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mardi 9 décembre 2025

[Adichie, Chimamanda Ngozi] L'inventaire des rêves

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'inventaire des rêves
           (
Dream Count)

Auteur : Chimamanda Ngozi ADICHIE

Traduction : Blandine LONGRE

Parution : en anglais (Nigeria)
                  et en français en
2008 (Gallimard)

Pages : 656

Accès au livre : ISBN 9782073081407  
                           en librairie

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :     

L’inventaire des rêves, c’est avant tout la naissance de quatre grandes héroïnes, quatre femmes puissantes venues d’Afrique de l’Ouest dont les destins et les rêves se croisent. Chiamaka est une rebelle qui a déçu sa famille huppée du Nigeria, car au mariage avec enfants elle préfère vivre de sa plume, sans attaches. Mais est-ce vraiment son rêve ? Sa meilleure amie Zikora, qui a toujours voulu être mère, réussit à trouver le parfait alter ego, mais sera-t-il à la hauteur ? Quant à Omelogor, cousine de la première, femme d’affaires brillante, elle rêve de combattre les injustices faites aux femmes et plaque tout pour reprendre des études aux États-Unis. Et puis il y a Kadiatou, domestique adorée de Chiamaka, fine cuisinière et tresseuse hors pair. Son rêve américain se réalise quand un hôtel de luxe l’embauche comme femme de chambre, pour le meilleur et surtout pour le pire. Les rêves des femmes seraient-ils plus difficiles à atteindre ?
Dix ans après le succès planétaire d’Americanah, la grande Adichie signe un magnifique nouveau roman, ample et saisissant. En mêlant avec brio sujets profonds et frivolité, drames et douceur, L’inventaire des rêves bouleverse autant qu’il amuse. Car si ces quatre héroïnes inoubliables aiment rêver d’amour, papoter pendant des heures, partager plats savoureux et plaisanteries, elles sont aussi et avant tout des femmes noires qui, chacune à sa manière, doivent questionner l’impact qu’a leur couleur de peau sur leur parcours, et sur le regard des autres.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Née en 1977, Chimamanda Ngozi Adichie est nigériane. Ses romans ont été couronnés de plusieurs prix littéraires. Elle est également connue comme essayiste et militante féministe.

 

 

Avis :

Douze ans après son dernier roman, Chimamanda Ngozi Adichie revient à la fiction avec une œuvre puissante et attendue, portée par sa voix désormais incontournable dans les débats féministes et politiques mondiaux. Dans ce nouveau récit, elle tisse les trajectoires de quatre femmes africaines, toutes parties aux États-Unis en quête d’émancipation, de justice, de maternité ou simplement d’une vie meilleure. Leurs parcours, bien que distincts, se rejoignent dans une fresque polyphonique où le rêve postcolonial féminin se heurte aux réalités sociales, mais n’en porte pas moins les germes d’une transformation.  

Les protagonistes – Chiamaka, Zikora, Omelogor et Kadiatou – incarnent différentes facettes de la condition féminine contemporaine. Chiamaka, qui a choisi de renoncer aux conventions familiales pour se consacrer à l’écriture, se retrouve confrontée à une solitude profonde. Zikora, en quête de maternité, voit ses repères s’effondrer lorsque son compagnon l’abandonne. Omelogor, ex-cadre dans la finance nigériane, quitte un monde corrompu pour se consacrer à la défense des droits des femmes. Enfin, Kadiatou, ancienne employée domestique guinéenne, tente de reconstruire sa vie aux États-Unis, mais son rêve américain se brise dans les couloirs d’un hôtel de luxe, où elle subit des violences inspirées d’un fait réel : l’affaire Nafissatou Diallo.  

À travers Kadiatou, l’auteur donne une voix aux femmes invisibles du mouvement #MeToo – celles que l’on n’entend pas et que l’on ne défend pas : migrantes, précaires, subalternes. Elle qui, marquée par la perte de ses parents, a décidé de transformer son deuil en acte littéraire, fait de ce personnage une figure universelle de résistance et de dignité, en tous les cas le centre émotionnel du roman dans sa plongée dans les injustices systémiques où racisme et sexisme s’entrelacent.

Au-delà de ses portraits de femmes fortes et vulnérables à la fois, le roman interroge les mécanismes d’effacement, les injonctions sociales et les obstacles spécifiques que rencontrent les femmes noires, qu’elles soient immigrées ou issues des élites. Il rappelle que tout féminisme authentique doit intégrer la dimension raciale, car le racisme, qu’il soit institutionnel ou insidieux, conditionne l’accès à la parole, à la justice et à la liberté de rêver sa vie.  

Dans cette œuvre chorale, on retrouve les grands thèmes chers à l’auteur : la tension entre tradition et modernité, l’identité africaine en diaspora et la sororité comme force de survie. En s’inspirant d’un fait réel et en l’inscrivant dans une démarche intime née du deuil, elle signe un roman profondément militant, à la fois lieu de réparation et espace de combat, mais aussi traversé par un vrai souffle romanesque qui en rend la lecture aussi immersive que captivante. (4/5)

 

 

Citations :

Il est facile d’être triste ; la tristesse est un fruit qui pousse sur les branches basses. Pour cueillir l’espoir et le bonheur, il faut tendre les bras plus haut, et je ne lui ai pas appris à le faire.

Dans ce monde, nous sommes tous inconnaissables. Nous ne pouvons connaître pleinement les autres quand nous nous sentons parfois étrangers à nous-mêmes.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

jeudi 16 janvier 2025

[Augier, Justine] Personne morale

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Personne morale

Auteur : Justine AUGIER

Parution : 2024 (Actes Sud)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le cimentier Lafarge, fleuron de l’industrie française, est mis en cause devant les tribunaux pour avoir, dans la Syrie en guerre, maintenu coûte que coûte l’activité de son usine de Jalabiya jusqu’en septembre 2014, versant des millions de dollars à des groupes djihadistes, dont Daech, en taxes, droits de passage et rançons, exposant ses salariés syriens à la menace terroriste après avoir mis à l’abri le personnel expatrié.

Justine Augier documente le travail acharné d’une poignée de jeunes femmes – avocates, juristes, stagiaires – qui veulent croire en la justice, consacrent leur intelligence et leur inventivité à rendre tangible la notion de responsabilité. Leur objectif marque un tournant dans la lutte contre l’impunité de ces groupes superpuissants : faire vivre et répondre de ses actes cette “personne morale” qu’est l’entreprise, au-delà de ses dirigeants, pour atteindre un système où l’obsession du profit, la fuite en avant et la mise à distance rendent possible l’impensable.

Minutieux et palpitant, Personne morale fait entendre les voix des protagonistes et leurs langues, si révélatrices, explore la dysmétrie des forces, la nature irréductible de l’engagement des unes, du cynisme des autres. Dépliant, avec une attention extrême, un engrenage de faits difficiles à croire, ce livre est une quête de vérité qui traque dans le langage et dans le droit les failles, les fissures d’où pourrait surgir la lumière.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Après avoir passé cinq années à Jérusalem, trois à New York, et trois à Beyrouth, Justine Augier a provisoirement posé ses bagages – et ses trois enfants – à Paris.
Elle est l’autrice de deux romans parus chez Stock (Son absence, 2008 et En règle avec la nuit, 2010). En 2013, Actes Sud publie son récit polyphonique Jérusalem, portrait. En avril 2015, paraît son nouveau roman, Les idées noires.
Elle revient ensuite au récit littéraire avec le très impressionnant De l'ardeur (Histoire de Razan Zaitouneh, avocate syrienne) qui lui vaut le prix Renaudot Essai 2017. Elle retrace l'histoire de Razan Zaitouneh, dissidente syrienne enlevée en 2013, en même temps que Samira Khalil, l'épouse de Yassin al-Haj Saleh.
Avec Par une espèce de miracle (2021), elle accompagne dans l'exil celui qui devient sous nos yeux un ami et prolonge le geste qui fait de l'écriture le lieu de son engagement.
Elle est également l'autrice du roman pour adolescents Nous sommes tout un monde (Actes Sud junior, 2021) et a récemment traduit Avoir et se faire avoir de l'Américaine Eula Biss pour les éditions Rivages.
Croire. Sur les pouvoirs de la littérature paraît en janvier 2023. Le dernier récit de Justine Augier Personne morale paraît en 2024.

 

Avis :

Après De l’ardeur, récit consacré à l’avocate syrienne Razan Zaitouneh, figure de la révolution populaire du printemps 2011 portée disparue depuis 2013, Justine Augier s’intéresse, toujours dans le registre pot de terre contre pot de fer, à la persévérance d’une poignée de juristes françaises et allemandes soutenant une plainte contre le cimentier Lafarge pour “financement d’organisation terroriste”, “mise en danger délibérée d’autrui” et “complicité de crime contre l’humanité”.

Entre 2013 et 2014, alors que la guerre faisait rage en Syrie, la multinationale aurait financé le terrorisme et Daech pour maintenir en activité son usine de Jalabiy, à moins de cent kilomètres de Raqqa, évacuant ses expatriés mais fermant les yeux sur les dangers courus par ses salariés syriens. Interpelées par les témoignages de quelques-uns de ces hommes, une juriste et deux stagiaires de l’ONG Sherpa engagée dans la défense des droits humains et de l’environnement commençaient il y a huit ans à rassembler les faits et les preuves pour convaincre les juges d’instruction d’ouvrir une enquête.

Mis en examen depuis 2018, le groupe cimentier qui, également poursuivi aux Etats-Unis pour atteinte à la sécurité nationale, a préféré éviter le procès en plaidant coupable d’avoir financé l’État islamique et en s’acquittant d’une lourde amende, est encore en attente de jugement en France, ses avocats s’ingéniant à jouer la montre à coups de recours procéduriers. Toujours est-il qu’après la BNP au Rwanda et Lundin Energy au Soudan, toutes deux poursuivies pour crimes internationaux, c’est la première fois avec Lafarge qu’une personne morale doit rendre compte en France pour sa complicité dans des crimes contre l’humanité. Une avancée que le récit s’émerveille de devoir à la détermination d’une poignée de femmes employées par de petites associations et tenant miraculeusement tête aux armadas d’avocats des cabinets les plus puissants.

Car, et c’est sans doute ce qui rend ce livre tout à fait prenant, la trame narrative choisie par Justine Augier s’attache avant tout, au-delà de l’affaire Lafarge décrite avec sérieux et objectivité, à la dynamique impulsée par une minorité d’acteurs se relayant patiemment, sans jamais baisser les bras, pour faire contre-pouvoir et obtenir que des lignes réputées immuables finissent par bouger. D’un côté, des hommes de pouvoir obsédés par le profit. De l’autre, quelques femmes portées par leur foi dans le droit et s’appliquant avec inventivité à se glisser dans le moindre interstice favorable à la justice. C’est une longue course de relais, un véritable sacerdoce usant et souvent désespérant, mais aussi la démonstration que le progrès est permis dans la défense des droits humains face au cynisme de l’argent et du profit à tout crin.

Enquête documentée sur une affaire symbolique des (ir)responsabilités des entreprises présentes en zones de guerre, ce livre passionnant et accessible est surtout une réflexion pleine d’espoir sur l’engagement et sur l’idéalisme, et un vibrant hommage à celles et ceux qui, fourmis de l’ombre, se relaient pour la seule satisfaction de voir doucement progresser la cause de la justice et des droits de l’homme. (4/5)

 

Citations :

Quand elles en parlent et qu’on risque de les entendre, elles disent juste : L., et cette initiale a le pouvoir de faire surgir l’histoire : pour que leur cimenterie syrienne de Jalabiya continue de tourner malgré la guerre, les responsables de la multinationale et de sa filiale auraient financé des groupes armés, dont Daech, sans pouvoir ignorer les crimes commis par ces groupes ni leur gravité. Ils auraient aussi mis en danger la vie de leurs salariés syriens, qui devaient chaque jour passer des heures sur les routes pour se rendre à l’usine et en revenir, franchissant des checkpoints à l’aller puis au retour, se faisant attaquer et kidnapper parfois, alors que les dirigeants avaient jugé la zone trop dangereuse pour que leurs salariés expatriés continuent d’y travailler.
 

Elles ne viendront pas à bout de toute l’affaire, le savent et l’admettent, elles ne sont ni juges ni enquêtrices, connaissent leur rôle et ses limites : faire suffisamment bien pour convaincre les juges d’instruction d’ouvrir une enquête, pour caractériser chaque infraction identifiée en lui donnant corps, en réunissant assez de faits et de preuves.
 

Ces infractions se sont imposées à elles, nombreuses : financement d’entreprise terroriste, mise en danger délibérée de la vie d’autrui, exploitation abusive du travail d’autrui, conditions de travail indignes, travail forcé et réduction en servitude, négligence et complicité de crimes contre l’humanité. Jamais ce dernier chef d’accusation n’a été retenu contre une entreprise et le président de l’association leur dit que ce n’est pas raisonnable, que ça ne marchera jamais. Mais elles ont décidé d’essayer, coup de poker, parce qu’elles ont tout de suite éprouvé la justesse de ce chef pour lequel – et c’est peut-être aussi la raison qui les a poussées à le conserver – elles avancent sans jurisprudence, d’une façon flippante mais galvanisante, parce qu’elles ne répliquent rien mais ouvrent une voie et inventent.
 

Leurs motivations ne se recoupent pas complètement et ces femmes sont plus ou moins engagées, plus ou moins militantes, mais toutes sont convaincues que les multinationales doivent enfin devenir des justiciables comme les autres. 
 

En début d’après-midi, ils comparaissent les uns après les autres devant les juges d’instruction qui les interrogent à leur tour, de façon directe, en ramassant et en compressant les faits, comme pour aider les hommes à comprendre : Qu’est-ce qui justifiait que des organisations terroristes et notamment Daech – dont les actes criminels ont gravement et irrémédiablement porté atteinte à la France – soient ainsi financées à hauteur de la somme de 12 946 562 euros par Lafarge entre 2011 et 2015 ?
 
 
Pour les trois juristes, il ne suffit pas de viser des dirigeants qui pourront être licenciés sans que rien ne change vraiment dans la façon dont l’entreprise favorise le profit économique au détriment du respect des droits humains. Les responsables de Lafarge ont agi comme ils l’ont fait parce qu’ils fonctionnaient dans un système qui rendait possible la commission des crimes, et ces crimes ont d’abord profité au système, au groupe et à ses actionnaires, à la personne morale, notion trouble, nécessaire pour les uns et suspecte pour les autres, que la France a choisi de faire entrer dans son Code pénal au début des années 1990 : Les personnes morales sont responsables pénalement des infractions commises pour leur compte, par leurs organes ou leurs représentants, se dotant ainsi d’un outil pour mieux appréhender et incarner la puissance des grands acteurs économiques. Mais le droit international pénal ne retient pas ce concept qui divise, oppose ceux qui sont persuadés qu’il correspond à une réalité à ceux qui évoquent une construction, une “fiction juridique”, qui répètent qu’on ne peut pas dîner avec une personne morale, se demandent comment on peut prouver l’intention d’une telle personne et comment la faire asseoir sur le banc des accusés, qui ne cherchent pas à se la figurer, à l’imaginer, ignorant peut-être que parfois, la fiction reste un instrument puissant pour approcher les réalités les plus troubles.


Dans leur arrêt, les juges ont évoqué les crimes contre l’humanité commis par Daech, ont choisi d’en mentionner certains : l’exécution d’un garçon de quinze ans accusé de blasphème, l’exécution de quatre cents jeunes hommes à Tabqa, à quatre-vingts kilomètres au sud de l’usine, le 2 septembre 2014, la décapitation des jeunes de la tribu des Chaitat le 30 août 2014, pour leur refus de prêter allégeance.
Et puis ils ont écrit ces mots, qui inscrivent dans le droit une certaine conception de la responsabilité : C’est la multiplication d’actes de complicité qui permet de tels crimes.


Au moment où les grands actionnaires se retrouvent à Saint-Moritz, une proposition de loi est votée, une loi dont l’affaire Lafarge a sans doute précipité l’adoption et pour laquelle les juristes de Sherpa se battaient depuis des années, avec d’autres ONG sans compétences juridiques mais aux réseaux importants, avec certains députés et professeurs de droit, une loi qui vise à rendre les maisons mères responsables des actions de leurs filiales et sous-traitants.


Le procès devrait se tenir devant le tribunal correctionnel, convoquer les personnes mises en examen et la personne morale, sauf si Lafarge réussit à y échapper en se fondant sur le “non bis in idem”, mots qu’Anna prononce toujours vite et en marquant si bien la liaison qu’il m’a fallu un moment pour les détacher les uns des autres, et comprendre qu’ils évoquaient ce principe selon lequel on ne peut être jugé deux fois pour un même crime. L’entreprise a été reconnue coupable de financement du terrorisme aux États-Unis, mais Cannelle et Anna ont déjà identifié des pistes pour contrer cette attaque à venir, pour préparer le combat qui s’annonce, s’assurer que la personne morale sera bien représentée sur le banc des prévenus, peut-être en 2025 ou 2026, qu’elle écopera d’une amende à la juste hauteur des crimes commis mais peut-être aussi d’une ou plusieurs des autres peines prévues par le Code pénal français – dissolution, suspension, exclusion des marchés publics, surveillance –, ces peines qu’il a fallu inventer pour punir une entité qu’on ne peut envoyer en prison. 


Nous sommes de simples employés, incapables d’obtenir réparation où que ce soit. Et comme nous ne sommes pas des voyous, nous refusons de faire justice nous-mêmes. Pourtant nous avons joué le jeu, nous avons travaillé avec les juristes et les avocates, répondu aux questions des juges et des médias, avant d’attendre bien sagement pendant six ans, tandis que certains d’entre nous luttaient pour retrouver du travail ou tombaient malades. Et à la fin, personne ne nous dit : “Vous avez menti” ou “Vous avez eu tort”. Non, nous ne pourrons pas obtenir réparation à cause d’une simple question technique.
Où est donc votre fameuse justice ? On entend partout que pour être libres et voir ses droits respectés, il faut aller en Europe ; mais quelle différence finalement avec notre pays, dans lequel on peut être tués sans que personne ne s’en préoccupe ?


 

jeudi 28 septembre 2023

[Lambert, Kevin] Que notre joie demeure

 


 


J'ai aimé

 

Titre : Que notre joie demeure

Auteur : Kevin LAMBERT

Parution : 2023 (Seuil)

Pages : 368

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Architecte millionnaire partie de rien, Céline Wachowski a sa série sur Netflix et des contrats dans le monde entier. Égérie de la modernité, elle est convaincue d’apporter de la beauté au monde. Mais voilà, son projet le plus ambitieux est stoppé net par une polémique : accusée de favoriser la gentrification, elle voit condamnées sa stratégie et ses méthodes de travail. En quelques jours, elle est renvoyée de sa propre entreprise, et amorce une traversée du désert qui l’amène à une méditation sur la culpabilité.
Quand l’élite perd pied, quel récit conçoit-elle pour justifier ses privilèges et asseoir sa place dans un monde dont elle a elle-même établi les règles ?
« Il faut rester attentifs aux rayons noirs qui parviennent du fond des âges et continuent d’obscurcir notre monde trop blanc, trop clair, Céline sait défendre la nécessité de l’opacité, c’est un réflexe naturel, presque vital chez elle. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Kevin Lambert a 30 ans, et a grandi à Chicoutimi, au Canada. Titulaire d’un doctorat en création littéraire, très impliqué dans la scène artistique québécoise, il a été libraire et participe aux revues Liberté et Spirale, ainsi qu’à plusieurs émissions de Radio-Canada.
Que notre joie demeure confirme et amplifie la portée de Querelle, qui l’avait révélé au public en 2019 (lauréat du prix Sade, sélections Wepler et Médicis).

 

Avis :  

« Nous devons protéger les intérêts des minorités, et les riches sont toujours moins nombreux que les pauvres ». Après deux romans pointant les inégalités du point de vue vengeur des perdants, le Québécois Kevin Lambert annonce la couleur dès cette épigraphe empruntée à John A. Macdonald : cette fois, nous voilà invités chez les nantis, ceux qui voudraient surtout que rien ne change, pour que leur joie demeure.

Céline Wachowski, célèbre et richissime architecte montréalaise désormais sexagénaire, se retrouve au coeur d’une polémique suffisamment violente pour la faire chuter. Elle, si sûre de sublimer la vie des gens par la grandeur de ses réalisations, est accusée de gentrification au cours de ce qui tourne peu à peu à un lynchage médiatique en règle. Mais cette violente remise en cause suffira-t-elle, sinon à la ruiner, au moins à ébranler ses certitudes ? Rien n’est moins sûr...

Comme une pièce en trois actes, le récit s’étage entre l’avant, le pendant et l’après de la crise. L’on découvre d’abord, à l’occasion d’une très mondaine fête d’anniversaire, un tableau tout en subtilité, jamais satirique ni caricatural, d’un sélect entre-soi d’artistes, de personnages politiques et de dirigeants de grandes entreprises, tous très en vue et influents, moulés dans les mêmes attitudes par les mêmes références, mais s’ennuyant ferme quand il ne s’agit plus directement de leurs ambitions personnelles et de leurs intérêts financiers. Une fois la mesure prise de cette caste de privilégiés si narcissiquement convaincue de ses mérites et de sa supériorité, il est maintenant temps de s’intéresser de plus près à l’une des invitées, cette « starchitecte » peut-être d’autant plus sanglée dans la suprématie de son autorité et de son prestige que d’extraction populaire – comme son bras droit gay et d’origine haïtienne – et en proie aux affres de la création artistique. Le temps de s’appesantir sur l’avantageuse image qu’elle se fait d’elle-même et sur la genèse de l’ultime projet qui doit couronner sa carrière en lui assurant enfin la seule consécration qui lui manque encore – fâcheuse vexation, sa propre ville lui boude encore la reconnaissance que le reste du monde lui accorde –, et là voilà, d’abord violemment confrontée à la contestation des Montréalais expropriés pour sa gloire, puis égratignée par des révélations médiatiques peu flatteuses pour son ego, enfin bien vite lâchée par ses pairs. Extirpée de sa bulle ouatée de privilégiée, son sentiment de toute-puissance écorné, tirera-t-elle les leçons de cette confrontation à la réalité existant au-delà de sa mégalomanie ? C’est une autre célébration d’anniversaire qui marque la dernière partie du roman. L’on s’apercevra que, loin de lui avoir ouvert les yeux, l’épreuve n’aura que trempé plus encore sa détermination à se refaire, quitte à mordre à son tour sans vergogne pour défendre son apanage.

Si terriblement ennuyeux soit-il, de molles longueurs en harassantes phrases serpentines se réclamant sans doute d’une influence proustienne – les références au grand œuvre de l’écrivain lui rendent un hommage appuyé –, le roman impressionne par la subtilité de ses observations. Se gardant de prendre parti, déjouant tout jugement politique, le texte préfère s’attacher au portrait, dans toutes ses nuances et ses complexités, surtout avec ses ressorts et ses raisons, de cette coterie de puissants qui ne fera jamais que tolérer, du haut de ses étroits remparts, une transfuge de classe et un gay à la peau noire. Ne parlons donc pas des revendications égalitaires qui peuplaient les précédents romans de Kevin Lambert : l’on comprend ici qu’elles sont totalement et désespérément hors sujet et que, contrairement à Proust qui croyait au déclin de la suprématie bourgeoise et aristocratique consécutivement à la première guerre mondiale, l'inébranlable pérennité des (dés)équilibres de la société garantit pour longtemps que la joie des plus puissants demeure. (3/5)

 

Citations : 

(…) l’architecture n’était-elle pas la forme d’expression artistique la plus lourde, la plus massive, la plus coûteuse, la plus dépendante de la sphère politique, mais aussi la plus accessible et la plus démocratique à la fois? Un bâtiment, Céline voulait le croire, pouvait métamorphoser la vie des gens, l’énergie d’un quartier, inscrire un peu de beauté dans le quotidien des hommes et des femmes qui croisaient son chemin, son art demandait énormément de moyens, mais il possédait aussi ce pouvoir d’alléger la souffrance et de briser la linéarité des existences, de susciter des émotions profondes et enfouies, de donner aux individus cette impression de faire partie de quelque chose de plus grand que soi.
 

Au fond les choses n’ont pas vraiment changé depuis l’époque de Proust, la plupart des gens du milieu des affaires se font croire qu’ils sont issus de nulle part, artisans de leur réussite, sans mentionner les parents médecins, banquiers, hauts fonctionnaires, les études dans les écoles privées de grandes villes, l’aristocratie existe toujours, plusieurs politiciens français qu’elle connaît ont des particules et poursuivent une entreprise de possession qui trouve ses origines au Moyen Âge, dans quelque baronnie acquise par les armes par des ducs du même sang que celles qui ne manquent jamais de vous révéler ces nobles origines, après deux ou trois rencontres, empreints d’une fausse humilité ou d’une honte exagérée (s’ils sont de gauche) trahissant un regret pour ces temps prémodernes, Céline peut presque entendre dans leurs voix les lointains pleurs des monarques d’autrefois se plaignant, juste avant d’être guillotinés, des aménagements légaux les ayant détrônés. Aujourd’hui on ne va plus en voyage à Balbec, ces stations balnéaires ont été prises d’assaut par les classes moyennes qui ont fini par imposer leur mauvais goût sur tous les bords de mer, on se trouve plutôt des lacs privés, surpeuplés et ravagés par les constructions humaines, à quelques heures d’une grande ville, dans lesquels on peut à peine nager en paix sans se faire rentrer dedans par un yacht, les embarcations pullulent sur ces eaux souillées dans lesquelles engraissent des algues toxiques gavées d’essence et de chardonnay renversé par accident. Proust capte les énergies d’un monde que Céline a fini par connaître, ses amitiés, ses collègues et ses clientes évoluent dans cet univers parallèle, au sujet duquel Proust écrit des choses hilarantes (parce que vraies), sur la nécessité de jouer la simplicité, par exemple, jeu qui coûte très cher, surtout qu’il faut indiquer aux autres qu’on pourrait ne pas être simple (c’est-à-dire très riche). Céline réalise au milieu du livre un trait frappant du monde de Proust: personne ne travaille. La foule de millionnaires qu’elle connaît ressemble à celle de la Recherche, à la différence près qu’aujourd’hui, les gens ne font que ça, travailler, c’est le seul sujet de conversation possible et la seule raison de vivre de beaucoup de monde, les riches de nos jours ne dorment plus, ne parlent que d’argent, n’ont plus d’intérêt pour la culture, ni même pour les mondanités, trop occupés qu’ils sont à bosser douze heures par jour, on a perdu le sens de la paresse, croit Céline, le plaisir de la discussion, l’art de l’oisiveté. Il est difficile pour elle de prendre une fin de semaine de congé sans répondre à ses courriels, sans ouvrir un document dans lequel jeter quelques notes pour un projet en cours; elle a des choses à apprendre des Verdurin et des Guermantes.
 

Sodome et Gomorrhe explique à lui seul l’amour de Michel pour Proust, Céline comprend pourquoi il accorde autant d’importance à ce tome, elle a pour la première fois le sentiment de saisir pleinement l’expérience des gais, leur désespoir, leur humour cinglant et affligé, leur stérilité, la malédiction qu’ils subissent, celle de ne jamais être aimé par l’objet de leurs désirs, par les véritables hommes, le poids des secrets qui finit par faire courber les épaules, la femme cachée au fond d’eux-mêmes et qui s’exprime, parfois, par un geste, un déhanchement involontaire. Proust écrit avec sa rivière de mots blessés les pages les plus complètes sur l’infortune des siens. Céline cherche le texte sur internet et le copie-colle dans un message à Pierre-Moïse. Il faut absolument qu’il lise ce court chapitre, trente pages parmi les plus belles de toute la littérature.
 
 
(…) elle se souvient d’avoir lu sur Instagram que les riches, dans les pays pauvres où les inégalités économiques sont criantes, vivent dans des châteaux munis de défenses imposantes, des murailles, des barbelés, des chiens enragés, des mitraillettes, la capsule avançait que pour les pays occidentaux, il existe un système défensif tout aussi sophistiqué, mais invisible. L’appareil de protection est symbolique, c’est le prestige, la beauté des possessions, l’art rhétorique, tout un ensemble de récits, une conception du succès qui protège les riches des vols légitimes que pourraient commettre les crève-la-faim, tout un attirail de charme, la croyance dans le mérite, les bijoux, les diamants reflètent la valeur de leur propriétaire.


Bruegel représente selon Amalia le tissu de pulsions obscures et déroutantes qui travaillent chaque existence et constituent l’arrière-fond véritable de ce qu’on nomme «société», le monde est peuplé d’actes inintelligibles, une multitude d’existences inconnues vivent à leur propre rythme, fourmillent sans cohérence, le sens de nos vies, pense Amalia, ressemble à une course erratique vers une destination toujours changeante, nous vivons comme l’a montré Bruegel dans un théâtre aux gestes incompréhensibles, nos trajectoires rencontrent des bouleversements inimaginables, de violents surgissements dans nos vies régies par des rituels arbitraires. Les actions et les gestes ordinaires regagnent sur la toile leur caractère bizarre, plein de beauté absurde, la bêtise, la méchanceté, l’aliénation existent, oui, apparaît aussi un monde qui ne peut être réduit à une perspective unique, à une vérité ultime, les êtres sont parfois grossiers, vains, ils sont aussi drôles, souffrants, battus, ils convoitent et ils donnent, ils luttent, ils s’aiment et forment aux yeux du peintre une formidable réserve d’énergie.
 

(...) n’est-ce pas la véritable révélation cachée dans la Recherche, qu’on heurte et qu’on fait tout pour ne pas prendre la mesure du mal causé, pour rester aveugle aux petites terreurs exercées sur les autres en se justifiant par le Bien, en se mettant du côté du Bien et en se convainquant soi-même de nos nobles intentions? Le seul salut possible, écrit Proust, est l’oubli, le lichen qui efface le nom gravé sur la tombe de nos crimes; les délires de l’auteur sur le temps retrouvé voilent, pense Céline, le véritable propos du livre, l’espérance d’une rédemption, le fantasme d’un lieu où n’existerait plus la souffrance des autres. On prend tellement de précautions pour ne pas faire de mal qu’on n’imagine jamais être aussi terrible que ces gens qui nous ont blessés et qui, dans nos esprits humiliés, adoptent des traits monstrueux, nous leur composons des masques repoussants parce que sommes bien pires qu’eux. On heurte, on heurte et puis on meurt, c’est tout. Il n’y a pas de rapprochement possible entre les êtres, pense Céline, sans ces collisions et ces dommages; chaque relation est un supplice enduré et infligé dont on ne se remet jamais. Toute la jalousie du narrateur de la Recherche, son anxiété, sa paranoïa quant à l’infidélité d’Albertine ne sert qu’à motiver son entreprise de torture, ses petites passions totalitaires, à fonder dans le Bien ses pièges, ses attaques et ses geôles. On croit répondre à une agression mais on agresse, on croit protéger du feu mais on brûle, on croit sauver de la noyade mais on retient sous la surface de l’eau le visage bleuté, étouffé qui nous tire vers le fond. C’est ce que révèle Proust. Nos craintes de faire le mal, comme nos défenses vertueuses, sont des formes déviées, des théâtres intérieurs qui nous détournent du mal commis, à chaque instant, à chaque geste, ce mal qui se répand et renverse le monde. La douleur des autres, leurs souffrances sont inconcevables, elles seraient trop perturbantes pour nos esprits fragiles, on est prêt à tuer pour ne pas voir la peine qu’on leur fait. 


« La seule résolution possible des paradoxes de notre temps réside dans la dépossession des puissants.»  
On manque de nuance pour parler de la richesse, cela est palpable dans la manière dont nous accusons indifféremment les gens qui ont réussi, comme s’ils formaient une classe homogène, comme si avoir du succès était foncièrement mauvais, Céline veut recentrer l’attention sur les milliardaires, groupe méconnu dont elle fait partie, la plupart des problèmes que nous connaissons, les famines, la pauvreté, le manque d’accès à l’eau potable, les catastrophes climatiques pourraient être réglés si les très grandes fortunes sortaient un peu d’argent de leurs poches; il existe près de 3000 milliardaires dans le monde, les dix plus riches possèdent au-dessus de 100 milliards de dollars américains en fortune personnelle et en actifs; si on additionne la valeur de ces fortunes, nous atteignons environ 1500 milliards de dollars; le budget d’un pays comme la France est de 250 milliards annuellement; imaginons tout ce que nous pourrions faire avec une fraction de cet argent. Dans le documentaire qui paraît en avril, Céline présente ces idées dans l’épisode final. Elle interviewe des économistes, des philosophes et illustre leurs idées par un visuel instructif qui clarifie certains propos abstraits. Devant une salle remplie de jeunes gens triés sur le volet et qui boivent ses paroles, Céline rappelle avec assurance que des lois devraient limiter les chiffres abstraits qui engraissent les comptes en banque des hommes (ce sont surtout des hommes) les plus riches du monde, l’espoir d’une redistribution de la richesse mérite d’être défendu, on l’applaudit. Des règlements devraient être votés pour exproprier les propriétaires qui détiennent plus de cent logements, limiter la spéculation immobilière, les villes, soutient Céline, doivent investir pour fonder des modes d’habitation alternatifs, des coopératives ou des logements plus faciles à acquérir pour les premiers acheteurs. La distribution des rôles, dans notre monde, est inéquitable; Céline donne chaque année des dizaines de millions de dollars aux organismes de charité, pourtant elle n’arriverait jamais, dans une vie seule, à dépenser tout son argent – un peu moins de cinq milliards de dollars («which is not much from the point of view of many of my billionnaire friends»). Il faut pénétrer la forteresse imprenable de la grande fortune, Céline est la pointe de l’écharde qui ouvre le premier trou dans la peau avant que tout le morceau s’enfonce, elle rejoint ce vaste mouvement de transformation sociale, aménage sa place du bon côté de l’histoire et formule une idée claire: continuons de valoriser le succès, la réussite, la compétitivité saine, l’entrepreneuriat responsable, forces vitales du progrès, mais établissons collectivement nos limites. «We are in an urgent need of a global salary cap.» Un impôt confiscatoire. À combien Céline fixerait-elle ce maximum? demande Oprah. «Two or three billion is more than enough to recognize the involvment of hard working people and to offer them a gracious living», il faudrait débattre de ce montant bien sûr, laisser les différents partis s’exprimer; l’idée n’est pas d’envoyer les gens à la rue, mais de limiter les excès. Céline avoue avoir pleinement pris part aux logiques qu’elle dénonce, mais elle est touchée par une illumination divine. Parmi les somnambules elle s’éveille. Bien qu’elle soit devenue l’une de ces personnes choyées par l’existence, elle est issue d’un milieu modeste. CNN lui propose un poste de commentatrice régulière, elle signe des éditoriaux chaque fois qu’un scandale boursier éclate, Céline connaît intimement les rouages de la haute finance, elle parle en prenant son temps, son rythme casse la marche habituelle des actualités en continu, elle expose de manière pédagogique des enjeux comme l’effacement de la dette des États ou la multiplication des paliers d’imposition; en l’écoutant, on pense «dans quel monde scandaleux on vit», mais on ignore comment faire pour le changer.


Ont-ils lu Proust, les romans de Proust, il faut absolument lire Proust, Céline leur en passe une grosse pile. Elle a terminé récemment, c’est l’aventure de lecture la plus formidable de sa vie, elle aurait dû le lire beaucoup plus tôt, il y a des passages extraordinaires sur l’existence, cet auteur saisit les humains, la psychologie des êtres, on y trouve des pages grandioses sur les gais! Céline a envoyé un chapitre à Pierre-Moïse par courriel. Dans le contexte du roman, c’est peut-être intéressant, répond-il poliment. Il aimerait beaucoup la fin, pense Céline, les dernières pages sont sublimes, une grande réflexion sur l’art, après avoir lu Proust on voit la vie différemment, on trouve des ressemblances entre les gens que nous connaissons et les personnages du livre, nos proches se révèlent autrement, leurs contradictions, leurs bassesses, leurs petites lâchetés nous apparaissent comme des fééries précieuses, chérissables.


Si Proust s’est trompé quelque part, croit-elle, c’est précisément à ce sujet. Il a vu juste sur le passé mais s’est fourvoyé sur l’avenir. Toute la fin de la Recherche laisse planer l’idée d’une décrépitude, d’une déréliction des puissants, la Première Guerre mondiale aurait amorcé la lente agonie des aristocrates et des bourgeois qui se prennent pour des aristocrates, Marcel retrouve ses anciennes connaissances vieillies, maganées par la vie, ils ont perdu leur éclat d’antan, la mort se donne à lire sur les visages, on n’avait pas encore inventé les chirurgies esthétiques à l’époque, aujourd’hui le narrateur aurait retrouvé la Guermantes liftée, la peau lisse comme une vingtenaire, la Verdurin aurait des fesses brésiliennes, Charlus serait accro aux liposuccions, il arborerait fièrement des abdominaux de silicone et des implants pectoraux, le narrateur aurait probablement essayé tous les traitements d’extension du pénis sur le marché, Céline rigole, mais pense sérieusement que Proust s’est fourvoyé en imaginant le déclin d’une classe sociale plus pimpante que jamais. Les millionnaires sont plus nombreux aujourd’hui qu’ils ne l’ont jamais été, Céline a vu leur nombre augmenter de manière impressionnante, surtout à Montréal, la ville n’a pas cessé de générer des fortunes, il y avait pas mal moins de riches à ses débuts, que des Anglais au centre-ville ou sur la montagne, Céline a été aux premières loges de l’apparition de richesses neuves, surtout à partir des années 1980, des populations ont commencé à se lancer sans gêne dans l’entrepreneuriat, de nouveaux visages sont apparus, leur argent n’a pas fini de mener le monde. Céline fait partie de la population qui s’est enrichie dans ce contexte favorable. Elle accepte de faire partie du groupe à condition de lui cracher dessus, elle n’adhère à aucune idéologie, à aucune communauté. Son plaisir est de faire rager les autres. Devant Nathan et Pierre-Moïse, Céline prétend mentir pour se divertir, pour se venger de ses ennemis, elle mène une entreprise strictement personnelle, faire chier celles et ceux qui la détestent l’enchante, son vice, ce qu’elle appelle son vice, est tout ce qui lui reste, elle en profite, l’exprime, le raffine. Elle se repaît dans la haine. Des connaissances lui envoient des messages de bêtises, l’accusent de traîtrise, les puissants sont fragiles, ils se sentent persécutés dès qu’on parle d’eux. Elle leur répond par des courriels effrontés, en citant une phrase de Shakespeare: «Hell is empty and all the devils are here. »

mardi 26 septembre 2023

[Koenig, Gaspard] Humus

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Humus

Auteur : Gaspard KOENIG

Parution : 2023 (L'Observatoire)

Pages : 384

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Deux étudiants en agronomie, angoissés comme toute leur génération par la crise écologique, refusent le défaitisme et se mettent en tête de changer le monde. Kevin, fils d’ouvriers agricoles, lance une start-up de vermicompostage et endosse l’uniforme du parfait transfuge sur la scène du capitalisme vert. Arthur, enfant de la bourgeoisie, tente de régénérer le champ familial ruiné par les pesticides mais se heurte à la réalité de la vie rurale. Au fil de leur apprentissage, les deux amis mettent leurs idéaux à rude épreuve.

Du bocage normand à la Silicon Valley, des cellules anarchistes aux salons ministériels, Gaspard Kœnig raconte les paradoxes de notre temps – mobilité sociale et mépris de classe, promesse de progrès et insurrection écologique, amour impossible et désespoir héroïque… Une histoire de terre et d’hommes, dans la grande veine de la littérature réaliste.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Gaspard Kœnig est un philosophe engagé, auteur d’une douzaine d’essais et de romans, et fondateur du mouvement SIMPLE.

 

Avis :  

Philosophe et essayiste aux convictions libérales, fondateur du mouvement Simple contre la complexité administrative et bref candidat à la dernière élection présidentielle, Gaspard Koenig a abandonné la politique pour une autre façon d’influencer le monde : la création littéraire. Il revient à la fiction avec un roman d’apprentissage sur fond d’engagement écologique, une satire apocalyptique où l’avenir du monde repose sur le sauvetage… des vers de terre…

Ingénieurs agronomes fraîchement diplômés, Arthur et Kevin ont noué leur amitié autour d’une idée commune : le plus grand - mais pourtant le plus ignoré, tant la science du sol et la géodrilogie restent balbutiantes - des désastres écologiques est la disparition des lombrics, première biomasse au monde indispensable à la vie des sols et donc à la production agricole. « Sans vers de terre, plus de terre ». En quelques décennies de productivisme agro-industriel, la fragile couche d’humus constituée au cours de millions d’années d’évolution biologique s’est transformée en poussière infertile que l’on continue d’épuiser à grands coups de chimie. Alors, eux qui n’ont jamais rejoint les rangs des bifurqueurs, ces étudiants de grandes écoles dont les velléités écolo-contestataires produisent à leurs yeux plus de bruit que d’effets, se lancent chacun dans un projet censé exorciser leur éco-anxiété.

Pendant qu’Arthur, le Parisien issu d’un milieu aisé, se met en tête de faire revivre, par l’inoculation de vers de terre, la terre tuée en Normandie par son grand-père agriculteur, Kevin le fils de paysan pauvre crée une petite entreprise de vermicompostage. Dès lors, les rebondissements se bousculent dans un crescendo confrontant leurs idéaux et leurs principes à la réalité. Entre tempêtes amoureuses et financières, les erreurs et les échecs répétés de l’un, l’engrenage du succès en mode start-up pour l’autre, déboucheront sur une troisième voie beaucoup plus violente et désespérée, dans une explosion finale bouclant le tour des comportements, finalement tous voués au fiasco, adoptés par les uns ou les autres face à l’urgence écologique.

Si, soutenu par une documentation qui rend le propos fascinant, le récit fait la part belle à ses petits personnages rampants et méconnus, les « intestins du sol », que l’on ne verra plus désormais du même œil, l’autre grande force du roman est le regard moqueur, qu’avec autant de cruelle lucidité que de vraie tendresse, il porte, sans jamais les juger, sur les différents acteurs de la société. Il faut dire que, créateur d’un think tank et un temps membre d’un cabinet ministériel, l’auteur a fréquenté l’élite et les dîners parisiens comme il a sillonné la France et l’Europe au plus près de ses habitants lors de plusieurs mois d’un périple à cheval. De ce matériau, il tire une satire percutante, n’épargnant ni zadiste, investisseur ou ministre, ni écologie libertaire, éco-frugalité ou greenwashing. Et, tandis que ses observations soulignent sans prendre parti le grand désordre de tous ces tâtonnements qui s’étagent des plus idéalistes aux plus opportunistes et hypocrites, des plus cosmétiques aux plus radicaux et violents, il recentre le débat sur une vision prophétique et, selon sa démonstration, encore très inédite : l’avenir passera par les sciences de la terre ou ne sera pas, n’en déplaise aux uns et aux autres et à leurs différentes manières de réagir face à l’urgence environnementale.

Malgré un final, à y réfléchir pas si invraisemblable, mais quand même très (trop?) spectaculaire, un livre intéressant et original, dont on retiendra les vérités satiriques d’une humanité écartelée, dans sa course folle, entre son confort immédiat et ses craintes d’un avenir menaçant, autant que son exploit inattendu de passionner son lecteur pour les vers de terre. (3,5/5)

 

Citations : 

À une époque où le moindre geek prétend réinventer le monde, Arthur trouvait réconfortant de découvrir en Marcel Combe un vrai savant : un esprit curieux qui sait ce qu’il ne sait pas. 
 

La nature en sursis les invitait à philosopher. Ils ne refaisaient pas le monde, comme les générations précédentes. Ils le regardaient se défaire et tentaient de se trouver un rôle dans l’effondrement à venir.
 

Arthur dissertait ainsi (...) avec ce faux désespoir de la vingtaine, quand on peut s’amuser à ne croire à rien parce qu’on croit encore en soi-même.
 

De dix ans plus âgée que Philippine, Zo-iii avait travaillé chez Google comme avocate spécialisée dans le droit du travail (autrement dit, experte en licenciements express) avant de créer une agence de chasseurs de têtes. Elle passait donc son temps dans les conférences et les cocktails à scruter qui pourrait débaucher qui. D’un physique avenant sans être remarquable, elle était en passe de devenir la mère maquerelle de la Valley. Déjà divorcée, elle ne voulait plus entendre parler d’amour et envisageait de recourir dans quelques années à une mère porteuse pour élever un enfant, ou plutôt le faire élever par des baby-sitters philippines, l’équivalent des dog walkers mexicains pour l’espèce humaine.
 

Zo-iii avait arrangé une série d’entretiens à Menlo Park, selon elle « l’endroit sur la planète où il y a le plus de fric ». Pour leur premier rendez-vous de la journée, Kevin et Philippine se rendirent à l’hôtel Rosewood Sand Hill, au milieu de la réserve naturelle de Jasper Ridge. Ce n’était pas ainsi que Kevin imaginait l’épicentre mondial du capital-risque. Depuis la terrasse, on voyait les cyprès qui descendaient jusqu’à la piscine, puis plus loin les forêts de séquoias qui moutonnaient à perte de vue. Il n’y avait ni immeuble de quinze étages, ni banquier en costume, ni écran diffusant les cours de Bourse. C’était plutôt une paisible et luxueuse retraite dans une nature épargnée par l’homme. Certains séquoias séculaires au tronc rougeoyant avaient dû grandir au temps des tribus amérindiennes. Comme si, au cœur du capitalisme le plus déchaîné, il fallait ce calme soudain. L’œil du cyclone, sans un brin de vent.
 
 
— C’est un bois communal, il n’a rien à dire. Arrivés là-bas, on pourra s’éparpiller, rien ne sert de rester groupés. Il faut si possible repérer les turricules, des mottes de terre pas plus grosses que le pouce, pures déjections lombriciennes…  
— Je vois bien. C’est gras comme de la boue. Ça colle aux doigts.
— Ensuite, pour faire sortir les vers… — C’est facile. On met du détergent.
— Pour faire simple, je vous propose la méthode vibratoire. On prend une fourche…
— Le détergent, c’est ce qui marche le mieux.
— C’est vrai, mais ça prend plus de temps, et qui va trimbaler les barriques d’eau savonnée ? Donc on prend une fourche, on la plante et on balance le manche des deux côtés pour envoyer des ondes dans la terre. Les vers détestent ça. Ils vont se précipiter à la surface.  
— Marrant. Comme les pommiers à l’automne. On secoue et on attend que ça tombe. Sauf que là, ça tombe d’en bas.
— Si tu veux. Ensuite, on les attrape délicatement entre deux doigts, de préférence par l’extrémité la plus claire.
— Par le cul, en fait ?
— Voilà. Le ver de terre rentre souvent dans le sol par l’arrière. Mais attention, quand vous le prenez, il faut faire attention de ne pas le casser en deux.
— Je croyais que les anneaux repoussaient.
— Difficilement. Ensuite, vous les mettez dans le seau où ils trouveront tout seuls leur chemin. Si chacun pouvait en rapporter entre deux et trois cents, ce serait idéal.
— On va en avoir pour la nuit !
— Justement. D’ici une petite heure, vous allez devoir allumer vos lampes frontales. J’ai mis des ampoules à faible luminosité pour ne pas effrayer nos petits amis.
— On ne pourrait pas remettre ça à demain, en plein jour ?
— Les vers sortent plus volontiers au crépuscule et à la nuit tombée.
— Ça va te coûter le poids des lombrics en bière, Arthur !


En les contemplant de très près, Arthur put distinguer leur bouche. Elle n’avait ni langue ni croc. C’était un simple vide annelé, comme le trou formé par une pelote de fils. Et ce vide était surmonté d’une grosse babine pelleteuse qui venait y fourrer indistinctement ce qu’elle trouvait devant elle, feuille, herbe, charogne, résidus divers. Le ver avalait tout sans rien mâcher, et laissait ensuite son intestin broyer les éléments organiques à l’aide des petits cailloux qui s’y trouvaient mêlés. C’était une membrane ambulante, ingérant et excrétant. Les vers formaient les intestins du sol.


« À quoi pense un ver de terre ? », se demandait Arthur en jetant son butin grouillant dans le seau. Il se trouve plongé dans un monde aveugle, sans odeur, ni forme, ni goût, ni son. Le seul sens qu’il possède, le toucher, doit être formidablement développé. Anneau par anneau, le ver perçoit le moindre changement de température ou d’humidité. Toujours poussant, engagé tête la première dans les concrétions du sol, il balise son territoire selon des zones plus ou moins compactes, plus ou moins friables. Un mètre cube de terre représente un univers dont il connaît les cavités et les recoins. Il sait où il peut se faufiler et quand il doit rebrousser chemin. Il y retrouve même les petites chambres qu’il a aménagées, où il fait macérer ses propres excréments comme des fromages et où il se réunit parfois avec quelques amis choisis, peau contre peau, pour passer les saisons inclémentes. De même que les grands espaces avec leurs géométries figées nous ont appris à raisonner de manière causale, le ver pense selon les catégories de la masse et de la résistance. 


Cette ambiance lui rappelait une scène de livre. Une battue au loup, l’hiver, quelque part dans un village perdu des Alpes. Des centaines de villageois en armes avançant dans la neige et agitant leurs crécelles. La traque qui progresse, lentement et inexorablement. L’ambiance légère de bonne camaraderie. La bête qui se révèle par son absence, qui s’exprime par son silence, qui s’impose par ses ruses. La peur qui surgit, absurde et tyrannique. Les flambeaux qu’on apporte à la tombée de la nuit. Le découragement qui point. Les traces qui se précisent. Le cercle des hommes qui se referme du côté de la muraille. La bête acculée, tranquille, attendant son destin. La paix, soudain. Le commandant de louveterie qui s’avance et tire deux coups de pistolet en même temps. Le sang sur la neige. La mort. Et cet affreux sentiment que l’essentiel, dans toute cette mise en scène, était de se divertir.
Ce soir avec les vers de terre, pensa Arthur, c’était pareil, et c’était tout l’inverse. Il ne s’agissait pas de la mort mais de la vie. Cette obsession du meurtre, cette esthétique du néant, c’était le luxe des époques paisibles. À présent, le néant menaçait pour de bon, celui d’un monde stérile, desséché, vitrifié. On n’avait plus le temps, on n’avait plus le droit de s’ennuyer. La question n’était pas de se divertir mais d’agir. Il fallait vivre, vivre et faire vivre.


En démocratie, pensa Arthur, le pouvoir accorde à ses opposants le plus vicieux des privilèges : l’illusion de la révolte. Une révolte tolérée, confortable et donc bénigne. Au moins, en Russie ou en Chine, on joue sa liberté sur un tweet. Ici, on se contente de l’épuiser.


Arthur marcha une bonne dizaine de minutes sans trouver personne. La nuit ne lui faisait pas peur. Le temps médiéval des loups et des ogres était révolu, remplacé par la conscience plus ancienne encore de trouver dans cet espace touffu un refuge contre les prédateurs. Réunis par la nuit, les arbres coalesçaient en masses compactes d’où émergeait un moucharabieh de branchages, une architecture complexe qui transformait la forêt en palais oriental. Arthur s’y sentait protégé.


Ce vers idiot d’Éluard : “La Terre est bleue comme une orange.” Finalement, notre siècle lui donne raison. L’homme a pelé la Terre comme on pèle une orange. Il en a ôté le zeste. Ne reste plus qu’un caillou aux reflets d’argent.


Ils diront : et si on remettait des vers de terre là-dedans ? Bon courage, les amis. Les lombrics n’aiment pas qu’on les bouscule, voyez-vous. Le temps de les convaincre, ce sera la famine. L’apocalypse alimentaire. Le changement climatique, les raz-de-marée, les sécheresses et les inondations, c’est un amuse-bouche, ça ne touche pas à l’essentiel. Ce qui fait notre humanité, ce n’est pas la température. C’est le sol. Imaginez un été où les céréales refusent de pousser. Où les graines restent toutes ratatinées dans le bunker qu’on appelle encore un champ. Juste un été. Les vaches, moutons, poulets, toute notre viande sur pied sera la première sacrifiée. Menu végétarien pour tout le monde. Grognement du peuple. On videra les silos pour faire du pain. Quand les réserves seront épuisées, émeutes. Resteront encore quelques légumes sous serre : on s’entretuera pour un poireau. Imaginez l’hiver suivant, quand les nappes phréatiques cesseront de se remplir, l’eau de pluie ne s’écoulant plus à travers une terre devenue minérale. On ouvre le robinet : plus rien. On va voir le voisin : rien non plus, c’est bizarre. On attend une journée. Pas deux. Les villes se dépeupleront en quelques heures dans un chaos indescriptible. Il n’y aura plus personne pour entretenir les réseaux de téléphone, ’Internet et d’électricité. La planète plongera dans le noir. Les maîtres du monde, ceux qui possèdent un potager et un puits, repousseront les hordes chapardeuses de cadres, d’ingénieurs et d’ouvriers chassés des villes.
Les Romains le savaient bien : Homo vient d’humus. Homo vit d’humus. Puis Homo a détruit humus. Et sans humus, pas d’Homo. Simple.


Maintenant qu’il avait sous la main la clé des champs, comme disait Montaigne, chaque jour devenait une prime offerte par le temps. Rien de tel que de se préparer à la mort pour ne plus la désirer.


— Notre technique marche. Ta technique, celle que tu as mise au point. On connaît désormais le rythme de traitement et les rendements en compost. Quand l’usine du Limousin sera ouverte, il n’y aura plus aucun problème. D’ici là, il faut s’arranger. Encore quelques mois, au pire, un an. Avec le cash qu’on a en réserve, on pourra lancer la production très vite dès que tous les permis seront délivrés.
— Je ne vois pas de quelle production tu parles. On a menti. Il faut tout arrêter.
— Ne fais pas la tête, partner ! C’est de bonne guerre. Comme on dit dans la Valley : « Fake it until you make it. » On n’a fait de mal à personne.
— L’incinération, c’est le pire des…
— D’accord ! Ça représentera quoi, au final, ce qu’on a brûlé ? Une goutte d’eau dans l’océan du carbone. Alors que notre projet, il va changer le monde pour de bon.
Kevin fit la moue.
— Le monde du déchet, en tout cas. Veritas va justement mettre fin à tous ces fours à merde répugnants. On ne peut pas se faire hara-kiri, si près de la réussite ! Je dirais même qu’on n’en a pas le droit. Moralement.
Kevin se sentit fléchir. Il aurait voulu s’appesantir sur cette idée. « Moralement. » Au Petit Lutetia, Arthur lui avait parlé de deux types de morale, l’une intentionnelle, l’autre conséquentialiste.
 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
 

lundi 27 février 2023

[Tarbell, Ida] L'Histoire de la Standard Oil Company

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'Histoire de la Standard Oil
            Company 
            (The History of the Standard Oil
            Company)

Auteur : Ida TARBELL

Traduction : Lars KEMPER

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 1904,
                  en français en
2022 (Séguier)

Pages : 512

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :      

« M. Rockefeller traitait ses détracteurs avec une habileté qui frisait le génie. Il les ignorait. »

À l’aube du XXe siècle, une ressource d’un genre nouveau, tapie dans les entrailles de la terre, déchaîne tous les appétits : c’est l’or noir. Aux États-Unis, cœur battant de la révolution industrielle, des milliers de barils du précieux liquide sont écoulés chaque jour – et la demande ne fait que croître. Mais à force de manœuvres, une entreprise, la Standard Oil Company, est parvenue à faire main basse sur la quasi-totalité de son commerce, et abuse de ce monopole pour imposer à tous la loi de ses seuls profits. Rien ne semble pouvoir arrêter son expansion ni l’influence de son fondateur, John D. Rockefeller…

Une femme va cependant se dresser contre cet ogre économique : Ida Tarbell, considérée comme l’une des pionnières du journalisme d’investigation moderne. Entre 1902 et 1904, elle publie dans une revue indépendante, le McClure’s Magazine, une série d’articles révélant les pratiques déloyales, sinon illicites, employées par la Standard Oil pour neutraliser ses rivales. Son enquête choc provoquera une déflagration dans l’opinion publique qui conduira la justice américaine, en 1911, à reconnaître l’entreprise coupable de violation du droit de la concurrence et à ordonner son démantèlement. C’en sera fini du plus grand trust de l’histoire des États-Unis.

Ici traduit en français pour la première fois, le livre de Tarbell est un monument de la littérature américaine qui brasse tous les éléments de sa mythologie – une plongée dans l’enfance terrible du capitalisme, lorsque tout était encore permis.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Figure historique du journalisme américain, Ida Tarbell (1857-1944) est aussi l’auteure de biographies de référence consacrées à de grandes personnalités politiques, notamment Napoléon et Abraham Lincoln.

 

 

Avis :

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, l’on ne connaît le pétrole que par les affleurements qu’il forme lorsqu’il abonde en sous-sol. Il n’a alors guère d’utilité, si ce n’est pharmaceutique, puisqu’on lui prête des vertus de panacée. Mais voilà qu’il pourrait servir de lubrifiant pour l’industrie et de combustible pour l’éclairage. Lorsque - les lecteurs de l’album de Lucky Luke A l’ombre des derricks s’en souviennent -  le colonel Drake fore le premier puits artésien, faisant jaillir le liquide noir en geyser dans l’ouest de la Pennsylvanie, c’est la ruée vers l’or noir et le début chaotique du développement d’une nouvelle industrie très vite éminemment stratégique. En quelques années, une société s’impose, tuant méthodiquement la concurrence pour s’ériger en position dominante et imposer sa loi sur le secteur. Rien se semble plus devoir limiter l’essor de la Standard Oil Company et le pouvoir de son fondateur, John D. Rockefeller, premier milliardaire recensé au monde, dans les esprits mi-dieu, mi diable, tant il fascine en même temps qu’il suscite crainte et détestation.

C’est sans compter une femme, Ida Tarbell, fille d’un producteur et raffineur de pétrole indépendant, ruiné par les tactiques déloyales de la Standard Oil. En 1899, ses articles sur les grandes figures féminines de la Révolution française, puis ses biographies de Napoléon et d’Abraham Lincoln, publiées en épisodes dans le McClure’s Magazine, en ont fait un grand nom du journalisme américain. Lorsqu’elle est promue rédactrice en chef de la revue, elle décide de se consacrer à un projet qui lui tient depuis longtemps à coeur : raconter toute la vérité sur l’histoire et les méthodes de la Standard Oil Company.

Pendant quatre ans, malgré les pressions et les menaces, elle mène minutieusement ses investigations, consultant des milliers de documents et rassemblant des centaines de témoignages, comme celui, plein de haine, du propre frère du milliardaire, ou cet autre, essentiel, d’un membre du comité de direction du groupe, soucieux d’alléger ses responsabilités à l’heure où la Standard Oil approche d’une tourmente judiciaire. Publiés en série de 1902 à 1904, ses vingt-quatre articles soigneusement étayés, qui dénoncent le chantage, les intimidations et la corruption accompagnant les restrictions au commerce et les discriminations tarifaires pratiquées par le trust, font grand bruit. Ils relancent la machine judiciaire qui, malgré l’action des quelques derniers producteurs indépendants de pétrole et le vote en 1890 du Sherman Antitrust Act resté en réalité lettre morte, n’a jamais,  jusqu’ici, réussi à inquiéter l’imperturbable maître du pétrole américain : à cette époque, le trust contrôle plus de 90 % du pétrole raffiné aux Etats-Unis et en fixe seul les prix. Cette fois, la bagarre judiciaire aura raison du géant : la Cour suprême en ordonnera la dissolution en 1911.

S’en tenant strictement aux faits avec une extrême précision, l’auteur ne prend position qu’en toute fin de son livre, s’insurgeant contre l'absence d'éthique du capitalisme sauvage né avec l’industrialisation fulgurante du XIXe siècle, le tout entretenu à grands coups de corruption du monde politique, à la faveur d’une opinion publique majoritairement convaincue que pour gagner des dollars, il vaut bien de casser quelques œufs. Pour la première fois traduit en français, dans une version allégée de quand même plus de cinq cents pages, ce document n’est pas seulement d’une rigueur exemplaire et d’une incomparable richesse historique : captivant de bout en bout, il se lit comme une épopée fascinante, dominée par la figure mystérieuse, aussi austère et taciturne, que déterminée et calculatrice, d’un homme d’une incroyable intelligence prédatrice. (4/5)

 

 

Citations : 

Parmi les premières expériences qui m’ont été utiles et dont je me souviens avec plaisir, il y a celle-ci : quand je devais avoir treize ou quatorze ans, j’ai travaillé quelques jours pour un voisin en l’aidant à déterrer des pommes de terre – un agriculteur très entreprenant et économe, qui pouvait déterrer un grand nombre de pommes de terre. Cela m’occupait du matin au soir, c’étaient des journées de travail de dix heures. En économisant les petites sommes de mon salaire, j’ai vite compris que 50 dollars prêtés à 7 % par an – le taux légal dans l’État de New York à l’époque – pouvaient me rapporter autant d’intérêts que la récolte de pommes de terre pendant cent jours. Peu à peu se développait en moi le sentiment qu’il était préférable de faire de l’argent mon esclave et de ne pas me rendre esclave de l’argent.
 

Il est des hommes qui sont incapables de comprendre certaines choses qui, pour d’autres, semblent être les principes les plus évidents de la justice : c’est le cas pour beaucoup d’hommes qui sont par ailleurs considérés comme des hommes bons. M. Rockefeller était un homme « bon ». Il n’y avait pas de baptiste plus fidèle que lui à Cleveland. Depuis sa jeunesse, il soutenait généreusement toutes les initiatives de cette église. Il donnait à ses pauvres. Il visitait ses malades. Il pleurait avec ses souffrants. De plus, il donnait sans ostentation à de nombreuses œuvres de charité d’autres villes dont il était convaincu du mérite. Il était simple et frugal dans ses habitudes. Il n’allait jamais au théâtre, ne buvait jamais de vin. Il consacrait beaucoup de temps à l’éducation de ses enfants, cherchant à leur inculquer ses propres principes d’économie et de charité. Pourtant, il était prêt à déployer tous ses efforts pour obtenir des compagnies ferroviaires des privilèges injustes qui allaient ruiner tous les hommes de l’industrie pétrolière qui n’en bénéficieraient pas. Il était prêt à prendre position contre les convictions de toute une industrie, à s’opposer à un mouvement populaire visant à réparer une injustice, aussi révoltante pour le sens de l’équité que les discriminations auxquelles se livraient les compagnies ferroviaires. L’émotion religieuse et les sentiments de charité, de bienséance et d’abnégation semblent avoir remplacé chez lui les notions de justice et de respect des droits d’autrui.
 

Pour M. Rockefeller, ce sentiment était une faiblesse. Préférer l’indépendance au profit était pour lui aussi incompréhensible que de refuser un rabais parce que ce n’était pas bien ! Quand le raffineur ne se laissait pas persuader, il était donc nécessaire, selon lui, d’exercer une pression – une pression suffisante pour démontrer à ces individus aveugles ou récalcitrants qu’il leur serait impossible de continuer à travailler de façon indépendante. Les pressions exercées différaient selon les régions. Le plus souvent, cela consistait à casser les prix pour s’approprier le marché. La technique de la « concurrence prédatrice » n’était pas une invention de la Standard Oil Company. Elle existait dans le secteur pétrolier depuis le début : c’était d’ailleurs l’un des maux que M. Rockefeller prétendait guérir grâce à sa coalition. Toutefois, jusqu’à présent, elle n’avait été employée que de manière sporadique. Or M. Rockefeller ne faisait jamais rien de manière sporadique. Il se mit donc à vendre à perte pour détruire le marché de ses rivaux avec le même soin et la même détermination qui caractérisaient tous ses efforts, et à la longue, il gagnait toujours. Il y avait bien sûr d’autres formes de pression. Parfois, les indépendants se trouvaient dans l’impossibilité d’obtenir du pétrole ; une autre fois, ils étaient obligés d’attendre des jours pour que leurs wagons soient expédiés. Les méthodes pour compliquer les affaires des hommes et les décourager jusqu’à ce qu’ils vendent ou louent semblaient infinies, et toujours les acheteurs rôdaient, pour ne jamais manquer le moment opportun où le raffineur se résignerait à vendre. 
 
 
J’ai vu tout de suite ce qu’ils voulaient, dit M. Morehouse, vous évincer et vous obliger à vendre votre usine. Ils ont récupéré les installations et les exploitent ; je n’ai plus rien. Ils ont payé environ 15 000 dollars pour ce qui m’a coûté 41 000 dollars. Il a dit qu’il avait des arrangements pour le fret et que le commerce du pétrole leur appartenait ; et qu’ils avaient assez d’argent de côté pour anéantir n’importe quelle entreprise qui se lancerait dans ce commerce – ce sont ses propres mots.


Le regroupement des entreprises par la persuasion, l’intimidation ou la force se poursuivait dans tous les centres de raffinage du pays. Dès qu’une raffinerie était intégrée, on lui assignait une tâche. S’il s’agissait d’une usine ancienne et mal équipée, elle était généralement démantelée ou fermée. Si elle était mal placée, c’est-à-dire si elle n’était pas économiquement bien placée par rapport à un pipeline ou à une voie ferrée, elle était démantelée même si elle était en excellent état. Si c’était une grande usine bien équipée et avantageusement située, on lui attribuait un certain quota de fabrication, et elle ne faisait rien d’autre que fabriquer. L’achat du brut, la négociation des tarifs de fret, la vente de la production restaient entre les mains de M. Rockefeller. Les contrats en vertu desquels toutes les raffineries mises en service étaient exploitées étaient des plus détaillés et des plus rigides, et ils étaient exécutés avec un degré de confidentialité qui dépasse l’entendement.


Alors que l’absorption de l’industrie pétrolière se poursuivait de manière régulière et continue, il était de plus en plus rare de voir des hommes résister aux propositions de location ou de vente qui émanaient d’entreprises travaillant en collaboration avec la Standard Oil Company ou soupçonnées de le faire. C’était particulièrement vrai à Cleveland. La population considérait qu’une proposition de M. Rockefeller équivalait peu ou prou à un ordre de « se rendre et d’abandonner ses biens ». « Le commerce du pétrole raffiné nous appartient », avait dit M. Rockefeller à M. Morehouse. « Nous avons les installations nécessaires : il doit donc nous revenir. Nous avons mis suffisamment d’argent de côté pour anéantir toute entreprise concurrente qui s’opposerait à nous » – et les gens le croyaient ! 


Le 29 avril 1879, le Grand Jury du comté de Clarion dressa un acte d’accusation contre John D. Rockefeller, William Rockefeller, Jabez A. Bostwick, Daniel O’Day, William G. Warden, Charles Lockhart, Henry M. Flagler, Jacob J. Vandergrift et George W. Girty (Girty était le trésorier de la Standard Oil Company). L’acte d’accusation comportait huit chefs d’accusation. En bref : conspiration dans le but de s’assurer le monopole de l’achat et de la vente de pétrole brut, et d’empêcher d’autres personnes qu’eux-mêmes d’acheter et de vendre du pétrole et d’en tirer un profit légitime ; formation d’une entente visant à opprimer et à pénaliser les producteurs de pétrole ; conspiration dans le ut d’empêcher d’autres personnes qu’eux-mêmes de s’engager dans le raffinage du pétrole, et visant à s’assurer le monopole de cette activité ; formation d’une entente visant à nuire au commerce de transport des compagnies ferroviaires de l’Allegheny Valley et de Pennsylvanie en les empêchant de recevoir le trafic de pétrole local, à détourner le trafic appartenant naturellement aux transporteurs de la Pennsylvanie vers ceux d’autres États par des moyens illégaux, à extorquer aux compagnies ferroviaires des rabais et des commissions déraisonnables et à contrôler les prix du marché du pétrole brut et raffiné par des moyens et des dispositifs frauduleux, afin de réaliser des gains illégaux. 
 
 
Au printemps 1879, M. Rockefeller était convaincu que son inculpation était œuvre de méchanceté et de malveillance. Après sept ans d’efforts incessants, il avait mis au point un plan bien conçu pour contrôler le commerce du pétrole aux États-Unis. Il avait des raisons de croire qu’une seule année de plus suffirait pour que les quelques raffineurs qui se rebellaient encore contre ses intentions soient convaincus ou évincés et qu’il puisse régner sans entraves. Mais au seuil de son empire, un certain groupe de personnes – « des gens animés par un ressentiment personnel », « des culs-terreux naturellement laissés en plan par le progrès de ce commerce en plein essor », ainsi que ses collègues les décrivirent à la Commission Hepburn – lui mettaient des bâtons dans les roues.


LOCKHART, TEXAS, 30 novembre 1894.        
M. Keenan, qui est avec les gens de Waters-Pierce à Galveston, nous a rendu plusieurs visites et nous a fait des propositions de toutes sortes pour que nous nous retirions des affaires. Il a notamment offert de nous verser un salaire mensuel si nous abandonnions la vente de pétrole et si nous leur laissons le contrôle total du commerce, et il a insisté pour que nous indiquions un chiffre que nous accepterions pour nous retirer des affaires, et il a également prévenu que si nous n’acceptions pas sa proposition, ils baisseraient les prix en dessous de ce que le pétrole nous coûte et nous forceraient à nous retirer des affaires. Nous lui avons demandé s’ils continueraient à vendre le pétrole à un prix aussi bas que le nôtre, si nous acceptions sa proposition, et il a répondu de manière très claire qu’ils augmenteraient le prix immédiatement s’ils réussissaient à éliminer la concurrence.        
J. S. LEWIS AND COMPANY


Si j’envoie un homme sur le terrain pour vendre des marchandises pour moi, dit M. Shull, et qu’il prend des commandes de 200 à 300 barils par semaine, avant même que je sois en mesure d’expédier ces marchandises, la Standard Oil Company s’est déjà rendue sur place et a contraint ces gens à annuler ces commandes en les menaçant de faire baisser le prix du pétrole à un niveau tel qu’ils ne pourront pas se permettre de revendre les marchandises.


Je suis désolé de vous dire qu’un homme de la Standard Oil de votre ville a suivi le wagon de pétrole et le pétrole jusqu’à chez moi et m’a dit qu’il ne me laisserait pas gagner un dollar sur ce pétrole. Il m’a harcelé pendant deux jours pour avoir acheté ce pétrole et a proféré toutes sortes de menaces, a parlé à mes employés de maison pendant que j’étais sorti et m’a finalement persuadé de le rendre, alors que j’hésitais sur la conduite à tenir, mais j’ai cédé et je le regrette beaucoup depuis. Je voulais éviter que les prix s’effondrent, et c’est pourquoi je l’ai fait – c’est la seule raison. Le pétrole était bon. Je vois maintenant l’erreur – c’est d’avoir fait venir une ou deux cargaisons par semaine ici, c’est plus que ce que l’autre société n’était disposée à tolérer.


Un homme qui se montre traître, menteur, voleur, même pour le « bien de l’industrie pétrolière », ne reste jamais longtemps au service de la Standard Oil Company. Il est notoire dans les Régions Pétrolifères que les personnes qui « se vendent » à la Standard Oil ne reçoivent jamais de postes à responsabilité. Ils peuvent être mutés ici et là pour faire le « sale boulot », comme on dit dans les Régions Pétrolifères, mais ils sont des parias au sein du groupe. M. Rockeeller sait mieux que quiconque la nécessité vitale de l’honnêteté dans une organisation, et les Buckley et les Noirs qui lui apportent des renseignements secrets ne reçoivent jamais que de l’argent et du mépris pour leur peine. 
 
 
Le service commercial de la Standard Oil Company est organisé pour couvrir tout le pays, et vise à vendre tout le pétrole qui y est vendu. Pour prévenir ou pour faire face à la concurrence, elle a mis en place un service secret élaboré pour connaître la quantité, la qualité et le prix de vente des expéditions indépendantes. Lorsqu’elle repère une commande de pétrole indépendant chez un négociant, elle le persuade, si possible, d’annuler la commande. Si cela est impossible, elle le menace de jouer une « concurrence prédatrice », c’est-à-dire de vendre à prix coûtant ou encore moins cher, jusqu’à l’épuisement du rival. Si le négociant s’obstine, elle déclenche une « guerre du pétrole ». Ces dernières années, la vente à prix coûtant ou à perte et les « guerres du pétrole » sont souvent confiées à des ntreprises dites « factices », qui se retirent dès que le véritable indépendant est éliminé. Ces dernières années, la Standard Oil a été plus prudente qu’auparavant en matière de vente à perte, même si, lorsqu’un rival offre du pétrole à un prix inférieur à celui que la Standard Oil pratique – et généralement, même les petites raffineries peuvent s’arranger pour vendre à des prix inférieurs aux prix non concurrentiels de la Standard Oil –, elle n’hésite pas à considérer ce prix inférieur comme une déclaration de guerre et à baisser ses prix jusqu’à ce que le rival soit éliminé. Le prix revient alors à l’ancien niveau ou à un niveau supérieur. […] À la période à laquelle nous sommes parvenus dans cette histoire, qui correspond à l’achèvement du monopole des pipelines en 1884 et à la fin de la concurrence dans le transport du pétrole, les indépendants semblaient considérer qu’il leur était impossible d’échapper à M. Rockefeller sur ce marché.


Chaque producteur de pétrole mécontent, chaque raffineur ruiné racontait les récits de conflits désastreux sur les marchés. On parlait d’hommes infirmes qui vendaient du pétrole indépendant avec leur charrette à bras, dont le commerce avait été anéanti par des charrettes de la Standard Oil qui les suivaient jour après jour, en donnant le pétrole pour presque rien. On racontait que des épiciers avaient fait faillite en essayant de soutenir un raffineur indépendant. On racontait des histoires sans fin, probablement toutes exagérées, peut-être certaines fausses, mais toutes crues, à cause de faits tels que ceux qui ont été relatés ci-dessus. La population en vint à estimer que la « Standard était prête à tout ». Cet état de fait promettait des ennuis sans fin à M. Rockefeller et à ses collègues. Cela entraînait méfiance populaire, hostilités mesquines, mauvaises interprétations, mépris, abus. Beaucoup étaient même prêts à nier les talents de M. Rockefeller. Dans l’esprit des gens, le fait que la Standard Oil soit impliquée dans une affaire était suffisant pour la condamner. Tout ce que la Standard voulait était mal, tout ce qu’elle contestait était bien. Un verdict en sa faveur démontrait la corruption du juge et du jury ; contre elle, leur droiture. En effet, M. Rockefeller avait chaque année plus d’occasions de vérifier que la mise en place d’un monopole n’entraînait pas seulement des profits, mais aussi des épreuves.


Aussi étrange que cette remarque puisse paraître, il est incontestable qu’en 1884, les Régions Pétrolifères dans leur ensemble regardaient M. Rockefeller avec une crainte qui n’était pas dénuée de superstition. L’idée que les hommes du pétrole se faisaient de lui ressemblait beaucoup à celle que le peuple anglais se faisait de Napoléon dans la première partie du XIXe siècle, et à la vision que les paysans bretons ont encore aujourd’hui des Anglais – une puissance redoutable, cruelle, omnisciente, toujours à l’affût. 
 
 
Une deuxième raison qui explique la crainte que M. Rockefeller inspirait était que cet homme, que personne ne voyait et qui ne parlait jamais, savait tout – même des choses inattendues et insignifiantes – et que ceux qui constataient l’effet de cette connaissance et ne comprenaient pas comment il pouvait l’obtenir le considéraient comme un être quasi omniscient. En réalité, l’omniscience de M. Rockefeller n’avait rien d’occulte. Il obtenait une partie de sa connaissance des affaires d’autrui par un système de collecte d’informations très étendu et parfaitement organisé, tel que tout homme d’affaires éclairé et prévoyant pourrait en employer à son avantage. Mais il combinait à ce travail en tout point légitime les méthodes sordides d’obtention d’informations confidentielles décrites dans le précédent chapitre. Il n’y a certainement rien de magique dans cette forme d’omniscience, et le sentiment surnaturel que M. Rockefeller avait inspiré en 1884 s’est évaporé depuis, à mesure que les preuves de ses méthodes se sont répandues. La source fut cependant longtemps secrète, et lorsque, à maintes reprises, des hommes, loin de se douter que leur existence était connue de M. Rockefeller, le voyaient anticiper des mouvements qu’ils croyaient connus d’eux seuls et de leurs agents de confiance, ils commencèrent à le redouter et à l’investir de qualités mystérieuses. Si M. Rockefeller avait été aussi grand psychologue qu’il est manipulateur en affaires, il se serait rendu compte qu’il éveillait une terrible crainte populaire, et il aurait anticipé qu’un jour, avec la mise en lumière inévitable de ses méthodes, il pousserait autour de son nom des champs de mépris qui étoufferaient les champs de dollars et de dons que la terre féconde pourrait bien produire.


À ce moment critique, le salut vint de certains individus dispersés à travers le monde du pétrole, résolus à tester la validité de la prétention de M. Rockefeller selon laquelle les affaires du pétrole lui appartenaient. « Nous sommes en droit d’exercer une activité indépendante, disaient-ils, et nous avons la ferme intention de le faire. » Et ils commencèrent par attaquer le point faible de l’armure de M. Rockefeller. Les douze années écoulées leur avaient appris que la réalisation du grand dessein de M. Rockefeller avait été rendue possible par sa remarquable manipulation des compagnies ferroviaires. C’était la pratique des remises qui avait engendré le trust de la Standard Oil : des remises amplifiées, systématisées, glorifiées pour devenir une puissance jamais égalée auparavant ou depuis par aucune entreprise du pays. Les remises avaient engendré le trust, et, malgré dix ans d’ententes, d’associations pétrolières, d’unions de producteurs, de résolutions, de procès en équité, de procès en quo warranto, d’appels au Congrès, d’enquêtes législatives, elles constituaient toujours l’arme la plus efficace de M. Rockefeller. S’ils pouvaient la lui arracher des mains, ils pourraient faire des affaires. Ils avaient appris autre chose à cette époque : toute l’opinion publique et l’esprit de la loi étaient contre les remises, et les compagnies ferroviaires, le sachant, craignaient d’être accusées de discrimination et pouvaient être amenées à transiger plutôt que de voir leurs pratiques rendues publiques. Par conséquent, disaient ces personnes, nous proposons d’intenter des poursuites pour les remises et de faire s’accumuler les amendes jusqu’à ce que nous rendions la situation si pénible et si dangereuse pour les compagnies ferroviaires qu’elles fermeront leurs portes à M. Rockefeller. 
 
 
Les deux affaires de l’Ohio illustraient une nouvelle fois les principaux griefs que les hommes du pétrole avaient contre la Standard Oil Company depuis 1872, à savoir qu’elle obtenait des rabais sur ses propres expéditions et des commissions sur celles de ses concurrents. L’affaire de Buffalo montra que, lorsque les avantages dont la Standard Oil bénéficiait ordinairement ne suffisaient pas pour écarter un rival, elle tolérait même le recours à des méthodes qu’un jury qualifia de criminelles. C’était une nouvelle preuve de ce que les hommes du pétrole avaient toujours affirmé : la Standard Oil Company était une conspiration ! Au moment même où ces affaires soulevaient de nouveau leur indignation, une autre affaire, dans l’Ohio, leur apporta de nouvelles preuves de ce dont ils accusaient la Standard Oil Company depuis longtemps, à savoir de s’immiscer constamment dans la politique étatique et fédérale afin d’orienter le cours de la législation à sa convenance. Pour les initiés, les preuves étaient nombreuses et déjà suffisantes. Il ne faisait aucun doute que l’enquête de 1876 et le premier projet de loi qui visait à réglementer le commerce interétatique présenté à cette époque avaient été étouffés en grande partie grâce aux efforts de deux membres du Congrès, l’un directement et l’autre indirectement liés à la Standard Oil – J. N. Camden, de Virginie-Occidentale, à la tête de la Camden Consolidated Oil Company, aujourd’hui l’une des sociétés constituantes du trust de la Standard Oil, et H. B. Payne, de l’Ohio, père du trésorier de la Standard Oil, Oliver H. Payne. La Standard Oil avait certainement usé de son influence pour s’opposer au projet de loi sur la liberté de construire des pipelines pour lequel les indépendants s’étaient battus depuis les premiers jours de l’industrie. En 1878 et 1879, pendant les procès contre les compagnies ferroviaires et la Standard Oil intentés par la Petroleum Producers’ Union, de multiples accusations d’utilisation d’influence politique afin de faire retarder les procédures avaient été portées. Dans les États de l’Ohio, de New York et de Pennsylvanie, on ne cessait de dire que la Standard Oil participait activement à toutes les élections, qu’elle se tenait aux côtés de tous les jeunes politiciens ambitieux et qu’il était rare qu’un jeune avocat compétent soit élu à un poste sans être engagé par la Standard Oil. La société semble avoir pris part à la politique même avant l’époque de la South Improvement Company, car M. Payne déclara un jour au Sénat des États-Unis que lorsqu’il était candidat à la Chambre des représentants en 1871, « aucune association, aucune alliance » dans son district avait fait plus ou dépensé plus d’argent pour provoquer sa défaite [sic] que la Standard Oil Company !


La première enquête d’importance eut lieu en février 1888, dans la ville de New York, sous la direction du Sénat de l’État de New York. Une liste de plus d’une vingtaine de trusts était entre les mains du comité et, vu le peu de temps dont elle disposait, il était certain qu’elle ne pourrait en examiner plus d’une demi-douzaine. Il semble qu’il n’y ait eu aucune hésitation à inclure le trust de la Standard Oil. « C’est le trust originel, écrivit le comité. Son succès a encouragé la formation de tous les autres trusts ou coalitions. C’est le genre de système qui s’est répandu comme une maladie dans le système commercial de ce pays. »


Bien des choses ont été dites en faveur des objectifs du trust de la Standard Oil et de ce qu’il a accompli. Il est bien possible qu’il ait amélioré la qualité et réduit le coût du pétrole et de ses dérivés pour le consommateur. Mais ce n’est pas là la conséquence habituelle d’un monopole ; et le principe de la loi est de considérer, non pas ce qui peut arriver, mais ce qui arrive habituellement. L’expérience montre qu’il n’est pas sage de se fier à la cupidité humaine lorsqu’elle a l’occasion de s’enrichir aux dépens d’autres personnes. Prétendre avoir fait baisser le prix pour le consommateur, c’est le prétexte habituellement invoqué pour défendre les monopoles de ce genre. 
 
 
Si M. Rockefeller avait réussi à faire adhérer la majorité des producteurs à cette théorie, et si l’offre de pétrole brut avait donc été maintenue à un niveau bas, et les prix à un niveau élevé, il est probable que les producteurs de pétrole auraient oublié le ressentiment qu’ils avaient développé après ses premières irruptions et seraient redevenus indifférents à son emprise. Le confort matériel a en général des effets atténuants. Cependant, dans le grand jeu qui se pratique dans les Régions Pétrolifères, il y a toujours eu un joueur que même M. Rockefeller ne pouvait égaler. Ce joueur, c’est la nature, et elle a pris soin d’empêcher la seule condition qui aurait permis à M. Rockefeller de se réconcilier avec les producteurs de pétrole. À maintes reprises, alors qu’il semblait que les limites de la production pétrolière étaient atteintes, et que M. Rockefeller et ses collègues devaient croire qu’ils auraient bientôt l’industrie suffisamment bien en main pour payer aux producteurs un prix satisfaisant pour leur pétrole brut, leurs calculs étaient bouleversés par la découverte d’un important gisement de pétrole qui inondait le marché et faisait baisser les prix. Cela se produisit si souvent entre la première apparition publique de M. Rockefeller dans l’industrie et le moment où il établit son contrôle du transport, des raffineries et des marchés, que la production annuelle de pétrole brut était passée de 5,5 millions de barils à 30 millions, et qu’au lieu d’un demi-million de barils en surface stockés, il y avait, en 1883, plus de 35 millions de barils, en 1884, près de 37 millions, en 1885, 33,5 millions. Ces énormes stocks entraînaient un faible prix du brut, tandis que les frais de collecte, de transport et de stockage, tous les services à partir desquels la Standard Oil réalisait de gros profits, restaient élevés. Au cours de ces années, les bénéfices sur le pétrole raffiné augmentaient continuellement – conséquence de l’effondrement des raffineurs et des pipelines indépendants –, tandis que le profit sur le brut diminuait toujours davantage. Tout cela, les producteurs de pétrole le ruminaient sans cesse, et avec d’autant plus d’amertume qu’ils sentaient qu’ils ne pouvaient rien faire pour s’en prémunir. Tout ce qu’ils avaient entrepris pour se soulager avait, pour une raison ou une autre, échoué. Ils ne croyaient plus en la possibilité d’une amélioration. La Standard Oil ne permettrait jamais à un acteur extérieur de prendre pied. 


Nous avons relaté la réussite de M. Rockefeller dans son objectif de mettre sous son contrôle les raffineurs du pays et les méthodes auxquelles il eut recours pour y parvenir. On se souviendra que pendant une brève période, en 1872 et 1873, il dirigea une association qui promettait de réduire la production de pétrole, mais qu’en juillet 1873, elle fut dissoute. On se souviendra que trois ans plus tard, en 1875, il mit en place une deuxième association qui, en un an, revendiqua le contrôle de 90 % de la puissance de raffinage du pays, et en moins de quatre ans, de 95 %. Ce pourcentage élevé, M. Rockefeller n’a pas été en mesure de le conserver, mais de 1879 à aujourd’hui, il n’y a pas eu de période où il ait contrôlé moins de 80 % de la production pétrolière du pays. Aujourd’hui, il en contrôle environ 83 %.          
Il est généralement admis que l’homme, ou les hommes, qui contrôlent plus de 70 % d’une marchandise en contrôlent le prix – dans certaines limites, très strictes, car telle est la portée des lois économiques. Dans le cas de la Standard Oil Company, le contrôle est si total que le prix du pétrole, brut et raffiné, est en réalité fixé depuis son siège social. 
 
 
En effet, toute étude consécutive de l’utilisation par la Standard Oil Company de son pouvoir sur le prix du pétrole, tant à l’exportation qu’à l’intérieur du pays, doit conduire à la conclusion que ce pouvoir a toujours été utilisé dans toute la mesure du possible sans jamais le mettre en danger ; que nous avons toujours payé notre pétrole raffiné plus cher que si la concurrence avait été sans entraves. Mais après tout, pourquoi devrions-nous nous attendre à autre chose ? C’est l’objet principal des ententes. Les membres les plus sincères de la Standard Oil Company seraient sans doute les derniers à soutenir qu’ils donnent au public plus de bénéfices que nécessaire. Lorsque l’un des plus compétents et des plus francs d’entre eux, H. H. Rogers, se présenta devant l’Industrial Commission en 1899, on lui demanda comment il se faisait qu’en vingt ans, la Standard Oil Company n’avait jamais réduit d’une fraction de cent le coût de la collecte et du transport du pétrole dans les pipelines ; que le producteur de pétrole devait débourser autant aujourd’hui que vingt ans auparavant pour faire récupérer son pétrole aux puits et le faire transporter à New York. Et M. Rogers répondit, avec une délicieuse candeur : « Nous ne sommes pas dans les affaires pour notre santé, mais pour gagner des dollars. »          À la même occasion, on demanda à John D. Archbold s’il n’était pas vrai que, grâce à sa grande puissance, la Standard Oil Company était en mesure d’obtenir des prix qui, dans l’ensemble, étaient supérieurs à ceux de la concurrence, et M. Archbold répondit : « Eh bien, je l’espère. »


Pour de nombreuses personnes dans le monde, il importe sans doute peu que le pétrole se vende à 2,1 ou 3,2 cents le litre. Cependant, cela devient parfois une affaire tragique, comme en 1902-1903, lorsque, pendant la famine du charbon, les plus pauvres, privés de charbon, dépendaient du pétrole pour se chauffer. En janvier 1903, à New York, le pétrole était vendu aux revendeurs à partir de wagons-citernes à 2,9 cents le litre. Ce pétrole ne coûtait pas plus de 1,7 cent au raffineur indépendant, qui payait tous les frais de transport et de commercialisation au coût de 0,3 cent le litre. Il coûtait probablement 0,3 cent de moins à la Standard Oil Company. Dans un contexte de libre concurrence, il serait bien entendu impossible de maintenir un prix aussi élevé. Mais tout au long du rude hiver 1902-1903, le prix du pétrole raffiné augmenta encore. On prétendit que cela était dû à la hausse du prix du pétrole brut, mais dans tous les cas, le prix du pétrole raffiné augmenta nettement plus que celui du pétrole brut. En effet, une étude comparative minutieuse des prix du pétrole montre que la Standard Oil fait presque toujours progresser le marché du pétrole raffiné d’un bon nombre de points de plus que le marché du pétrole brut. […] Bien que cela ait été la règle, il y a bien sûr aussi des exceptions, comme lorsqu’une guerre des prix est en cours. Ainsi, au printemps 1904, la concurrence sévère, en Angleterre, de la Shell Transportation Company et du pétrole russe amena la Standard Oil à baisser le prix du pétrole raffiné à l’exportation beaucoup plus que celui du pétrole brut. Mais […] le prix du pétrole sur le marché intérieur fut maintenu à un niveau élevé.
 
 
L’expérience humaine nous a appris il y a longtemps que si nous permettons à un homme ou à un groupe d’hommes d’exercer des pouvoirs autocratiques au sein du gouvernement ou de l’église, ils utilisent ce pouvoir pour opprimer et tromper le peuple. Pendant des siècles, la lutte des nations a cherché à mettre en place un gouvernement stable et équitable vis-à-vis des citoyens. Pour y parvenir, nous avons encadré nos rois, empereurs et présidents avec un millier de restrictions constitutionnelles. Nous n’avons même pas autorisé l’église, pourtant inspirée par des idéaux religieux, à avoir les pleins pouvoirs qu’elle réclamait dans la société. Or, nous avons, ici aux États-Unis, permis à des hommes d’exercer des pouvoirs quasi autocratiques dans le commerce. Nous avons toléré qu’ils accaparent des privilèges dans le domaine des transports, leur permettant d’évincer leurs concurrents en peu de temps, bien que l’esprit de nos lois et les chartes des compagnies de transport interdisent ce genre de privilèges. Nous leur avons permis de s’unir dans de grands regroupements interétatiques, pour lesquels nous n’avons prévu aucune forme de charte ou de transparence, bien que l’expérience humaine ait depuis longtemps établi que les hommes qui s’associent dans des partenariats, des compagnies ou des sociétés à des fins commerciales ou industrielles doivent avoir des pouvoirs définis et être soumis à une inspection véritable et une transparence raisonnable. Comme résultat logique de ces pouvoirs extraordinaires, nous voyons, comme dans le cas de la Standard Oil Company, le prix d’une marchandise de première nécessité tomber sous le contrôle d’un groupe de neuf hommes, singulièrement capables, énergiques et impitoyables dans la conduite de leurs opérations commerciales. Ils ont exercé leur pouvoir sur les prix avec une habileté presque surnaturelle. Ce fut leur arme la plus cruelle pour asphyxier la concurrence, un moyen sûr de récolter des dividendes indécents et, en même temps, un argument des plus convaincants pour tromper le public.


Peu d’hommes, que ce soit dans la vie politique ou industrielle de ce pays, peuvent se prévaloir d’être parvenus à réaliser un projet plus conforme à sa conception initiale que John D. Rockefeller. En effet, tant dans ses objectifs que dans ses méthodes, la Standard Oil Company est, et a toujours été, une réplique de la South Improvement Company, par le biais de laquelle M. Rockefeller s’est fait connaître dans l’industrie pétrolière. Certes, le projet initial a subi de nombreuses modifications. Son aspect le plus choquant, les rétrocessions sur les expéditions d’autrui, a été supprimé. Néanmoins, aujourd’hui, comme au début, l’objectif de la Standard Oil Company reste celui de la South Improvement Company : réguler les prix du pétrole brut et raffiné en contrôlant la production ; et le principal moyen de soutenir cet objectif est toujours celui du plan original : contrôler le transport pour bénéficier d’avantages tarifaires. 
 
 
Les bénéfices de la Standard Oil Company actuelle sont énormes. Les dividendes des cinq dernières années ont été en moyenne de 45 millions de dollars, soit près de 50 % de son capital social : capitalisé à 5 %, cela impliquerait une somme de 900 millions de dollars. Il va de soi que ce n’est pas tout ce que cette entente rapporte en une année. Elle s’autorise une moyenne annuelle de 5,77 % de déficit et garde toujours une large trésorerie. Quand nous nous rappelons que probablement un tiers de cet immense revenu annuel échoit à John D. Rockefeller, que probablement 90 % de ces revenus vont aux quelques hommes qui forment la « famille de la Standard Oil », et que ces sommes doivent être réinvesties chaque année, l’impact de la Standard Oil Company devient une affaire publique beaucoup plus sérieuse qu’elle ne l’était en 1872, lorsqu’elle se montrait disposée à être complice d’une conspiration pour rafler le marché du pétrole – une affaire beaucoup plus sérieuse que dans les années où elle faisait ouvertement la guerre à la concurrence et chassait de l’industrie pétrolière, par tous les moyens qu’elle pouvait inventer, tous ceux qui avaient l’audace d’y entrer. Car, considérez ce qui reste à faire avec la plus grande partie de ces 45 millions de dollars. Elle doit être réinvestie. L’industrie pétrolière n’en a pas besoin. Ses réserves sont amplement suffisantes pour toutes ses entreprises. Ces millions doivent donc être investis dans d’autres industries. Naturellement, les secteurs ciblés seront des secteurs proches du pétrole. Ce sera le gaz, et nous pouvons constater que les hommes de la Standard Oil sont déjà en train d’acquérir progressivement les actifs gaziers du pays. Ce seront les chemins de fer, car toutes les industries dépendent du transport et, de plus, les chemins de fer font partie des plus grands consommateurs de produits pétroliers et sont, à ce titre, des clients à conserver. Or, les directeurs de la Standard Oil Company sont déjà directeurs de presque toutes les grandes compagnies ferroviaires du pays : New York Central Railroad, New York, New Haven and Hartford Railroad, Chicago, Milwaukee, St. Paul and Pacific Railroad, Union Pacific Railroad, Northern Pacific Railway, Delaware, Lackawanna and Western Railroad, Missouri Pacific Railroad, Missouri-Kansas-Texas Railway, Boston and Maine Railroad, et d’autres compagnies de moindre importance. Ils se lanceront dans le cuivre, et la coalition de l’Amalgamated Copper Mining Company est déjà une réalité. Ils se lanceront dans l’acier, et les énormes avoirs de M. Rockefeller dans le trust de l’acier sont déjà une réalité. Ils se lanceront dans la banque, et la National City Bank et ses institutions partenaires à New York et à Boston, ainsi qu’une longue chaîne de filiales dans tout le pays sont déjà une réalité. Quiconque ayant suivi cette histoire ne peut s’attendre à ce que ces participations soient acquises sur un marché en hausse. Acheter à bas prix et vendre à prix élevé est un précepte du monde des affaires, et lorsque vous contrôlez suffisamment d’argent et de banques, vous pouvez toujours faire en sorte qu’une action que vous voulez acquérir soit temporairement bon marché. Vous ne subissez aucune perte de valeur – seulement l’ancien propriétaire. C’est l’une des manœuvres les plus réussies de M. Rockefeller dans les affaires, depuis le jour où il fit peur à ses 20 concurrents de Cleveland pour qu’ils vendent à moitié prix. Vous pouvez également vendre cher si vous avez la réputation d’être un grand financier et si vous contrôlez l’argent et les banques. L’Amalgamated Copper Mining Company en est un excellent exemple. Il y a quelques années encore, les noms de certains responsables de la Standard Oil auraient fait grimper la cote des biens les plus dépréciés de la planète. Aujourd’hui, il leur serait peut-être un peu difficile de le faire, tant l’Amalgamated est encore présent à l’esprit. En effet, celle-ci semble aujourd’hui avoir été la pire des manipulations de marché, comme ce fut certainement l’un des exploits les plus scandaleux de la troupe de la Standard Oil. Mais cela sera bientôt oublié ! Il en résulte que la Standard Oil Company est probablement dans la position financière la plus forte de tous les groupes du monde. Et chaque année, sa position se renforce, car chaque année, 45 millions de dollars supplémentaires sont versés pour être utilisés dans le rachat des biens les plus essentiels à la préservation et à l’élargissement de son pouvoir.


Il va sans dire qu’il est absurde de laisser un tel pouvoir entre les mains d’un quelconque fabricant de produits de première nécessité. C’est exactement comme si une société destinée à fabriquer toute la farine du pays possédait tous les chemins de fer – sauf 10 % – collectant et transportant le blé. Elle pourrait et ferait évidemment en sorte qu’il soit difficile et coûteux pour tout concurrent potentiel d’obtenir du grain à moudre, et en période de pénurie, elle pourrait même l’en priver.