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samedi 6 septembre 2025

[Saviano, Roberto] Giovanni Falcone

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Giovanni Falcone (Solo è il coraggio)

Auteur : Roberto SAVIANO

Traduction : Laura BRIGNON

Parution : en italien en 2022,
                  en français (Gallimard) en 2025

Pages : 608

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le 23 mai 1992, aux abords de Palerme, plusieurs centaines de kilos d’explosifs faisaient sauter la voiture du célèbre juge Falcone, l’ennemi numéro 1 de la mafia sicilienne. Le nouveau roman-enquête de Roberto Saviano reconstitue les étapes qui ont mené à cet assassinat.
Tout commence vingt ans plus tôt, lorsqu’un magistrat inconnu rouvre le dossier antimafia. Sous la surveillance d’une escorte grandissante, Giovanni Falcone accumule une infinité de preuves, pleure la mort de collègues tombés avant lui et connaît quelques brèches de bonheur en tant que mari, frère et ami. À chaque instant, il sait ses jours comptés.
En plusieurs chapitres haletants qui composent une mosaïque contrastée, Roberto Saviano décrit les multiples tentacules de la pieuvre mafieuse. Il rend aussi un hommage bouleversant à son antidote le plus pur : le courage d’avancer, malgré la peur, jusqu’à obtenir justice.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Roberto Saviano, né à Naples en 1979, est notamment l’auteur du best-seller international Gomorra (2007), d’Extra pure : Voyage dans l’économie de la cocaïne (2014), de Crie-le ! (2023) et des romans Piranhas (2018) et Baiser féroce (2019), tous parus aux Éditions Gallimard. Depuis 2006, il vit sous protection policière en raison des menaces que lui valent ses enquêtes.

 

 

Avis :

Le 23 mai 1992, les sismographes de la région de Palerme enregistraient une secousse évocatrice d’un tremblement de terre. Il s’agissait en fait de l’explosion de plusieurs centaines de kilogrammes de TNT placés dans un tunnel d’évacuation des eaux sous l’autoroute proche de la ville. Cosa Nostra venait d’éliminer le juge Falcone, tuant en même temps son épouse et trois gardes du corps, parmi les rares à encore oser demeurer aux côtés du magistrat qui, ayant vu tomber un à un ses compagnons de lutte contre la mafia, magistrats, procureurs et enquêteurs, se savait depuis longtemps « cadavre ambulant », « étoile morte », sa vie sous protection réduite à l’absence, « absence à lui-même » et « absence à la joie », et le condamnant à « souffrir par contumace, souffrir à moitié. Souffrir pour toujours. » 

Cette existence en dehors de l’existence, l’écrivain et journaliste italien Roberto Saviano la connaît bien depuis que ses publications dénonçant les milieux mafieux lui valent de vivre lui aussi sous protection policière permanente. Réflexion sur le courage comme l’indique plus expressément le titre en italien, hommage appuyé à un devancier aux allures de frère d’armes et méditation sur l’engagement tragique de ceux qui s’investissent, par devoir et jusqu’au bout, dans cette « longue course de relais où, au moment de passer le témoin, chaque participant s’écroule par terre » mais qui constitue le seul rempart contre des organisations criminelles sapant les fondements-mêmes de la société, ce vaste ouvrage minutieusement documenté dont il est précisé en introduction que tous les faits et personnages ont véritablement existé est avant tout un document monumental rédigé par un vrai spécialiste du crime organisé en Italie, l’oeuvre colossale d’un journaliste qui, fort d’avoir méticuleusement reconstitué l’ossature de la vie et de l’environnement de Falcone telle qu’elle ressort des diverses sources historiques, s’est attaché avec toujours autant de réalisme et de rigueur à l’habiller de chair au moyen d’une mince couche romanesque comblant les trous et reconstituant les dialogues.

Avec la foule d’événements et de figures judiciaires, politiques et mafieuses qui s’égrènent au long de ses six cents pages couvrant une décennie de lutte contre la mafia, ses incessants allers-retours temporels remontant jusqu’en 1943 pour contextualiser le récit, enfin ses multiples chapitres brefs et hachés exigeant dans leur précision analytique une attention de tous les instants, ce pavé dense et ardu réserve au lecteur curieux, patient et concentré, le développement d’une narration en forme de tragédie grecque convergeant de signes en présages vers le destin funeste d’un héros véritable, quasiment auréolé d’un halo mythologique ou religieux dans son abnégation, sa détermination solitaire face au mal et sa situation de presque martyr lâché par tous quand la terreur l’encercle.

Très contenue, l’émotion n‘irrigue que très discrètement ce texte résolument rigoureux qui, au-delà de l’impressionnante et glaçante page d’histoire, se retrouve l’occasion d’une réflexion sur le courage, la solitude et la justice. Résolus à se battre jusqu’à la mort pour le droit et la défense de la société, Falcone et ses semblables furent une poignée de desperados de la justice à inventer une lutte collective où chacun savait qu’il ne ferait qu’un bout du chemin et devait se tenir prêt à passer ses dossiers au suivant quand il tomberait à son tour. Le combat n’est d’ailleurs pas terminé puisque l’auteur y joue lui aussi sa vie aujourd’hui.

Documentaire engagé d’une grande rigueur et précision analytique, cet ouvrage est un rare livre-monument, une stèle devant laquelle s’incliner dans un mélange d’effroi et de respect, mais aussi, par sa dénonciation des silences et complicités politiques et institutionnelles face au crime organisé, un puissant appel à la conscience collective. (4/5)

 

 

Citations :

Au moment d’accepter un poste, certains comptent les kilomètres entre leur domicile et leur bureau, d’autres les morts qui les ont précédés. Pour pouvoir s’asseoir dans certains fauteuils, il faut d’abord pousser les corps de tous ceux qui, avant soi, ont payé cette place de leur vie.


« Sa mort était la seule chose qu’on pouvait acheter », a écrit un de ses substituts à son sujet. Tout le monde savait qu’il était incorruptible, mais c’est pour une autre raison que beaucoup de gens affirment qu’il l’a cherché : estimant qu’être entouré d’un groupe d’hommes armés pouvait mettre en danger les personnes à proximité, Costa refusait l’escorte à laquelle il avait droit. Il a été abattu après avoir signé une poignée de mandats d’arrêt contre Rosario Spatola et ses acolytes, tels que Gambino et Inzerillo. Des mandats d’arrêt que, sous divers prétextes, ses substituts avaient quant à eux refusé de signer.


Le rapport « Greco Michele + 161 » est une encyclopédie de la mafia sicilienne, et pas seulement. Dedans, il y a tout : l’organigramme des familles palermitaines, l’ascension des Corléonais pendant la guerre mafieuse commencée il y a deux ans, les meurtres, les alliances. Dans le dossier – dont les mafieux connaissent déjà l’existence à cause de fuites provenant du tribunal –, la figure de Michele Greco, le Pape, apparaît pour la première fois comme élément pivot autour duquel tournent les clans. Il y a les noms de Liggio, Riina et Provenzano. Surtout, le rapport de Cassarà et Zucchetto, sur lequel travaillait Rocco Chinnici avant d’être assassiné, met en lumière un cadre mafieux complètement inédit, qui est la preuve ultime de ce que Chinnici soutenait fermement : la mafia n’est pas un ramassis de cellules sans liens entre elles. Sa composition n’est pas fragmentaire. Les faits et les dynamiques qui conditionnent son évolution ne sont pas aléatoires. Il existe un schéma, il y a une régie. Et il existe des objectifs bien précis.


« Giovà, on est dans une course de relais. Chacun fait un bout du parcours, il passe les dossiers au suivant, puis il va rejoindre le Créateur. C’est complètement dingue, non ? »


(…) Giordano, le président de la cour, et Pietro Grasso, l’assesseur, sont attendus pour la lecture de la sentence en première instance de ce procès, qui est officiellement le procès contre la mafia le plus important de l’histoire. Plus de vingt et un mois de débats, 349 audiences pour un total de 1 829 heures, 475 accusés, dont 208 à la barre, 102 personnes sous contrôle judiciaire, 44 assignés à domicile et 121 accusés en fuite, plus de 900 témoins et parties civiles auditionnés. 1 314 interrogatoires, 635 plaidoiries de la défense, 1 265 tomes de procédure. Le réquisitoire des avocats généraux Giuseppe Ayala et Domenico Signorino pour demander la condamnation de tous les dirigeants de Cosa nostra, désignée comme responsable directe des crimes les plus atroces commis entre 1977 et 1984, a duré douze jours. La cour va rendre sa sentence après s’être retirée plus d’un mois dans la salle des délibérés. Et aujourd’hui, le 16 décembre 1987, elle sera lue au tribunal. Où plane un silence de mort.


Au total, le Maxi débouche sur 2 665 années de prison, 114 acquittements et 19 condamnations à perpétuité. 346 accusés sont reconnus coupables.


Ça fait presque une heure que Giovanni se répète cette phrase comme un mantra. Penché sur ses papiers, accompagné de son cendrier éternellement débordant et de sa collection de canards, témoins muets de son abattement, il se répète ce que son père lui disait jusqu’à la nausée : qu’il faut être assez bon dans son travail pour pouvoir le faire même dans les pires conditions. Que dans le travail comme dans la vie, il ne faut jamais perdre le cap : être doué, expert, toujours faire ce que l’on attend de soi, même sur une barque en train de couler dans une tempête. Ou, au moins, faire de son mieux. Alors, Giovanni essaie de travailler, même si sous ses pieds le sol s’éboule, même si au-dessus de sa tête le toit part en morceaux, exactement comme les enquêtes dont il s’est occupé ces dernières années. Francesca avait raison, ils ont été de vrais visionnaires – pour ne pas dire de gros crétins – avec Peppino, quand ils ont cru que ça pouvait marcher. 


Sisyphe n’arrivera jamais au sommet de la montagne. Il le sait pertinemment. Et malgré cela, il marche, il marche, il se lance dans l’ascension, le dos ployé, écrasé par le poids de ce rocher.  Cela ne fait pas de lui un dieu, oh non. Cela fait de lui un grand homme.
 
 
Paolo boit son whisky. Il voudrait dire à Giovanni qu’ils trouveront un moyen de le torpiller où qu’il soit, que, comme dit le proverbe, le poisson pourrit toujours par la tête, qu’il ne se serait jamais passé ce qui s’est passé à Palerme si les éléments vérolés n’étaient pas dans les hautes sphères, si quelqu’un d’important ne l’avait pas à tout le moins permis. Il voudrait lui dire que dans son cas, il y a deux gros problèmes : sa médiatisation et son indépendance, que ces deux problèmes font de lui quelqu’un d’indésirable pour les institutions, quelqu’un qui dérange. On ne peut ni le maîtriser ni le museler. C’est le parfait guerrier. Comme lui-même, d’ailleurs. Mais quelle peut être la destinée d’un soldat, si pendant qu’il se lance à l’assaut fusil en joue, ses généraux signent des armistices et partagent leurs royaumes entre les deux camps ?


Il ne s’agit plus d’aller au combat dans l’indifférence de leurs généraux ou sous les railleries des autres soldats. Maintenant, il s’agit pour eux de descendre dans la tranchée avec leurs propres supérieurs qui leur tirent dessus. Évidemment, le feu ami n’est pas toujours intentionnel. Mais ses dégâts sont les mêmes.


De fait, il semblerait qu’aux pieds de la Madonnina se soit développé ce mélange bien connu en Sicile entre criminalité organisée, entrepreneuriat et politique. Ça fait longtemps que les clans mafieux ont mis sur pied un trafic d’héroïne et de cocaïne à Milan, et ils ont besoin de blanchir l’argent dans des entreprises légales, c’est pourquoi ils s’appuient sur quelques entrepreneurs locaux très actifs dans le secteur du bâtiment, qui, à leur tour, se servent de leurs relations dans les hautes sphères politiques locales. C’est un modèle efficace, reproductible n’importe où.


Oui, certes, il y a encore la cassation, à l’avenir. Cependant, Falcone est en train d’apprendre à ne pas placer trop d’espoirs dans l’avenir. Des espoirs tenaces, mais de plus en plus rares. Et c’est un problème. Parce qu’un homme doit pouvoir vivre dans au moins une des trois dimensions temporelles. Le présent, c’est une guerre perdue. Le futur, il n’y voit que des murs et des portes verrouillées. Le passé est en train de s’écrouler avec tout le reste. Alors, dans quel tiroir ranger ses espoirs ? En existe-t-il encore un qui n’ait pas été occupé, détruit ou vendu au rabais ? 


 

vendredi 30 septembre 2022

[Ravey, Yves] Taormine

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Taormine

Auteur : Yves RAVEY

Parution : 2022 (Editions de Minuit)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un couple au bord de la séparation s’offre un séjour en Sicile pour se réconcilier.
A quelques kilomètres de l’aéroport, sur un chemin de terre, leur voiture de location percute un objet non identifié. Le lendemain, ils décident de chercher un garage à Taormine pour réparer discrètement les dégâts. Une très mauvaise idée.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Yves Ravey est né à Besançon (Doubs) en 1953.

 

Avis :

Son couple battant de l’aile, Melvil décide d’offrir à sa femme une semaine de vacances en Sicile : une parenthèse qu’il espère suffisamment enchantée pour leur redonner une chance de repartir du bon pied. Mais, alors qu’ils ont quitté l’autoroute entre l’aéroport et leur hôtel pour aller voir la mer, leur voiture percute violemment un obstacle. Intimant à sa compagne de lui faire confiance, l’homme poursuit sa route sans s’arrêter. Puis, parvenu à destination, il s’enquiert d’un carrossier susceptible de réparer discrètement l’aile défoncée de leur véhicule.

Pour notre plus grand et admiratif plaisir, Yves Ravey nous soufflète à nouveau avec l’un de ces fulgurants et laconiques récits dont il a le secret. Dans une langue à l’os dont l’implacable sobriété descriptive, déshabillée de toute psychologie, crée le malaise par une impression de froideur distanciée en complet décalage avec les émotions du lecteur, il nous plonge dans l’atmosphère oppressante d’un banal voyage touristique que les erreurs à répétition de ses personnages transforment en cauchemar.

Développée du point de vue de Melvil, l’intrigue révèle un homme égoïste, lâche et cynique, capable de s’arranger avec sa conscience dans une indifférence tranquille qui fait froid dans le dos. Sa compagne, aux velléités spontanément plus scrupuleuses, se laisse pourtant circonvenir avec une faiblesse d’autant plus ironique, que c’est finalement sa coupable solidarité, dans une situation pour le coup inacceptable, qui finit par recimenter leur relation de couple qui chancelait.

Mais une fois tombé du côté occulte du miroir, dans le monde souterrain de l’illégalité et dans la dépendance à ses prédateurs en tout genre, l’on risque fort de se faire croquer par au moins aussi ignoble que soi. C’est ainsi qu’une rencontre accidentelle, à proximité d’une plage où normalement touristes et migrants échoués ne se croisent pas, finit par refermer un piège diabolique sur des coupables rejoignant à leur tour le rang de leurs victimes.

Un récit noir et féroce, autour d’un effroyable engrenage, qui, sans avoir l’air d’y toucher, pose la question de la responsabilité, accidentelle ou aggravée… (4/5)

 

 

Citation : 

La file de visiteurs a progressé vers la billetterie. J’ai suivi Luisa : Et si j’émettais l’idée que tout ceci n’était qu’un ennui causé par le hasard ? Et si, à partir de notre débarquement, tout s’était joué pour que nous prenions cette route précisément ? pour que nous fassions halte devant ce snack-bar, et pas un autre ? Aurait-il donc fallu que je commette l’erreur, sans le savoir, guidé par une main invisible, de prendre l’embranchement sur la droite, qui ne conduisait nulle part ? Aurait-il fallu également qu’il se mette à pleuvoir et que la nuit tombe à cet instant ? Luisa, jetant un regard fuyant sur les visiteurs agglutinés dans la file d’attente, m’a prévenu : Stop ! s’il te plaît, Melvil, on ne parle plus de ça, on ne parle plus de rien, plus de journal, on visite, tu entends ?

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 




 

jeudi 4 juin 2020

[Terranova, Nadia] Adieu fantômes





J'ai moyennement aimé

 

Titre : Adieu fantômes (Addio fantasmi)

Auteur : Nadia TERRANOVA

Traductrice : Romane LAFORE

Parution : en italien en 2018,
                en français en 2019 (La Table Ronde)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Messine est la ville natale d’Ida. Elle y revient aider sa mère à faire du tri dans l’appartement où elle a vécu toute son enfance et où commencent des travaux sur le toit-terrasse. Elle a trente-six ans, une vie à Rome, un mari, mais le passé a choisi ce moment pour ressurgir : vingt-trois ans après la disparition de son père, vingt-trois ans après ce matin où un homme rongé par la dépression a quitté le domicile familial sans rien laisser derrière lui, vingt-trois ans après que son corps s’est évaporé dans la nature, que son nom est devenu tabou, que son souvenir s’est mis à hanter les murs sous forme de taches d’humidité. Seule face aux fantômes de la maison, Ida devra trouver le moyen de rompre le sortilège pour qu’enfin son père puisse quitter la scène.

Entre les souvenirs de jeunesse d’Ida et son récit d’adulte se tisse un roman d’une grande sensibilité, sombre et introspectif. Nadia Terranova, par la finesse de son observation des liens familiaux dans une maison frappée par le drame, fait apparaître le bonheur des choses simples.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Nadia Terranova est née à Messine. Elle a suivi des études de philosophie et d'histoire. Les années à rebours est son premier roman, pour lequel elle a reçu en Italie le prix Bagutta Opera Proma, le prix Brancati, le prix Fiesole et le prix Grotte de la Gurfa.

 

 

Avis :

Rappelée « chez elles » par sa mère désireuse de ranger l’appartement familial pour y effectuer des travaux, la narratrice, bientôt la quarantaine et désormais établie à Rome, revient, pour la première fois depuis longtemps, à Messine, la ville sicilienne où elle a grandi. Au milieu des objets accumulés depuis des décennies, Ida est assaillie par les souvenirs et réalise que, pour elle, le temps est toujours arrêté à l’heure où, il y a vingt-trois ans, son père gravement dépressif disparaissait sans un mot ni une trace, quand elle-même n’était encore qu’adolescente. Parviendra-t-elle enfin à trouver la paix en se confrontant au passé ?

Combien terribles sont pour les proches les interrogations sans fin et l’impossibilité du deuil, lorsque l’un des leurs disparaît sans trace ni explication : s’ouvre alors une longue attente où l’espoir ne peut jamais totalement s’éteindre, dans un tumulte d’inquiétude et de culpabilité, d’incompréhension et de sentiment d’abandon, de révolte et de colère. Ainsi, Ida, frappée à l’âge tendre, continue pendant des décennies à se retenir de vivre, craignant de s’engager dans quoi que ce soit qui pourrait à nouveau lui échapper.

Analysant avec justesse les souffrances de ses personnages, prisonniers d’une douloureuse relation triangulaire fille-mère-père disparu, l’auteur nous plonge dans une réflexion sur la mémoire, le deuil et la résilience, portée par une écriture fine et sensible. Pourtant, le ressassement du passé et le repli sur soi d’Ida m’ont rapidement pesé : proie d’un trou noir intérieur qui l’engloutit et la ferme à tout ce qui n’est pas son drame, la jeune femme n’en finit pas de gratter ses plaies, en ce qui m’a paru de si lassantes longueurs que toute émotion s’est trouvée chez moi balayée par l’ennui.

Malgré l’intérêt du sujet, la pertinence de l’observation et l’élégance du style, je suis passée à côté de cette histoire, incapable de sympathie pour son héroïne à mes yeux terriblement égocentrée, envahie par l’ennui à défaut d’autres émotions, et finalement dubitative face au soudain optimisme de sa certes jolie conclusion. (2/5)

 

 

Citations :

La mort est un point final; la disparition, l'absence de point, de tout signe de ponctuation à la fin des mots. Celui qui disparaît redessine le temps, et une spirale d'obsessions enveloppe ceux qui lui survivent. Mon père, ce matin-là, avait décidé de se glisser hors de chez nous, il nous avait fermé la porte au nez, à ma mère et moi, sans nous juger dignes d'un au revoir ou d'une explication.

La mémoire est un acte créatif : elle choisit, construit, décide, exclut ; le roman de la mémoire est le jeu le plus pur à notre disposition.

Je compris à ce moment ce qu’est vraiment une mère : quelque chose dont on ne peut pas s’abriter. Il est coutume de dire qu’une mère donne tout sans rien demander en retour ; personne ne dit qu’elle demande tout et donne ce que nous n’avons pas réclamé d’avoir.

Pourquoi n’avais-je pas d’enfant ? Je ne le savais pas, je savais seulement que ni mon mari ni moi n’avions accepté de mettre au monde une créature susceptible de mourir avant nous, nous causant une peine intolérable, ou condamnée à mourir après nous, mais inexorablement, nous rendant tout de même coupables de l’avoir engendrée.

Personne n’est vivant – nous ne sommes tous qu’encore vivants. Nous habitons le temps du « pour l’instant ».

mardi 21 avril 2020

[Gallo, Françoise] La Fortuna






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La Fortuna

Auteur : Françoise GALLO

Editeur : Liana Levi

Année de parution : 2019

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

1901, Porto Empedocle. Comme beaucoup de Siciliens, Giuseppa choisit, avec son mari et ses quatre fils, de quitter son île et de tenter une traversée périlleuse vers une nouvelle vie en Tunisie. Certains fuient la misère, le choléra, ou la mafia. D’autres, comme elle, un destin contraire. Le temps de ce périple, elle se souvient… Abandonnée à l’âge de trois mois à la porte d’un couvent, elle a cru échapper au malheur en rencontrant Francesco. Mais celui-ci est né dans une famille de propriétaires terriens arrogants, qui s’acharnent à gâcher son existence. Giuseppa empoigne alors les rênes de sa vie, guidée par son nom, La Fortuna, comme par une bonne étoile. À travers cette femme simple et déterminée, ce roman retrace l’histoire peu connue des «Italo-Tunisiens» qui, il y a un siècle, ont quitté l’Europe pour l’Afrique du Nord.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Françoise Gallo, née en Tunisie dans une famille sicilienne, rejoint à huit ans la Provence. Elle écrit et réalise des fictions et des documentaires. En 2006, elle signe un 52 minutes, Stessa Luna, Prix SCAM «Brouillon d’un rêve littéraire», point de départ de l’écriture de ce roman inspiré de l’histoire de sa famille, et de tant d’autres. Elle vit entre Aix-en-Provence et Paris. La Fortuna est son premier roman.

 

Avis :

En 1901, comme tant d’autres Italiens à l’époque, la narratrice se résout à quitter la Sicile avec son mari et ses quatre fils, dans l’espoir de trouver une vie meilleure en Tunisie. Lors de la pénible traversée à bord d’un fragile esquif de passeur, elle se remémore son parcours de « femme de tête » : abandonnée bébé sur les marches d’un couvent, élevée dans la pauvreté par les sœurs, Giuseppa a fini par épouser le dernier fils d’une famille propriétaire d’un domaine agricole, devenant la servante corvéable à merci de sa belle-mère et de ses belles-sœurs, au sein d’un clan mené d’une main de tyran par l’aîné. Le fort tempérament de la jeune femme l’amènera à toujours se battre pour reprendre son destin en main, quitte à partir pour mieux rebondir, confiante en la « Fortuna ».

A travers ce portrait extraordinaire d’une femme dotée d’un courage et d’une résilience exceptionnels, l’auteur, elle-même née en Tunisie dans une famille sicilienne, nous fait découvrir la peu connue vague d’émigration qui aboutit à la création d’une importante colonie d’Italiens en Tunisie, majoritairement des Siciliens, et qui connut son apogée au début des années 1900.

Ironie du sort, le périple de Giuseppa ne peut bien sûr que s’inscrire en négatif des vagues de migrants qui tentent aujourd’hui de rallier l’île de Lampedusa, à mi-chemin entre la Tunisie et la Sicile. Autre époque, autre flux, l’histoire se répète indéfiniment, le désespoir poussant les plus malheureux, mais aussi les plus audacieux, à partir tenter leur chance ailleurs.

Le récit se concentre surtout sur ce qui précède la décision de partir de Giuseppa, sa nouvelle vie en Tunisie n’étant que très brièvement abordée. Ce qui intéresse l’auteur est cette impulsion qui pousse au départ, cette capacité à refuser le désespoir et à risquer le tout pour le tout pour une nouvelle vie : une détermination d’autant plus émouvante lorsqu’elle vient d’une femme qui aurait pu, comme beaucoup d’autres, se laisser broyer par son environnement machiste. Il est impossible de ne pas frémir devant les coups du sort qui s’acharne sur Giuseppa, qui pourtant, ne baisse jamais les bras, toujours prête à forcer le destin et à revendiquer sa liberté.

Agréable à lire, parfaitement crédible dans sa représentation de la vie des Siciliennes de l’époque, ce roman historique est un hommage aux aïeux de l’auteur, mais aussi une formidable leçon de courage, involontairement féministe. (4/5)

 


La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis du Printemps 2020