mercredi 8 mai 2019

[Duquesnoy, Isabelle] L'embaumeur






Coup de coeur đź’“đź’“đź’“

Titre : L'embaumeur

Auteur : Isabelle DUQUESNOY

Année de parution : 2017

Editeur : La Martinière

Pages : 528








 

PrĂ©sentation de l'Ă©diteur :   

Victor Renard n’eut jamais de chance avec les femmes. Ă€ commencer par sa mère, l’Ă©pouvantable Pâqueline, qui lui reprochait d’ĂŞtre venu au monde en Ă©tranglant son frère jumeau de son cordon ombilical. Puis ce fut AngĂ©lique, la prostituĂ©e, qui se moquait des dĂ©clarations enflammĂ©es de Victor et de sa difformitĂ©, comme de sa « demi-molle ».
Victor Ă©chappe pourtant Ă  sa condition misĂ©rable : il devient embaumeur. Avec les cadavres, au moins, le voilĂ  reconnu. Et en ces temps troublĂ©s, quelle meilleure situation ? Les morts, après la RĂ©volution, ne manquent pas dans Paris…
Mais le sort le rattrape et l’Ă©pingle, comme le papillon sur l’Ă©taloir. Face Ă  ses juges et Ă  la menace de la guillotine, Victor rĂ©vèle tout : ses penchants amoureux, les pratiques millĂ©naires de la mĂ©decine des morts, le commerce des organes et les secrets de sa fortune.
OĂą l’on dĂ©couvrira que certains tableaux de nos musĂ©es sont peints avec le sang des rois de France… 


Le mot de l'Ă©diteur sur l'auteur :

Auteur d’ouvrages historiques, Isabelle Duquesnoy a consacrĂ© dix ans de sa vie Ă  ce roman, sans se soucier de savoir s’il serait publiĂ©. Elle a fait de cette obsession son chef-d’oeuvre.

 

 

Avis :

Nous sommes sous le Directoire, juste après la Terreur. Victor a une vingtaine d’annĂ©es : il est embaumeur Ă  Paris et nous relate sa vie et les Ă©vènements qui l’ont amenĂ© devant la Justice, dans ce procès dont nous sommes le public et dont nous savons juste qu’il doit aboutir Ă  son exĂ©cution.

Enfant dĂ©testĂ© de ses parents, en particulier de son Ă©pouvantable mère qui le poursuivra toute sa vie de ses mĂ©chancetĂ©s, Victor rencontre enfin la bontĂ© en la personne de Monsieur Joulia, son maĂ®tre d’apprentissage, qui lui transmet avec patience les rudiments de son mĂ©tier : l’embaumement des morts. Pour Victor, c’est le dĂ©but d’une bonne fortune, qui finira pourtant par se retourner.

Tout au long de sa narration, Victor interpelle directement le lecteur, qui se retrouve assis au milieu du public venu assister aux audiences. Sur un ton truculent dĂ©bordant d’humour noir, il nous relate son mĂ©tier et, au travers des mille anecdotes et dĂ©tails de sa vie, parfois très glauques, ce sont toutes les mĹ“urs de la sociĂ©tĂ© de son Ă©poque qui se dessinent peu Ă  peu, dans un rĂ©cit piquant et pittoresque, souvent drĂ´le et Ă©tonnant. Victor est un vĂ©ritable conteur qui sait tenir son public en haleine : jamais l’intĂ©rĂŞt ne se relâche et le rire est souvent au rendez-vous.

Ce livre admirablement documentĂ©, au style ciselĂ© qui parvient Ă  merveille Ă  Ă©voquer le langage de l’Ă©poque, se lit avec dĂ©lectation. Il nous fait revivre l’Histoire au travers des mille dĂ©tails de la vie quotidienne, parfois triviaux, mais tous constitutifs d’une rĂ©alitĂ© et d’une certaine conception de la vie et de la mort. Alors, oubliez vite vos repères contemporains et laissez vous entraĂ®ner dans cette plongĂ©e captivante dans l’ordinaire de la fin du 18e siècle : un ordinaire qui ne manquera pas de vous estomaquer. 

Au delĂ  du coup de coeur. (6/5)

 

 

Citations :

Les demoiselles pauvres qui ne savent pas coudre doivent Ă©conomiser cinq ans de leurs gages pour s’acquĂ©rir une robe soignĂ©e, dont elles auront l’usage six fois dans leur vie : au bal, afin de trouver un mari, le jour des noces avec la trouvaille, puis c’en est fini des bals car les naissances se chargent d’Ă©vincer tout projet de divertissement. Restent encore les baptĂŞmes des enfants pour la sortie et, pour la sixième, la robe sera si dĂ©modĂ©e qu’il vaudra mieux retailler des jupes aux fillettes dans son Ă©toffe, en fuyant les coins d’usure, Ă  moins qu’on ne l’enfile Ă  la vieille pour ses funĂ©railles : un vrai gâchis.

Le rite du baptĂŞme permet de prĂ©senter le nouveau-nĂ© Ă  la communautĂ© des chrĂ©tiens vivants, mais Ă©galement Ă  celle de l’au-delĂ , des fois qu’il avalerait son vomi. (…) Bien souvent, les parents savent que l’enfant a peu de chances de survivre, mais ce n’est pas une raison pour l’exclure du jardin bĂ©ni des morts. Le cimetière paroissial est le lieu oĂą son salut Ă©ternel est assurĂ© ; il est donc impĂ©ratif de la baptiser, afin qu’il n’en soit pas exclu. Saisis-tu ? Enseveli en dehors de ce secteur, le bĂ©bĂ© devient fantĂ´me et gâte la vie de ses parents, sans parler de ses frères et sĹ“urs dont il jalouse la condition.

Les enfants morts avant les rites de prĂ©sentation Ă  l’Etre SuprĂŞme sont appelĂ©s larvae. Ils sont condamnĂ©s Ă  errer dans les tĂ©nèbres. Bien souvent, ils ne sont mĂŞme pas enterrĂ©s. On les jette directement dans les fosses Ă  dĂ©chets. Inutile de te prĂ©ciser combien les parents et toute la race de ces pauvres enfants regrettent un jour leur acte barbare : le petit dĂ©funt revient pour se venger Ă  la première occasion.

… les vendredis d’automne, mes parents partaient Ă  la recherche de mandragores violacĂ©es que la nuit et l’orage rendaient lumineuses. A l’aide d’un poignard bĂ©ni, Papa traçait trois cercles autour de la plante que ma mère lui dĂ©signait, puis il creusait dĂ©licatement pour la dĂ©planter. Lors de son dĂ©racinement, la mandragore devait pousser un cri d’agonie insoutenable, tuant les humains dont les oreilles n’Ă©taient pas bouchĂ©es. Mais chaque fois, on n’entendait que les vocifĂ©rations de mes parents : Papa reprochait Ă  Maman de s’ĂŞtre trompĂ©e de plante, tandis qu’elle le critiquait d’avoir dĂ©terrĂ© sa mandragore comme une brute.

- Connais-tu la vĂ©ritable fonction des lieux de dĂ©pĂ´t des corps, tels que la basse geĂ´le, les hĂ´pitaux et les offices comme le nĂ´tre ? (…) Les dĂ©pĂ´ts servent Ă  attendre.
- Attendre qui ou quoi ?
- La tache verte de l’abdomen. Sans l’apparition de cette tache, on craint l’enterrement d’une personne en torpeur. Des sommeils Ă©tranges peuvent avoir l’apparence du trĂ©pas : aucun souffle, nul battement de coeur, regard vide et froideur des membres. Ces morts qui ne l’Ă©taient pas tout Ă  fait se rĂ©veillent parfois brutalement au premier tracĂ© de canif. Ou sĂ©questrĂ©s dans un cercueil, sans que nul n’en sache.  (…) Mais lorsque la tache verte apparaĂ®t, le doute n’est plus possible…


- (…) ma mère, ou plutĂ´t ce qu’il en reste, m’attend chaque jour, Ă  la mĂŞme heure, depuis son grabat au couvent. (…) Je ne souhaite Ă  personne l’enfer de mes visites au milieu des râles, des bassins de pisse et des folles qu’on enchaĂ®ne aux pieds des lits. Ma mère gĂ®t dans cette marĂ©e de misère, mais elle n’a jamais voulu finir ses jours autrement que près de ces religieuses.
- … Une sainte au milieu des saintes, ajoutai-je, dĂ©cidĂ©ment peu inspirĂ©.
- Oui, enfin… Elles sont dĂ©vouĂ©es, ces petites sĹ“urs, mais elles ont la sale manie d’allĂ©ger la bourse des mourants. C’est pourquoi, je prĂ©fère lui apporter chaque jour une piĂ©cette, afin que la saintetĂ© ne la dĂ©trousse.

Ainsi donc, ce jeune homme Ă©lĂ©gant appartenait Ă  la race de ces inutiles sans foi ni loi, Ă  cette redoutable catĂ©gorie d’incapables violents qui, se regroupant par vingtaine, pourchassaient les rĂ©publicains et les frappaient avec leur canne alourdie de plomb. AffublĂ©e de costumes ridicules et reconnaissables, vaillante et combative Ă  condition d’ĂŞtre en bande, cette jeunesse dorĂ©e et furieuse, portant un brassard de crĂŞpe noir en souvenir des guillotinĂ©s, refusait de prononcer le moindre « r », initiale du mot RĂ©volution.

Allez-vous danser au bal des Victimes ? (…) Moi, j’y vais souvent. (…) J’ado’e nos t ‘aditions ! HabillĂ©s en noi’, pour le deuil du ‘oi et de la ‘eine, nous nous saluons en inclinant la tĂŞte d’un coup sec, comme si la guillotine nous Ă©tait b’usquement tombĂ©e dessus. C’est inc’oyable de gaietĂ© !

Auprès de cet homme dotĂ© de la patience du muletier, j’appris la tranquillitĂ© de l’âne libĂ©rĂ© de toute crainte.

Tout siècle est porteur de son gĂ©nie, d’un personnage hors du commun, fascinant ou rĂ©pugnant, dĂ©mon de l’architecture ou farfadet du flĂ»tiau, dont l’oeuvre appartient au monde une fois le titan refroidi. Une vie d’orgueil cachĂ©e derrière un masque ; tout n’est que composition, visant Ă  Ă©touffer la crainte de retomber dans l’oubli, puis en poussière. Nul gĂ©nie n’Ă©chappe Ă  l’insolence de la mort, et c’est bien ce qui le rend encore plus inventif : la peur.

Martin Drölling se serait emparĂ© de nombreux coeurs embaumĂ©s des rois de France. On retrouve le jus de « mumie » sur ses peintures exposĂ©es dans l’Église Saint-Sulpice, mais Ă©galement sur La Femme et la Souris, achevĂ© en 1798, et IntĂ©rieur d’une cuisine, qui existe en deux versions (celle rĂ©alisĂ©e en 1798 est Ă  OrlĂ©ans, la seconde, rĂ©alisĂ©e en 1815, se trouve actuellement au Louvre), ainsi que Les Petits Soldats. D’autres artistes furent intĂ©ressĂ©s par les qualitĂ©s de ces jus humains et achetèrent de la mumie provenant essentiellement de profanations françaises.


420 noms de maladies diffĂ©rents, dont 128 dĂ©signent des fièvres ! Lorsque les familles et les mĂ©decins ne comprennent rien, on dĂ©nonce toujours une fièvre : fièvre maligne, fièvre lancinante, Ă©puisante ou ardente, fièvre putride, fièvre pourprĂ©e ou miliaire. Nul n’identifie jamais la maladie par sa cause, car elle est censĂ©e venir toujours de Dieu ou de Satan, mais uniquement par ses signes : pustules aux aisselles, toux ou point de cĂ´tĂ©, vomissements ou crachats glaireux. Les enfants succombent aux crampes et douleurs de ventre. Les paysans sèvrent leurs enfants Ă  trois mois au lieu de vingt, s’amusa mon maĂ®tre. Ces abrutis leur donnent du jus de pomme verte Ă  boire.

Mon garçon, l’Église assure que la prière d’un mendiant a plus de chances d’ĂŞtre entendue par l’Etre SuprĂŞme. Non seulement on les tolère, mais on les paye pour cela… Et parfois mĂŞme dans les testaments, le dĂ©funt ordonne qu’on offre Ă  son misĂ©reux favori plusieurs boisseaux de blĂ©, afin de s’assurer qu’il prie Ă  s’en racornir la langue.

Quand tu finis d’embaumer une jeune fille, tu l’habilles puis tu vĂ©rifies que la famille dĂ©pose dans son cercueil une poupĂ©e, pour reprĂ©senter l’enfant qu’elle n’aura jamais. Les gens croient que la poupĂ©e lui Ă´tera l’envie de tuer les enfants des autres par jalousie.



Le coin des curieux :

Les cĂ©rĂ©monies mortuaires des souverains de l’Ancien RĂ©gime, aussi fortes en symbolique que les couronnements, pouvaient durer tout un mois. Afin de maintenir l’aspect du corps et de limiter les odeurs pendant tout ce temps, la dĂ©pouille Ă©tait embaumĂ©e : après l’Ă©viscĂ©ration de l’abdomen, du thorax et du crâne, elle Ă©tait remplie de « baumes », produits Ă  l’odeur agrĂ©able. Une fois prĂŞte, elle pouvait remplacer l’effigie vivante, mannequin de bois Ă  la tĂŞte et aux mains de cire, utilisĂ© dans l’intervalle. A l’issue de la pĂ©riode de recueillement et d’hommages, le corps Ă©tait enfin menĂ© en grande pompe Ă  la basilique Saint-Denis.

ConsidĂ©rĂ© dans la sociĂ©tĂ© chrĂ©tienne comme le siège de la piĂ©tĂ© et de la foi et donc comme l’organe humain le plus important, le coeur subissait un traitement particulier : une fois extrait, il Ă©tait trempĂ© dans de l’esprit de vin ou de l’huile de tĂ©rĂ©benthine, puis sĂ©chĂ© au moyen de plantes aromatiques. Il Ă©tait ensuite conservĂ© dans un reliquaire, comme ceux de Louis XIII et de Louis XIV en l’Ă©glise Saint-Paul-Saint-Louis dans le quartier du Marais Ă  Paris.

Quant Ă  ces coeurs, une lĂ©gende circule, que rien, malgrĂ© les recherches, ne permet de corroborer avec certitude : ils auraient servi Ă  alimenter en pigments les peintres Martin Drölling et Alexandre Pau de Saint-Martin, leur permettant de rĂ©aliser ce que l’on appelle le brun momie ou brun Ă©gyptien, difficile Ă  trouver au lendemain de la RĂ©volution. Ce pigment brun-rouge, utilisĂ© en peinture surtout en Angleterre au 19e siècle, qu’on disait issu du broyage de momies d'Égypte ancienne, Ă©tait sans doute le plus souvent produit Ă  partir de contrefaçons contenant principalement du bitume ou de l'asphalte.

Intérieur d'une cuisine (Martin Drölling - 1815)
 

3 commentaires:

  1. Diable voici un roman plein de noirceur et de lumière ! J'aime beaucoup les romans historiques qui nous étonnent souvent par les révélations des us et coutumes du moment. Merci du partage. Quant au petit coin des curieux, il reste toujours plein d'apprentissage.

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