lundi 3 mars 2025

[Slimani, Leïla] Le pays des autres 3 - J'emporterai le feu

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Le pays des autres 3 -
            J'emporterai le feu

Auteur : Leïla SLIMANI

Parution : 2024 (Gallimard)

Pages : 432

Accès au livre : ISBN 9782073098368  
                           en librairie

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

« Mehdi se sécha, enfila un tee-shirt propre et un pantalon de toile, et il chercha au fond de sa sacoche le livre qu’il avait acheté pour sa fille. Il poserait sa main sur son épaule, il lui sourirait et lui ordonnerait de ne jamais se retourner. “Mia, va-t’en et ne rentre pas. Ces histoires de racines, ce n’est rien d’autre qu’une manière de te clouer au sol, alors peu importent le passé, la maison, les objets, les souvenirs. Allume un grand incendie et emporte le feu.” »

Enfants de la troisième génération de la famille Belhaj, Mia et Inès sont nées dans les années 1980. Comme leur grand-mère Mathilde, leur mère Aïcha ou leur tante Selma, elles cherchent à être libres chacune à sa façon, dans l’exil ou dans la solitude. Il leur faudra se faire une place, apprendre de nouveaux codes, affronter les préjugés, le racisme parfois.
Leïla Slimani achève ici de façon splendide la trilogie du Pays des autres, fresque familiale emportée par une poésie vigoureuse et un souffle d’une grande puissance.

 

Un mot sur l'auteur :

Leïla Slimani est l’autrice de quatre romans parus aux Éditions Gallimard : Dans le jardin de l’ogre, Chanson douce (prix Goncourt 2016), Le pays des autres et Regardez-nous danser.

 

Avis :

Le pays des autres et Regardez-nous danser nous avaient fait vivre la colonisation et les lendemains de l’indépendance marocaine aux côtés de deux générations de la famille Belhaj, inspirée de celle de l’auteur. Ce dernier tome de la trilogie retrace cette fois le parcours de la troisième génération dans les années 1980-1990, au travers de Mia et d’Inès – cette dernière avatar romanesque de Leïla Slimani.

Mia et Inès ont une vingtaine d’années. Pendant que, gynécologue, leur mère Aïcha lutte pour le droit des Marocaines à disposer de leur corps, leur père Mehdi, banquier et haut fonctionnaire, est confronté à la corruption et aux ingérences d’un régime ne supportant ni critique, ni résistance. Emprisonné suite à une accusation calomnieuse, il ne survit pas longtemps à l’ostracisme qui perdure après sa libération, mais met toutes ses forces à convaincre ses filles, amenées à Paris par leurs études, à émigrer sans retour. « Ne reviens pas. Ces histoires de racines, ce n’est rien d’autre qu’une manière de te clouer au sol, alors peu importent le passé, la maison, les objets, les souvenirs. Allume un grand incendie et emporte le feu. (…) Ne transige pas avec la liberté. »

Elles qui, femmes sous un régime patriarcal hautement liberticide, se sentaient déjà morcelées dans leur propre pays alors qu’il leur fallait, comme leurs parents et leurs proches, constamment dissimuler et réserver le fond de leurs pensées au seul cercle intime et familial, connaissent alors une nouvelle forme de solitude et de déchirement, celle de la séparation et de l’exil. Plus que jamais « autres » dans leur patrie d’origine dont, en enfants de notables élevées à la mode française dans des écoles françaises, elles ne maîtrisent d’ailleurs que fort mal la langue, les voilà par mille détails insidieux constamment rappelées en France au statut d’étrangères ayant leur intégration à parfaire.

Pour être mélancolique, le récit sobre et efficace ne perd rien de la force incisive qui caractérise la plume si agréablement déliée de Leïla Slimani. Entre questions identitaires, liens familiaux et déracinement, droits des femmes et liberté, cette envoûtante saga familiale dépasse l’autobiographie pour former une œuvre romanesque habitée, traversée d’un vrai souffle et portée par une réflexion existentielle fine et sensible. 
 
Beaucoup plus intime que les deux autres, ce dernier volet impressionne davantage aussi par le feu qui l’habite, transmis de personnage en personnage dans une polyphonie familiale qui démultiplie focales et perspectives pour mieux rendre compte des différents visages de la réalité. Comment rester soi-même dans l’ouverture et le compromis ? C’est le rapport à l’autre et à la différence qui est tout l’enjeu ici. Coup de coeur. (5/5)
 

 

Citations : 

Les plus aguerris le savaient, le lycée Descartes n’était que la continuation de l’école des notables chère à Lyautey. Une enclave où une élite élevée à la mode étrangère, dans une langue étrangère, se reproduisait et, totalement dissociée du pays où elle vivait, pourrait dominer sans mauvaise conscience. Les élèves de Descartes vivaient dans une sorte d’île en partie coupée du monde. Ils se demandaient quelle était leur place et comment les autres les voyaient. Ils n’avaient aucune idée de qui ils étaient. Est-ce qu’ils étaient beaux ou laids ? D’ici ou de là-bas ? Est-ce qu’ils comptaient ?


Ses parents croyaient naïvement que les livres étaient une cape d’invisibilité qui rendait leur fille inaccessible aux malheurs et aux dangers. Ils n’avaient pas compris que Mia y cherchait autre chose et que les romans avaient nourri en elle un immense appétit de liberté, une aigreur à l’égard de sa vie morne et sans relief, à la périphérie du monde.


Selim comprit alors que ses parents avaient peur. Leur corps même, leurs gestes étaient empreints de crainte. Ils ne savaient pas ce que c’était que d’être libre. De parler tout haut. De dire ce qu’on pensait. « La liberté, songea-t-il, est une mémoire du corps, des muscles, un mouvement » (…)


Mehdi avait beau répéter à ses filles qu’il ne fallait pas être esclave de l’opinion des autres, que seul comptait ce que l’on était vraiment, à l’intérieur, il savait que c’étaient des foutaises. Nous n’étions jamais rien d’autre que ce que les autres percevaient, ce que nous leur donnions à voir. Les secrets du cœur, les qualités cachées de l’âme, les bonnes intentions, tout ça ne comptait pas dans le vrai monde.


Il avait envie de tout acheter, des romans et des essais, des livres d’histoire et même des recueils de poésie. Il s’imaginait une vie où il aurait le temps de lire tous ces livres, une vie qui n’aurait pas d’autre but que de pénétrer l’âme des autres et où les voyages seraient immobiles. C’était ça le problème, se dit-il, cette impossibilité à choisir une existence, à s’y tenir, ce désir persistant d’une autre vie que la sienne. 


« Saddam ! Ya Habib ! Le cœur des Marocains est avec toi. » Depuis deux semaines, les Américains pilonnaient Bagdad et dans la capitale marocaine la foule criait : « Bush assassin et Mitterrand son chien ! » Ils marchèrent lentement d’abord, attentifs aux caméras qui les filmaient et aux forces de l’ordre qui paraissaient tranquilles, trop tranquilles. D’immenses portraits de Yasser Arafat et de Saddam Hussein flottaient dans les airs. D’un côté défilaient les partis de gauche qui réclamaient une solidarité arabe et désiraient ainsi montrer leur opposition au pouvoir. Certains avaient vécu les émeutes de 1965 à Casablanca et ils ne pouvaient s’empêcher de penser que quelqu’un allait tirer, on allait donner l’assaut et tout se terminerait dans le sang, encore une fois. Mais les policiers ne firent pas un geste. Ils gardaient les bras croisés, leurs matraques posées sur la cuisse. On leur avait donné l’ordre de laisser faire. Qu’ils crient, qu’ils manifestent, qu’ils disent leur colère puisque après tout, nous sommes un pays libre, presque une démocratie. La rue avec les Arabes et l’élite avec l’Occident.
 
 
Les romans d’aujourd’hui, ça ne me dit rien du tout. Les gens racontent leur vie, ils étalent leur intimité. Mais ce n’est pas en se regardant dans le miroir qu’on devient écrivain. Les histoires commencent quand on le traverse.


Derrière ces grands mots, ses parents étaient peureux, conformistes, coincés. Mia avait fini par comprendre qu’elle vivait entre deux mondes. Celui de la maison, où ses parents se montraient modernes, soucieux de la réussite de leurs filles et de leur émancipation. Et le monde du dehors, dangereux et incompréhensible. À la maison, on pouvait critiquer le voile, le fanatisme, s’emporter contre ces horribles barbus qui menaçaient l’écrivain Salman Rushdie. « Mais ça ne marche pas comme ça ici. » Dehors, il ne fallait pas en parler, ne pas provoquer, faire semblant de respecter la bienséance. Ses parents étaient des hypocrites et Mia se sentait humiliée en constatant qu’ils n’étaient pas libres.
Ne pas parler de Sabah qui vit avec un homme sans être mariée.
Ne pas dire qu’Aïcha ne fait pas le ramadan.
Ne pas parler de l’alcool qu’on boit, de la charcuterie que mange Mathilde, parfois même pendant les fêtes musulmanes.
Ne pas raconter qu’un jour, pour le Nouvel An, papa s’est déguisé en femme.
Ne pas dire qu’ils rigolent chaque fois qu’ils lisent Le Matin du Sahara, qu’ils se moquent de la propagande et de la flatterie des courtisans.
Ne pas parler des amants de Selma.
Ne pas décrire la manière dont on vit, ce qu’on mange, ce qu’on boit, ce qu’on dit et ce à quoi l’on croit.
Ne pas raconter qu’Omar s’est tiré une balle dans la bouche, quelques jours après Noël, en 1978. Mia venait d’avoir quatre ans.
Ne pas répéter les blagues que Selma fait sur les Arabes. Les plaisanteries sur la corruption, le sous-développement, la bigoterie.
Ne jamais parler du roi, des élections truquées, ne pas prononcer le nom d’Oufkir ni celui du bagne, là-bas, dans le sud du pays.
Ne pas révéler que Mehdi doute parfois de la solidité du régime.
Ses parents avaient accepté de vivre dans cette confusion morale, il l’avait transmise à leurs enfants et Mia savait maintenant qu’ils ne pourraient jamais l’aider à répondre à la question : « Qui suis-je ? »


Les gens comme elle. Elle appartenait à quelque chose. Il y avait quelque part des gens qui lui ressemblaient et elle se forçait à oublier que s’ils étaient unis, c’était par le malheur. Des gens comme elle, et elle faisait semblant d’ignorer de quoi sa mère voulait parler. Mia, même en pensée, ne s’autorisait pas à dire le mot. À se qualifier. Elle se répétait : je suis normale et je n’ai rien fait de mal. Sa mère voulait qu’elle soit heureuse. Sa mère ne croyait pas à son bonheur. Elle a peur, pensait Mia, que je sois bizarre, travestie, sidaïque, marginale. Elle me préférerait mille fois conformiste et banale. Elle m’aime, se répétait-elle, mais s’aimer ça n’a rien à voir avec les mots. S’aimer, c’était ne pas poser de questions, ne pas ouvrir les placards que l’autre avait pris soin de fermer à clé. Ne pas s’acharner à déterrer des secrets. S’aimer, c’était faire silence, ensemble, laisser flotter dans l’air des questions sans réponses et se rendre compte que ça n’a aucune importance. Aimer et savoir étaient deux choses bien différentes. 


Et il y avait Paris ! Elle avait beau n’y être allée que deux fois, pour de courtes vacances, elle avait l’impression de connaître cette ville aussi bien que son propre corps. L’hôtel particulier des Saccard dans le parc Monceau. Les cafés de la Goutte d’Or où Gervaise succombe à l’absinthe. L’appartement d’Aurélien dans le roman d’Aragon. Puis la panique la saisissait. La France avait-elle vraiment quelque chose à voir avec Zola, Balzac ou Aragon ? D’ailleurs, dans ces romans-là, romans qu’elle chérissait plus que tout et qu’elle avait glissés dans ses bagages, jamais elle n’avait rencontré une fille comme elle. Si elle n’existait pas dans leurs livres, pourrait-elle exister dans la vraie vie ?


En mars, les islamistes avaient défilé à Casablanca tandis que les « modernistes », eux, avaient marché dans la capitale. Inès avait vu dans les journaux les images des centaines de milliers de femmes voilées fustigeant les « élites occidentalisées » et appelant au « respect des valeurs de l’islam ». Elle avait eu du mal à comprendre que des femmes puissent s’opposer à plus d’égalité. « Mais qu’est-ce que tu sais de ce qui est bon pour moi ? C’est parce que tu vis en France maintenant que tu crois tout connaître ? » lui demanda Fatima alors qu’elles discutaient dans la cuisine.


Inès aurait voulu lui raconter ce que c’était de vivre en France, dans un pays où l’on ne courait pas le risque d’être arrêté parce qu’on avait mangé dans la rue pendant le ramadan ou qu’on était homosexuel. Elle aurait voulu lui parler de la laïcité, mais elle ne savait pas comment expliquer ce mot qui n’existait pas en arabe. Elle aurait pu évoquer les mariages de mineures, l’analphabétisme qui touchait les deux tiers des femmes marocaines ou la violence de la répudiation. Si elle avait eu les mots, elle aurait raconté ce souvenir qui surgit tout à coup, celui de cette femme qui traînait aux alentours de son école primaire et qui, à la récréation, essayait d’apercevoir ses enfants à travers les grilles. Elle les regardait jouer et parfois, n’y tenant plus, elle disait quelque chose, elle les appelait et seulement alors, les gens de l’école réagissaient. Ils avaient de la peine pour elle, ça leur brisait le cœur mais ils s’avançaient vers elle et lui demandaient de se ressaisir. « Je comprends, répétait l’institutrice, je vous jure que je comprends. Mais dites-vous que ça ne fait que perturber les enfants. » Inès aurait voulu dire tout ça mais elle n’avait pas les mots. Elle ne parlait pas sa propre langue et elle pensa alors que Fatima avait peut-être raison. Elle n’était qu’une impie, une étrangère dans son propre pays et les mécréants dans son genre avaient intérêt à se faire discrets. 


Ce soir-là, avant de s’endormir, Selim repensa à Bilal. « Tu ne t’intéresses pas à la politique mais bientôt la politique va s’intéresser à toi. » Viendrait un temps où il faudrait choisir, prouver sa loyauté, afficher un drapeau sur la façade de sa maison. Ils étaient condamnés à vivre dans une sorte de purgatoire, pris en étau entre la haine des islamistes et l’ignorance des Occidentaux. Il se demanda : « Peut-on aimer un pays qui ne nous aime pas ? Peut-on à la fois être d’ici et de là-bas ? »


À quoi cela aura servi de tenter de savoir où était ma place, quel était mon pays quand je ne savais même pas qui j’étais ? Qu’est-ce que ça veut dire l’identité quand on a perdu la mémoire ? Pas celle des peuples, non, celle-là m’importe peu, mais les histoires que me racontait ma grand-mère, les fables qu’inventait mon père, ces intimes « il était une fois » qui me constituent et dont je couvre les murs. Quand on me demande d’où je viens, je ne sais jamais quoi dire, comme les balbutiements d’un bègue qui tenterait de prononcer un mot et qui, épuisé, finirait par renoncer. Mon père, « the great pretender », aimait se faire passer pour ce qu’il n’était pas et comme lui je suis devenue mon propre faussaire, mauvaise copie d’un tableau de maître, faux billet qui ne vaut rien, sauf pour les naïfs qui méritent d’être volés.

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 

samedi 1 mars 2025

[Dubois, Jean-Paul] L'origine des larmes

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : L'origine des larmes

Auteur : Jean-Paul DUBOIS

Parution :  2024 (Olivier)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Paul a commis l’irréparable : il a tué son père. Seulement voilà : quand il s’est décidé à passer à l’acte, Thomas Lanski était déjà mort… de mort naturelle. Il ne faudra rien de moins qu’une obligation de soins pendant un an pour démêler les circonstances qui ont conduit Paul à ce parricide dont il n’est pas vraiment l’auteur.

L’Origine des larmes est le récit que Paul confie à son psychiatre : l’histoire d’un homme blessé, qui voue une haine obsessionnelle à son géniteur coupable à ses yeux d’avoir fait souffrir sa femme et son fils tout au long de leur vie. L’apprentissage de la vengeance, en quelque sorte.

Mélange d’humour et de mélancolie, ce roman peut se lire comme une comédie noire ou un drame burlesque. Ou les deux à la fois.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Journaliste, il commence par écrire des chroniques sportives dans Sud-Ouest. Après la justice et le cinéma au Matin de Paris, il devient grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur. Il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l'Olivier : L'Amérique m'inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Écrivain, Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans (Je pense à autre choseSi ce livre pouvait me rapprocher de toi). Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996), le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française (Éditions de l'Olivier, 2004).

 

 

Avis :

Toulouse, la côte basque et un peu le Canada : c’est en terrain familier et pourtant réinventé, que l’on s’empresse de suivre Jean-Paul Dubois dans sa dernière, et peut-être sa plus noire, déclinaison des déboires tragi-comiques d’un fils désespéré de parvenir jamais à « tuer le père ».

Il lui aura fallu en réalité attendre la mort de ce père tant détesté, incarnation du mal absolu, pour que Paul Sorensen, alors au tournant de la cinquantaine, parvienne enfin à se rebeller, en lui tirant deux balles dans la tête à la morgue et en le reléguant dans un « carré des indigents ». Mais, quant à le gommer de sa mémoire, c’est une autre histoire. Contraint par le tribunal à une année de soins, c’est-à-dire à des consultations mensuelles chez un psychiatre, le voilà forcé de revenir en détails sur ce qui, décidément, n’aura jamais de fin : le cauchemar de sa relation avec son père.

En cette année 2031 où il a fallu installer de petits trottoirs de bois surélevés partout dans Toulouse, «  un peu comme à Venise à l’époque des hautes eaux », tant le climat déréglé est devenu pluvieux, c’est à ne plus savoir si c’est le déluge qui vient faire écho à son état de déréliction intérieure, ou l’inverse. Pluie et larmes s’entremêlent dans la tête de Paul sans jamais rien laver de sa peine, lui rappelant ironiquement ces tristes vers de Coleridge : « Water, water everywhere, nor any drop to drink ». Né d’une double mort, celle de sa mère en couches en même temps que celle de son frère jumeau, et aujourd’hui « fournisseur officiel » de la mort en tant que fabricant de housses pour défunts, ce survivant qui vit avec la culpabilité d’une sorte de pacte avec la faucheuse n’a jamais été aimé. A mesure des séances avec le psychiatre se dévide le fil de sa terrible histoire, marquée par le destin, mais plus encore, par les avanies d’un père toxique, immoral et sadique, qui n’aura eu de cesse de le détruire, lui et son entourage. Loin de l’optimisme du praticien, l’on se prend, aux côtés de Paul, à douter comme lui de le voir jamais échapper aux griffes du désespoir, lorsque, minuscule trouée dans cette vallée de larmes, surgit un inattendu brin d’espérance…

Passent les années et les livres de Jean-Paul Dubois, l’auteur réussit encore et toujours à nous surprendre et à nous éblouir de son talent à réinventer à l’infini la même histoire, d’habitude douce-amère, cette fois franchement cruelle, d’un antihéros toute sa vie empêché par le poids mortifère de sa filiation paternelle. Est-ce de se projeter dans un futur proche, météorologiquement aussi déliquescent que la psyché de son personnage réduit à la seule conversation d’une intelligence artificielle ? L’humour noir semble confiner ici à l‘ironie du désespoir, même si la possibilité d’une échappatoire se laisse in extremis entrevoir.

Un nouveau coup de maître que cette déclinaison du fameux personnage chaque fois prénommé Paul qui, comme si son état intérieur déteignait sur l’extérieur et vice versa, se retrouve ici fort poétiquement le malheureux jouet d’un destin et d’un monde partant à l’unisson à vau l’eau. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Il n’y a que deux dates qui comptent dans une vie. Celle de ta naissance et celle de ta mort.


Chacun de mes anniversaires commémore la mort de Marta et de mon frère. L’origine des larmes se trouve là, au fond du ventre de ma mère. Ce ventre dont je n’aurais jamais dû sortir. Ce ventre qui aurait dû m’ensevelir au côté de mon frère. Ce ventre qui m’a expulsé au dernier moment vers la vie sans que je demande rien ni que je sache pourquoi. De l’air est entré dans mes poumons pour la première fois au moment même où leurs cœurs ont arrêté de battre.


(…) deux morts contre ma vie. Je suis le fruit de cette rançon. Je sais ce que je dis. Je connais l’origine des larmes.


Comme me l’a dit, un jour fort justement Lanski, je suis « un fils à sa maman ». Et les opéras grotesques, les dramaturgies familiales qui ont rythmé toute ma jeunesse ont sans doute sérieusement amoindri cet apport d’engrais initial, la confiance que je pouvais avoir en moi. Au lieu de fuir les coulisses de ce théâtre toxique, j’en suis, au contraire, devenu sociétaire. C’est dans ces loges que j’ai dormi, mangé, travaillé, appris et répété mon rôle de fils indésirable, c’est de là que j’ai regardé le monde extérieur par un hublot, comme le passager d’un bateau confiné dans sa cabine. Dehors, la mer, immense. Mais impossible de me jeter à l’eau, je ne sais pas nager. Alors je suis resté, aménageant un petit territoire dont je savais pourtant qu’il pouvait être violé à tout instant par un dément. J’ai toujours vécu dans la crainte de ce qui pouvait advenir. Je n’ai jamais connu la paix, ni le répit, ni la sérénité. Plus tard le fils à sa maman a été embauché par sa mère, et il a toujours bien fait son travail pour qu’elle soit contente. L’enfance à perte de vue. Fils pour l’éternité.


Qu’est-ce qui est vrai dans notre vie ? Ce à quoi nous voulons bien croire. La religion, le travail, l’amour, la confiance, l’argent, la réussite, tout repose sur des mécanismes codés, des imitations culturelles, des simulations tribales qui offrent la représentation d’une réalité, laquelle n’est pas plus fiable que l’empathie scolarisée de U.No. Comme elle, nous apprenons à partir de données familiales, économiques, politiques, morales, que nous stockons afin de pouvoir, au fil des circonstances, représenter, interpréter ce que l’on attend de nous. Cet encodage est parfaitement délimité par des lois chargées de régir l’Imitation. Celle d’a Kempis comme la mienne. Mes data sont sorties du cadre admissible et des limites de l’Imitation acceptables. C’est pour cela que je me trouve ici, pour cela qu’il va falloir que je parle, m’explique et me justifie devant Guzman.
Les femmes et les hommes simulent. À longueur de vie et depuis toujours. Comme U.No, ce sont des machines complexes, intelligentes, qui n’ont cependant pas accès à la sagesse ou à la connaissance universelle. La faute à un disque dur sous-dimensionné. Lorsqu’ils parviennent aux limites de leur compréhension, aux frontières de leurs data, la carte mère, dépassée, met en branle la vieille procédure « syntax error », qui elle-même enclenche un mécanisme d’évitement avec ses corollaires, la panique, le mensonge, la simulation, la violence.
La machine, elle, connaît parfaitement la broderie de la chimie amoureuse mais avoue clairement son incapacité à éprouver cette émotion dont notre espèce raffole. En revanche, grâce aux données qui lui sont accessibles, et de la même manière que le font les humains carencés affectivement, sexuellement ou simplement imperméables à ce sentiment, elle sera tout à fait capable d’imiter à la perfection ces frissons, ces sentiments qui souvent nous gouvernent.
 
 
Je donnerais le restant de ma vie pour savoir, comprendre ce qui est arrivé, quel est cet homme sorti de nulle part qui m’a fabriqué comme on crache un noyau, qui a laissé glisser dans la mort ses deux compagnes ainsi qu’on laisse filer un train, sachant que c’est sans conséquence puisque de toute façon l’on prendra le suivant.


Il est quand même à noter, au-delà de l’aspect symbolique et maladroitement mythologique de cette histoire, que j’aurai passé toute ma vie professionnelle à travailler pour la mort et donc à être nourri par elle. Et je me dis que c’était peut-être cela les termes de l’échange initial et odieux : la vie de mon frère et de ma mère contre l’assurance d’un gîte, d’un couvert puis d’un rassurant bulletin de paye  (…).


Je trouve ces journées parfois totalement ridicules. Que de temps perdu à récurer le passé et la vie collée, carbonisée depuis des années au cul d’une poêle.


Non, personne ne vous écoutera. Sauf à Las Vegas, justement. Lors du congrès annuel de « la mort », déclinée sous toutes ses formes, et qui se tient souvent au Horseshoe Hotel and Casino. Les quelques fois où je me suis rendu dans le Nevada pour assister à cette convention, j’ai été frappé de voir combien la mort, lavée de tous ses sortilèges, était ici un secteur d’activité comme un autre, traitée à l’égal de la firme pétrolière Sunoco ou de la multinationale agroalimentaire Heinz. Le chiffre d’affaires de la mort, à l’image de celui des batteries lithium-soufre, finit toujours par s’enfouir dans le cimetière d’un tableau Excel qui recyclera tout ça, pour, d’une manière ou d’une autre, à la fin des fins, faire le bonheur d’un fonds de pension.


Le soir je n’arrive pas à m’endormir. Trop de choses me gardent en éveil. Elles ne sont jamais fatiguées. Toujours à la surface du monde à jacasser, à tourner dans tous les sens, à claquer les portes. Elles sont en moi tout le temps, mais sortent surtout la nuit comme les hérissons ou les musaraignes. Le jour, je ne les entends pas. Ce sont parfois de simples phrases, des segments d’images, des bouts de visages, la dissection d’un souvenir, le frisson d’une odeur. Des images montées à la serpe. Elles sortent toutes du même endroit. Généralement, les gens bien ordonnés, en paix avec leur vie, les classent et les rangent dans une armoire fermée à clé après minuit. La mienne n’a plus de serrure depuis longtemps et je me demande même si j’ai jamais eu un passe.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

vendredi 28 février 2025

Bilan de mes lectures - Février 2025

 

 

Coups de coeur :

  
 DEVELEY Alice : Tombée du ciel
ZAMORA Javier : Solito
  


 

 

 J'ai beaucoup aimé :

 
ASSOULINE Pierre : Lutetia
ECHENOZ Jean : Bristol
GRAINVILLE Patrick : La nef de Géricault  
GRUMBERG Jean-Claude : Quand la terre était plate
LAURENS Camille : Ta promesse
LODOLI Marco : Si peu
LOUIS Edouard : L'effondrement




 

J'ai aimé :

 
INCARDONA Joseph : Stella et l'Amérique
QUIGNARD Pascal : Trésor caché
ZENITER Alice : Frapper l'épopée
 

 


jeudi 27 février 2025

[Develey, Alice] Tombée du ciel

 



 

Coup de coeur 💓 

 

Titre : Tombée du ciel

Auteur : Alice DEVELEY

Parution : 2024 (L'Iconoclaste)

Pages : 399

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Alice a quatorze ans quand elle est internée dans un hôpital. Elle découvre un autre langage, un autre monde fait de blouses blanches et d'insomnies.
Comment tombe-t-on malade à cet âge ? Qu'est-ce qui peut conduire un enfant à cesser de s'alimenter ? Entre ces murs où elle subit des traitements révoltants, Alice rencontre d'autres filles comme elle, tombées du ciel. Elle décide de raconter ces vies minuscules dans un cahier. Écrire devient un moyen de ne pas oublier, et surtout de résister.
Tombée du ciel est un roman d'amitié, d'adolescence et de révolte.

 

Un mot de l'éditeur l'auteur : 

Alice Develey est journaliste au Figaro littéraire et créatrice de la rubrique La langue française sur le site du Figaro depuis 2016.

 

Avis :

« Je vais mourir dans une cellule d'unité psychiatrique, et il faut qu'on comprenne pourquoi. » Aujourd’hui journaliste littéraire, Alice Develey puise dans sa propre expérience pour raconter, dans un premier roman où perce la colère, la descente aux enfers d’une adolescente anorexique, hospitalisée dans des conditions traumatisantes.

A quatorze ans, Alice est un peu gothique, passe sa vie dans les livres pour oublier le divorce de ses parents et trompe sa solitude avec Sissi, une voix méchamment autoritaire qui s’est installée dans sa tête et qui l’encourage dans ce qui est devenu une obsession, perdre gramme après gramme, quitte à ne plus se nourrir que de pommes. Elle qui ne se sent pas malade, et certainement pas encore assez maigre, ne comprend pas pourquoi elle se retrouve hospitalisée, soumise à l’autorité de soignants prêts à tout pour la faire manger et la remplumer.

Commence pour l’adolescente un long dévissage vers le fond toujours plus abyssal de l’enfer. Tout au renflouage du corps de la jeune fille, le personnel médical indifférent aux causes de son problème use tour à tour, par calibre croissant faute de résultats – Alice a maintenant cessé toute alimentation et, prolongeant les violences subies, s’est mise à se mutiler toujours plus gravement –, des seules armes à son arsenal : punitions et coercition. Entre gavage par sonde, camisole chimique, mise à l’isolement et même ligotage sur son lit, Alice s’est mise à faire la navette entre le service des anorexiques et l’étage des postaigus en pédopsychiatrie.

Dans son naufrage au bout de l’incompréhension, de la violence et de la souffrance, Alice s’attache à ses semblables, camarades d’infortune qu’elle voit néanmoins partir une à une. Qu’est-ce qui l’empêche, à son tour, d’avoir envie de réintégrer le monde des vivants ? « Je n’ai pas peur de mourir, c’est vivre qui m’effraie ». Alors que Sissi l’insulte et la fait se sentir monstrueuse – « tu es une plaie, l’échec de tes parents, un boulet », « ta mère t’a jamais aimée, t’es qu’un poids, un énorme poids » –, la jeune fille s’est convaincue que seul le suicide pourra mettre fin à son calvaire.

Auparavant, plus que jamais étreinte par cette haine et cette colère qu’elle a pris l’habitude de retourner contre elle-même, « parce qu’à la fin il ne reste plus que ça, des mots » et parce « qu’on oublie ceux qui parlent pas », elle entreprend avec rage de jeter son histoire sur les pages d’un cahier. Et c’est ce journal, miroir d’un combat entre une intelligence âprement aiguisée et une force intérieure si obscure que les mots demeurent souvent impuissants à l’appréhender, qui donne sa forme à un récit d’une puissance et d’une justesse qui doivent tout à l’authenticité et à la profondeur du vécu.

Seize ans plus tard, la douleur et la colère d’Alice Develey sont toujours assez vives pour crever les pages de cette autofiction au langage sans détour, transpirant une impuissance violente et désespérée qui vous prend à la gorge et ne vous lâche plus. Retour sur une expérience largement indicible, ce texte est gros des questionnements qui continuent à assaillir l’auteur. Ici affleure la violence d’attitudes familiales comme une hypothèse contributive d’une profonde angoisse affective. Là sourdent l’accablement et la révolte face au cruel manque de moyens qui fait verser dans la maltraitance les services hospitaliers affiliés à la psychiatrie. Au final, ce cri revenu des enfers s'avère un témoignage inestimable, autant indispensable pour mieux se représenter les réalités de l’anorexie, que porteur d’espoir pour tous ceux qui se sentent aujourd’hui isolés dans un semblable cauchemar. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Toutes les semaines, elle jetait du sel sous notre paillasson. Un jour, elle disait que c’était pour « chasser les mauvais esprits », le lendemain, « pour nous protéger du mauvais œil », alors que je la surprenais cette fois-ci à canarder la fenêtre et les volets. J’étais peut-être pas plus grande que le vélo d’appartement, mais je comprenais tout parfaitement. Maman croyait dès qu’elle angoissait. Et les parents qui mettaient leurs gosses au cours de cathé étaient pas différents. Suffisait de voir leur dos voûté et leurs doigts bouffés par leurs dents. La croyance n’a rien à voir avec l’amour, mais avec la peur. On croit parce qu’on est humain. Quelque chose nous manque et nous lui donnons un nom. Certains l’appellent Dieu, maman, c’est le gros sel.


Beaucoup d’enfants que je croise dans les couloirs semblent heureux d’être malades. D’une certaine façon, la douleur les élève. Les enfants qui souffrent ne font plus vraiment partie du monde des vivants. Ils ont leur propre soleil, leur propre temps. Ils sont intouchables, vénérables. On les regarde avec ce respect propre aux choses qui nous dépassent, dans leur art et leur secret. Les parents, à leur chevet, se mettent tous à genoux. Ils doivent penser que dans toute part d’insaisissable se cache la trace d’un dieu et ils se mettent à l’invoquer. Qu’ils soient athées ou non, la maladie devient leur religion. 


Midi sonne. Je regarde les filles manger du pain. C’est curieux, je me dis. En dehors de la maladie, qui sommes-nous ? Nous vivons les unes à côté des autres et nous ne savons rien les unes des autres. D’où viennent-elles ? Est-ce qu’elles ont des frères et sœurs ? De quelle couleur sont leurs yeux ? D’un commun accord silencieux, nous avons considéré que ces informations n’avaient aucun intérêt. Mais ça me peine. On remplacerait Louise par Pia et Pia par Louise, je ne le verrais pas. Les mots sont toujours les mêmes. Même voix. Même sourire. « Ça va ? Oui, et toi ? Oui. » Et je me fais cette affreuse impression de vivre tous les jours le même jour. Il faut croire qu’à l’hôpital il n’y a que le présent qui compte. Mais le problème de ce temps, c’est qu’on ne peut pas vivre dedans.


Récemment encore, je jouais à mourir. Je m’inventais un monde dans lequel on m’aurait aimée. On m’aurait aimée parce que la mort, comme un torchon, permet d’effacer la plus tenace des crasses. Et je suis une tache. L’erreur de mes parents. Ce n’est pas moi qui le dis. Quand je suis née, papa et maman ne s’aimaient plus. Ils avaient eu leurs années de joie, leurs photos et leurs albums. Celui d’Armand était épais comme un dictionnaire. On y voyait Armand en costume de chevalier, Armand à la piscine, Armand sur la balançoire, Armand dans sa salopette. Ils avaient bien eu cinq ans pour s’aimer. Et puis… La colère était venue habiter chez eux. Ils ne savaient plus se parler. Maman m’a dit qu’elle était tombée enceinte de moi pour essayer de sauver notre famille. Ça n’a pas marché. Quand elle a divorcé et qu’elle a fait les cartons, mon album était encore tout petit, si petit… Je suis l’enfant de l’échec. Essayez donc de vivre avec ça.


« Tu sais que je fais tout ça pour que tu retrouves ta vie. »
Rebecca voudrait que je sorte et elle m’enferme.
« Tu as envie de revoir tes amis, non ? »
Elle m’enlève le peu que j’avais pour m’obliger à le retrouver.
« Pense à ton avenir… »
Je n’appartiens plus à ce monde-là.
Survivre.
C’est pire que la mort.
 
 
Comment peut-on me gaver ? Je suis déjà énorme ! Sissi a raison. Je suis un tas ! Un tas de boue ! Je me mords les mains au sang. Comment Rebecca peut-elle ignorer que la sonde va me faire souffrir, alors que je serais prête à vendre père et mère pour perdre 30 grammes ? Comment peut-elle me déchirer, mettre d’un côté le corps et de l’autre l’esprit, comme si j’étais deux ? L’hôpital renforce cette scission qu’a créée l’anorexie, alors qu’il devrait justement combler cette faille, cette fissure, s’y couler comme du béton pour les réunir et les réconcilier. Mais Rebecca doit soigner mon corps, elle n’est pas là pour prendre soin de moi.


J’ai rêvé ma mort comme les grands romantiques, et avec une certaine jouissance, imaginant les regrets et la souffrance que j’allais causer. Le suicide, c’est jouer sur une scène de théâtre devant une salle vide. On espère toujours que quelqu’un va venir. C’est ce que je pensais, mais la mort réelle n’est pas belle. Qu’est-ce que ça m’a fait quand Rebecca m’a dit que je risquais la crise cardiaque ? que j’avais une péricardite ? que j’avais bloqué ma croissance et que je ne grandirais plus jamais ? que j’aurais des os de vieux à vingt ans ? que mes dents resteraient jaunes ?  
De la colère.
Une immense colère.
Une immense colère bleue.


Le cœur retient tout. Il doit y avoir une sorte de trappe sous le plancher de l’aorte, où l’on enferme les mauvais souvenirs mais qui parfois, à cause d’un mauvais coup, d’un mot ou d’une odeur, s’ouvre et relâche les traumatismes comme des bêtes sauvages.


Il n’y a que les cons pour juger la beauté de la langue… Ils voudraient que les mots soient lisses, bien douillets, bien proprets, comme l’eau d’un bain. Que tout soit propre surtout. Trop gentil. Trop mignon. Ils voudraient que rien ne dépasse, pas d’éclaboussures, pas de ratures. Bien sûr que l’écriture est dégueulasse. C’est un charnier, un monceau de cadavres ! Une fosse commune ! C’est l’eau dans laquelle on s’est lavé. Il faut que ça sente la sueur, la crasse. Chaque phrase doit être un accouchement. Des draps blancs devenus rouges. Une douleur. On n’écrit pas en pensant. Et ceux qui disent le contraire écrivent avec du savon. On ne maîtrise rien. On ne sait pas comment les mots sortent. C’est un cri. Un vol. Un rapt. Toute écriture est une blessure. Soit on la cicatrise, soit on la creuse. Mais c’est toujours dans le sang qu’on plonge la plume. La beauté ne surgit qu’à cette condition-là. Parce que la beauté est un mémorial. Dieu nous a donné le temps et le temps nous a donné la mort. Et quand la beauté surgit, que les heures sont suspendues, nous le tuons à notre tour. Toute écriture est une lutte contre la mort.


Le temps ne guérit pas les blessures, il leur donne juste une autre profondeur. Et les cicatrices sont des trous dans lesquels il est si facile de retomber.
 
 
Je m’assieds en tailleur devant la fenêtre, je sors l’aiguille de son étui, une petite épée de 5 centimètres, l’éclat d’un éclair, je l’admire un instant, retrouvant dans la douceur du métal le souvenir d’heures rouges dans ma chambre, avant de la faire glisser doucement sur mon mollet gauche. Il faut voir l’élégance de ce geste. La coupe comme un coup d’aile. Brusquement, par la volupté, je reprends corps avec cette région de moi-même. La souffrance est un territoire bien étonnant quand on commence à l’explorer. Les coups secs ont tendance à créer une fente, une bouche à la langue jaune de graisse. En plus d’être répugnantes, ces plaies ne sont pas douloureuses. Elles n’ont aucun intérêt sauf si l’on a envie d’atteindre une artère et de se tuer. Mais souffrir !
Souffrir demande du temps. Plus la coupe est lente, plus elle est douloureuse. Quand la souffrance monte, on ne se contente plus d’habiter son corps, on en prend possession. On voit comment il réagit, on interagit avec lui, on devient deux.


D’abord, l’anorexique ne refuse pas de manger. Elle ne ressent pas la faim, ce qui est bien différent. Or voilà l’une des mauvaises conceptions qu’on se fait d’elle : l’anorexique ne veut pas se nourrir. Comme si cette décision lui appartenait. L’anorexique ne décide pas de se priver de nourriture, elle ne fait pas de régime, elle ne fait pas. Elle se défait. L’anorexique n’est pas dans la privation mais dans la disparition. Il faudrait s’imaginer ce qui lui arrive comme un mauvais film d’horreur. L’anorexie prend possession d’elle. Quand l’anorexique parle, c’est l’anorexie qui répond. Quand l’anorexique ne mange pas, c’est l’anorexie qui le lui interdit. Bizarrement pourtant, on dit souvent que l’anorexique chercherait ce qui lui arrive. Elle serait non seulement responsable, mais coupable de se laisser mourir de faim. Après tout, dans une société de consommation aussi décadente que la nôtre, où il semble plus facile de crever obèse que la peau sur les os, l’anorexique paraît bien indécente. Mais pourquoi lui faire ce procès ? Il ne viendrait à l’esprit de personne de reprocher à un cancéreux d’avoir attrapé un cancer. Pourquoi serait-ce le cas avec une anorexique ? Ça ne se décide pas de tomber malade.


Au fond, je ne sais pas ce qu’est l’anorexie, mais je sais ce qu’elle n’est pas. Elle n’est pas un problème de nourriture. L’anorexique ne fait que ça, bouffer. Toute la journée, elle en parle. Manger, ne pas manger. Croquer, couper, gaspiller. Elle a du vomi à la place des idées, des grumeaux de pommes et de pâtes dans le cerveau. L’anorexique bouffe ses émotions. Elle procède avec elles comme avec une araignée, elle les tue. L’anorexique déteste ce qu’elle est au plus profond de sa chair, elle déteste ce corps qui lui rappelle qu’elle ressent malgré elle. Alors elle se venge, elle sait exactement ce qu’il lui faut pour se faire souffrir. La nourriture est un prétexte. C’est pour ça que l’anorexique est fascinée par les malades. Elle voudrait voler des maladies. Elle voudrait prendre leur douleur. Rien d’humaniste là-dedans. L’anorexique est égoïste. Quand elle voit un cancéreux famélique, elle ne ressent aucune pitié, tout ce qu’elle se dit c’est « Et moi ? ». Elle ne voit ni la peur ni la mort sous la peau, mais les os, le squelette. C’est son porno à elle.


L’anorexique veut toujours plus, prisonnière éternelle de son insatisfaction. De fait, elle n’est jamais assez maigre. Elle ne compte pas son poids en kilos mais au gramme près. Elle mourrait pour en perdre trois. Et bien sûr, dans ce décompte morbide, elle jalouse, déteste même, toutes celles qui sont plus rachitiques qu’elle. Vêtements, prises de sang, plateaux-repas… Les anorexiques se comparent tout le temps. Elles alternent comme ça entre dissimulation et exhibition, en jogging ou en legging, les yeux qui mesurent et qui pèsent. C’est pour cette raison que les regrouper au sein d’un même service est au mieux stupide, au pire criminel. 


Les anorexiques veulent mourir devant un miroir. Elles aiment tellement se détester qu’elles voudraient se voir crever. Toutes des Narcisse, toutes des obsédées de l’eau et du métal. Tout ce qui peut réverbérer l’œil et le mal.


C’est presque du théâtre. On rejoue les mêmes dialogues. Mais qui est l’auteur ? Qui a inscrit ces répliques au script ? Le corps féminin grandit dans l’empêchement. Il faut se restreindre. Être dans la mesure. La bonne mesure, le bon poids, la bonne couture. Si on dépasse cet équilibre fragile, on devient autre chose qu’une femme. Tout ça, ce n’est pas moi qui le dis, mais le regard des gens. Suffit de voir comment on culpabilise un gros qui bouffe une pâtisserie en public. Je ne sais pas si ce phénomène est conscient. Si on peut l’empêcher. Mais d’après ce que je vois, nous ne pensons pas, nous sommes pensés.


L’anorexie est un mal qui ne naît pas de l’image mais de l’œil. Il a besoin de l’autre et de son regard pour souffrir. L’anorexie est une maladie de l’autre. C’est la peur de ne pas être ce qu’il faut, ou plutôt la peur de voir ce que l’anorexique est : imparfaite. Elle a un problème avec ce qu’elle est. Ce n’est pas tant qu’elle ne supporte pas son corps, elle ne supporte pas d’être un corps. Le problème, ce n’est pas son rapport à la nourriture, mais son rapport au temps.


L’anorexique veut être Dieu. Oui voilà, en chaque anorexique se cache un Dieu contrarié. Elle veut contrôler tout ce qui la dépasse. Or, ne pouvant changer le monde, elle change le sien. L’anorexie est sa guerre intérieure, sa révolte contre l’absurde. Elle croit qu’elle peut infléchir son destin, son histoire, elle croit qu’elle peut faire péter la langue, tout réécrire, la vie, la mort, elle se vide de son langage, plus de mots, que du silence, elle se purge de son âge pour ne plus grandir, ne plus vieillir, elle se vidange le ventre, retour à l’intérieur. L’anorexie, c’est l’explosion d’une étoile.


Est-ce qu’il vaut mieux se rappeler ou s’oublier ?
Je crois que je préfère le passé à l’avenir. Les souvenirs sont du côté des certitudes. L’après, on peut que le regretter…


Souvent, on entend dire qu’on fait des enfants pour se prouver qu’on s’aime, transmettre une histoire, une famille, un sang. Mais tout ça c’est des conneries. Un enfant, c’est des fleurs sur une tombe.


Je vais mourir. Je me répète ça avec l’étrange réflexion que je n’ai plus peur. La peur, c’est quand on a encore de l’espoir.


Les romans, c’est la place des perdants. C’est le lieu de ceux qui n’existent pas. Lire, c’est devenir personne. « Être partout, rester nulle part. »
 

 


 

mardi 25 février 2025

[Lodoli, Marco] Si peu

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Si peu (Tanto poco)

Auteur : Marco LODOLI

Traduction : Louise BOUDONNAT

Parution : en italien et en français (P.O.L.)
                  en 2024

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Quand l’amour est comme le mien, juste un rêve solitaire infini, une insulte au malheur, un crachat à la face du destin, alors il élève ses flammes jusqu’aux cieux, il brûle et purifie tout et ne s’éteint jamais, ne se réduit jamais à un feu dans une cheminée qui réchauffe et apaise, qui illumine une maison bienheureuse. »

Le nouveau roman de Marco Lodoli raconte la passion silencieuse et implacable d’une femme, concierge dans une école, pour Matteo, professeur et écrivain, qui ne remarque rien, trop pris dans son art, ses ambitions, dans l’illusion d’être différent des autres. Elle n’a pourtant jamais cessé de l’aimer. Mais à quel prix ? Quarante années passées à le défendre des dangers, du mal, du monde. En silence, en secret, car pour aimer ainsi, il faut savoir tout perdre. Elle a dû être inflexible, féroce. Protéger et chérir sans jamais s’exposer, sans se dévoiler : « J’avais besoin de le voir chaque matin, d’échanger avec lui un rapide bonjour, et imaginer que sans moi, qui ne suis presque rien, il se serait égaré dans l’existence comme un enfant dans la forêt. »

Ces deux existences parallèles finiront peut-être par se rencontrer. Le temps d’une nuit, dans une étreinte entre illusion et oubli. Ce grand livre, d’une beauté sombre mais magique, fait le récit d’un amour fou, une grâce noire que l’on n’obtient que par renoncement. La fin du livre rejoint de très grands textes mystiques sur l’effacement. Parabole radicale sur l’espérance, comme une obsession absurde et magnifique, qui ne tient qu’à presque rien, à « si peu » (tanto poco). C’est aussi une parabole de la rédemption par la fiction, qui permet de tenir, d’espérer, d’inventer l’avenir même si les chemins sont impossibles. Avec ce sentiment bouleversant de poursuite d’un rêve que rien ni personne ne doit interrompre. Une fiction folle, et pour cela plus forte que toute réalité.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Marco Lodoli est né en 1956 à Rome où il vit. Écrivain prolifique de récits et de nouvelles. Journaliste à La Repubblica. Il enseigne également dans un lycée de la banlieue romaine. Et l’expérience n’est pas neutre : D’une certaine façon, la banlieue correspond à l’adolescence, à l’adolescence d’un lieu. En banlieue, je sens encore quelles ont été mes espérances, ma mélancolie aussi, et ce, d’une façon extrêmement claire. Quand je suis là, il me semble que je n’ai pas vieilli, que je n’ai pas encore fait fausse route, j’ai l’impression d’être toujours au commencement d’un voyage avec la possibilité de lire le monde sur une note plus vraie, plus directe. Chacun des livres de Marco Lodoli est un petit fragment du chaos qui constitue l’existence et, comme tout « poète », il ne raconte pas seulement des histoires : il tente absurdement d’ordonner le chaos. Les Prétendants (La Nuit – Le Vent – Les Fleurs) est sa seconde trilogie et le deuxième panneau d’un triptyque initié avec Les Débutants, dont P.O.L a publié Les Fainéants (1992) et Courir, mourir (1994).

 

Avis :

Professeur de lettres dans un lycée de la banlieue romaine, l’Italien Marco Lodoli écrit pour mettre un peu de magie et de poésie dans l’insupportable chaos du monde et de la vie. Il imagine ainsi une passion quasi mystique, un amour inaltérable et pur, à jamais préservé des flétrissures et des contingences du réel, parce qu’impossible. Comme si, pour ne pas l’abîmer, il valait mieux rêver sa vie que la vivre.

La narratrice est concierge dans un établissement scolaire qui pourrait être jumeau de celui de l’auteur. Ombre sans prénom, elle fait partie des murs depuis maintenant quatre décennies quand elle se lance dans ce récit ouvrant sur ses vingt-six ans et ce fameux jour qui devait donner le ton au reste de sa vie. Ce jour-là débarque au lycée, en retard et dégoulinant de pluie, celui qu’elle prend d’abord pour un élève indiscipliné et qui s’avère un jeune professeur de lettres, tout aussi peu adapté au moule de l’établissement. Dépourvu d'autorité, dédaignant notes et contrôles tout en s’affranchissant des programmes, ce poète-albatros s'attire aussitôt la réprobation ouverte de ses pairs et de sa hiérarchie, mais aussi, lui qui du haut de sa sphère intellectuelle ne la regardera jamais, le secret amour de la jeune femme humblement cantonnée à ses tâches subalternes.

Elle ne variera jamais, d’autant plus fidèle à son idéal que les laideurs de son quotidien n’offrent d’autre issue que la résignation. De même qu’entre vidage des poubelles et nettoyage des toilettes elle préserve farouchement les roses blanches qu’elle a pris l’initiative de faire fleurir dans le jardin du lycée, toute sa vie elle cultivera la beauté muette d’un amour rêvé, en réalité bien plus vaste que son véritable objet car cristallisant les aspirations mort-nées d’une existence socialement entravée et résignée à subir sans espoir une violence systémique, symbolisée par un viol et un avortement tous deux silencieux.

Pendant qu’elle sublime sa vie insupportable en un éden secrètement fantasmé, le défendant bec et ongle contre les assauts d’un réel que son inconscient lui fait se représenter sous la forme d’un gnome fantastique, lui que ses origines sociales encouragent dans ses ambitions entreprend de vaincre les mesquineries et les frustrations qui encombrent son métier en goûtant la gloire de l’écriture. Et si, de Marco Lodoli à son personnage Matteo Romoli, les évidentes proximités semblent teinter le récit d’une certaine auto-dérision, ce n’est là encore que pour mieux peindre les rêves, puis cette fois les désillusions, face à la cruauté d’un monde en vérité tueur de poésie.
 
Alors, de l’une qui s’évade de sa vie pour lui préférer le rêve ou de l’autre qui use ses rêves en tentant de les vivre, qui au final tire mieux son épingle du jeu ? En nous laissant douter, Marco Lodoli ouvre un questionnement existentiel dans un conte magnifique et bouleversant, où au temps qui passe et à la vie qui déjà s’efface sur le sentiment d’être passé à côté, répond la magie des histoires que l’on se raconte, en l’occurrence ici le clair-obscur d’un amour fou, pur et n’attendant pas de retour, aux résonances quasi mystiques. Superbe ! (4/5)

 

Citations :

Parfois j’allais à l’église, c’est un lieu où je me sens en sécurité, même si je ne suis pas spécialement pieuse. Je ne crois pas qu’il y ait un Dieu qui nous observe et nous protège et qui à la fin nous conduit au ciel avec lui, les êtres humains sont de petits animaux qui ne méritent pas tant d’intérêt. Mais ça me plaît qu’on ait inventé cette belle histoire : on se sent mieux dans le désastre avec une idée de pureté, un manteau azur, des anges blonds, une immortalité gorgée de lumière et de sérénité. 


Les années passant, tout devient plus vague, toute forme de détermination se dissout et il paraît presque étrange d’imaginer qu’un jour une chose précise a existé, un fait survenu à telle date, une rencontre dans tel lieu, que nous avons acheté des objets qui existent vraiment et qui sont encore là dans le placard ou sur la table de la cuisine, et qui sont les nôtres. La jeunesse veut, revendique, s’impose, mais ensuite, avec le temps, tout s’effiloche, perd de sa substance et devient un regard où rien n’est certain, un patchwork d’images qui vont et viennent et sont inintelligibles. C’est comme si la vie elle-même n’était plus ma vie ou la tienne ou la sienne, mais seulement un grand champ nébuleux où nous errons tous sans visage dans un voyage tel un courant qui nous entraîne où bon lui semble. Les pensées ne sont plus un bien ou un mal intime, personnel, ce sont les pensées du monde qui traversent nos esprits de plus en plus vertigineux, indéfinis. Bien sûr je ne suis pas capable d’expliquer rigoureusement ce qui se passe, je n’ai pas étudié et je n’ai quasiment rien compris, mais je sens que ma vie m’appartient moins, que j’y suis comme dans un hôtel avec beaucoup d’autres, avec tout le monde, un hôtel qui m’accueille, mais où rien n’est vraiment à moi. Et parfois je me demande : quand je ne serai plus là, où finira la somme de ce que j’ai vu ? La lumière s’éteint brusquement et tout disparaît ? C’en est fini des saisons, des villes, des fleurs, des guerres, de l’école ? L’amour pour Matteo s’évanouira lui aussi dans le néant, ou bien subsistera-t-il une trace dans l’univers, dans l’existence de ceux qui restent, dans l’air qui emplit l’hôtel infini ? Plus j’avance, plus tout ça ressemble à un rêve, et j’ai peur de me réveiller et de le voir se dissoudre dans le néant, de ne plus m’en souvenir. Je veux continuer à aimer Matteo, même si je ne sais plus bien qui je suis et qui est Matteo, mais je sais que ce sentiment est fort et nécessaire, que je veux aimer jusqu’à la fin, et aussi après.

 

dimanche 23 février 2025

[Zeniter, Alice] Frapper l'épopée

 



 

J'ai aimé 

 

Titre : Frapper l'épopée

Auteur : Alice ZENITER

Parution : 2024 (Flammarion)

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Quand Tass était enfant, les adultes lui ont raconté l’histoire de sa terre à plusieurs reprises et dans différentes versions. Malgré tous ces récits, Tass n’a jamais bien su où commençait l’histoire des siens. Comme elle n’a jamais réussi à expliquer la Nouvelle-Calédonie à Thomas, son compagnon resté en métropole. Aujourd’hui, elle est revenue à Nouméa et a repris son poste de professeure. Dans l’une de ses classes, il y a des jumeaux kanak qu’elle s’agace de trouver intrigants, avec leurs curieux tatouages : sont-ils liés à un insaisissable mouvement indépendantiste ? Lorsqu’ils disparaissent, Tass part à leur recherche, de Nouméa à Bourail – sans se douter qu’en chemin c’est l’histoire de ses ancêtres qui lui sera, prodigieusement, révélée.
Le destin de Tass croise celui de l’archipel calédonien et Alice Zeniter, avec une virtuosité romanesque remarquable, met en scène son passionnant visage contemporain, à l’ombre duquel s’invite, façon western, son passé pénitentiaire et colonial.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Alice Zeniter est née en 1986. Elle publie son premier roman en 2003, Deux moins un égal zéro, aux Éditions du Petit Véhicule à l'âge de 16 ans. Alice Zeniter étudie ensuite à l'École normale supérieure puis publie son second romain Jusque dans nos bras (2011).
Elle enseigne le français en Hongrie, où elle vit plusieurs années. Elle y est également assistante-stagiaire à la mise en scène dans la compagnie théâtrale Krétakör.
Par la suite, elle publiera six romans, parmi lesquels Sombre dimanche (Albin Michel, 2013), Juste avant l'oubli (Flammarion, 2015), L’Art de perdre (Flammarion, 2017) et Comme un empire dans un empire (Flammarion, 2020).
Dramaturge et metteuse en scène, elle a reçu de nombreux prix littéraires dont le prix du Livre Inter, le prix des Lecteurs de l’Express et le prix de la Closerie des Lilas en 2013, le Prix Renaudot des Lycéens 2015 et le Prix Goncourt des lycéens en 2017.
Alice Zeniter écrit aussi pour le théâtre avec Spécimens humains avec monstres (2011), Un ours, of course !, spectacle musical jeunesse (Actes Sud, 2015) et Hansel et Gretel, le début de la faim (2018).

 

Avis :

Après le succès de L’art de perdre qui voyait une jeune femme, avatar de l’auteur, se lancer sur les traces de son histoire familiale en Algérie, c’est un autre retour aux sources, en Nouvelle-Calédonie cette fois, qui fonde ce nouveau roman sur l’héritage colonial du XIXe siècle.

Demeurée une dizaine d’années en métropole après y avoir fait ses études, Tass revient définitivement dans sa Nouvelle-Calédonie natale à cause d’une rupture amoureuse. Ses fonctions de professeur dans un lycée l’amènent à se préoccuper de l’absence de deux de ses élèves, des jumeaux kanaks dont elle soupçonne qu’ils n’ont pas la vie facile. Son intérêt pour eux va lui faire croiser le chemin d’un mystérieux groupe indépendantiste, oeuvrant secrètement à ce que ses membres appellent « l’empathie violente ». Par de petits gestes symboliques reproduisant la dépossession – par exemple s’introduire dans une maison pour y déplacer des objets –, ils comptent semer le trouble dans l’esprit des Blancs pour qu’eux non plus ne se sentent plus tout à fait à leur place.

Cette première partie du récit servant à installer notre compréhension de la société calédonienne d’aujourd’hui, un monde stratifié aux possibilités limitées, figé dans la répétition sans fin des mêmes histoires familiales entre groupes et clans en mal d’identité depuis que les traditions millénaires se sont dissoutes dans les mille nuances séparant blancs-blancs, blancs-autres, purs-métis et autres variantes – pour faire simple, « disons que si tu vivais en tribu, tu étais kanak. Et si tu faisais partie du colonat, quel que soit ton métissage, on te comptait parmi les Blancs » –, l’on en vient naturellement, comme Tass qui ignore tout de cet ancêtre qui fut le premier de sa lignée à mettre un pied sur le « Caillou », à se poser la question du passé qui l’a façonnée.

Recourant à la magie des lieux, puisque, conformément aux croyances kanak, ceux-ci sont habités par les esprits des morts, l’auteur tire parti d’une chute de Tass dans un trou d’eau pour faire surgir les images de son ancêtre bagnard et, à travers lui, l’histoire de la colonisation de l’île par les Français. Au volet politique et social succède donc un aussi intéressant versant historique, dans une mise en scène que l’on pourra trouver, au mieux d’une liberté audacieuse, au pire d’autant plus brouillonne que vient s’y glisser, comme si besoin était pour l’auteur de se justifier, un chapitre sur la genèse du roman, sur les raisons de son écriture et sur les recherches afférentes. Il est surtout l’occasion d’expliquer les résonances entre les différentes histoires de colonisation et leurs mêmes héritages, qu’il s’agisse de la Nouvelle-Calédonie qui n’est rien à sa famille, ou de l’Algérie qui en est le berceau.

Documenté et réfléchi, juste et fouillé dans ses personnages, enfin profondément instructif et intéressant, le récit pourra toutefois faire regretter que l‘élan politique l’y emporte sur le souffle littéraire. Tout à son sujet de la complexité post-coloniale, Alice Zeniter signe ici un ouvrage convaincant et brillant sur le fond, peut-être moins sur la forme. (3,5/5)

 

 

Citations : 

Tass ne sait pas bien si l’expression « espèce invasive » est juste car, dans les faits, l’oiseau n’a mené aucune conquête, souhaité aucune expansion de son territoire. Des humains l’ont importé comme oiseau de volière il y a plusieurs décennies, dans un but décoratif et, bien sûr, à un moment, quelque chose a mal tourné (rien d’étonnant, Tass a vu Jurassic Park : la vie trouve toujours son chemin). Le bulbul a refusé de n’avoir qu’une fonction esthétique, il s’est échappé, installé, reproduit. À ce moment-là, il a envahi, d’accord, mais contraint et forcé. Est-ce qu’il existe de l’invasion légitime comme il existe de la légitime défense ? Est-ce qu’elle regarde un colon quand elle l’observe en train de déployer ses ailes ou une victime, ou les deux à la fois ?


Les jeunes hommes qui vivent là, aux Saints, ont plus de chance que les autres de finir en cellule. Quand ils naissent, on devrait leur dire : franchement, si tu n’y passes aucun moment de ta vie, ce sera déjà un exploit. Ne pense pas à ce que tu peux faire, concentre-toi sur ce que tu pourrais ne pas faire. Ne pas aller en prison. Ne pas mourir jeune. Ne pas boire.


Quand elle appartenait encore à son clan, les histoires racontées lors des coutumes étaient longues et elles étaient vraies, déjà connues, déjà répétées : elles liaient les participants aux ancêtres et aux totems, elles mettaient chacun debout et le rendaient présent. Avant de partir, FidR habitait une structure millénaire, un lignage quasi éternel que la Parole rendait visible et le poids des héritages, parfois, lui ployait les épaules quand elle se tenait devant la Grande Case mais jamais elle ne doutait de sa place. Elle se demande si NEP et Un Ruisseau ressentent, comme elle, la perte de leur passé chaque fois qu’ils font la coutume, si un petit courant d’air de solitude leur passe aussi dans la nuque en ce moment. Elle les observe à la dérobée, NEP qui parle, les yeux brillants, les sourcils froncés, Un Ruisseau qui hoche la tête silencieusement. Ils paraissent imperméables au regret, intouchés par le manque qui agace FidR. Celle-ci se concentre sur l’histoire biscornue que NEP déroule aux pieds des nouveaux arrivants. Maintenant qu’ils n’ont plus que le groupe, ils n’ont pas d’autres ancêtres que ceux qu’ils se choisissent.


(…) mais avant qu’elle ait eu fini l’homme les a traités de faux Kanak. Les vrais, a-t-il dit, vivent à la tribu, écoutent les générations qui les précèdent et élèvent celles qui les suivent. Il a ajouté, en posant chaque mot comme un carré de sucre :
 — Ce que vous faites n’est pas bien.
 FidR a eu beaucoup de peine. Comme c’était elle qui parlait, elle s’est sentie personnellement visée. C’est sa fausseté à elle que l’autre a entraperçue. Ici, voudrait rugir FidR en se frappant la poitrine, ici c’est Kanaky. Mais il suffit qu’une personne lui dénie ce droit et elle doute. Les paroles des anciens lui reviennent, le moment de son départ, qu’est-ce qu’elle croit, elle n’est qu’une Kanak à la carte.


C’est ça, le problème de cette île. Même si on ne connaît pas tout le monde, on connaît presque tout le monde, au sens où on connaît tous les types de personnes qu’on peut devenir en grandissant, ils ne sont pas si nombreux, ils sont tous là, et rien ne s’invente vraiment, chacun rejoue la partition d’un autre, chacune reprend le rôle d’une autre, tout était déjà là, on devient le grand d’un petit, le parent d’une enfant, comme si tout le monde se décalait d’une chaise vers la droite mais toujours autour de la même table.
 
 
— C’est peut-être bien que ton père ne soit pas là pour voir ça. Je ne sais pas comment il l’aurait vécu.  
Tass déteste ce genre de phrases : elle ne sait pas si elles sont vraies ou non, elle n’a que des souvenirs d’enfant de son père. Mais surtout, elle déteste penser que son père aurait pu être là, c’est comme s’il apparaissait un instant pour lui être immédiatement arraché. Ça se remet à saigner, sous les croûtes. Elle a, malgré tout, demandé à sa mère pourquoi elle disait ça. Et Pascale a répondu que son père portait tous les souvenirs de son enfance pauvre, les odeurs d’huile et d’essence et du garage, et de l’enfance encore plus pauvre de ses parents, bien que ni Paul ni Madeleine n’en aient jamais rien raconté mais ces choses-là se sentent, et sans doute aussi le poids de la misère des grands-parents, des arrière-grands-parents, et le flou, terrible et total, autour de l’arrivée, forcément misérable, forcément difficile, du premier aïeul. Toute la famille avait travaillé dur avec l’espoir que les enfants grandiraient mieux et, de génération en génération, ils y étaient arrivés, lentement, péniblement. Mais l’indépendance apportait une incertitude contre laquelle leur travail acharné ne pouvait rien : peut-être que les enfants vivraient moins bien qu’eux, et les enfants des enfants aussi. Peut-être qu’il y aurait des temps de décroissance, d’effondrement, des pénuries et des départs. Ton père n’était pas le genre d’homme qui peut imaginer sereinement que ses enfants manqueront. Quel parent peut vouloir ça ? Ça l’aurait tué d’avoir à choisir oui ou non. Le bien du pays contre le bien de ses enfants, ou l’inverse. Te sacrifier aux demandes légitimes des Kanak. Sacrifier une décision juste à ton bonheur.


Moi, je demande, est-ce que l’avenir de la Calédonie, c’est le nickel ? Parce que ça a été notre avenir dans le passé, puis ça a été notre passé, et maintenant certains disent que c’est de nouveau notre avenir. Qui croit que le futur est fait de nickel ?  
Laurie hurle Tesla. Izé relance : la Chine ! William fait de grands gestes de bras : Mais arrêtez, arrêtez, c’est comme un calendrier de l’Avent, cette île ! Vous avez déjà ouvert toutes les cases et bouffé tous les chocolats. Y a plus rien à éventrer. Tass demande : Alors quoi, le tourisme ? Laurie : On est bien trop chers ! William : Et puis ils sont trop moches. Des rugissements de rire autour de lui. Mais c’est vrai ! Les touristes, que ce soient les Français ou les Pokens, ils débarquent ici habillés comme des clochards et en plus ils prennent vlà les coups de soleil au deuxième jour et après ils sont comme des clochards rouges et gonflés. Laurie reprend : Ok, eux, ils sont moches mais nous, on est fin nuls en service clients. Tass ajoute que les requins font du tort au business aussi. Ils se reproduisent pile pendant l’été austral, ça rapproche toutes les femelles du rivage et maintenant, chaque année ça croque, on est en train de devenir la Réunion, les amis ! 


C’est ce que la mère de son élève lui a dit, l’année dernière : elle reviendra. Quand Tass a répondu que ce serait sans doute difficile pour la jeune fille, après avoir perdu une année, la mère a souri : Ça n’existe pas, « perdre » une année, ça ne veut rien dire, le temps n’est pas une grosse boîte avec une réserve d’heures limitées dedans, le temps c’est du paysage.  
 
 
La notion de Blanc ici est un peu compliquée, ou du moins ce n’est pas la même qu’en métropole, ce n’est pas la même qu’aux États-Unis. Tass s’en est rendu compte en essayant de l’expliquer à Thomas. Avant, elle vivait avec, elle vivait dedans, elle n’avait pas besoin de l’interroger. Historiquement, lui a-t-elle dit, ce n’est pas tant une question de couleur de peau que de style de vie, ça s’est construit un peu à tâtons au XIXe siècle. Disons que si tu vivais en tribu, tu étais kanak. Et si tu faisais partie du colonat, quel que soit ton métissage, on te comptait parmi les Blancs. Ce qui voulait dire que tu pouvais être blanc et victime de racisme, puisque, quand même, tu n’étais pas blanc à l’œil, tu étais une « souris grise », une « peau de boudin ». On voulait bien te compter parmi les Blancs, on avait même intérêt à le faire, pour que la population blanche grossisse et parvienne à dépasser la population kanak, mais on ne se débarrassait pas comme ça de l’envie de créer de la distinction. Alors certains utilisaient le terme Blanc-blanc, pour distinguer les Blancs-uns des Blanc-autres, des Blancs pas blancs. Ma grand-mère disait ça, par exemple, s’est rappelée Tass en parlant à Thomas, surtout quand il s’agissait de commenter les mariages. Et bien sûr, Madeleine était un peu raciste mais il faut comprendre que, de toute manière, ici, les gens donnent l’ethnie d’une personne quand ils la mentionnent. Ils disent : j’ai vu tel de mes amis aujourd’hui, c’est un Wallis, c’est une Kanak, c’est un Viet – et je sais que ça te paraît insupportable, Thomas, mais je te demanderai de suspendre une minute ton jugement et de me laisser finir. À l’inverse des Blancs-blancs, on avait aussi formé le terme « pur métis » : des métis tellement métis qu’ils ne pouvaient pas se rattacher uniquement à deux populations, des personnes qui se déclaraient, par feuilletage générationnel, alsacienne-kanak-javanaise-wallisienne, et là on disait : bon, d’accord, très bien, elle, c’est une pure métis. Sur le Caillou il ne fallait pas se fier à un nom pour imaginer un physique. Car un patronyme japonais pouvait être porté par un grand gaillard à la peau brune et aux cheveux crépus, un patronyme arabe par une jeune femme aux yeux bridés, un nom germanique côtoyait des tatouages de fleurs à l’encre noire typiques de Java, et ainsi de suite. Purs métis.


(…) la mer qui se réchauffe, les poissons qui disparaissent, le corail qui meurt, les oiseaux éteints, l’eau qui monte et monte encore, les méduses qui se multiplient, la terre incultivable, les guerres pour l’eau potable, les bêtes qui crèvent avant d’avoir mis bas, l’air devenu cancérigène, la merde dans la mer, littéralement de la merde, des selles humaines, suffisamment nombreuses pour contaminer de l’eau salée, le plastique invisible trouvé dans les tortues, trouvé dans les poissons, trouvé dans les estomacs et le sang. Des années à se dire que c’est devenu invivable, à se dire qu’on est foutus mais toutes les dates butoirs sont franchies les unes après les autres et aucun événement ne se produit pour marquer le coup. Les yaourts périmés non plus ne deviennent pas solides, ni bruns, ni mortels du jour au lendemain. Tass vit dans un yaourt périmé et il y a encore des gens pour demander si c’est mangeable. Elle vit un moment de fin depuis si longtemps que ce pourrait être un éternel milieu, quelque chose d’avant le pire qui sans cesse est repoussé puisque chaque étape du pire dispose elle aussi d’un pire plus lointain. 

 

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