J'ai aimé
Titre : Choses que je croyais perdues
Auteur : Clémentine MELOIS
Parution : 2026 (Gallimard)
Pages : 176
Accès au livre : ISBN 9782073162854
en librairie
Présentation de l'éditeur :
« Je voulais te dire : sans le faire exprès, j’ai cassé le verre à moutarde Musclor que tu aimais bien. Le prince sous stéroïdes mal imprimé a perdu sa tête, mais il continue de flatter d’une main distraite l’encolure de son tigre vert de compagnie. Tu avais trouvé ce verre dans un vide-greniers où les gens vendaient pas cher de jolies choses. Après l’avoir regardé longtemps, avec intensité, tu l’avais négocié à deux euros. C’était un souvenir d’enfance et ta joie m’avait attendrie. Ça allait encore entre nous à ce moment-là, enfin je crois. »
Seule dans son appartement, une jeune femme emballe ses affaires. Demain, des déménageurs emporteront ces traces fragiles de son existence. Elle pense à l’homme dont elle vient de se séparer, et des histoires surgissent des objets qu’elle manipule. Une assiette au filet d’or, un ensemble H&M couleur poil de chameau, un rouleau de Sopalin : ces témoins d’une vie ordinaire ont autant à raconter qu’un trépidant roman d’aventures...
Que reste-t-il de ce que nous avons vécu ? De quelles légendes sommes-nous faits ? Les grandes amours comme les petits riens, les désillusions et les désirs sont au cœur de ce roman plein de surprises, à la fantaisie incomparable.
Seule dans son appartement, une jeune femme emballe ses affaires. Demain, des déménageurs emporteront ces traces fragiles de son existence. Elle pense à l’homme dont elle vient de se séparer, et des histoires surgissent des objets qu’elle manipule. Une assiette au filet d’or, un ensemble H&M couleur poil de chameau, un rouleau de Sopalin : ces témoins d’une vie ordinaire ont autant à raconter qu’un trépidant roman d’aventures...
Que reste-t-il de ce que nous avons vécu ? De quelles légendes sommes-nous faits ? Les grandes amours comme les petits riens, les désillusions et les désirs sont au cœur de ce roman plein de surprises, à la fantaisie incomparable.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Clémentine Mélois est née en 1980. Elle est notamment l'autrice, aux éditions Grasset, de Cent titres, Sinon j'oublie, Dehors la tempête, ainsi que du très remarqué Alors c'est bien (L'Arbalète, éditions Gallimard, 2024).
Avis :
Plasticienne et écrivain, membre de l’Oulipo, Clémentine Mélois travaille depuis une quinzaine d’années sur les objets imprimés, les formes éditoriales et les micro‑fictions que recèlent les choses ordinaires. Couvertures pastichées, bibelots, emballages, fragments de vie domestique : son terrain est celui de la matérialité quotidienne, qu’elle détourne pour en faire des unités narratives. Dans cette continuité, elle appuie ce roman sélectionné pour le Goncourt sur le tri d’un appartement après une rupture, afin de faire émerger, à partir d’objets manipulés un à un, la mémoire d’une relation et ce qu'il en reste quand tout semble perdu.
La narratrice, dont le texte ne fournit ni nom ni portrait détaillé, revient seule dans l’appartement qu’elle partageait avec son compagnon. Les faits sont simples : encore sous le coup de leur séparation, elle doit vider les lieux et trier ses affaires entre ce qu’elle garde et ce qu’elle jette. Mais, à mesure, c’est insensiblement à l’inventaire de leur relation que ce classement aboutit, chaque bibelot rappelant un fragment de vécu et dessinant en creux l’histoire du couple et de ses malentendus.
Cette reconstitution progressive d’une relation au travers des traces matérielles qu’elle a laissées relève d’une forme d’archéologie intime : les objets examinés sont autant d'indices qui, replacés dans une chronologie affective, retracent, mieux que toute explication psychologique, la manière dont le couple s’est construit, puis désajusté. Se substituant a posteriori aux scènes vécues et dialoguées, ces résidus matériels en rendent perceptible la véritable trame, que l’émotion et le déni avaient sur le moment habillée d’illusions, et dont les contours se dégagent désormais avec une netteté que seule permet l’observation détachée des choses.
Ce recentrage du sens par l’entremise des objets a pour conséquence décisive de faire de la narration un processus de lecture en lieu et place d’un récit d’événements. Plutôt que de raconter ce qu’elle a vécu, la narratrice entreprend d’en déchiffrer les traces. Le roman se construit ainsi sur une temporalité inversée, où le tri au présent reconfigure le passé, par confrontation à des éléments matériels qui résistent à l’oubli. C'est en quelque sorte la permanence intrinsèque aux objets qui guide la réévaluation de ce que la jeune femme avait cru vivre et, l'aidant à dédramatiser, lui offre une clairvoyance nouvelle sur la vraie dynamique de ce qu'était son couple.
En résulte une voix qui, mettant de côté sa subjectivité, aligne les constats avec une retenue d’autant plus touchante. L’émotion surgit de la manière dont la narratrice découvre, en ordonnant les vestiges de sa vie d’avant, ce qu’elle n’avait pas voulu voir. Le tri devenu lecture aboutit à une mise à nu où la mémoire se dessille, laissant apparaître une compréhension nouvelle de la relation et de ses dérives. Les phrases finales, discrètes, suggèrent alors moins une issue qu’une mise à distance enfin possible et, dans cette lucidité acquise, un redéploiement de soi.
In fine, l’intelligence d’un dispositif narratif capable d’explorer une psyché à partir d’un inventaire matériel, la sobriété d’une voix trouvant son équilibre entre autodérision et émotion contenue sans verser dans la plainte ni l’ironie froide, enfin l’efficacité d’une écriture nette et juste auraient de quoi susciter la totale adhésion du lecteur si ne s’insinuait, au fil de la lecture, une tonalité qui rappelle, discrètement mais sûrement, certains codes de la littérature feel good. De quoi, peut‑être, compromettre une position sur le podium du Goncourt. (3,5/5)
La narratrice, dont le texte ne fournit ni nom ni portrait détaillé, revient seule dans l’appartement qu’elle partageait avec son compagnon. Les faits sont simples : encore sous le coup de leur séparation, elle doit vider les lieux et trier ses affaires entre ce qu’elle garde et ce qu’elle jette. Mais, à mesure, c’est insensiblement à l’inventaire de leur relation que ce classement aboutit, chaque bibelot rappelant un fragment de vécu et dessinant en creux l’histoire du couple et de ses malentendus.
Cette reconstitution progressive d’une relation au travers des traces matérielles qu’elle a laissées relève d’une forme d’archéologie intime : les objets examinés sont autant d'indices qui, replacés dans une chronologie affective, retracent, mieux que toute explication psychologique, la manière dont le couple s’est construit, puis désajusté. Se substituant a posteriori aux scènes vécues et dialoguées, ces résidus matériels en rendent perceptible la véritable trame, que l’émotion et le déni avaient sur le moment habillée d’illusions, et dont les contours se dégagent désormais avec une netteté que seule permet l’observation détachée des choses.
Ce recentrage du sens par l’entremise des objets a pour conséquence décisive de faire de la narration un processus de lecture en lieu et place d’un récit d’événements. Plutôt que de raconter ce qu’elle a vécu, la narratrice entreprend d’en déchiffrer les traces. Le roman se construit ainsi sur une temporalité inversée, où le tri au présent reconfigure le passé, par confrontation à des éléments matériels qui résistent à l’oubli. C'est en quelque sorte la permanence intrinsèque aux objets qui guide la réévaluation de ce que la jeune femme avait cru vivre et, l'aidant à dédramatiser, lui offre une clairvoyance nouvelle sur la vraie dynamique de ce qu'était son couple.
En résulte une voix qui, mettant de côté sa subjectivité, aligne les constats avec une retenue d’autant plus touchante. L’émotion surgit de la manière dont la narratrice découvre, en ordonnant les vestiges de sa vie d’avant, ce qu’elle n’avait pas voulu voir. Le tri devenu lecture aboutit à une mise à nu où la mémoire se dessille, laissant apparaître une compréhension nouvelle de la relation et de ses dérives. Les phrases finales, discrètes, suggèrent alors moins une issue qu’une mise à distance enfin possible et, dans cette lucidité acquise, un redéploiement de soi.
In fine, l’intelligence d’un dispositif narratif capable d’explorer une psyché à partir d’un inventaire matériel, la sobriété d’une voix trouvant son équilibre entre autodérision et émotion contenue sans verser dans la plainte ni l’ironie froide, enfin l’efficacité d’une écriture nette et juste auraient de quoi susciter la totale adhésion du lecteur si ne s’insinuait, au fil de la lecture, une tonalité qui rappelle, discrètement mais sûrement, certains codes de la littérature feel good. De quoi, peut‑être, compromettre une position sur le podium du Goncourt. (3,5/5)
Citations :
(…) une paire de chaussettes, le torchon à carreaux cousu par ma grand-mère, mon décapsuleur CGT qui chante L’Internationale, un fragment de lave du volcan au nom imprononçable, point d’entrée du Voyage au centre de la Terre de Jules Verne, une fleur de trèfle qui n’était pas encore séchée quand tu l’as cueillie pour moi, sans parler du reste, tout le reste, cet amas de choses utiles ou futiles que j’ai accumulées de façon déraisonnable, empilées, tassées au fond des placards et dont l’ensemble finit par composer un portrait en creux de la personne que je suis malgré moi. Pour me transformer en la personne que je voudrais être – mystérieuse, mesurée, raisonnable, raffinée et si possible envoûtante –, il faudrait faire le vide, allumer un grand feu de joie, cramer mon passé et repartir ensuite de zéro, allégée, vierge de toute identité. Mais je ne peux pas faire ça. Les choses que je possède sont lestées de trop de souvenirs. Elles me vaudraient un supplément bagage dispendieux si les compagnies aériennes décidaient d’établir une taxe sur la charge affective. Sans que j’y puisse rien, les grands sentiments et les petits riens déboulent sans arrêt dans ma tête, comme des bandits de grand chemin qui surgiraient au détour d’un sentier. Chapeau sur les yeux, surin à la main : la bourse ou la vie.
Nous sommes peut-être constitués de poussière d’étoiles, de bactéries diverses et d’eau, mais ce sont les histoires qui font de nous ce que nous sommes. Elles peuplent notre imaginaire, l’habitent, le meublent. Elles y font leur nid. J’imagine que les histoires, comme les souvenirs, planent en permanence autour de nous, invisibles à l’œil nu, comme des ondes radio ou gravitationnelles, comme le signal wifi, ou ces pollens de graminées qu’on ne peut pas voir mais qui sont tout de même là, puisque les yeux me piquent. Parfois, l’une de ces histoires en a assez de voleter dans les airs. Elle s’attache alors à un objet, souvent dérisoire, qui sert de pont entre le visible et l’invisible. En se posant sur un caillou, l’histoire en fait une pierre précieuse. C’est une magie ordinaire qui ne cesse de m’émerveiller. On peut, si on le souhaite, s’acheter des souvenirs dans des boutiques de souvenirs, des artefacts pensés et fabriqués dans l’unique but d’être investis de l’histoire personnelle du plus grand nombre : sphinx en résine rapporté du Caire, magnet avec eau miraculeuse de Lourdes, tour Eiffel lumineuse ou carte postale multivues du mont Ventoux. C’est un accomplissement industriel. Mais les souvenirs sont des fleurs sauvages, ils s’épanouissent où bon leur semble et le plus souvent là où on ne les espère pas.
Je n’ai jamais été capable de deviner ce que tu pensais. Résultat, on a marché deux heures et tu n’as pas dit un mot. Pendant ce temps, dans ma tête, c’était le métro à l’heure de pointe. S’y pressaient une quantité d’émotions contrastées et d’impressions diffuses où dominaient, en vrac, des regrets, un chagrin et un ressentiment que je ne me sentais pas capable de formuler. Comment dire ces choses-là ? Il faudrait inventer un permis spécial qui autorise à manier certains mots, trop grands pour nous, comme amour, mort, liberté, justice, bonheur ou vérité. L’épreuve pratique pour l’obtention du permis professionnel consisterait à garer en épi un superbe trente-trois tonnes lexical, dans le style de Victor Hugo. Quant à l’équivalent du permis moto, il donnerait le droit de filer sur l’autoroute de l’information, sans circonlocutions ni pincettes oratoires. C’est celui-là dont j’aurais eu besoin. J’aurais enfilé un casque et des gants, j’aurais mis le contact et je t’aurais annoncé très simplement que je te quittais pour ne plus être malheureuse. Mais pour ça, il aurait d’abord fallu admettre que j’étais en train de gâcher une balade formidable et les meilleures années de ma vie. Ce jour-là, sur le chemin des douaniers, j’ai juste dit : « C’est joli, ici, ça te plairait si tu étais là. »
J’en suis encore à me demander comment on a pu tenir aussi longtemps dans ces conditions. Sept ans, c’est presque un quart de ma vie. Nous n’avions pas les mêmes attentes, pas les mêmes aspirations. Nos deux solitudes coexistaient dans un climat d’incompréhension si habituel que nous n’y faisions plus attention. La vie ne pouvait pas être autrement, puisque c’est comme ça qu’elle était. Pourquoi s’embêter à tout remettre en question ? Lorsqu’on a déjà passé une heure à attendre le bus, il est de plus en plus difficile de partir. On a trop investi. Accepter l’idée qu’on a attendu pour rien reviendrait à avouer qu’on a bêtement gâché son temps. Alors on continue de patienter, en vain. Je suppose que c’est ce qui explique mon immobilisme : je commençais à fatiguer, mais la vie idéale dont j’avais rêvé avec toi allait bien finir par apparaître au coin du boulevard. Un déni pareil force l’admiration, mais ça ne sert plus à rien de s’encombrer la tête avec ça. Là, tout de suite, j’ai du travail : il faut que je range mon existence dans des cartons d’ici demain, et ça ne va pas se faire tout seul.
J’ai entendu qu’au Moyen Âge, on ne croisait pas plus de deux cents objets dans sa vie. Aujourd’hui, il y en aurait trois cent mille rien que dans une maison américaine, et l’on pourrait soi-disant recouvrir la surface de la Terre de cinquante kilos d’objets par mètre carré.
Le propre des débuts, c’est qu’ils ne durent pas, tandis que les fins s’étirent parfois le temps d’un générique infini. Alors qu’on venait à peine de se rencontrer, je n’y pensais pas encore. Le propre des débuts c’est aussi de ne pas vouloir imaginer la fin.
