Coup de coeur 💓💓
Titre : Chacun
Auteur : Jean-Paul DUBOIS
Parution : 2026 (L'Olivier)
Pages : 256
Accès au livre : ISBN 9782823622881
en librairie
Présentation de l'éditeur :
Cela fait deux ans que Rose, la femme de Paul, a disparu. Deux ans que Paul guette son retour en relisant les rares lettres qu’elle lui envoie (mais est-ce vraiment Rose qui les a écrites ?). La dernière a été expédiée de Chine. Paul décide de partir à sa recherche.
En attendant, il écoute ses disques favoris (Lou Reed, Stevie Wonder), se dispute avec Lothar, son frère jumeau, tombe amoureux d’Alma, sa belle-sœur, et insulte mentalement Donald Trump, « l’Homme à la peau de cartable » dont il suit jour après jour les propos aberrants.
En congé de l’hôpital qui l’emploie, il finit par reprendre le travail et se trouve confronté à un patient porteur d’une malformation cardiaque extrêmement rare, le syndrome de Brugada. Mais c’est à Barcelone que son destin va finalement se nouer.
Comment rester fidèle à ceux que l’on a aimés ? Et « jusqu’au bout tenir debout » ? A bord de sa moto Royal Enfield Interceptor 736 cc, Paul fonce sur la route qui le ramène à Toulouse. Nous sommes le 26 février. La radio annonce le début de la guerre.
Avec ce nouveau livre foisonnant, Jean-Paul Dubois retrouve la verve romanesque d’Une Vie française et conduit son héros favori sur le chemin d’une possible rédemption.
En attendant, il écoute ses disques favoris (Lou Reed, Stevie Wonder), se dispute avec Lothar, son frère jumeau, tombe amoureux d’Alma, sa belle-sœur, et insulte mentalement Donald Trump, « l’Homme à la peau de cartable » dont il suit jour après jour les propos aberrants.
En congé de l’hôpital qui l’emploie, il finit par reprendre le travail et se trouve confronté à un patient porteur d’une malformation cardiaque extrêmement rare, le syndrome de Brugada. Mais c’est à Barcelone que son destin va finalement se nouer.
Comment rester fidèle à ceux que l’on a aimés ? Et « jusqu’au bout tenir debout » ? A bord de sa moto Royal Enfield Interceptor 736 cc, Paul fonce sur la route qui le ramène à Toulouse. Nous sommes le 26 février. La radio annonce le début de la guerre.
Avec ce nouveau livre foisonnant, Jean-Paul Dubois retrouve la verve romanesque d’Une Vie française et conduit son héros favori sur le chemin d’une possible rédemption.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Journaliste, il commence par écrire des chroniques sportives dans Sud-Ouest. Après la justice et le cinéma au Matin de Paris, il devient grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur. Il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l'Olivier : L'Amérique m'inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Écrivain , Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans (Je pense à autre chose, Si ce livre pouvait me rapprocher de toi). Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996), le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française (Éditions de l'Olivier, 2004).
Avis :
Frappé par un drame personnel, Paul, l’éternel narrateur de Jean-Paul Dubois, a toutes les peines du monde à sortir de la dépression, alors qu’autour de lui l’actualité rivalise de grotesque et d’absurdité.
Depuis la disparition inexpliquée de sa femme Rose, Paul, cardiologue toulousain, vit emmuré dans sa peine et ses souvenirs. Non seulement a-t-il perdu, d’une manière qui lui reste incompréhensible, ce qu’il avait de plus cher, mais il lui faut aussi faire face à la transformation purement comptable d’une profession de plus en plus oublieuse de sa vocation humaniste. Même sa soeur Chloé, requin de l’analyse financière, et son jumeau Lothar, adepte de l’ultralibéralisme et du transhumanisme, lui sont devenus absurdement étrangers. Il les observe dans une sorte de stupeur teintée de crainte et d’horreur, alors que ces deux-là embrassent sans se poser de questions un monde pour lui devenu inintelligible.
Dans sa mélancolie, quand il ne s’évade pas au guidon de la moto vintage héritée de son père, Paul passe ses nerfs en insultant mentalement la marche du monde, à commencer par la scène politique internationale. Multipliant les saillies vengeresses contre les figures grotesques du siècle, son humour tragi-comique épingle notamment Donald Trump qui, sous la dénomination de « l’Homme à la peau de cartable », s’illustre en pantin à l'allure balourde et à la phrase épaisse, ses élucubrations quotidiennes comme le métronome d'une époque frappée de démence. L’Hexagone n’est pas en reste, alors que les formules savoureuses du narrateur rhabillent Nicolas Sarkozy en « innocent le plus condamné de France ».
Dernier recours face au désastre, ce rire grinçant mêlé d’autodérision ne suffit pas à masquer la souffrance d’un homme inconsolable, vidé de l’intérieur par la perte et le manque de la femme qu’il aime. Envahi par la nostalgie, se sentant anachronique dans un monde qui change et où il ne se reconnaît pas, il n’a plus que l’émouvant réflexe de chercher dans ses souvenirs, dans les lieux et les objets qui ont émaillé son passé, les dernières amarres minuscules auxquelles se raccrocher pour ne pas sombrer.
Banderille plantée dans le chaos ambiant, cette histoire profondément humaine et mélancolique sous la colère et la drôlerie est une bien jolie façon de rappeler à « chacun » combien seuls le coeur et ses attachements, ultime boussole quand tout le reste part à l’eau, valent la peine qu'on s'y accroche. Grand coup de coeur. (5/5)
Depuis la disparition inexpliquée de sa femme Rose, Paul, cardiologue toulousain, vit emmuré dans sa peine et ses souvenirs. Non seulement a-t-il perdu, d’une manière qui lui reste incompréhensible, ce qu’il avait de plus cher, mais il lui faut aussi faire face à la transformation purement comptable d’une profession de plus en plus oublieuse de sa vocation humaniste. Même sa soeur Chloé, requin de l’analyse financière, et son jumeau Lothar, adepte de l’ultralibéralisme et du transhumanisme, lui sont devenus absurdement étrangers. Il les observe dans une sorte de stupeur teintée de crainte et d’horreur, alors que ces deux-là embrassent sans se poser de questions un monde pour lui devenu inintelligible.
Dans sa mélancolie, quand il ne s’évade pas au guidon de la moto vintage héritée de son père, Paul passe ses nerfs en insultant mentalement la marche du monde, à commencer par la scène politique internationale. Multipliant les saillies vengeresses contre les figures grotesques du siècle, son humour tragi-comique épingle notamment Donald Trump qui, sous la dénomination de « l’Homme à la peau de cartable », s’illustre en pantin à l'allure balourde et à la phrase épaisse, ses élucubrations quotidiennes comme le métronome d'une époque frappée de démence. L’Hexagone n’est pas en reste, alors que les formules savoureuses du narrateur rhabillent Nicolas Sarkozy en « innocent le plus condamné de France ».
Dernier recours face au désastre, ce rire grinçant mêlé d’autodérision ne suffit pas à masquer la souffrance d’un homme inconsolable, vidé de l’intérieur par la perte et le manque de la femme qu’il aime. Envahi par la nostalgie, se sentant anachronique dans un monde qui change et où il ne se reconnaît pas, il n’a plus que l’émouvant réflexe de chercher dans ses souvenirs, dans les lieux et les objets qui ont émaillé son passé, les dernières amarres minuscules auxquelles se raccrocher pour ne pas sombrer.
Banderille plantée dans le chaos ambiant, cette histoire profondément humaine et mélancolique sous la colère et la drôlerie est une bien jolie façon de rappeler à « chacun » combien seuls le coeur et ses attachements, ultime boussole quand tout le reste part à l’eau, valent la peine qu'on s'y accroche. Grand coup de coeur. (5/5)
Citations :
Chacun de nous, bien sûr, se retrouvera seul à la fin de cette histoire. Et sans doute aussi perplexe et désemparé qu’il pouvait l’être à son commencement. Le pire étant que cette narration ne nous apprendra vraisemblablement rien que nous ne sachions déjà : la plupart des choses se font et s’effondrent en dehors de nous, dans l’invisible tiédeur des poches du hasard qui trace nos chemins et pave nos destins.
Il y a quelques mois, lors du dîner d’anniversaire de Chloé, elle nous a fièrement avoué, devant le sourire de mon frère, s’être fait sectionner trois côtes sur chaque flanc pour pouvoir enfin mesurer sa taille à l’empan.
J’ai découvert que cette torture esthétique portait un nom : le rib remodeling. Cette pratique semble devenir un sport très en vogue pratiqué des deux côtés de l’Atlantique par des médecins et des chirurgiens sans doute formés aux rites et à la pratique des désosseurs-charcutiers. Sans aller jusqu’à de pareilles extrémités bouchères, mon frère a également sombré dans la mode du transformisme. Le couple fait régulièrement le voyage de Paris, où il réside, jusqu’à Barcelone, siège d’une clinique connue pour ses pratiques susceptibles de ralentir le vieillissement, voire d’enclencher la marche arrière. Par la biologie tout autant qu’avec le bistouri. Plus tard je raconterai tout ce que je sais de ce tourisme de jouvence. Aujourd’hui je dois seulement convenir que mon jumeau a plus ou moins retrouvé le visage et l’allure que nous avions à trente ans et peut aisément se faire passer pour mon petit frère.
J’ai découvert que cette torture esthétique portait un nom : le rib remodeling. Cette pratique semble devenir un sport très en vogue pratiqué des deux côtés de l’Atlantique par des médecins et des chirurgiens sans doute formés aux rites et à la pratique des désosseurs-charcutiers. Sans aller jusqu’à de pareilles extrémités bouchères, mon frère a également sombré dans la mode du transformisme. Le couple fait régulièrement le voyage de Paris, où il réside, jusqu’à Barcelone, siège d’une clinique connue pour ses pratiques susceptibles de ralentir le vieillissement, voire d’enclencher la marche arrière. Par la biologie tout autant qu’avec le bistouri. Plus tard je raconterai tout ce que je sais de ce tourisme de jouvence. Aujourd’hui je dois seulement convenir que mon jumeau a plus ou moins retrouvé le visage et l’allure que nous avions à trente ans et peut aisément se faire passer pour mon petit frère.
Je n’arrivais pas à croire ce que je voyais. Mon jumeau, tel un petit marquis, faisait la lecture à sa femme. Il tenait à la main un livre dont certaines pages étaient cornées avec des passages surlignés. Le titre : Journal d’un prisonnier de Nicolas Sarkozy. Vingt jours de détention. Deux cent seize pages. Un bréviaire du martyre, un almanach de la souffrance. Chloé s’est assise à mes côtés et m’a tenu la main tout au long du lamento. « En m’asseyant sur le lit qui n’était pas fait, j’eus un choc. Je n’avais jamais senti, y compris à l’armée lors de mon service militaire, un matelas plus dur. Outre sa rigidité, le matelas pesait un poids étonnant. Décidément nous ne serions pas amis lui et moi ! Les oreillers étaient d’une drôle de matière, peut-être du plastique, les couvertures n’en avaient que le nom. […] Je devrais donc cohabiter avec moi-même dans douze mètres carrés. Je verrais ainsi si je pouvais m’autosuffire. Il restait à espérer que les conversations que j’aurais avec mon double durant ces prochaines semaines seraient instructives ! »
Mercredi 21 janvier. Aujourd’hui, escorté par un chapelet de véhicules noirs pareils à des perles de lave glissant sur de la neige blanche, l’Homme à la peau de cartable est arrivé à Davos, en Suisse. Il s’est exprimé dans ce mouroir de l’argent un peu comme il marche, l’allure balourde, la phrase épaisse, le dos arrondi par l’andropause, pareil à un vieil ours de Sibérie rongé par de mauvaises biles. Je me souviens qu’il a dit à la télévision qu’un « grand et bel océan séparait les États-Unis de l’Europe ». Une grande, belle notation. Ensuite, comme il en a l’habitude, il a mélangé un peu toutes les idées qu’il avait dans ses poches, confondu Islande et Groenland, méprisé ce qui pouvait l’être et, évidemment, beaucoup menti. Pendant qu’il grignotait dans ses provisions, le Premier ministre canadien, faisant sienne une vieille remarque, a observé que « ceux qui n’étaient pas invités à la table étaient généralement au menu ».
Avec la nuit, le froid est revenu. Quatre degrés dans le jardin. Cette après-midi j’ai répandu dehors un sac de petits flocons d’avoine complète pour les oiseaux. Ensuite, immobile derrière la fenêtre, je les ai regardés manger avec un réjouissant appétit. Il paraît qu’il ne faut pas nourrir les animaux sauvages parce que ça leur donne de mauvaises habitudes. Ça me rappelle la doxa bourgeoise et libérale, laquelle, il n’y a pas si longtemps, considérait qu’on ne devait pas aider les pauvres car il leur incombait de se sortir par eux-mêmes de la misère.
Le lendemain matin, ma mère et moi étions au rendez-vous pour le transfert du grand homme vers le cimetière. Quatre géants descendirent le cercueil de l’étage et le glissèrent à l’intérieur d’une longue Mercedes vitrée, outrageusement réaménagée en véhicule funéraire. Quand s’ouvrit le portail de la maison, je fus d’abord très étonné par les allées et venues des passants sur les trottoirs ainsi que par le flux soutenu de la circulation. Je pensais qu’à mesure que nous roulerions vers le centre, nous remonterions des rues et des trottoirs affichant leur deuil. L’enfant que j’étais croyait qu’un homme qui avait construit la moitié de cette ville et qui était surtout mon grand-père inconnu traverserait les rues de sa ville dans le recueillement de ses habitants, chapeau à la main, vêtus de noir, voitures à l’arrêt pour laisser place au cortège. Or nous ne croisions que des gens qui se rendaient à leur travail, prenaient des transports en commun, conduisaient des camionnettes, faisaient des courses, vendaient, achetaient, fumaient, riaient, se tenaient par le bras, pédalaient sur leur vélo, marchaient le long du lac. En regardant ce tourbillon, je comprenais petit à petit que le jour de la mort de mon grand-père était pour tout le monde un jour comme un autre. Y compris pour ceux qui habitaient dans les immeubles conçus par Hans Johann Weiss. Ces gens-là n’avaient pas de peine, n’éprouvaient aucune tristesse au passage de la Mercedes. Pour la première fois je découvrais que la mort était un microséisme de faible magnitude ne dévastant qu’un nombre anecdotique d’individus, un minuscule tremblement d’un tout petit bout de terre dont les ondes de chagrin s’atténuaient très vite pour disparaître totalement sitôt passé le coin de la rue. À sept ans je comprenais que, dans la vie, la mort n’était après tout qu’un moment comme un autre. Que tout se terminait à l’arrière d’un exécrable taxi vitré conduisant votre petite histoire sans importance vers une déchetterie des destins dont le rôle consistait à recycler les surplus, à vider les mémoires, pour laisser de la place aux vivants.
Il faut beaucoup de temps pour apprendre à vivre avec soi-même, à se supporter, à s’accepter. Il m’est arrivé parfois de cohabiter avec une personne que je n’aimais pas, que je ne comprenais pas, que je ne connaissais pas. Aujourd’hui encore, certains matins, la colocation avec moi-même crée des litiges de frontière. Alors je me demande si tout cela, si tout ce qui est arrivé n’est pas finalement l’œuvre de la pire part de moi-même. Si Rose n’a pas quitté l’homme que je n’aime pas. Tandis qu’il y a quelques mois j’évoquais cette éventualité sous des formes plus synthétiques, mon frère, qui est un grand délicat doublé d’un fin connaisseur de la psyché, m’a confié entre deux attendrissements : « Arrête de te chier dessus, putain. Tu remontes ton froc et tu avances. La vie t’attend pas, tes flatulences de culpabilité t’en fais pas profiter les autres. Tu retournes voir tes cardiaques et tu te remets sur le marché. »
Qui se souvient qu’il n’y a pas si longtemps l’Homme à la peau de cartable et Elon, l’hurluberlu élevé à la kétamine, étaient les meilleurs amis de la Terre ? Et même du ciel. Le premier signait des contrats au bénéfice du second pour qu’il envoie ses satellites dans l’espace, le second, en retour, lui offrait ses voitures cinglées qui ne servent à rien. Mais Washington s’avéra être une cage trop petite pour faire cohabiter deux mâles alpha d’un calibre de légende. Et, évidemment, le plus vieux, plus que jamais « purée-mnésique », chassa très vite le milliardaire amateur d’hallucinogènes dissociatifs. Mais l’appel des hormones et des cryptos étant le plus fort, les deux amis se rapprochèrent par la suite, pour continuer, selon cette exécrable expression, à « faire société » ensemble. En clair, à alimenter la machine à « posséder le monde et tout ce qu’il contient ». Espace compris. Résultat, neuf mille satellites Starlink en orbite basse tournent déjà, en attendant les trente et un mille autres à venir dans très peu de temps. Ce n’est plus un collier qui enserre aujourd’hui la planète mais une véritable rivière de diamants dont on n’ose plus compter les carats mais dont chaque pièce scelle un peu plus la domination de la fortune et du pouvoir. Se pose alors une question de premier ordre qui devrait nous tenir constamment éveillés, maintenant et jusqu’à l’heure de notre mort : le destin d’une planète et de ses environs a-t-il déjà été confié aux mains jointes d’un sociopathe et d’un toxicomane ?
Mardi 10 février. C’est à la demande d’Olivier Osborne que je me rends aujourd’hui à l’Institut. Osborne est une merde. Il en est aussi le directeur. Médecin spécialisé dans la finance, praticien réputé du bitcoin, gestionnaire féroce, il est le bras vigilant et armé de nos principaux actionnaires, deux banques françaises et un fonds de pension australien. Inutile de préciser que pour Osborne les dividendes de fin d’année alloués à nos financiers sont les seuls critères de performance qu’il exige de son établissement de santé. Pour lui, ainsi qu’il l’a déclaré dans une réunion interne, chaque patient « doit surperformer par rapport à l’indice de référence journalier ». En clair, si le soin global d’un malade a un coût réel de 100, il faut qu’il soit facturé 110 ou 120 par le biais de choix optionnels supplémentaires relatifs à l’hôtellerie, au repas et au confort général. Ces « pass » sont baptisés Premium, Optime et Zen. Avec l’arrivée d’Osborne tout est devenu payant à l’Institut, le parking pour les visiteurs et les soignants, l’eau minérale, la wi-fi, la télévision, le téléphone, les chambres individuelles. Quant aux médecins, il se dit qu’Olivier Osborne les ausculte régulièrement en évaluant leurs performances sur un logiciel dédié qui calcule deux fois par semaine leur rapport prix/prestation. Les compressions de personnel à tous les niveaux sont aussi devenues la ligne de conduite de l’Institut. Malgré tout cela, à l’image d’un haltérophile en apnée incapable de supporter un gramme supplémentaire, l’établissement continue de tenir son rang en maintenant la qualité des soins. En entrant à l’Institut, parfois, le matin, j’avais l’impression d’embaucher dans l’atelier d’une concession Toyota où tout était rationalisé, coté, évalué, et soumis à des process impérieux. Oui, Osborne, chef d’atelier cruel avec les siens et soumis à ses maîtres, est une merde.
Lothar venait de lire les élucubrations d’un duo composé de Curtis Yarvin, informaticien préféré de l’Homme à la peau de cartable, et de Nick Land, « philosophe », romancier, au profil que l’on dira instable. Land est aussi l’inspirateur de la pensée technofasciste de l’ultradroite anglo-saxonne (NRx) qui se définit elle-même comme antidémocratique, antiégalitariste et antiprogressiste. Aux inflexions de voix de mon jumeau j’ai très vite senti que la période paléonto-sarkozienne avait cédé du terrain face aux néo-illuminés des Lumières sombres. Les buts indépassables de leur réflexion : l’abandon de la démocratie qui étouffe les libertés, une soumission totale à la technologie, une société hiérarchisée fondée sur les genres traditionnels, racialiste, à l’aise avec l’eugénisme et friande de transhumanisme qui, le moment venu, se matérialisera par la fusion de notre espèce avec la machine. Débarrassé de l’esprit et de la règle des lois, le capitalisme roulerait à tombeau ouvert sur l’Autobahn du futur. Ce processus de fuite en avant immaîtrisée et permanente s’appelle l’accélérationnisme. Land n’a aucun problème pour reconnaître que « les évolutions, la circulation de l’information, la capacité de calcul, les ruptures vont plus vite que notre capacité à les comprendre ». Ce futur arrive tellement vite qu’il finit par se confondre avec le présent. Face à ce flux incontrôlable, l’homme et son rythme temporel du passé « dépassé », devient un barrage, un goulot d’étranglement. Et Land concède que tout cela n’est qu’une étape car « l’humanité est un simple support temporaire vers une intelligence technocapitaliste émergente ». À l’époque, lorsque j’ai aperçu ces « Lumières », j’ai songé qu’elles s’éteindraient toutes seules et que Land d’une manière ou d’une autre finirait par tourner quelque part en orbite dans la galaxie végasienne des Johnson boys. J’ignorais alors que l’Homme à la peau de cartable, J.D. Vance, Peter Thiel, Andreessen, Mister Kétamine et de très nombreux proches et conseillers de la Maison Blanche étaient des acteurs et des supporters de ce technocapitalisme autonome.
Même libre de tout, même si je ne le vois pas, je sais que le temps est là. Il me piste, il sait où j’habite et connaît le jour et l’heure où la lumière s’éteindra. Le noir total.
Confrontées à un Brugada, l’éthique et la morale s’embrouillent. Continuer de laisser vivre en paix et peut-être mourir un jour quelqu’un qui ne sait et ne demande rien, ou intervenir et soigner quelqu’un qui se sent « en bonne santé » et bouleverser totalement son existence. Quelle est la position la plus embarrassante, celle du médecin qui « fabrique » un arrêt du cœur, ou celle du patient qui ne sait pas qu’il n’a jamais été aussi proche d’obtenir une réponse accablante à une question qu’il ne s’était jamais posée.



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