samedi 10 juillet 2021

[Gallois, Anne] Mes Trente Glorieuses

 


 

 

J'ai aimé

Titre : Mes Trente Glorieuses

Auteur : Anne GALLOIS

Parution : 2019 (Carnets Nord)
                   2021 (De Borée Editions)

Pages : 280

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

A partir de couvertures de Paris Match, Anne Gallois raconte la vie d'une famille traditionnelle de province à l'époque des Trente Glorieuses, mêlant l'intime et le public, le feuilleton familial avec l'histoire politique et sociale de la France.
Six soeurs, enfants, adolescentes puis jeunes adultes, plongées dans le bain bouillonnant de ces années mythiques où l'on vit apparaître la télévision, la pilule, les Beatles, les yé-yés... où la guerre d'Algérie faisait rage, où mai 68, les hippies, les premiers mouvements féministes révolutionnaient les têtes et les sens...
 
Prix de l'académie française Anna de Noailles 2020.

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Journaliste indépendante pour la presse écrite (Le Monde, Libération...), puis réalisatrice de documentaires pour la télévision (52 sur la Une - TF1, Strip-tease - France 3), Anne Gallois a également écrit quatre livres, récits et romans (éd. du Seuilet Fayard).

 

 

Avis :

Née en 1942, Margot est la deuxième des six filles d’une famille bourgeoise, catholique et conservatrice, d’une ville moyenne de province. Son enfance, son adolescence, puis son entrée dans le monde adulte sont l’occasion de retracer l’évolution de la société française au cours des Trente Glorieuses, dans un récit ponctué par les couvertures des Paris Match de l’époque.

De l’appel de l’Abbé Pierre en 1954 à l’élection de Valéry Giscard d’Estaing en 1974, ce sont ainsi vingt ans d’actualité française et de ce qui semble une autobiographie de l’auteur, qui s’entremêlent. Cette superposition des aspirations et des apprentissages d’une jeune femme rebelle et passionnée, et d’une rétrospective illustrée des grands événements politiques et sociaux de la période, permet de ressentir au plus près les profondes mutations qui ont transformé une France caractérisée par ses profonds clivages sociaux et sa rigidité morale et religieuse, en une société de consommation aux mœurs libérées, aux femmes émancipées, et bientôt aussi à la recherche de ses repères.

Bourré de réminiscences et de détails authentiques, ce témoignage vivant qui se lit comme un agréable feuilleton, suscitera sans doute autant de nostalgie chez les Boomers que d’incrédulité curieuse chez les moins de vingt ans. (Re)découvrir les unes et photographies des magazines de l’époque est amusant et décuple la puissance des évocations. Une interrogation me vient après cette lecture où le documentaire s’appuie sur l’expérience personnelle : que deviendraient ce regard et ce ressenti, s’ils nous étaient rapportés cette fois par Danièle, cette « amie illégitime », dont le père travaillait à l‘usine, et que la narratrice n’avait pas le droit de fréquenter… (3,5/5)

 

Citations :

Je me tais, excédée. Puis je jette, crache :             
– Je suis révoltée.             
– Contre quoi es-tu révoltée, ma chérie ?
– Contre la mort. Tout ça, ce bonheur, le travail de papa, vos efforts, vos enfants… tout ça pour rien.             
– Toutes les choses ont une fin, ma chérie, et c’est heureux. C’est parce que la vie est mortelle qu’elle a du prix. Imagine qu’il n’y ait pas de fin et que vous soyez obligées de vous occuper de moi pour l’éternité.             
– C’est vrai, la mort a du bon.             
Nous rions. Ma mère reprend son sérieux :             
– La mort n’est pas une fin. C’est une espérance.

 Je déteste le quotidien.             
– Mais le quotidien, ma chérie, c’est la vie. Il ne faut pas toujours rechercher l’extraordinaire. Savoir se contenter de ce que l’on a, c’est le secret du bonheur.             
– Ce bonheur-là ne me dit rien.             
– Les petites choses, il faut savoir les apprécier, en connaître le prix avant de les perdre. Les petits plaisirs, les petits riens...
– Petits… petits… je déteste ce mot.

Actuellement, elle se passionne pour les Mémoires du duc de Saint-Simon et le roman de Soljenitsyne. Elle extrait, à mon intention, une phrase tirée du Pavillon des cancéreux : « Si tu ne sais pas user de la minute, tu perdras l’heure, le jour et toute ta vie. » « Toi qui dis détester le quotidien et sa routine, ma chérie, médite cette pensée. »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

jeudi 8 juillet 2021

[Charles, Ludmila] La belle saison

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La belle saison

Auteur : Ludmila CHARLES

Parution : 2021 (Noir sur Blanc)

Pages : 128

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

À Nove Mesto, une petite ville d’Europe centrale, quand Baba accouche d’Elena un 1er avril, tout le monde croit à une farce. Baba est tellement grosse que personne n’avait vu qu’elle était enceinte de ce sixième enfant, arrivé vingt ans après les autres.
La fillette grandit dans un monde de femmes, entourée par sa mère et ses sœurs. L’une d’elle, Magda, est partie vivre en France. Elle revient chaque mois d’août avec sa fille, Anna. Une amitié étrange, intense, unit les deux enfants ; Elena ne vit que pour ces étés de retrouvailles.
Pendant que le pays se transforme avec Tchernobyl et la chute de l’URSS, insidieusement, une distance se creuse entre ces femmes.
Il y a un présent d’éternité dans ce premier roman où les destins se dévoilent avec une vérité sèche, coupante comme une herbe en été.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Ludmila Charles est née en 1967. Elle enseigne la littérature à l’université. Elle vit à Paris, dans le quartier de Barbès. La belle saison est son premier roman.

 

 

Avis :

Née vingt ans après les cinq autres enfants d’une mère tellement obèse que personne n’avait remarqué son ultime grossesse, Elena grandit à Nove Mesto, petite ville de ce qui deviendra un jour la Tchéquie. Elle vit dans l’impatience de chaque été, quand enfin sa sœur Magda revient de France pour les vacances, accompagnée de sa fille Anna. Les deux enfants sont en effet très proches. Pourtant, le temps qui passe et leurs vies disjointes, bientôt avec chacune mari et progéniture, les séparent peu à peu.

L’histoire évolue doucement, par petites touches pleines de sensibilité. En très peu de pages, elle parvient à nous immerger dans le cocon tissé par la solidarité des femmes de cette famille, habituées à se serrer les coudes et à se débrouiller sans se plaindre, dans une société soviétique qui use à ce point leurs hommes qu’ils finissent en général par plonger dans l’alcool et l’apathie. Peu à peu, les rêves d’enfant d’Elena perdent de leurs couleurs, au contact d’une réalité qui semble tout émousser. Energie, envies, bonheur : tout file entre les doigts, au long d’insensibles et menus renoncements qui en arrivent à faire perdre le sens de l’existence et à briser des liens jusqu’ici indéfectibles. La désillusion est d’autant plus douloureuse qu’elle se nourrit d’un profond désarroi consécutif aux métamorphoses post-soviétiques, synonymes pour Elena d’éclatement familial et de désarçonnante solitude quand, désormais, il ne faut plus compter qu’avec soi-même.

L’on se demande longtemps où mène la succession des menus faits qui composent la vie d’Elena, jusqu’à ce qu’une révélation contenue dans quatre mots vienne, sans crier gare, bousculer toute la perspective du récit. Les personnages en prennent soudain une épaisseur nouvelle, alors que se dessinent d’un coup des abîmes de non-dits que le texte n’explorera pas, laissant le lecteur sur le seuil de cette porte béante, comme il semble qu’Elena elle-même soit restée.

Une jolie écriture, fine et sensible, porte ce roman mélancolique, habité par de beaux personnages de femmes, étonnants de force et d’émotion retenue. Un bel hommage à l’âme slave. (4/5)

 

Citations : 

La mère d’Elena mourut l’année où le pays se scinda en deux. Ce ne fut pas un bouleversement. Elle était vieille, et très malade depuis longtemps. Elena ne se souvenait pas d’elle autrement que fatiguée, le souffle court, en sueur au moindre effort. Mais elle se figea, comme un arbuste qui a subi une gelée au printemps ; ses feuilles sont vertes, il se dresse bien droit, mais il ne pousse plus. Puis ses feuilles dessèchent et jaunissent d’un coup. Cela ne se vit pas tout de suite, parce qu’elle eut beaucoup de choses à faire : il fallait s’occuper de l’enterrement.

Des câbles d’acier obliques, gros comme le bras, reliaient le pont à un pylône énorme. Un soleil de cuivre – disque rouge d’où irradiait une lumière froide – décrivait un cercle parfait dans le ciel sans couleur. Des mouettes immobiles étaient balancées par les remous du fleuve, les branches cassées charriées par le courant s’enchevêtraient contre les piles du pont en un nid monstrueux. Elena s’accouda au parapet. Sur la rive, des grues écrasaient le sol de tout leur poids de ferraille, comme pour résister à l’aspiration qui tirait vers le ciel les bouffées de fumée qui s’échappaient des cheminées d’usine, les nuées grises d’oiseaux. Il lui suffirait de relâcher ses muscles pour être balayée à son tour, comme ces papiers imprimés qui tournoyaient au ras du sol, s’élevaient brusquement dans les airs.

Elle avait pris l’habitude de vivre pour les autres depuis si longtemps ! Ils avaient eu besoin d’elle ; mais Pavel était presque tout le temps en Angleterre, maintenant, et Petra grandissait. Une personne en moins de qui se soucier, c’était comme une perte d’équilibre, et elle éprouva le même vertige qu’après un faux pas, pendant la fraction de seconde où l’on se sent chuter sans plus pouvoir se rattraper à rien.


 

mardi 6 juillet 2021

[Perrignon, Judith] Là où nous dansions

 


 

 

J'ai aimé

 

Titre : Là où nous dansions

Auteur : Judith PERRIGNON

Parution : 2021 (Rivages)

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Detroit, 2013. Ira, flic d’élite, contemple les ruines du Brewster Douglass Project où s’est déroulée son enfance. Tant d’espoirs et de talents avaient germé entre ces murs qu’on démolit. Tout n’est plus que silence sous un ciel où planent les rapaces. Il y a quelques jours, on y a découvert un corps – un de plus.
Pour trouver les coupables, on peut traverser la rue ou remonter le cours de l’Histoire. Quand a débuté le démantèlement de la ville, l’abandon de ses habitants ?
La prose puissante de Judith Perrignon croise ici les voix, les époques, les regards, l’histoire d’une ville combative, fière et musicale que le racisme et la violence économique ont brisée.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Judith Perrignon est journaliste et romancière. Elle a notamment publié Les Faibles et les Forts (Stock, 2013) et Victor Hugo vient de mourir (L’Iconoclaste, 2015).

 

 

Avis :

Nous sommes à Detroit, en 2013, dans le quartier du Brewster Douglass Project, ce complexe de logements sociaux construit à partir de 1935 sur l’impulsion de la première dame Eleanor Roosevelt, puis progressivement abandonné et détruit après que la criminalité y explosa dans les années soixante et soixante-dix. Retrouvé parmi les ruines des bâtiments restants, un jeune homme abattu par balles vient de rejoindre à la morgue la cohorte des victimes de mort violente qui attendent leur identification. Parmi les enquêteurs, Ira, né et grandi ici, se remémore l’histoire des lieux et de la ville : une longue descente aux enfers commencée soixante ans plus tôt…

Qu’elle m’a été difficile à lire, cette sombre épopée d’un quartier marqué jusqu’à l’implosion par la pauvreté, le racisme et la violence, au point de devenir « Un trou où l’humanité s’est dissoute, où l’on ne tue pas sur ordre, pour sauver ou gagner sa vie, mais pour rien, par désœuvrement », « un puits sans fond » d’où a disparu toute lumière, où la vie n’a plus aucune valeur, et où l’on se défait définitivement, comme Ira, de l’idée « qu’il n’est personne de complètement, de radicalement mauvais ». A travers Ira, l’on s’interroge : comment en est-on arrivé là ?

C’est avec une rigueur toute journalistique et en se fondant sur une solide documentation que l’auteur nous fait remonter le temps jusqu’aux années vingt, au boom de l’industrie automobile et à l’afflux massif de familles noires venues du sud américain. Le quartier est pauvre, mais il reste longtemps un centre emblématique de la culture noire à Detroit, avec sa multitude de clubs de musique qui verront éclore de grands noms, comme Les Supremes, Diana Ross, Stevie Wonder… Dans le cadre de son programme de relance consécutif à la Grande Dépression, le gouvernement de Roosevelt y finance le premier ensemble de logements sociaux pour afros-américains, dans un pays profondément marqué par la ségrégation raciale. Mais les années cinquante voient la ville amorcer son inexorable déclin, accéléré par les crises successives. Peu à peu vidée de la moitié de sa population, criblée de dettes, Detroit est déclarée en faillite en 2013. Avec des quartiers entiers en ruines, un chômage et une criminalité record, elle est alors devenue la ville la plus dangereuse des Etats-Unis.

Fouillé, précis, ce livre est un excellent documentaire historique. Il n’est toutefois pas toujours aisé à suivre, tant on se perd dans les incessants sauts de la narration entre les époques et les générations, dans un chassé-croisé de protagonistes auxquels il est bien difficile de s’attacher. L’émotion est pourtant à fleur de pages, notamment lorsque le récit se fait hommage à ce jeune graffeur français connu sous le pseudonyme Zoo Project, retrouvé mort dès le début du récit. Mais elle reste trop fugitive, dans un texte avant tout factuel qui peine à s’incarner en personnages de chair et d’os. A la fois souvent en mal de repères et rebuté par cette sorte d’aridité romanesque, le lecteur passe par des moments de lassitude et trouve le temps long.

Au final, c’est donc plus l’énorme travail de la journaliste sur ce sujet d’envergure, que le souffle de la romancière qui rend cet ouvrage remarquable. Une découverte intéressante, faute d’être tout à fait distrayante. (3/5)


Citations:

L’usine vous prend le coude, le poignet, et rejette tout le reste, elle évide l’homme comme on évide une bête. Pourtant tous pleurent dès qu’elle leur ferme ses portes.

Geraldine regrettent les Blancs. Elle retire même une certaine fierté à songer à la vie de ceux qui n’ont aucune considération pour la sienne. Elle sait que leur départ signifie la mise à la casse. Elle ne croit pas, comme certains, que le temps est venu pour eux de prendre leur destin en main, puisqu’ils sont de plus en plus seuls dans la grande ville. Est-ce une si grande victoire si depuis trois ans le maire de Detroit est l’un des leurs, s’il roule en limousine, proclame qu’il ne sait ni danser ni chanter, façon d’insinuer qu’un nègre peut faire autre chose ? Ou est-ce la preuve irréfutable de l’abandon ? Tandis que les Noirs s’installent dans les structures de pouvoir de la ville, les investissements la fuient, la privent d’emplois et de revenus. Le maire ne régnera bientôt plus que sur les carcasses tyranniques de l’industrie qui déserte, les pauvres qui ne paient pas d’impôt, les pompiers, les policiers, les instituteurs et les professeurs que les caisses vides de la municipalité ne pourront faire vivre longtemps.

Les enfants d’esclaves et les syndicats, c’étaient deux planètes opposées, l’une était noire, l’autre blanche. Tout ça arrangeait bien l’industrie qui avait fait appel aux premiers pour briser les grèves des seconds. Elle les avait expédiés dans les fonderies avec quelques Polonais, leur avait distribué des tenues de sport, seul rassemblement autorisé en dehors du travail, avec la messe évidemment. Et ça a fonctionné pendant un moment, parce que les enfants d’esclaves considéraient encore le salaire comme un miracle, alors envisager une augmentation de salaire… Ce n’était même pas un sujet. Mais avec le temps et l’épuisement, ils ont tendu l’oreille, les meneurs de l’UAW les ont approchés, ils ont parlé des accidents, des horaires, de la violence des contremaîtres, ça a fait son chemin dans leurs têtes.
– Et Waldo a rejoint le syndicat !
Archie s’anime, s’éveille, et ça fait plaisir à voir.
– Il a fait la fameuse « Marche de la faim », c’était un beau dimanche d’avril !
Il reprend certainement là une formule de Roselle qui aimait planter son décor : un grand ciel bleu avant le drame. Avril 1932. Des Blancs, des Noirs, cheminant ensemble vers l’usine Ford à l’arrêt.
– Ils savaient ce qui les attendait, mais ils ne se laissaient pas clouer sur place par la peur !
Encore Roselle, je la reconnais, je l’entends par la bouche d’Archie. Clouer sur place. Comme le Christ. C’étaient des mots à elle. Ça a mal fini. Cinq manifestants tués et leurs corps jetés dans des fosses à la va-vite. On les a longtemps cherchés, et retrouvés seulement des années plus tard. Le syndicat a payé leurs pierres tombales. Quatre Blancs et un Noir. Le cimetière a refusé de prendre le Noir. Alors des ouvriers l’ont fait incinérer et ont éparpillé ses cendres dans l’usine.
 
J’ai toujours pensé qu’il y a un gamin de neuf ans en chacun de nous, le meilleur comme le pire d’entre nous. Et c’est à celui-là que je m’adresse quand je cuisine quelqu’un, c’est lui que je cherche, que je veux atteindre. Y a pas besoin de violence pour faire avouer un suspect, pas besoin de briser les gens, ils le sont déjà, ils n’ont rien à perdre, faut s’approcher, les pousser à se confier, à se soulager, chercher le gosse sous le cuir, des restes d’innocence, cet âge où tu commences à mentir à ta mère sans être mauvais encore. C’est à ce môme que je donne à manger ou que j’offre une douche. À ce môme qui aurait pu être mon copain dans le Project. Que j’ai été aussi.         
Mais je n’ai jamais trouvé l’enfant de neuf ans chez celui de quatorze.         
Il aurait pourtant dû être là, pas loin, à quelques années, à portée de main, de mots. Les couches de la vie ne sont pas si épaisses, aussi dure soit-elle. Il devait être là, dans ce flot de larmes qui coulaient devant moi, j’ai creusé, cherché sa trace, les réflexes de l’enfance, le besoin de l’adulte, cette volonté qu’on a tous en nous qu’on nous fasse du bien, j’ai espéré Tim le tueur à gages en lui, mais je n’ai entrevu personne, rien ni personne que je puisse reconnaître. Il n’y avait rien de tendre à l’intérieur, aucune attente, aucune demande, aucune incompréhension, juste des glandes lacrymales programmées pour s’enclencher en cas de stress, des cordes vocales pour ânonner maman, sans que je sois sûr qu’il mesure l’affection que transportent naturellement ces deux syllabes. Je n’ai vu que le vide, le vide qui a mangé la ville et pousse en nous maintenant, chez certains de nos gosses en tout cas, qui leur bouffe le cœur, leur brûle le cerveau. J’avais devant moi un assassin de quatorze ans. Ce n’est pas lui qui a tiré. Mais j’avais l’impression qu’il pouvait devenir le pire de tous. Il savait parfaitement ce qu’il avait fait.
– Ça en valait la peine ? je lui ai demandé.
– Non, ça valait pas la peine.

J’aurais pu leur dire,
À ton âge, mon père était en taule.
Ça nous faisait deux points communs. Mais je ne l’ai pas fait. Il y avait un abîme entre nous. Il y aurait eu un abîme entre eux et Tim. Un trou où l’humanité s’est dissoute, où l’on ne tue pas sur ordre, pour sauver ou gagner sa vie, mais pour rien, par désœuvrement. La vie n’a plus de valeur. Ni la leur ni celle des autres. J’abandonne à quiconque l’exploit de trouver de la lumière dans ce puits sans fond. Je n’avais rien à leur dire. Ils défaisaient mon idée des hommes, qu’il n’est personne de complètement, de radicalement mauvais.
Ni mon père…
Ni Tim…


 

dimanche 4 juillet 2021

[Lamarche, Caroline] L'Asturienne

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'Asturienne

Auteur : Caroline LAMARCHE

Parution : 2021 

Editeur : Les Impressions Nouvelles

Pages : 340

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Caroline Lamarche déroule la saga d’une famille apparue à Liège au début de la révolution industrielle et pionnière de la métallurgie du zinc dans la province espagnole des Asturies. Arpentant une époque qui annonce le grand capitalisme et son cortège d’inégalités, elle raconte les travaux et les jours de ces aventuriers, à la fine pointe d’une Europe qui nourrit encore des rêves d’expansion.
Les fortes personnalités qu’elle aborde, les voix féminines qu’elle relaie, l’hommage rendu à un père qui lui a ouvert le chemin des archives, font d’elle l’héritière éclairée d’une légende familiale passionnante et cosmopolite. Les témoins vivants qu’elle sollicite bousculent le tableau et en questionnent les pans cachés dont elle rend compte avec lucidité, consciente d’être égarée entre deux mondes.

 

Un mot sur l'auteur : 

Caroline Lamarche, née en 1955, est une écrivaine belge d’expression française. Après des études de philologie romane, elle a enseigné le français en Belgique et au Nigéria. Elle s’est consacrée à l’écriture au début des années 1990 et son premier roman Le Jour du chien (Minuit) a été publié en 1996. Elle est aussi l’auteur de La nuit l’après-midi (Minuit, 1998) et d’autres romans parus aux éditions Gallimard, dont La Chienne de Naha (2012). Elle a par ailleurs écrit des poèmes comme Entre deux (avec Hilde Keteleer, Le Fram, 2003), des nouvelles comme J’ai cent ans (Le Serpent à plumes, 1999), des textes pour la scène (théâtre du Festin, Montluçon, Paris) et des fictions radiophoniques comme L’Autre langue.
Explorant la condition humaine dans ses textes, Caroline Lamarche a rapidement été remarquée : elle a notamment obtenu le Prix Rossel pour Le Jour du chien. Reconnue comme une des voix les plus originales de la littérature francophone contemporaine, ses livres ont été publiés dans plusieurs langues. Depuis 2014, elle est membre de l’Académie royale de la langue et de littérature françaises de Belgique.

 

 

Avis :

L’Asturienne, ou plutôt la Compagnie Royale Asturienne des Mines, est une société belge fondée en 1853, qui, pendant cent cinquante ans, exploita les mines de charbon et de zinc de la province espagnole des Asturies. Pionnière de la métallurgie du zinc, également investie dans l’exploitation chimique des minerais, elle devint l’une des principales entreprises industrielles en Espagne et étendit ses activités à la France, la Norvège et l’Afrique du Nord. Le père de Caroline Lamarche en fut le dernier héritier, au terme d’une transmission familiale initiée de longue date, puisqu’au XVIIIe siècle déjà, la famille possédait, entre autres, une manufacture de tabac et exploitait les houillères de Liège, en Belgique. Son père mort et la compagnie ruinée après l’épuisement des mines, l’auteur s’est attelée à l’exploration des archives familiales, retraçant une impressionnante saga courant sur plusieurs siècles, avec ses gloires et ses pans d’ombre.

Il aura fallu à Caroline Lamarche des années de travail pour rassembler et décrypter les documents conservés par ses parents, mais aussi pour les confronter à d’autres sources et, ainsi, restituer toutes ses nuances à la légende familiale. Pour elle autant que pour nous, c’est un monde inconnu et révolu qui se dessine peu à peu, au fur et à mesure de ces fouilles documentaires qui nous font partager la curiosité et la fascination de l’auteur pour des ancêtres à des années-lumière de nos points de référence. A travers eux et leurs entreprises, se déroulent deux siècles d’une passionnante histoire européenne, de la révolution industrielle à nos jours, au cours de ce qui parut longtemps une phase illimitée de progrès et qui, malgré les vicissitudes des guerres et de la dictature espagnole, leur permit le plus grand faste et la fréquentation des plus grands de leur époque.

Un tel lustre s’assortit de faces moins glorieuses. Et c’est avec une émotion troublée que l’auteur s’entend rappeler par des témoins extérieurs les impitoyables conditions de travail et la dure intransigeance de ses ascendants lors des grèves ouvrières, le lourd tribut payé par les employés quand le rendement primait sur la sécurité, les compromissions avec les puissances politiques les moins recommandables, et enfin l’impact environnemental d’activités dont on ne se souciait alors pas du tout qu’elles étaient extrêmement polluantes.

Porté par la magnifique plume pleine d'esprit de l’auteur, ce récit soigneusement documenté, qui sait honnêtement faire la part des choses entre réalité et mémoire familiale, est à la fois un témoignage intéressant sur l’histoire industrielle des deux derniers siècles en Europe, un aveu sincère et sensible du poids de l’héritage et de la filiation chez une femme « déchue » du milieu social de ses ascendants, et un superbe hommage d’une fille à son père. (4/5)

 

Citations :

A l’arrière de ce qui avait été, un siècle plus tôt, la Fabrique de Fer, se trouvait une colline arborée nommée le Bois Saint-Jean. Là, Frédéric m’avait désigné, mangés par la broussaille, des vestiges imposants et sinistres, noirs résidus de coulées de fonderie qu’on eût pu croire ratées et qui étaient, en réalité, criminelles.
- Les gens les nomment les cloches-tombes, m’avait-il dit. (…) Des tombes en forme de cloches.
Les morts qui s’y trouvaient n’étaient pas nommés. Aucun mémorial ne les signalait, ils faisaient partie de la masse des anonymes de la sidérurgie, ceux qui travaillaient sous la menace du métal en fusion et dont la disparition n’avait laissé aucune trace, pas le moindre cadavre, pas le moindre ossement, pas même un tas de poussière. Cela se passait souvent de nuit. La fatigue, une glissade en sabots dont les ouvriers étaient chaussés avant-guerre, ou un débordement soudain de la fonte tel du lait porté à ébullition. Ces accidents individuels, tus par les sociétés, non archivés, demeuraient dans la mémoire des gens. Frédéric se souvenait avoir assisté, enfant, à des funérailles dont le cercueil de taille réduite ne contenait qu’une petite fraction sauvée du corps de l’homme qu’on n’avait pu retenir dans sa chute vers le gouffre à 1600 degrés. D’autres, brûlés sur certaines parties du corps, en étaient fiers comme de blessures de guerre. Mais qu’en était-il du métallo disparu sans laisser la moindre trace dans une coulée devenue sa seule tombe ? Un cri, une fumée crépitante, puis plus rien, la rivière en fusion poursuivait son chemin.
Je le raconte comme je l’ai compris. La fonte qui avait mangé un homme n’était pas utilisée. Elle était, cette porteuse de malheur, jetée au Bois Saint-Jean. On l’abandonnait, refroidie et durcie, sous les maigres arbres du terril. Autant de cônes sombres, de sculptures archaïques. Point de sépulture, donc, pour les dissous de la coulée, mais une cloche-tombe, une tombe qui offrait l’apparence d’une immense cloche, monstre mélancolique et noir rejoint bientôt par des carcasses de voitures, des déchets de construction, des détritus en tout genre dont il faudrait bien, un jour, nettoyer la zone.
 

C’était le cauchemar d’un homme qui, héritier d’une longue chaîne de pionniers de l’industrie, se trouvait le premier à ne pouvoir rejoindre cette illustre position. (…)
Mon père devait sa passion des archives au chagrin d’être né sur une planète en voie d’extinction.
 
 
La précision et la beauté des pages manuscrites, leur résilience dans le froid des caves, la touffeur des greniers, ce que j’imagine de la position des scripteurs, de leur manière de se placer sous une lumière rare, du geste de tremper la plume dans l’encrier, de la laisser courir, tout cela se révèle infiniment plus vivant que ce à quoi se résume aujourd’hui les échanges de courriels, les brèves de téléphone portable ou l’agitation des réseaux sociaux. Ces gens dont les phrases élégantes n’excluaient ni les émotions ni les doutes, me deviennent plus réels et plus chers que mes proches. (…)
L’écriture manuscrite est à l’imagination ce que le corps est à l’amour.


Isabelle II avait été mariée à l’âge de seize ans, pour des motifs dynastiques, à son cousin François d’Assise de Bourbon, dit Paquita, homosexuel notoire qu’elle trompa avec quelques gentilshommes dont l’identité nous est parvenue grâce à l’époux qui donnait leurs noms à ses chiens. Tout cela produisit en fin de compte onze enfants, dont le roi-consort saluait les naissances successives d’un sibyllin « Vous féliciterez Sa Majesté mon épouse d’être tombée enceinte et d’avoir heureusement accouché ».


Force est de constater que ces exercices de consanguinité lucrative, reconduits audacieusement à chaque génération, n’ont produit aucun rejeton taré. Pourtant je me souviens avoir été dûment chapitrée dans mon adolescence : se marier entre cousins produisait des idiots. On nous citait toujours un exemple à l’appui : dans telle ou telle famille « connue » on trouvait un individu qui bavait ou qui agitait les bras de manière désordonnée. Ou, pire, qui sans être zinzin avait l’air « commun ». Car chez nous, si personne ne rivalisait d’élégance, loin de là, il n’en fallait pas moins être bien bâti, ni trop gros ni trop maigre, se « tenir droit » et avoir « l’air distingué ». Je crois pouvoir dire que même les plus incultes avaient chez nous l’air « distingué » : on ne pouvait exister à moins. Quant aux femmes, Virginia Woolf aurait dit qu’elles « s’habillaient sans grâce mais se tenaient superbement ».


Le quittant pour replonger dans une soirée de plus consacrée aux coffres, malles et armoires de la maison de ma mère, je me dis que l’écart entre lui et moi n’est plus seulement ce qui nous a attirés autrefois, à savoir une complémentarité dynamique entre nos origines familiales respectives ou nos manières d’argumenter ou de nous divertir. Ce qui s’est révélé au fil de nos rangements fastidieux existe par une différence supplémentaire, à mes yeux la plus poignante : la classe possédante possède, en plus du reste, des archives. Les ouvriers, rien.  
 

A Reocin, le passé ne m’apparaît pas à la faveur d’une rencontre fortuite, mais grâce à un mémorial construit en bord de route, sur lequel je tombe, là aussi, par hasard. Dix-huit stèles en zinc, de différentes tailles, correspondant à autant de morts, trois hommes, six femmes, neuf enfants. J’apprends alors seulement, par un panneau explicatif, que ces gens ont été surpris, le 17 août 1960, à l’heure du coucher, par la rupture de la digue, dite de la Luciana, qui servait à retenir les résidus d’extraction que l’on nomme « stériles ». Plusieurs maisons et autant de familles anéanties sous trente mille tonnes de pierres et de boue. Le panneau reproduit des extraits de journaux de l’époque, ponctués de photos de cortèges funèbres. Un deuxième panneau, de même facture, placé à quelques pas du premier, résume les activités de l’Asturienne à Reocin en y mentionnant le souci du bien-être des travailleurs, photos du dispensaire médical et de l’économat à l’appui. De sorte que se côtoient, sur la même butte herbeuse, l’expression d’un deuil collectif et celle d’un bien-être planifié.


La légende familiale signale néanmoins la présence de Louis à Arnao sous une forme qui ne manque pas de panache, s’agissant de l’entretien de sa condition d’athlète. L’aube, dit-on, le voyait partir en courant, anticipant d’un demi-siècle la mode du jogging, sur le chemin côtier qui, de la Casona à San Juan de Nieva, longe la plage de Salinas, suivi de son chauffeur pilotant son automobile. Arrivé au terme de sa course, il se dépouillait de ses vêtements, se jetait dans la mer et revenait vers Arnao à la nage, suivi cette fois d’une barque mue par un rameur local. D’autres détails surnagent, tout aussi spectaculaires. Lorsque Louis s’installait avec Inès à la Casona, il emmenait deux Panhard et Levassor – la deuxième conduite par son chauffeur au cas où la première, pilotée par lui-même, tomberait en panne - , deux Citroëns contenant leur abondante garde-robe, plus une Jeep pour les deux labradors noirs qui suivaient le couple comme l’eussent fait des enfants, emmenés par un maître-chien qui ne se déplaçait jamais sans son moulin à viande.


(…) ces pierres de formes et de couleurs variées, jaunes, bleues, vertes, laiteuses ou caramel. J’aperçois dans un coin deux blendes dorées où dorment une abeille et un moustique pétrifiés depuis des milliers d’années dans leur goutte de caramel translucide, petit cercueil précieux qui semble prévu pour qu’à l’ère des pesticides qui les exterminent, ces deux-là soient nos pharaons minuscules.
 

La légion Condor, envoyée par Hitler en réponse à la demande d’aide de Franco, a détruit Guernica le 26 avril, faisant des centaines de victimes civiles, « car il n’y avait pas à cette époque d’autre endroit où procéder à nos expériences », dira le maréchal Göring lors de son procès à Nüremberg. En réalité le nord de l’Espagne sert de terrain d’essai à la jeune Luftwaffe en prévision de la Seconde guerre mondiale, d’où la première expérimentation du « tapis de bombes ». 


Mon père m’aurait probablement répété ce que les directeurs de l’Asturienne, à l’instar de tous les industriels de la péninsule, avaient retenu de l’ère franquiste : le calme et la discipline revenus dans les usines, un redéploiement économique rapide, le décollage des investissements immobiliers qui enrichirait à millions Franco et ses amis, l’arrivée des autoroutes et du tourisme, le tout avec l’assentiment d’une population que la misère consécutive à la guerre civile avait réduite à la docilité. C’est ainsi qu’en mai 1946 Franco fit son entrée à Avilés où il se vit accueilli, comme la reine Isabelle II presqu’un siècle auparavant, par une foule nombreuse. Ceci en prémices à de plus vastes appuis, le Vatican, les Etats-Unis et même l’UNESCO, dans un monde hanté par la menace communiste.


Remontant dans le temps, il me fournit un mémoire universitaire intitulé « La droite belge et l’aide à Franco » où il apparaissait qu’en Belgique, pendant la guerre d’Espagne, la bourgeoisie s’était activée au sein d’associations charitables intitulées « Amitiés Belgo-Espagnoles » ou « Union hispano-belge » ou encore « Aide à la population espagnole » qui récoltaient des couvertures, des vêtements, des médicaments et des fonds à l’usage exclusif des troupes nationalistes. Venant de libéraux catholiques, sous un gouvernement qui refusait de prendre position et dans une Europe terrifiée par le péril rouge, tout cela était « normal », me dit Maurice. Même la France du Front Populaire, par son Pacte de non-intervention, s’était abstenue d’un soutien à la République espagnole. Quant à l’Angleterre, elle avait été la première à reconnaître, avant même sa victoire définitive, le gouvernement de Franco.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

vendredi 2 juillet 2021

[Duquesnoy, Isabelle] La Pâqueline ou les mémoires d'une mère monstrueuse

 






J'ai beaucoup aimé

Titre : La Pâqueline ou les mémoires d'une
            mère monstrueuse

Auteur : Isabelle DUQUESNOY

Année de parution : 2021

Editeur : La Martinière

Pages : 400






 

 

Présentation de l'éditeur : 

Maudite année 1798 pour la Pâqueline ! D’abord le procès de son fils Victor, qui lui vaut une réputation ignominieuse. Et maintenant l’incendie de sa maison ! Réfugiée chez son rejeton, qui a fait fortune de son métier d’embaumeur et de trafics d’organes, exaspérée, elle accouche d’une idée diabolique : elle va lui jeter au visage les secrets dramatiques de son enfance, en couvrant les murs de ses écritures. Et ira jusqu’à le dépouiller de ses richesses...

Mais quelle est cette femme, qui suscite le dégoût autant que l’éclat de rire et l’émotion ? Et quel est donc ce roman extraordinaire, qui marie finesse et outrance, méchanceté et tendresse, érudition et imagination – jusqu’à l’apothéose finale ? Un chef-d’œuvre étonnant et drôle, qui porte la patte d’un très grand écrivain, assurément.

Après le succès de L’Embaumeur, prix Saint-Maur en poche et prix de la ville de Bayeux, Isabelle Duquesnoy nous livre le portrait d’une mère abominable, qu’on se surprendra étrangement à aimer, écrit dans une langue époustouflante, entre préciosité du XVIIIe siècle et démesure rabelaisienne. Un écrivain inclassable et majeur de ce début du XXIe siècle.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Isabelle Duquesnoy est restauratrice d'art et écrivain. Elle vit entre la Basse-Normandie et la Corse. Elle est l'auteure de L'Embaumeur (La Martinière, 2017) et des Confessions de Constance Mozart (Points).


Avis :

Déjà couverte d’opprobre par le procès et l’emprisonnement de Victor, son fils embaumeur enrichi par un trafic d’organes, la Pâqueline se retrouve à la rue après l’incendie de sa maison, cette même année 1798. Elle investit alors la demeure bourgeoise de ce rejeton exécré, et, faute d’autre moyen de subsistance, s’emploie à son pillage méthodique. Emplie d’aigreur par le contraste entre l’opulence de son fils et sa propre indigence, elle est prise d’une irrépressible impulsion : jeter le drame de sa propre vie et le secret des origines de Victor à la figure de l’absent. Ce qu’elle entreprend en couvrant d’écritures les murs du riche appartement.

J’avais apprécié L’embaumeur au-delà du coup de coeur et ne pouvais donc que me précipiter sur cette suite, que l’on peut d’ailleurs lire indépendamment. Victor croupissant désormais dans les immondes profondeurs de son cachot, où seul le paiement d’une pension peut assurer un régime adouci, le voici plus que jamais dépendant de son épouvantable mère et des méchancetés dont elle l’a depuis toujours poursuivi. La narration quitte le point de vue du fils pour embrasser cette fois celui de la mère, dont on va peu à peu comprendre les raisons de sa rancoeur et de son aversion maternelle. L’odieuse figure de cette femme sans vergogne ni morale, qui souvent choquera le lecteur pris d’une répugnance horrifiée, laisse bientôt entrevoir une existence misérable, jalonnée d’épreuves, ainsi qu’une personnalité qui, aussi fruste et bestiale soit-elle, n’en finit pas moins par révéler des facettes humaines et attachantes.

Au travers de la Pâqueline se profilent les réalités de la vie quotidienne du petit peuple de Paris et des campagnes à la fin du XVIIIe siècle, en particulier celui des femmes les moins favorisées, prostituées, servantes ou orphelines. L’on retrouve avec plaisir l’érudition de l’auteur, qui sait distiller les menus détails de la vie de l’époque dans une restitution toujours surprenante, souvent choquante et repoussante, tant elle accumule de sordide et d’horrible dans l’ordinaire misérable qui prévaut alors dans les basses couches de la société. Nombreux sont les passages qui plissent le nez du lecteur de dégoût incrédule, notamment en ce qui concerne les ahurissantes utilisations de matières humaines, le terrifiant manque d’hygiène et les crasses ignorances médicales.

Dans la même veine que L’Embaumeur, La Pâqueline m’a sensiblement moins séduite. Peut-être parce que l’effet de surprise s’y est mué chez moi en une diffuse sensation de réchauffé, et surtout à cause des éléments beaucoup plus burlesques de ce second ouvrage qui donne parfois l'impression d'une surenchère au détail écoeurant. Cette suite n’en demeure pas moins un excellent roman, original et documenté, bien écrit et agréable à lire, dans un genre inclassable qui vaut le détour. (4/5)


Citations :

Elle comprit comment ce ministre de Dieu distribuait bons points et pardons à ses brebis baveuses : un ragoût de fouine, en échange de son indulgence pour une mauvaise action. Une tarte aux nèfles, en absolution d’une galipette dans les fourrés. Son curé avait une grosse bedaine : la paroisse était une pécheresse profitable.

Pourrait-il croire, ce cher fils, que, durant mon enfance, je ne connaissais pas les serviettes de toilette ? J’utilisais un frottoir en peau de bête, afin de gratter mes bras et faire tomber ma crasse en petites boulettes oblongues. Après quoi, je changeais de chemise et me coulais dans l’une de mes deux robes. Ce qui dépassait de mes vêtements pouvait être passé à l’eau : mes mains, mon visage et mes pieds. Je ne me lavais jamais les cheveux, on m’avait affirmé que cela risquait de me rendre chauve. Ma mère enduisait mes boucles d’une “cire d’Espagne” dont les effluves de jonquille et de cannelle embaumaient la maison.

Je garde en mémoire le souvenir d’une énorme cargaison de Noirs que l’armateur se lamentait d’avoir perdue, ces gens capturés et enchaînés étaient morts les uns après les autres durant la traversée. La saleté avait causé une épidémie de fièvre dont les passagers avaient tous souffert, sans que nul n’ait pu les en guérir. Sur les cinq cents Noirs que le capitaine se vantait d’avoir entassés dans les cales du navire, il n’en restait que vingt-trois, dont la santé semblait chancelante.          
– Allez-vous en acheter un, Monsieur Delamarre ?          
– Ici, on ne les paie pas en argent, répondit-il. On les échange contre des marchandises plus onéreuses. Je doute que mes plantes médicinales intéressent cet armateur…          
– Et que deviennent ces gens, une fois qu’ils ont été choisis par quelqu’un ?         
 – Ils sont utilisés comme domestiques, mais ils ne sont pas payés. C’est un comportement que je réprouve, même si Voltaire lui-même n’y voit rien de mal. D’ailleurs on raconte qu’il a investi une petite fortune dans un navire négrier ; je t’avoue que, après avoir lu son majestueux Traité sur la tolérance, je ne comprends plus les raisonnements de ce grand esprit.



Du même auteur sur ce blog :


 


 

jeudi 1 juillet 2021

Bilan de mes lectures - Juin 2021

 

 Coups de coeur : 

 
COSTE Stéphanie : Le passeur
LEVISON Iain : Un voisin trop discret
   



J'ai beaucoup aimé : 

 

BOUYSSE Franck : Orphelines, Vagabond 
DELACOMPTEE Jean-Michel : Cabale à la Cour
JOSSE Gaëlle : Ce matin-là
LAHIRI Jhumpa : Où je suis
LEVY SCHEIMANN Véronique : Dessiner un ailleurs 


 

 

J'ai aimé : 

 
PLANTAGENET Anne : L'Unique. Maria Casarès
URIBE Arelis : Les bâtardes
 

 

 

J'ai moyennement aimé : 

 
SBILLE Sylvestre : Massada
 

 

mercredi 30 juin 2021

[Uribe, Arelis] Les Bâtardes

 


 

 

J'ai aimé

 

Titre : Les Bâtardes (Quiltras)

Auteur : Arelis URIBE

Traductrice : Marianne MILLON

Parution : en espagnol (Chili) en 2016,
                   en français (Quidam) en 2021

Pages : 120

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Je croyais que ce serait toujours elle et moi. Mais les adultes abîment tout. »
Des cousines que sépare une dispute familiale, deux jeunes femmes que tout oppose éprises l’une de l’autre, le désastre d’un amour virtuel, une visite sordide dans une école défavorisée… Ce pourrait être les vies de femmes banales, mais elles sont quiltras. Avant tout des «sans race, sans classe», des «chiennes bâtardes».
Arelis Uribe écrit ce que la littérature chilienne a eu l’habitude de taire. Style incisif, écriture dépouillée, «je» intime, son recueil se fait aussi le porte-parole de celles que le Chili méprise et discrimine.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Arelis Uribe est chilienne, journaliste, directrice de communication de la OCAC (Observatoire contre le harcèlement de rue). Un rôle qui l’a poussée à prendre des décisions politiques dans ses écrits, le fait que les hommes n’y jouent qu’un rôle secondaire. «Les auteurs chiliens reconnus sont tous des hommes (Bolaño, Fuguet, Zambra). Talentueux mais parlant d’une culture androcentriste que l’on n’interroge pas. J’ai écrit un livre au positionnement politique explicite mais ce n’est pas un pamphlet.»

 

 

Avis :

Deux très proches cousines sont séparées par un conflit familial. Une adolescente comprend qu’être femme ou chienne errante comporte les mêmes dangers dans la rue le soir. Une jeune femme prend la mesure de l’infranchissable fossé qui la sépare des beaux quartiers. Une lycéenne est durement rappelée sur terre après les illusions d’un long flirt virtuel. Une assistante sociale réalise le triste état de l’enseignement dans son pays en visitant les sordides infrastructures d’un collège public. Une collégienne désespérée de ses insuccès affectifs est confrontée au poids des convenances au travers de sa sœur fille-mère…

Les huit nouvelles de ce recueil ont toutes pour narratrices de jeunes Chiliennes très ordinaires, issues d’un milieu modeste, au bord de leurs vie de femmes dans un pays qui se réveille à peine de la dictature de Pinochet. Premières expériences amoureuses, fêtes, joints, alcool, voyages loin des parents : chacune de ces filles s’efforce maladroitement de quitter le rivage de l’adolescence pour s’élancer vers sa vie d’adulte, dans une confrontation souvent douloureuse à une réalité décevante, moche et sordide. De ces papillons tout neufs aux ailes encore chiffonnées, la vie commence déjà à écorcher les rêves et les espoirs, pourtant l’on sent que l’élan et la force de ces insignifiantes et invisibles ne mourra pas si facilement, et qu’à elles toutes, elles finiront bien par revendiquer leur place dans une société sexuellement et socialement très inégalitaire.

S’inscrivant délibérément en contre-pied d’une littérature chilienne habituellement si masculine et si élitiste, l’auteur impose sur le devant de la scène cette majorité silencieuse de femmes sur le point de prendre conscience de leur appartenance à une même famille : celle des « bâtardes » sans pedigree, issues des quartiers populaires, déclassées et négligées, mais dont le frémissant éveil semble porter le germe d’une mutation sociale et féministe à venir.

Un livre lapidaire, à première vue déconcertant, mais qui n’en finit pas de résonner des craquellements de vies féminines ordinaires, potentiels signes annonciateurs d’une révolution à venir de la société chilienne. (3,5/5)

 

Citation :

Le trio de futures mamans t’a demandé le nom de ton ancien collège et elles ont ouvert de grands yeux quand tu as dit Buin English School College ou quelque chose comme ça. Elles t’ont demandé si tu parlais anglais et tu as répondu que oui, que tu savais prier et je ne sais pas pourquoi, tu as commencé à réciter le Notre Père, Our Father, who are in heaven. Elles en sont restées bouche bée, de rire ou de peur. Elles t’ont demandé le Je vous salue Marie et toi, obéissante, tu as commencé Holy Mary, Mother of God et à la fin, comme une bonne petite fille, tu t’es signée In the name of the Father and the Son and the Holy Ghost, amen. Je m’en souviens encore, je sais encore prier comme toi, car je ne priais pas, même en espagnol, mais en t’entendant j’ai voulu apprendre. J’ai imaginé que Dieu pourrait mieux m’entendre en anglais, que prier dans une autre langue pourrait réduire les longues distances, être un préfixe qui faciliterait la façon dont j’enverrais à Dieu mon interminable liste de demandes et de plaintes. J’ai beaucoup prié, mais les aides ne sont jamais arrivées. Peut-être parce que mon anglais n’a jamais été bon.