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jeudi 13 novembre 2025

[Le Floch, Grégory] Peau d'ourse

 



 

J'ai moyennement aimé

 

Titre : Peau d'ourse

Auteur : Grégory LE FLOCH

Parution : 2025 (Seuil)

Pages : 240 

Accès au livre : ISBN 9782021585612  
                           en librairie

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Mont Perdu a des rêves qui ne sont pas ceux de son village des Pyrénées encore aux prises avec des traditions archaïques. L’adolescente, corpulente, lesbienne, victime de harcèlement, trouve refuge auprès des montagnes, les seules qui lui parlent et la comprennent. Et peu à peu, Mont Perdu va se métamorphoser en ourse. Transposant dans une langue actuelle, poétique et crue, une légende de femme sauvage, Grégory Le Floch nous conte la folle échappée d’une jeune héroïne queer à la croisée de tous les combats écologiques et humanistes de notre époque.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Grégory Le Floch est né en 1986 en Normandie. Très repéré depuis son premier livre aux éditions de l’Ogre, il a depuis fait paraître un essai, Éloge de la plage, chez Rivages et deux romans chez Bourgois, Gloria, Gloria (prix Sade) et De parcourir le monde et d’y rôder, récompensé par le prix Wepler et le prix Décembre.

 

 

Avis :

Grégory Le Floch transpose une légende de femme sauvage dans un récit contemporain qui se lit comme une insurrection queer et écologique. La métamorphose y devient acte de résistance, une sortie hors des normes sociales et genrées. Dès les premières pages, le roman s’inscrit dans la lignée des pensées radicales – celles de Paul B. Preciado, cité en exergue – qui revendiquent une transformation irréversible et une insubordination absolue. 

Adolescente corpulente et lesbienne, Mont Perdu – prénom de légende et nom de montagne – est victime de harcèlement parce qu’elle détonne dans son village pyrénéen figé dans ses archaïsmes. Dans une mise en scène de la domestication de la sauvagerie, les habitants y rejouent chaque année une fête païenne autour de l’ours, inspirée d’anciens rites où l’animal, incarné par un homme déguisé, est traqué, capturé, puis réintégré dans la communauté. Désignée pour endosser ce rôle humiliant, la jeune fille retourne la contrainte en puissance. Devenant l'ourse, elle transforme le masque en vérité et libère sans retour possible ce que l’on voulait étouffer en elle : la force de son désir et de sa singularité. 

Grégory Le Floch fait de ce rituel le moteur d’une métamorphose radicale. En conférant à Mont Perdu une puissance qui déborde les cadres humains, il inscrit son devenir-ourse dans une logique de rupture avec l’ordre social et les récits d’intégration. Au rebours d’un retour à la communauté, c’est une sortie hors du monde des hommes, une affirmation instinctive et souveraine qui fait de l’exclusion le point de départ d’une liberté indomptable et d’une révolte contre toutes les formes de normalisation et d’effacement des différences. 

L’écriture, charnelle et minérale, accompagne cette insurrection. Crue, orale, traversée par les pulsations de la nature et les frémissements d’un corps en rupture, elle refuse l’élégance pour mieux dire la rage. Ce contraste entre lyrisme tellurique et oralité brute rend le texte éruptif, déroutant et profondément politique par sa manière de mordre, de refuser les cadres et de forcer le passage. 

Pris à rebrousse-poil par ce chant farouche, le lecteur avance à tâtons, ballotté entre fulgurances poétiques et violence. La lecture se fait traversée sensorielle, fragmentée, où la métamorphose surgit comme fracture dans un réel déjà écorné par les voix des montagnes et les bruissements du sol. Fantasmagorie tellurique, fable politique et poème sauvage, Peau d’ourse brouille les frontières entre humain et animal, mythe et réalité.

Grégory Le Floch signe un roman incandescent, insoumis et transgressif, qui déconcerte par son étrangeté irrationnelle mais surtout par la violence avec laquelle la différence s’impose, sans compromis ni demande d’asile. Un livre volcanique, véritable révolte politique et poétique, où la métamorphose devient révolution queer et écologique, une brèche ouverte pour toutes les altérités que l’on tente d’effacer. (2,5/5)

 

Citations :

CHOSES QUE JE RACONTERAI JAMAIS À PERSONNE :        
– Que mon rêve ultime c’est de ken Kelly        
– Que j’ai passé la barre des 100 kg cet été        
– Que j’ai des poils qui ont poussé entre les seins        
– Que je suis sûre que je mourrai vierge        
– Que j’ai déjà pensé à m’allonger quelque part dans la montagne pour me laisser crever.


Je monte encore. L’eau jaillit de partout comme si la montagne était une poche pleine d’eau qui fuyait. Plus je grimpe, moins il fait nuit, on dirait que la pénombre est une matière trop lourde pour rester accrochée aux sommets. Elle glisse et se tasse en un truc opaque au fond de la vallée. Regarde, là-haut la nuit est quasi transparente.


 

mardi 6 mai 2025

[De Moor, Marente] Les grands bruits

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les grands bruits (Foon)

Auteur : Marente DE MOOR

Traduction : Noëlle MICHEL

Parution : en néerlandais en 2018
                  en français (Les Argonautes)
                  en 2025

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un village abandonné de l’ouest de la Russie, au milieu d’une nature sauvage de plus en plus envahissante, Nadia et Lev se déchirent autour de leurs non-dits. C’est ici, parmi leurs animaux, que ce couple de biologistes dirigeait autrefois un laboratoire et un refuge pour oursons orphelins. Mais les bénévoles ne viennent plus.
Depuis un certain temps, des bruits étranges se font entendre dans le ciel et la forêt « comme si Dieu poussait des meubles ». Et déjà les souvenirs les plus sombres remontent à la surface. Que reste-t-il de la vie qu’ils voulaient se construire ? Sans fard, Nadia raconte son histoire. Mais peut-on lui faire confiance ? Et qui est Esther, cette femme venue de l’Ouest qu’elle aimerait tant oublier ?

Marente de Moor nous offre le portrait ardent d’une femme aux prises avec ses choix. Les Grands Bruits est un jeu psychologique saisissant et un hommage sublime à la puissance de l’imaginaire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1972, Marente de Moor est la fille de l’écrivaine néerlandaise Margriet de Moor. Pour son deuxième roman, La Vierge néerlandaise, elle a reçu le prestigieux Prix AKO ainsi que le prix de l’Union Européenne de littérature (2014). 

 

 

Avis :

De cette Russie qu’elle connaît bien pour y avoir vécu de 1991 à 2001, la romancière néerlandaise Marente De Moor tire une histoire crépusculaire aux frontières de l’étrange, tant ses personnages aux confins d’un monde en déliquescence peinent à rester ancrés dans une réalité qui leur échappe.

Il y a trois décennies de cela, Nadia, jeune étudiante, tombait amoureuse de son professeur de zoologie à Leningrad, de vingt ans son aîné. Enceinte, elle abandonnait ses études pour le suivre au milieu des forêts de l’ouest russe et y ouvrir avec lui une station biologique. Pour se financer, le couple accueillait des touristes étrangers, attirés par les oursons orphelins qu’il prenait en charge.

Alors, que s’est-il passé pour que de ces projets de vie ne reste aujourd’hui qu’un champ de ruines ? Abandonné, le laboratoire à demi écroulé n’est plus occupé que par les chauves-souris et la végétation qui l’ont envahi. Le village dont Nadia et Lev sont les derniers habitants n’a plus d’existence pour les autorités. Pillées par les maraudeurs, pressurées par la forêt, ses datchas en bois autrefois construites artisanalement sont devenues le royaume des esprits frappeurs. D’ailleurs, de grands bruits inexplicables terrifient Lev dont la tête commence aussi à partir en friche. Sa mémoire à lui s’effaçant, Nadia s’efforce de se souvenir pour deux, tout au moins dans les moments qui échappent à son dur labeur quotidien, entre leurs bêtes, le potager et les mille tracas quotidiens d’une existence en autarcie, loin de tout.

Mais, si Lev a pris de l’avance sur elle dans la décrépitude, Nadia n’est pas forcément mieux armée pour affronter la réalité. Si sa mémoire à elle lui joue des tours, c’est qu’enfoui sous les non-dits, un vieux drame n’en continue pas moins d’empoisonner l’esprit de cette femme vieillissante. Un événement a bloqué le temps pour ce couple, le laissant à jamais suspendu hors du monde. Lev et Nadia sont devenus deux pierres dans le courant d’une rivière. Le pays tout entier a changé, induisant pour cette zone rurale une irréductible déshérence. Eux sont restés figés, à observer peu à peu la déliquescence de la Russie recouvrir en un parfait mimétisme le désastre de leur propre vie. Une vieille connaissance indésirable a annoncé sa visite. Il va leur falloir affronter leurs fantômes…

Fine psychologue et peintre d’atmosphère, Marente De Moor superpose habilement les désillusions d’un couple au destin brisé à l‘agonie du monde soviétique dans les années 1990. Maintenus en vie par la nécessité de faire face aux exigences du quotidien – se nourrir et se chauffer monopolisent toute leur énergie –, Nadia et Lev n’ont pas le temps de s’appesantir sur leurs états d’âme ni de comprendre ce qui se passe autour d’eux. Il leur faut juste tenir dans un univers qui s’écroule, la fin de leurs rêves coïncidant étrangement avec celle du monde autour d’eux. Tant la structure du récit que la langue employée, entre gestes rassurants du quotidien et ambiance énigmatique et menaçante, contribuent à la douloureuse poésie du récit, marqué par la dépossession, l’inquiétude et l’étrangeté.

Comment vivre quand tout s’est écroulé ? Entre survie matérielle, rêves refuges et folles hallucinations, Marente de Moor excelle à décrire un déroutant et touchant déséquilibre, un pied dans la réalité, l’autre dans un imaginaire étrange et presque fantastique. (4/5)

 

 

Citations :

Tant d’eau a coulé sous les ponts depuis. Sur  la Nadia amoureuse est venue se greffer la Nadia enceinte, puis la Nadia mère, et par-dessus encore une autre version de Nadia, plus aguerrie, qui a enfanté pour la seconde fois, et ainsi de suite. Vous pouvez faire une croix sur l’idée d’arracher toutes ces écorces pour revenir à l’homme ou la femme d’origine. Elles sont trop collées les unes aux autres, comme des couches de papier peint ; vous les déchirerez et abîmerez les motifs, et ne récolterez que des lambeaux.


Il est là, en peignoir, ses larges pieds nus enfoncés dans la neige. Je ne l’ai pas entendu s’extraire de la baignoire. Mon mari n’est donc pas seulement inodore, désormais il est aussi inaudible. Cette manière de nous dérober l’un à l’autre pourrait être un phénomène réciproque : il se fait plus discret et j’ai l’ouïe qui flanche ; ma vue baisse et son visage pâlit et s’estompe. C’est peut-être ainsi qu’on est censés vieillir ensemble, sans drame, ni maladie ni décès, chacun se contentant de s’effacer peu à peu des perceptions de l’autre.


Elle paraissait fraîche comme une rose, alors que nous avions le même âge, elle et moi. À mon avis, les femmes s’étiolent sous le poids de leurs principes, tandis que les hommes, au contraire, s’engraissent de leurs certitudes. Regardez les grands hommes d’État : en général, plus leurs mandats sont longs et confortables, plus ils s’empâtent. Les femmes de conviction, au contraire, se fissurent, se dessèchent, se dissolvent tels des fantômes. 


Du ressort ? Nadia, c’est le lot de toute notre foutue nation. Nous sommes aussi tendus qu’un ressort comprimé dans le canapé, parce que le monstre assis dessus est trop fainéant pour soulever son cul.


Alors que je descends la rue devant chez nous, je remarque qu’elle s’est considérablement rétrécie. On n’y circule pas assez, les accotements se rejoignent peu à peu, désormais les racines des arbres soulèvent l’asphalte et l’herbe pousse dans les nids-de-poule. Voilà à quoi ressemblent nos routes. Si tout était lisse et rectiligne dans cet immense pays, nous nous endormirions au volant. Mieux vaut que la vie ne soit pas trop facile, disait ma grand-mère, les gens en seraient frustrés ; en Occident, ils se la coulent tellement douce qu’ils ne savent plus quoi faire de leurs journées. Pourtant, plus que tout autre, elle a souhaité l’effondrement de l’Union soviétique. Elle pensait que nos villes ressembleraient à Paris, et nous à des Parisiennes. À quatre-vingts ans, elle a ressorti son français de l’armoire comme une robe de mariée jamais portée, et a patienté. En vain, bien sûr. Rien n’a changé. Tout a tranquillement continué de rouiller.

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 


 

mercredi 30 avril 2025

[Arnaud, Clara] Et vous passerez comme des vents fous

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Et vous passerez comme des vents fous

Auteur : Clara ARNAUD

Parution : 2023 (Actes Sud)

Pages : 384

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Gaspard, un berger pyrénéen, s’apprête à remonter en estive avec ses brebis, hanté par l’accident tragique survenu la saison précédente. Dans le même temps, Alma, une jeune éthologue, rejoint le Centre national pour la biodiversité, avec le projet d’étudier le comportement des ours et d’élaborer des réponses adaptées à la prédation.
Sur les hauteurs, les deux trentenaires se croisent de loin en loin, totalement dévoués à leurs missions respectives. Mais bientôt les attaques d’une ourse les confrontent à leurs failles. Les audaces de la bête ravivent les peurs archaïques, révélant la crise du pastoralisme et cristallisant des visions irréconciliables de la montagne : elle devient l’ennemie à abattre.
Dans cette vallée où jadis le dressage des ours était une tradition, la réintroduction du plantigrade exacerbe les tensions. L’histoire de Jules, jeune saltimbanque parti faire fortune à New York avec son animal, à l’orée du XXe siècle, scande le récit principal et résonne puissamment avec le présent.
Interrogeant notre rapport au sauvage, Clara Arnaud offre une plongée saisissante, minutieusement documentée, dans la vie pastorale moderne. Elle signe un roman sensuel, immersif et tellurique, célébrant la beauté de la montagne sans taire sa violence.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Clara Arnaud, née en 1986, est l'autrice d'un premier roman, L'Orage, publié aux éditions Gaïa en 2015, et de deux récits de voyage. Elle travaille depuis dix ans dans le domaine de la coopération et a vécu en Chine, en République démocratique du Congo et au Honduras. Après La Verticale du fleuve (2021), Et vous passerez comme des vents fous (2023) est son deuxième roman publié chez Actes Sud.

 

Avis :  

Grands espaces kirghizes et sibériens, montagnes tibétaines, Afrique subsaharienne et Amérique centrale : après vingt ans à arpenter le monde au plus près de ses espaces encore sauvages, à pied, à vélo, à cheval, en voyage ou lors de missions de développement international, Clara Arnaud a posé ses valises dans les Pyrénées. Dans ces montagnes dont, comme partout où elle passe, elle s’est attachée à s’imprégner, elle observe l’explosive confrontation entre l’ours et les éleveurs. Ici, la symphonie pastorale s’est faite chant de guerre…

Question sensible, la réintroduction de l’ours dans les Pyrénées déclenche toutes les passions, la violence s’invitant volontiers dans l’affrontement de deux positions irréconciliables : d’un côté, les anti-ours, qui crient à la confiscation des pâturages d’estive par ce prédateur friand de leurs brebis ; de l’autre, les défenseurs de la vie sauvage, de l’écosystème et de la biodiversité, qui dénoncent l’hystérie des éleveurs et l’absence de dialogue pour la mise en place de protocoles de cohabitation.

Appelée en renfort du programme de réintroduction pour étudier finement le comportement des ours, leurs relations à leur habitat et leurs modes de prédation sur les troupeaux, la jeune éthologue Alma en fait bien vite les frais, lorsque sabotages, insultes et menaces, et même commandos de chasseurs, s’en prennent à elle et à ses longues opérations d’observation. Habile à se fondre dans l’âpre et splendide écrin de la montagne, l’animal demande patience et longueur de temps dans son approche, toutes choses dont ne disposent guère ses défenseurs face à la colère et à la détermination de leurs opposants. Des opposants dont, sans juger, le récit permet de comprendre le drame, au travers notamment des déboires de Gaspard, un berger tentant désespérément de concilier le respect des ours et la sécurité des près de neuf cents brebis, que, pour le compte de différents éleveurs, il emmène estiver toujours plus en altitude, dans des coins de plus en plus inaccessibles, en raison des pâturages desséchés par le dérèglement climatique.

Un drame s’est produit l’année précédente, dont le souvenir hante Gaspard jusqu’à lui faire redouter ce nouvel été, seul avec chiens et brebis dans les alpages. Cette ombre sur laquelle s’interroge le lecteur ajoute au climat d’incertitude et de prescience de nouveaux incidents susceptibles de dégénérer rapidement. Et, pendant que là-haut, tout à leurs tâches incessantes dans une nature prégnante, somptueuse et implacable, Alma et Gaspard espère pour l’une, redoute pour l’autre, la rencontre avec l’ourse noire qu’ils savent rôder dans les parages avec ses petits, l’agitation d’en-bas dans la vallée ne cesse de faire monter le huis clos en pression. A cette tragédie moderne des derniers souffles de vie sauvage « sur une portion congrue d’un territoire partout anthropisé », se mêle, en un rappel historique de ce que fut la relation de l’homme avec les ours jusqu’à leur quasi disparition en France, une dernière trame narrative : l’histoire de Jules au tournant du XXe siècle, jeune et pauvre montagnard fier de son audacieuse capture, dans sa tanière-même, d’un ourson qui, une fois dressé, lui offrira la vie itinérante de ces montreurs d’ours si en vogue à l’époque.

Placé sous l’égide du poète arménien Hovhannès Chiraz avec ces vers qui lui servent de titre et d’excipit : « Nous étions en paix comme nos montagnes  / Vous êtes venus comme des vents fous. / Nous avons fait front comme nos montagnes / Vous avez hurlé comme les vents fous. / Éternels nous sommes comme nos montagnes / Et vous passerez comme des vents fous », ce roman au style quand même assez plat a pour lui la sincérité, l’intelligence et l’empathie de son approche holistique d’un sujet et d’une région dont on sent l’auteur pénétrée. La guerre de l’ours a bien lieu et Clara Arnaud s'en fait ici le reporter. (3,5/5)

 

Citations : 

Elle savait combien les lâchers d’ours précédents avaient été polémiques, créant des remous dans tout le pays. L’ours charriait avec lui des siècles de mythologie, convoquait des terreurs archaïques. Le débat dépassait l’enjeu de sa présence, il s’agissait du rapport de la société au monde sauvage, à ce qui échappait au champ du prévisible. Tout cela ne pouvait se régler sur le zinc. Elle savait aussi avec quel mépris, quelle méconnaissance du contexte, la politique de l’ours avait été conduite ici. Certains ne l’avaient jamais digérée, ils s’arc-boutaient contre un nouvel état des choses, le retour durable de l’ours dans leurs montagnes.
 

Leur rythme naturel, c’est d’agneler au printemps, mais si on les laisse faire ça, on a cinquante pour cent d’agneaux perdus là-haut… Alors on les fait mettre bas à l’automne, même si c’est contre-nature, lui avait expliqué Jean la première année. Les jeunes agneaux auraient été des casse-croûte bien trop faciles pour les prédateurs. Le compromis faisait toujours partie de l’équation, dans l’élevage de montagne, Gaspard l’apprenait année après année.
 

Avant son retour [l’ours] dans la zone, les vieux du coin avaient pris l’habitude de garder à l’escabot. Ils laissaient les bêtes seules en montagne s’organiser en petits lots et se contentaient de passer une fois par semaine. Et puis, il était revenu, c’en était fini du libre pâturage. Les éleveurs avaient alors embauché de nouveau des bergers. Dans certains quartiers où le risque de prédation était avéré, il fallait désormais garder les brebis serrées, selon des virées précises, les conduire le soir aux couchades choisies ou aux parcs et se faire assister par des chiens de protection. Toute la relation aux bêtes, à l’estive, avait été chamboulée.
La perception de la montagne avait changé aussi, le prédateur était là, il profitait de la géographie escarpée des lieux pour attaquer. Certaines zones lui étaient abandonnées. Les bêtes risquaient d’y être attaquées ou de dérocher en fuyant l’ours, ses assauts les stressaient, provoquaient fausses couches et amaigrissement chez certaines. L’organisation de la garde avait été repensée pour assurer la sécurité des brebis, tout en leur permettant d’accéder aux meilleurs quartiers. La nuit était le moment de tous les dangers, certains choisissaient de mettre les bêtes en parc au crépuscule. Gaspard, lui, les rassemblait, mais ne se résolvait pas à les enfermer. Les parcs étaient difficiles à installer dans certaines zones, ils pouvaient se révéler contre-productifs si l’ours y pénétrait, semant le chaos. Et puis, les brebis aimaient être actives le matin tôt, il leur arrivait même de se goinfrer lors des nuits de pleine lune. Gaspard tenait à leur laisser cette liberté. Et il s’agaçait de ceux qui vendaient aux bergers des solutions miracles. S’il suffisait d’avoir quelques chiens et d’enfermer les brebis la nuit dans les parcs pour faire cesser toute prédation, l’ours n’aurait pas fait tant débat. En réalité, le fauve mettait les bergers à rude épreuve. La saison était longue, le rythme difficile, il fallait s’adapter en permanence, à la météo, à l’état de l’herbe, aux comportements des brebis, aux agressions des ours, chiens, parasites. Il y avait quantité de variables à l’équation fragile du maintien en état du troupeau. La topographie était exigeante, les surfaces ouvertes maigres en comparaison des combes et trouées où des lots entiers pouvaient se soustraire à la surveillance. Il fallait arbitrer entre les avantages et les risques liés à l’utilisation de chaque espace, au fil de l’été.


 

dimanche 26 janvier 2020

[Gain, Patrice] Terres fauves






J'ai aimé

Titre : Terres fauves

Auteur : Patrice GAIN

Année de parution : 2018

Editeur : Le mot et le reste

Pages : 208






 

 

Présentation de l'éditeur :

David McCae, écrivain new-yorkais en mal d’inspiration et citadin convaincu doit quitter Brooklyn pour l’Alaska dans le but de terminer les mémoires du gouverneur Kearny. Le politicien visant la réélection, il envoie son prête-plume étoffer l’ouvrage d’un chapitre élogieux : le célèbre et très apprécié alpiniste Dick Carlson, ami de longue date, aurait de belles choses à raconter sur lui et leurs aventures. 
Direction Valdez pour David, direction le froid, les étendues blanches, les paysages sauvages et un territoire qui l’est tout autant. Plus adepte du lever de coude que de l’amabilité, l’alpiniste n’en est pas moins disert et David en apprend beaucoup. Trop. Devenu gênant, la violence des hommes, et celle d’une nature qui a préservé tous ses droits, va s’abattre sur lui et l’obligera à combattre ses démons pour survivre lors de cette course effrénée qui l’amènera du Canada à Portland.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Patrice Gain est né à Nantes en 1961 et habite un chalet dans la vallée du Giffre, en Haute-Savoie. Professionnel de la montagne, ingénieur en environnement, les territoires d’altitude et les grands espaces l’attirent depuis toujours.


Avis :

L’écrivain et narrateur new-yorkais David McCae est chargé de rédiger les mémoires du gouverneur Kearny, qui, afin de parfaire son image, souhaite un chapitre sur son amitié avec le célèbre alpiniste Dick Carlson, premier Américain à avoir porté la bannière étoilée jusqu’à un sommet inviolé de plus de 8000 mètres. Ce sportif habitant en Alaska, David accepte à contrecoeur de quitter son confort citadin pour se rendre dans une contrée sauvage, dont l’inhospitalité n’aura d’emblée d’égale que celle de son hôte. Et encore est-il loin de se douter du cauchemar qui l’attend…

Ce roman démarre doucement pour se transformer sans crier gare en un récit d’aventure en pleine nature et un thriller noir au suspense si addictif qu’il vous sera impossible de le lâcher avant son dénouement. Surprise par la tournure de l’histoire et aussitôt subjuguée, j’ai réellement désespéré de la terrible descente aux enfers de ce fragile citadin si peu armé pour les épreuves qu’il traverse. Mais c’est un peu comme si l’infernale beauté et la brutalité sans concession des grands espaces mettaient à nu les personnalités, les révélant à elles-mêmes en les poussant loin des faux-semblants, jusqu’au tréfonds de leurs ressources, parfois insoupçonnées...

Dommage que l’ensemble soit affaibli par son insuffisante vraisemblance, qui m’a d’autant plus gênée que, par hasard, je venais de lire l’autobiographique et véridique Croire aux fauves de Natassja Martin. L’élan du récit aurait presque pu effacer ce regret si je n’étais restée coincée sur une incohérence : l’ordinateur portable que David continue opportunément à utiliser, comme si de rien n’était, alors qu’il a maintes fois tout perdu !

Nonobstant son manque de crédibilité, ce livre m’a offert un excellent moment d’aventure et de suspense au sein d’une nature sauvage et grandiose, où les fauves ne sont pas toujours seulement ceux que l’on attendaient. (3/5)



Du même auteur sur ce blog :

 
 




La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis d'Hiver 2020


jeudi 16 janvier 2020

[Martin, Nastassja] Croire aux fauves






J'ai beaucoup aimé

Titre : Croire aux fauves

Auteur : Nastassja MARTIN

Année de parution : 2019

Editeur : Gallimard

Pages : 152






 

 

Présentation de l'éditeur :

«Ce jour-là, le 25 août 2015, l'événement n'est pas : un ours attaque une anthropologue française quelque part dans les montagnes du Kamtchatka. L'événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. Non seulement les limites physiques entre un humain et une bête qui, en se confrontant, ouvrent des failles sur leurs corps et dans leurs têtes. C'est aussi le temps du mythe qui rejoint la réalité ; le jadis qui rejoint l'actuel ; le rêve qui rejoint l'incarné.»


Un mot sur l'auteur :

Nastassja Martin est une anthropologue française spécialiste des populations arctiques. A 23 ans, elle part vivre deux ans chez les Gwich’in, un peuple de chasseurs-cueilleurs du nord-est de l'Alaska. Elle raconte cette expérience dans Les âmes sauvages, paru en 2016.» 


Avis :

En 2015, lors d’une mission anthropologique chez les rares nomades Evènes subsistant encore des rennes au Kamtchatka, l’auteur partie seule en forêt est attaquée par un ours : le fauve lui emporte la moitié du visage avant de s’enfuir, lui laissant miraculeusement la vie sauve. S’ensuivra pour la jeune femme une longue et douloureuse reconstruction physique, mais aussi une vaste introspection sur les raisons et l’impact de cette fulgurante collision entre l’humain et l’animal.

L’on reste d’abord sans voix devant l’inimaginable et terrible mésaventure de cette femme : une épreuve atroce, à l’issue improbable, suivie d’un parcours médical à faire froid dans le dos, à la merci de la brutalité d’un petit hôpital russe d’un autre âge, mais aussi, très ironiquement, des failles des plus grands établissements de santé français. L’on devine ensuite la tornade qui a dû s’emparer du psychisme de cette survivante, l’énorme travail sur soi pour parvenir à passer le cap, concrétisé par ce livre posé, réfléchi, plein de la maturité et de la sagesse de qui a déjà vécu cent vies.

C’est avec toute son expérience d’anthropologue, son ouverture d’esprit et sa conscience de la complexité des êtres que l’auteur envisage l’enchaînement de faits qui l’ont menée à ce face-à-face avec un fauve. Sans jamais trancher, elle ouvre une à une des hypothèses issues de différentes cultures, explorant aussi bien la psychanalyse, le chamanisme ou l’animisme. Cela l’amène avant tout à mieux se connaître, à comprendre ce que cet ours lui a pris et lui a donné en échange. Cela finit par nous faire réfléchir à notre avenir d’humains sur une planète au bord de la ruine, où l’anthropologue met en lumière ce que nous sommes en train de perdre : les mythes anciens, l’harmonie avec la nature et l’équilibre entre les espèces vivantes, les espaces de liberté et de vie sauvage…

Cette méditation, au texte parfois exigeant et toujours lucide, se lit avec d’autant plus d’intérêt qu’elle accompagne le récit sincère et sans complaisance d’une authentique expérience de terrain, où transparaissent l’estime et l’amitié d’hommes et de femmes au mode de vie en voie de disparition, et en l’avenir desquels, pourtant, l’on aimerait bien pouvoir croire encore. (4/5)


Citations : 

Elle me scrute d’un regard qui se veut aimable et plein de bonne volonté. Mais vraiment, comment vous sentez-vous ? insiste-t-elle. Un silence, puis elle reprend. Parce que, vous savez, le visage, c’est l’identité. Je la regarde, ahurie. Les pensées s’entrechoquent dans ma tête, qui subitement surchauffe. Je lui demande si elle prodigue ce genre d’informations à tous les patients du service maxillo-facial de la Salpêtrière. Elle hausse les sourcils, déconcertée. Je voudrais lui expliquer que je collecte depuis des années des récits sur les présences multiples qui peuvent habiter un même corps pour subvertir ce concept d’identité univoque, uniforme et unidimensionnel. Je voudrais aussi lui dire tout le mal que cela peut faire, d’émettre un tel verdict lorsque, précisément, la personne qui se trouve en face de vous a perdu ce qui, tant bien que mal, reflétait une forme d’unicité, et essaie de se recomposer avec les éléments désormais alter qu’elle porte sur le visage.

Je crois qu’enfants nous héritons des territoires qu’il nous faudra conquérir tout au long de notre vie. Petite, je voulais vivre parce qu’il y avait les fauves, les chevaux et l’appel de la forêt ; les grandes étendues, les hautes montagnes et la mer déchaînée ; les acrobates, les funambules et les conteurs d’histoires. L’antivie se résumait à la salle de classe, aux mathématiques et à la ville. Heureusement, à l’aube de l’âge adulte, j’ai rencontré l’anthropologie. Cette discipline a constitué pour moi une porte de sortie et la possibilité d’un avenir, un espace où m’exprimer dans ce monde, un espace où devenir moi-même. Je n’ai simplement pas mesuré la portée de ce choix, et encore moins les implications qu’allait entraîner mon travail sur l’animisme. À mon insu, chacune des phrases que j’ai écrites sur les relations entre humains et non-humains en Alaska m’a préparée à cette rencontre avec l’ours, l’a, en quelque sorte, préfigurée.

Cela fait quelques jours que nous sommes arrivés à Tvaïan, je m’applique à ne rien faire, je voudrais même essayer d’arrêter de penser. Ce matin, je me dis qu’il faut surtout que je cesse de vouloir – comprendre guérir voir savoir prévoir tout de suite. Au fond des bois gelés, on ne « trouve » pas de réponses : on apprend d’abord à suspendre son raisonnement et à se laisser prendre par le rythme, celui de la vie qui s’organise pour rester vivants dans une forêt en hiver. J’essaie de trouver en moi un silence aussi profond que celui des grands arbres dehors qui se tiennent immobiles et verticaux dans le froid. J’ai fait demi-tour, volte-face. Je suis revenue sur mes pas comme les zibelines dans la neige lorsqu’elles dupent leur poursuivant. Je ne sais pas où je vais, peut-être nulle part, je suis dans une tanière et ça me suffit. Je prends la mesure de l’immensité autour et des minuscules gestes du quotidien à l’intérieur, expression d’une patience infinie, propre aux humains qui se tiennent au chaud en attendant l’explosion du printemps.


Chaque jour Daria hache de la viande de renne pour moi, extrait la moelle des os, me donne des lamelles de foie cru (pour la digestion) de cœur cru (pour la guérison) de poumon (pour la respiration). Elle m’a aussi servi un verre de sang chaud (pour la force) lorsque nous avons tué le renne. Je suis plus vulnérable que je ne l’ai jamais été entre ces murs, et c’est précisément pour cela qu’aujourd’hui je vois. La sobre beauté de leurs allées et venues journalières ; la nécessité du moindre de leurs mouvements ; la discrétion dont ils font preuve entre eux et à mon égard. Je me laisse enfin porter par cette logique de vie routinière ; j’ai l’impression de découdre un à un les pas qui m’ont menée dans la gueule d’un fauve.

Daria est une guerrière, une vraie. À Tvaïan, la vieille idée selon laquelle les hommes chassent et les femmes cuisinent est un leurre absolu, une jolie fiction d’Occidentaux qui peuvent dès lors être fiers de l’évolution de leur société et du dépassement des présumés rôles genrés. Ici, tout le monde sait tout faire. Chasser, pêcher, cuisiner, laver, poser des pièges, chercher de l’eau, cueillir des baies, couper du bois, faire du feu. Pour vivre en forêt au quotidien, l’impératif est la fluidité des rôles ; le mouvement incessant des uns et des autres, leur nomadisme journalier implique qu’il faut pouvoir tout faire à tout moment car la survie concrète dépend des capacités partagées lorsqu’un membre de la famille s’absente.

La première chose à dénouer, avant le pourquoi de ma fuite hors de la forêt cet été-là, c’est le comment de ma fuite hors de mon propre monde vers la forêt, quelques années en arrière. Une pensée assez triviale me trotte dans la tête depuis longtemps : personne n’a écouté Antonin Artaud qui pourtant avait raison. Il faut sortir de l’aliénation que produit notre civilisation. Mais la drogue, l’alcool, la mélancolie et in fine la folie et/ou la mort ne sont pas une solution, il faut trouver autre chose. C’est ce que j’ai cherché dans les forêts du Nord, ce que je n’ai que partiellement trouvé, ce que je continue de traquer.
(…)
Combien de psychologues me prendraient pour une folle, si je leur disais que je suis affectée par ce qui se passe hors de moi ? Que l’accélération du désastre me pétrifie ? Que j’ai l’impression de ne plus avoir prise sur rien ? Ah, voilà donc la raison qui vous pousse à vous accrocher aux montagnes ! Oui, et là où ça devient grave, c’est que même la montagne s’effondre. Faute de cohésion, à cause de la glace qui fond, faute à la canicule. Les prises cassent, les rochers tombent, voilà la réalité. 

(...)
Cela aurait été si simple, si mon trouble intérieur se résumait à une problématique familiale irrésolue, à mon père disparu trop tôt, aux attentes insatisfaites de ma mère. Je pourrais dès lors « résoudre » ma dépression. Mais non. Mon problème, c’est que mon problème n’appartient pas qu’à moi. Que la mélancolie qui s’exprime dans mon corps vient du monde. Je crois que oui, il est possible de devenir « le vent qui souffle à travers nous », comme disait Lowry. Et qu’il est commun de ne pas en revenir, comme lui, comme tant d’autres. J’ai rejoint les Êvènes d’Icha et j’ai vécu dans la forêt avec eux pour une raison bien en deçà de celle d’une recherche comparative. J’ai compris une chose : le monde s’effondre simultanément de partout, malgré les apparences. Ce qu’il y a à Tvaïan, c’est qu’on vit consciemment dans ses ruines.
 


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