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mardi 23 mai 2023

[McCarthy, Cormac] Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Non, ce pays n'est pas pour
            le vieil homme
            (No Country For Old Men)

Auteur : Cormac McCARTHY

Traduction : François HIRSCH

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2005
                  en français en 2007
                  (Editions de l'Olivier)

Pages : 304

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un matin, à la frontière du Texas et du Mexique, un homme tombe par hasard sur les traces d’un carnage : des cadavres, un agonisant, des armes, de l’héroïne, et plus de deux millions de dollars en liquide. L’auteur de cette macabre découverte se nomme Llewelyn Moss. En empochant l’argent, il sait qu’il se met en danger. Mais il ignore la nature exacte des puissances qu’il a reveillées. Elles prennent la forme d’une horde sauvage composée d’hommes de sac et de corde, d’un ancien officier des Forces spéciales, et surtout d’un tueur travaillant pour son propre compte, et dont il ne doit attendre aucune miséricorde.Face à ces envoyés du chaos, Moss et sa jeune femme paraissent bien vulnérables, et les « forces de l’ordre » bien incapables de les protéger. Commence alors une folle cavale à travers des paysages lunaires et des villes-fantômes, monde nocturne que vient seulement troubler le fracas des armes automatiques.

Après sept ans de silence, Cormac McCarthy est de retour avec cet extraordinaire roman noir qui, tout en plongeant sers racines dans le terreau le plus archaïque, décrit d’une manière incroyablement moderne la guerre qu’une société se livre à elle-même.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Cormac McCarthy est né en 1933 à Providence. Dès ses premiers livres (L'Obscurité du dehors, Actes Sud 1991, Un enfant de Dieu, Actes Sud 1992, Méridien de sang 1998), il est comparé à Herman Melville, James Joyce et William Faulkner, alternant entre western métaphysique et thriller rural. On découvre en 1993 De si jolis chevaux, premier volume de La Trilogie des confins (Actes Sud). Le livre remporte le National Book Award en 1992. Les deux autres volumes, Le Grand Passage et Des villes dans la plaine, ont paru aux Éditions de l'Olivier en 1997 et en 1999. Cormac McCarthy a également publié Suttree (Actes Sud 1994) ou encore Le Gardien du verger (1996). De si jolis chevaux a été adapté au cinéma par Billy Bob Thornton avec Matt Damon et Penelope Cruz. Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme, paru en 2007 aux Éditions de l'Olivier, a été adapté au cinéma par les frères Coen. La Route a été couronné par le prix Pulitzer.

 

Avis :

Parti chasser près de la frontière mexicaine dans le sud-ouest du Texas, le trentenaire Llewelyn Moss tombe sur un drôle de tableau : plusieurs cadavres criblés de balles autour de véhicules tout-terrain, l’un encore bourré de briques d’héroïne. Des traces de sang le conduisent un peu plus loin, auprès d’un dernier corps. L’homme n’a pas survécu à ses blessures et gît auprès d’une sacoche emplie de liasses de billets. Ebloui par cette soudaine chance d’offrir une nouvelle vie à sa jeune compagne Carla Jean, Moss s’empare de cette petite fortune, près de deux millions et demi de dollars. Il ne se doute pas encore du guêpier dans lequel il vient de se fourrer. Sa tête mise à prix par les trafiquants, il doit prendre la fuite, divers poursuivants aux trousses.

L’homme engagé par la mafia pour récupérer l’argent est un ancien lieutenant colonel de la guerre du Viêt Nam, reconverti tueur à gages. Un enfant de coeur comparé au second chasseur de primes qui s’est mis sur les rangs : le psychopathe Anton Chiguhr. Totalement incontrôlable dans son approche sacerdotale des missions mortelles qu’il entreprend, cet électron libre, si déterminé, froid et implacable dans sa violence sans affect qu’on le dirait programmé au meurtre comme une machine impossible à arrêter, ne tarde pas à apparaître comme une véritable incarnation du mal. Au point de faire douter le vieux shérif Ed Tom Bell, ancien combattant de la seconde guerre mondiale qui pensait avoir exorcisé ses lancinants souvenirs en endossant l’étoile du redresseur de torts, protecteur de la veuve et de l’orphelin, mais qui se sent de plus en plus dépassé par la violence des nouvelles formes de criminalité.

Tandis que Bell, réduit au rôle de figurant impuissant à empêcher un drame annoncé, suit chaque nouvelle étape de cette course poursuite sans merci, ses commentaires désespérés sur la glissade du monde vers un avenir de plus en plus noir, apocalyptique à considérer cet espèce d’antéchrist ou d’ange exterminateur que lui semble le monstrueux Chiguhr, viennent souligner de leur vision crépusculaire ce roman d’action hyperviolent, semés de cadavres troués comme des passoires par des armes ultra-puissantes, symboles obsessionnels d’une Amérique moderne en perdition.

Adapté au cinéma par les frères Cohen, ce polar noir et violent est aussi un western contemporain à rebours du rêve américain. Ode au parler texan aussi difficile à traduire que son titre, tiré d’un vers de Yeats et tellement plus percutant en anglais, sans doute séduira-t-il davantage les amateurs d’action et de dialogues taillés pour l’écran, que les amoureux du raffinement de la pensée et de la beauté stylistique. N’empêche, ses pages sont de celles qui tournent d’elles-mêmes, habitées par un vieil homme désemparé de voir tous ses principes balayés par la violence de l’Amérique d’aujourd’hui. (3,5/5)

 

 

Citations :  

Au temps de la guerre de la drogue là-bas le long de la frontière il n’y avait pas un seul pot d’un litre et demi à acheter. Pour y mettre les confitures, etc. Le frichti. On n’en trouvait nulle part. La raison c’est qu ils se servaient de ces pots-là pour y mettre des grenades à main. Si tu passais en avion au-dessus d’une maison ou d’une propriété et que tu lâchais des grenades les grenades explosaient avant d’arriver en bas. Alors voilà comment ils s’y sont pris : ils dégoupillaient les grenades et les mettaient dans le pot et revissaient le couvercle. Alors chaque fois que le pot touchait le sol le verre se brisait et libérait la cuillère, le levier. Ils remplissaient d’avance des caisses entières de ces machins-là. C’est difficile à croire qu’on puisse se balader la nuit dans un petit avion avec un chargement pareil, mais c’est ce qu’ils faisaient.
 

Je crois que si on était Satan et qu’on commençait à réfléchir pour essayer de trouver quelque chose pour en finir avec l’espèce humaine ce serait probablement la drogue qu’on choisirait. C’est peut-être ce qu’il a fait. J’ai dit ça à quelqu’un l’autre matin au petit-déjeuner et on m’a demandé si je croyais en Satan. J’ai dit c’est pas de ça qu’il s’agit. Et on m’a répondu je le sais mais t’y crois ? Il a fallu que je réfléchisse. Sans doute que j’y croyais quand j’étais jeune. Arrivé à la quarantaine j’étais un peu moins ferme dans mes convictions. À présent, je recommence à pencher de l’autre côté. Il explique pas mal de choses qui n’ont pas d’autre explication. Qui n’en ont pas pour moi.

 

 

Du même auteur sur ce blog :  

 
 

 

 

mardi 17 novembre 2020

[Tharreau, Estelle] La peine du bourreau


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La peine du bourreau

Auteur : Estelle THARREAU

Editeur : Taurnada

Parution : 2020 

Pages : 256


 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

McCoy est « bourreau » au Texas. Après 42 ans passés dans le couloir de la mort, il reçoit la visite officieuse du Gouverneur Thompson qui doit se prononcer sur la grâce du condamné numéro 0451. Il ne leur reste que quatre heures pour faire revivre les souvenirs de McCoy avant l'injection létale.
Quatre heures dans l'isolement de la prison de Walls.
Quatre heures pour cinq crimes qui déchaînent les passions.
Quatre heures pour ce qui pourrait être la dernière exécution de McCoy.
Quatre heures pour jouer le sort d'un homme.
Un thriller psychologique aussi troublant que fascinant : une immersion sans concession dans le couloir de la mort et ses procédures d'exécution.
 
  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Après avoir travaillé dans le secteur privé et public, cette passionnée de littérature sort son premier roman en 2016, Orages, suivi de L'Impasse en 2017. Depuis, elle se consacre entièrement à l'écriture. Elle a publié Mon ombre assassine en 2019.

 

 

Avis :

Le vieux McCoy est sur le point de prendre sa retraite. Bourreau et gardien affecté au couloir de la mort de la prison de Walls au Texas, il lui reste une dernière exécution, celle du condamné 0451, dont les cinq meurtres déchaînent l’opinion publique. Seul le gouverneur de l’Etat peut encore tout arrêter en usant du droit de grâce. Quatre heures avant l’échéance, pendant que pro ou anti peine de mort manifestent de plus en plus violemment devant l’établissement pénitentiaire, l’homme politique s’y rend officieusement pour s’entretenir avec l’exécuteur. Cette conversation qui nous fait découvrir les actes et la personnalité du condamné, en même temps que la sombre expérience de McCoy durant plus de quarante ans, infléchira-t-elle la décision du gouverneur ?

Dans ce récit qui entretient le suspense jusqu’au bout quant au sort du condamné, l’auteur s’est inspirée d’une multitude de cas réels pour dresser une sorte de tableau général de la peine de mort au Texas ces quarante dernières années. Si le procédé littéraire utilisé peut paraître artificiel, tant ces quatre heures de rétrospective secrète semblent au final bien improbables, il a le mérite de confronter le lecteur à une réalité très concrète, celle que chacun devrait sérieusement considérer avant de prendre position pour la peine capitale.

La description précise de la procédure, des longues années d’attente puis de la mise à mort elle-même, l’entretien avec le bourreau sur ses décennies d’expérience, placent d’abord le lecteur face à une réalité crue qui ne permet aucune échappatoire. Il est sans doute aisé de discourir sur des principes, c’est autre chose de se retrouver soi-même dans la peau du bourreau, confronté à la tangibilité froide de l’acte de mise à mort. Une fois la réalité concrète du châtiment en tête, il est temps d’aborder toute une série de cas et de situations où il fut appliqué au Texas. Entre erreurs judiciaires fatales, injustices sociales et raciales face au crime, meurtriers justiciers, juges sous pressions politiques et médiatiques…, le récit a tôt fait de brouiller la frontière entre le Bien et le Mal, et de rendre la notion de justice toute relative.

Sous les apparences d’un thriller tendu par le suspense d’un terrible compte-à-rebours, ce glaçant huis-clos aux passages parfois insoutenables est au final une confrontation sans ménagement à nos responsabilités : au vu des cas évoqués, que penser de la hâte de notre société à se débarrasser de monstres qu’elle a parfois contribué à engendrer, en ne leur laissant que des vies marquées dès la naissance par la misère, la violence et le désespoir ? Après ce livre en tout cas, le lecteur ne pourra plus considérer la peine capitale tout à fait comme avant. (4/5)

 

 

Citations : 

Avec 243 condamnations à mort dont 22 révisions prouvant que des innocents avaient été exécutés à tort et 43 dossiers en cours de réexamen, le juge Terence Ellis avait fait son devoir et n’avait pas de compte à rendre. Le plus gros pourvoyeur du couloir de la mort finissait sa vie en parfaite tranquillité.     
Arrogant, borné, haineux, une honte pour la justice de son pays. Mais qui oserait lui demander des comptes ? Qui en avait le pouvoir ? Qui réexaminerait son cas ? Pour Ed, cet homme n’était pas un juge, mais un boucher en beau costume ; la police lui apportait de la race à pendre et à offrir aux électeurs. Il prononçait des paroles, signait des décisions et des ordres d’exécution que des bourreaux avaient la charge de faire appliquer.     
Du début à la fin du processus, jamais il ne se salissait les mains ou la conscience. Jamais le moindre risque de mourir ou d’être blessé en plongeant dans le cloaque violent des monstres que les policiers devaient arrêter. Jamais la vision du condamné en train de mourir de la décharge électrique ou de la dose de poison que le bourreau devait lui administrer. Même pas le doute dérangeant de s’être trompé dans son jugement.

« On nous a entraînés à piquer. Les médecins et le personnel médical refusent de le faire à cause du serment qu’ils ont fait de sauver des vies, pas de les ôter et bla-bla-bla. C’est toujours la même rengaine : “On exige que ces monstres soient enfermés, tués ou torturés, mais ce n’est pas à nous de le faire ! On veut bien parler, conseiller, ordonner, mais pas se salir les mains !”

« Dans ces prisons, on garde tout le reliquat de la souffrance humaine. Elles sont peuplées d’hommes qui ont subi et fait subir les pires horreurs. De la souffrance qui en engendre une nouvelle pour en finir par une autre. Ces taules sont de grosses tumeurs qui s’autoalimentent. Toute l’humanité pourrie que les braves gens ne veulent pas voir, ils nous la donnent et l’oublient. Gardien ou détenu, personne n’en ressort meilleur. Plus dur, plus fou ou plus coupable, c’est tout.

Ce qui est juste et la justice sont deux choses très différentes.

C’est à toutes ces horreurs que nous sommes confrontés à longueur d’année, nous les gardiens. Des enfants de monstres devenus monstres à leur tour que vous oubliez dans les prisons et dont vous voulez surtout ne rien savoir. Ne rien connaître d’eux ni de ceux qui les gardent. Tout le monde aux oubliettes. 
 
Bonjour, monsieur McCoy. Je ne vous embêterai pas longtemps. Je voulais simplement être la première à vous annoncer que mon fils, Saul, pourrait être le premier condamné innocenté grâce aux tests ADN surtout depuis que plusieurs condamnations prononcées par Ellis ont été cassées. Vous avez tué un innocent. Je le sais parce que, cette nuit-là, mon fils était avec moi, même si jamais personne ne m’a crue lors du procès et que la police a dissimulé toutes les preuves à décharge. Je peux vous assurer que le résultat de ces tests innocentera Saul. Vous l’avez bel et bien assassiné.
– Je ne faisais qu’exécuter la loi.
– Non, vous n’avez fait qu’exécuter mon fils. Un gamin innocent.
– C’était mon premier condamné… Je… Je ne suis que le dernier maillon de la chaîne.
– Gardez vos arguments. On ne sait jamais, un jour peut-être, on jugera les gens comme vous. Du premier au dernier maillon de la chaîne. Un jour, c’est peut-être vous qu’on exécutera. Les temps changent. 
 
  

Du même auteur sur ce blog:

 
 




 



vendredi 13 novembre 2020

[Wetmore, Elizabeth] Glory

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Glory (Valentine)

Auteur : Elizabeth WETMORE

Traductrice : Emmanuelle ARONSON

Parution : en anglais (USA)
                   et en français en 2020

Editeur : Les Escales

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Roman choral puissant et envoûtant, Glory met en scène les retombées d’une terrible agression dans une petite ville du Texas et donne la parole à celles que l’on n’a pas l’habitude d’entendre.
14 février 1976, jour de la Saint-Valentin. Dans la ville pétrolière d’Odessa, à l’ouest du Texas, Gloria Ramirez, quatorze ans, apparaît sur le pas de la porte de Mary Rose Whitehead. L’adolescente vient d’échapper de justesse à un crime brutal. Dans la petite ville, c’est dans les bars et dans les églises que l’on juge d’un crime avant qu’il ne soit porté devant un tribunal. Et quand la justice se dérobe, une des habitantes va prendre les choses en main, peu importe les conséquences.
Elizabeth Wetmore n’hésite pas à sonder les tréfonds de l’âme humaine et livre un roman dur et âpre à la beauté mordante.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Elizabeth Wetmore a suivi des cours d’écriture et obtenu des bourses d’études au sein de plusieurs programmes universitaires prestigieux. Glory est son premier roman.

 

 

Avis :

En 1976, près de la petite ville pétrolière d’Odessa au Texas, une adolescente d’origine mexicaine, Gloria Ramirez, échappe de peu à son violeur et réussit à se traîner, ensanglantée, jusqu’à la ferme de Mary-Rose. Cette mère au foyer prend courageusement la défense de la jeune fille, d’abord fusil en main lorsque l’assaillant la poursuit, puis au tribunal où elle entreprend de témoigner. Mais, dans ce sud ségrégationniste et sexiste, opinion publique et justice penchent forcément en faveur des blancs et du machisme.

Elizabeth Wetmore excelle à nous plonger dans l’atmosphère particulière, mélange d’âpreté, d’oppression et de désolation, qui baigne cette ville de bout du monde, perdue dans le désert. Exsangue sous les assauts de la poussière, de la chaleur et de la crise économique, elle se retrouve soudain l’épicentre d’une fièvre pétrolière aussi miraculeuse que désastreuse. Ses terres désormais dévastées et souillées, empuantie par les émanations mortifères, elle est envahie par une faune assoiffée de dollars, masculine et célibataire, manne providentielle mais également source accrue de violence et d’insécurité. Aux dures et dangereuses conditions de travail des champs pétrolifères répondent excès en tout genre, cautionnés par la loi du plus fort, en l’occurrence blanche et conservatrice, qui continue, en ces années soixante-dix, à s’imposer en droite ligne de l’époque du Far West.

Au-delà de la terrible histoire de Gloria et de l’impunité de son agresseur, c’est à son impact sur ses témoins que s’intéresse le récit, dans une succession de portraits psychologiques où la rébellion s’achève dans l’impuissance et la folie, et où le désespoir se mêle à la résignation. Femmes vouées à la vie morne d’épouses et de mères de famille soumises, accédant au mieux à des emplois subalternes qui les exposent quotidiennement à la grivoiserie et aux agressions ; Mexicains en situation plus ou moins régulière, trimant pour à peine survivre, constamment sur la brèche de l’expulsion ; ancien du Vietnam, condamné à la marginalité et à la misère pour être revenu handicapé : tous n’ont d’autre choix que de partir ou d’accepter un ordre social ségrégationniste et sexiste qui a totalement et inextricablement façonné mentalités et institutions.

Cette vaste fresque qui prend le temps de camper en détails ambiance et personnages, monte peu à peu en puissance pour atteindre un paroxysme de tension, proprement haletant, sur son dernier quart. Elle s’achève sur l’amertume d’une conclusion noire et désespérée : le constat d’une iniquité inébranlable, tant ses racines sont profondes, et tant elle gangrène les bases mêmes de la société américaine de l’époque, comme sans doute encore celle d’aujourd’hui. Elizabeth Wetmore impressionne par l’ampleur et la profondeur de ce premier roman. (4/5)


Citations :  

Glory n’a peut-être jamais vu de gens aussi peu ragoûtants. Le garçon a un gros trou dans les dents de devant, et la fillette détachent les lambeaux de peau qui pèlent sur ses épaules trop exposées au soleil pour ensuite les manger en douce tout en poursuivant sa lecture. Les bras et les jambes de la mère sont potelés, glabres, et roses, tel un mollusque extrait de sa coquille.

À chaque rentrée, durant les trente années où elle a enseigné l’anglais dans des salles de classe surchauffées peuplées de fils de fermier, de pom-pom girls et de péquenots puant l’après-rasage, Corrine repérait dans sa liste d’élèves le nom d’au moins un gamin différent ou rêveur. Les bonnes années, elle en dégottait peut-être deux ou trois – les marginaux, les bizarres, les violoncellistes, les génies, les joueurs de tuba défigurés par l’acné, les poètes, les garçons dont l’asthme excluait toute velléité de jouer au football et les filles qui n’avaient pas appris à étouffer leur intelligence. À ces élèves-là, Corrine affirmait : les histoires nous sauvent la vie. Aux autres, elle lançait : je vous réveillerai quand ce sera terminé.

Parce que si je m’interroge sur ce qui n’existe plus entre Robert et moi… Mary Rose s’était interrompue et avait fixé ses mains, les tortillant dans un sens et dans l’autre. Eh bien… qu’est-ce que j’en sais au fond ? Merde, j’ai eu mon premier costume de pom-pom girl quand je portais encore des couches. Comme nous toutes. Si on a de la chance, on a douze ans quand un homme ou un garçon, voire une femme bien attentionnée qui veut juste nous expliquer la vie, nous révèle le but de notre existence sur terre. On est là pour leur remonter le moral. Leur sourire et apporter un peu de lumière dans la pièce. Pour les soutenir et les connaître, et être gentilles avec tous ceux qu’on rencontre. J’avais dix-sept ans quand j’ai épousé Robert et j’ai quitté la maison de mon père pour aller directement vivre dans la sienne. Mary Rose s’était assise dans une chaise de jardin, avait posé sa tête sur la table et s’était mise à pleurer. C’est ce que je suis censée faire, c’est ça ? avait-elle soufflé. Lui remonter le moral ?
 
Dans un cadre suspendu dans l’entrée, madame Sibley possède un fragment de l’uniforme gris de l’arrière-arrière-arrière-grand-père de son défunt mari. La relique trône à côté d’un daguerréotype du héros en question. Elle possède aussi un coffre en cèdre plein de photographies de la vieille plantation familiale et elle ne parvient toujours pas à ­comprendre comment sa famille, en quelques générations, a pu en arriver là : se retrouver coincée dans ­l’ouest du Texas à se frotter sans cesse les yeux à cause de la poussière et à s’efforcer de conserver son toit tandis que les Mexicains et les féministes dominent le monde. 
 
Les hommes meurent parce qu’ils essaient d’aller plus vite que le train et que leurs camionnettes calent sur les rails, ou parce qu’ils boivent et se tire accidentellement dessus, ou parce qu’ils boivent, escaladent un château d’eau, et dégringolent l’équivalent de dix étages. Pendant la saison de castration, parce qu’ils perdent l’équilibre dans le couloir de contention et que le veau leur flanque un coup de pied dans le cœur. À la pêche, parce qu’ils se noient dans le lac ou s’endorment au volant sur le chemin du retour. Dans un carambolage sur l’autoroute, au cours d’une fusillade au Dixie Motel, ou à cause d’une fuite de sulfure d’hydrogène aux abords de Gardendale. On dirait que la bêtise a encore tué, déclare Evelyn lorsqu’un des habitués annonce la nouvelle en fin d’après-midi. Ça se passe comme ça d’habitude mais aujourd’hui, le 1er septembre, le schiste de Bone Springs refait parler de lui. Désormais les hommes mourront à cause de la méthamphétamine, de la cocaïne, et des antidouleurs. Ils mourront à cause de déversements accidentels de pétrole ou de tiges de forage mal stockées ou de feux provoqués par des émanations de gaz. Et les femmes, comment meurent-elles ? D’ordinaire, lorsqu’un homme les tue.

Victor aurait des dizaines d’histoires à raconter à sa nièce sur le Texas. Tellement ! Mais ce soir il ne songe qu’aux choses tristes. Des ancêtres pendus à des poteaux dans Brownsville, leurs femmes et leurs enfants obligés de se réfugier à Matamoros et de regarder pour le restant de leurs jours les terres de l’autre côté du fleuve, ces terres qui appartenaient à leur famille depuis six générations. Des Texas Rangers tirant sur des fermiers mexicains comme sur des lapins pendant la récolte de canne à sucre, ou ligotant des hommes à des acacias avant d’incendier les arbres, ou leur enfonçant dans la gorge des tessons de bouteille de bière.
Ils le faisaient pour le plaisir, lui dirait Victor. Ou parce qu’ils avaient parié. Parce qu’ils étaient saouls, ou parce qu’ils détestaient les Mexicains, ou parce qu’ils avaient entendu dire que les Mexicains étaient de mèche avec des esclaves affranchis ou ce qu’il restait de Comanches et qu’ils venaient tous pour piquer les terres, les femmes et les filles des colons blancs. Et ils le faisaient peut-être parfois parce qu’ils se savaient coupables, et après avoir déjà poussé si loin leur propre iniquité, ils pensaient n’avoir plus rien à perdre. Mais ils le faisaient principalement parce qu’ils le pouvaient. Río Bravo, comme l’appelait le papa de Victor – un fleuve déchaîné, un fleuve de scélérats et de desperados –, mais papa ne parlait pas de lui ni des siens. Il parlait des âmes perdues qui avaient lynché des centaines d’hommes et quelques femmes entre 1910 et 1920. Il parlait des Texas Rangers qui durant l’été 1956 avaient fait monter dans une bétaillère deux des oncles de Victor, et vingt autres hommes, pour les abandonner dans la Sierra Madre avec une unique bouteille d’eau et un conseil : débrouillez-vous entre vous, les gars. Regarde dans n’importe quelle ravine autour de la frontière, pourrait préciser Victor à sa nièce, dans n’importe quel cours d’eau à sec, n’importe quelle cuvette, regarde sous les acacias rabougris qui font quand même un peu d’ombre pour se protéger du soleil, et tu nous y trouveras ; tu nous trouveras partout. Tu pourrais bâtir une maison avec les squelettes de nos ancêtres, une cathédrale avec leurs os et leurs crânes.