mardi 6 octobre 2026

Critique : "Les maîtres du sol" de Ryad Assani-Razaki | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les maîtres du sol" de Ryad Assani-Razaki




Coup de coeur 💓

 

Titre : Les maîtres du som

Auteur : Ryad ASSANI-RAZAKI

Parution : 2026 (Liana Levi)

Pages : 496

Accès au livre : ISBN 9791034912926  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur : 

Ce n’est qu’un petit village de pêcheurs sur le golfe de Guinée, à la fin du XVe siècle. Pourtant les Portugais l'ont choisi pour rejoindre l'Afrique sub-saharienne et s'y installer. La stupéfaction des villageois est immense car la peau de ces hommes, venus chercher de l'or, est translucide, et leur langue indéchiffrable. Petit à petit, sous la pression des « diables blancs », les anciennes croyances vacillent, les coutumes s'effacent. Tout change, mais pas l'usage qui impose de se débarrasser des enfants nés malformés, comme la petite Efua. Pourtant un homme mystérieux, récemment arrivé au village, s'intéresse à la fillette. Est-ce un esclave, un prince, un guerrier ? Et quel est le motif de son intérêt pour Efua ? Les réponses à ces questions se situent à l'issue d'un long voyage jusqu'à Tombouctou. Là-bas aussi, certains remettent en question les croyances anciennes. Éblouis par le savoir des Arabes, ils veulent imposer dans le puissant Empire songhaï la religion d'Allah arrivée d'Orient, au risque de rompre un équilibre ancestral...

Épopée ambitieuse et romanesque, Les Maîtres du sol met en scène un pan aussi fascinant que peu connu de l'histoire de l'Afrique.  

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Né en 1981 à Cotonou, au Bénin, Ryad Assani-Razaki vit à Toronto. Il est également l’auteur de La Main d’Iman, lauréat du prix Robert-Cliche du premier roman.

 

 

Avis :

Après un recueil de nouvelles et un premier roman plus intimiste, l'écrivain bénino-canadien Ryad Assani-Razaki change d'échelle avec une vaste fresque historique remontant aux prémices de la colonisation de l'Afrique au XVe siècle. Cette immersion dans la complexité géopolitique des royaumes de l'époque répond à l’ambition clairement affirmée de restituer leur mémoire aux peuples africains en racontant l’Histoire de leur propre point de vue.

Le petit village de pêcheurs d'Aldea, sur le golfe de Guinée, n'est plus lui-même depuis que l'édification du fort portugais d'Elmina bouscule ses coutumes locales au profit de la ruée vers l'or. Il s’apprête, comme le veulent les usages, à éliminer une fillette atteinte de malformation, Efua, lorsqu’un mystérieux guerrier étranger, surgi de nulle part, l’enlève et entame avec elle un long exil vers le nord, jusqu’à Tombouctou. Au coeur de l’Empire songhaï, la ville est le théâtre de la confrontation des érudits à l’expansion d’une nouvelle hégémonie religieuse qui, arrivée d’Orient sous la bannière d’Allah, entend supplanter les spiritualités traditionnelles. C'est en ce lieu de toutes les tensions que, liés par une étrange prophétie, le guerrier amnésique à la recherche de ses origines et l'enfant, que sa particularité physique investit, dans les esprits, de pouvoirs occultes, vont rencontrer leur destin.

Un puissant souffle romanesque anime cette épopée aux allures d’odyssée mythologique. Dans un mélange de rigueur historique et de tradition orale, la fresque se teinte de poésie et de légende, intégrant un bouquet de voix qui, tout en restituant la complexité des débats politiques et spirituels de l’époque, semblent entonner ensemble un véritable chant fondateur. Cette narration chorale, où l'histoire ne se dissocie jamais totalement du mythe, orchestre, de manière homérique, le grand récit collectif d'une mémoire reconquise.

Fruit de nombreuses années de recherche et d'écriture, le livre, minutieusement documenté, opère un profond recentrage géographique et mental, destiné à contrer des siècles d’aliénation culturelle et à replacer le lecteur face à la propre histoire civilisationnelle de l’Afrique de l’Ouest. Complexe et exigeant, toujours passionnant, le récit se révèle riche en découvertes, notamment lorsque, loin des clichés occidentaux sur la cité mystérieuse des sables, il dévoile un visage méconnu de la ville de Tombouctou, véritable épicentre intellectuel de l'Empire songhaï et foyer de débats spirituels intenses. Surtout, il montre un continent à l’opposé de la passivité, avec ses royaumes et ses empires pris entre leurs propres calculs politiques, leurs alliances et leurs erreurs stratégiques. Les personnages y revêtent une dimension allégorique, à mesure que le guerrier revenant aux sources dans sa quête mémorielle et identitaire s'escrime à protéger l’enfant difforme, incarnation de la mémoire et de la résilience des savoirs traditionnels face aux premiers assauts de la domination et de l’acculturation. 

Denses et captivantes, les près de cinq cents pages de ce roman, posé en équilibre entre érudition historique, aventure et récit d'apprentissage, se lisent avec une concentration qui n'exclut jamais le plaisir. Véritable entreprise de réappropriation culturelle, il offre également une précieuse clé de lecture pour comprendre les fondements des relations de l'Afrique avec l'Orient et l'Occident. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

L’usage de l’aliénation culturelle comme arme de domination est vieux comme le mode ; chaque fois qu’un peuple en a conquis un autre, il l’a utilisée. […] Il devient donc indispensable que les Africains se penchent sur leur propre histoire et leur civilisation et étudient celles-ci pour mieux se connaître ; arriver ainsi par la véritable connaissance de leur passé, à rendre périmées, grotesques et désormais inoffensives ces armes culturelles. Pourtant, cette idée qui devrait n’être qu’un lieu commun est loin d’être évidente pour tous les Africains. (Cheikh Anta Diop, Nations nègres et culture)


Le djihad était donc un combat entre des Orientaux – dont la prédominance avait été établie par le Coran – et les peuples archaïques de Songhaï alliés aux zins, les Korombas et les Gourmantchés. La question qui les opposait était la suivante : qui possédait le droit inaliénable d’occuper la région, et qu’est-ce qui donnait une légitimité à leur occupation ? Qui étaient, en somme, les véritables maîtres du sol ?

 

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