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jeudi 10 septembre 2026

Critique : "Nous aussi" de Anne Godard | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Nous aussi" de Anne Godard




Coup de coeur 💓

 

Titre : Nous aussi

Auteur : Anne GODARD

Parution : 2026 (Actes Sud)

Pages : 240

Accès au livre : ISBN 9782330225575  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

On fait partie d’une grande famille. On sait qu’on est privilégiés. On vit ensemble, dans notre immeuble au centre de Paris, on se retrouve l’été dans notre maison à la montagne. On trouve que c’est normal. C’est chez nous, c’est à nous, c’est pour nous. On se ressemble, on se compare, on se confronte, on ne se quitte pas, on se confond, on s’appartient. On ne sait pas comment dire je, on n’en a pas besoin, puisqu’on est nous. Nous les enfants, les frères et sœurs, les cousins, les cousines, on partage tout, nos écoles, nos chambres, nos habits, nos repas, nos jeux, nos bains, nos lits. On est les membres indissociables du grand corps familial. On n’a jamais vécu dehors. On ne sait pas ce que c’est. On n’en est pas capables. On n’en a même pas envie. Et tout aurait dû continuer ainsi, dans un même immuable recommencement. Le jour où la façade s’est fissurée, on n’a pas compris. Ça n’aurait pas dû se produire, pas dans notre famille. Ce n’était pas possible que ça nous arrive, à nous aussi.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Anne Godard est née à Paris en 1971, elle enseigne la littérature et l’écriture créative à l’université Sorbonne Nouvelle. Elle a publié aux Éditions de Minuit L’Inconsolable en 2006 (prix RTL-Lire) et Une chance folle en 2017 (prix Alain-Spiess du deuxième roman).
Nous aussi est son troisième roman.

 

 

Avis :

La sélection du Goncourt 2026 met à l’honneur ce troisième roman d’une plume déjà remarquée et récompensée. Anne Godard y peint une large famille bourgeoise, assurée de ses valeurs et de ses privilèges, et vivant en huis clos comme un grand corps fusionnel. Relaté du point de vue choral des enfants qui se perçoivent comme des atomes indissociables du clan, puis de celui de l’une d’entre eux tentant douloureusement à l’âge adulte d’atteindre une forme de lucidité, le récit cherche à saisir de l’intérieur la logique d’un milieu soudé, sûr de lui et persuadé de sa cohérence, mais que n’a pourtant pas épargné un drame relégué dans le déni et l’amnésie. Cette perspective permet d’approcher progressivement l’envers d’un décor si sûr de ses avantages que résolument aveugle à ce qui le ronge en son sein.

La première ligne de perception dans la narration est donc l’enfance, racontée depuis un on global et indifférencié qui absorbe les cousins en un tout, clos sur ses codes implicites et sur l’évidente continuité des générations. Ce pronom, qui fait entendre la fusion des places et l’absence de distinction entre les voix, reproduit la manière dont le clan se représente lui‑même : un ensemble compact, certain de son ordre interne, où les expériences individuelles se fondent dans un récit commun. C’est dans ce cadre sûr et rassurant, vécu comme un gage inaliénable de tranquillité, qu’un drame survient pourtant. Aussi inconcevable qu’incompréhensible, il ouvre une brèche que les adultes s’empressent de refermer, déchirure vite résorbée dans la puissante mythologie familiale. Pourtant, sous les apparences paisibles rampe plus que jamais un malaise diffus. Non seulement chacun peine à s’affranchir des normes du groupe et à exister par soi‑même, mais il faut aussi contenir la résurgence sporadique de bribes d’une mémoire refoulée bien plus ancienne que cette catastrophe. Pris dans le rythme serré du quotidien collectif, nul ne mesure encore la portée  de ces signes qui demeurent dispersés, sans relief, et comme avalés par l’évidence du cadre. Ce n’est qu’à la faveur d’une rupture, lorsque, devenue adulte, une des filles se retrouve hors champ malgré elle, que s’ouvre alors un autre point de vue, le on se déplaçant insensiblement du collectif à l’individuel pour laisser émerger, puis se formuler enfin, ce qui, dans cette famille, se dissimulait de génération en génération sous des airs de normalité. 

D’abord écrit à la première personne, le livre a été entièrement revu pour laisser place au on, forme narrative plus opérante que bien des discours pour rendre sensible l’emprise du collectif. Infléchissant peu à peu les façons d’envisager le monde, le clan impose une perception commune, une indistinction des personnes et une continuité qui ne se discute pas puisqu’elle constitue la seule réalité, et donc la normalité. Sans jamais juger puisque partie prenante, le on observe de l’intérieur les procédés et les automatismes qui finissent par faire d’une famille un cadre de pensée, stabilisant ses évidences et modelant les individus à leur insu. Le drame et ses causes profondes se retrouvent ainsi occultés par la logique même du groupe, qui, par habitude autant que par besoin de cohérence, réinterprète tout événement pour le rendre compatible avec son récit global. Remodelant la mémoire, la transmission familiale reconduit ces déformations de parents à enfants au point que seul un changement de position peut rendre à nouveau possible la lucidité. Ainsi finissent par se répéter au fil du temps, tenus pour allant de soi dans un environnement qui ne reconnaît plus de seuil entre l’acceptable et l’inadmissible, un certain nombre d’actes impensables, non qu’ils seraient minimisés, mais parce qu’ils font simplement partie du paysage familial. 

La belle trouvaille du roman réside sans conteste dans son usage du pronom on, outil d’analyse du collectif glissant imperceptiblement du registre englobant du groupe vers une perception plus individuelle pour montrer comment un système de vision se reconfigure lorsqu’un point de vue s’extrait du commun. Le procédé permet une dissection précise du milieu bourgeois, de ses rites, de ses silences et de ses aveuglements, et de la manière dont se fabriquent les évidences qui organisent la vie familiale. Avec un naturel confondant, le récit expose l’impensable rendu pensable par les mécanismes qui l’inscrivent dans l’ordinaire d’un fonctionnement partagé. Dense et méthodique, l’écriture installe discrètement une tension continue, qui rend perceptible l’indicible trouble de qui réalise peu à peu la toute relativité de ce qu’il pensait la normalité. Rarement livre aura été si explicite sur ces sujets. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Le fils des voisins a notre âge, souvent l’été il est là et il s’ennuie. Il nous appelle à la grille, il veut nous rejoindre. Il est tout seul, on est plein, on n’a pas toujours besoin de lui. Il y a des jours où on l’ignore, quelquefois on veut bien qu’il nous rejoigne. Avec lui, on se bat, on fait la course à vélo, on grimpe au portique, on joue dans les bois, dans les prés, dans la grange. Dans la maison, il n’a pas le droit d’aller plus loin que le chien. Quand on va jouer dans nos chambres, on lui dit les étrangers restent en bas, notre grand-mère ne veut pas. Elle a peur qu’il salisse, et on ne sait jamais, s’il allait essayer de voler quelque chose lui aussi. On lui dit tu n’as pas le droit de monter, on le nargue du haut des marches, on lui crie va-t’en, rentre chez toi, on le chasse jusqu’à la grille, on lui dit tu n’as pas le droit de passer. On ne pense pas que c’est injuste, il n’est pas comme nous, il n’est pas bon à l’école, il n’a pas de livres, ses parents travaillent à l’usine, ils parlent fort, avec l’accent d’ici. On se moque de cet accent qu’il a aussi, de son prénom, de ce qu’il dit mémé à sa grand-mère. Nous on ne dit pas tata, tonton, mémé, on dit grand-mère ou bonne-maman, on dit tante et oncle, nous on ne va pas au coiffeur, au boulanger, on sait qu’il faut dire chez. À Paris on est pareils avec le fils de la concierge, on trouve normal qu’il soit là pour jouer avec nous quand on le veut, mais sa mère fait le ménage chez nous, elle est à notre service, lui aussi. C’est ce qu’on dit au voisin, quand il insiste pour nous suivre à l’étage. On le répète jusqu’à ce qu’il pleure. S’il se révolte, on dit qu’il est méchant. On passe une partie de l’été à lui faire la guerre. On l’insulte, il nous lance des pierres. Il est costaud, il vise bien, sa colère n’est pas jouée. On se rend compte qu’on est allés trop loin. On fait la paix. On l’invite à partager notre goûter. On promet de ne pas se moquer. On le réintègre dans nos jeux, mais on lui dit, tu es chez nous, tu viens parce qu’on veut bien, tu n’as qu’à rester seul si tu n’es pas content. On trouve qu’il n’est pas assez reconnaissant. Après tout, on n’est pas obligés, on peut se passer de lui, il le sait bien. Ça arrive qu’on le plaigne, quand on apprend qu’il dort avec un martinet sous son lit et que ses parents s’en servent tous les deux contre lui. Nous on n’est pas battus, on est seulement punis. On nous gronde, on nous sermonne, on nous envoie quelquefois dans notre chambre, on nous menace du cabinet noir. C’est arrivé qu’on nous donne une fessée, mais ce n’est pas souvent, et on nous dit alors qu’on l’a bien méritée.


On paie des loyers dérisoires à nos parents, on leur en est reconnaissants, on sait qu’on dépend d’eux, on leur en veut. On leur doit tout, on n’arrive à rien. On fait partie d’un corps plus vaste, avec les autres, nos frères, nos sœurs, mêmes tentatives pour s’échapper, mêmes retours, encombrés des mêmes manques, des mêmes blancs. Dans ce grand tout où tout se partage, tout est commun. On n’a rien qui ne serait pas déjà là. À l’intérieur, on se rassemble, morceaux incomplets, on se console de n’être pas entiers en se prenant les uns les autres pour compléments. Les corps, les pensées, les goûts, on ne sait pas quoi est à qui. On ne fait pas de distinction, pas de séparation, on n’a pas de frontière, pas de limite, pas de corps propre, pas de soi. On est dans un tout indistinct, mais hiérarchisé, dont on ne sort que si on est exclus. Et qui aurait envie de l’être, quand on est persuadés qu’on ne peut pas vivre dehors ? Qu’il n’y a pas de vie, ailleurs, seulement un grand vide où on sera perdus. On compte sur nos maris, sur nos femmes pour mettre de la distance, ils sont malades, elles sont antipathiques, ils passent avant, elles font barrage. On se cache derrière leurs besoins, leurs goûts, leurs manies, c’est à cause d’eux et d’elles qu’on est distants, qu’on n’ouvre pas, qu’on n’est plus aussi accueillants et gentils qu’avant. Elles nous dispensent de réfléchir sur ce manque de distance, ils nous évitent d’avoir à nous demander ce qu’on veut vraiment. Les querelles nous occupent, elles nous font croire qu’on est distincts. On se déteste, on se rejette, on est l’envers les unes des autres. On se dénigre, on se dénie, on se renie, mais si on nous attaque, on reste alliés, si l’un de nous est blessé, on fait corps.
 
 
On n’a pas besoin de s’aimer, on s’appartient. On se retrouve aux mêmes endroits, on partage les mêmes tablées avec les mêmes gratins, les mêmes plâtrées qu’on enfournait du même appétit démultiplié par le nombre qu’on était. On se revoit sur une photo, nous quinze, les cousins alignés du plus jeune au plus âgé, une grande fratrie sur le même moule, filles et garçons alternés. Nos enfants nous ressemblent, on reconnaît la lignée, cheveux bouclés, sourcils arqués, nez busqués, mentons relevés, c’est nous, c’est notre enfance, c’est nos enfants. On est partout et nulle part, comme Dieu dans sa création, dans leurs goûts, dans leurs paroles, dans leurs voix, dans leurs choix, dans ce qu’ils font et dans ce qu’ils ne font pas. On est les atomes qui les composent, leur pensée, leur volonté et leur vision. On s’évalue à travers eux, on liste les ressemblances, on compare les scolarités. Qui sera l’héritier le plus légitime, qui aura produit les rejetons les mieux cotés, qui pourra dire qu’ils sont les préférés. On les laisse vivre mêlés, sans s’occuper de leurs jeux, de leurs cris, sans aller voir ce qu’ils font dans les chambres du haut, dans le grenier, dans la grange, dans le bûcher. On veut rester neutre, rien de plus difficile à démêler qu’un mensonge d’une vérité, nos enfants ne sont pas fiables, on ne croit que ce qu’on voit, et on ne voit rien. La seule chose d’objectif c’est le tapage qui nous dérange, le chahut qui dégénère, les cris qui s’enflent. Alors on sévit, on gronde, on gueule, on promet des fessées au hasard, on menace de priver de dîner, de télé, on dit si ça continue j’en prends un pour taper sur l’autre. On est contents quand on n’entend plus rien. Du moment qu’ils n’appellent pas, qu’elles ne se relèvent pas, on peut les laisser ensemble dans les mêmes chambres, dans les mêmes lits, dans les mêmes draps. Rien ne peut leur arriver, c’est la famille, on est une fois pour toutes du côté du bien. On ne sait pas si ça continue ou pas, on ne sait même pas ce qui continue, on ne veut pas le savoir, on ne le peut pas, on ne se souvient pas.


On imagine que la mort nous débarrasserait. De quoi ? on ne sait pas. On se dit qu’il faudrait s’en extraire, ou plutôt que ça devrait pouvoir s’extirper de nous. On s’imagine qu’on serait mieux aimé. On veut agir tout de suite, prendre sur nous tout ce qui dénature notre famille, pour tuer avec nous le mal qu’on a causé, défaire par un dernier passage à l’acte ce qu’on a fait. On dit parfois aux autres qu’on veut mourir, d’ailleurs personne ne sait si on meurt complètement, des gens en sont revenus, on l’a lu dans des romans. Ça nous fascine, faire l’expérience de frôler la mort, de la toucher, on s’imagine que c’est comme disjoncter. On crie qu’on serait mieux mort puisque personne ne nous aime, on le hurle dans la rue, en jetant notre sac contre les murs, contre les poubelles, contre les tôles des voitures, on le sanglote dans notre chambre en longs gémissements qui traversent les murs. On attend qu’on vienne. Mais si on nous demande ce qui ne va pas, on dit qu’on ne sait pas. On nous sermonne, ça n’a pas de sens, cette manière de se plaindre, d’en faire trop, de pleurer, de gesticuler, ça suffit de faire des crises. On nous dit que c’est lassant, on ne nous écoute plus. On ne nous croit pas vraiment la première fois qu’on essaie de se tuer. On dit c’est un appel au secours. Très vite, on ajoute c’est fini, c’est terminé, c’est derrière nous. On est vivant, on voudrait faire comme si rien ne s’était passé. On dit qu’on ne sait pas ce qui nous a pris, on ne peut pas expliquer, on a seulement besoin d’oublier. On est seul avec ce qu’on a fait. Mais ce qu’on a fait de mal, ce qui est mal dans ce qu’on fait, on ne sait pas bien. On se demande si tout est mal, et si tout l’est au même degré. On ne sait pas où est la limite, où il faut s’arrêter, ce qui est seulement mal et ce qui est un crime. On n’a pas de mots, on n’a rien pour distinguer. On ne trouve pas d’issue, on ne voit pas par où on peut aller, vers quoi, vers qui. On ne se sent pas aimable, comment se faire accepter ? On a le sentiment qu’on ne peut pas résister. On est notre propre prisonnier. 

 

samedi 11 juillet 2026

Critique : "Voir venir" de Lucile Novat | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Voir venir" de Lucile Novat


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Voir venir

Auteur : Lucile NOVAT

Parution : 2026 (Editions du Sous-Sol)

Pages : 192

Accès au livre : ISBN 9782386630484  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À Saint-Denis, voisin de la nécropole royale, se trouve un étonnant et imposant édifice: la maison d’éducation de la Légion d’honneur. Vanessa est aujourd’hui surveillante dans cet internat de jeunes filles revêtant tantôt des airs de château de conte, tantôt de maison hantée. Véritable cheffe d’orchestre de ce roman choral, elle nous invite à faire la connaissance de quatre pensionnaires : Lou, Yasmine, Adèle et Suzanne. Ces adolescentes portent toutes un lourd symbole, une médaille remise à leur père ou à leur grand-père, leur clé pour entrer ici. Leur présent et leur passé s’entremêlent, le temps se détraque, jusqu’à ce drame irrémédiable, que personne n’avait vu venir. Dans un premier roman singulier, Lucile Novat détourne les codes du genre et donne à ce conte vénéneux des accents résolument modernes.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Lucile Novat enseigne les lettres à des collégiens et collégiennes de Seine-Saint-Denis. En 2024 elle a publié l’essai De grandes dents (“Zones”, La Découverte). Voir venir est son premier roman.

 

Avis :

Inscrit dans le cadre chargé de symboles de la Maison d’éducation de la Légion d’honneur, ce premier roman suit quatre adolescentes dont les héritages familiaux, tissés de récits glorifiés mais aussi d’ombres, les influencent à leur insu. Contrairement à la prescience suggérée par le titre, et malgré les signes annonciateurs disséminés dans le livre, c’est à la stupéfaction générale que la sape de ces forces obscures aboutit à leur résurgence inattendue.

Au coeur de ce huis clos ritualisé, le regard complice de Vanessa, jeune surveillante bénéficiant de la confiance des pensionnaires, suit avec bénévolence ces filles dépositaires d’un passé méritoire. Parmi elles, à l’abri des hauts murs censés les préserver de l’effervescence parisienne, Lou, Yasmine, Adèle et Suzanne composent avec les exigences d’un quotidien millimétré, les alliances fragiles de l’internat et les tensions latentes qui les habitent. Au fil de leurs hésitations, confidences et élans, se précise un microcosme où l’amitié, la rivalité et le besoin d’émancipation alimentent des dynamiques souterraines qui finiront par ébranler l’équilibre apparent du lieu.

Dans cette institution demeurée fidèle à un autre âge, où les adolescentes vivent sous le poids d’un passé qu’elles n’ont pas choisi, la narration laisse deviner les déterminismes sans jamais les énoncer frontalement, donnant à percevoir, par petites touches, comment les récits familiaux configurent comportements, attentes et fragilités, jusqu’à ce que les impulsions longtemps contenues trouvent une expression imprévisible. Habile à capter ces moments infimes où un geste retenu, une parole esquivée ou un silence trop lourd révèlent ce qui travaille intimement les personnages, le texte construit peu à peu une tension sourde, d’autant plus efficace qu’elle se déploie dans un lieu où tout semble d’abord maîtrisé. Au fil de détails en apparence anodins, se forme un échafaudage invisible de contradictions, de loyautés incertaines et de failles intimes qui prépare, sans l’annoncer, l’onde de choc terminale. 

Son intrigue tenant presque entière dans cette déflagration finale, la longue observation qui y mène, au travers de portraits nuancés, plus vrais que nature, dont on découvrira qu’ils cachaient des profondeurs insoupçonnées, installe une sidération qui, à la culpabilité près, rejoint celle que l'on imagine chez l'encadrante Vanessa. Surveillante bienveillante mais tenue à distance des véritables enjeux, elle incarne cette position intermédiaire où l’on voit beaucoup sans jamais tout comprendre. Proche mais impuissant, son regard souligne la zone aveugle où se nouent les transformations décisives, rappelant que ce qui se transmet n’est pas toujours ce qui se dit.  

En équilibre entre ampleur romanesque et retenue, le livre convainc par la finesse de son observation, la cohérence de son cadre et sa manière oblique de laisser percevoir les tensions héritées qui traversent les personnages. Concentrée sur une explosion ultime après une longue installation bâtie sur les nuances et les non‑dits, l’intrigue, chorale et complexe de surcroît, peut susciter une impression quelque peu frustrante de flottement. Mais, nourrie par la précision des attitudes, les micro‑mouvements affectifs et la montée imperceptible d’un malaise, cette fiction subtilement inquiétante, qui abandonne son lecteur à des ambiguïtés non résolues et au sentiment presque coupable de n’avoir rien vu venir, séduit par l’étrange modernité d’une esthétique gothique où une institution « hantée » irradie une présence mélancolique et vénéneuse. (4/5)

jeudi 2 octobre 2025

[Mauvignier, Laurent] La maison vide

 






Coup de coeur 💓💓

 

Titre : La maison vide

Auteur : Laurent MAUVIGNIER

Parution : 2025 (Minuit)

Pages : 752

Accès au livre : ISBN 9782707356741  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

En 1976, mon père a rouvert la maison qu’il avait reçue de sa mère, restée fermée pendant vingt ans. À l’intérieur : un piano, une commode au marbre ébréché, une Légion d’honneur, des photographies sur lesquelles un visage a été découpé aux ciseaux. Une maison peuplée de récits, où se croisent deux guerres mondiales, la vie rurale de la première moitié du vingtième siècle, mais aussi Marguerite, ma grand-mère, sa mère Marie-Ernestine, la mère de celle-ci, et tous les hommes qui ont gravité autour d’elles. Toutes et tous ont marqué la maison et ont été progressivement effacés. J’ai tenté de les ramener à la lumière pour comprendre ce qui a pu être leur histoire, et son ombre portée sur la nôtre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Laurent Mauvignier est né à Tours en 1967. Romancier et dramaturge, il a publié toute son œuvre aux Éditions de Minuit, notamment Apprendre à finir (2000, prix du Livre Inter et prix Wepler), Dans la foule (2006), Des hommes (2009), Ce que j’appelle oubli (2011), Continuer (2016) et Histoires de la nuit (2020). En 2025, il fait paraître La Maison vide.

 

 

Avis :

L’on pénètre dans ce livre comme dans la maison vide dont il porte le nom : sur la pointe des pieds, frissonnant à chaque écho, comme si le plus léger souffle, dans l’air saturé de poussière, risquait de réveiller un souvenir trop longtemps tu, une présence invisible mais persistante. Cette maison, abandonnée depuis des années, est celle du père de l’auteur – un père dont on apprend, dès les premières pages, qu’il s’est donné la mort, sans explication ni mots laissés derrière lui. Ce geste radical, définitif, n’est pas raconté : il est posé là, comme un fait brut, autour duquel le livre gravite. Ce n’est pas dans cette maison qu’il est mort, mais c’est là que l’auteur revient, après coup, pour interroger les silences, scruter les objets – une médaille de la Légion d’honneur, des photographies anciennes aux visages découpés, des gestes oubliés, des traces ténues – et affronter, par l’écriture, ce que la parole n’a jamais su dire.

Le livre ne s’organise pas autour du drame, mais autour du silence qui l’enveloppe et que l’auteur tente de traverser pour en comprendre la logique. Ce silence, transmis de génération en génération, semble avoir infiltré les murs comme une vapeur toxique, invisible et tenace, chargée de honte et de douleurs tues. Rien n’est révélé de manière spectaculaire, et pourtant tout s’éclaire avec justesse, par la finesse d’une écriture qui, sans jamais prétendre atteindre une vérité définitive, parvient à construire une version plausible, profondément humaine. En résulte une limpidité singulière, née de la sensibilité, de l'intuition psychologique et de l’imagination de l’auteur, qui, sans jamais combler les vides par des certitudes, les habite avec nuance et délicatesse. 

Miroir de cette démarche, l’écriture explore une matière vivante, poreuse et vibrante. Les phrases s'étirent et se ramifient, comme si le langage lui-même devait lutter contre l’effacement. Cette syntaxe sinueuse et enveloppante immerge le lecteur dans une atmosphère si finement suggérée qu’elle devient presque physique : on habite le texte, on s’y fond, on s’y perd, dans une dérive lente où chaque phrase devient chambre, chaque digression couloir, chaque silence porte entrouverte. Dans cette lenteur et cette densité, tout est donné à ressentir, dans une émotion qui, affleurant sans jamais se livrer tout à fait, infuse doucement, obstinément. Le lecteur est invité à se laisser porter, dans un mouvement d’abandon qui suppose une part d’ombre et d’incertitude.

Ce que l’écrivain ignore, il le comble par une imagination pudique et une intelligence sensible, faisant exister les figures absentes, devinant les douleurs tues et rendant palpable ce qui n’a laissé que des traces. Dans ce geste d’écriture, il apaise les fantômes, reconnaît les torts et les silences imposés, enfin offre une forme de réparation, discrète mais essentielle. 

À travers cette maison, ces objets, ces figures effacées, c’est tout un siècle qui ressurgit : une France rurale, ouvrière, laborieuse, aujourd’hui disparue, qui réapparaît avec les aïeux de l’auteur. Le livre redonne souffle à ces invisibles, témoins d’une époque révolue, et par la puissance de la langue, reconnaît leur existence, leurs douleurs et leur dignité. Dans ce mouvement, se recompose un monde enfoui et une mémoire longtemps reléguée dans l’ombre, tandis que le récit vient rompre la malédiction familiale tissée autour des malheurs du siècle, des humiliations tues et des transmissions empêchées, en faisant du silence une parole, du vide une histoire. 

La maison vide demande qu’on s’y abandonne, qu’on accepte de se perdre, de ralentir, de respirer avec elle. C'est un livre que l’on habite, un espace intérieur où le silence devient matière, où chaque page ouvre sur une chambre secrète. Pour qui se prête à cette immersion, Laurent Mauvignier offre une traversée pleine d’émotion : celle d’un silence devenu parole, d’un passé rendu à sa juste présence. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation :

Si Marie-Ernestine s’obstine à refuser ce mariage, lui dit et redit sa mère, le risque qu’elle court, c’est que les hommes finiront par le savoir – ici tout se sait – et, bien sûr, partout on dira qu’elle n’est qu’une entêtée, peut-être une illuminée, les hommes le sauront et se détourneront d’elle. Est-ce qu’elle imagine vraiment la tristesse de ce que serait une vie sans homme ? Est-ce qu’elle l’imagine, est-ce qu’elle a fait l’effort d’y penser vraiment ? Ce que veut dire une vie sans homme, c’est dans le regard fiévreux des hommes qu’une femme seule l’apprend. Une femme seule ne sera jamais qu’une proie sur laquelle chaque homme aura le droit de se jeter quand bon lui semble ; les filles seules ne deviennent jamais des femmes, non, ce sont des filles, elles finissent tôt ou tard dans le lit d’hommes qui n’auront pas un regard pour elles une fois qu’ils auront obtenu le pire de ce qu’une femme peut se résoudre à donner, car ces hommes sont des vauriens qui quittent leur foyer le temps d’une heure ou deux, à la tombée de la nuit, pour s’encanailler chez ces filles perdues qui sont la honte parmi la honte des femmes ; ces hommes mariés et pères de famille s’en retournent, leur bestialité assouvie, chez eux, l’air sournois, puant l’eau de Cologne et les draps froissés, les liqueurs de porto, de genièvre, et ils ne se retournent pas pour consoler la fille seule qu’ils laissent derrière eux, trop contents d’avoir posé sur un bout de table trois misérables sous pour mieux revenir un de ces soirs, entre chien et loup, quand ils savent que les vieilles ne seront plus derrière leurs rideaux pour observer leur petit manège. 
Ça, oui, c’est comme ça que ces femmes sans homme deviennent des repoussoirs, même pour leur famille, même pour leurs parents qui le plus souvent les renient et les maudissent. Des filles dont chacun s’arrogera le droit de dire qu’elles méritaient leur solitude, car à la fin elles n’auront reçu que ce qui était à la portée de leur méchanceté ou de leur pingrerie – il n’y a pas de fumée sans feu. Et puis, sur elles tombe aussi – glaçant et coupant – impitoyable – le regard méprisant et méfiant des femmes mariées, le regard inquiet, jaloux et dominateur des femmes mariées, le regard triomphant des femmes mariées, et, de tous les regards odieux, c’est celui, peut-être, des enfants qu’elles n’auront jamais eus qui seront les pires à supporter ; ces regards ricaneurs des enfants qui oseront les montrer du doigt comme des lépreuses, comme ils font lorsqu’en gloussant ils désignent, de loin, les maisons hantées qui les fascinent et les inquiètent. Et puis, se complaît à demander la mère de Marie-Ernestine à sa fille, qu’est-ce que la vie d’une femme sans enfant ? Que sera sa vie de femme si son ventre n’engendre pas d’enfant ? Comment pourra-t-elle penser avoir réussi sa vie sans enfant ? Est-ce qu’un piano peut remplacer la joie et l’épanouissement qu’une femme éprouve dans l’enfantement ?


 

mercredi 5 février 2025

[Echenoz, Jean] Bristol

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Bristol

Auteur : Jean ECHENOZ

Parution : 2025 (Minuit)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

- Alors qu'est-ce que vous faites dans la région, dites-moi un peu, s'inquiète le commandant Parker.
- Disons que c'est pour un film que je suis en train de tourner, indique Robert. Comme vous voyez.
- On ne m'en avait pas averti, regrette le commandant, mais voilà qui m'intéresse beaucoup. Et quel genre de film, au juste ?
- Toujours pareil, expose Robert, l'amour et l'aventure. Avec l'Afrique et ses mystères, vous voyez le genre.
- Ah oui, soupire le commandant Parker, je vois en effet très bien le genre. Et pour votre histoire d'amour, vous avez pris quelle actrice ?
- Céleste, dit Robert. Céleste Oppen.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jean Echenoz est né à Orange (Vaucluse) en 1947. Prix Médicis 1983 pour Cherokee. Prix Goncourt 1999 pour Je m'en vais.

 

Avis :

Il y avait eu Gérard Fulmar, il y a maintenant Robert Bristol, le tout dernier anti-héros dont Jean Echenoz s’amuse à mettre en scène la banale médiocrité avec tous les codes du roman d’action. Voici donc Bristol, cinéaste de bas étage pris par mégarde dans une presque affaire policière, ou quand le prosaïsme se déguise en film et en roman.

Il faut bien du talent pour faire un tout à partir de rien, ou disons de peu. Echenoz est passé maître à ce jeu, mais pas son personnage, cinéaste à petits budgets et acteurs obscurs, qui avec « le moins doit faire imaginer le plus ». Tout à sa frugale préparation du tournage d’un navet en Afrique australe, le voilà qui ne prête guère attention à ce qui se passe dans son voisinage, à commencer par la défenestration d’un homme nu, à l’identité mystérieuse, depuis l’étage supérieur de son immeuble parisien. A vrai dire, ce triste fait divers n’aurait aucune raison de le concerner, si l’ennui ranci d’une voisine et la complaisance négligente d’un officier de police judiciaire ne venaient faire de lui, si terne et insignifiant soit-il, le possible méchant d’une histoire peut-être louche. Quand on disait qu’un rien peut devenir quelque chose…

Ayant d’ores et déjà réussi la mise en abyme de deux non-histoires, celle d’un mauvais film dans un décor en toc et, pendant les pauses du tournage, les piètres tribulations d’un faux malfaiteur, l’auteur n’en a pas pourtant pas fini avec les jeux de mise en scène de son pas grand-chose de départ. Laissant régulièrement la narration au second plan, il multiplie les décalages, interpelle le lecteur, le prend à partie sur sa manière de raconter certaines scènes, commente ses choix et ses hésitations, ajoutant encore une couche à son mille-feuilles, celle qui nous en rend, lui et nous, partie prenante. Et puis, les détails comptant autant que la structure, il parfait jubilatoirement le tout en y glissant des allusions discrètes à d’autres œuvres, démentant aussitôt se prendre au sérieux en faisant en même temps assaut d’une érudition ostensiblement saugrenue. Un rien habille le creux, surtout les mots savants…

De fausses histoires aux velléités d’intrigue, des losers mal déguisés en personnages, enfin des cinéastes et des écrivains jouant aux maquignons avec leurs œuvres : c’est avec la plus totale dérision, dans une connivence complice et amusée, que Jean Echenoz se joue des pires trivialités pour démontrer par l’absurde, en vrai virtuose de la langue et des mots, que l’on peut bien, en effet, faire du rien une œuvre d’art. (4/5)

 

Citations :

Si Bristol se prête volontiers aux propos tourbillonnaires de Severinsen, sans doute est-ce qu’il la trouve distrayante, pourquoi pas séduisante malgré son âge qui n’est pas loin du sien – son prénom dit assez qu’il n’est pas un jeune homme, on n’appelle plus personne Robert depuis longtemps. Peut-être désirable, bavarde assurément : ce sont maintenant l’usure du tapis d’escalier, les nouvelles boîtes aux lettres à prévoir et le caractère abrupt de la gardienne qu’évoque Michèle Severinsen à jet continu. Sous cette averse, Bristol émet des avis brefs autant qu’inefficaces comme on essaie d’ouvrir un parapluie rétif, avant de mettre un terme à ce monologue comme on arrache un sparadrap : d’un seul coup vif, c’est mieux. Il a descendu trois étages et traversé le hall, puis il fait un peu froid dans la rue des Eaux.


Tout dépend de l’angle et du cadrage et plus tard, à la post-production, un peu de musique derrière et trois effets spéciaux feront l’affaire. Car ainsi va le cinématographe où le moins doit faire imaginer le plus. C’est le règne de la partie pour le tout, l’empire de la synecdoque où rien n’arrive à l’extérieur du cadre : hors de son rectangle où se déroule une guerre sans merci, riche en clameurs sauvages, corps démantelés et sang giclant un peu partout, il n’y a que deux types dont l’un tient une perche et l’autre un réflecteur, l’un regarde sa montre et l’autre s’éponge le front.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 




 

dimanche 29 décembre 2024

[Adrian, Pierre] Hotel Roma

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Hotel Roma

Auteur : Pierre ADRIAN

Parution : 2024 (Gallimard)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Je pardonne à tous et à tous je demande pardon. Ça va ? Pas trop de bavardages. »
Le 27 août 1950, Cesare Pavese se donne la mort dans la chambre 49 de l’Hotel Roma, à Turin. Il laisse un mot d’excuse, des poèmes et un journal intime, Le Métier de vivre.
Pierre Adrian a retracé le dernier été d’un écrivain hanté par le suicide. Il a cherché dans sa vie et dans ses livres de quoi nous apprendre, malgré tout, le douloureux métier de vivre. Pavese apparaît au fil des pages comme un compagnon de route taciturne, drôle, sincère. Au cours de ces errances en ville et dans les collines, on croise Monica Vitti et Antonioni, Calvino, des actrices américaines… Mais aussi « la fille à la peau mate », qui déambule aux côtés du narrateur sur les traces d’une ombre, dans ce Piémont devenu le lieu éblouissant des retrouvailles avec l’être aimé.
Avec ce nouveau récit au charme furieux, Pierre Adrian nous donne à contempler une Italie d’après-guerre en noir et blanc, où la littérature et la politique sont une question de vie ou de mort, où rien n’est jamais grave mais où le tragique finit par s’inviter.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Pierre Adrian est né en 1991 et vit à Rome. Il est notamment l’auteur de La piste Pasolini (prix des Deux Magots, prix François Mauriac de l’Académie française). Son dernier roman, Que reviennent ceux qui sont loin, paru aux Éditions Gallimard en 2022, a obtenu le prix Michel Déon.

 

 

Avis :   

Cesare Pavese lui avait déjà soufflé le titre de son précédent et magnifique roman, Que reviennent ceux qui sont loin. Cette fois, c’est un ouvrage entier que Pierre Adrian consacre à l’écrivain italien, l’un de ceux, avec Pasolini, qu’il a élus avec passion au rang de véritables compagnons littéraires, d’amis même, puisque « qu’un écrivain peut être l’ami qui vous réconforte », à qui l’on « demande de nous aider à vivre, de nous tenir compagnie ». Après un premier fervent pèlerinage en Italie sur La Piste Pasolini, nous voilà donc à la suite de l'auteur français sur les pas de cet autre grand nom de la littérature italienne, un homme tourmenté qui, en 1950, mettait fin à ses jours dans une chambre de l’Hotel Roma, à Turin.

Si Pasolini fut « l’écrivain de [s]es vingt ans », Pavese est maintenant pour Adrian celui de sa trentaine, « sans doute, écrit-il, parce que je ne cherchais plus de maître à penser mais seulement un ami pour me tenir compagnie. » Lui qui a fait du Métier de vivre l’un de ses livres de chevet, cette « lecture morcelée, intranquille, deven[ue] aussi la recherche d’un reflet, d’une correspondance avec [s]a propre réalité », se rend donc avec la femme qu’il aime – « la fille à la peau mate » – sur les lieux fréquentés par le maître dans les dernières années de sa vie pour tracer de lui un portrait sensible et personnel, enrichi de citations.

Emporté au gré des pérégrinations du couple entre ses lieux de vie et ceux qui furent les témoins de la descente au fond du désespoir d’un homme qui, solitaire et sans amour durable, en vint à considérer que « Mon lot à moi, c’est d’étreindre des ombres », l’on est bien vite frappé par le contraste entre l’accablement qui, parti du constat de sa mort littéraire – « Ma part publique, je l’ai accomplie. J’ai fait ce que je pouvais. J’ai travaillé. J’ai donné de la poésie aux hommes. J’ai partagé les peines de beaucoup. » Maintenant « Tout cela me dégoûte. — Pas de paroles. Un geste. Je n'écrirai plus. » – devait mener l’écrivain au suicide, et la manière dont, trois quarts de siècle plus tard, son œuvre alimente l’existence et la pensée d’Adrian, comme si les deux hommes, aussi vivants l’un que l’autre, se rencontraient régulièrement.

La passion d’Adrian est communicative. Bientôt c’est le lecteur qui, entre ombre et lumière, entre ce qui aiguillonna et assombrit l’existence de Pavese, perçoit la présence de son fantôme et le poids de son héritage littéraire. Outre une formidable incitation à lire l’auteur italien, le récit est, au travers des citations choisies, un puissant révélateur des ressorts présidant au parcours d’Adrian, à sa mélancolie – si palpable dans Que reviennent ceux qui sont loin – et à la magnificence de son écriture. Sans doute l’aîné n’aurait-il pas renié cet héritier si imprégné de son reflet. En tous les cas, sous le charme, l’on se plonge avec plaisir dans cet ouvrage, à la fois récit de voyage, enquête et quête, qui, par-delà la mort par suicide d’un écrivain, célèbre l’élan de vie que son œuvre continue d’alimenter. (4/5)

 

 

Citations :

À Rome, seul dans cette ville en ruine qui parfois vous étouffe, j’allais parfois rêver devant le panneau des prochains départs. Je pensais que lorsqu’on se sentait seul et qu’on avait le cœur gros, la gorge serrée, hanté par le démon de midi, il fallait se rendre à la gare centrale pour voir où l’on ne partirait pas. 


Les souvenirs n’ont ni date ni heure et le ciel y est toujours bleu.


C’était comme si Pavese, cet homme malheureux, n’intéressait plus vraiment une époque où se sentir bien, être heureux, avait fini par devenir une injonction. J’avais pensé qu’il fut une des fiertés de Turin, un de ses personnages, mais on n’entretenait même plus sa mémoire dans la jolie librairie qu’il fréquentait. Preuve encore, s’il en était besoin, qu’un écrivain demeurait par son œuvre, exclusivement, et que chercher son ombre à chaque coin de rue était une bataille perdue. 


Elle m’expliqua que Pavese était un écrivain expérimental. Il aimait s’essayer, changer d’air, se mettre à l’épreuve. Et s’il s’était donné la mort entre deux âges, ni vieux ni jeune, c’était aussi pour cela, parce qu’il lui semblait avoir tout dit, tout écrit. Son dernier livre, La Lune et les Feux, était sa Divine Comédie. Il en avait fini avec la littérature, et donc avec la vie.


Pavese se cramponna à la moindre relation sentimentale pour combattre sa solitude, appelant « mon amour » la première fille rencontrée au bal. Chaque rupture devenait une persécution morale, un martyre qui réveillait le souvenir heureux de l’autre et l’abandonnait dans un passé lointain. Quand elle cicatrise, la joie devient de la mélancolie.


Pavese criait. Il voulait qu’on lui réponde. Il écrivait comme on se déleste de ses cartouches. Et peut-être que Marco Pantani grimpait les cols mains en bas, les yeux levés vers le prochain lacet, pour décharger lui aussi son propre fusil. Des pages et des kilomètres en plus, des tourments en moins. Sa souffrance, Pavese sembla la garder pour lui, même s’il céda aussi à la tentation très masculine de la culpabilisation. Elle était une affaire personnelle et, en lecteur vorace, je ne pris jamais ses propres mots à mon compte. Il ne faut pas croire que les livres désespérés nous rendent forcément tristes. Thomas Mann dit même que les livres écrits contre la vie offrent une tentation de la vivre. Pavese ne célébra ni la solitude ni le désespoir. Il les supportait sans complaisance. Et comme on ne devinera jamais la douleur endurée par le cycliste qui gravit la montagne – elle ne se communique pas –, on ne compatit pas tout à fait aux malheurs de ceux qui écrivent. C’est la raison pour laquelle ceux qui souffrent finissent seuls ; la souffrance est un sentiment qui se lit mais ne se partage pas.


Pavese, le 24 novembre 1938 : « On dit que la jeunesse est l’âge de l’espoir, justement parce que, quand on est jeune, on espère confusément quelque chose des autres comme de soi-même – on ne sait pas encore que les autres sont précisément les autres. On cesse d’être jeune quand on distingue entre soi et les autres ; c’est-à-dire quand on n’a plus besoin de leur compagnie. » Cet automne-là, Pavese venait d’avoir trente ans.
 
 
Pendant l’hiver, à moins d’être vaillant, il n’y a rien à faire une fois qu’on a atteint la mer. On la regarde en regrettant l’été et en espérant le suivant. Surgit alors, hors saison, la douce mélancolie des littoraux qui est le regret de ce qui n’est plus et l’attente de ce qui sera. Nous fîmes quelques pas pieds nus dans le sable. Ce n’était pas très beau mais on ne crachait jamais sur la mer. Celle-là, qui remuait sans limpidité, portant sur le rivage des morceaux de bois, vilaine, rappelait toutes les autres malgré tout.


Chez Giono comme chez Pavese, on revenait toujours aux collines. Et puis Giono s’était perdu en étouffant l’espace sous des descriptions assommantes. Il avait oublié d’écrire pour décrire. Le Hussard sur le toit m’avait agacé et je craignais de relire Un roi sans divertissement, lecture qu’il fallait sans doute laisser aux souvenirs de l’adolescence. Je pensais avec Pavese qu’écrire était une épreuve de renoncement et d’aridité contrainte. Il s’agissait de s’abstenir. Je m’étonnais que Giono ait fait le chemin contraire. Je préférais ses débuts.


Il faut avoir un pays, ne serait-ce que pour le plaisir d’en partir. Un pays, ça veut dire ne pas être seul et savoir que chez les gens, dans les arbres, dans la terre, il y a quelque chose de vous, qui, même quand on n’est pas là, vous attend patiemment. [Pavese]


On ne se débarrassait pas d’un pays comme on dépoussière sa veste, d’un revers de la main. La terre de l’enfance nous habitait pour toujours. Il y avait les nôtres au-dedans de nous. À celui qui s’en va, la lecture de Pavese enseignait cette chose magnifique, ce pressentiment qui guidait chaque voyageur : il y a quelque part une maison qui nous attend.


Pour que la gloire soit agréable, il faudrait que les morts ressuscitent, que les vieux rajeunissent, que reviennent ceux qui sont loin. Nous l’avons rêvée dans un petit cadre, parmi des visages familiers qui, pour nous, étaient le monde et nous voudrions voir, maintenant que nous avons grandi, le reflet de nos entreprises et de nos paroles dans ce cadre. Ils ont disparu, ils sont dispersés, ils sont morts. Ils ne reviendront jamais plus. Et alors nous cherchons autour de nous, désespérés, nous cherchons à reconstituer ce cadre, ce petit monde qui nous ignorait mais qui nous aimait et devait être étonné par nous. Mais il n’existe plus. [Pavese]


En paraphrasant André Gide, je songeai que Pavese était resté un petit garçon qui s’amuse, doublé d’un homme désespéré qui l’ennuie.


Il s’agissait d’une des plus belles définitions de l’amitié. Être certain qu’il existait quelque part un ami pour qui la vie était encore plus dure, pour lequel elle était un défi, chaque matin, et que cet ami tenait le coup malgré tout ; cette personne, son souvenir, nous aidait à vivre. Le grand mystère de l’amitié était de recevoir de l’autre ce qu’il ne cherchait pas à donner. On pouvait en vouloir à Pavese d’avoir abandonné les siens. Mais dans les lettres de Calvino et dans les yeux de Ferrarotti, je lisais l’admiration et la gratitude, une idée du compagnonnage. Oui, une définition de l’amitié. En grandissant, j’avais appris que l’ami était d’abord une présence, proche ou lointaine, et qu’il ne fallait pas en exiger davantage. 


Ferrarotti m’avait conforté dans la conviction qu’un écrivain peut être l’ami qui vous réconforte et vous aide à tenir. Pavese était devenu un compagnon de route. Je m’étais lié à lui. On ne demande pas à nos amis de nous ressembler. On leur demande de nous aider à vivre, de nous tenir compagnie. En serrant fort la main de Ferrarotti, je pensai que nous avions désormais un ami commun.


En somme, pourquoi désire-t-on être grand, être des génies créateurs ? Pour la postérité ? Non. Pour se promener dans la foule et être montré du doigt ? Non. Pour soutenir la tâche quotidienne de se persuader que tout ce que l’on fait vaut la peine, que c’est quelque chose d’unique. Pour aujourd’hui, non pour l’éternité. [Pavese]

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

mercredi 2 octobre 2024

[Lighieri, Rebecca] Le Club des enfants perdus

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le Club des enfants perdus

Auteur : Rebecca LIGHIERI

Parution : 2024 (P.O.L.)

Pages : 528

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Si j’avais des enfants aujourd’hui, je serais en guerre », déclare Miranda, 27 ans, à la fin du Club des enfants perdus. Les enfants devraient être au centre de nos inquiétudes alors qu’ils font déjà les frais de nos choix, de nos erreurs et de nos renoncements. Miranda est emblématique de cette génération mais elle échappe curieusement aux définitions et aux diagnostics, malgré une dépression qui a révélé une sensibilité extrême, au point de développer des dons surnaturels, de susciter des apparitions, des dédoublements, des présences fantômes. Signifiant ainsi que les adultes sont incapables de discerner ce qui ne va pas chez ces jeunes en perdition, comme incapables d’accéder aux manifestations paranormales, aux communications invisibles. C’est une des grandes tensions du roman : notre rapport collectif à l’invisible, l’inexplicable, au féérique, qui s’est perdu au fil des siècles et revient ici comme symptôme romanesque de la solitude de toute une génération.
 
Le livre explore tout un univers noir et magique, issu des contes et de l’imaginaire enfantin et adolescent, qui devient métaphore d’une détresse que la société impose à ses propres enfants, et le signe romanesque du divorce générationnel devant l’état du monde. Le bref et poignant destin de Miranda illumine alors ce livre d’une noirceur éblouissante. Ses étranges pouvoirs la conduiront à éprouver une intense compassion envers la détresse de chacun, jusque dans sa propre famille, et une sombre empathie pour la violence et la cruauté du monde contemporain. Ce grand roman choral à deux voix, père et fille, oppose deux rationalités – et deux visions romanesques – qui tentent désespérément de se comprendre. Armand incarne le sens commun, une vitalité quotidienne, et Miranda une inquiétude ultra-sensible, une attention à l’invisible. « Miranda est un mystère », répète Armand. Elle appartient à un drôle de club, celui des adolescents qui n’ont « manqué de rien sauf de cette joie pure, essentielle, que certains ressentent du seul fait d’être en vie ». Miranda n’est ni consolée ni sauvée par son savoir occulte et ses pouvoirs paranormaux. Ils l’aident à vivre tant qu’elle est enfant, puis se retournent contre elle, incapable alors de supporter les arrangements obscènes du monde avec la souffrance et l’injustice.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Rebecca Lighieri est écrivaine. Elle a reçu le Prix littéraire de la ville d’Arcachon en 2017 pour son livre Les Garçons de l’été et le Prix littéraire des lycéens des Pays de la Loire en 2022 pour son roman Il est des hommes qui se perdront toujours. Elle publie aussi aux éditions P.O.L sous le nom de Emmanuelle Bavamack-Tam.

 

 

Avis :

Armand mène avec son épouse Birke la vie mondaine et effrénée d’un couple d’acteurs en vue. Leur fille Miranda, avec ce qu’il perçoit chez elle d’introversion, d’effacement et de passivité, a toujours été pour lui une énigme désarçonnante et décevante. De son côté, la jeune femme de vingt-six ans a au beau s’évertuer depuis toujours aux signaux dont elle est capable, nul ne s’est jamais rendu compte combien, en éponge hypersensible, elle a emmagasiné d’insupportables angoisses face à un monde factice et menteur, courant aveuglément au-devant du désastre écologique.

C’est d’abord le point de vue du père qui ouvre le roman. Tout à ses engagements professionnels et sentimentaux qui le poussent dans la vie comme dans une course jalonnée de ses succès et de ses plaisirs, il aime suffisamment sa fille pour avoir remarqué des fausses notes. En vérité parfois tellement déroutantes qu’elles paraissent alors même relever de la paranormalité. Ce n’est pas seulement qu’à son incompréhension agacée et désappointée, Miranda reste sur le bas-côté de la vie comme il l’entend. D’étranges phénomènes se produisent, que l’on ne s’expliquera que bien plus tard dans le roman et qui, dans l’intervalle, renvoient au registre fantastique.

Puis, la narration donne la parole à Miranda, et c’est une toute autre personnalité, ainsi qu’une version bien différente de l’histoire, qu’à sa façon souvent très crue la jeune fille nous laisse appréhender, avant d’en venir, en toute fin, à la bouleversante révélation d’à quel club le titre fait mention. Avant cette émotion, l’on aura tout loisir de voir se creuser le fossé entre parents et enfants d’aujourd’hui, alors que considérée comme la plus triste et la plus déprimée de tous les temps, la génération Z s’enfonce dans l’angoisse d’un monde qui ne croit plus en l’avenir.

Rebecca Lighieri a l’art de nous égarer dans les méandres qu’amours, trahisons et secrets creusent souterrainement, de génération en génération, dans nos vies et nos personnalités, résurgeant à l’improviste en effets inconnaissables et d’autant plus dévastateurs. Débouchant dans ses paroxysmes jusqu’à l’illusion paranormale, l’incommunicabilité entre les personnages, plus particulièrement entre les parents et les enfants, cascade dans le récit de mystères en effets de surprise, et ce n’est qu’après nous avoir bien baladés de registres en références diverses que les pièces du puzzle s’assemblent en une révélation qui laisse aussi bouleversé qu’admiratif de tant d’ingéniosité narrative. (4/5)

 

 

Citations :

La plupart des gens sont convaincus d’être plus vivants que les autres. C’est cette conviction qui leur permet de ne pas être dévastés à la pensée des guerres, des famines, des séismes ou des épidémies. S’ils commençaient à prêter aux victimes un degré de conscience identique au leur, cette idée se refermerait sur eux comme un piège ; s’ils commençaient à se dire que chaque vie est unique, ils seraient obligés d’admettre que chaque mort est un drame. Or, ils en sont loin. Hormis la leur, et celle de quelques proches, toutes les existences sont frappées d’irréalité – à moins qu’elles n’aient une résolution trop basse pour s’imprimer sur leur écran personnel.
 

Vingt-sept ans, c’est l’âge critique. Si vous tenez jusqu’à vingt-huit, vous êtes sauvé. À moins que ce ne soit l’inverse. Parce que si vous tenez jusque-là, c’est que vous avez compris comment être un adulte, comment faire avec les responsabilités, les contraintes, l’ennui, l’amour, l’absence d’amour. Si vous arrivez jusque-là, c’est que vous avez accepté la vie comme un long processus de dépossession et d’affaiblissement. Si vous arrivez jusque-là, c’est que vous avez consenti à la défaite – bravo, félicitations.
 

On profite mieux de la vie quand on a conscience de sa brièveté.


 

lundi 16 septembre 2024

[Jaenada, Philippe] La désinvolture est une bien belle chose

 


 

J'ai aimé

 

Titre : La désinvolture est une bien belle
            chose

Auteur : Philippe JAENADA

Parution : 2024 (Mialet Barrault)

Pages : 496

Accès au livre : ISBN 9782080427298  
                           en librairie

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Tandis qu’au volant de sa voiture de location, il fait le tour de la France par les bords, Philippe Jaenada ne peut s’ôter de la tête l’image de cette jeune femme qui, à l’aube du 28 novembre 1953, s’est écrasée sur le trottoir de la rue Cels, derrière le cimetière du Montparnasse. Elle s’appelait Jacqueline Harispe, elle avait vingt ans, on la surnommait Kaki. Elle passait son existence Chez Moineau, un café de la rue du Four où quelques très jeunes gens, serrés les uns contre les autres, jouissaient de l’instant sans l’ombre d’un projet d’avenir. Sans le vouloir ni le savoir, ils inventaient une façon d’être sous le regard glacé du jeune Guy Debord qui, plus tard, fera son miel de leur désinvolture suicidaire.

Dans ce livre magnifique et totalement original, Philippe Jaenada a cherché à savoir, à comprendre pourquoi une si jolie jeune femme, intelligente et libre, entourée d’amis, admirée, une fille que la vie semblait amuser, amoureuse d’un beau soldat américain qui l’aimait aussi, s’est jetée, un matin d’automne, par la fenêtre d’une chambre d’hôtel.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Philippe Jaenada est l’auteur d’une douzaine de romans, dont Le Chameau sauvage (prix de Flore), La Petite Femelle et La Serpe (prix Femina).

 

 

Avis :

Spécialiste du fait divers qu’il investigue avec une inusable minutie, Philippe Jaenada s’attaque à un nouveau défi : dessiner en creux le portrait d’une inconnue - Jacqueline Harispe, dite Kaki, défenestrée à vingt ans en 1953 -, à travers celui de la jeunesse perdue qui fréquentait après-guerre le Café Moineau à Saint-Germain-des-Prés, un lieu de ralliement partagé avec Guy Debord, le théoricien et révolutionnaire précurseur de Mai 68 qui devait bientôt jeter les bases des théories situationnistes.

Sa méthode est bien rodée : rassembler avec ténacité les plus infimes détails, se mettre humoristiquement en scène dans ce travail de fourmi propice aux digressions faussement désordonnées, et de tout ce fatras, faire peu à peu émerger, en direct, une image la plus juste possible du sujet. Certains pourront s’arrêter à l’impression d’un recueil de notes plutôt que d’un ouvrage littéraire, tant il est vrai que l’accumulation des détails, sur ce dossier longtemps dispersés autour d’une foule de personnages avant de laisser entrevoir une vue d’ensemble compréhensible, a parfois de quoi submerger même le mieux prédisposé des lecteurs. D’autres finiront par voir leur patience récompensée, impressionnés par la minutie d’assemblage du puzzle, l’on devrait même dire des pixels de l’image.

Du Café Moineau et de ses tenanciers hauts en couleur qui attiraient une jeunesse en rupture de ban, venue noyer des vies d’expédients, aux perspectives tronquées par un pessimisme noir, dans les flots d’alcool accompagnant leurs débats existentialistes et lettristes, ne restent plus aujourd’hui que photos et archives. Les lieux ont été transformés et, après avoir dans l’ensemble mal vieilli, leurs occupants ne sont déjà plus de ce monde. Alors, comme pour retrouver une trace de cette humanité perdue, accrochée en grappe à la bouée que représentait pour elle le Café Moineau, l’auteur qui aime tant écrire dans les bistrots poursuit ses recherches et l’écriture de leur récit en partant tâter l’ambiance des bars, ceux qui servent encore de coeur social pour tout un quartier, dans un tour de France « par les bords ».

Suivant le tracé des côtes et des frontières, le voilà qui collectionne les ambiances et les échantillons de clientèles, trouvant parfois, aux côtés des vieux habitués majoritaires, une frange de jeunesse insolente et rebelle, d’une certaine manière des « descendantes des filles de chez Moineau » dont il découvre à cette occasion qu’elles l’émeuvent bien davantage « de loin, dans le passé, [à] écrire leur histoire, qu’en (…) face de [lui], à [s]on âge, sur un palier à 2 heures du matin. » Qu’y a-t-il donc de si émouvant chez Kaki et ses semblables, qui justifie tant de persévérance à les faire revivre par-delà l’oubli ? Sans doute la tristesse du temps qui passe et nous efface, et qui rend plus dérangeant encore le refus de vivre ce laps qui nous est accordé.

Mêlant comme à son habitude, avec force auto-dérision, le fil de ses recherches à celui, pas si anecdotique ici, de son existence au même moment, Philippe Jaenada ne nous offre pas seulement le fruit d’un travail d’enquête colossal, impressionnant de rigueur et de méticulosité, mais il nous en partage les tâtonnements et les éparpillements, nous faisant assister à l’éclaircissement progressif du brouillard avant l’émergence finale de l’objet de sa quête. Du voyage, l’on apprend ainsi autant que de la destination, un peu perdu parfois, amusé souvent, mais toujours curieux de cette bande de jeunes artistes bohèmes qui, bien avant Mai 68, refusaient le travail et le conformisme bourgeois, hantant le quartier latin et Saint-Germain-des-Prés, alors le coeur intellectuel de Paris, de leurs aspirations à changer le monde.

Sans doute pas le livre le plus facile à lire de l’auteur tant il s’avère touffu et labyrinthique dans son exploration, ce dernier ouvrage qui nous entraîne dans la méticuleuse reconstruction, pixel par pixel, de l’image d’une certaine jeunesse rejetant la société d’après-guerre, pourra dérouter. N’en reste pas moins impressionnante, malgré l’humilité de sa réjouissante auto-dérision, la manière dont, partant de pistes infimes qu’il assemble peu à peu en faisceaux, il parvient à redonner vie à quelques photographies oubliées et, à travers elles, à un courant resté confidentiel, mais déjà annonciateur, avec quelque quinze ans d'avance, des transformations de Mai 68. (3,5/5)

 

 

Citations :

Ils citent un psychiatre, Georges Amado, qui a étudié ces « groupes d’inadaptés » et dont les propos peuvent s’appliquer aux Moineaux : « Cette éthique se caractérise avant tout par un refus de toutes les valeurs sociales. […] Il y a là un désir de ne croire à rien, même pas à soi, accompagné d’un refus de changer, d’admettre aucune solution et même aucun espoir. Tout but est nocif, tout acte est nocif. […] Dans la mesure où la non-croyance, la non-participation sont volontaires, elles témoignent d’une force plus que d’une faiblesse. D’une recherche. Il s’agit alors de se libérer des attachements ou des idées toutes faites, dans le but de développer ce qui reste en soi quand on a tout abandonné volontairement. »)


Kaki est partie de là, d’une demeure cossue dans le seizième arrondissement, où elle menait une existence paisible et discrète avec ses grands-parents, ses parents, sa sœur et ses frères ; dix-huit ans plus tard, c’est une orpheline perdue dans les rues et les bars.


Je répète souvent cette phrase de Paul Valéry : « Il y a plus faux que le faux, c’est le mélange du vrai et du faux. »


Quelques mots de lui [Henry de Galard de Béarn] encore, extraits d’un texte écrit à vingt ans, juste avant de devenir père, intitulé Deuxième jeunesse à Saint-Germain-des-Prés (la première étant celle des existentialistes et des zazous) : « Le domaine est envahi par une jeunesse qui n’a pas fait la guerre et s’en souvient à peine. La plupart sont sans but et sans espoir. Ce sont des inexprimés, des inadaptés pour qui le Quartier représente le dernier refuge contre une société à l’intérieur de laquelle ils ne peuvent respirer et vivre. »


On a été jeune, tout le monde le sait, pourtant une fois qu’on a basculé dans l’autre camp, on y est comme depuis toujours – on n’a pas vieilli, on est devenu d’une autre espèce, d’une autre nature, comme si soudain on devenait suédois ou bonne sœur. 


En voyant ces filles rire d’elle, sur ce palier, j’ai compris que nous vivons désormais définitivement, Anne-Catherine, Kay et moi, dans un autre univers que ces jeunes qui débutent, dans un monde ennemi, étranger au moins, que nous leur sommes ce que sont les Wallons aux Flamands, ou les truites aux moutons, les foulques aux moutons. Ils ne savent évidemment pas, on ne le sait jamais, qu’ils seront bientôt nous, qu’on était eux avant-hier (en moins cons – oui, oh, ça va, l’un des privilèges de l’âge, c’est le droit d’être aigri à l’occasion), ils n’imaginent pas un instant comme il est étrange de réaliser un jour qu’on est passé d’un étage à l’autre sans s’en apercevoir, que nous sommes devenus les vieux du dessous avant même d’avoir pris conscience que nous n’étions plus les jeunes du dessus.

 

 

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