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jeudi 3 février 2022

[Rufin, Jean-Christophe] Les flammes de pierre

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les flammes de pierre

Auteur : Jean-Christophe RUFIN

Parution : 2021 (Gallimard)

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

« Rémy et Laure partageaient le sommet de Croisse-Baulet et, si modeste qu’il fût, il faisait pour eux de cet instant un moment inoubliable.
Rémy connaissait trop la force de cette communion pour y mêler les gestes minuscules de l’amour. Il sentait que son désir était partagé, que cette émotion avait la valeur d’une étreinte et que Laure, pas plus que lui, ne pourrait l’oublier. Tout devait garder son ampleur, sa grâce. Les petites effusions, les maladroites caresses humaines, dans ces décors de lumière, d’espace et de vent, sont dérisoires et même insupportables. Il fallait laisser l’esprit se mouvoir sans contraintes. Le regard était suffisant pour exprimer l’émoi et celui de Laure parlait sans ambiguïté.
Ils retirèrent les peaux de phoque des skis, réglèrent les fixations pour la descente et raccourcirent les bâtons. Puis, sans se hâter, l’esprit plein d’un moment qu’il était inutile de faire durer tant il était saturé d’infini, ils s’élancèrent dans la pente. »

 

 

Un mot sur l'auteur :  

Jean-Christophe Rufin est un médecin, écrivain et diplomate français né en 1952. Il a été élu en 2008 à l'Académie française, devenant alors son plus jeune membre. Président d'Action contre la faim de 2002 à 2006, il a été ambassadeur de France au Sénégal et en Gambie.

 

 

Avis :

Guide de haute montagne, Rémy affiche un goût de plus en plus net pour l’hédonisme : loin de lui la recherche de l’exploit et le goût des grandes courses classiques, ce qui le motive est le plaisir immédiat de la grimpe pure, dont il a fait sa spécialité. Tout comme d’ailleurs les succès faciles auprès de ses clientes. Une rencontre vient toutefois troubler sa routine. Laure est parisienne, découvre l’alpinisme avec passion, mais évolue dans un milieu bourgeois à cent lieues du quotidien d’un village alpin. Amoureux, Rémy n’hésite pas à quitter ses montagnes pour la capitale...

Il n'aurait pu s’agir que d’une banale histoire d’amour, si elle n’était vouée à s’épanouir que dans l’atmosphère sublime et dangereuse de la haute montagne. Seigneur en ses terres, Rémy découvre en effet, à ses dépens, qu’il n’est personne sur la place parisienne, et que les différences de milieu et d’éducation, surtout en défaveur de l’homme, ont tôt fait de réduire un amour en cendres. Pour s’entendre, ces deux-là ont besoin d’altitude et de passion commune, et il leur faudra le naufrage d’une existence ordinaire pour mesurer à quel point ils dépérissent loin de leur vrai milieu d’appartenance : la montagne et son étrange alchimie, seule capable de les révéler à eux-mêmes en les affranchissant de tout faux-semblant social ou économique.

A travers ces deux personnages semblables à des fleurs coupées lorsqu’ils quittent leurs versants alpins, le roman oppose les artifices d’une société hiérarchisée par l’argent et aveuglée par les illusions qu’il procure, à l’impassible immobilité de la montagne, qui, par ses grandeurs, ses rudesses et ses dangers, a vite fait de vous ramener à la conscience de votre humilité et de dénuder votre véritable force d’âme. Dans cet environnement exigeant qui a toujours le dernier mot, il n’est point de mensonge ni de forfanterie qui tiennent, c’est l’homme dans sa plus simple expression qui prend conscience de la magie comme de la fragilité de la vie, et qui se met à en éprouver chaque instant avec davantage d’intensité.

Avec ce chant d’amour à la vraie montagne, celle de la périlleuse et âpre beauté des cimes, loin du clinquant et de la frime de certaines de ses stations, Jean-Christophe Rufin réussit son pari de renouer avec la littérature de montagne la plus pure, comme dans une version moderne de Frison-Roche. Et c’est avec le plus grand plaisir que l’on goûte avec lui cette ivresse des sommets, qu’il connaît si bien pour l’avoir expérimentée. (4/5)

 

 

Citations :

Chaque paysage a une couleur de prédilection. Les montagnes en ont deux : le vert cru ou le blanc éclatant. Les citadins ne se déplacent que pour trouver ces perfections. Ils ont d’autres choix pour les demi-teintes.          
L’automne est la période où les montagnards sont le plus fiers d’aimer leurs vallées et leurs sommets. Cette saison austère les conforte dans l’idée qu’ils sont les seuls habitants authentiques de ces contrées. Aimer la montagne sous la pluie, le froid humide qui précède les temps de neige, les bois dégarnis, noircis par la seule présence des sapins, c’est l’aimer vraiment.

Bastien était fasciné par les nouvelles tendances de la grimpe et de la glisse. Comme Rémy, il aimait les tenues colorées, les exploits rapides, les expéditions légères, les traces d’ange laissées dans la montagne par les surfeurs de l’extrême. La mort, qui avait habité longtemps la mythologie classique de la montagne, était désormais un scandale qui gâtait le tableau et qu’il fallait faire disparaître. Le nouvel alpinisme, sous des dehors anarchistes et libertaires, adoptait en fait les règles rigoureuses du théâtre classique : il bannissait toute représentation de la violence, de la mort ou de la folie.

Le relief de Fontainebleau, comme un bonsaï qui reproduit en miniature les formes gigantesques de l’arbre originel, était un concentré en réduction de précipices et de sommets, de parois et de ravins, de vallées encaissées et de cimes aériennes. En somme, ce n’était qu’une question de proportion : la montagne pouvait se trouver partout, à qui savait la découvrir. La fourmi qui chemine sur un sol couvert de feuillage fait à sa manière l’expérience de l’altitude et de la plaine, gravit des pentes raides et se laisse porter dans des descentes vertigineuses.

Les montagnes du globe offrent aux passionnés d’innombrables terrains de rêves et de jeux dont eux seuls soupçonnent l’existence. Aux millions de kilomètres carrés à l’horizontale de la Terre, les alpinistes opposent les surfaces infiniment plus réduites du monde vertical. Secrètes, invisibles pour qui n’a pas exercé son œil à cette dimension de l’espace, elles constituent le domaine enchanté que les grimpeurs partagent avec les oiseaux et le vent.

Il avait aimé cette protection qu’offrent les hautes vallées contre l’incertitude des horizons sans borne. Les montagnes sont des remparts ; elles isolent, rassurent. Pour les touristes qui y séjournent quelques jours, elles apportent leur part d’inconnu et ils les assimilent aux grands espaces. En vérité, c’est l’opposé et, à y demeurer longtemps, on ne le sait que trop : la vallée offre à celui qui en fait son séjour le réconfortant spectacle de ses limites étroites. Pour celui qui connaît chaque relief, chaque hameau, le moindre alpage, rien ne change jamais. Le monde existe encore, peut-être, mais ailleurs. Il ne le voit plus et il en est protégé. Une vie paisible et réglée se déroule sans surprise ni menace dans l’espace réduit que dessinent les crêtes de neige et les murailles rocheuses. Tout y est permanent, solide. Par moments, une avalanche de pierres rappelle que cela finira par s’écrouler mais dans un temps qui n’est pas le nôtre. Cette fragilité repoussée vers les millénaires à venir délivre l’être humain et ses courtes années de vie du souci de voir changer quoi que ce soit.
 
Il y avait en lui une idée un peu naïve de la justice. Elle lui faisait croire que l’effort est toujours récompensé, que les petits progrès, jour après jour, conduisent à la réussite et au bonheur. C’était une idée de montagnard. Lorsque l’on est en difficulté dans la tempête, chaque mouvement conduit vers le salut. Il n’est pas de pente, si haute et dure soit-elle, qu’on ne puisse gravir en mettant obstinément un pied devant l’autre. L’alpiniste grignote l’immensité. Au flanc d’une montagne qui l’écrase, il a conscience de sa petitesse mais il compte sur la patience. Ses avancées minuscules auront finalement raison de la démesure. L’ascensionniste use la montagne comme la mer use le rivage et le ressac de ses pas vient à bout des plus hauts obstacles que la Terre puisse dresser devant lui.         
Rémy croyait cela. Il l’avait éprouvé dans son activité de guide. Malheureusement, les défis de la vie sociale ne se relèvent pas de la même manière. Ils exigent d’autres moyens, plus subtils et moins égalitaires. Le monde est plein de gens qui affrontent loyalement, pas après pas, les obstacles et qui ne sont pourtant jamais récompensés de leurs efforts. Bien souvent, cette soumission est même le plus sûr moyen de ne jamais sortir de la masse de ceux qui acceptent leur sort.

Julien était en montagne parce qu’il perpétuait cette tradition qu’on appelle être guide. Si la montagne est une divinité, l’alpinisme en est la liturgie et le guide y exerce un sacerdoce. Tous ces mots étaient ridicules. Et pourtant, quand il observait son frère, la gravité de ses gestes, la souveraineté de ses décisions lorsqu’il traçait dans la paroi aux mille aspérités la ligne où se ferait la progression, le mystère de ses intuitions, au moment où, scrutant le ciel, il était capable d’en prévoir le calme ou la colère, c’était bien un émoi sacré que Rémy ressentait.

 C’est facile, tu sais, quand on est en montagne toute l’année et qu’on parcourt toujours les mêmes itinéraires, de se croire le plus fort. On ne craint plus grand-chose.         
— Et alors ?         
— Alors, il ne faut pas. C’est la montagne la plus forte. Toujours. Et quand on se lance un nouveau défi, on le sent bien. On grignote une liberté, on repousse un tout petit peu le possible. Mais on touche à l’extrême et on comprend qu’on ne vaincra jamais. On est mortels, mon vieux. Et quand on l’oublie, on n’est plus mortel ; on est mort.
 
Le monde de l’altitude avec ses risques et son inconstance violente est un révélateur des âmes. Elle avait cru Rémy d’une espèce particulière parce qu’il faisait preuve, face au danger, d’une maîtrise impressionnante. Ce talent était en fait donné à d’autres mais la montagne seule avait le pouvoir de reconnaître ceux qui étaient touchés par cette grâce. La mer aussi, sans doute, comme l’équitation ou la course automobile, détient ce pouvoir ainsi que toutes les grandes épreuves physiques. La montagne, en ceci qu’elle s’empare de l’être humain nu, sans le secours d’une coque, d’une monture ou d’une carrosserie, le contraint à un combat à mort qui mobilise ses dernières ressources morales. Laure avait vu jusque-là la montagne comme un lieu d’exploits où l’être humain dépasse ses limites. Cependant, dans leur misérable retraite sur cette arête, ils n’avaient repoussé aucune limite et leur équipée n’avait rien d’un exploit. Elle était seulement une pesée de leur âme, un révélateur de leur caractère, le trébuchet sur lequel ils avaient jeté toutes leurs forces intérieures.

Une des cruautés de l’amour, une de ses forces aussi, est de pouvoir subsister hors du temps, sans soin ni aliment. C’est une plante d’une résistance inouïe mais qui peut aussi bien mourir en un instant.

Dans son nouveau métier, Laure mettait le risque à sa vraie place : il était simplement une des dimensions de la vie. Le hasard avait voulu d’ailleurs que ce fût en ville et non en montagne qu’elle ait été touchée et abîmée. Elle était bien placée pour savoir que le risque est partie intégrante de toute existence et de tout lieu. La montagne a pour caractéristique et peut-être aussi pour grandeur de rendre ce risque pleinement conscient. Laure avait cru longtemps qu’en montagne l’être humain cherche la victoire. Elle comprenait désormais qu’il y est plutôt en quête de son humanité. En montagne, il n’y a pas d’absolu qui ne soit construit sur l’évidence de l’éphémère, pas de conquête qui n’ait en même temps fait éprouver des limites, pas de bonheur qui ne trouve son relief dans la souffrance et dans la mort.

Par instants, quand elle était aveuglée par la beauté de la Terre, par ces figures géologiques majestueuses, par la secrète harmonie des rochers, de la glace et du ciel, elle pouvait avoir la tentation de penser que ce monde existait pour lui seul. Mais tout de suite, en sentant son propre cœur palpiter, en tressaillant au bruit d’une avalanche de pierres dans les Drus où, ce matin, deux cordées s’étaient engagées, elle voyait le paysage autrement. L’éternité était un autre monde, qu’elle ne partagerait jamais. Elle était seulement une conscience éphémère qui reflétait miraculeusement ces images et les transformait dans l’athanor de son cœur en un bref et incorruptible bonheur.
 
Les religions aiment contrôler les lieux extrêmes, en particulier ces pointes où la terre est en contact avec les infinis que sont le ciel et la mer. Il ne faut pas qu’en ces frontières l’homme puisse croire qu’il s’est affranchi du surnaturel. Une croix, une vierge ont été élevés là pour lui rappeler qu’il n’a rien obtenu seul et que sa prétendue victoire sur les éléments n’est que le fruit d’une autre soumission : celle qu’il doit à Dieu et à ses intercesseurs.

Elle se dit que la montagne lui apportait exactement tout ce dont la société avait prétendu la délivrer. Elle avait vécu dans un monde qui ne veut plus voir la mort, qui a la douleur en horreur, qui veut réduire l’effort à son maximum, un monde de confort et de protection qui fait des êtres qui le peuplent des victimes plutôt que des héros, des consommateurs plutôt que des créateurs, des esclaves plutôt que des souverains. En venant se perdre dans ces hauteurs, elle avait rencontré des épreuves et peut-être une tragédie mais aussi, et c’était étrange de le sentir en cet instant, l’impression voluptueuse d’être redevenue totalement, irrémédiablement humaine, c’est-à-dire vulnérable et agissante, combative et mortelle.

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 

 

mercredi 18 mars 2020

[Haushofer, Marlen] Le mur invisible





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le mur invisible (Die Wand)

Auteur : Marlen HAUSHOFER

Traductrices : Liselotte BODO,
                      Jacqueline CHAMBON

Parution : en allemand (Autriche) en 1963,
                en français en 1985 chez Actes Sud 

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Voici le roman le plus célèbre et le plus émouvant de Marlen Haushofer, journal de bord d'une femme ordinaire, confrontée à une expérience - limite. Après une catastrophe planétaire, l'héroïne se retrouve seule dans un chalet en pleine forêt autrichienne, séparée du reste du monde par un mur invisible au-delà duquel toute vie semble s'être pétrifiée durant la nuit. Tel un moderne Robinson, elle organise sa survie en compagnie de quelques animaux familiers, prend en main son destin dans un combat quotidien contre la forêt, les intempéries et la maladie. Et ce qui aurait pu être un simple exercice de style sur un thème à la mode prend dès lors la dimension d'une aventure bouleversante où le labeur, la solitude et la peur constituent les conditions de l'expérience humaine.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Après des études de philologie allemande à Vienne, Marlen Haushofer (1920-70) se marie et élève deux enfants. Tiraillée entre ses devoirs de mère au foyer et ses ambitions littéraires, elle est obligée d'écrire son oeuvre tôt le matin ou la nuit. C'est à partir de 1946 qu'elle publie ses premiers contes dans des journaux ; suivront ensuite des nouvelles et des romans. Son oeuvre, dont la plupart des protagonistes sont des femmes, est marquée par l'intrusion de troublantes fantasmagories dans la banalité du quotidien. Avec Le Mur invisible (1963), son talent est enfin reconnu dans son pays mais elle disparaît déjà en 1970, à 50 ans. Plus tard, ce sont les féministes qui ont révélé son travail au grand public. Désormais, elle fait partie de ces femmes-écrivains dont les héroïnes sont inoubliables.

 

 

Avis :

Alors qu’elle séjourne dans un chalet isolé en forêt alpine, la narratrice se retrouve coupée du monde par la brusque apparition d’un mur de verre, au-delà duquel toute vie semble avoir disparu. Tout en explorant la vaste zone giboyeuse de son côté du mur, elle tâche d’organiser sa survie, avec pour seule compagnie quelques animaux domestiques.

Le récit n’apportera jamais d’explication sur ce mur et cette apocalypse soudaine : ils ne sont que les prétextes quasi symboliques d’une robinsonnade et d’une réflexion sur la condition humaine. Brutalement ramenée à ses besoins les plus fondamentaux, contrainte à un rude investissement physique pour assurer une survie assujettie à la nature, au rythme des saisons et à l’exploitation durable et raisonnée de ses ressources environnementales, cette femme va vite découvrir un nouvel ordre du monde, à des lieux de ses anciennes préoccupations désormais bien dérisoires, et où elle va expérimenter une forme de bonheur et d’harmonie inédits pour elle.

S’insurgeant contre l’orgueil de l’homme si sûr de sa prééminence sur terre et de son importance individuelle, Marlen Haushofer évoque notre vulnérabilité et notre finitude, questionnant nos choix et le véritable sens de la vie. Loin des artifices et de la fuite en avant de la société actuelle, débarrassée des perpétuelles insatisfactions égoïstes de ses semblables, notre survivante apprend à vivre pleinement le moment présent, à trouver la paix de l’esprit dans l’amour des créatures qui l’entourent et dans l’humble conscience de faire partie d’un tout.

Intriguée par le début étrange de cette histoire, parfois étreinte d’un sentiment de longueur mais portée par l’écriture fluide et agréable, je referme ce livre troublée par cette désillusion si désespérée qu’elle aboutit à la préférence de la solitude et de l’amour des bêtes, au pénible commerce des hommes. Tout l’esprit du livre me semble contenu dans cette citation :


Les choses arrivent tout simplement et, comme des millions d’hommes avant moi, je cherche à leur trouver un sens parce que mon orgueil ne veut pas admettre que le sens d’un événement est tout entier dans cet événement. Aucun coléoptère que j’écrase sans y prendre garde ne verra dans cet événement fâcheux pour lui une secrète relation de portée universelle. Il était simplement sous mon pied au moment où je l’ai écrasé : un bien-être dans la lumière, une courte douleur aiguë et puis plus rien. Les humains sont les seuls à être condamnés à courir après un sens qui ne peut exister. Je ne sais pas si j’arriverai un jour à prendre mon parti de cette révélation. Il est difficile de se défaire de cette folie des grandeurs ancrée en nous depuis si longtemps. Je plains les animaux et les hommes parce qu’ils sont jetés dans la vie sans l’avoir voulu. Mais ce sont les hommes qui sont sans doute le plus à plaindre, parce qu’ils possèdent juste assez de raison pour lutter contre le cours naturel des choses. Cela les a rendus méchants, désespérés et bien peu dignes d’être aimés. Et pourtant il leur aurait été possible de vivre autrement. Il n’existe pas de sentiment plus raisonnable que l’amour, qui rend la vie plus supportable à celui qui aime et à celui qui est aimé. Mais il aurait fallu reconnaître que c’était notre seule possibilité, l’unique espoir d’une vie meilleure. Pour l’immense foule des morts, la seule possibilité de l’homme est perdue à jamais. Ma pensée revient sans cesse là-dessus. Je ne peux pas comprendre pourquoi nous avons fait fausse route. Je sais seulement qu’il est trop tard.

 

 

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lundi 18 novembre 2019

[Cognetti, Paolo] Les huit montagnes





Coup de coeur 💓

 

Titre : Les huit montagnes
            (Le otto montagne)

Auteur : Paolo COGNETTI

Traductrice : Anita ROCHEDY

Parution : 2016 en italien (Einaudi)
                2017 en français (Stock)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Quel que soit notre destin, il habite les montagnes au-dessus  de nos têtes. »
Pietro est un garçon de la ville, Bruno un enfant des montagnes. Ils ont 11 ans et tout les sépare. Dès leur rencontre à Grana,  au coeur du val d’Aoste, Bruno initie Pietro aux secrets de la  montagne. Ensemble, ils parcourent alpages, forêts et glaciers,  puisant dans cette nature sauvage les prémices de leur amitié.
Vingt ans plus tard, c’est dans ces mêmes montagnes et auprès  de ce même ami que Pietro tentera de se réconcilier avec son  passé – et son avenir.
Dans une langue pure et poétique, Paolo Cognetti mêle  l’intime à l’universel et signe un grand roman d’apprentissage  et de filiation.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Paolo Cognetti, né à Milan en 1978, est l’auteur de plusieurs recueils de nouvelles – dont Sofia s’habille toujours en noir (Liana Levi, 2013) –, d’un guide littéraire de New York et d’un carnet de montagne Le Garçon sauvage (Éditions Zoé, 2016). Les Huit Montagnes (Stock, 2017), son premier roman, a reçu le prix Médicis étranger, le prix François Sommer, le prix Strega et a été traduit dans 39 pays.

 

 

Avis :

Revenant chaque été dans le même hameau perdu des montagnes du Val d’Aoste, un petit citadin se lie d’amitié avec un gamin du cru et découvre à son contact la rudesse et les beautés de la nature alpine. Parvenu à l’âge adulte et cherchant sa voie après la disparition d’un père qu’il n’a jamais vraiment compris, Pietro finira par retourner auprès de son ami, toujours resté sur le même pan d’alpage où il tente obstinément de maintenir un mode de vie d’un autre siècle.

Il est impossible de ne pas voir de larges traits autobiographiques dans la narration de Pietro, tant cette histoire exprime d’intime ressenti et revêt des accents d’authenticité jusque dans ses plus infimes détails. L’intrigue, très simple, tire son épaisseur de ses personnages, dont on découvre peu à peu les multiples nuances, restituées avec une sensibilité toute de finesse et de pudeur. Chez Paolo Cognetti, l’émotion ressemble à ce petit torrent de montagne qui, dans son livre, court sous-terre avant d’émerger plus en aval : on la ressent plus qu’on ne la lit, elle sourd au travers des lignes et se laisse deviner plus qu’elle ne s’exprime. Et elle s’enterre parfois au tréfonds d’une génération pour rejaillir à la suivante, dans de curieuses répétitions des mêmes destins.

La couleur de ce livre est d’abord celle d’une indéfectible amitié, entre deux garçons, puis deux adultes, que tout sépare : Pietro se cherche de par le monde, Bruno s’accroche à la montagne qu’il n’a jamais quittée, mais, chacun à leur façon, ils vivent les mêmes apprentissages et les mêmes blessures, tentant de se construire un avenir en se réconciliant avec leur passé et leur héritage filial.

Aux prises avec leurs tâtonnements et leurs drames, tous deux tirent leur force de leur seul vrai point d’ancrage : la montagne et l’amour viscéral qu’elle leur inspire. Omniprésente, elle est leur refuge, leur lieu de repli, leur cachette face à un monde oublieux des vrais essentiels. Elle leur offre la liberté et la solitude au sein de grandioses espaces de nature préservée, une vie rude et spartiate au rythme des saisons, le calme et l’apaisement au contact d’une simple authenticité, la souffrance et le plaisir de l’effort physique.

Une grande tristesse et une vraie sincérité émanent de ce livre que l’on quitte le coeur serré et les larmes aux yeux, mais les jambes musclées, les poumons oxygénés et les yeux tournés vers les cimes de l’avenir. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Je commençai alors à comprendre que tout, pour un poisson d’eau douce, vient de l’amont : insectes, branches, feuilles, n’importe quoi. C’est ce qui le pousse à regarder vers le haut : il attend de voir ce qui doit arriver. Si l’endroit où tu te baignes dans un fleuve correspond au présent, pensai-je, dans ce cas l’eau qui t’a dépassé, qui continue plus bas et va là où il n’y a plus rien pour toi, c’est le passé. L’avenir, c’est l’eau qui vient d’en haut, avec son lot de dangers et de découvertes. Le passé est en aval, l’avenir en amont. Voilà ce que j’aurais dû répondre à mon père. Quel que soit notre destin, il habite les montagnes au-dessus de nos têtes.


Peut-être ma mère avait-elle raison, chacun en montagne a une altitude de prédilection, un paysage qui lui ressemble et dans lequel il se sent bien. La sienne était décidément la forêt des mille cinq cents mètres, celle des sapins et des mélèzes, à l’ombre desquels poussent les buissons de myrtilles, les genévriers et les rhododendrons, et se cachent les chevreuils. Moi, j’étais plus attiré par la montagne qui venait après : prairie alpine, torrents, tourbières, herbes de haute altitude, bêtes en pâture. Plus haut encore la végétation disparaît, la neige recouvre tout jusqu’à l’été et la couleur dominante reste le gris de la roche, veiné de quartz et tissé du jaune des lichens. C’est là que commençait le monde de mon père. Au bout de trois heures de marche, prés et bois cédaient la place aux pierrailles, aux petits lacs cachés dans les combes à neige, aux couloirs creusés par les avalanches, aux ruisseaux d’eau glacée. La montagne se transformait alors en un lieu plus âpre, plus inhospitalier et pur : là-haut, mon père arrivait à être heureux.


« Il faut pas croire qu’on l’appelle Rose parce qu’il est rose, disait-il. Ça vient d’un mot ancien qui signifie glace. La montagne de glace. »
 

(…) et il faisait les comptes à voix haute pour lui prouver qu’avec les prix et les normes absurdes qu’on imposait désormais aux éleveurs, son travail n’avait plus aucun sens, et s’il le faisait c’était uniquement par passion.
Il dit : « Quand je serai mort, là-haut, je ne donne pas dix ans à la forêt pour reprendre ses droits. Ils auront la paix, comme ça.
– Vos fils n’aiment pas le métier ? demanda mon père.
– C’est surtout se faire enculer que mes fils n’aiment pas. »
Plus que le vocabulaire utilisé, c’est sa prophétie qui me frappa. Je n’avais jamais pensé qu’un pré avait pu un jour être une forêt, ni qu’il pourrait le redevenir. Je regardai les vaches éparpillées au-dessus de l’alpage et tentai tant bien que mal d’imaginer les premiers arbustes coloniser ces prés, puis grandir, effaçant chaque signe de ce qu’il y avait avant. Les canaux, les murets, les sentiers et même les maisons.


« On appelle ça l’altitude des neiges éternelles , expliqua-t-il : c’est la hauteur à laquelle il ne fait pas assez chaud l’été pour faire fondre toute la neige qui est tombée l’hiver. Une partie résiste jusqu’à l’automne et finit ensevelie sous la couche de neige de l’hiver suivant. À ce stade, elle ne craint plus rien. Petit à petit, elle se transforme en glace, s’ajoute aux autres couches du glacier qui s’entassent, exactement comme les anneaux des arbres, et il suffit de les compter pour connaître son âge. Mais un glacier ne reste jamais au sommet de la montagne. Il bouge. Toute sa vie, il ne fait que glisser.
– Pourquoi ? demandai-je.
– Pourquoi, d’après toi ? 

– Parce qu’il est lourd, dit Bruno.
– Parfaitement, dit mon père. Le glacier est lourd, et la roche sur laquelle il est posé, très lisse. Du coup, il descend. Lentement, mais sûrement. Il glisse jusqu’à ce qu’il ne supporte plus la chaleur. C’est l’altitude de la fusion . Vous la voyez, là-bas ? »
Nous marchions sur une moraine qui semblait faite de sable. Une langue de glace et d’éboulis s’avançait en contrebas, bien plus bas que le sentier. Elle était zébrée d’infimes ruisseaux qui se rejoignaient en un petit lac opaque, métallique, glaçant rien qu’à le regarder.
« Cette eau-là, dit mon père, il faut pas croire que c’est la neige de l’hiver dernier. C’est une neige que la montagne a conservée pendant des années et des années : l’eau qu’on voit a peut-être même cent hivers derrière elle.
 

L’hiver, la montagne n’était pas faite pour les hommes et il fallait la laisser en paix. Dans la philosophie qui était la sienne, qui consistait à monter et descendre, ou plutôt à fuir en haut tout ce qui lui empoisonnait la vie en bas, après la saison de la légèreté venait forcément celle de la gravité : c’était le temps du travail, de la vie en plaine et de l’humeur noire.


Un lieu que l’on a aimé enfant peut paraître complètement différent à des yeux d’adulte et se révéler une déception, à moins qu’il ne nous rappelle celui que l’on n’est plus, et nous colle une profonde tristesse.

Le lac en contrebas ressemblait à de la soie noire, avec le vent qui la dentelait. Ou qui, au contraire, faisait tout sauf de la dentelle : il posait une main glacée qui effaçait les plis.


J’observais l’alpage et l’étrange contraste entre la désolation des choses humaines et la vigueur du printemps : les trois baite dépérissaient, leurs murs se voûtaient comme le dos des vieillards, les toits cédaient sous le poids des hivers ; et tout autour, les herbes et les fleurs sourdaient. 


Je commençais à comprendre ce qui arrive à quelqu’un qui s’en va : les autres continuent de vivre sans lui.


Le sapin, il faut éviter, parce que c’est un bois mou. Le mélèze est plus dur. (…) Le fait est que le sapin pousse à l’ombre et le mélèze au soleil : le soleil rend le bois dur, alors que l’ombre et l’eau le ramollissent, c’est pour ça que le sapin ne fait pas de bonnes poutres.


Si je vais vivre dans les bois, personne ne me dira rien. Si une femme le fait, on la traitera de sorcière. Si je me taisais, quel problème ça ferait ? Je ne serais qu’un homme qui ne parle pas. Une femme qui ne parle plus est forcément à moitié folle.


« Nous disons qu’au centre du monde, il y en a un autre, beaucoup plus haut : le Sumeru. Et autour du Sumeru, il y a huit montagnes et huit mers. C’est le monde pour nous. » (…) « Et nous disons : lequel des deux aura le plus appris ? Celui qui aura fait le tour des huit montagnes, ou celui qui sera arrivé au sommet du mont Sumeru ? »


Et il disait : c’est bien un mot de la ville, ça, la nature . Vous en avez une idée si abstraite que même son nom l’est. Nous, ici, on parle de bois , de pré , de torrent , de roche. Autant de choses qu’on peut montrer du doigt. Qu’on peut utiliser. Les choses qu’on ne peut pas utiliser, nous, on ne s’embête pas à leur chercher un nom, parce qu’elles ne servent à rien.


La caillette, c’est un petit morceau de l’estomac du veau, m’expliqua-t-il. Imagine-toi : ce que le veau a dans son estomac pour mieux digérer le lait, nous, on le prend et on s’en sert pour faire du fromage. C’est logique, non ? N’empêche, c’est quand même fou, sans ce bout d’estomac, le fromage ne prend pas.

 

 

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