vendredi 4 septembre 2026

Critique : "Jaune soleil" de Eric Chevillard | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Jaune soleil " de Eric Chevillard


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Jaune soleil

Auteur : Eric CHEVILLARD

Parution : 2026 (Minuit)

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782707357663  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

C’était il y a longtemps, au Moyen Âge peut-être ou dans l’enfance, Philéon aimait Godelive, une fille avec le cou très fin et des cheveux jaune soleil. Clodomir aussi était épris d’elle, allait-il falloir se battre ? Aujourd’hui, on se demande surtout ce que monsieur Ristretto, vieil écrivain qui observe le monde avec perplexité depuis la terrasse du café Les Grands Ducs, on se demande bien ce qu’il fait là, au milieu de ces souvenirs.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Éric Chevillard est né à la Roche-sur-Yon (Vendée) en 1964.

 

Avis :

La façon qu’a Eric Chevillard de dynamiter les conventions littéraires fait à nouveau merveille dans ce petit bijou qui, brouillant tous les repères, reproduit au plus près la confusion de la vieillesse. 

En une époque ancienne que seuls trahissent leurs prénoms d’un autre âge, deux garçons, Philéon et Clodomir, rivalisent d’aventures bravement maladroites pour complaire à Godelive, la fillette aux cheveux « jaune soleil » dont ils sont épris. A des années-lumière de leurs jeux, le vieux Monsieur Ristretto tente de mettre de l’ordre dans des souvenirs capricieux, sans cesse interrompus par les irruptions intempestives du présent. Une curieuse aube « jaune soleil » luit comme un fanal dans la nuit de sa mémoire défaillante.

Point fixe symbolique dans un récit morcelé, cette clarté est la dernière balise vacillante dans un monde mis en déroute par la dérive du temps. Dans l’égarement mélancolique du vieil homme, tandis que mémoire et certitudes s’effilochent en une traînée confuse réduisant le présent à un bruit parasite, elle semble provenir de temps immémoriaux, quand une rivalité naïve adonnait deux garçonnets à leurs élans chevaleresques, drôles et touchants dans leur fausse férocité. La narration s’enroule et se disloque autour de cet axe solaire, plongeant dans la solitude cognitive du personnage au rythme de ses hésitations et oublis. Ricochant entre trouées réminiscentes et surgissements incongrus de la réalité, il installe une sensation désarçonnante de désorientation, à charge pour le lecteur de reconstituer la cohérence du puzzle.

Rien ne se livre d’emblée dans ce roman à mille lieues d’une progression convenue. Il faut consentir à lâcher prise et se laisser imprégner, pour ressentir alors le désarroi d’un homme vieillissant, de plus en plus étranger au présent mais aussi à un passé qui s’échappe. Un ouvrage bluffant de maîtrise, déroutant et exigeant, qui déjoue paradoxalement la gravité de son sujet par un humour constant et une tendresse infinie pour ses personnages. (4/5)

 

Citations :

Comme on s’ennuierait dans les églises si ne s’y trouvait Godelive ! Le prêtre profère d’incompréhensibles paroles fort peu fidèles à la réalité des faits désolants auxquels on assiste. Il lit des textes sans rapport avec ce qui fermente et se décompose au fond des cœurs. L’assemblée ne se lève que pour se rasseoir, le prie-Dieu est un tape-cul. Un orgue plombe méthodiquement l’ambiance. La vieille qui chante le plus faux chante aussi le plus fort. On a cloué les mains du Christ pour l’empêcher de se boucher les oreilles. C’est un bien cruel supplice qu’il endure. Ces vils Romains voyaient loin. 


Son caveau de famille est mal entretenu. Et encore, vous n’avez pas vu l’intérieur… Alors on déblaye, on rassemble les planches pourries pour les brûler. Le contenu des trois boîtes éventrées devrait tenir dans une seule, plus petite. C’est au-dehors qu’on va être content. Joie et allégresse ! Réduction de corps. Deux compartiments sont à nouveau disponibles. Il y aurait donc une place encore pour une compagne dans la vie de monsieur Ristretto. Cependant, il semble plutôt envisager la perspective voluptueuse de se coucher là en diagonale comme dans son lit.


Ce fut un colosse, il a maintenant plus de soixante-dix ans. Or ses muscles sont toujours là mais à présent comme des objets tombés dans la doublure d’un manteau, sous la peau devenue trop lâche que distendent et déforment ces masses mouvantes, inégalement réparties. On dirait qu’il porte sur son épaule ou contre son torse, et parfois même traîne derrière lui, un sac de cailloux. Et ce qui est terrible, ce qui est injuste, c’est que cet exercice, ce constant effort, ne raffermit pas sa musculature ancienne, mais emplit son sac de nouveaux cailloux.

 

 

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