mercredi 30 septembre 2026

Critique : "De l'autre côté du lac" de Sylvain Prudhomme | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "De l'autre côté du lac" de Sylvain Prudhomme




Coup de coeur 💓

 

Titre : De l'autre côté du lac

Auteur : Sylvain PRUDHOMME

Parution : 2026 (Minuit)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782707358233   
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Aux abords d’un lac de haute montagne, à la lisière d’une réserve interdite aux humains, un groupe de chercheurs s’affaire. Parmi eux, une photographe aperçoit sur un des versants quelque chose qui échappe au regard de tous les autres. Les signes étranges s’accumulent, un corps est retrouvé. La photographe décide de rester là-haut, seule. Quelques mois plus tard, c’est elle qui, à son tour, disparaît. 
Avec ce roman tout en tension, Sylvain Prudhomme approfondit plusieurs thèmes qui lui sont chers : le désir d’intensité, l’appel du sauvage, le rêve d’une vie vraie. 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Sylvain Prudhomme est né en 1979. Il est l’auteur d’une dizaine de livres parmi lesquels Par les routes (Prix Femina 2019), Les Grands et Les Orages (L’Arbalète), tous salués par la critique et traduits à l’étranger.

 

 

Avis :

Centré sur la disparition d'une photographe à la lisière d'une réserve alpine interdite aux hommes, le neuvième roman de Sylvain Prudhomme emprunte les codes du thriller naturaliste pour mieux sonder l'attrait du sauvage et la tentation de se retirer du monde.

Pour l'avoir croisée fugacement au débotté d'une randonnée, le narrateur n'en est pas moins resté durablement marqué par la présence et le tempérament entier de la photographe Paola Alba. Aussi, à l'annonce de sa disparition quelques mois plus tard, entreprend-il de retracer ses derniers jours au bord du lac de montagne où elle séjournait seule. De proche en proche, des traces qu'elle a laissées aux projections qu'elle suscite chez lui, se dessine le portrait d'une femme rétive aux compromis, toujours plus fascinée par ce qu'elle observait au-delà de la rive inaccessible.

Cette attirance s'incarne à même les pages par l'insertion de photographies carrées en noir et blanc. Capturées à la chambre sur des plaques de verre, elles matérialisent les cadrages de Paola et son regard sur le monde. Fixer l'inaccessible exige ici de la patience et de l'intensité, mais l'auteur rappelle aussi l'envers de la traque, qui finit par vous absorber. Brouillant les frontières entre document et fiction, ces images ancrent l'intrigue dans ce qui ressemble à s’y tromper à de la non-fiction. Le lecteur se laisse alors prendre au jeu des conjectures, piqué par le mystère de cette disparition autant que par la menace sourde que, renforcée par la proximité de l’interdit, la montagne semble exhaler dans le silence et la solitude d'un hiver naissant. 

La tension du récit doit beaucoup à la plume de Sylvain Prudhomme qui, alternant sobrement descriptions minutieuses, témoignages et notes laissées par Paola, imprègne peu à peu le paysage d'une présence diffuse dont on ne sait mesurer l'hostilité réelle. Blanche et factuelle, l’écriture resserre le texte sur l’intransigeance de la montagne, somptueuse mais exigeante, ne tolérant ni tricherie ni demi-mesure, et paraissant parfois choisir elle-même ceux qu'elle accepte ou rejette. 

Face à cette puissance sélective d'une nature qui, dans la rude indifférence de ses propres lois, nous ramène à la question de la survie sur un mode presque animal, la tentation de s’y réfugier relève de la gageure. Pour autant, les promesses de liberté que l’autre rive du lac semble faire miroiter invitent à réfléchir à la part d'absolu que la société contemporaine malmène en nous, quand l'écart se creuse entre les existences que nous menons et nos convictions profondes. Plus Paola se dérobe, plus elle accueille les aspirations et les manques que chacun projette en elle, faisant progressivement glisser le roman de la poursuite vers la quête d'une fidélité à soi-même.

Ce roman prenant et immersif, qui emprunte au polar, au récit naturaliste et au carnet d'observation, réussit tout à la fois à divertir et à faire réfléchir en entretenant jusqu'au bout la troublante sensation de reposer sur des faits réels. Sa fin ouverte laisse le lecteur face à ses propres interrogations quant au difficile équilibre entre les exigences du monde moderne et l'aspiration, souvent fantasmée, à une existence plus accordée et proche de l'essentiel. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

En trois mois les choses ont avancé. Sa galeriste a aimé ses photos de septembre. Elle a voulu les montrer sans attendre. Une exposition a eu lieu à Milan. « La conscience », l’a appelée la galeriste. Ne me dis pas que tu n’y as pas pensé. « Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres, / Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres, / Et qui le regardait dans l’ombre fixement. » Si tu trouves la référence au poème de Hugo trop pompeuse, on pourra toujours le traduire en italien : « La coscienza ». Elle lui a fait rédiger une note d’intention de quelques lignes. Parle de ce poème, elle a dit. Assume. C’est ça que disent tes photos, non ? Notre responsabilité, notre immense responsabilité de chaque instant. Je me trompe ?  
Paola a écrit un texte. Elle a parlé de l’œil du lac. Elle a essayé de raconter ce qu’elle avait ressenti devant le lac en septembre : Au début je croyais que c’était moi qui regardais le lac. Je le photographiais comme j’avais toujours photographié tous les lacs et toutes les montagnes. Je cherchais la meilleure vue, attendais la meilleure lumière, composais le meilleur cadre. J’étais l’œil qui scrute et cadre, l’œil qui capture et met en boîte. Du matin au soir j’allais et venais à l’affût, j’arpentais, je reconnaissais, je pistais, je prélevais. Et puis je me suis rendu compte que c’était le lac qui me regardait. Un matin j’ai très distinctement senti son œil sur moi. J’ai compris que depuis le début il me surveillait. Je me suis retournée et j’ai vu une marmotte qui me fixait. J’ai compris qu’à chaque seconde j’étais vue.


Depuis vingt ans qu’elle faisait ce métier, elle le connaissait par cœur, ce sentiment d’épuisement. Cette lente et fatale perte de sens, à perpétuellement zapper, à fuir en avant. Cette frénésie qui vous essorait, tellement habitué à déclencher qu’au bout d’un moment les prises de vue devenaient machinales, les choix n’étaient plus que techniques, le désir s’éteignait. Tous les photographes qu’elle connaissait avaient ces moments de trou. C’est pas grave, ça va revenir, elle pensait chaque fois qu’elle en traversait un. Elle annulait tout. Se mettait au vert. Attendait que ça repousse en elle. Que l’appétit soit de nouveau là. Parfois c’était long. Elle doutait. Pensait à tant d’amis photographes qu’elle avait vus se cramer, ne plus parler lorsqu’elle les voyait que de trajets en avion, de nuits d’hôtel ici ou là, de tarifs de piges, de journaux qui leur prenaient ou pas leurs images, de galeristes qui étaient des cons ou des génies. Elle l’avait déjà constaté même d’artistes qu’elle estimait. Après toute une vie à photographier ils mouraient, et que restait-il des milliers de vues prises pendant tant d’années, de tous les avions pris pour se transporter sur tant de terrains. Combien d’images admirait-elle vraiment, entre toutes celles qu’ils avaient faites. En tout et pour tout deux, peut-être trois, prises parfois quarante années avant leur mort. Au point culminant de leur appétit. Au pic d’un désir qui les avait portés avec une intensité inouïe au début, avant de se raréfier peu à peu, de se muer en autre chose, un savoir-faire, une maîtrise. Le métier.


Au début je croyais que c’était moi qui regardais le lac – et puis j’ai compris que c’était le lac qui me regardait. Elle repense aux phrases rédigées pour le cartel de l’exposition. Aux formules qu’elle a trouvées et qui ont ravi tout le monde. À présent elle ne sait plus. Elle se demande si elle n’a pas inventé tout ça. Elle a honte. Elle regarde les montagnes qui de toutes parts l’enserrent. Elle regarde la réserve à la tombée des falaises. La perfection tranquille de la réserve de l’autre côté du lac. Son immobilité muette. Son indifférence. Elle se demande où est passée l’urgence qu’elle éprouvait en septembre. Elle se revoit aimantée, incapable de rester deux heures d’affilée sans faire une nouvelle image. C’est comme si ses sens étaient engourdis. Comme si son désir était mort. Ça va revenir, elle pense. 


Le troisième genre de connaissance est une perception intuitive et globale, immédiate, absolue, écrit un philosophe. Dans le troisième genre de connaissance les choses ne sont plus perçues isolément mais dans leurs relations, leur développement, leur unité. C’est le degré de connaissance le plus élevé auquel un être puisse accéder, indissociable d’un degré de puissance, supérieur lui aussi. C’est un mode d’être presque inaccessible. Un état auquel on accède au mieux fugacement, exceptionnellement, le temps d’un éclair, d’une épiphanie fulgurante, d’un enchaînement de gestes inexplicablement adéquats.  
C’est le mode d’être de Dieu.


Je crois qu’il y a toujours eu et qu’il y aura toujours deux sortes de gens, a souri Jérôme après un moment : ceux qui, devant toutes les fumées au loin, font la moue et passent leur chemin. Et ceux qui cherchent le feu.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
  

lundi 28 septembre 2026

Critique : "Le fabuleux piano" de Sonia Devillers | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Le fabuleux piano" de Sonia Devillers




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le fabuleux piano

Auteur : Sonia DEVILLERS

Parution : 2026 (Robert Laffont)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782221286807  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Le fabuleux piano est un instrument volé par les Allemands, en 1943, à des juifs qui le cherchent encore... Dans ce vide impossible à combler, Sonia Devillers entend une résonance intime, le souvenir d'un instrument que sa propre grand-mère, forcée à l'exil, a regretté toute sa vie. Elle part alors sur les traces des pianos fantômes pillés par milliers sous l'Occupation et transportés jusqu'aux confins du IIIe Reich.
Avec cet instrument de concert ressurgit l'incroyable destin d'une famille d'éditeurs de musique, les Enoch. Un siècle de partitions, des menuets de Ravel aux ritournelles de Prévert. Les nazis se sont acharnés sur les Enoch, mais ils ont échoué à les réduire au silence. Des douleurs de la guerre va naître une chanson portée par Yves Montand, Les Feuilles mortes : un triomphe mondial.
Le piano disparu continue pourtant de hanter les survivants...

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Sonia Devillers est journaliste, animatrice à France Inter du "mag" de "La Grande Matinale". Elle est aussi la présentatrice du "Dessous des images" (Arte). Son premier roman Les Exportés (Flammarion, 2022) a connu un accueil unanime de la presse et des libraires.

 

 

Avis :

Le précédent roman de la journaliste Sonia Devillers, Les exportés, racontait l’exil de ses grands-parents dans les années 1960, vendus contre du bétail par une dictature roumaine antisémite qui reconstruisait son économie tout en se débarrassant d’une partie de sa population juive. Ayant dû tout abandonner, la grand-mère de l’auteur devait particulièrement souffrir de la perte de son cher piano. C’est donc d’abord en mémoire de ce drame intime que, tombée bien plus tard sur l’avis de recherche international d’un autre instrument, exceptionnel celui-là, volé à Paris par les nazis en 1943, la journaliste entreprend d’en retracer le parcours.

Nous menant sur les traces des Enoch, grande famille d'éditeurs musicaux dont le catalogue relie Ravel, Stravinsky et Prévert, l’enquête sur le piano disparu ne tarde pas à révéler un système de spoliation d’une ampleur méconnue. Des milliers d’autres « pianos fantômes » aux plus belles œuvres d’art, en passant par les plus insignifiants objets du quotidien, tous raflés à travers l’Europe occupée, l’on découvre une entreprise de pillage acharnée et systématique, destinée, en plus de l’éradication des Juifs, à effacer jusqu’à la moindre trace de leur histoire et de leur mémoire. La lecture s’en avère d’autant plus marquante que, partant d'archives, de dates et de procédures, l’auteur parvient à faire revivre le passé. Derrière les inventaires, les numéros de série ou les dossiers de restitution réapparaissent, avec la force des faits, des vies radiées et des héritages vampirisés.

Claire et posée, la narration qui exhume sobrement la froideur administrative de la persécution trouve aussi dans la survivance de certains objets le symbole d’une revanche posthume. Malgré l’extermination de presque tous ses membres, la famille Enoch est ainsi parvenue à tenir en échec la volonté d’effacement culturel. Le succès planétaire des Feuilles mortes, qui accompagne la renaissance de la maison d'édition après-guerre, en demeure, malgré les pertes et les traumatismes irréparables, le plus éclatant symbole.

Dépassant largement le cadre de l’enquête patrimoniale ou de la fresque familiale, cette quête de restitution trouve en la musique un fil conducteur idéal pour appréhender la persécution organisée et ses prolongements dans les mémoires. La rigueur du travail documentaire, associée à un véritable sens du récit, produit un livre implacable et bouleversant, dont les nécessaires révélations justifient amplement la sélection au Goncourt. (4/5)

 

 

Citations :

J’ai alors plongé dans un monde obscur et méconnu, celui des pianos fantômes de la Seconde Guerre mondiale, raflés en quantité folle dans les appartements des juifs : des pianos droits, des pianos à queue, des pianos précieux, de vieilles casseroles, des pianos d’étude, des pianos de concert… Ces instruments ont été amassés jusqu’aux derniers jours de l’Occupation. Mieux, ils ont été transportés dans des « camps » dédiés puis, pour beaucoup, acheminés sous les bombardements jusqu’aux confins du Reich. Après la guerre, dans les ruines fumantes de l’Europe, certains de ces pianos ont pu être localisés et restitués. D’autres se sont perdus. 


Il semble absurde, à peine croyable même, que les Allemands se soient acharnés à voler des pianos alors que leur armée pliait déjà sous la défaite. Il semble tout aussi absurde que des survivants de la Shoah se soient donné du mal pour retrouver leur piano alors que beaucoup guettaient un signe de leurs proches disparus, attendant des mois, parfois des années, le retour d’un père, d’une sœur, d’un fils. Mais d’un piano ? Et pour les générations suivantes, quand il ne reste rien qu’une inscription au mur d’un mémorial ou un matricule de déporté, qu’importe le piano ? Il m’a fallu me rendre à l’évidence : si, cela importe. Dès 1944, dans la France libérée, chacun cherche son piano. Quatre-vingts ans après, la famille Enoch, propriétaire du Érard no 68037, cherche encore. 


Carla Shapreau a passé un temps infini à Paris, écumant les archives de l’Occupation pour reconstituer un pillage sans équivalent dans l’Histoire : aux juifs, les Allemands n’ont pas seulement confisqué des instruments, ils ont voulu voler la musique.


Carl ne tarda pas à ouvrir son propre magasin de partitions. Quand cet homme exalté et rugueux lisait la musique, son accent s’évanouissait. Le solfège constituait à ses yeux une grammaire universelle. « Les hommes naissent égaux devant une portée. Juif ou pas juif, la croche est la même pour tous », répétait-il à ses fils. 


À la fin de l’année 1942, l’opération Meubles mobilise quotidiennement cent cinquante camions et mille cinq cents employés pour vider les logements vacants de la capitale. Alfred Rosenberg peut se frotter les mains. Selon Willem de Vries, cette année-là d’immenses convois ferroviaires bourrés de mobilier quittent Paris deux fois par semaine en direction de l’Allemagne, et dans chacun d’eux au moins deux wagons de fret sont remplis uniquement d’instruments de musique. Rosenberg ne perd pas de vue ses objectifs. Moins de juifs, plus de pianos.


En cette année 1943, dans les rues de Paris, on peut voir les juifs se faire arrêter, on peut voir les meubles des juifs se faire embarquer, mais on ne voit pas où ils sont expédiés : dans des camps où ils sont entassés et triés avant d’être chargés dans des trains, Drancy pour les vivants, les camps annexes pour les objets. Les annexes en question sont nichées au cœur de la capitale, on les qualifie de « camps parisiens ». Les trois principaux sont installés chez Lévitan, un ancien magasin de la rue du Faubourg-Saint-Martin ; dans un somptueux hôtel particulier de la rue de Bassano, à deux pas des Champs-Élysées ; et dans les Magasins généraux, ces entrepôts qui jouxtent la gare d’Austerlitz. Même les riverains ne savent pas ce qui se déroule dans ces bâtiments. Le contenu de trente-huit mille appartements parisiens, du miroir de l’entrée jusqu’à la dernière ampoule, y est pourtant déversé, sept jours sur sept, du début de l’année 1942 jusqu’à l’été 1944. 
 
 
Ici, la Solution finale ressemble à des allées de salons coordonnés et à des rayons impeccablement tenus – « argenterie », « dentelles », « montres et pendules », « porcelaine », « beau linge », « chaises », « éclairage », « valises », « souliers »… Si ces choses n’appartenaient pas à des gens qui ont fui la mort ou y ont été envoyés, je me serais crue dans un grand magasin. Les photos de propagande donnent le tournis. La marchandise y est présentée pour faire envie. Bien sûr, je n’y retrouve pas le tout-venant moche et abîmé des logements les plus pauvres. L’immense majorité des juifs qui vivent à Paris sont d’extraction modeste, et ils ont été pillés au même titre que les grands bourgeois. Dans les camps de l’opération Meubles, on trie les abat-jours en soie et les méridiennes en velours tout autant que les tabourets claudicants, les couverts en fer-blanc, les brocs ébréchés et les couvertures élimées. Les internés qui vident les caisses ont parfois les yeux embués. Entre leurs mains passent un fait-tout encore plein du ragoût qui mijotait, une lettre inachevée dont l’encre a bavé… Pour ces familles, quand la police est venue sonner, la vie s’est interrompue aussi soudainement qu’à Pompéi lorsque la lave a coulé. Il arrive que des détenus reconnaissent un meuble qui se trouvait chez un ami ou un oncle, ou bien découvrent le nom d’un être aimé cousu avec soin sur la doublure d’un manteau. Cela signifie qu’il vient d’être arrêté. Mieux vaut se taire, surtout ne rien manifester. 


À la fin du mois d’avril 1944, alors que les fronts Est et Sud du Reich sont attaqués, il informe son administration centrale que cinq cents nouveaux pianos droits et à queue viennent d’être expédiés dans le cadre de l’opération Meubles. Quant à ses stocks, il s’entête à les évacuer. Ordre est donné, début 1945, de démanteler le site de Ratibor et d’éparpiller les collections dans tout ce qui peut ressembler à des carrières, des mines, des tunnels, des sites naturels isolés en pleine campagne… Les nazis s’accrochent comme des damnés à leurs instruments volés.  
L’effort logistique pour sauver ces objets, les déplacer coûte que coûte jusqu’à la fin du mois de février 1945, paraît aujourd’hui aussi irrationnel que démesuré. Comment justifier une telle mobilisation d’hommes et de matériel pour des harpes et des violoncelles, alors que la Wehrmacht manque cruellement d’effectifs et de ravitaillement ? Comment se représenter ces trains fantômes remplis de pianos traversant un Reich à feu et à sang ? Je ne peux m’empêcher de voir dans ces « pianos juifs » parcourant des milliers de kilomètres des pianos errants, comme si les instruments avaient épousé le destin mythologique de tout un peuple…  


Les Parisiens souffraient du manque de logements et de leur exiguïté, de leur humidité, du manque de chauffage, de l’absence d’eau courante… Ainsi les déportations de masse ont-elles libéré un parc immobilier providentiel et suscité une avidité sans scrupule. Aux archives de Paris, le dossier du 164, rue de Courcelles, que m’ont retrouvé les auteurs de cette recherche, contient une correspondance glaçante par son apparente normalité. Le 3 avril 1944, la préfecture délivre une « autorisation de relocation du logement occupé par Monsieur Enoch, d’origine israélite, vidé de ses meubles et libéré par les autorités d’Occupation » : les candidats n’ont plus qu’à se manifester. 


Le « juif Enoch »… « Toute la société parisienne baigne dans cette stigmatisation verbale qui n’est pas seulement l’apanage de l’administration persécutrice », concluent les trois historiens. Il en va du logement comme du grand pillage : l’éviction des juifs apparaît comme une routine, leur disparition est acquise pour toujours et cette évidence est partagée par tous. Plus j’avance dans cette enquête et plus je comprends que la Shoah n’est pas seulement une question de mise à mort.


Au 164, rue de Courcelles, l’opération Meubles, dont Jacques n’a jamais entendu parler, prend tout son sens. Que les juifs soient morts ou encore vivants quelque part, ils ne pourront plus revenir. Le pillage intégral est une entreprise définitive : il radie à jamais les juifs des lieux où ils ont vécu. Leur départ se mue, de ce fait, en aller sans retour.  
 
 
C’est devenu un rituel. Jacques attend d’être seul, à la nuit tombée, la porte de son bureau fermée, pour mieux sentir cette fraction de seconde où un éclair de chagrin viendra fissurer l’ivresse du succès. La revanche sur le passé est une illusion. Il n’y a que des blessures qui s’enfouissent et des grands bonheurs qui soudain les font ressurgir. Ainsi vont les hommes qui ont souffert ; c’est dans les joies les plus intenses qu’ils revivent le mieux leurs malheurs. 


Frappée par « la radicalité et la sauvagerie » de ce pillage, Annette Wieviorka écrit dans ses conclusions : « L’art de la mémoire, inventé en Grèce, transmis à Rome, intégré à la tradition de l’Occident, montre que toute mnémotechnique passe par une technique de lieux et d’images. Le souvenir n’existe que lié aux lieux et aux objets. Le souvenir des morts en déportation ne peut être convoqué, par ceux qui ont survécu, que dans les lieux et parmi les choses où ils ont vécu. » Voyant dans cette entreprise l’expression d’une volonté d’éradiquer les juifs d’Europe jusque dans leur souvenir, Annette Wieviorka qualifie l’opération Meubles de « mémocide ».  

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 
 

samedi 26 septembre 2026

Critique : "La solitude des professeurs est infinie" de Yannick Haenel | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La solitude des professeurs est infinie" de Yannick Haenel




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La solitude des professeurs est infinie

Auteur : Yannick HAENEL

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 320

Accès au livre : ISBN 9782073161925  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Jean Deichel, jeune professeur de français, fait son stage dans un collège de la banlieue parisienne. La nuit, il loge dans un club de tennis à Deuil-la-Barre ; le jour, il découvre les difficultés du métier en même temps que ses joies profondes, la violence de l’École en même temps que sa beauté.
Jean est aussi un poète ivre d’aventure, attentif à trouver la lumière de la « vraie vie » au cœur du quotidien le plus gris : dans des jardins réels ou rêvés, au bord d’un lac, lors d’évasions à Pompéi et à Tarquinia, mais surtout dans la grâce fragile d’un cours réussi.
Entre réalité politique et mystère existentiel, la vie des profs est un roman.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Yannick Haenel co-anime avec François Meyronnis la revue Ligne de risque. Il a récemment publié aux Éditions Gallimard Cercle (2007, Folio n° 4857) et Jan Karski (2009, Folio n° 5178), prix du Roman Fnac et prix Interallié. 

 

 

Avis :

Yannick Haenel a enseigné le français avant de se consacrer à l'écriture. Il puise dans cette matière autobiographique pour faire reparaître son éternel alter ego, Jean Deichel. Le roman le montre à ses débuts de professeur, pris entre désillusion et joie de la transmission. 

Envoyé en banlieue parisienne pour son année de stage, Jean Deichel plonge dans le quotidien éprouvant d'un collège. Face à la rudesse des classes et à la rigidité de l’institution scolaire, le jeune homme s’accroche pourtant à ses élans poétiques. Tout bascule lors de la fête de fin d’année, quand il brise accidentellement un vase destiné à une collègue. Le récit d'apprentissage s'efface alors pour suivre les chemins de traverse qui détachent peu à peu le personnage de son métier. 

L’auteur décrit avec une justesse bouleversante la fatigue et la solitude qui collent à la peau des enseignants. Loin des clichés ou du misérabilisme, ses scènes de classe très concrètes montrent sans fard une réalité bousculée par la violence et le sentiment d'abandon, où perdure malgré tout la conviction qu’une parole ou un texte peut encore sauver un élève. C'est lorsqu'il explique la genèse de son livre, né du choc laissé par les assassinats de Samuel Paty et de Dominique Bernard, que l'écrivain donne tout son sens à son hommage. Ce cri du coeur, qui se profile derrière le parcours individuel de Jean Deichel, éclaire le léger anachronisme d'un texte ancré dans les années 1990. 

Le roman dépasse toutefois le simple cadre de la chronique scolaire. Fidèle à son imaginaire, Yannick Haenel y ouvre une parenthèse contemplative, où les hasards, les rencontres et les signes guident le personnage. A la lourdeur administrative et à la brutalité contemporaine, Jean Deichel oppose un tempérament fantasque, fait de dérision et de douce extravagance. Cet idéaliste, souvent désarmé face au réel, est habité par une foi absolue dans les livres et dans la promesse d'une existence plus vaste. Tiraillé entre ses aspirations et sa précarité matérielle, il bascule de la trivialité des jours à des envolées poétiques ou amoureuses. A travers lui, la littérature devient une manière d’agrandir la vie.

Ce récit, qui choisit la fantaisie romanesque plutôt que la revendication pamphlétaire, est une délicate quête d'équilibre entre une réalité harassante et la grâce d'échappées poétiques. On pourra s'agacer des excès de son foisonnement lyrique, mais ce trop-plein d'énergie créatrice s'accorde parfaitement à une oeuvre qui préfère l'embrasement de l'esprit au renoncement. (4/5)

 

 

Citations :

J’avais besoin, j’ai toujours besoin de me croire dans un roman : si l’on ne conçoit pas sa vie comme une fiction, existe-t-on vraiment ? Aujourd’hui encore, tandis que j’écris ce livre, j’ai besoin de m’inventer ce personnage pour entrer dans la matière si délicate de toutes ces années où j’ai été prof. J’emploie le mot « délicat », parce que rien n’a été facile, mais aussi parce que chaque instant de la vie d’un prof se raconte de manière contradictoire : rien n’est plus ambigu, plus chatoyant, plus triste, plus allègre, plus intéressant, plus dérisoire et finalement plus décisif que la vie quotidienne d’un prof. Tout en étant exposé comme personne d’autre à la dureté du monde, n’a-t-il pas la possibilité exorbitante de changer ce monde ?


J’avais attendu tout l’été ma nomination. Quand je l’ai enfin reçue, j’ai pris un train pour Paris. « Collège Saint-Exupéry, Mantes-la-Jolie, Yvelines » : ça voulait dire quoi ? Dans ma tête, la banlieue c’étaient avant tout des heures passées chaque jour dans le RER et des problèmes sociaux qui m’étaient inconnus. Je me rendais bien compte que je ne connaissais rien à la vie : je n’avais fait jusqu’ici que lire des livres, écouter du rock et boire des bières. J’avais la tête farcie de Nietzsche, de Mallarmé, des Ramones. Ania prétendait que le « réel », c’est ce contre quoi on se cogne. J’allais donc me cogner ; et vivre enfin.


Ils sont ainsi des centaines, peut-être des milliers, à naviguer d’un établissement à un autre en étant déjà morts ; ils ont été suppliciés une fois par une classe qui ne leur a laissé aucune chance ; ils continuent à faire cours, et l’on croit qu’ils sont vivants, mais à chaque heure de cours, ils ne font que revivre l’instant de leur mise à mort ; ils sont restés bloqués devant ce tableau noir où, un jour, leur condamnation a été prononcée, et chaque instant de leur vie n’est plus que la répétition de ce moment où quelque chose en eux s’est éteint. 
Tous les profs redoutent cet instant de défaillance qui les entraînera dans une obscurité dont nul ne se remet ; c’est la raison pour laquelle ils ont peur ; c’est le secret de notre anxiété. Cette chose froide qui palpite en chacun de nous, ce serrement de cœur qui nous glace, il faut l’entendre comme un signal : personne n’enseigne impunément.


Pour Vivale, dont les deux fils étaient profs, la condition d’enseignant relevait du scandale : elle me dit qu’à ses yeux il n’y avait pas de métier plus difficile actuellement. On abandonnait les jeunes professeurs à la violence sociale, et le ministère, avec ses réformes ineptes, aggravait les problèmes au lieu de les résoudre. Ses fils vivaient un calvaire ; elle avait peur pour eux ; selon elle, personne ne se rendait vraiment compte de ce qui se passait en ce moment dans les collèges et les lycées en France : c’était une catastrophe. 


Vivale avait prononcé une phrase comme ça, pendant sa consultation : Les profs sont en train de mourir. Il me semble qu’elle l’avait même répétée, mais sur le coup, je n’avais pas compris ce qu’elle voulait dire : sans doute faisait-elle référence au mépris dont nous étions l’objet. Elle avait raison : plus personne ne voulait être prof, c’était trop dur, mal payé, et prof en banlieue parisienne, c’était pire encore, d’ailleurs dans « banlieue », on entendait le mot « ban » : nous étions au ban de la société, nous étions littéralement abandonnés, et si l’Éducation nationale ne faisait rien pour nous, si elle persistait à nous considérer comme de simples employés, comme des bouche-trous, comme des animateurs, le métier n’existerait plus, nous serions effectivement bientôt morts.


Mais ce matin-là, il ne s’agissait pas seulement de notre mort sociale, mais de notre mort véritable – il s’agissait du mort qui vit en chacun de nous, de cette mort en vie qui se développe comme une maladie chez les désespérés. Le malheur ouvre une tombe en nous, et d’humiliation en humiliation, nous y glissons insensiblement. Un jour, par exemple un matin de septembre, nous nous retrouvons fossilisés comme ces corps durcis de lave qu’on a retrouvés à Pompéi, sans qu’aucun volcan ne nous ait frappés : nous sommes juste figés sous le poids de la soumission.
 
 
Paul rappela qu’on était là pour parler de la prof agressée : il s’agissait d’un cas très grave, qu’est-ce que comptait faire le rectorat ? Et nous, qu’allions-nous faire ? On ne pouvait pas rester les bras croisés, il proposa qu’on se mette en grève. 
Laguille se planta au milieu de la salle, et proféra d’un air menaçant la phrase qu’on connaît tous : « Pas de vagues. » Cette phrase transperce chaque année les salles de prof des collèges et des lycées en France ; elle continuera à les transpercer tant qu’un chef d’établissement étouffera sous le poids de la hiérarchie les problèmes qui affectent notre travail, qui le rendent impossible et finalement nous tuent. C’est ainsi, des dizaines d’années plus tard, que Samuel Paty est mort : personne n’a voulu réagir quand on l’a menacé.
Selon Laguille, selon le rectorat, selon le ministère, selon les gens qui décident de ce qu’il en est de l’école, et surtout de ce qu’il doit en être, il est préférable qu’on reste discret lorsqu’un prof est mis à mal, sinon, vous comprenez, plus personne ne voudra enseigner : on peut laisser des profs se faire massacrer en classe, mais il ne faut surtout pas que ça se sache.


Je passais mon temps à calmer le jeu, à désamorcer, à neutraliser : quoi qu’en disent les pédagogues, c’est la violence qui est première dans les collèges ; et être prof consiste à enrayer son déchaînement. Dans les collèges comme celui où j’enseignais, des élèves qui s’ennuient n’attendent pas poliment la fin du cours : ils ne pensent qu’à s’enfuir de la cellule où vous les séquestrez. Ils vous voient comme un geôlier. On ne veut pas s’entendre avec un geôlier ; on s’oppose à lui – on le combat.


J’ai connu ce que tous les profs sentent à un moment ou un autre, et le plus souvent, dès leur première année : le découragement, lequel n’est pas qu’un simple état surmontable, mais un poison dont la lenteur est fatale. Les élèves ne sont pas seuls à se sentir piégés ; les profs aussi. Ce qui a lieu dans les collèges comme ceux où j’ai fait cours pendant neuf ans est inextricable, sans répit. Qui trouvera la solution ? Pas le temps de réagir à l’attitude déplacée d’un élève, que déjà un autre élève s’agite, et que le bavardage se propage : tout se met à dégénérer, et sera bientôt hors de contrôle si vous ne frappez pas un grand coup ; mais l’éclat qui rétablira votre autorité rendra impossible de revenir au cours, car après avoir calmé les élèves, il faudra parvenir à vous calmer, vous, ce qui parfois se révèle plus difficile : la colère qui s’allume en classe ne s’éteint que le soir, lorsque, enfin seul, vos nerfs lâchent, et que vous hurlez sous la douche.


Cette ritournelle, il m’arrive encore de la prononcer à voix haute : elle rythme l’écriture de ce livre dans lequel je me suis engagé avec une espérance dont je reconnais la force sans bien comprendre ce qu’elle contient. Pourquoi raconter sa vie de prof ? Est-ce pour attirer l’attention ? Appeler au secours ? Je n’ai pas l’esprit revendicatif : ce qui me porte, c’est la foi. Je cherche à vous faire entendre combien ce qui anime les profs est la chose la plus importante au monde : cela s’appelle la transmission. Nous pensons tous en faire partie, mais elle est ce qui manque ; lorsqu’elle réussit, le monde s’éclaire. 

 

jeudi 24 septembre 2026

Critique : "Chronique d'un royaume perdu" de Ananda Devi | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Chronique d'un royaume perdu" de Ananda Devi




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Chronique d'un royaume perdu

Auteur : Ananda DEVI

Parution : 2026 (Grasset)

Pages : 464

Accès au livre : ISBN 9782246846956  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Au Bouchon, petit village isolé de l’île Maurice, quatre générations se succèdent depuis le temps de l’esclavage. La violence se mêle à l’amour, la tendresse à la haine, les plus nobles passions aux vices les plus vils, les sangs des unes aux sangs des autres…
Les cinq fondateurs viennent d’une plantation lointaine : trois sont nés dans la puissante et blanche famille Dumontais ; deux d’une esclave noire. Mais les trois blancs sont en vérité le fruit d’une passion entre Madame et le Vieux Bouc, un esclave magnétique qui revendique aussi la paternité des deux derniers. Bannis pour s’être liés d’amour et d’amitié, les cinq enfants devenus grands trouvent refuge dans ce lieu perdu dont ils font leur royaume, autarcique et magique, qu’ils défendent d’un seul corps, puisqu’ici sont abolies les frontières entre passé, présent et avenir ; vie et mort ; réel et fantastique.
Tel homme entend sans le vouloir tous les péchés humains ; telle femme meurt et renait en déesse protectrice ; un enfant vit parmi les oiseaux quand son cousin viole et tue sans frein ; le moulin est hanté par les voix des fantômes, la nature donne les plus beaux fruits mais décapite la chapelle ; les guerres du monde contemporain rencontrent les combats intérieurs de chaque individu et l’histoire de l’humanité se reproduit dans l’infiniment petit de leurs existences débridées. Parmi eux, un enfant timide sera le chroniqueur de ce royaume hors-norme dont il livre les jours de paix, de luttes, et les nuits de folie pour empêcher l’oubli.
Épopée fabuleuse,  mythologie vibrante, fable majestueuse, cette Chronique d’un Royaume perdu est le chef d’œuvre d’Ananda Devi.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Née à l’île Maurice, Ananda Devi est l’autrice d’une œuvre récompensée par de nombreux prix et traduite en une douzaine de langues. Parmi ses livres les plus marquants, on peut citer Eve de ses décombres (Gallimard, 2006, prix des Cinq Continents, prix RFO, prix Télévision Suisse Romande), Le sari vert (Gallimard, 2009, prix Louis Guilloux), Le rire des déesses (Grasset, 2021, prix Femina des lycéens) et Le jour des caméléons (Grasset 2023, prix de la Langue Française). Elle a reçu le prix Neustadt 2024 des Etats-Unis pour l’ensemble de son œuvre.

 

 

Avis :

Retenu dans les sélections des prix Goncourt et Renaudot 2026, Chronique d’un royaume perdu couronne une longue gestation. Il aura fallu quarante ans de maturation pour qu'une mémoire orale, recueillie par l'anthropologue Ananda Devi lors de ses recherches de doctorat, se métamorphose sous sa plume de romancière. Par la grâce du réalisme magique, l'anecdote locale s'efface pour faire d'un minuscule village côtier un « hameau-monde » mythologique et intemporel.

En 1860, le domaine sucrier de la famille Dumontais est ébranlé par un secret de sang : bravant le tabou suprême de l’ordre colonial, l'épouse du maître conçoit trois enfants blancs avec un esclave, lui-même déjà père de deux garçons noirs nés sur la propriété. Longtemps cachée, la fratrie grandit sur la plantation avant d'en être chassée à l'âge adulte. Elle se réfugie alors sur le littoral sauvage du Bouchon où, sur quatre générations, sa lignée maudite et sacrée bâtit un phalanstère autarcique, théâtre de passions absolues et d'accomplissements magiques. L’une ressuscite en divinité végétale tutélaire, l’autre est habité par la rumeur du mal commis à travers les âges, tandis que leurs descendants balancent entre une symbiose parfaite avec la nature et la pire violence destructrice. Ce chaos originel nous parvient à travers la narration d'un héritier craintif, passeur de la mémoire de ce huis clos insulaire. 

Véritable Cent ans de solitude mauricien, le livre s’approprie les codes du réalisme magique pour insuffler un souffle baroque à la littérature locale. L’infraction aux lois coloniales semble avoir ouvert une brèche dans le réel, laissant libre cours au surnaturel dans une enclave que sa mise au ban de la société rend perméable à tous les fantasmes. Si ces Robinsons y retrouvent un éden primitif, où l'existence rude s’imprègne d'une nature profuse, ils se découvrent aussi prisonniers d’une temporalité circulaire où se répètent indéfiniment les fautes originelles. Transmué en territoire allégorique, l’espace clos du Bouchon acquiert une dimension mythologique qui oppose au récit officiel de l'île une contre-épopée où le merveilleux sert de rempart à l'oubli.

Ce faisant, l'oeuvre brise définitivement le mythe de la carte postale mauricienne. Derrière le décor idyllique de l’océan Indien se dissimule une géographie hantée, où le paysage conserve les stigmates de la violence coloniale et de l’exploitation sucrière. Le Bouchon apparaît comme l’envers sombre et sauvage de ce bout de monde, une terre de relégation où la splendeur de la nature se mêle à la fureur des éléments. L’exploration de ce territoire marginal exhume les fantômes d'une histoire occultée et substitue à l'image galvaudée d'un paradis tropical la réalité convulsive d'une nation née dans le sang et la contrainte.

Cette déconstruction politique s’accompagne d’une écriture vibrante, étrangère à toute tiédeur, qui, collant aux corps, à la sueur et à la glèbe mauricienne, traduit une fusion physique entre les êtres et leur milieu, entre la fureur des passions et l’emprise hypnotique du paysage. Alliage de violence brute et de lyrisme dense, cette ferveur stylistique s’accorde à la démesure de cette uchronie insulaire. Elle a pour revers de la médaille une tendance à l’hermétisme et, à force de convoquer le surnaturel, une sorte de surenchère tragique qui plombe parfois la lecture. 

L'on ne pourra manquer de voir, dans cet imposant roman qui concentre quarante ans de réflexion anthropologique et littéraire, une forme d'apothéose à l'oeuvre d'Ananda Devi. Il faudra pour autant savoir digérer son exaltation ésotérique et l'opulence de sa langue, deux freins possibles dans l'ascension de ce grand livre vers le carré final du Goncourt ou du Renaudot. (4/5)

 

 

Citations :

Enfin, une Blanche plus ou moins. Car cette couleur, ou absence de couleur, n’était pas aussi simple qu’il y paraissait. Il y avait des Blancs-blancs, des Blancs-nuancés, des Blancs-mélangés et des Mulâtres. 
Les Charretier, eux, se disaient Blancs-blancs. Selon les esclaves, ils étaient Blancs-nuancés ; selon les Blancs-nuancés, Blancs-mélangés ; et selon les Blancs-blancs, Mulâtres. Bref, ils pouvaient être n’importe quoi selon le point de vue, lequel habillait la couleur blanche de mille et une façons, mais jamais de la bonne, sauf pour une toute petite minorité. Leur propriété, voisine de celle des Dumontais, n’était ni aussi grande ni aussi prospère, et il y régnait un air de richesse récente qui suscitait l’ironie des voisins. Une richesse acquise sans doute par le commerce, ou par quelque autre profession de douteuse noblesse. Les femmes Charretier se protégeaient trop précautionneusement du soleil, avec leurs parasols et leurs grandes capelines, pour que cela ne trahisse pas une aisance à brunir au soleil, grande révélatrice des sangs mêlés.


Pendant la deuxième moitié du dix-neuvième siècle et jusqu’au début du vingtième, il arriva en flux successifs des émigrants indiens qui signeraient des contrats de cinq ans, seraient assignés à une propriété dont ils ne pourraient pas sortir sans permission sous peine d’emprisonnement et de châtiments corporels, et seraient endettés à vie par le prix du voyage de sorte qu’il leur serait difficile, voire, pour la majorité d’entre eux, impossible de rentrer en Inde. 
Les Anglais avaient trouvé là une belle pirouette pour régler le problème de la main-d’œuvre perdue des magnats sucriers. Amollis par le système obligeamment despotique de l’esclavage qui leur avait conféré gratuitement tous les droits (c’est pour cela qu’il leur était si difficile de commencer à payer un salaire, même minable, à leurs bêtes de somme, malgré le dédommagement considérable qu’ils avaient reçu de l’État anglais), ils ne pouvaient concevoir ce nouveau cheptel autrement que comme leur propriété. Ils passèrent donc sans trop de problème du noir au presque noir (ou marron, mais ce mot avait pour eux de funestes connotations), non sans se plaindre d’avoir à payer les quelques roupies mensuelles de leur salaire alors que la force musculaire était loin d’être la même. Ils constatèrent finalement que les besoins en nourriture (riz et lentilles, principalement) avaient diminué et que les laboureurs étaient des êtres plutôt dociles. Ils troquèrent complaisamment le mot esclave contre celui d’engagé, et le mot nègre contre celui de coolie.


Mylène lève la main, comme elle l’avait fait lorsqu’elle s’était rencontrée pour la première fois dans le miroir, et comprend que c’est bien elle qu’elle voit : Willie est le miroir de son désarroi, de son arrêt brutal au mitan de l’adolescence, et de son inachèvement par rapport à elle-même. Ils ont dû faire face, au moment où leurs yeux se sont ouverts, à cet étranger en eux. Ont dû accepter de vivre avec sans jamais tout à fait le saisir ni l’intégrer ni l’accepter. Chaque fois qu’elle passe devant son reflet, Mylène se dit : je ne suis pas elle. Chaque fois que Willie entend la confession d’un homme, il se dit : il n’est pas moi. À présent, ils se font face et peuvent, pour la première fois, se dire : c’est moi.


Elle aurait voulu qu’ils tournent la page, qu’ils puissent oublier, mais Willie ne le leur permettra pas. Elle ne sait pas que ce sentiment est celui qu’éprouveront la plupart des descendants d’esclaves, partagés entre d’anciens ressentiments et la nécessité de l’oubli. Ils auraient voulu se débarrasser de toutes les chaînes, y compris celles de la mémoire. Mais Willie, et d’autres comme lui, ne le leur permettront pas. Oublier, c’est donner raison aux maîtres, dira Willie à tous leurs descendants. Mylène ne dansera plus jamais. Elle n’aura pas droit à la légèreté. Elle aussi, comme Willie, choisit ses chaînes et son boulet.


La vengeance, je te le dis, et ce sera là peut-être mon unique message, n’a jamais été une consolation ni une réparation. Juste la continuité de ce cycle de violence qui a fait de nous tous, humains, les esclaves de notre nature.


Seul, on ne peut rien, pensons-nous. L’être seul se détruit lui-même. C’est ainsi que le Créole s’est mis à vivre à l’intérieur de l’Africain, du Blanc, de l’Indien, du Chinois, et a reçu en héritage une île. Tous Créoles. Et personne. Car le Blanc, l’Indien et le Chinois refusent cette identité multiple tout en revendiquant la même île. Même s’ils se fragmentent eux-mêmes en morceaux, car n’oublions pas le jeu des couleurs, des nuances, des langues, des religions, des pratiques, des castes et des classes.
 
 
Il avait compris qu’un orgueil démesuré guidait les pas des hommes. Ce n’était pas la méchanceté qui les faisait traiter d’autres êtres en esclaves : c’était l’égoïsme le plus pur. Un instinct de domination tout-puissant. Une certitude divine – car certains hommes se sentent plus forts que les dieux.  

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
  
  
 

mardi 22 septembre 2026

Critique : "Faire la peau" de Louise Chennevière | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre  "Faire la peau" de Louise Chennevière




J'ai aimé

 

Titre : Faire la peau

Auteur : Louise CHENNEVIERE

Parution : 2026 (P.O.L.)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782818063583  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Faire la peau, le quatrième livre de Louise Chennevière, est peut-être le plus intime mais aussi le plus abouti. C’est le récit d’une enfance sous l’emprise maternelle, du désir sauvage de s’émanciper. La narratrice, âgée de 30 ans, décide de rompre avec la lignée de femmes qui l’a engendrée, condamnées depuis toujours à la reproduction de la violence. Commence le récit d’une relation mère-fille, déconstruisant les souvenirs de l’enfance et de l’adolescence. Elle parle et lutte : contre les fantasmes, les interdits, les lois, pour écrire le récit, sacrilège, tabou, du meurtre symbolique : tuer sa mère. Et contre elle-même aussi, la petite fille qu’elle est encore et qui voudrait préserver l’image idéale d’une mère qui n’a jamais été. Le livre lui permet d’aller au bout de ce geste, non seulement pour lui permettre d’advenir enfin comme subjectivité libre et puissante, mais aussi pour pouvoir aimer. C’est un récit de deuil et de désir, troué de multiples souvenirs et hanté par des questions qui ne trouveront jamais de réponses. C’est aussi, par la littérature, une déclaration de liberté – celle que l’on peut conquérir en osant enfin regarder les choses telles qu’elles sont, dépouillées des mythes et des histoires.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Louise Chennevière vit à Arles. Elle a publié son premier texte, Comme la chienne, aux éditions P.O.L (2019), et pratique la musique comme autrice-interprète. Faire la peau est le quatrième livre de Louise Chennevière, après la parution de Pour Britney en 2024.

 

 

Avis :

Déterminée à en finir avec le carcan de souffrance qui pèse sur les femmes de sa famille depuis des générations, transmettant de mère en fille une violence intime qu’elle avait jusqu’ici tenté d’exorciser par la fiction, la romancière, chanteuse et musicienne Louise Chennevière entreprend cette fois d’affronter l’emprise maternelle, les humiliations et la brutalité dans un récit autobiographique qui, à la fois mise au clair et acte de rupture, s’érige en ultime recours pour sa propre sauvegarde.

Adressé directement à la mère dans ce qui ressemble à une tentative d’exorcisation, le récit de cette trentenaire poussée à bout reprend les scènes partagées depuis l’enfance pour les examiner sans détour : revirements affectifs incessants, colères soudaines, violences verbales, brimades, rabaissement et reproches perpétuels caractérisent la relation d’emprise que, dans un climat d’incertitude et de menace où plane même l’ombre d’une velléité meurtrière, cette femme n’a jamais cessé d’infliger à sa fille. Rendue à la conclusion, faute de jamais parvenir au moindre dialogue, que seule la rupture radicale à laquelle elle s’exhorte depuis longtemps lui permettrait peut‑être, enfin, de sortir du mal‑être qui la ronge et l’empêche de vivre, la jeune femme s’efforce de la mettre en mots pour en trouver le courage, puisant dans les scènes du passé et du présent non pour régler des comptes, mais dans l’espoir, malgré tout persistant, d’y déceler quelques éléments d’explication.

Radicalité est le maître‑mot de cet ouvrage autobiographique, bâti sur le constat d’un lien rendu impossible par la violence, le désamour et la domination. Parvenue bien au‑delà de tout espoir d’apaisement ou de réconciliation, Louise en vient à ne plus voir dans la proximité affective avec sa mère qu’un danger dont la seule échappatoire serait une rupture totale et définitive. Ainsi acculée à une issue dont elle sait qu’elle ne ferait qu’approfondir le vide et l’absence d’amour, elle perçoit avec désespoir la part fantasmatique de cette coupure, tout en s’y accrochant malgré tout. Alors lui vient, avec des mots durs, une lecture implacable des mécanismes sociétaux qui transmettent depuis des lustres une représentation idéalisée de l’amour maternel et coincent les filles, censées se sentir redevables, sous le fardeau de la honte et de la culpabilité. Endossant une contestation plus globale des modèles transmis de génération en génération, le livre prend la dimension féministe et politique d’un geste de résistance qui se veut libérateur. 

Dans sa contestation, Louise Chennevière s'épand en interminables phrases sinueuses, à la ponctuation parfois déconcertante, qui, semblant suivre le chemin difficile de la pensée au travers du tumulte affectif qui menace de l'engloutir, finissent aussi par produire un effet de saturation. L'accumulation des griefs et les reprises thématiques renforcent encore l'impression d'incantation presque logorrhéique. C'est donc partagé entre admiration et une certaine fatigue que l'on achève cette lecture d'une grande puissance, portée par une plume maîtrisée, malgré tout un peu trop diluée dans sa douleur. (3,5/5)

 

 

Citations :

Je parlerai de nous, en tant que nous fûmes ensemble mère-fille prises dans ce lien furieux. Je dis que ce lien est le plus aliénant de tous les liens, qu’il est celui qu’une fille ne pourra jamais rompre, qu’il est celui avec lequel on tient les filles bien à leur place et que les mères ont leur rôle à jouer, dans le maintien à cette place. Je dis que les mères sont les gardes-chiourmes de l’ordre patriarcal. Qu’elles se tiennent là, silencieuses, à regarder les filles tomber comme elles étaient tombées avant, quand elles ne les poussent pas.


Entendre la solitude d’une petite fille livrée tout entière à la folie de sa mère. Car l’une des choses les plus difficiles je crois, c’est que tout cela se soit toujours déroulé sans témoins. Que personne d’autre n’ait vécu cette folie, qu’il n’y ait que moi pour en témoigner, auprès de moi-même. C’est un ami qui m’avait fait remarquer, les mères, l’omniprésence des mères dans le corps du texte, le premier que j’allais publier. Toi, tu étais venue me voir en riant et tu m’avais dit tu leur diras bien que c’est pas moi, hein, dans le livre ? Mais qui d’autre, qui d’autre que toi alors, toi qui étais tout ce qu’il m’avait été donné de connaître, comme mère ?
Et rien de tout cela encore, je ne le comprenais. Je faisais de la fiction. Les interdits étaient trop lourds et la loi trop puissante. Aujourd’hui je ne veux plus. Je ne peux plus. Je ne crois pas qu’on puisse lutter contre la fiction par la fiction, je ne crois plus en la fiction. C’est trop facile, trop facile de ne pas se mouiller, de prétendre livrer des vérités qu’il faudrait savoir déchiffrer entre les lignes. On peut se défiler toute sa vie comme ça à ne pas affronter le réel. Il y en a, il y en a beaucoup qui le font. Il y a Alice Munro qui reçoit le Nobel et que l’on célèbre pour son attention au silence et à ceux réduits au silence, cette attention qu’elle exerce tandis que sous son toit, sa fille de neuf ans, neuf ans, se fait abuser par l’homme qu’elle aime, et que toute sa vie elle défendra. 
(…)
Et moi je me demande quel est le sens d’une grande œuvre qui n’aurait pas permis de protéger une petite fille de neuf ans, neuf ans, je me demande comment cette grande œuvre a pu s’écrire sous le même toit que celui sous lequel un homme était protégé, je me demande ce que vaut l’œuvre de cette femme qui a protégé cet homme, voilà. Je dis qu’aucune finesse d’analyse psychologique, aucune soi-disant connaissance du cœur humain, aucun talent de description ou je ne sais quel autre prétendu art ne tient face à la détresse d’une enfant de neuf ans que ne protège pas sa mère. Et que m’importe, vraiment, qu’elle soit une grande romancière ? Je dis que le roman ne tient pas face à la vie, et que toute œuvre qui ne s’attellerait pas au démantèlement des fictions par lesquelles tient encore cet ordre en vertu duquel il est possible qu’une petite fille de neuf ans soit abusée dans sa propre maison par l’homme que sa mère aime et défend, ne vaut rien.


Je dis qu’il y a tant de choses qu’une mère doit abolir afin d’aimer sa fille que c’est presque foutu d’avance. Et qu’être la fille de sa mère c’est savoir que ce n’est pas, avec l’amour maternel la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tiendra pas, non, que c’est beaucoup plus tordu que ça. Je dis, la première malédiction d’une femme c’est d’être fille de sa mère. Si une fille pouvait être le fils de sa mère, alors il en serait tout autrement bien sûr. Je ne dis pas que toute mère est merveilleuse pour son fils, mais quand même, quand même un peu plus. Je veux dire que je l’ai toujours vue cette différence autour de moi, comment les mères traitent les fils des fratries, et je les ai vues ces mères qui ont bordé les lits de leurs fils mes amants alors qu’ils avaient bientôt vingt ans, j’ai fait ta chambre mon chéri, et comme cela me semblait étrange quand je passais du temps dans cette famille-là, auprès de cette femme qui me demandait chaque soir comment s’était passée ma journée, qui savait quand j’étais en vacances et connaissait même les noms de mes professeurs, chaque soir il y avait ces longs et joyeux dîners et je voulais rester lovée pour toujours au creux de cette famille. Mais j’ai quitté le fils à l’âge de dix-huit ans, ce sont des choses qui arrivent surtout quand le fils ne sait pas s’occuper d’autre chose que de lui-même, et la mère quand je la croisai quelques jours plus tard dans la rue ne m’adressa pas un bonjour, et ça me déchira le cœur. J’ai compris alors que cette mère-là ne tenait qu’au fils. Moi, j’ai été la fille d’une mère, et je dois partir de là.
 
 
Je dis qu’il y a bien une raison si des femmes se retrouvent à la fin de leur vie dépendantes de femmes qui ne veulent pas s’occuper d’elles et qui hurlent en dedans quand elles leur préparent à manger, qui hurlent en dedans et qui sourient, oui maman, bien sûr maman, qu’il y a bien une raison s’il se trouve des femmes dont personne ne veut s’occuper, vous imaginez, avec tout ce qu’elles ont fait pour leurs enfants, n’est-ce pas.


Maintenant je sais. Je sais qu’il y a des filles qui n’en finissent jamais avec leur mère, d’attendre. Je sais que c’est long une vie à attendre l’amour d’une mère qui ne viendra pas, la mort. À ne pas pouvoir se dire, que c’est ça, que l’on attend, à mettre à la place de ça, tout un tas de choses qui ne combleront jamais. Non, longtemps je n’ai pas vu l’ampleur de la blessure que tu avais creusée en moi. J’en parlais beaucoup pourtant, de toi et moi, mais j’en parlais mal. J’essayais de faire comprendre ce que ça avait été, pourquoi je ne voulais plus te voir, à ce garçon chez lequel je m’étais réfugiée, de toi. Mais je crois que cette violence, que je sentais en moi, cette violence qui nous a traversées, moi-même, je n’y croyais pas, alors je ne pouvais lui en restituer que la surface et je sentais bien ce qu’il pensait, chaque fois que je lui en parlais, que c’était rien, qu’il y avait des choses plus graves, et c’est vrai qu’il travaillait sur l’apocalypse, et l’anéantissement des Juifs d’Europe, et la bombe atomique, alors ça ne faisait pas le poids, et j’étais d’accord avec lui, au fond, j’étais d’accord pour dire que la folie de ma mère ne pesait rien face à celle du monde, comme si elles n’étaient pas intimement liées, comme si elles ne s’engendraient pas l’une l’autre dans un cercle infini, et bien sûr c’est difficile à dire, ces histoires de poule et d’œuf, mais peut-être qu’on pourrait quand même essayer pour voir, prendre les choses dans l’autre sens, prendre les choses là où elles commencent toutes, dans cette enfance qui en dépit de tout ce qui a été écrit demeure le véritable dark continent, et dont les mères détiennent peut-être quelques clés. Et un jour alors que nous nous disputions pour je ne sais quelle raison, il s’était emporté et avait lâché le fond de sa pensée, il avait dit et puis ça va tes histoires de gamine qu’a pas réglé ses problèmes avec sa mère.