lundi 26 octobre 2026

Critique : "Chagrin d'un chant inachevé" de François-Henri Désérable | Lectures de Cannetille

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Chagrin d'un chant inachevé

Auteur : François-Henri DESERABLE

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 208 

Accès au livre : ISBN 9782070792368  
                           en librairie

  

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Cet automne-là, les taux d’intérêt étaient en baisse, les prix de l’immobilier en hausse, ma famille, mes amis s’inquiétaient : est-ce qu’il n’était pas temps que j’investisse dans la pierre ? Avec un peu de chance et un banquier indulgent, je pouvais peut-être m’endetter sur trente ans (mon âge à l’époque). Je n’en avais ni les moyens ni l’envie. Signant un acte de vente, j’aurais eu la sensation de signer mon propre registre d’écrou — et de voir ma liberté circonscrite à quelques mètres carrés. Et puis un appartement, ça se meuble ; aux meubles, il faudrait toujours préférer son sac de voyage. »
De Buenos Aires à Caracas, François-Henri Désérable nous embarque dans une formidable traversée de l’Amérique du Sud. Cinq mois à moto, en stop, en bateau, avec une seule contrainte : emprunter l’itinéraire qui fut celui d’Alberto Granado et d’Ernesto « Che » Guevara, lors du fameux voyage à motocyclette, soixante-cinq ans plus tôt.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

François-Henri Désérable est l’auteur notamment de Mon maître et mon vainqueur, qui a reçu le Grand Prix du roman de l’Académie française. Après L’usure d’un monde, où il racontait sa traversée de l’Iran, Chagrin d’un chant inachevé est son deuxième récit de voyage.

 

 

Avis :

Ancien joueur professionnel de hockey devenu romancier salué par les grands prix littéraires, François-Henri Désérable est aussi écrivain voyageur. En 2023, il publiait  L’usure d’un monde, récit d’un périple en Iran, sur les traces de son modèle Nicolas Bouvier, dans un pays au bord de l’implosion. Lui qui arpente les routes près de six mois par an exhume cette fois les souvenirs d’un voyage plus ancien : en 2017, il a suivi, soixante-cinq ans après lui, l’itinéraire du jeune Ernesto Guevara, alors simple étudiant en médecine sans intention politique, à travers l’Amérique latine, de l’Argentine à Cuba en passant par le Chili, le Pérou, la Colombie et le Venezuela.

Rencontres, découvertes et imprévus sont autant de cailloux semés sur la route, que l’auteur, faute de notes prises à chaud, égrène de mémoire dans un récit concis et distancié, ramené à l’essentiel. « On voyage pour changer, non de lieu, mais d’idées », a-t-il retenu du philosophe et historien Hippolyte Taine. Guevara, confronté à la pauvreté généralisée du continent, en était revenu avec les convictions révolutionnaires qui allaient forger son destin. François-Henri Désérable, lui, raconte ce qui, loin des mirages touristiques, l’a le plus marqué dans ses observations de témoin lucide.

Il y a bien sûr les aléas et les dangers de ces huit mille kilomètres parcourus en cinq mois, en moto, en stop et en bateau, de quoi, entre ironie et frisson rétrospectif, tenir le lecteur en haleine, au plus près des réalités bourlingueuses. Après avoir tâté d’un tesson de bouteille sur la gorge et des crocs d’un molosse, après une panne de voiture en plein désert d’Atacama et les avanies imposées par des douaniers corrompus, place quand même à des rencontres plus humaines, à des lieux grisants quittés à regret et, aussi, à des expériences bouleversantes, comme celle vécue aux côtés des mineurs de Potosi, oubliés au fond de l’enfer, ou encore au coeur de ce que l’on appelle « favelas au Brésil, villas miseria en Argentine, campamentos ou poblaciones au Chili, barrios au Venezuela. En français : bidonvilles. Au Pérou : pueblos jóvenes (quartiers jeunes) », mais qui concentre partout, troublant écho au temps de Guevara, la même misère extrême.

Devenu lecteur sur le tard, François-Henri Désérable n’en est pas moins passionné de littérature et, convoquant Valéry, Yourcenar, Chateaubriand ou Flaubert comme le ferait Sylvain Tesson, il accompagne ses pas, avec la dérision de qui ne se prend pas au sérieux, de réflexions sur la vie et la mort, sur le voyage et l’écriture. C’est ainsi que d’anecdotes en apartés, l’on boucle avec l’auteur une odyssée loin des sentiers battus, au contact direct des réalités locales, histoire, « en levant les yeux sur le monde, [de] se regarde[r] un peu moins le nombril » et d’« aiguiser [un] regard que chaque jour passé au même endroit achèv[e] d’émousser. »
 
Plaisant et enlevé, ce récit authentique, traversé de réflexions parfois inégales mais toujours sincères, révèle sous sa légèreté un regard curieux et attentif posé sur le monde. (4/5)

 

 

Citations :

Plus grisant que le voyage : l’idée du voyage. Le concevoir, le préparer, le rêver, voilà des voluptés qui suffiraient à vous visser chez vous pour ne plus en partir.


Partir loin, c’est encore le meilleur moyen de se mettre à distance de soi-même. À ceux qui voyagent dans l’espoir de se trouver, j’ai toujours préféré ceux qui le faisaient dans le but de se perdre : en levant les yeux sur le monde, on se regarde un peu moins le nombril. Pourquoi voyager ? Chacun a ses raisons. Moi, c’était pour aiguiser mon regard que chaque jour passé au même endroit achevait d’émousser. Hippolyte Taine avait synthétisé cela dans un aphorisme parfait : « On voyage pour changer, non de lieu, mais d’idées. »


C’est ainsi : le plus beau des voyages sera toujours celui qui reste à faire.


On a tant écrit sur le Che : quiconque s’aventure aujourd’hui à écrire sur lui n’écrit jamais que dans les blancs entre les lignes des autres. Et néanmoins on refait inlassablement le roman de sa vie, inlassablement le chapitre de sa mort. Cela se passe donc en Bolivie, qui de l’avis des Sud-Américains est le trou du cul de l’Amérique du Sud, et pire qu’en Bolivie, dans le Ñancahuazú, qui de l’avis des Boliviens est le trou du cul de la Bolivie. Le Che avait une idée fixe : embraser le monde de focos, des foyers de guérilla rurale dont les rangs grossiraient d’escarmouche en escarmouche, de bataille en bataille, pour former une armée de libération qui comme à Cuba finirait par renverser le pouvoir. Mais pourquoi avoir choisi la Bolivie comme foco initial ? Pourquoi ce pays enclavé, le seul, avec le Paraguay, qui n’a pas d’accès à la mer ? Parce que c’est une dictature militaire, parce que la minorité blanche y oppresse la majorité indienne, parce que le Parti communiste local est susceptible d’apporter son soutien, parce que la Bolivie partage des frontières avec le Paraguay, le Brésil, le Pérou, l’Argentine et le Chili, parce qu’elle peut constituer une base arrière pour combattre l’impérialisme qui ne cesse de gagner du terrain, parce que si tout se passe comme prévu, on fera bientôt de la cordillère des Andes une immense  Sierra Maestra. Mais de même qu’au Congo, et même pire qu’au Congo, rien ne se passe comme prévu. Et moins d’un an après son arrivée dans le Ñancahuazú, voilà le Che entre les mains de l’armée bolivienne.


Le chagrin d’un chant inachevé, c’est aussi celui qui vous étreint quand vous devez vous arracher à la contemplation d’un paysage dont vous savez que vous n’allez plus le revoir. Dans le Sud Lípez, on se surprend plusieurs fois à marcher à reculons, pour retarder, ne serait-ce que de quelques instants, celui où il faudra tourner le dos et à jamais dérober à ses yeux le tableau prodigieux que l’on a face à soi. 


Un lac aux eaux turquoise, des volcans aux cimes enneigées, des collines aux crêtes façonnées par le vent, des pierres rondes et des geysers, des flamants roses et des lamas, un rocher en forme de dromadaire, des cactus démesurés et, plus tard, dans le Salar d’Uyuni, un désert de sel où quand il a plu le sol est pour le ciel un miroir : pendant des heures, vous avez l’illusion de rouler sur les nuages.


Rappelons seulement ce que disait l’évêque brésilien Hélder Câmara :             
 « Il y a trois sortes de violence. 
La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.
La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. 
La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. 
Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième, qui la tue. »
 
 
Pourquoi lit-on ? On peut tout à fait vivre en se passant de lecture. J’ai été, pendant toute mon enfance, un très grand non-lecteur, et si à dix-huit ans je ne m’étais pas mis à lire d’un coup, comme un damné, avec l’acharnement de ceux qui auront toujours, jusqu’à la fin de leur vie, mille lectures à rattraper, eh bien ma vie n’en serait  pas moins supportable. Elle serait sans doute amoindrie, mais je n’en aurais pas conscience, et je ne ressentirais pas l’impérieuse nécessité de lire toujours plus, de même que celui qui n’a jamais vu, j’imagine, ne ressent pas l’impérieuse nécessité de voir : il entend le feu qui crépite, il ne sait pas la forme des flammes ; il perçoit le chant d’un oiseau, il ignore la couleur de ses plumes ; il sent le parfum d’une femme, il ne connaît pas son visage. Et peu lui importe : il n’en souffre pas. Ou seulement dans la mesure où d’autres lui ont fait part des voluptés infinies dont sa condition le prive. Mais donnez-lui la vue ne serait-ce que quelques instants, laissez-le voir le feu, les plumes, la femme, et demandez-lui alors s’il veut retrouver les ténèbres. Il vous répondra : vous êtes fou ?
Voilà ce qu’a été pour moi, à dix-huit ans, la découverte de la lecture. Alors bien sûr je n’irais pas jusqu’à dire qu’elle m’a sauvé de tout, ou prétendre, comme Montesquieu, qu’elle a « été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n’ayant jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé », mais elle m’a consolé de bien des peines, car il suffit de peu, de si peu, il suffit d’un livre pour se soustraire au réel qui nous assiège et retrouver aussitôt ce dont nous sommes aujourd’hui de plus en plus dépourvus : les vertus de la lenteur. Les livres ont cette capacité inouïe à ralentir le temps, à diluer les heures en même temps qu’ils nous tiennent éloignés de l’ennui. La compagnie des autres peut nous être barbante. Celle des livres – des bons livres : jamais. 

 

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