à la fois. »

De sa plume aisément reconnaissable, l’écrivain autrichien signe un nouveau roman tout en retenue et douce mélancolie, une ode d’une extrême humanité à la Vienne des années soixante. (4/5)

 

 

Citations :

Les gens qui ont des choses à dire, généralement ils ne parlent pas. 

Ils n’avaient pas eu d’enfants et jamais parlé d’amour, leur vie commune avait pris une certaine forme d’évidence qui leur suffisait. Elle s’était d’autant plus étonnée de l’allégresse avec laquelle il était parti à la guerre. Il rayonnait littéralement le jour de son départ, disait-elle. Et pour la première fois, l’idée l’avait effleurée que les hommes se languissaient leur vie durant d’être ailleurs que dans les bras d’une épouse ou derrière un guichet de l’administration des postes et des télégrammes.
Quand, un an et demi plus tard, lui parvint une lettre qui parlait d’accomplissement du devoir de soldat et de sincères condoléances, elle n’éprouva pas de chagrin, tout au plus une sorte d’amer ressentiment à l’encontre de cette guerre qui lui avait surtout pris l’illusion d’une vie réussie.

Les temps présents n’étaient qu’une tumeur qui proliférait sur le terreau d’un passé pourri, dévoyé, et finirait forcément par attaquer l’avenir et mener à la perte irrémédiable de tout ce qui rendait la vie encore un peu supportable.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

mardi 16 mai 2023

[Seethaler, Robert] Le dernier mouvement

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Le dernier mouvement
            (Der letzte Satz)

Auteur : Robert SEETHALER

Traduction : Elisabeth LANDES

Parution : en allemand en 2020,
                  en français (Sabine
                  Wespieser) en 2022

Pages : 128

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Sur le pont du paquebot qui le ramène en Europe après une ultime saison à New York, Gustav Mahler laisse dériver ses pensées. À cinquante ans, il est un compositeur adulé et le chef d’orchestre le plus réputé de son temps, mais son corps souffrant lui rappelle que la fin est proche. Emmitouflé dans une épaisse couverture, l’œil rivé sur la mer grise, son esprit dévide des souvenirs, surgis à la faveur d’une sensation fugace – le cri d’une mouette, l’ombre d’un nuage…

Robert Seethaler excelle à suggérer en quelques traits le pur bonheur des étés à la montagne, tout comme, dans un registre bien différent, la décennie pendant laquelle Mahler a réformé et dirigé l’Opéra de Vienne. L’amour tourmenté du musicien pour sa femme Alma, son chagrin à la mort de sa fille aînée et, bien sûr, la haute conception de son art traversent ce texte aussi bref que profond.
Sans la moindre emphase, l’écrivain restitue la légendaire exigence du maître, bourreau de travail malgré sa faible constitution, de même que sa quête permanente de la beauté.
C’est sans doute de son apparente simplicité que cet intense roman tire sa force. Les rares mots échangés face à l’océan entre l’illustre passager et le jeune garçon de cabine chargé de veiller à son bien-être sont à cet égard exemplaires.
Portrait tout en intériorité d’un artiste dont le génie ne s’est jamais tari, Le Dernier Mouvement est également une poignante méditation sur la puissance de la création.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Robert Seethaler est né en 1966 à Vienne. Écrivain de renom outre-Rhin, il est également acteur et scénariste, et vit désormais à Berlin. Sabine Wespieser éditeur publie son œuvre en France depuis 2014.
Le Tabac Tresniek 
(2014 ; paru en allemand en 2012 sous le titre Der Trafikant) a remporté dans les pays germanophones un grand succès, et en France un bel accueil critique et public. 
Une vie entière (2015 ; Ein ganzes Leben, 2014 en allemand) a valu à Robert Seethaler le statut de meilleur auteur de l’année décerné par les libraires d’outre-Rhin et l’a imposé en France et ailleurs comme un des romanciers de langue allemande les plus importants de sa génération. 
Le Champ (2020 ; Das Feld, 2018 en langue originale) a connu en Allemagne, ainsi qu’en Autriche, un succès retentissant (plus de 300 000 exemplaires vendus à ce jour) et est traduit dans une quinzaine de langues. Il confirme la profondeur du talent de l’écrivain, capable de mener avec une grande simplicité son lecteur au plus près de ses émotions.
Le Dernier Mouvement
 (Der letzte Satz, 2020 en Allemagne) paraît chez Sabine Wespieser éditeur au mois de février 2022.

 

 

Avis :

1911. Gustav Mahler se repose, fragile silhouette de vieillard emmitouflée dans ses couvertures, sur le pont du transatlantique qui le ramène en Europe après une ultime saison à New York. Il n’a que cinquante ans, mais, malade et perclus de douleur, celui que tous considèrent comme un compositeur de génie et le plus grand chef d’orchestre de son temps, voit ses jours désormais comptés. Pendant que son épouse et sa fille, comme déjà lointaines, vaquent à leurs occupations quelque part à l’intérieur du navire, il laisse son esprit divaguer au gré de ses réminiscences, à peine rattaché au présent par la discrète mais vigilante présence du jeune garçon mis à son service par la compagnie maritime.

A quoi se résume une vie ? A tant de choses, et à la fois si peu, tant Robert Seethaler est parvenu à l’exprimer tout entière en quelques images significatives. Sans quasiment parler de cette musique dont il fait dire à Mahler que les mots sont impuissants à la décrire sauf quand elle est mauvaise, évoquant avec une sobriété confondante de naturel et de puissance suggestive les quelques traits qui suffisent à laisser sentir la personnalité et la vie qui se sont tant entremêlées à l’oeuvre, l’écrivain transcende les faits historiques pour nous faire pénétrer l’âme, si passionnée et si exigeante, du compositeur visionnaire qui bouscula son époque et s’imposa comme un prodige de l’orchestration.

Drôle parfois, comme lorsque se rencontrent un Mahler exaspéré et un Rodin mal embouché, la narration se fait le plus souvent poignante, alors que l’esprit de celui que la maladie a prématurément vieilli garde toute sa vigueur et sa lucidité. Du bonheur simple des étés à la montagne au travail acharné et méticuleux du maître qui réforma l’Opéra de Vienne, de son amour torturé pour son épouse Alma, tombée dans les bras d’un amant plus jeune et plus disponible, à l’incommensurable chagrin de la perte de sa fille aînée, emportée par la diphtérie à l’âge de cinq ans, c’est toute une vie qui dans ce corps usé palpite encore, et qui, quand elle s’éteindra tout à fait, cédera la place à l’imposante éternité d’un chef-d’oeuvre qui nous dépasse. Alors, peut-être ou peut-être pas, pour nous comme, au lecteur d’en décider, pour le jeune et modeste employé placé par le hasard à la croisée d’un autre monde, continuera à vivre « l’indescriptible » musique de « Monsieur le directeur » Gustav Mahler.

Si la musique se vit et ne se décrit, il en est de même pour cet émouvant roman qui sait si bien, en un minimum de mots et avec une impressionnante puissance suggestive, nous ouvrir l’âme d’un homme qui repoussa jusqu’à l’épuisement les limites de son art. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Gustav Mahler est une petite flamme qui vacille dans la tourmente de son propre désespoir. Quelque pisseur de copies l’avait ainsi décrit, la « petite flamme » renvoyant bien évidemment à sa frêle carrure et à sa taille, qui n’excédait pas le mètre soixante. Il avait éclaté de rire et déchiré la feuille en morceaux. Mais, dans son for intérieur, il savait bien que le pisseur de copies avait raison. À même pas cinquante ans, il était un mythe, le plus grand chef de son époque, et peut-être même de toutes celles qui suivraient. Mais cette gloire, il la payait du désastre d’un corps qui se consumait lui-même inexorablement.
 
 
Il avait entendu dire un jour que chaque cellule du corps humain était remplacée plusieurs fois au cours d’une vie, si bien qu’au bout de quelques années déjà ne subsistait plus rien de votre corps initial. Une perpétuelle renaissance en miniature en quelque sorte. Mais alors, si les différentes parties étaient ainsi soumises à un échange permanent, pouvait-on encore concéder au tout quelque chose qui fût de l’ordre de la continuité ? Un soi pérenne, dont le noyau et l’essence seraient inaltérables ? Le chef Gustav Mahler à la réputation mondiale était-il encore la même personne que le jeune directeur récemment nommé de l’Opéra de Vienne qui s’asseyait, jadis, dans ce fauteuil à bascule, sous ce lustre en cristal ? Ou que le petit Juif de six ans, un chapeau plat à la main et une expression de tristesse infinie dans le regard, qu’on voyait sur la photo sauvée à l’instant, in extremis, du transfert au garde-meuble par Alma ?
 
 
Il eut un rire bref. Rodin claqua une motte d’argile sur le buste et marmonna quelque chose d’inintelligible.
« Pardon ? dit Mahler.
– Si monsieur voulait bien avoir l’obligeance de rester immobile, traduisit Claire de Choiseul.
– C’est bon, dit-il.
– Non, justement, cela n’est pas bon, dit Claire. Nous voulons que le travail avance, n’est-ce pas ?
– Qui ça nous ?
– Nous tous ici dedans et la plupart d’entre nous dehors. Tant que nous n’avançons pas ici dedans, le monde dehors tourne au ralenti.
– Puisse-t-il cesser complètement de tourner, dit Mahler. Voilà qui réglerait bien des choses.
– Ne l’écoutez pas, intervint Alma. Il est un peu fatigué.
– C’est faux, objecta Mahler. Je n’ai jamais été aussi en forme.
– Tais-toi ! dit Rodin. Tais-toi, putain ! *
– Que dit-il ? demanda Mahler.
– Il vous prie encore instamment de rester immobile, dit Claire. La journée n’est pas terminée.
– Elle semble même partie pour être interminable, dit Mahler. Mais bon, je m’en vais rester assis sans bouger. Jusqu’à ce que mort s’ensuive.
– Gustav, s’il te plaît, fais un effort !
– Mais pourquoi donc, c’est la solution : rester immobile jusqu’à la fin des temps. Vous pourrez m’embaumer ou m’empailler ou les deux. Ça nous épargnera tout ce travail avec ce buste. Sans parler du coût.
– Ne l’écoutez pas, dit Alma.
– Nous faisons notre possible, dit Claire.
– Mais sûrement pas l’impossible, dit Mahler.
– De quoi parlent-ils, ces idiots ? *» demanda Rodin.
Ses yeux étaient injectés de sang, les poils de sa barbe tressaillaient autour de sa bouche.
« De rien, dit Claire. Monsieur fantasme sur la mort *. »
Rodin secoua la tête. Puis il se leva, marcha vers la sculpture à moitié terminée d’un satyre qui émergeait du sol, et lui asséna un coup de pied magistral. Il ne se calma que lorsque Claire se fut approchée doucement de lui par-derrière, pour lui passer les bras autour du cou et lui souffler quelques mots à l’oreille d’une voix contenue mais pressante. Sans un regard pour le satyre anéanti, il revint au buste. Il rectifia encore une fois la racine des cheveux, passa l’index en travers du front, puis il s’affaissa sur lui-même, le souffle rauque, et ferma les yeux.
« Qu’est-ce qui se passe encore, maintenant ? demanda Mahler.
– Le maître a terminé, dit Claire en se levant de sa chaise. Il faut que cela sèche à présent et que ce soit moulé. Le buste vous arrivera par la poste.
– Et l’histoire finit bien, à la bonne heure, s’écria Mahler en sautant de son trépied. Allons-y, Alma ! »
(* en français dans le texte)
 
 
La mer n’est jamais ton amie, lui avait dit un vieux marin. Elle ne te veut ni bien ni mal, elle ne veut strictement rien. Elle n’a pas l’ombre d’une intention, quand elle te tue d’une seule lame.


« Désirez-vous encore un peu de thé ? » demanda le jeune homme. Il avait ôté sa casquette, Mahler voyait le bleu du ciel dans ses yeux.
« Tu restes assis tout le temps en bas des marches ? demanda-t-il.
– Pas tout le temps, dit le garçon.
– Qu’est-ce qu’ils t’ont dit de moi ?
– Ils ont dit que vous étiez célèbre. À cause de la musique. Et que je dois veiller sur vous. Que vous n’ayez pas froid. Que le thé ne soit pas trop chaud. Ce genre de choses.
– Mais il faut que le thé soit chaud.
– C’est comme vous le souhaitez.
– D’ailleurs c’est complètement idiot qu’il n’y ait pas de thé blanc russe sur ce bateau.
– Je ne savais même pas que cette sorte de thé existait. Il est bon ?
– C’est le meilleur. Il apaise l’âme.
– Alors je m’en procurerai dès que nous serons à terre. Et la prochaine fois que vous voyagerez avec nous, je vous servirai tous les jours une tasse de thé blanc russe.
– C’est très obligeant de ta part, dit Mahler. Je crois que tu iras loin.
– Je ne sais pas si c’est ce que je veux. Qui va loin, arrive tard.


C’est quel genre de musique, celle que vous faites ? Vous pourriez m’en parler ?
– Non, on ne peut pas raconter la musique, il n’y a pas de mots pour ça. Dès qu’on peut décrire la musique, c’est qu’elle est mauvaise.
 

La mort elle-même n’était qu’une idée de vivants. Tant qu’on pouvait se l’imaginer, elle n’était pas encore là. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 

samedi 4 septembre 2021

[Vircondelet, Alain] De l'or dans la nuit de Vienne selon Klimt

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : De l'or dans la nuit de Vienne
            selon Klimt

Auteur : Alain VIRCONDELET

Editeur : Ateliers Henry Dougier

Année de parution : 2021

Pages : 121

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

La toile aux dimensions inhabituelles sortait peu à peu de sa solitude de lin. Klimt l'avait recouverte d'une ample couche d'or mat, au cuivré profond, d'une densité puissante propre à accueillir le motif. Il se souvenait des fonds des fresques de Ravenne et des coupoles de San Marco et de Torcello, tous dorés eux aussi, aptes à recevoir. L'or comme un ciel offert à toutes les promesses, disait-il. Car de lui naîtrait l'objet même du tableau...

Le Baiser de Klimt est devenu le tableau de tous les records : le plus connu du XXe siècle, le plus admiré, le plus copié, le plus "marchandisé" ... Mais que sait-on de sa création ? Et surtout, quel sens Klimt a-t-il voulu donner à son chef-d'oeuvre ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Alain Vircondelet est universitaire, docteur en histoire de l’art et des mentalités, écrivain et biographe de nombreuses figures de l’art, de la littérature et de la spiritualité. Outre ses travaux de référence sur Duras, Camus et Saint-Exupéry, on lui doit des ouvrages consacrés à Séraphine de Senlis, Balthus, Picasso, Dora Maar, et plus récemment à Toulouse-Lautrec, tous traduits en plusieurs langues.

 

Avis :

Les Ateliers Henry Dougier ont tout récemment inauguré une nouvelle collection, intitulée Le roman d’un chef d’oeuvre, dont le troisième titre s’intéresse au célèbre Baiser de Klimt. C’est Alain Vircondelet, commissaire d’expositions, auteur de biographies et de travaux majeurs sur la peinture, qui nous fait découvrir la genèse et le sens de ce tableau parmi les plus connus au monde.

Réalisation iconique de Klimt, sa Joconde, aime-t-on encore à dire…, le Baiser apparaît comme le chef-d’oeuvre du peintre : 
Il fallait bien qu’un jour j’accède à la voute céleste, se dit Klimt, parachevant la toile fameuse. L’œuvre d’art est signe du ciel et il faut toute une vie de peinture pour atteindre à l’étoile. Après qu’on l’a accrochée au firmament, le peintre peut mourir ou se faire plaisir en peignant des fleurs ou des paysages, puisqu’il a atteint l’essentiel à quoi il a voué sa vie ». 
Et s’il survécut une décennie à son acmé, il passa en effet, après le Baiser, à « des portraits de commande pour survivre mais aussi des tableaux de la nature...

Atteinte d’un firmament, le Baiser est en tout cas le fruit ultime de la période de créativité la plus active de Klimt, celle connue sous le nom de cycle d’or. Ebloui par les mosaïques byzantines et les coupoles de la basilique Saint-Marc à Venise, le peintre trouve rapidement dans le fond d’or de ses peintures le moyen d’exprimer toute la subversion qui l’anime. Dans une Vienne et un Empire vivant leurs derniers feux en ce début de vingtième siècle, alors qu’ors et fastes ne parviennent plus guère à masquer la gangrène, et que par ailleurs Klimt multiplie les aventures sexuelles tout en idolâtrant son éternel amour, chaste celui-là, pour Emilie Flöge, les faire ressortir sur un fond d’or revient à sacraliser ses sujets, à séparer leur beauté de la hideur ambiante, à tenter de les protéger de la fin d’un monde par l’éternité de l’or. Alors, lorsqu’il se représente, étreignant avec autant de dévotion que de tendresse, son si grand et si pur amour qu’il en échappe même aux vicissitudes de la chair, c’est toute la force de son idéal qu’il tente d’enchâsser et de sacraliser en le retenant au bord de la falaise…

La très belle plume d’Alain Vircondelet n’explique jamais en termes finis et définitifs. Elle propose et ouvre les hypothèses, laissant à la sensibilité du lecteur le soin de percevoir l’immensité du sens, celui que le peintre lui-même a longtemps cherché à tâtons, laissant son âme et son inconscient s’emparer de son œuvre pour la façonner peu à peu vers l’expression de son essentiel. Et c’est ce qui fait la force et l’intérêt de cette centaine de pages : converger petit à petit vers une compréhension du tableau, comme l’artiste lui-même a progressé lentement vers l’expression ultime de ce qui lui tenait le plus à coeur. (4/5)

 

 

Citations :

« Vous voyez, Josef, avait-il dit à son ami, soudain animé d’une grande fièvre, c’est cet enchâssement que je veux peindre dorénavant, cette laideur dans l’or éternel, ces hideurs dans l’éternité de l’or. Parce que Vienne est devenue cela et en même temps, sauver l’amour, les champs de fleurs, les arbres qui croulent sous leurs fruits, et la plainte amoureuse des femmes quand elles aiment, en les sertissant d’or, pour que tout reste dans cette beauté impeccable, séparé du reste du monde. »

Mais il n’y avait pas que l’or. Aussi la nacre et des pierres semi-précieuses dont il voulait se servir pour parer ses modèles. Ce qu’il aimait dans la technique des mosaïstes de Ravenne, c’étaient leurs fonds dorés qui faisaient ressortir le motif de façon presque surnaturelle. Il jaillissait ainsi de nulle autre part que de ces faisceaux de lumière, lui donnant une présence universelle. Le contexte spatial était ainsi évité et dans cet évincement seul le motif, ses femmes fatales par exemple, devenait un objet sacral.

Les critiques, les naïfs et les sots, les vaniteux et les nantis n’y verraient que de l’or comme on déclare qu’on n’y voit que du feu pour dire que l’on ne voit rien ! Ils ne percevraient pas la virulence de sa subversion, l’autre face de cet or dont la violence de l’éclat finit par éteindre toutes choses, jusqu’à l’aveuglement.

Il fallait bien qu’un jour j’accède à la voute céleste, se dit Klimt, parachevant la toile fameuse. L’œuvre d’art est signe du ciel et il faut toute une vie de peinture pour atteindre à l’étoile. Après qu’on l’a accrochée au firmament, le peintre peut mourir ou se faire plaisir en peignant des fleurs ou des paysages, puisqu’il a atteint l’essentiel à quoi il a voué sa vie.

L’art émerveille, prétendait-il. Il permet la rencontre entre celui qui voit le tableau et ce que celui-ci donne à voir. La rencontre et l’apparition : « Les seuls événements qui puissent m’occuper » confessait Klimt.
« L’art bénit et sauve » affirmait-il encore.       
Et Le Baiser ne veut rien dire d’autre.