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dimanche 10 mai 2026

Critique : "1979" de Christian Kracht | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "1979" de Christian Kracht



J'ai aimé

 

Titre : 1979

Auteur : Christian KRACHT

Traduction : Corinna GEPNER

Parution : en allemand (Suisse) en 2001,
                  en français en 2003 (Fin de Party),
                  nouvelle traduction en 2026 
                  (Denoël)

Pages : 176

Accès au livre : ISBN 9782207186350  
                           en librairie

  

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

1979. L’année de la chute du shah et de la révolution islamique. Un sale moment pour faire du tourisme en Iran. Candide chaussé de Berluti, le narrateur sillonne Téhéran en écoutant Blondie, à la recherche de soirées festives clandestines et de bons trips en tous genres. Ni les Gardiens de la révolution, ni le climat d’extrême tension qui règne dans la ville ne semble pouvoir troubler sa dérive mondaine. Cette quête improbable conduit notre dandy au Tibet, où il est arrêté par des soldats chinois et envoyé au Lao Gaï ; destination propice à un régime amincissant radical…

Drôle et cruel, 1979 stigmatise tout ce qui rend l’Occident odieux aux yeux de l’Orient. Modèle d’autodérision, la farce de Kracht évoque le Huysmans d’À rebours. La peinture impitoyable d’une humanité décadente.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Christian Kracht, né le 29 décembre 1966 à Saanen, est le plus grand écrivain suisse de langue allemande. Son oeuvre a été traduite en plus de vingt-cinq langues, notamment en français pour six de ses romans. 1979 paraît dans une nouvelle traduction aux éditions Denoël et dans une version iranienne non censurée la même année.

 

Avis :

Publié en 2001 et une première fois en français en 2003 sous le titre Fin de party, 1979 est aujourd’hui réédité dans une nouvelle traduction qui permet de redécouvrir le deuxième roman de Christian Kracht, figure majeure de la littérature germanophone contemporaine. S’éloignant de l’esthétique pop et générationnelle de Faserland, l’auteur ouvre ici son écriture à l’horizon géopolitique d’une année charnière, où révolution iranienne, invasion soviétique de l’Afghanistan et recompositions du pouvoir en Chine post‑Mao mettent à mal  les illusions occidentales sur l’Orient. C’est sur cette ligne de fracture que le livre place un narrateur dandy, esthète et inconscient, face à la violence des bouleversements qui l’entourent. Entre ses deux premiers romans, Christian Kracht passe ainsi du malaise d’une génération à la gravité d’un monde en reconfiguration. 

Le récit suit un narrateur sans nom, héritier oisif de l’Occident prospère, qui traverse l’Iran en pleine révolution avant de poursuivre sa route vers le Tibet. Jeune gandin davantage préoccupé par les signes extérieurs de raffinement que par la gravité des événements, il observe le monde avec une distance presque anesthésiée. Les silhouettes qu’il croise – compagnon de voyage agonisant, figures mondaines ou anonymes de Téhéran – accentuent la sensation d’irréalité qui enveloppe sa progression. L’intrigue, volontairement minimale, accompagne cette avancée vers l’Est comme une descente dans un espace où repères culturels, politiques et spirituels se brouillent, jusqu’à l’enfermement final dans un camp de rééducation chinois, où la brutalité de l’Histoire se rappelle à lui. 

A travers l’absurde qui l'innerve, 1979 expose la faillite d’un sujet occidental incapable de donner sens à ce qu’il traverse. La critique de Christian Kracht repose sur ce décalage : prisonnier de son esthétisme et de ses réflexes de classe, le narrateur réagit aux bouleversements historiques avec une indifférence qui confine au grotesque, révélant l’inadéquation profonde entre son imaginaire et la violence du réel. Cette discordance, plus littéraire que psychologique, fait glisser le protagoniste d’une scène à l’autre comme s’il évoluait dans un monde privé de logique, transformant l’Orient en surface de projection. Le roman progresse ainsi dans une tension constante entre esthétique et histoire, soutenue par une écriture sèche et détachée, qui fait de la désorientation du narrateur le symptôme d’une modernité occidentale soudain privée de ses repères.

En arrière‑plan, 1979 tisse plusieurs motifs qui renforcent sa portée critique. La voix récitante, ironique et décalée, impose au lecteur de recomposer ce que le personnage ne perçoit pas. Le voyage détourne les codes du récit initiatique pour devenir un parcours d’effritement. Le texte interroge un orientalisme tardif, réduit à des clichés esthétiques ou spirituels que le roman retourne contre le regard qui les produit. Quant à la violence politique, elle demeure un hors‑champ persistant, force opaque qui déborde le cadre narratif. L’ensemble produit une impression diffuse de flottement, une dérive lunaire qui prolonge l’inquiétude que le roman installe. 

Satire acérée de l’Occident et de son aveuglement, roman de dérive oscillant entre farce et mélancolie, 1979 impressionne par sa construction virtuose et par son pouvoir de déstabilisation. Cette maîtrise formelle peine pourtant à emporter pleinement l’adhésion : la froideur presque obtuse du narrateur, la déliquescence de l’intrigue et la distance ironique du texte refusent toute prise empathique, laissant le lecteur dans un état d’égarement. L’opacité vénéneuse du récit, si singulière et hypnotique, pousse parfois l’ironie jusqu’à la caricature et, à force de jouer avec les clichés qu’elle entend dénoncer, finit par en reproduire les contours. Un grand sentiment d’ambivalence accompagne donc la lecture de ce livre déroutant et inconfortable, sans dénouement, dont la force critique se nourrit autant de sa lucidité que de sa sécheresse, et qui laisse le lecteur dans un état de trouble, pour ne pas dire de malaise. (3,5/5)

 

Citations :

— Daste shoma dard nakoneh. Que votre main ne vous fasse jamais mal. 
— Nokaretim. Je suis votre esclave. 
— Excusez-moi de vous tourner à présent le dos. 
— Je vous en prie – une fleur n’a pas de dos.


La saleté et la poussière nous recouvraient, ainsi que nos vêtements de feutre, d’une vilaine couche, on aurait dit que nous nous encroûtions lentement à mesure que nous grimpions. J’avais l’impression qu’un vernis se formait progressivement sur nos corps, comme si nous étions des tableaux de vieux maîtres continuellement repeints au fil des siècles, si bien qu’on ne pouvait plus ni discerner l’original ni en rappeler le souvenir.

 

jeudi 21 novembre 2024

[Minoui, Delphine] Badjens



 



 

J'ai aimé

 

Titre : Badjens

Auteur : Delphine MINOUI

Parution : 2024 (Seuil)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Bad-jens : mot à mot, mauvais genre. En persan de tous les jours: espiègle ou effrontée. »

Chiraz, automne 2022. Au cœur de la révolte « Femme, Vie, Liberté », une Iranienne de 16 ans escalade une benne à ordures, prête à brûler son foulard en public. Face aux encouragements de la foule, et tandis que la peur se dissipe peu à peu, le paysage intime de l’adolescente rebelle défile en flash-back : sa naissance indésirée, son père castrateur, son smartphone rempli de tubes frondeurs, ses copines, ses premières amours, son corps assoiffé de liberté, et ce code vestimentaire, fait d’un bout de tissu sur la tête, dont elle rêve de s’affranchir. Et si dans son surnom, Badjens, choisi dès sa naissance par sa mère, se trouvait le secret de son émancipation ? De cette transformation radicale, racontée sous forme de monologue intérieur, Delphine Minoui livre un bouleversant roman d’apprentissage où les mots claquent pour tisser un nouveau langage, à la fois tendre et irrévérencieux, à l’image de cette nouvelle génération en pleine ébullition.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

D’origine iranienne, lauréate du prix Albert-Londres et grand reporter au Figaro, Delphine Minoui couvre depuis vingt-cinq ans l’actualité du Proche et Moyen-Orient. Publiés au Seuil, ses récits empreints de poésie, Je vous écris de Téhéran et Les Passeurs de livres de Daraya (Grand Prix des lectrices ELLE), ont connu un immense succès et ont été traduits dans une dizaine de langues.

 

 

Avis:   

En 2022, l’assassinat de la jeune Iranienne Mahsa Amini, tuée par la police des moeurs pour un voile mal ajusté, déclenchait des manifestations dans tout le pays au nom du mouvement Femme, Vie, Liberté. La journaliste franco-iranienne Delphine Minoui raconte ce formidable élan contre le sort des femmes sous l’écrasant pouvoir des mollahs au travers d’une adolescente de seize ans, personnage romanesque incarnant toute une génération en révolte.

Elle s’appelle Zahra pour la connotation très religieuse de ce prénom, mais échappée par manque d’argent à l’avortement auquel son sexe la condamnait selon la volonté de son père et de son grand-père, elle se reconnaît bien plus volontiers dans Badjens, le surnom que, parmi les minuscules gestes anti-patriarcaux que sa mère ose furtivement, cette dernière lui donne dans le secret de leur complicité de femmes. Dans la langue quotidienne « effrontée », Badjens signifie mot à mot « mauvais genre », un qualificatif que les filles de la génération Z s’octroient ironiquement entre elles, une façon de traduire l’esprit de désobéissance revendiqué désormais par le sexe considéré faible et toxique par le pouvoir religieux iranien.

Ce que sa mère dans son vase clos continue à subir sans plus de révolte que dans le secret de son âme, Badjens, comme bien d’autres de son âge connectées aux réseaux sociaux malgré la censure et reliées à des filles du monde entier, ne le supporte plus. « J’ai compris le rôle qui m’était assigné. Jusqu’ici, je n’étais qu’une erreur. Désormais je serais celle qui s’écrase, se tait. Celle qui regarde par terre. Qui ne hausse pas trop la voix. Qui ne se plaint pas, ni ne se fait remarquer. Celle qui écoute ses cousins, ses oncles, son père, son grand-père, mais qu’on n’entend jamais. À part pour Maman, je ne compte pas. Je suis invisible. » 
 
Sortir de l’invisibilité, c’est s’exposer au harcèlement et à la violence. « À compter de ce jour, chaque fois que je sortirai dans la rue, je plaquerai assidûment mon maghnaé sur la tête. (...) Je me suis reprogrammée. Il y aura un dedans et un dehors. La vie imposée et la mienne. À l’école et dans la rue, je serai celle qu’on veut que je sois. À la maison, celle que je veux être. Pas étonnant qu’on soit un peuple de schizos. C’est la seule voie pour s’en sortir. » « Parfois, je me fais peur : à force de mettre des masques, la vraie « moi » finira-t-elle par se dissoudre dans le néant ? »
 
Alors, quand la vague de protestation se met à enfler, Badjens est très vite de celles qui s’élancent dans la rue pour brûler leur foulard, bravant la répression violente et les tirs policiers dans la foule. Si sa grand-mère, imbibée du culte des martyrs de la Révolution islamique, tremble de terreur à l’idée de ces vandales prétendant arracher le voile pour lequel elle a en son temps combattu, si sa mère ne parvient pas tout à fait à en croire ses yeux devant une audace dont elle n’aurait jamais osé rêver, Badjens et ses semblables, cisaillées entre la propagande du régime et les flux d’informations captés sur les réseaux sociaux, ont pris la tête d’une contestation qui n’a plus rien à perdre - « Je suis morte le jour où je suis née » - et qui se renforce de chaque sacrifice - « Sur le tombeau de Mahsa Amini, ses parents ont écrit : Tu n’es pas morte. Ton nom est devenu un mot de passe. » 
 
Rédigé à hauteur d’adolescente dans une langue vive et orale, le texte dont la simplicité apparente, à première vue peut-être décevante, se nourrit en réalité de nombreux détails fidèlement retranscrits, n’a sans doute pas l’envergure d’une grande œuvre littéraire. Il n’en incarne pas moins avec efficacité, pour une lecture choc et très grand public, le témoignage d’une jeune génération iranienne parvenue au point de rupture. (3/5)

 

 

Citations :

À cet instant-là, j’ai compris. J’ai compris le rôle qui m’était assigné. Jusqu’ici, je n’étais qu’une erreur. Désormais je serais celle qui s’écrase, se tait. Celle qui regarde par terre. Qui ne hausse pas trop la voix. Qui ne se plaint pas, ni ne se fait remarquer. Celle qui écoute ses cousins, ses oncles, son père, son grand-père, mais qu’on n’entend jamais. À part pour Maman, je ne compte pas. Je suis invisible.
 
 
À compter de ce jour, chaque fois que je sortirai dans la rue, je plaquerai assidûment mon maghnaé sur la tête. Je m’assurerai de ne laisser dépasser aucun cheveu du foulard. De chasser la moindre touffe rebelle. Je me suis reprogrammée. Il y aura un dedans et un dehors. La vie imposée et la mienne. À l’école et dans la rue, je serai celle qu’on veut que je sois. À la maison, celle que je veux être. Pas étonnant qu’on soit un peuple de schizos. C’est la seule voie pour s’en sortir.
 

Dans les allées, ça parle inflation, fistons à marier, et nouveaux martyrs partis combattre en Syrie pour mâter la résistance à Bachar al-Assad. Ils ont l’air tellement jeunes sur les photos. Mâmân Zari dit que, au moins, ils sont allés direct au paradis. J’ai du mal à capter : faut-il faire la guerre pour échapper à l’enfer ?
 

Mâmân Zari parle comme Seda-o Sima, la télévision d’État. Je déteste la télévision. Je déteste ses bondieuseries en veux-tu en voilà. Parfois, je la soupçonne d’en faire un peu trop pour justifier sa pension d’épouse de martyr. C’est presque indécent : elle gagne plus d’argent en se tournant les pouces à la maison que ma mère, puéricultrice, qui travaille comme une brute toute la journée ! Mais ce qui m’exaspère au plus haut point, c’est ce culte de la mort à tout bout de champ. Comme si nous valions mieux sous terre que sur terre. Allah est-Il aussi tordu pour faire un cercueil de nos vies ?
 
 
Parfois, je me fais peur : à force de mettre des masques, la vraie « moi » finira-t-elle par se dissoudre dans le néant ?


 

mardi 21 novembre 2023

[Perez, Stéphanie] Le gardien de Téhéran

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Le gardien de Téhéran

Auteur : Stéphanie PEREZ

Parution : 2023 (Plon)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

L'histoire du gardien du musée de Téhéran, un homme seul face à la menace des religieux fanatiques qui a réussi à sauver 300 chefs d’œuvre d'art moderne, le trésor de l'Impératrice des arts.

Printemps 1979, Téhéran. Alors que la Révolution islamique met les rues de la capitale iranienne à feu et à sang, les Mollahs brûlent tout ce qui représente le modèle occidental vanté par Mohammad Reza Pahlavi, le Chah déchu, désormais en exil. Seul dans les sous-sols du musée d'Art moderne de Téhéran, son gardien Cyrus Farzadi tremble pour ses toiles. Au milieu du chaos, il raconte la splendeur et la décadence de son pays à travers le destin incroyable de son musée, le préféré de Farah Diba, l'Impératrice des arts. Près de 300 tableaux de maîtres avaient permis aux Iraniens de découvrir les chefs d’œuvre impressionnistes de Monet, Gauguin, Toulouse-Lautrec, le pop art d'Andy Warhol et de Roy Lichtenstein, le cubisme de Picasso ou encore l'art abstrait de Jackson Pollock. Mais que deviendront ces joyaux que les religieux jugent anti islamiques ? Face à l'obscurantisme, Cyrus endosse, à 25 ans à peine, les habits un peu grands de gardien d'un trésor à protéger contre l'ignorance et la morale islamique. 

 

Un mot sur l'auteur :

Née en 1973, Stéphanie Perez est grand reporter pour France Télévisions depuis plus de vingt-cinq ans. Elle s'est rendue plusieurs fois en Iran et a couvert plusieurs conflits, comme la guerre en Irak et en Syrie, ou récemment en Ukraine. Le gardien de Téhéran est son premier roman.

 

Avis :  

Deux ans avant la chute du Shah d’Iran et à l’instigation de l’impératrice Farah Pahlavi soucieuse de promouvoir les relations culturelles de son pays avec l'étranger, est inauguré à Téhéran un musée abritant la plus vaste collection d’art moderne et contemporain jamais rassemblée en dehors de l’Occident. Monet, Toulouse-Lautrec, van Gogh, Derain, Picasso, Dali, Rothko, Pollock, Vasarely, Warhol... : la fortune inouïe des Pahlavi a permis de réunir un trésor artistique inestimable, qu’en 1979, la Révolution iranienne et l’arrivée au pouvoir de l’ayatollah Khomeiny menacent directement. Alors que la rigueur islamiste s’abat sur le pays, que vont devenir ces œuvres, jugées choquantes et décadentes par le nouveau régime qui vomit l’Occident ?
Seul à n’avoir pas fui, un jeune et modeste employé du musée, qui, avant d’en devenir le factotum, n’avait jamais eu le moindre contact avec l’art, endosse la lourde et dangereuse responsabilité de leur sauvegarde. A force de ruses, il parvient à détourner l’attention des religieux fanatiques et à maintenir les tableaux dans l’oubli des sous-sols de l’institution, qui, désormais aux mains d’un comité révolutionnaire, n’expose plus que des œuvres de propagande glorifiant les martyrs du soulèvement. Il faut attendre 2017 et l’approche d’élections présidentielles en Iran, pour qu’une partie de la collection – intacte, grâce à son ange-gardien improvisé, si ce n’est le portrait, irrémédiablement lacéré, de l’impératrice par Andy Wharol – commence à retrouver le grand jour et les cimaises du musée.  

Grand reporter à l’international et spécialiste des conflits du Moyen-Orient, Stéphanie Perez connaît bien l’Iran. Les difficultés posées par la réalisation d’un reportage sur cette histoire vraie l’ont poussée à la travestir en roman et à faire apparaître le véritable gardien du musée iranien sous les traits d’un personnage de reconstitution. Marqué par une patte néanmoins très journalistique dont on pourra regretter l’écriture et la trame narrative malgré tout assez plates, le récit suit scrupuleusement le déroulé historique des faits pour en dresser un tableau d’une parfaite clarté.
De la montée de la rage populaire – quand, entre misère et terreur redoutablement entretenue par la police politique, les Iraniens observent le luxe tapageur dans lequel baigne le pouvoir et se scandalisent de réformes déconcertantes menant brusquement le pays vers une modernité à l’occidentale – à l’espoir de changement porté par les représentants d’une certaine tradition religieuse, puis aux désillusions d’une nouvelle dictature encore plus violente que la précédente, l’on vit avec les personnages la fatalité d’une privation de libertés qui trouve ici son acmé symbolique dans le sort incertain d’un patrimoine artistique d’une valeur inestimable pour l’humanité tout entière, mais aussi dans la résistance humblement héroïque d’un homme ordinaire jeté au coeur de la mêlée, frappant écho à l’actualité insurrectionnelle iranienne.

Récit de l’incroyable destin d’un héros ordinaire, ce premier roman retrace quarante ans d’une histoire iranienne dont s’écrit peut-être, aujourd’hui, un nouveau chapitre décisif. Au coeur des enjeux de pouvoir et des combats pour la liberté, deux symboles cristallisent toujours les tensions autour de l’obscurantisme : les œuvres d’art et les femmes. Si les trésors du musée de Téhéran ont commencé à retrouver la lumière, les Iraniennes tentent toujours de se débarrasser du voile que leurs grands-mères avaient d’abord revêtus en signe de dissidence et de défiance au régime de leur époque. (3,5/5)

 

Citations : 

Ali est, comme leurs voisins de l’immeuble, commerçant au grand bazar de Téhéran. Dans les allées animées et bruyantes, au milieu des effluves d’aromates et de cuir, il vend des vêtements pour hommes, sans compter ses heures, toujours levé aux aurores pour aller chercher ses stocks, toujours le dernier à fermer son échoppe. Une vie consacrée au labeur. Ces temps-ci, les brusques changements sociaux et la modernité tapageuse artificiellement imposés par les Pahlavi le déconcertent de plus en plus. Comme des milliers d’Iraniens, il se méfie de cette occidentalisation hâtive. Épris d’ordre, jusqu’à présent toujours respectueux de l’autorité, il a, comme Azadeh, du mal à dissimuler sa rage grandissante contre ces privilégiés qui, lorsqu’ils ne se noient pas dans une débauche indécente, se protègent derrière un régime qui abuse de son pouvoir et muselle son peuple miséreux. Lui qui n’était pas particulièrement religieux, s’est laissé pousser la barbe, ne lâche plus son Coran et ne manque plus une prière. Il se rend désormais à la mosquée tous les soirs, alors qu’il n’y avait pas mis les pieds depuis dix ans. Ali se met à rêver de révolution, et il n’est pas le seul.
 

Pendant deux jours, Cyrus reste cloîtré là, aux côtés de son patron. Les deux hommes plongent les toiles dans une nuit contrainte. Pourvu qu’elle ne soit pas une éternité ! Dans la réserve, les tableaux condamnés à l’invisibilité sont soigneusement accrochés sur des rails métalliques, alignés sur ces cadres grillagés comme les barreaux d’une prison. Cyrus les imagine faire connaissance avec leurs voisins de cellule, s’entrechoquer, à travers les époques et les styles. Dans la pénombre du sous-sol, l’espace-temps est bouleversé. La sensuelle Gabrielle de Renoir, égérie du XIXe siècle, ira-t-elle parler d’amour au couple homosexuel de Bacon qui s’est aimé au XXe ? Quels secrets peuvent-ils bien partager ? Il aime voir les tableaux esseulés se confronter dans un étrange ballet de couleurs et de mouvements, s’apprivoiser, se mélanger et dialoguer pour survivre à cet exil forcé.
 

— Tu as décidé de porter le hijab ?
— Ah, ça ? C’est juste pour leur montrer qu’on ne veut plus de leur modèle américain ! On est contre la société de consommation ! On est Iraniens, il faut respecter nos racines !
— Mais… tu ne fais pas tes prières, tu ne vas jamais à la mosquée. Tu crois vraiment que le Coran peut organiser la société ? Tu peux manifester sans te voiler, non ?
— Cela n’a rien à voir, Cyrus ! Ce n’est pas un signe religieux ! On montre notre opposition de cette manière, c’est un moyen de reconnaissance. Cette révolution n’est pas religieuse ! Je porte un foulard comme les femmes du reste du pays, nous sommes toutes unies contre le chah !


 

vendredi 3 novembre 2023

[Désérable, François-Henri] L'usure d'un monde : une traversée de l'Iran

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'usure d'un monde :
            une traversée de l'Iran

Auteur : François-Henri DESERABLE

Parution : 2023 (Gallimard)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« La peur était pour le peuple iranien une compagne de chaque instant, la moitié fidèle d’une vie. Les Iraniens vivaient avec dans la bouche le goût sablonneux de la peur. Seulement, depuis la mort de Mahsa Amini, la peur était mise en sourdine : elle s’effaçait au profit du courage. »
Fin 2022, au plus fort de la répression contre les manifestations qui suivent la mort de Mahsa Amini, François-Henri Désérable passe quarante jours en Iran, qu’il traverse de part en part, de Téhéran aux confins du Baloutchistan. Arrêté par les Gardiens de la révolution, sommé de quitter le pays, il en revient avec ce récit dans lequel il raconte l’usure d’un monde : celui d’une République islamique aux abois, qui réprime dans le sang les aspirations de son peuple.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

François-Henri Désérable est l’auteur de quatre ouvrages, dont Un certain M. Piekielny et Mon maître et mon vainqueur, qui a reçu le Grand Prix du romande l’Académie française.

 

Avis :  

Sans doute fallait-il une bonne dose de déraison pour, en dépit des avertissements, s’aventurer en Iran fin 2022, alors que le pays, en pleine implosion après la mort en détention de Mahsa Amini, faisait face à la féroce répression du régime islamique. Mais François-Henri Désérable désirait depuis longtemps marcher sur les traces de son modèle Nicolas Bouvier, l’écrivain-voyageur dont le livre L’usage du monde, devenu la référence de la littérature de voyage, relate le périple en Fiat Topolino, dans les années cinquante, de Belgrade à Kaboul en passant par l’Iran. Alors, une pandémie de Covid et l’obtention d’un visa plus tard, rien ou presque n’aurait pu retenir notre homme de s‘élancer enfin, à son tour, dans sa traversée de l’Iran.

Pendant cinq semaines donc – une de moins que prévu puisque, arrêté après quarante jours par les Gardiens de la révolution et sommé de quitter illico le territoire, il doit obtempérer pour éviter le pire –, son road trip en bus et en auto-stop lui fait parcourir la majeure partie du pays, du Kurdistan au Baloutchistan, à la frontière pakistanaise. Son but en voyage n’étant « pas tant [de] s’émerveiller d’autres lieux », mais d’« en revenir avec des yeux différents », c’est de rencontres qu’il emplit son carnet de route, formant peu à peu, au travers d’une ample galerie de personnages, le portrait d’un pays arrivé au point de non retour où la colère l’emporte sur la peur. Du nord au sud, d’est en ouest, alors que la répression contre les manifestations se déchaîne et que les milices du régime sont partout à exercer leur surveillance de tous les instants, l’auteur ne croise, à une exception près, que des habitants aspirant à la chute de l’ayatollah Ali Khamenei et de son gouvernement exécré. Aucune trace d’antiaméricanisme, pas de place démesurée accordée à la religion, mais un monde assoiffé de libertés, usé par une économie à bout de souffle, une inflation galopante et une monnaie en perdition. Et toujours et partout, le jour ou la nuit, d’une terrasse d’immeuble ou d’une voiture dans la rue, malgré la peur et le danger, le même cri repris en écho : « Marg bar dictator ! – « Mort au dictateur ! »
 
« Le problème, je vais vous dire, c’est que vous avez d’un côté un peuple déterminé à chasser du pouvoir un régime corrompu, et de l’autre un régime corrompu déterminé à s’y maintenir. Et les hommes qui composent ce régime ne reculeront devant rien, croyez-moi. Mais nous non plus. Et le bruit de leurs balles aura bien du mal à recouvrir celui de nos voix. » Et l’interlocuteur rencontré au hasard d’enchaîner sur le terrifiant décompte des morts, avant de conclure par ce slogan répété partout dans le pays : « derrière chaque personne qui meurt battent mille autres cœurs. » Témoin de tous ces petits actes de résistance anonyme qui, comme les ruisseaux font les grandes rivières, contribuent, chacun à leur façon, à ce qui apparaît désormais comme une inéluctable révolution, François-Henri Désérable s’interroge sur les notions, au plus près de l’ordinaire, de courage et de peur. Empli de mélancolie par la certitude de n’être pas près de retourner de sitôt en Iran, conscient qu’il ne saura jamais ce que deviendront tous ces gens croisés l’espace d’une conversation, il quitte ce pays en train de secouer quarante-trois ans de terreur avec le sentiment d’avoir traversé les dernières heures d’un monde usé de toute part. Un monde qui, en tous les cas, n’a plus grand-chose à voir avec celui qu’a pu connaître Nicolas Bouvier, il y a seulement soixante-dix ans. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve… Puisse un prochain voyageur, dans un Iran qui aura réussi son renouveau, bientôt s’en réjouir ! (4/5)

 

Citations : 

La découverte de Bouvier, vers vingt-cinq ans, fut une déflagration comme j’en ai peu connues dans ma vie de lecteur. C’était prendre la vraie mesure du monde, en même temps que son pouls. On s’avise qu’il est vaste, et grandiose, et terrible – et qu’on n’en a rien vu. Dès lors, on ne connaît pas de mot plus beau, plus enivrant que celui de voyage, et l’on est mû par une seule obsession : prendre la route. Mais bientôt c’est la route qui vous prend, vous happe, et trois mois, six mois, dix mois plus tard vous rejette à une vie sédentaire, à laquelle il faudra bien s’habituer. Les années filent, votre jeunesse prend le large ; votre sac, la poussière au fond d’un placard. Un matin, vous repartez. Et chemin faisant, vous en tirez une règle de vie à laquelle vous n’allez plus déroger : passer la moitié de vos jours dans ce monde à le voir, et l’autre à l’écrire.
 

Depuis quarante-trois ans, et même bien davantage, la peur était pour le peuple iranien une compagne de chaque instant, la moitié fidèle d’une vie. Les Iraniens vivaient avec dans la bouche le goût sablonneux de la peur. Seulement, depuis la mort de Mahsa Amini, la peur était mise en sourdine : elle s’effaçait au profit du courage.
 

Courage de faire la guerre à un régime qu’ils vomissaient. Car c’était bien d’une guerre qu’il s’agissait. Une guerre d’usure, asymétrique, avec d’un côté ceux qui avaient des matraques, des gaz lacrymogènes, des boucliers, des fusils-mitrailleurs, ceux qui pratiquaient les détentions arbitraires, les jugements expéditifs et les pendaisons à l’aube, et de l’autre, ceux qui n’avaient que leur voix. Comment fait-on la révolution quand on n’a que sa voix ? On descend dans la rue. 
 

La peur est l’arme la plus sûre du pouvoir. Mais depuis peu la peur, on l’a dit, se voyait damer le pion par le courage. De plus en plus souvent, au petit groupe qui se mettait à crier des slogans s’agrégeait un autre petit groupe, puis un autre, et encore un autre, et c’était déjà un attroupement. L’attroupement agglomérait d’autres hommes, d’autres femmes qui venaient scander leur colère, et bientôt ça n’était plus un attroupement : c’était une foule. Quand le phénomène se reproduit de ville en ville, la foule devient peuple. Ainsi se font les révolutions quand on n’a que sa voix.
 

En République islamique, le Guide suprême est le représentant de Dieu sur terre, c’est de Dieu lui-même qu’il tire son pouvoir. Le religieux prime sur le politique : il y a là tous les signes d’une théocratie. En réalité, la République islamique est une kleptocratie doublée d’une thanatocratie, une klepthanatocratie, c’est-à-dire un régime corrompu qui s’approprie les richesses d’un pays et se maintient au pouvoir en régnant par la mort et par la peur des mises à mort. La méthode est toujours la même : on vous arrête, on vous enferme, on vous torture, on vous extorque des aveux en vertu desquels on vous traduit devant un tribunal révolutionnaire pour « inimitié à l’égard de Dieu » ou « corruption sur terre » – chefs d’accusation assez vagues pour y inclure à peu près ce que l’on veut, et vous condamner à la peine capitale. L’audience se déroule à huis clos, sans avocat, devant des magistrats fantoches dont le jugement est expédié en quelques minutes, mais, pour donner à la procédure une apparence légaliste, on vous autorise à faire appel. La décision en appel est rendue par la Cour suprême un mois plus tard – merveilleuse célérité de la justice iranienne – et la sentence est la même : la mort.
 

Mais « derrière chaque personne qui meurt battent mille autres cœurs ». La phrase n’est pas de moi : c’est un slogan.
 
 
L’instabilité du rial, ses fluctuations incessantes, l’inflation qui vient rogner le porte-monnaie… Pas de révolution possible sans crise économique. Si l’on avait trouvé du pain à Paris le 5 octobre 1789, les femmes n’auraient jamais marché sur Versailles. Avec le plein emploi, une monnaie forte et une économie florissante ils ne seraient pas si nombreux, les Iraniens dans la rue. La question du voile est aussi le cache-misère d’un rial qui déjà ne valait pas grand-chose, et qui chaque jour vaut un peu moins que la veille.


On est mi-janvier 1979, et après un an de manifestations, de répression des manifestations, de manifestations contre la répression, le peuple a fait tomber le Shah. Le peuple : des laïcs, des nationalistes, des communistes, des anarchistes, des libéraux. Et des islamistes, qui vont confisquer la révolution et accaparer le pouvoir. Le Shah part en exil et Khomeini en revient – il rentre de Neauphle-le-Château. Les Iraniens pensent avoir chassé le diable au profit du bon Dieu : ils se retrouvent avec le diable grimé sous les traits du bon Dieu. L’avant-veille du 8 mars, avec un peu d’avance, Khomeini célèbre à sa façon la Journée internationale des femmes : « Il n’est pas interdit aux Iraniennes de travailler, proclame-t-il, mais elles doivent porter le hidjab. » Très vite, des miliciens veillent à ce que leurs sœurs aient les cheveux couverts. Et quatre ans plus tard, soixante-douze coups de fouet sont promis à celles qui s’aventurent tête nue dans la rue.


(…) « des paysages qui vous en veulent et qu’il faut quitter immédiatement sous peine de conséquences incalculables, il n’en existe pas beaucoup, mais il en existe. Il y en a bien sur cette terre cinq ou six pour chacun de nous ».


Chez nous, en Europe, on voyait des influenceuses lifestyle apporter leur soutien au peuple iranien dans des stories Instagram, pour nous vanter, dans les suivantes, les mérites d’un rouge à lèvres ou d’une crème hydratante, code promotionnel à l’appui. Celles-là, Firouzeh et moi étions d’accord : on les conchiait. Et puis il y avait celles qui se coupaient une mèche de cheveux en solidarité avec les femmes iraniennes. Investissement minimal, pensait Firouzeh, pour rendement maximal : ça demandait peu de temps, ça ne présentait aucun risque, ça rapportait des likes et ça donnait bonne conscience. Elle, tout ceci l’écœurait ; moi, je ne savais qu’en penser. Un jour, j’étais de ceux qui croyaient possible – et pas seulement possible : préférable – d’être révolté par les malheurs du monde sans en faire l’étalage, et je me disais qu’il y avait quelque chose de vulgaire et d’indécent à se parer publiquement d’indignation vertueuse ; un autre, je me rangeais derrière le pasteur Martin Niemöller, pour qui le silence n’est pas toujours porteur d’émois éloquents, mais peut aussi être lâche et coupable et funeste.


Si l’on voyage, ça n’est pas tant pour s’émerveiller d’autres lieux : c’est pour en revenir avec des yeux différents. Et dilater le temps qui passe : chez soi, les heures nous filent entre les doigts ; en voyage, un seul jour a l’épaisseur d’une semaine, une semaine d’un mois, un mois d’une année, une année d’une vie tout entière.


Est-ce que les dignitaires du régime ont lu 1984 ? En tout cas, ils en ont assimilé la leçon : la mesure la plus efficace pour étouffer les velléités de contestation intérieures, c’est encore de mobiliser sa population contre un ennemi extérieur. Dans la dystopie orwellienne, quand l’Océania n’est pas en guerre contre l’Eurasia, c’est qu’elle est en guerre contre l’Estasia, l’important, c’est d’avoir toujours un combat à mener, un ennemi à honnir. En Iran, l’Irak de Saddam Hussein a tenu ce rôle pendant la décennie 1980 (c’est grâce à l’invasion de l’Iran par l’Irak que Khomeini a pu consolider le régime). Aujourd’hui, le rival dans la région c’est l’Arabie saoudite, et puis bien sûr il y a « le petit Satan » et « le grand Satan », ennemis héréditaires de la République islamique. Et s’il paraît improbable d’imaginer Israël ou les États-Unis engager les hostilités, tout l’enjeu est de le faire croire à la population pour la maintenir dans un état de péril imminent. Résultat : service militaire de dix-huit à vingt-quatre mois, afin d’exacerber la fibre patriotique de la jeunesse iranienne. Obligatoire, sauf exception (si par exemple votre père est mort et que vous avez charge de famille), mais sinon, pas le choix. Ou plutôt, si, vous avez le choix, vous pouvez échapper au service militaire, mais alors vous serez considéré comme déserteur, ce qui veut dire privé d’un certain nombre de droits : celui de voyager à l’étranger (on ne vous délivrera pas de passeport), celui d’acheter une voiture, celui d’acheter une maison, celui de travailler dans la fonction publique, celui de bénéficier d’une assurance maladie, etc. Sauf à vivre en marginal jusqu’à la fin de ses jours, pour un jeune Iranien, remplir ses obligations militaires, ça fait partie des emmerdements auxquels on peut difficilement se soustraire, comme pour une jeune Iranienne le port du voile dans la rue.


 

mercredi 14 septembre 2022

[Changy, Victoire (de)] L'île longue

 

 

 
 

J'ai aimé

 

Titre : L'île longue

Auteur : Victoire DE CHANGY

Parution : 2019 (Autrement)         

Pages : 200

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Seule, une jeune femme prend l'avion pour Téhéran. Du dédale des rues aux marchés fourmillants, elle plonge dans la vie iranienne et se lie à Tala, qui vient de perdre sa mère dont elle ignore le passé. Quel secret cette femme gardait-elle enfoui? Leur quête les mène, avec la petite Bijan, jusqu' aux rivages de Qeshm, «l'île longue» au sable noir et d'argent. C'est là, entre mer et désert, que se révèle à elles le prix de la liberté.

A travers son écriture envoûtante, Victoire de Changy démêle les fils d'une histoire intime et politique et confirme son talent d'auteure
adulte. 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Victoire de Changy, née en 1988, travaille dans le milieu de la culture et de la poésie à Bruxelles. Une dose de douleur nécessaire, salué par la critique, a été finaliste en 2017 du prestigieux prix Rossel, équivalent belge du prix Goncourt.

 

 

Avis :

Partie seule à Téhéran, la narratrice y fait la rencontre de Tala et de sa petite fille Bijan. Ensemble, elles se lancent sur les traces du passé mystérieux de la mère de Tala, qui, en mourant, n’a laissé qu’une poignée de photographies prises sur l’île de Qeshm, l’île longue.

Menée par une jeune femme occidentale dont on ne connaîtra rien, même pas le prénom, sinon que son voyage solitaire en Iran ne soulève que réprobation et incompréhension, la narration déconcerte dès le premier abord par l’ampleur des ellipses qui nous jettent un peu perdus dans une histoire comme prise en cours de route, qu’il faudra accepter comme elle vient, sans toujours tout comprendre du premier coup. Peu à peu, les repères se mettent malgré tout en place, et de ce flou artistique, aux phrases parfois étranges tant la suggestion l’emporte sur l’explication, finit par émerger un motif auquel se raccrocher.

Ainsi donc, une Iranienne et une étrangère se rencontrent par hasard dans une Téhéran labyrinthique et fourmillante, où surnage, quand on y est femme, la sensation étouffante d’une pression menaçante, concrétisée notamment par les strictes consignes entourant le port du voile. Leur relation instantanément intime rend très vite fusionnel le trio qu’elles forment avec la petite Bijan. C’est donc toutes les trois qu’elles entreprennent le voyage jusqu’à l’île longue, située à une dizaine de kilomètres de la côte Sud de l’Iran, là d’où est originaire la mère de Tala, morte sans avoir jamais rien dévoilé de son passé, si ce n’est la maladie et les douleurs qu’elle en avait conservées.

Dès lors, dans ce paradis de sable noir pailleté d’argent, à l’atmosphère néanmoins étrange, empoisonnée par la curieuse aversion que suscitent chez les habitants les photographies de la mère de Tala, le récit qui, à tâtons, se met à explorer une mémoire occultée par la peur, verse de plus en plus dans un onirisme un peu obscur, mais dont la poésie au parfum de conte persan permet de suggérer en douceur l’horreur de l’enfermement et de la torture, quand « ils » ont décidé de briser toute liberté de penser et de s'exprimer.

Inventive et maîtrisée, la plume de Victoire de Changy est impressionnante de virtuosité et de puissance de suggestion. Elle pousse toutefois si loin l’approche à la fois impressionniste et symbolique de son sujet, que l’on peine à ne pas s’égarer dans la narration, magnifique mais souvent déconcertante. Le résultat est un livre singulier, à la poésie presque abstraite, pour dénoncer la dictature et la privation de liberté, en particulier celles des femmes, dans un Iran splendide d’ombre et de lumière. (3,5/5)


 

mercredi 25 novembre 2020

[Hozar, Nazanine] Aria

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Aria

Auteur : Nazanine HOZAR

Traducteur : Marc AMFREVILLE

Parution : en anglais (Canada) en 2019,
                   en français en 2020

Editeur : Stock

Pages : 522

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

«Je vais t’appeler Aria, à cause de toutes les douleurs et de tous les amours du monde.»
Téhéran, 1953. Par une nuit enneigée, Behrouz, humble chauffeur de l’armée, entend des pleurs monter d’une ruelle. Au pied d’un mûrier, il découvre une petite fille aux yeux bleus, âgée de quelques jours. Malgré la croyance populaire qui veut que les yeux clairs soient le signe du diable, il décide de la ramener chez lui, modifiant à jamais son destin et celui de l’enfant, qu’il nomme Aria.
Alors que l’Iran, pays puissant et prospère, sombre peu à peu dans les divisions sociales et religieuses, trois figures maternelles vont croiser la route d’Aria et l’accompagner dans les différentes étapes de sa vie : la cruelle Zahra – femme de Behrouz –, qui la rejette et la maltraite, la riche veuve Fereshteh qui l’adopte et lui offre un avenir, et la mystérieuse Mehri, qui détient les clefs de son passé.
À l’heure où le vent du changement commence à souffler sur l’Iran, Aria, désormais étudiante, tombe amoureuse de Hamlet, un jeune Arménien. Mais, lorsque la Révolution éclate, les espoirs des Iraniens sont rapidement balayés par l’arrivée au pouvoir de l’Ayatollah Khomeini et la vie d’Aria, comme celle du pays tout entier, s’en trouve à jamais bouleversée.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Nazanine Hozar est née à Téhéran pendant la révolution iranienne et a fui la guerre avec l’Irak pour habiter au Canada. Diplômée du Master de création littéraire de l’Université de Colombie Britannique, ses écrits ont été notamment publiés dans le Vancouver Observer et dans le Prairie Fire Magazine. Aria, son premier roman, est en cours de traduction dans une dizaine de pays.

 

 

Avis :

Nous sommes en 1953. Behrouz, modeste chauffeur de l’armée iranienne, trouve un nourrisson abandonné dans une ruelle des quartiers populaires de Téhéran. Il prénomme l’enfant Aria et l’emmène chez lui. Maltraitée par Zahra, l’épouse de Behrouz, Aria grandit dans la pauvreté avant de s’attirer la protection d’une vieille femme riche, Fereshteh, qui lui offre aisance et éducation. Sa route croisera aussi celle de sa vraie mère, Mehdi. Mais son destin sera bouleversé par la révolution iranienne de 1979, rapidement suivie du début de la guerre avec l’Irak.

Aux côtés d’Aria, ce sont trente ans de vie dans la capitale iranienne que nous offre cette vaste fresque, du règne du dernier shah jusqu’à l’instauration de la république islamique de Khomeiny. Des quartiers pauvres aux milieux aisés, dans un melting-pot de religions – musulmane, zoroastrienne, chrétienne, juive -, l’on est baigné dans l’atmosphère de la ville et des montagnes environnantes, en compagnie de personnages tous aussi intéressants et approfondis les uns que les autres. Insensiblement se mêlent à la trame du récit les mille détails qui nous permettent de vivre au plus près la montée de la contestation dans de nombreuses franges de la société iranienne et la mise en place des éléments précurseurs à la révolution. Grands sont les espoirs, vite douchés par la chape de plomb que le nouveau pouvoir met aussitôt en place sur le pays.  

Cette épopée qui, au travers des difficultés, des espérances et des désillusions de ses protagonistes, réussit à nous faire vivre de l’intérieur un grand pan de l’histoire récente iranienne, s’avère passionnante de bout en bout. Fictifs, les personnages témoignent néanmoins d’une réalité vécue de près par l’auteur et ses proches, puisque Nazanine Hozar et sa famille durent fuir l’Iran et la guerre en 1985. L’on ressort de cette lecture plein d’empathie pour une population dont on sait les coercitions et les exactions qu’elle a subies, en même que charmé et dépaysé par un territoire et une culture pour lesquels l’on ressent tout l’amour de l’auteur.

Aria est un roman vaste et puissant, une peinture ambitieuse et réussie de l’Iran des années cinquante à quatre-vingts, et une magnifique rencontre avec l’âme, la culture et les paysages persans. (4/5)


Citations :  

Être acceptée dans la famille signifiait qu’Aria pouvait faire désormais ce que faisaient les autres enfants Ferdowsi. En septembre, elle commença l’école. Le lycée Razi se trouvait en haut de l’avenue Pahlavi, au nord du quartier Vanak, et seuls les privilégiés y avaient accès. Il y avait une école anglaise juste à côté, mais Mana lui expliqua que les Français valaient mieux sur tous les plans. Le Shah et la reine voulaient eux aussi envoyer leurs enfants à la nouvelle école d’Aria, dit encore Mana. Le Shah parlait couramment le français, l’anglais et l’allemand, ajouta-t-elle, certaine qu’Aria l’écoutait avec une attention fascinée. Il avait appris l’allemand parce que son père avait adoré les nazis et parce que son ex-femme avait une mère allemande et qu’il l’aimait beaucoup plus que sa nouvelle épouse.

- Mon père à moi, il aide les gens. Il leur donne du travail, puis il le leur enlève. Il dit que c’est la meilleure façon d’aider les gens.  
– En quoi ça les aide ? demanda Mitra.  
– Il dit que ça leur apprend à vivre.

Elle repenserait à ces moments où Mana avait partagé ses peines de cœur et comprendrait que c’était un mensonge de dire qu’on n’a pas de regrets ; en fait, la plus grande partie de la vie est habitée par les regrets, et au bout de la route, vous vous sentiriez sans doute beaucoup mieux si le souvenir de toutes vos actions antérieures disparaissait. Pourtant, à part ces prières qu’on adresse à minuit à Dieu ou aux divinités, on ne pouvait jamais rien y changer. Le regret, c’est le feu de l’âme, devait se dire un jour Aria.

De retour chez lui, Hamlet s’assit sur son lit et s’enveloppa dans une couverture pour lire le livre de Khomeini.
(…)
Reza lut : « On interdit aux jeunes gens en pleine effervescence sexuelle de se marier avant d’atteindre l’âge légal de la majorité. Cela va à l’encontre de l’intention des lois divines. Pourquoi le mariage d’adolescents pubères serait-il réprouvé au motif qu’ils sont encore mineurs alors qu’on leur permet d’écouter la radio et de la musique sexuellement excitante ? »
(…)
Hamlet se mit à lire à son tour. « Musaraigne, écoute un peu : Une femme qui a contracté un mariage durable n’a pas le droit de sortir de la maison sans la permission de son mari ; elle doit rester à sa disposition pour satisfaire le moindre de ses désirs et ne peut pas se refuser à lui sauf pour une raison religieusement valable. Elle lui est totalement soumise, le mari doit la nourrir, la vêtir et la loger, qu’il ait ou non les moyens de le faire. »
 
Hamlet essayait de manipuler l’antenne du poste de télévision. Tout neuf, il datait de 1979. Il ajusta les deux branches jusqu’à ce que l’image passe d’un grain noir et blanc à la couleur – bien que cela ne fasse pas grande différence : à l’écran, on voyait des milliers de gens vêtus d’un camaïeu de noirs et de gris. Enfin… les hommes. Les femmes, amassées à l’arrière, étaient entièrement couvertes de leur voile noir. C’était une des choses qui le rendaient perplexe au sujet de l’islam. Sa mère, sa grand-mère, sa tante, sa grand-tante arboraient toutes des foulards, mais leur manière chrétienne de les porter n’avait rien à voir avec ce qu’il observait aujourd’hui. Pourquoi cacher le visage, cette page blanche qui permet de raconter des histoires et de dire des secrets ? C’était peut-être là la question, songea-t-il. Les histoires et les secrets des femmes étaient dangereux.

« Arrête-toi ! l’apostropha l’une d’elles en se campant devant Aria. Où est ton hijab ? » beugla-t-elle. Deux autres la rejoignirent. « Arrête-toi ! », lui crièrent-elles.
Aria obtempéra. « Que me voulez-vous ? demanda-t-elle.
– Tu ne t’es pas aperçue que tu vivais dans une République islamique ? » ironisa la première. Elle décrocha sa kalachnikov de son épaule et la pointa sur Aria.
« Je suis désolée. » Aria se rappela avoir entendu dire que Khomeini en personne avait dessiné le nouveau modèle des voiles. On les avait montrés à la télévision, comme d’autres vêtements que les femmes étaient incitées à choisir : pantalons longs, souliers plats, vestes qui couvraient le corps du cou aux genoux, et les cheveux soigneusement tirés en arrière sous un foulard plus serré encore. Une des femmes saisit Aria par le bras et sortit un lourd hijab de son sac. Elle lui enveloppa la tête en repoussant ses cheveux sous le tissu. Cela lui fit mal, mais Aria s’interdit la moindre grimace de douleur.
« Au nom de l’imam Reza, de l’imam Hussein, et l’imam Khomeini, prends garde à toi », vociféra la Gardienne de la Révolution. Les deux autres sortirent leurs fusils de sous leurs voiles. Aria recula d’un pas.
« Tu peux te réjouir que tes vêtements ne soient pas indécents, ma sœur, dit l’une d’elles. Mais Dieu décidera de ton sort au bout du compte. Et essuie-moi ça ! » Elle tira un mouchoir de son sac, saisit Aria par le menton et effaça son pâle rouge à lèvres. « Tu n’es qu’une putain ! Pas vrai ? Rien qu’une putain ! »
Aria eut de nouveau mal mais elle répondit humblement : « Vous avez raison, madame. J’ai plus que tort. J’étais pressée et j’ai oublié. Je vous promets que ça ne se reproduira pas.
– La prochaine fois, tu apprendras ce qu’est l’intérieur d’une prison, ma sœur », dit la première, la langue aussi acide qu’un citron. Elles finirent par laisser Aria repartir pour s’en prendre à une autre passante, comme si elles étaient des pièges à rats et les femmes des souris.
 
Elle secoua la tête. « Je me demande d’où vient toute cette rage. »
Une autre femme, la mère du garçon le plus âgé, avait une réponse toute prête. « Ça remonte au temps où ils ont renversé le Premier Ministre Mossadegh. Vous vous rappelez, en 1953, ce qu’ils lui ont fait ? Comment les Américains ont interféré dans nos affaires. Aujourd’hui ces fous veulent leur revanche. Quel est le sens de cette révolution, sinon ?
– Il s’agit d’une grande cause, dit la femme aux cheveux gris.
– Les fous se cachent toujours derrière les grandes causes, répliqua la mère du petit garçon. Seuls les gens sains d’esprit n’ont pas de cause.

Aria sortit un pamphlet de sa poche, le déplia, et le montra aux autres. « J’ai essayé de suivre ce qu’il dit de faire quand on est dans la rue », dit-elle. C’était un guide qui détaillait comment se comporter, pareil à ces modes d’emploi permettant d’assembler des tables et des berceaux de bébé. Hamlet s’en empara et le feuilleta rapidement. Il se mit à lire à haute voix. On y trouvait la description des « différents vêtements qui devaient composer la tenue convenable des femmes musulmanes d’Iran : pour celles qui ne souhaitent pas porter le voile noir traditionnel, une possibilité plus moderne est offerte, avec la bénédiction de notre guide spirituel, l’Imam Khomeini. »
« Ainsi donc ils en ont déjà fait un imam, remarqua Hamlet.
– Continue », dit Aria. Hamlet parcourut les instructions de la première page. Elles commençaient par le foulard : seules trois couleurs étaient autorisées, le noir, le bleu marine, et le marron. Le foulard devait être attaché fermement sous le menton, le tissu réparti également à partir du nœud. La partie du foulard recouvrant la tête devait être ramenée en avant, afin qu’on ne puisse voir que la forme triangulaire du front de la femme, dont tous les cheveux seraient couverts. Les oreilles en particulier, devaient être cachées. La page suivante concernait le haut du corps : toutes les femmes devaient porter des manches longues et des cols roulés. Si elles n’en possédaient pas, le foulard devait être assez long pour dissimuler entièrement la peau du cou, afin que le regard de l’homme ne vienne pas la dévoiler et violer sa pureté. Sous la taille, aucune jupe n’était autorisée. Les tailleurs pantalons étaient obligatoires, et là encore, seules trois couleurs étaient permises : le noir, le bleu marine, le marron. Les tailleurs pantalons en question ne devaient pas mouler le corps, mais devaient couvrir les chevilles, jamais en fuseau, pour éviter de montrer la forme des jambes. Toutes les chaussures devaient couvrir le pied entier et seules trois couleurs étaient possibles : le noir, le bleu marine, le marron. L’ensemble du corps devait être couvert par un manteau.