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vendredi 19 juin 2026

Critique : "Les coeurs sont faits pour être brisés" de Tatiana de Rosnay | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les coeurs sont faits pour être brisés" de Tatiana de Rosnay


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les coeurs sont faits pour être brisés

Auteur : Tatiana de ROSNAY

Parution : 2026 (Albin Michel)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782226504555  
                           en librairie

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Prix Lübeck 2026.
Un matin, l’annonce de la mort prématurée de Marlo von Graf fait le tour du monde. La célèbre romancière lègue son dernier manuscrit à Audrey, une ancienne rivale, aujourd’hui libraire. Ce texte, qui retrace l’histoire d’un triangle amoureux, confronte soudain Audrey à son premier amour. C’était il y a trente ans…
De Londres aux rives du lac d’Annecy en passant par le Paris d’Oscar Wilde, autour de ces deux femmes aussi opposées que la lune et le soleil, Tatiana de Rosnay tisse un suspense amoureux envoûtant sur la jalousie, la rédemption et la frontière trouble entre réalité et fiction.
Faut-il toujours croire ce que racontent les écrivains ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Tatiana de Rosnay est l’auteure d’une vingtaine de livres dont Elle s’appelait Sarah, Manderley forever, Poussière blonde, traduits en trente langues et à l’origine de nombreuses adaptations cinématographiques.

 

Avis :

Avec pour titre un emprunt à Oscar Wilde, ce roman s’inscrit d’emblée dans une filiation que Tatiana de Rosnay revendique ouvertement. Véritable clé de lecture, cette référence éclaire un récit où, à mesure que vulnérabilité affective et failles intérieures s’entrelacent, la frontière entre réalité et fiction dans l’acte même de créer se brouille toujours davantage. Avec un art consommé de l’intrigue, l’auteur explore comment les blessures personnelles nourrissent l’imaginaire romanesque et alimentent une narration qui, entre sincérité émotionnelle et construction littéraire, joue subtilement de l’ambiguïté.

Cette trame où la vie privée se mêle à l’écriture met en scène deux femmes à l'opposé l'une de l'autre : Audrey, libraire discrète établie à Londres, hantée par un premier amour jamais vraiment refermé ; et Marlo von Graf, romancière à succès dont la noyade soudaine dans le lac d'Annecy agit comme un détonateur narratif. Le legs inattendu du dernier manuscrit de Marlo – un texte ravivant un triangle amoureux vieux de trente ans – oblige Audrey à affronter un passé qu’elle croyait enfoui et qui la ramène, entre fiction et réalité historique, dans le Paris d’Oscar Wilde. À travers ce jeu de pistes affectives et littéraires se tisse un lacis de lieux, d’époques et de voix qui donne au récit la profondeur vertigineuse d’un miroir infini,  multipliant les reflets en enfilade dans une véritable mise en abyme narrative.

La romance pourrait sembler convenue si son architecture savamment intriquée, en plus de maintenir un certain suspense, ne dessinait en filigrane une réflexion plus large sur le pouvoir des histoires et la manière dont elles imprègnent ceux qui les écrivent autant que ceux qui les lisent. Tatiana de Rosnay interroge ainsi la part de projection et de réinvention inhérente à tout geste créatif, montrant comment la fiction devient à la fois refuge, révélateur et instrument de reprise de soi. La tension amoureuse sert de levier pour explorer les fragilités des personnages et la façon dont leurs récits intimes se superposent, se contredisent ou s’éclairent mutuellement, dans une atmosphère de clair‑obscur qui n’est pas sans rappeler l’univers de Daphne du Maurier. Jouant sur les échos entre passé et présent, vérité vécue et vérité écrite, l’ouvrage interroge subtilement la fiabilité des voix narratives et la tentation, toujours renouvelée, de remodeler sa propre histoire.

Porté par une intrigue solide et élégante, le roman orchestré autour d’un suspense maîtrisé fait émerger une réflexion plus profonde sur l’écriture, la mémoire et les secrets qui infléchissent les existences. Habilement construit sur un jeu de résonances démultiplié par les hommages littéraires, notamment à Oscar Wilde et à Daphne du Maurier, le récit gagne en densité et en nuances, tissant un dialogue subtil entre héritages littéraires et trajectoires intimes. Il en résulte une oeuvre émouvante sans pathos, où la sensibilité s’exprime avec justesse et où l’art du récit s’allie à la profondeur introspective. (4/5)

 

 

Citations : 

Oscar Wilde. Le professeur nous avait demandé d’écrire sur lui, et il avait été clair lors de ses premiers cours. Il ne nous demandait pas de rédiger un mémoire scolaire et assommant, il insistait là-dessus : c’étaient nos univers, nos imaginaires qui l’intéressaient, pas ce qui s’était réellement passé, pas les faits. Il fallait avant tout nous souvenir que la magie de l’écriture, c’était de se servir de la vérité pour tisser du faux, qui serait le portrait craché du vrai.

La vie n’est qu’un mauvais quart d’heure composé de moments exquis. (Oscar Wilde)

 

dimanche 18 janvier 2026

[Muñoz Molina, Antonio] Je ne te verrai pas mourir

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Je ne te verrai pas mourir
            (No te veré morir)

Auteur : Antonio MUÑOZ MOLINA

Traduction : Isabelle GUGNON

Parution : en espagnol en 2023,
                  en français en 2025 (Seuil)

Pages : 240 

Accès au livre : ISBN 9782021583106  
                           en librairie

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

La passion de Gabriel et Adriana semblait devoir durer toujours. Mais dans les années 1960, les stigmates de la guerre civile pèsent encore sur le destin des jeunes gens. Après cinquante ans sans un mot échangé, elle dans l'Espagne de la dictature, lui connaissant une carrière brillante aux États-Unis, ils se retrouvent au soir de leur vie pour une ultime rencontre.

Avec délicatesse, Antonio Muñoz Molina interroge les choix et les motivations profondes qui déterminent une vie entière et une identité. Comment, porté par le temps qui passe, par certaines lâchetés et complaisances, il est facile de s’égarer loin de celui qu’on pensait devenir. Pourtant, si une seconde chance nous était donnée, aurions-nous le courage de l’embrasser ?

Une prose magnifique, sensuelle, une musicalité qui transcrit avec justesse la puissance de la nostalgie et ses dangers. Les sentiments les plus intimes d'un homme et la dignité d’une femme. Certaines des plus belles pages jamais écrites par ce fin conteur de l’âme humaine.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né à Úbeda, Espagne, en 1956, Antonio Muñoz Molina est l'un des plus grands écrivains de langue espagnole. Il est membre de la Real Academia Española et son œuvre romanesque a reçu de nombreux prix littéraires dont le Prix national de littérature en Espagne, le prix Principe de Asturias pour l'ensemble de son œuvre et le prix Femina étranger. En 2020, Un promeneur solitaire dans la foule a obtenu le prix Médicis étranger.

 

Avis :

A l’aube de leur vie adulte, dans une Espagne encore écrasée par la dictature et marquée par les séquelles de la guerre, Gabriel et Adriana ont vécu la fulgurance d’une passion amoureuse, brusquement interrompue par le départ du jeune homme pour les États‑Unis. Un demi‑siècle a passé, et Gabriel, absorbé par une carrière brillante, n’a laissé à cette histoire qu’un recoin discret mais obstiné de sa mémoire. Au seuil de la vieillesse, alors qu’il prend soudain la mesure de ce qui n’est jamais advenu, un élan irrépressible le pousse à rechercher Adriana, restée en Espagne, comme si ce geste tardif pouvait enfin dissiper l’ombre tenace de leur passé.

Le roman s’impose d’abord par sa manière de faire du temps un personnage à part entière. Chez Antonio Muñoz Molina, le passé est toujours une force agissante, qui façonne, ronge ou éclaire. Laissant ici de côté les grandes fresques historiques pour privilégier une écriture de la vibration intérieure, resserrée sur un noyau intime, presque secret, l'auteur se concentre sur la peinture des gestes, des silences et des souvenirs, autant de révélateurs de ce qui subsiste malgré les années.

Au‑delà de la délicatesse de son thème, le roman se distingue aussi par sa construction stylistique. La première partie, entièrement narrée par Gabriel, se déploie en une seule phrase ininterrompue, un long souffle qui épouse la texture même de la mémoire. Ce choix formel traduit l’état intérieur du narrateur, sa manière de laisser affluer les souvenirs sans hiérarchie, comme si le passé, une fois convoqué, refusait de se laisser morceler. Cette phrase‑monde, ample et sinueuse, donne au lecteur l’impression d’entrer directement dans la conscience de Gabriel, dans un flux où le temps se superpose, se brouille et se réinvente. Ce procédé renforce l’impression d’intimité et de vertige temporel qui traverse tout le roman. Il crée un contraste saisissant avec les parties suivantes, plus découpées et aérées, donnant l’impression que le récit retrouve peu à peu son souffle après cette immersion dans la mémoire. La syntaxe se fait ainsi outil narratif et vecteur d’émotion, contribuant à rendre sensible ce que le roman explore en profondeur : la persistance du passé, la fragilité des souvenirs et la manière dont un amour ancien peut envahir tout l’espace intérieur dès qu’on le laisse revenir. 

La vérité du roman tient à cette tension entre la lucidité et la nostalgie. Loin du cliché du héros romantique, Gabriel se retourne sur sa vie avec une honnêteté parfois douloureuse, conscient de ce qu’il a laissé filer. Adriana, quant à elle, n’est pas l’objet figé d’un souvenir idéalisé, mais revient avec son opacité, ses zones d’ombre et sa propre histoire. Le roman évite ainsi l’écueil de la reconstitution sentimentale pour interroger quelque chose de plus profond : que reste‑t‑il d’un amour quand il n’a pas eu le temps de se déployer ? Et que fait‑on de ce reste ?

D’une sobriété presque musicale, l’écriture accompagne cette exploration avec délicatesse, progressant par touches, réminiscences et glissements subtils entre les époques. Le texte, tout en retenue, laisse les émotions affleurer sans jamais les forcer, dans une tonalité mélancolique qui sert d’écrin à une réflexion sur la mémoire et sur la manière dont elle nous habite, nous trompe parfois, mais nous structure toujours.

De tout cela émerge une dimension profondément humaine. Ici, pas de seconde chance triomphante, mais la fragilité de retrouvailles tardives, dans leur vérité sensible. Le passé ne se répare pas : il faut l’affronter, le reconnaître et, peut‑être, l’apaiser. Chacun y retrouvera l’écho d’un rendez‑vous manqué, d’un souvenir tenace, d’un “et si” qui continue de vibrer longtemps après que la vie a suivi son cours.

Un roman introspectif, élégiaque et magistralement maîtrisé, traversé d’une nostalgie profonde mais légère et lumineuse, pour une lecture suspendue hors du temps, entre tristesse et beauté. (4/5)

 

 

Citations : 

… le temps ne guérit rien. Le temps tue. Le temps aggrave et détruit. Je l’ai appris au fil de ces années…

L’oubli a une texture aussi variable et hasardeuse que la mémoire. Celui qui part oublie bien plus facilement que celui qui reste, il disparaît du monde où s’ancrait la mémoire. 
 

dimanche 31 août 2025

[Fortier, Dominique] Quand viendra l'aube

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Quand viendra l'aube

Auteur : Dominique FORTIER

Parution : 2022 (Alto)

Pages : 104

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Au cours d’un été d’orages et de tempêtes suivant la disparition de son père, Dominique Fortier tient un carnet où elle explore le pouvoir des souvenirs à nous survivre et à élargir le réel. Elle recense autour d’elle les mystères grands et petits jalonnant nos existences : le fleuve qui coule à l’envers, des oiseaux qui parlent, le brouillard qui se dissipe comme un rideau se déchire, une montre à moitié cassée et assez de questions pour durer toute une vie.

Quand viendra l’aube convoque les voix de François Villon, d’Emily Dickinson et de Rebecca Solnit pour illuminer le deuil. Dans ces pages intimistes, l’auteure des Villes de papier et des Ombres blanches livre un bouleversant témoignage où chatoient mille et une nuances de bleu, couleur de la nostalgie, du manque et du ciel avant le lever du soleil, lorsque les ombres s’estompent et que les fantômes se révèlent pour ce qu’ils sont : des souvenirs qui refusent de mourir à leur tour.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Dominique Fortier construit depuis une quinzaine d’années une oeuvre singulière, au confluent de l’Histoire et de l’imaginaire. Son premier roman, Du bon usage des étoiles, a reçu le prix Gens de mer du festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo, alors que Au péril de la mer a été couronné par le Prix littéraire du Gouverneur général en 2016. Les villes de papier, une plongée dans l’univers de la poète Emily Dickinson, lui a valu le Prix Renaudot essai en 2020 et a été traduit dans une dizaine de langues. Les ombres blanches est son sixième roman.

 

 

Avis :

Si Dominique Fortier a consacré deux livres à Emily Dickinson, c’est que, leurs écrits en attestent, les deux auteurs partagent le même rapport au monde ; la même sensibilité à ses infinies nuances, les plus infimes et fugaces soient-elles ; la même capacité à laisser leurs impressions et leurs sensations sourdre, habillées de mots, pour prendre la forme de fragments de texte aussi délicats que des ailes de papillons. Comme d’autres collectionnent les lépidoptères ou confectionnent des herbiers pour conserver le fragile et l’éphémère, toutes deux capturent les instantanés de leur vie pour leur offrir un abri de papier, et, du même coup, se sauvegarder elles-mêmes.

C’est ainsi que, faisant sienne l’analyse d’un préfacier d’Emily Dickinson :  « Ils montrent, ces poèmes, que ce que l’on appelle poésie est une chose extrêmement rare, et vitale. Quelque chose dont on ne peut se passer pour vivre. Et qui aide à mourir », Dominique Fortier mentionne le pouvoir protecteur et consolateur des mots et de l’écriture, eux qui, depuis la mort de son père, l’aident à se reconstruire et à apprivoiser l’absence. Ecrit dans la parenthèse des aubes d’un séjour en bord de mer, en ces instants où, comme le rêve et le réel, comme le deuil et l’écriture, le ciel et l’océan s’épousent en un trait de lumière encore évanescente à l’horizon, ce court texte assemble ses fragments comme autant de parcelles des émotions de l’auteur, miroitant doucement en ces moments suspendus où la vie prend le temps de se poser et l’âme de s’apaiser.

Semblable au chuchotement têtu des vagues émergeant de l’obscurité mourante, le murmure persistant des mots surgis de l’invisible convoque avec poésie ces mille choses à la fois minuscules et si grandes qui pavent notre existence – souvenirs précieux, modestes moments de bonheur et de communion avec nos êtres chers ou avec la nature –, mais aussi la littérature, au gré de références – de Ronsard à Emily St John Mandel, en passant par William Faulkner, Ferdinand Pessoa ou Marie Darrieussecq – éclairant la nuit comme une constellation d’étoiles.

Très intime, le récit n’est jamais triste. Contemplatif et apaisé, il s’illumine de ces moments de grâce, ici souvent littéraires, qui vous réconcilient avec la vie et son inéluctable fugacité. Difficile de ne pas penser au somptueux Le roitelet de Jean-François Beauchemin, plus philosophique et moins littéraire dans ses références, mais si semblable en esprit. Si cet autre auteur québécois nous offre lui aussi une méditation, peut-être plus aboutie, sur la vie et sur la mort, insistant sur l’étrange cohabitation du corps et de l’âme, sur la puissance consolatrice des liens affectifs et sur les impressionnantes perfections de la nature, Dominique Fortier, en amoureuse des livres qui, de son propre aveu, se pense lectrice avant de se percevoir écrivain et laisse le sens sourdre des mots plutôt que l’inverse, nous enchante plus particulièrement des magnificences poétiques de sa plume et de son érudition littéraire. (4/5)

 

 

Citations :

La pluie sur la fenêtre ce matin brouille la route, la plage et l’océan comme dans une toile pointilliste, morcelant le paysage en mille éclats chacun gros comme une gouttelette. La grève est déserte sauf pour quatre promeneurs intrépides qui avancent contre le vent, de l’eau jusqu’aux chevilles, l’air de naufragés. Les vagues se succèdent, échevelées, pressées de gagner la terre ferme, comme si elles allaient y faire autre chose qu’éclater et disparaître.


Tous ces livres qu’on n’a pas encore lus : autant de continents à reconnaître.


Sentant ses forces décliner, il avait fait promettre à ma mère qu’elle ne ferait pas même paraître d’avis de décès dans les journaux, et elle a respecté ses dernières volontés. Il est disparu comme tombe un arbre dans une forêt où personne n’est là pour entendre : dans un silence assourdissant, un fracas muet, privé d’écho.


Si l’on en croit Boris Cyrulnik, quiconque a côtoyé la mort est condamné à la poésie. Notre mort marche à nos côtés, nous connaissons son visage aussi bien que le nôtre. À certains êtres, elle n’apparaît que dans le grand âge, à d’autres c’est à l’occasion d’une blessure ou d’un accident, lors de la disparition d’un proche. Pour ma part, je n’ai pas de souvenir où elle ne m’accompagne. On entend souvent parler de l’insouciance de l’enfance ; je ne sais pas ce que ces mots veulent dire. D’aussi loin que je me souvienne, ma mort est là.


Je ne pense sans doute pas comme il faut, mais chez moi les mots et les idées ne se présentent jamais séparément ; je n’ai jamais, avant d’écrire, une idée, même floue, même incomplète, de ce que je m’apprête à dire. L’idée apparaît après, une fois que les mots l’ont incarnée. Pour être tout à fait exacte, elle naît probablement en même temps que les mots qui la nomment et sans lesquels elle ne prendrait jamais corps, mais je n’ai pas réellement conscience de participer ni même d’assister à cette naissance, je ne peux que la constater a posteriori, parfois avec une légère surprise, comme si cette idée avait été énoncée par quelqu’un d’autre. Il n’y a pas d’abord une abstraction que le langage viendrait rendre visible ou intelligible ; c’est le langage même qui pense.
Ce que cela veut dire, je crois, c’est que je suis une lectrice bien avant d’être une écrivaine.


William Faulkner :
Écrire, c’est comme craquer une allumette au cœur de la nuit en plein milieu d’un bois. Ce que vous comprenez alors, c’est combien il y a d’obscurité partout. La littérature ne sert pas à mieux voir. Elle sert seulement à mieux mesurer l’épaisseur de l’ombre.


La littérature, écrivait Fernando Pessoa, est la preuve que la vie ne suffit pas. C’est une sorte d’ailleurs absolu, qui n’existe que par ce caractère d’altérité par rapport au présent et au réel auxquels nous sommes enchaînés, et procède à parts égales du souvenir et du rêve. Les livres existent parce que nous avons, pour vivre, farouchement, férocement besoin de la force souveraine – de l’absolue faiblesse – de quelque chose qui n’existe pas.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



  
 


 

samedi 29 mars 2025

[Heller, Peter] La pommeraie

 


 

 

J'ai beaucoup aimé 

Titre : La pommeraie (The Orchard)

Auteur : Peter HELLER

Traduction : Céline LEROY

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2019
                  en français (Actes Sud) en 2025

Pages : 272

 

  

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Frith a six ans quand sa mère Hayley, professeure et traductrice de poésie chinoise, décide de plaquer sa carrière universitaire pour venir s’installer dans une cabane rustique au pied des montagnes du Vermont et s’inventer une vie libre et belle. Ce retour à la terre est rude, mais toutes deux subsistent grâce à la pommeraie qui flanque leur terrain et au sirop d’érable qu’elles produisent. Scolarisée à domicile, l’intrépide Frith s’imagine reine de leur paradis sauvage, ignorant tout des peines et des regrets qui ont poussé Hayley à se réfugier ici. Saison après saison, mère et fille vivent en autarcie, affrontant “le monde et ses déceptions main dans la main”, jusqu’au jour où Rose, une artiste locale, frappe à leur porte et bouleverse leur existence. Près de trente ans plus tard, Frith se remémore les jours heureux d’avant les tragédies et revisite sa relation fusionnelle avec Hayley à travers les sublimes poèmes qu’elle lui a légués.
L’auteur de La Rivière signe un roman tout en pudeur et délicatesse, nimbé d’une mélancolie tchékhovienne, sur les pertes de l’enfance, les amitiés indéfectibles et la force inébranlable de l’amour entre mère et fille.
 

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Poète, grand reporter nature et aventure, ardent pratiquant du kayak, de la pêche et du surf, et adepte des voyages à sensations fortes, Peter Heller est devenu romancier avec son page-turner post-apocalyptique et néanmoins solaire, La Constellation du chien (Actes Sud, 2013) et salué comme une révélation. Talent qu'il n'a cessé de confirmer et de développer depuis avec Peindre, pêcher et laisser mourir (Actes Sud, 2015), Céline (Actes Sud, 2019), La Rivière (Actes Sud, 2021) et Le Guide (Actes Sud, 2023).

 

 

Avis :

Sa grossesse la renvoyant avec toujours plus d’insistance au souvenir de sa mère, Frith, professeur de lettres en Californie, trouve enfin le courage d’ouvrir le petit coffre que, bien des années plus tôt, celle-ci lui a laissé. A mesure que la jeune femme en effeuille le contenu, principalement des poèmes traduits par sa mère, en son temps une éminente spécialiste de la poésie chinoise ancienne, s’échappent de cette boîte de Pandore réminiscences et fantômes d’un passé qui, par-delà l’absence et la perte, finira par servir de boussole à un présent jusqu’ici indécis.

Hayley n’est encore qu’au début de la trentaine, lorsque, tournant le dos à sa vie de professeur associé et à sa renommée internationale dans le monde très pointu de la traduction de poésie chinoise ancienne, elle choisit de venir s’installer avec sa fille de six ans, Frith, dans une cabane sans eau ni électricité au milieu d’une pommeraie en déshérence dans le très rural Vermont. Rustique et précaire, leur existence à toutes deux s’organise entre école à domicile, récolte des pommes et du sirop d’érable, solidarité et amitié entre voisins, enfin omniprésence rude mais enchanteresse d’une nature authentique et sauvage.

Pour l’enfant à mille lieues de se représenter les douleurs et les désillusions motivant chez sa mère cette retraite loin du monde, les saisons passent dans une insouciance libre et joyeuse, nourrie des bonheurs simples d’une vie au naturel qu’un amour maternel fusionnel semble sanctuariser. Jusqu’au jour où tout bascule, selon cette loi universelle dont Frith fait simplement l’apprentissage beaucoup trop tôt et qui veut que sur cette « terre d’une beauté sans pareille », « ce qui est certain, c’est que nous finissons par tout perdre. »

D’une profonde mélancolie, le texte chante les joies et les rudesses d’une vie proche de la nature et de ses magnificences, le bonheur d’une existence en harmonie avec son entourage et son environnement, la nécessité de profiter au jour le jour de ce fragile mais merveilleux cadeau qu’est notre courte vie. Lent et contemplatif à ses débuts, le récit ponctué de poèmes soulignant à travers les siècles l’universalité de nos destins humains se charge au fil des pages d’une nostalgie de plus en plus prégnante, la tristesse et les larmes menant en définitive à une prise de conscience, une reprise en mains d’une destinée qui avait fini par s’égarer loin de son sens fondamental.

L’on retrouve ici des thèmes chers à l’auteur, sa passion pour la nature et sa propre expérience du Vermont lui ayant inspiré un roman tout en retenue et en sensorialité pour une quête intime d’une très touchante mélancolie. Loin du suspense et de l’esprit d’aventure de La rivière, un récit plus profond, plus contemplatif, d’une grande beauté. (4/5)

 

Citations :

C’est ce qui fait la beauté de la jeunesse, ce temps où le monde est essentiellement malléable, où les petits événements peuvent devenir grands et les grands disparaître.


L’absence produit elle aussi un bruit qui peut être aussi bruyant que ce qui l’a précédée. Parfois elle est même plus bruyante.


Je l’avais regardée taper ses notes sur son ordinateur portable et m’étais interrogée sur les moyens qui nous sont donnés pour approcher un univers chaotique, une terre d’une beauté sans pareille, une existence où la perte est une constante.


Si bien que nous passons la moitié de notre temps à avoir le cœur brisé, une autre à être perdus, une autre à nous demander pourquoi nous avons pris tel chemin, une autre encore à chantonner, tout excités d’explorer une nouvelle voie, et je sais que ce temps mis bout à bout dépasse largement les cent pour cent, ce qui constitue d’ailleurs une partie de notre problème.


Hayley prenait-elle les libertés qu’elle semble avoir prises ? Sans doute. C’est ce que fait un grand traducteur. Parce que celui qui reste trop près du texte “gère des voies ferrées, m’a dit Hayley un jour. Il ne fait qu’aiguiller les mots comme si c’étaient des wagons”.


La vérité est peut-être belle, mais elle fend aussi le cœur. C’est certain. Parce que la vérité, ou ce qui est certain, c’est que nous finirons par tout perdre.


Quand un proche meurt, on a tendance à se concentrer sur nos propres désirs. On le fait quand on est enfant, mais aussi à l’âge adulte. C’est d’un égoïsme terrible. Le désir que cette personne jamais ne disparaisse. Qu’elle reste près de nous, nous serre dans ses bras, qu’elle soit présente pour nous écouter quand on a quelque chose à raconter, quand on a du chagrin. Qu’elle passe la main sur nos cheveux, les ébouriffe ou nous les démêle. Qu’elle rie face à notre perspicacité. Qu’elle soit là, pour toujours. On imagine si rarement ce qu’elle-même pourrait vouloir : un matin supplémentaire avec un brouillard aussi épais que du coton au fond de la vallée. Une autre question agaçante de sa petite fille. Une autre tasse de thé. Une nuit dans les bras l’une de l’autre. Un poème.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 9 décembre 2023

[Khaloua, Soufiane] La Vallée des Lazhars

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La Vallée des Lazhars

Auteur : Soufiane KHALOUA

Parution : 2023 (Agullo)

Pages : 244

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Un grand camion blanc parcourt une piste qui serpente au creux d’une vallée, à la frontière Est du Maroc. À son bord, Amir et son père. Cet été, ils rendent visite à leur famille après six ans d’absence. Amir est né en France, mais son père, ici, dans la vallée des Lazhars. Ils sont membres du clan Ayami. Le jeune homme a tout l’été pour retrouver une identité qui lui est un droit de naissance et dont il a pourtant du mal à s’emparer.

Une Renault 18 gravit une pente et fait une arrivée tonitruante dans la nuit. À son bord, Haroun, « cousin préféré » d’Amir, revient d’un exil de trois ans. Il vient assister au mariage de sa sœur Farah, fiancée à un membre du clan d’en face, les Hokbani, qui vouent aux Ayami une haine réciproque et immémoriale. Haroun apporte avec lui les histoires haletantes de ses aventures dans tout le Maghreb. Mais petit à petit, derrière ses récits luxuriants, Amir découvre une autre version, une réalité différente, intimement liée à la vallée et à ses secrets.

La Vallée des Lazhars est l’histoire d’une jeunesse qui se heurte à des frontières de toutes sortes et qui tente de s’en affranchir, par la verve, le panache, la désobéissance – par une solution qui lui est une seconde nature, l’exil.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Soufiane Khaloua est né en 1992 dans l’Aisne où il a grandi. Arrivé à Paris pour ses études, il exerce un certain nombre de petits boulots, travaillant notamment en tant que pigiste-étudiant au sein de l’académie Le Monde entre 2012 et 2013. Après un Master de recherche en littérature, il se dirige vers l’enseignement et est aujourd’hui professeur de français en région parisienne. La Vallée des Lazhars est son premier roman.

 

Avis :

Immigré de deuxième génération installé en France, le narrateur Amir Ayami n’a jamais cherché à transmettre sa part d’identité marocaine. Face au questionnement de sa petite-fille, il entreprend le récit d’un épisode de sa jeunesse, une histoire qui, selon lui, « contient toute l’essence de la famille de [s]on père ».

Il a alors vingt ans et étudie le droit à Paris. Cet été-là, six ans après y être jamais retournés, lui et son père reviennent au pays à l’occasion d’un mariage. Ils vont retrouver la famille au grand complet, dans leur ferme originelle toujours accrochée à flanc de montagne, en surplomb de la Vallée des Lazhars et à un jet de pierre de la frontière algérienne. Leur arrivée tient du passage vers un autre monde, alors que sur la route écrasée de soleil serpentant au bord du vide, leur camionnette croise, fonçant dans un envol de poussière, les véhicules déglingués des « trabendos », les contrebandiers de cigarettes qui quadrillent la région. Avant de leur laisser l’accès à ses habitants, la montagne semble dresser son décor aride et escarpé pour rappeler à ses deux fils prodigues combien leur attachement à cette terre, « banale en vérité, sèche et incohérente, sans grand charme », est prodigieusement viscéral.

Pourtant, les Ayami ne sont plus les seigneurs qui, autrefois, régnaient fièrement sur ce versant de la montagne. Leur clan, que « personne entre Fès à l’ouest et Tlemcen à l’est » n’ignore, s’est affaibli à mesure de sa diaspora, et même sa matriarche, la tante d’Amir, sent désormais ses forces et sa mémoire décliner. Cela n’arrange évidemment pas l’ancestrale rivalité qui, pour on ne sait plus quelle raison, les oppose au clan ennemi des Hokbani, quant à lui florissant de l’autre côté de la vallée. Aussi, le mariage que l’on s’apprête malgré tout à célébrer entre la cousine d’Amir et un homme Hokbani est-il l’objet de toutes les tensions. Pour enflammer la haine qui couve, il suffirait peut-être d’un incident, possiblement sous les traits du fougueux et charismatique Haroun, le cousin qu’Amir admire tant, et qui, de retour pour les noces après trois années de mystérieuse absence – personne ne sait pourquoi il avait fui les Lazhars pour l’Algérie –, déclenche autour de lui des réactions pour le moins vives et contrastées. C’est que Haroun n’a que faire des coutumes et des conventions. Et puisqu’il est lui-même amoureux d’une jeune fille Hokbani, la belle Fairhouz, il est prêt à enfreindre toutes les règles pour triompher des obstacles qui l’attendent.

Le retour aux sources d’Amir qui, tel un voyage initiatique, lui fait explorer ses origines en même temps que le passé de sa famille, dans une constante confrontation entre ses identités française et lazhari, mais aussi entre tradition et modernité dans une région reculée du Maroc, se transforme ainsi en histoire d’honneur et d’amour – déclinaison maghrébine du mythe de Roméo et Juliette – , toute d’aventures rebondissantes, de personnages attachants et de paysages envoûtants. Un premier roman puissamment nostalgique, en tout point réussi. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Si toute généalogie prend la forme d'un arbre, la tienne commence par une bouture. Ton arrière-grand-père a quitté son Maroc natal à dix-neuf ans. Il est arrivé en France au début des années soixante, vite rejoint par son épouse ; j'ai été leur seul enfant, héritant des racines mais planté dans un terreau nouveau.

 
Les terres d’origine s’oublient, les dynasties s’exilent, et si l’on n’y prend pas garde, très vite, rien ne subsiste de nous ni de nos parents…
 
 
Chez les jeunes Marocains de ces régions isolées, j’ai toujours discerné deux attitudes récurrentes à mon égard. Certains se montraient indifférents, n’accordant pas d’attention à un Européen qui serait ici pour un mois tout au plus. Bientôt je reprendrais l’avion et eux resteraient à leur quotidien d’ici ; entretenir de bons rapports avec moi était inutile, ils n’influenceraient pas leur vie. D’autres avaient une attitude différente. Pour eux, j’étais une créature improbable : j’étais tout à fait étranger, bien que partageant leur langue, leur religion et même, parfois, leur sang.
Parmi tous ces gens, certains nous appelaient les « vacanciyines », d’autres nous réservaient un sobriquet plus agressif et dérivé d’« immigrés », les « zmagrias » ; j'avais appris à me méfier de ces derniers.
 

Ce qui rend une personne brillante, ça n’est pas sa capacité à parler de sujets profonds, mais celle de rendre profondes les choses les plus futiles.
 

Je secouais la tête, incrédule.
- Pourquoi est-on allés chez eux aujourd’hui ?
- Ils nous ont invités.
- Mais on ne les aime pas, et c’est réciproque…
- Eh bien, souviens-t’en : notre famille est hospitalière avec son pire ennemi, si son pire ennemi tombe malade, elle va à son chevet, s’il meurt, elle le porte dans son linceul jusqu’au cimetière. C’est pareil pour eux.
- C’est idiot. J’ai perdu une après-midi avec des gens que je n’aime pas.
- Quand ils t’invitent, tu acceptes leur hospitalité. Et quand ils viennent chez toi, tu accueilles avec hospitalité. Quand tu hais, il n’y a que l’hospitalité qui te permet de ne pas oublier ce qui est important.
Il s’était arrêté pour me parler en me regardant dans les yeux : je rougis. Je n’étais pas habitué à ce ton solennel de la part de mon père, alors je fis une grimace sceptique, par pudeur. Il me saisit par le bras et repris patiemment :
- Une naissance, un mariage, une mort, ça, c’est important. L’hospitalité fait que tu es avec eux lors de chacun de ces événements. Tu les hais, mais tu n’oublies jamais qu’ils sont heureux ou malheureux des mêmes choses que toi, qu’on a ce point en commun.
- Et qu’est-ce que ça fait, qu’on ait ce point en commun ?
- Ca fait qu’on ne s’entretue pas, répondit mon père, la mine grave. On ne s’entretue pas parce qu’on est mortels, qu’on est semblables, on meurt et on donne naissance. Tu ne tues pas celui que tu as félicité pour la naissance de son enfant. Si tu oublies ça, si tu ne rends pas visite à ton ennemi, tu t’enterres dans ta haine, tu deviens mesquin, et être mesquin, c’est la pire des choses. Etre mesquin, c’est oublier la mort, et oublier la mort, c’est oublier Dieu.
Il me relâcha, se remit en marche et conclut en reprenant son sourire ironique :
- Cette hospitalité est notre unique titre de noblesse. Elle nous permet de haïr sans jamais en venir au meurtre. Les Ayami ont cette noblesse, et les Hokbani aussi. C’est ça, être lazhari.
 
 
C’est un sentiment étrange : chaque fois, face à cette vallée dont je maîtrisais mal la langue et les coutumes, je me sentais arrivé. J’admirais longuement les reliefs de ce paysage qui avait vu naître mon père. Pour décrire cette sensation lorsqu’on plonge le regard en contrebas dans la vallée des Lazhars, mon père a toujours parlé d’”étendre ses yeux”, comme on parle d’étendre ses jambes après une journée éprouvante. Je n’ai jamais trouvé mieux pour décrire cette expérience.
 
 
C’était une des incohérences de notre situation, quand nous allions au pays, l’été. En un mois, on s’habituait aux gens, on devenait proches d’eux, comme s’ils faisaient partie de nos vies, comme si on faisait partie des leurs. En réalité, ça n’était pas le cas. Chaque été, on les retrouvait changés, ils avaient évolué, nous aussi, et l’on devait s’adapter comme si l’on rencontrait de nouvelles personnes. Je ne pouvais pas faire entièrement partie de la vie des Lazharis, parce que la vie, c’était ce qui s’écoulait entre mes séjours ici, en mon absence.


L’été s’achevait, très vite je reprendrais mes habitudes et mes relations en France, et la vie vécue aux Lazhars serait brusquement rompue. C’était un curieux phénomène, cette migration annuelle de milliers de familles sur les routes de France et d’Espagne. Un cortège de Renault Espace, de Renault trafic, de Peugeot J5. Pour toute une génération, le voyage dans ces camionnettes inconfortables était naturel. Elles transportaient des familles nombreuses en leur sein et des vies entières sur leurs porte-bagages. Partir moins chargé n’était pas envisageable, parce que nous n’allions pas en vacances, nous n’allions pas nous détendre ni explorer des terres, ce n’était pas du tourisme : c’était un déménagement. Nous allions vivre notre deuxième vie où, en même temps que notre langue, notre personnalité entière changeait.
 
 
J’ai pris l’habitude de décrire cela ainsi : nous vivions sur le pas d’une porte qui séparait nos deux identités. Nous passions d’une pièce à l’autre, tâchant d’explorer chacune autant que possible, avec la peur permanente, si nous pénétrions trop avant dans l’une, que la porte se referme sur nous et nous fasse oublier l’autre. Alors nous habitions un espace sur le pas de cette porte, nous existions dans cette zone inconfortable que nous aimions. Grandir, pour nous, c’était trouver l’équilibre qui nous convenait ; pour ma part, je voulais être en expansion, j’allais toujours plus loin dans l’une et l’autre.


 

samedi 2 septembre 2023

[Tripier, Perrine] Les guerres précieuses

 



 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Les guerres précieuses

Auteur : Perrine TRIPIER

Parution : 2023 (Gallimard)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Je marchais à pas lents de bout en bout dans la Maison, et la traîne de fourrure me suivait comme un lourd serpent louvoyant. Bêtes fauves, bois de camphre, pin qui brûle et pain qui fume, j’emplissais la Maison de chaleur et de lumières. J’en étais la force vitale, l’organe palpitant dans un thorax de charpentes et de pignons. »

Hantée par un âge d’or familial, une femme décide de passer toute son existence dans la grande maison de son enfance, autrefois si pleine de joie. Pourtant, il faudra bien, un jour ou l’autre, affronter le monde extérieur. Avant de choisir définitivement l’apaisement, elle nous entraîne dans le dédale de sa mémoire en classant, comme une aquarelliste, ses souvenirs par saison. Que reste-t-il des printemps, des étés, des automnes et des hivers d’une vie ?

 

Un mot sur l'auteur :

Diplômée d'un master de littérature, Perrine Tripier a vingt-quatre ans et enseigne les lettres dans un lycée en Bretagne.

 

Avis :

« Il est des lieux qui vous harponnent. Qui enroulent leurs mailles autour de vos songes, qui ajustent leurs griffes, juste assez pour vous laisser grandir, mais avec dans votre chair la meurtrissure de leur emprise. » Alors qu’elle a dû se résoudre à quitter sa chère Maison pour un hospice, une vieille dame ne cesse d’y retourner en pensée, hantée par ses souvenirs qu’elle feuillette par saisons, comme les pages d’un album de famille enfermant tristement années enfuies et êtres chers disparus.

Cette Maison avec une majuscule, baignée de la saumure de la nostalgie, est, avec son grand jardin, son petit bois et son étang où se réverbèrent encore les rires des enfants heureux de s’y retrouver chaque été, lorsque la famille toute entière s’y réunissait pour les vacances, la réincarnation littéraire de celle que les grands-parents de l’auteur ont vendue, à la si grande tristesse de cette dernière qu’elle l’a étirée jusqu’à en faire une fiction. Elle est toute la vie d’Isadora, qui, après y avoir grandi dans un bonheur ponctué de chaque tohu-bohu estival, ne l’a jamais quittée, refusant même de se marier pour ne pas partir et pour devenir à son tour la prêtresse des lieux, la fillette cédant bientôt la place à une vieille fille percluse de solitude, à jamais dévorée par l’impossible désir de retenir les jours heureux.

« J'ai assez aimé la Maison pour ne rien souhaiter d'autre, dans toute mon existence, que d'y demeurer, blottie, au creux des choses familières. » A cet attachement pour le lieu, point fixe d’une succession de tableaux saisonniers dont les plus infimes détails sensoriels, entre odeur du soleil et de fleurs déjà trop mûres, bruissement de feuilles mortes soulevées par le vent, froid éblouissant de neige bientôt sale, paillettes de lumière sur une moisson de corolles printanières, restent tellement prégnants dans la mémoire de la narratrice qu’ils parviennent encore, entre deux cruels retours à l’insupportable réalité présente, à effacer les murs de sa triste chambre médicalisée, se superpose une incapacité quasi névrotique à se détacher du passé et à faire face, autrefois à la vie, aujourd’hui à la mort. Comme une vieille cassette inlassablement rembobinée jusqu’à l’usure, la vie d’Isadora s’est répétée chaque année à l’identique, chaque cycle de saisons buttant éternellement sur le même anniversaire, celui de l’accident qui lui a ravi sa jeune sœur Harriet.   
 
« Rester, c’était ma façon de résister à l’effacement, à l’oubli. » Et même lorsque contrainte par le grand âge, alors qu’approche l’heure de l’apaisement définitif, la vieille dame ne peut encore se résoudre à rendre les armes : « Je désirais laisser pourrir la Maison. La laisser se démantibuler, s’effondrer sur elle-même, comme un cheval éreinté qui plie sur ses jambes, l’écume aux flancs. Je voulais qu’elle meure de mon départ, et qu’elle m’attende pour que je vienne la hanter, avec tous les autres fantômes de ma famille, quand je serais morte. »
 
A seulement vingt-quatre ans, Perrine Tripier signe un premier roman éblouissant, sur le temps qui passe et nous efface. Sublimé par la finesse et la beauté de son écriture, son texte minutieusement ciselé exhale une nostalgie si épaisse qu’elle vous prend à la gorge et vous accompagne longtemps après son excipit. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Mais les images défilent en couleurs fanées, vidées de vie. Les visages sont flous, et c’est le plus douloureux, se rendre compte que l’image de ma famille, jeune, vivante, est perdue à jamais. Je me suis perdue également. Qui étais-je, à huit ans ? Maintenant que la vieillesse me casse le dos et me rompt les doigts, je sens combien j’aurais été agacée, enfant, par ma présence d’aujourd’hui, encombrée par ce qui n’est plus. Je haïrais le théâtre de marionnettes que je dresse en pensée pour rejouer sans cesse les images mortes. Qui étions-nous, dans les bois et dans la chambre, dans la cuisine où la soupe fume ? J’agite des pantins dont les visages s’effacent. Qu’importe, il est un moment où certains nous sont tellement familiers qu’on n’a même plus besoin de leur présence physique pour qu’ils soient là. Il n’y a que des gens avec lesquels on a grandi dont on peut vraiment dire les connaître. Notre évolution particulière s’est légèrement teintée de celle des autres, comme l’eau dans laquelle tombe une goutte de sirop, une seule, suffisante pour colorer de menthe pâle le verre entier.
 

J’ai tout de suite compris qu’il partirait. Qu’il irait exceller à la Ville, parce qu’à la Maison, on ne peut exceller. On ne peut forcer les murs de bois à s’étirer pour nos ailes lumineuses, alors on les replie, et on laisse la lumière briller faiblement à l’intérieur de soi. De cela, Klaus n’aurait jamais été capable.
 

Certains soirs, on feuilletait l’album avec Petit Père. (…)
Ça m’agaçait de voir sur les photos des gens que je ne connaissais pas évoluer dans la Maison, faire comme s’ils étaient chez eux, affalés dans les canapés, riant dans le verger, le coude appuyé sur le toit d’une vieille voiture garée triomphalement dans l’allée. Les morts n’ont aucune humilité, ils s’affichent là, figés à jamais sur du papier glacé, et sont à jamais chez eux dans les lieux qu’ils ont habités. On a peur de les déranger, on refuse de jeter le service d’assiettes de la vieille Léodagathe, parce qu’elle l’aimait beaucoup, la sainte femme ; pourtant ce service enquiquine tout le monde, et il est ébréché et de mauvais goût, mais ça personne ne le dit, parce que la vieille Léodagathe, dont les os reposent quelque part, entassés dans le cimetière du village, rongés par la vermine, était, avant tout, « une sainte femme ». Ce que je détestais surtout, c’étaient les photos où l’on voyait d’autres enfants, construisant comme nous des cabanes dans les arbres du bois, des cabanes disparues et englouties dans le vent chargé de résine, leurs rires évanouis dans l’écorce des arbres. C’étaient oncle Bertie ou Petit Père enfants, avec Hilde qui ressemblait à un garçon aux cheveux courts, ils posaient avec leurs cousins – que nous ne voyions plus jamais – sur le perron. La Maison entière avait une couleur particulière, dans le jaunissement passé des clichés, je la reconnaissais à peine ; c’était elle et à la fois ce n’était pas elle. Tout paraissait plus neuf aussi, sur certaines images, même, la véranda n’étendait pas encore ses panneaux de verre à l’arrière de la Maison. Deux ou trois photos du premier album montrent des gens souriants qui posent, le marteau à la main, en train de la monter. C’était étrange de savoir que la Maison, comme un jouet en bois qu’on peut démonter, avait été augmentée et modifiée, construite, pensée. La Maison cessait alors un instant d’être cette entité immuable qui semblait avoir toujours été là, et devoir toujours y demeurer ; une idée de temporalité s’y ajoutait, et cela paraissait inconfortable. Je n’aimais pas voir ces photos parce qu’elles me rappelaient que moi aussi je changeais et je grandissais d’année en année, et qu’un jour je partirais faire des études à la Ville, comme tout le monde, et que je quitterais ce monde qui était tout pour moi, cette pelouse grasse, ces murs de bois blanc, ces pignons compliqués et ces grands arbres sombres.
 
 
Je suis heureuse de n’avoir jamais eu qu’un seul chez-moi. Il me semble que l’enchaînement des chez-soi rend les gens plus inconsistants. Ils ne possèdent qu’une sensation de chez-soi galvaudée, parce qu’ils ont laissé partout des morceaux d’eux-mêmes dans les maisons qu’ils ont quittées. Klaus a eu plusieurs appartements, une chambre étudiante à la Ville, plein de chambres d’hôtel, pour ses concerts, des lits de passage, des parquets dont on n’a pas le temps de regarder les nœuds. On s’attarde moins sur des lieux qu’on doit quitter souvent, parce qu’on se force sans doute à moins s’y attacher, comme pour atténuer la rupture que chaque déménagement provoque. Les déménagements nous brisent. On fiche dans les murs des morceaux de soi partout où l’on passe, et l’on se désagrège en partant. Mon frère s’est désagrégé au fil du temps, c’est sans doute pour ça qu’il n’est heureux nulle part.


Mes yeux sont froids à présent, sans doute. Ils ne sont plus couleur d’étang sale, n’est-ce pas, voilés par la cataracte et la mélancolie, lac gelé sous un ciel mauve. Ils sont pleins du passé et ont usé toutes leurs étincelles. Je ne cherche même plus à les rallumer. Comment les rallumer d’ailleurs sur ce ballet de blouses blanches et de serviables fantômes, qui remplissent mon assiette, allument ma télé, me parlent très fort dans l’oreille. Ici, il n’y a plus de massifs de fleurs, de ciels éblouissants et de neige scintillante. Le café dans la tasse est froid comme mon cœur. Qu’on le boive, qu’on en finisse.


Je ressasse, à longueur de journée, je pense, je pense, je revois, sans revivre. Je fais l’expérience répétée de l’échec des souvenirs, de l’imperfection de la mémoire. J’oublie des choses qui ne resurgiront pas, et l’entreprise me semble alors perdue d’avance.


Je trempe en permanence dans les eaux tièdes de l’étang entre les saules, l’étang caché de l’oncle Bertie, et Suzy est rose dans son peignoir de soie, les matins d’été, à la table du petit déjeuner. Bertie a la main serrée sur sa nuque, il joue avec ses cheveux. Ils sont tendres, et heureux, et morts. Si je meurs, quand revivront-ils ? Pour qui joueront-ils à jamais ces matins d’amour à la Maison, si ce n’est pour moi, qui les convoque à l’envi ?


Tout n’est pas mauvais, ici, pourtant. Je sais que certains pensionnaires se lient d’amitié, se retrouvent pour jouer aux cartes, connaissent les prénoms des soignants. Ils commettent l’erreur de s’adapter. Si je m’adapte, j’ai peur d’oublier que ce n’est pas chez moi.


Au printemps, je décidai de vendre la Maison en viager à la municipalité, en leur faisant signer un contrat qui stipulait qu’ils n’y toucheraient pas, que personne ne viendrait y habiter, qu’ils mettraient un gros cadenas sur les grilles. Je désirais laisser pourrir la Maison. La laisser se démantibuler, s’effondrer sur elle-même, comme un cheval éreinté qui plie sur ses jambes, l’écume aux flancs. Je voulais qu’elle meure de mon départ, et qu’elle m’attende pour que je vienne la hanter, avec tous les autres fantômes de ma famille, quand je serais morte.


J’ignore pourquoi je suis comme ça, pourquoi je cherche à tout revivre en permanence. Rester, c’était ma façon de résister à l’effacement, à l’oubli. Au fond, il n’y avait qu’un seul drame dans ma vie. J’aurais tout donné pour que Harriett soit de retour.      
J’ai
tout donné.   


J’acceptais peu à peu l’idée que la Maison n’était qu’une pause pour les autres. La Maison était un endroit un peu maudit pour eux, lourd de douleur, lourd de souvenirs figés. Je compris aussi qu’à présent, il ne restait plus que Klaus, Louisa et moi, et qu’eux ne voyaient pas la Maison comme moi. Cela leur demandait beaucoup d’efforts pour y revenir sans souffrir, alors que moi, je me plaisais justement à sentir le poids rassurant du passé sur mes épaules. Je me sentais accompagnée.


Je revenais vers la Maison. Je connaissais les chemins par cœur, je ne prêtais plus guère attention à la courbe des sentiers. Je finissais par déboucher sur la pelouse, et la Maison se détachait, immense et blanche dans le jardin. Mes pas s’allongeaient, je ne pensais plus qu’à poser mes bottes et à faire sécher mes chaussettes devant le feu, avec une tasse fumante. Dans ces moments-là, quand je venais de m’oublier dans l’extérieur, je ne m’arrêtais pas pour regarder la Maison. Je ne pensais qu’à son contenu : la cuisine, la théière, la cheminée, les pantoufles. Je ne levais plus les yeux, en traversant la pelouse. Je le regrette à présent. J’aurais toujours dû la contempler au sortir des bois comme quand, enfant, ses façades brillant au soleil me frappaient d’éblouissement. Il faut toujours s’efforcer de voir les choses familières, de les voir vraiment. Il faut visiter son propre palais avec l’étonnement d’un ambassadeur étranger.


Entrer en hospice m’a confrontée, violemment et implacablement, à ma disparition. Ce ne fut pas, en soi, une surprise ; on sait toute sa vie qu’il faudra mourir, et pourtant rien ne nous y prépare jamais, pas même la mort des autres. Quand le corps devient faible, on se retrouve soudain lesté par une accumulation de regrets si lourds, si pesants, qu’ils rendent la fin de vie profondément triste. La joie dans mon cœur a du mal à se soulever, du mal à prendre.


C’est terrible, des larmes de vieille, on sait qu’elles sont inconsolables. Les chagrins sont trop profonds, trop essentiels, ils deviennent constitutifs de soi. Mes chagrins et mes colères sont tout ce qu’il me reste
)

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 


 

mardi 18 juillet 2023

[Schinteie, George] Le Désert de Quartz (poèmes au gré du vent)

 



J'ai aimé

 

Titre : Le Désert de Quartz
           (Desertul de Cuart)

Auteur : George SCHINTEIE

Traduction : Gabrielle DANOUX

Parution : bilingue roumain / français
                  en 2023 (Cosmopolitanart)

Pages : 300

 

 

 

 

 

 

Avis :     

Après la parution en 1976 de son premier recueil de poèmes, George Schinteie a longtemps mis sa propre création entre parenthèses pour se consacrer au journalisme et à la promotion littéraire, organisant des événements culturels, des résidences créatives, des cercles littéraires, et soutenant la publication de revues et d’anthologies de poésie. A la révolution roumaine de 1989, il s’active à la création de la première chaîne indépendante de télévision, puis à la première radio privée du pays. Ce n’est qu’à l’approche de la soixantaine qu’il reprend le fil de son inspiration, avec une salve de huit recueils à partir de 2008, le dernier en date étant Le Désert de Quartz.

Si son premier recueil célébrait l’amour, les suivants résonnent du vécu et de l’angoisse de l’âge. Le Sablier du Silence, puis Le Sablier des mots - ronde sur l’amour et le temps, enfin un recueil par an 66, 67, 68, en référence à son âge, et encore L’ombre de l’horloge, inscrivent jusque dans leurs titres l’obsession du temps qui passe. Le Désert de Quartz prolonge les interrogations du poète désormais largement septuagénaire, ses inquiétudes métaphysiques lui inspirant une rêverie poétique tissée de mélancolie, aux couleurs symboliques de l’automne et de l’hiver. Ses vers coulent sans ponctuation comme le sable et le temps à travers les doigts, égrenant les métaphores de la nature pour suggérer l’écoulement de la vie, et tentant de conjurer sa détresse sentimentale par le souvenir de la femme aimée. Ainsi papillons, étoiles et arcs-en-ciel luisent-ils mélancoliquement, reflets d’états d’âme et de sentiments forts, perdus dans un crépuscule où la chaleur du sang s’éteint dans le vent et la pluie.
 
  • « le vent court dans mon âme / tel un enfant après des papillons / il fait voler en éclats tout ce qu’il rencontre sur sa route / les âges de la jeunesse la buée de la félicité / les nuages des sourires et l’ombre des réussites »
  • « la pluie s’est nichée dans mes paroles / prononcée par cette matinée nuageuse / dont s’est discrètement enfuie la lumière / j’ai la nostalgie de l’ombre de ton départ »
  • « la soirée mord timidement dans le temps / rendant la journée plus courte / et tire le rideau d’obscurité / par-dessus des joies interrompues »
  • « l’hiver a boutonné tous ses boutons / comme une cape de vie par-dessus / les âmes fourbues par l’absence de vie »

Préfacé par la poète, écrivain et critique littéraire Cristina Sava, postfacée par l’éditeur Marian Odangiu et par la traductrice Gabrielle Danoux dont il convient de saluer, une nouvelle fois, aussi bien le délicat travail que l’engagement au service de la promotion en France des lettres roumaines, ce recueil est illustré par l’artiste contemporain Valeriu Sepi, dans une édition soignée qui fait de cet ouvrage un Beau Livre dans tous les sens du terme. (3,5/5)

 

 

Citations :

Combien de plaies
un train passe dans mon coeur / sans destination précise / et personne ne me prévient / que je dois mettre mon réveil à sonner / pour que je ne rate pas le moment / de son arrivée dans la gare invisible de la journée / je compte les graines de rosée sur les feuilles encore / vertes de l’attente / et je les enfile comme des perles sur un collier / la larme de la lune je la porte en gage / pour l’oubli / le train insolent poursuit son trajet / ignorant le nombre exact des plaies qu’il a oublié d’embarquer / à l’arrêt de mon coeur / dessiné dans d’imprévisibles / matins
 

Dissimulé dans une étoile
pendant mon enfance / je me cachais en catimini dans une étoile / surtout les nuits d’été / après les pluies rapides qui me surprenaient dans les champs / j’avais l’arc-en-ciel dans l’âme / je le gardais précieusement à l’endroit du coeur / pour ressentir les battements des couleurs / comme un éventail du temps / dispersé en secondes / dont je faisais souvent des petites barques en papier / les laissant s’en aller sur l’océan imaginaire / le ciel s’ouvrait de plus en plus pour que je puisse y / compter les ombres des pas / que je faisais avec une rapidité / digne de la vitesse de la lumière / et pour me sentir heureux / je courrais comme dans un rêve / sans me soucier de quoi que ce soit / vers mon étoile qui sûrement m’attendait / chaque soir quand j’étais nostalgique
à présent je n’ai de cesse de la chercher et je ne la retrouve plus / peut-être m’a-t-elle abandonné / peut-être ai-je changé / ou bien elle s’est cachée comme moi en catimini dans / une autre enfance / dans laquelle sans cesse et confiant je me suis glissé / en m’évertuant à vivre l’éternité
 

Conclusion
plus rien n’est encore possible / si d’aventure quelqu’un / fouille dans le tas de souvenirs / dans lequel s’est cachée ta vie / un déluge démarre instantanément / tandis que les années se dissipent de travers / dans le désert / tu tentes en vain de les cueillir / et de les ranger dans des calendriers / tout comme tu les as vécues / mais elles refusent et se dissipent encore / de sorte que le désespoir que tu éprouves / armé jusqu’aux dents / d’un optimisme désuet / t’abandonne dans un / trop bien défini moment / d’où tu parviens à peine à conclure / ce poème
 

L’automne
septembre pleut à travers tous les yeux du jour / et inonde du regard la saison toute entière / les ombres timides se sont dissimulées parmi les nuits / et attendent optimistes un lever de soleil / tous les amours errent aveugles dans l’âme de la mer / en quête d’une vague de sauvetage / pour les rejeter au rivage dans une espérée survie / seul moi égaré dans les pensées azuréennes / je reste sur un rocher et impuissant je suis du regard / comment coulent les navires qui n’ont de cesse de me hanter / tandis que l’automne déjà installé / se dérobe sous mes pieds
 
 
Lié au temps
quel âge a le temps chaque matin / quand je secoue à peine la rosée sur mon coeur / en songeant aux pluies retardées / ou bien qui ont oublié de venir / j’ai de plus en plus la nostalgie d’un temps innomé / dispersé à travers l’enfance / et je ne peux vraiment rien faire / pour le revivre encore une fois / je mets ma montre à gousset à sonner / un âge de plus en plus indéterminé / et j’attends les yeux rivés sur le miroir / le sourire du jour suivant / je pose ma tête lourde à cause des épreuves vécues / sur le rocher esseulé et abandonné / et je me demande de combien de saisons / l’homme a-t-il besoin pour le hisser jusqu’au sommet / ce n’est qu’à présent que je me rends compte que mon corps / est sisyphement fatigué et je me laisse immerger / comme une ancre dans les eaux sans fond / délivrant l’écho  /du temps


Un violoncelle l’automne
parfois l’automne a une forme de violoncelle / sa sonorité grave mord le temps / et m’emporte à un certain âge / toutes les feuilles colorées se mettent à jouer chacune d’un autre instrument / tandis que le concert du temps sans chef d’orchestre / parcourait la vie toute entière les arbres répandaient une joie immense / sous les mélancoliques rayons de soleil / qui ne prédisaient pas des pluies / une main invisible me touchait le visage / et je baignais dans un sourire immense / contournant quelque obstacle imprévisible / dans d’autres saisons / je me demande à présent après tant de concerts / gravés sur la rétine de la mémoire / dans quel destin s’est confondu / la sonorité grave du violoncelle / pour que mes pas trébuchent / dans toute saison