mardi 15 octobre 2019

[Attal, Jérôme] La petite sonneuse de cloches






J'ai aimé 

Titre : La petite sonneuse de cloches

Auteur : Jérôme ATTAL

Année de parution : 2019

Editeur : Robert Laffont

Pages : 270






 

 

Présentation de l'éditeur :

Deux époques entrelacées, deux histoires d’amour qui se confondent en une chasse au trésor fiévreuse et romantique dans les rues de Londres.
1793. Le jeune Chateaubriand s’est exilé à Londres pour échapper à la Terreur. Sans argent, l’estomac vide, il tente de survivre tout en poursuivant son rêve de devenir écrivain. Un soir, tandis qu’il visite l’abbaye de Westminster, il se retrouve enfermé parmi les sépultures royales. Il y fera une rencontre inattendue : une jeune fille venue sonner les cloches de l’abbaye. Des décennies plus tard, dans ses Mémoires d’outre-tombe, il évoquera le tintement d’un baiser.

De nos jours, le vénérable professeur de littérature française Joe J. Stockholm travaille à l’écriture d’un livre sur les amours de l’écrivain. Quand il meurt, il laisse en friche un chapitre consacré à cette petite sonneuse de cloches. Joachim, son fils, décide alors de partir à Londres afin de poursuivre ses investigations.


Qui est la petite sonneuse de cloches ? A-t-elle laissé dans la vie du grand homme une empreinte plus profonde que les quelques lignes énigmatiques qu’il lui a consacrées ? Quelles amours plus fortes que tout se terrent dans les livres, qui brûlent d’un feu inextinguible le coeur de ceux qui les écrivent ?


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jérôme Attal est parolier et écrivain, et l'auteur d’une dizaine de romans. Chez Robert Laffont, il a publié Aide-moi si tu peux, Les Jonquilles de Green Park (prix du roman de l’Ile de Ré et prix Coup de cœur du salon Lire en Poche de Saint-Maur), L'Appel de Portobello Road et 37, étoiles filantes (prix Livres en Vignes et prix de la rentrée " les écrivains chez Gonzague Saint Bris").


Avis : 

A la mort de l’éminent professeur de littérature française Joe J. Stockholm, son fils, en l’occurrence le narrateur, découvre le plan de l’ultime ouvrage que préparait le vieil homme, et qui devait être consacré aux amours de Chateaubriand. Curieusement, il semblait beaucoup s’intéresser à un détail des Mémoires d’Outre-Tombe : l'allusion à un baiser et à une petite sonneuse de cloches de l’abbaye de Westminster. Le fils décide de se rendre à Londres sur les traces de la mystérieuse jeune fille. Ses découvertes vont bouleverser sa propre existence.

Jérôme Attal s'empare d'un véritable mais infime élément de l'oeuvre de Chateaubriand, pour broder une histoire dédoublée, au travers de plus de deux siècles, par un habile jeu de miroirs. Avec pour point focal la découverte du grand amour romantique, vont s'entremêler l'évocation historique, faisant revivre avec réalisme le Chateaubriand de 1793, émigré à Londres pour fuir la Terreur française, écrivain en devenir pour l'heure dans le plus grand dénuement, et la quête contemporaine du narrateur. 

J'ai beaucoup aimé l'originalité du sujet et de la construction, la force et la crédibilité de l'immersion historique, ainsi que l'humour et la belle écriture travaillée, ornée de jolies trouvailles et de tournures poétiques. Malheureusement, après (et sans doute en raison de) mon enthousiasme du début, une certaine frustration s'est peu à peu installée chez moi, alors que tension et mystère disparaissaient rapidement pour céder la place à une intrigue romantique, certes jolie, mais somme toute assez banale. Après une alléchante mise en appétit, je suis en quelque sorte restée sur ma faim, un goût de trop peu ou d'inachevé en bouche.

Brillant sur la forme, tant par la construction du récit que par le style de l'écriture, La petite sonneuse de cloches ne m'a pas semblé tenir toutes les promesses que son idée originale avait fait résonner en moi : je garde l'impression globale d'un bon livre certes, mais après avoir cru pendant tout le début qu'il serait un coup de coeur. La déception est toute relative, mais dominante néanmoins. Dommage. (3/5)


Citations :

Sur son temps libre, Joe J. écrivait des livres énormes qui se vendaient peu sans qu’il en conçoive amertume ni rancœur. Il expliquait ne pas vouloir être tributaire de l’actualité, affirmant que ce qui différencie les grands écrivains des grands criminels réside dans le fait que les premiers ne sont jamais aptes à être jugés par leur époque.

Il existe à mon sens deux sortes d’individus dans la manière d’échapper à un chagrin trop brutal : ceux qui se jettent sous le dernier métro et ceux qui se précipitent dans le premier train.

Un homme d’une soixantaine d’années, à la stature imposante, visage marmoréen serti de deux yeux bleus, sourcils broussailleux anthracite, et cheveux montés en cumulonimbus qui l’obligeaient probablement à toujours se vêtir d’un imperméable.

Les livres sont faits pour durer plus longtemps que les passions inextinguibles qui les commandent, mais ne les secouez pas trop, ils sont pleins de vérités tues que le cœur ne pouvait supporter de garder pour lui seul.

Dégingandé et chauve, avec une gerbe de cheveux poudrés qui descend du haut du crâne à la base du cou, il tente de présenter l’image du parfait gentleman ; or, un ou plusieurs détails témoignent dans sa tenue d’un don particulier pour le négligé : une boucle de chaussure en moins, trois boutons de pantalon qui ont sauté au niveau de ses bas. Les manches de sa chemise bouffent démesurément au-delà de sa veste comme pour rendre hommage au dernier dessert à la mode, la crème Chantilly. À moins qu’elles n’essaient, à la manière du cerf-volant, de profiter du vent qu’il brasse dès qu’il ouvre la bouche. Tout dans son accoutrement comme dans son attitude trahit l’approximation et l’excès qui naissent de l’anxiété de ne pas être considéré comme il le souhaiterait.

Il repère ses compatriotes à la manière embarrassée dont ils marchent. Cette fâcheuse habitude de cacher de l’argent dans leurs bottes. Voilà ce qu’on leur a conseillé de faire sur le bateau pendant la traversée, avant de prendre la diligence pour Londres, dans la crainte que les six chevaux ne soient arrêtés par le cocher au moment où, émergeant du brouillard, des bandits de grand chemin les rançonnent. Bien sûr, sous ces climats hostiles, il ne faut pas attendre des gredins qu’ils soient nés de la dernière pluie, et la première chose que les bandits demandent aux migrants apeurés qui tombent dans leur embuscade est de se déchausser. Raison pour laquelle ces dames et sieurs de la cour qui ont su se soustraire à la vindicte populaire se retrouvent pour la plupart pieds nus en arrivant à Londres, le cou à l’abri mais la gorge prise. (Nous sommes en 1793).




La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis d'Automne 2019

dimanche 13 octobre 2019

[Bordes, Gilbert] Naufrage





 

J'ai aimé 

Titre : Naufrage

Auteur : Gilbert BORDES

Année de parution : 2019

Editeur : Belfond

Pages : 360






 

 

Présentation de l'éditeur :

Capitainerie de La Rochelle, juillet 2018. Une cellule de crise accueille les parents des dix bacheliers qui ont embarqué sur le voilier-école Le Corsaire douze jours plus tôt en direction de la Guyane et dont on a totalement perdu la trace. Pour quelle raison la balise a-t-elle cessé d’émettre ? Et comment a-t-on pu laisser ces marins débutants se lancer dans une telle traversée à haut risque ?
À des milliers de kilomètres, au milieu de l’Atlantique Sud, huit adolescents découvrent, hagards, l’état catastrophique de leur embarcation après la terrible tempête qu’ils ont subie. Celle-ci a emporté un de leurs camarades et les deux moniteurs qui les accompagnaient. Alix, Chloé, Constance, Julie, Mathis, Thibault, Valentin et Victor sont les survivants. Mais pour combien de temps ?
Sur leur navire à la dérive, avec les étoiles pour seuls repères, les huit apprentis navigateurs comprennent que, pour s’en sortir, ils doivent s’organiser et, surtout, rester soudés. Mais, devant l’immensité de l’océan, le passé de chacun resurgit peu à peu, mettant en péril la cohésion du groupe. Des rivalités se dessinent et les personnalités se dévoilent…

Gilbert Bordes signe un roman d’aventures et d’apprentissage époustouflant à travers le magnifique portrait de ces adolescents coupés du monde. 


 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Gilbert Bordes a été instituteur puis journaliste avant de se consacrer à l'écriture et à la musique. Il mène aujourd’hui une double vie : écrivain le matin, luthier l’après-midi. Auteur de plus de cinquante romans, membre de l’école de Brive, il a obtenu le prix RTL Grand Public pour La Nuit des hulottes et le prix des Maisons de la Presse pour Le Porteur de destins. 

Retrouvez ici l'interview de Gilbert Bordes en Avril 2019.


 

Avis :

Parti de la Rochelle en direction de la Guyane avec à bord dix jeunes gens et leurs deux moniteurs, le navire-école Le Corsaire est introuvable. Alors que les familles désespèrent, le bateau qui a essuyé une terrible tempête dérive en plein Atlantique Sud : il n’est plus qu’une coquille de noix indirigeable et coupée du monde, à laquelle s’accrochent les huit adolescents survivants. Ceux-ci vont devoir organiser leur survie, mais combien de temps pourront-ils tenir et comment vont-ils revenir à la civilisation ? A bord, chacun se retrouve face à lui-même, dans un huis-clos oppressant qui exacerbe les dissensions malgré les efforts de solidarité. Face au danger, les personnalités vont se dévoiler et mûrir comme jamais elles ne l’avaient fait jusqu’ici.

Peut-on encore aujourd’hui se retrouver aussi seuls et perdus en mer que les navigateurs d’antan ? L’histoire de Robinson Crusoé pourrait-elle avoir lieu de nos jours ? Et l’homme moderne est -il vraiment mieux armé que ses ancêtres pour survivre seul, dans un milieu naturel inhospitalier ? Autant de questions posées par ce livre, qui pourraient d’ailleurs se prolonger par : serions-nous toujours capables de nous débrouiller sans le confort et la technologie actuels, nous dont l’existence de plus en plus hors-sol nous affranchit peu à peu d’un certain nombre de contingences naturelles ?

Gilbert Bordes aime interroger les plus jeunes générations sur cette dernière question : déjà dans Elle voulait voir la mer, des adolescents se trouvaient livrés à eux-mêmes et contraints de lutter pour leur survie en abandonnant leurs acquis. Chaque fois, l’auteur manifeste comme un regret de voir notre société de plus en plus virtuelle s’éloigner peu à peu de la simplicité et de l’authenticité d’une vie proche de la nature. Parmi ses personnages, ce sont toujours les plus modestes, les plus éprouvés et les plus « campagnards » qui tirent le mieux leur épingle du jeu, car mieux capables de s’adapter et moins éloignés des essentiels.

Dans Naufrage, les huit personnages sont contraints de repousser leurs limites et de sortir de la zone de confort des habituels faux-semblants. Nul doute que s’ils sortent de telles épreuves, ils en seront transformés, bien décidés à prendre leur destin en main et à ne rien concéder de ce qui leur est le plus essentiel.

Contée de manière fluide et agréable, dans un enchaînement d’évènements plutôt crédibles, cette aventure maritime se lit avec curiosité, et, si j’imaginais aisément Elle voulait voir la mer en téléfilm pour toute la famille, cette fois, c’est en feuilleton télévisé, maintenant le suspense entre chaque bref épisode, que je n’ai aucun mal à imaginer Naufrage.

Merci, Gilbert, pour votre confiance renouvelée. Ne manque même pas, dans votre histoire, l’allusion à la fabrication de violons et de violoncelles qui vous tient tant à coeur
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Du même auteur sur ce blog :



samedi 12 octobre 2019

[Andrea, Jean-Baptiste] Cent millions d'années et un jour





 

Au-delà du coup de coeur 
💓💓💓

Titre : Cent millions d'années et un jour

Auteur : Jean-Baptiste ANDREA

Année de parution : 2019

Editeur : L'Iconoclaste

Pages : 308






 

 

Présentation de l'éditeur :

1954. C’est dans un village perdu entre la France et l’Italie que Stan, paléontologue en fin de carrière, convoque Umberto et Peter, deux autres scientifiques. Car Stan a un projet. Ou plutôt un rêve. De ceux, obsédants, qu’on ne peut ignorer. Il prend la forme, improbable, d’un squelette. Apatosaure ? Brontosaure ? Il ne sait pas vraiment. Mais le monstre dort forcément quelque part là-haut, dans la glace. S’il le découvre, ce sera enfin la gloire, il en est convaincu. Alors l’ascension commence. Mais le froid, l’altitude, la solitude, se resserrent comme un étau. Et entraînent l’équipée là où nul n’aurait pensé aller.

De sa plume cinématographique et poétique, Jean-Baptiste Andrea signe un roman à couper le souffle, porté par ces folies qui nous hantent.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean-Baptiste Andrea est né en 1971. Il est réalisateur et scénariste. 
Ma reine est son premier roman.


Avis :

Juillet 1954. Les récits d’un vieil homme aujourd’hui décédé ont convaincu Stan, paléontologue français d’une cinquantaine d’années, qu’un exceptionnel spécimen de squelette de dinosaure est caché dans une grotte, à proximité d’un glacier du massif des Dolomites, entre France et Italie. Se basant sur les maigres indices en sa possession, il entraîne trois hommes : son meilleur ami et scientifique Umberto, l’assistant de ce dernier, Peter, et un guide de haute montagne, Gio, dans une expédition de plusieurs semaines dont il espère enfin le couronnement de sa carrière.

Quel enchantement que ce livre ! C’est d’abord la beauté de l’écriture, le juste choix des mots, la poésie et l’humour des tournures, qui sautent aux yeux dès les premières pages. Puis, très vite, on se retrouve en apnée, embarqué dans une aventure dont l’issue dépendra autant des lois de la haute montagne, que des personnages venus dans cet implacable et dangereux huis-clos chargés des fantômes de leur passé.

Le récit, court et intense, est mené avec une efficace sobriété, dans un impitoyable enchaînement dont la fatalité et l’ironie se retrouvent jusque dans le titre, et où l’émotion, embusquée au plus profond des protagonistes, finira par prendre le lecteur à la gorge.

Récit d’aventure faisant la part belle à la montagne, cette histoire est aussi celle de la poursuite d’un rêve, le rêve de l’enfant blessé par la vie que fut Stan, et que l’adulte qu’il est devenu tentera finalement de réaliser à tout prix. Car quelle est la plus grande folie : perdre le sens de son existence en renonçant à ses rêves, ou risquer sa vie pour les réaliser ? Un livre coup de foudre, bien au-delà du coup de coeur. (6/5)


Citations :

Si tout commence souvent par une route, j’aimerais savoir qui a fait la mienne si tortueuse.

C’est un pays où les querelles durent mille ans. La vallée s’y enfonce, s’égare comme un sourire de vieillard. Tout au fond, pas loin de l’Italie, un cyprès immense cloue le hameau à la montagne. Les maisons font cercle, se bousculent et tendent leurs tuiles brûlantes pour le toucher. Les ruelles sont si étroites qu’on s’écorche les épaules à les parcourir. Ici, la place est rare et la pierre la convoite. À l’homme, elle ne laisse que des miettes.

Les seuls monstres là haut, sont ceux que tu emmènes avec toi.  

Le sentier s’est tari. Il ne coule maintenant plus qu’un filet de cailloux sous nos pieds, parfois entrecoupé d’une orgie de racines. La vallée se resserre, sa verticalité s’aggrave. On n’entend presque plus la rivière. Au-dessus de nos têtes, les épicéas disputent une course au ciel contre les falaises de granit. Leur arrogance dans la défaite, voilà ce qui fait la noblesse de ces arbres. La chaleur est revenue, plus intense encore, elle bourre le défilé d’une étoupe incandescente.

Le feu s’est endormi, bercé par ses craquements. Gio le ranime d’un coup de pied, l’éperonne d’une demi-bûche. Le feu sursaute, ça va, ça va, il est réveillé, danse la tarentelle d’un bois à l’autre.


Un glacier, de près. C'est un spectacle qu'il faut avoir vu une fois dans sa vie : la Terre bâille une langue énorme, crevassée, se lèche avec curiosité et attrape au passage, si elle y parvient, les alpinistes qui osent s'y risquer. Plus d'une histoire s'est effondrée là, dans un grand craquement bleu, dans le silence dur de cette mer sans poissons. 

J’ai la gentillesse ébouriffée des abeilles, je pique parfois sans m’en rendre compte la main qui approche, parce que je crois par habitude qu’elle va m’écraser. 

Je suis à cet instant charnière de la vie d’un homme, le point du fou, celui où plus personne ne croit en lui. Il peut reculer, une décision dont tout le monde, sans exception, louera la sagesse. Ou aller de l’avant, au nom de ses convictions. S’il a tort, il deviendra synonyme d’arrogance et d’aveuglement. Il sera à jamais celui qui n’a pas su s’arrêter. S’il a raison, on chantera son génie et son entêtement face à l’adversité. C’est l’heure grave de ne plus croire en rien, ou de croire en tout.

La troisième étape de l’hypothermie, la voilà. (...). Déshabillage paradoxal. Les muscles se relâchent, le sang revient d’un coup à la périphérie du corps. Sensation de chaleur intense. Sa température vient de tomber à vingt-huit degrés et la victime se dénude. Elle meurt de chaud alors qu’elle meurt de froid. C’est le royaume des hallucinations, les grands rêves d’opium du coma. À ce stade, il est déjà trop tard, l’esprit trop loin de lui-même pour espérer revenir.


J’en veux à tout ce blanc, ce blanc de neige qui nous rend fous et égare tout, hommes et bêtes. J’ai beau savoir qu’un prisme révélerait les couleurs qui s’y terrent, j’ai beau me répéter que ce blanc est une larve d’arc-en-ciel, décidément, je ne peux pas lui pardonner. Je suis coupable, oui, coupable de nous être crus capables de lui tenir tête.  

Hier soir, la solitude m’a rattrapé (…) Devant mon feu, j’ai pris conscience de ce que c’était que d’être seul. C’est une pression physique. L’air qui pousse pour m’écraser, l’univers tout entier qui me fait sentir à quel point je suis mesquin, inutile, une main sur mon visage qui m’impose le silence et m’empêche de respirer. On me répliquera qu’on peut être seul au milieu d’une foule. Foutaises. Je rêve de foule.  

Maintenant je sais. Je sais à quoi ressemble l'hiver dans ces montagnes. C'est une locomotive. Une machine furieuse, un délire d'étincelles qui danse sur ses rails, un rire d'acier à l'horizon. Elle hurle, elle se cabre, elle tire en bondissant son cargo de fonte. Je parle bien sûr de l'hiver pur, pas de la saison câline qui effleure chaque année nos existences de plaines et de villes. Je parle d'un dieu vorace dont la colère rabote les cimes et ponce les crêtes. Il donne de l'audace aux glaciers et souffle, perché sur ses montagnes, son mépris pour la vie. Il est destruction. Il est beauté à couper le souffle. 

Je déploie mes doigts devant mes yeux. La crasse, les cals, les rides et les blessures. Laquelle de ces lignes est ma ligne de vie ? On m’a parlé autrefois d’un aventurier qui, trouvant la sienne trop courte, l’avait prolongée d’un coup de couteau. Pour gagner quoi ? Couteau ou pas, on arrive vite à court de paume. Rallonger sa ligne de vie, quelle idée. Nos mains sont trop petites pour retenir quoi que ce soit d’important.


Il faut peu de chose pour tuer une étoile. Il suffit d’un réverbère.


Du même auteur sur ce blog :

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vendredi 11 octobre 2019

Interview de Sandrine Leturcq, auteur de La lampe au chapeau - 9 octobre 2019

  

Bonjour Sandrine Leturcq. Vous avez récemment publié La lampe au chapeau aux Editions Carnets de Sel.
Pouvez-vous vous présenter et décrire votre parcours ?  
Quand et comment êtes-vous venue à l’écriture ?

Bonjour Cannetille. Je suis venue à l’écriture avec la lecture. A l’école primaire je lisais mes propres contes et nouvelles aux plus jeunes, au collège, j’écrivais des nouvelles fantastiques. Au lycée arriva le choix de mon orientation professionnelle... impossible de décider de devenir écrivain, d’ailleurs était-ce vraiment un métier ? Pouvait-on en vivre ? Non. J’ai alors pris exemple sur Borges en choisissant la voie de professeure documentaliste en passant le CAPES documentation en 1995 : bibliothécaire, oui, mais dans un lycée, de façon à donner le goût de lire non pas à des lecteurs déjà convertis mais à toute une génération scolarisée avant l’âge adulte. 
Et finalement, dès mon entrée dans le métier, je suis entrée au comité de rédaction de la revue professionnelle des professeurs documentalistes, InterCDI, j’ai rédigé plusieurs dizaines d’articles, et un essai sur l'écrivain Jacques Sternberg, chez l’Harmattan. J’ai également une formation semi-professionnelle de scénariste en long-métrage et bande dessinée. La Lampe au chapeau est mon premier roman publié. 


Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire La lampe au chapeau ?
 
J’ai grandi à Bruay-en-Artois, le long de cette grande avenue Augustin Flament, au cœur de ces corons au bout desquels s’élevaient un chevalet et un terril, auxquels on ne pouvait pas accéder parce qu’ils étaient gardés par un portail toujours fermé. C’était un lieu chargé de mystère dont mes grands-parents ne parlaient quasiment jamais, si ce n’est pour dire que c’était un véritable bagne et dont ils n’ont gardé quasiment aucun objet – souvenir. Et puis il y avait aussi tout ce passé énigmatique qui entourait mon grand-père qui, rentré de la guerre, avait trouvé porte close en arrivant chez sa mère. Partant de cette anecdote, j’ai imaginé un premier chapitre. Et le reste s’est déroulé peu à peu, avec l’arrivée d’un second protagoniste. 


Ce roman se déroule dans un cadre que vous connaissez bien : Bruay-en-Artois. Vous êtes-vous inspirée de personnages ou d'anecdotes réels ?


Il y a un peu de mes aïeux dans quatre personnages du roman, même s’ils s’en détachent et ont pris vie différemment, notamment mon grand-père paternel dans le personnage de Jean, de ma grand-mère dans celui de Violette, de mon grand-père maternel dans le personnage de Baptiste, de ma grand-tante dans celui de Victoire. Mais c’est juste quelques touches, quelques traits de caractère pour leur donner corps puis pour les regarder se développer suivant la trajectoire que je leur ai donné, suivant leur propre histoire : ce sont des personnages fictifs.


Votre livre restitue également les grandes transformations historiques de la France pendant les Trente Glorieuses. Quelles ont été vos sources ?

Au fur et à mesure de l’avancée de l’histoire, je me suis laissée porter par les personnages, par les époques, et de fil en aiguille je suis passée de l’immédiat après-guerre – de 1945 – à 1973, au premier choc pétrolier, et petit à petit, il a fallu que je me documente un peu plus sur chacune de ces époques puisque les personnages sont vraiment marqués par l’Histoire. Les ouvrages de Charles Toursel m’ont été précieux pour retrouver le Bruay-en-Artois de l’époque, non seulement sur la mine mais aussi sur cette époque des Trente Glorieuses sur ce bout de territoire, pour ces corons. Il y a eu bien évidement ceux de Benjamin Stora pour tout ce qui concerne la guerre d’Algérie, et puis le Canard Enchaîné qui m’a littéralement ouvert ses portes et ses archives, en l’occurrence Gilles Drapeau. J’ai cité précisément mes sources à la fin de mon roman, ce qui n’est pas courant pour une fiction. Une façon de rappeler que l’on n’écrit pas à partir de rien, qu’on nourrit son écriture par ses lectures.


Vous avez fondé votre maison d’édition Carnets de Sel. Quelle est votre ligne éditoriale ? Pourquoi ce nom ?

Carnets de Sel est une maison d'édition généraliste publiant des ouvrages documentaires ou de fiction incitant à la réflexion, à la construction de soi, à la découverte culturelle et artistique. Nous ouvrons notre catalogue en 2019 avec un roman socio-historique, un essai ethnologique et un album jeunesse. C’est une maison d’édition qui a la volonté de ne pas être dans un mouvement directif et descendant vis-à-vis de ses auteurs, mais qui privilégie la concertation avec les auteurs dans ses choix éditoriaux, de l’acceptation du manuscrit jusqu’à la diffusion du livre. Elle favorise un travail d'équipe enrichissant pour chaque partie.

Nous avons cherché durant un an un nom pour cette maison d’édition, quand nous avons créé l’association. Et un seul s’est imposé : Carnets de Sel, c’est le nom du blog littéraire que je tenais depuis septembre 2005, et qui, depuis la naissance de la maison d’édition, hiberne...


Avez-vous d’autres passions en dehors des livres ?

En dehors de la lecture et de l’écriture, je me passionne pour l’histoire des arts – la danse contemporaine, l’architecture, l’Art nouveau et le cinéma notamment – et je suis toujours en quête de découvertes grâce aux voyages et à la fréquentation de lieux culturels et de festivals.


Travaillez-vous en ce moment à un nouvel ouvrage ?

J’ai écrit deux autres romans avant celui-ci, deux scénarios de bande dessinée, un long-métrage, une web-série, des court-métrages, des albums jeunesse,... mais tout ceci reste pour l’instant dans mes tiroirs. J’entame un quatrième roman. 


Merci Sandrine Leturcq d’avoir répondu à mes questions.
(Interview de Cannetille le 9 octobre 2019) 

La lampe au chapeau est disponible sur le site des Editions Carnets de Sel.
Retrouvez ici ma chronique de La lampe au chapeau.




jeudi 10 octobre 2019

Interview de Régis Bégué (auteur du roman S.N.O.W. chroniqué sur ce blog) - 9 octobre 2019



Bonjour Régis Bégué. Vous êtes l'auteur du roman S.N.O.W., chroniqué sur ce blog.
Pouvez-vous vous présenter et décrire votre parcours ?

Bien qu'appartenant à une famille très littéraire, on ne peut pas dire que mon enfance et ma jeunesse se soient passées parmi les livres. Moi, c'étaient plutôt les copains, les copines, les cafés et leurs flippers, les mobylettes et un peu… les mathématiques, qui m'ont permis au passage de faire quelques études et d’entrer finalement dans la finance. Je me suis marié à vingt-quatre ans et ma femme Marina et moi avons trois enfants, Alberto, Juliette et Raphaël. Malgré une vie professionnelle intense, je trouve le temps d’écrire depuis de nombreuses années.


Quand et comment êtes-vous venu à l’écriture ?

Au virage de la trentaine, en l'an 2000, m'est venue l'envie de raconter une histoire, tout simplement. L'histoire d'un amour impossible dans le village imaginaire de Saint-Ravèze, créé pour l'occasion et qui réapparaît dans S.N.O.W. dix-huit ans plus tard, comme d’ailleurs l’un des héros de cette première fiction : Jean Béchard. Depuis, j'ai écrit beaucoup d'autres romans, dont certains sont restés dans mes tiroirs, d'autres sont parus sur internet en autoédition, dont certains ont eu un assez franc succès (le polar Barbacane, notamment, qui s'est retrouvé premier en ventes Kindle pendant plusieurs semaines en 2013), jusqu'à ce que S.N.O.W. soit mon premier livre publié à compte d'éditeur.


Qu'est ce qui vous a donné envie d'exploiter votre univers professionnel, celui des marchés de la finance, dans le domaine de la fiction littéraire ?

Il y a quelques années, j'avais déjà rédigé un roman autour de la finance qui s'appelait Water Futures. Le récit d'un ambitieux spéculateur qui, dans un monde souffrant d'une sécheresse historique, avait créé des marchés financiers sur l'eau, d'un genre nouveau : les water futures. Ce livre avait beaucoup plu à certains, et reste le préféré d'une partie de mes lecteurs habituels, mais d'autres avaient décroché en cours de route parce qu'il était un peu trop technique. Je m'étais promis de réécrire quelque chose qui soit en lien avec le milieu de la finance, un univers qui fascine autant qu'il dégoûte, mais qui soit facilement compréhensible par tous sans tomber dans la caricature. C'est ce que j'ai essayé de faire avec S.N.O.W.


Quelle est la part du fictif et du réel chez vos personnages ?

Chacun des personnages est issu d'un mélange de souvenirs, de ses ancêtres, ses amis, ses collègues, sa famille et un peu (beaucoup) de soi-même ! Mais ce mélange, précisément, fait qu'à la fin, il n'est aucun d'entre eux. Heureusement d'ailleurs parce que mes personnages ont tendance, et c'est comme ça que je les aime, à être caractérisés par d’affreux, voire d’insupportables, défauts. Dans S.N.O.W., il est évident que l’anti-héros Jean-Baptiste a beaucoup de points communs avec moi. Pour autant, il n’est pas moi et ce livre n’a rien d’une autobiographie (et heureusement !). De même, dans Mon fils est de droite, mais en général les choses s’arrangent, il ne s’agissait ni d’un de mes fils, ni de moi ! Un livre qui a pourtant parfois porté à confusion.


Quelles sont les réactions de votre entourage face à vos publications ? Sont-ils surpris de votre humour et de votre imagination ?

La réaction de l'entourage à la lecture d'un livre est toujours amusante. Il y a une certaine tendance, souvent, à chercher à se reconnaître, ou à reconnaître l’auteur, dans tel ou tel personnage, telle ou telle situation. Les très proches peuvent être excessivement sévères ou au contraire très indulgents. Des amis assurent qu'ils "m'entendent parler" en me lisant. Cela trouble certains. Mais on me demande souvent d'où me viennent toutes ces idées, oui. Je réponds qu'elles s'enchaînent les unes les autres, une fois qu'on a entamé le livre. La difficulté consiste à les conserver dans une certaine cohérence. C'est un vrai travail. La critique constructive de l’entourage est un formidable outil de progrès. Il faut savoir l’écouter en mettant un peu de côté son amour-propre.


Que représente l'écriture dans votre vie ?

Une amie. Non pas l'écriture en elle-même, qui est souvent difficile, car il faut mener de front au moins trois efforts : la cohérence générale de l'histoire, le style et surtout l'unité de style, et la constance des personnages. C'est un gros travail. Mais ce qui me plaît au-delà de tout dans l'écriture, c'est ce que j'ai découvert lors de la rédaction de mon premier roman. Une fois créés, les personnages ne vous appartiennent plus entièrement. Ils ont leur caractère, leur histoire, leur vie. Vous ne pouvez plus les contraindre à loisir. Ils existent en dehors de vous, hors de leur créateur. Alors, ils deviennent des amis, ou tout au moins des compagnons de route. C'est formidable et pour ainsi dire… magique.


Avez-vous d’autres passions en dehors de l'écriture ?

Je n'en manque pas ! Mon hyperactivité me fatigue parfois moi-même. Je m’exerce au piano, à la peinture sur toile, au théâtre, au chant, ainsi qu’au tennis et au ski puisqu’il faut bien faire un peu d’exercice. Non que j’excelle dans aucun de ces domaines, mais ils me font tous vibrer, m’enchantent chacun à leur manière, me donnent envie de les faire partager. J’aime aussi passer du temps avec les miens, sortir avec les amis, boire un verre en refaisant le monde. Du coup, j'ai très peu de temps pour faire les courses, je dois le reconnaître.


Travaillez-vous en ce moment à un nouvel ouvrage ? Entendra-t-on encore parler de la S.N.O.W. ou du commandant Papadakis ?


Un nouveau roman sortira aux éditions Lucien Souny, Plumes noires, le 20 février 2020 (belle date, quand on y pense : 20.02.2020). Il s'appelle Fatales Négligences, au pluriel, car il s'agit de la double histoire d'un homme qui se laisse guider par les pulsions de la chair en en oubliant les conséquences possibles sur sa carrière et ses ambitions, et parallèlement d'un État insuffisamment averti qui entraîne la France et l'Europe dans un black-out électrique à l'issue malheureuse. Les deux aventures s'imbriquent. La S.N.O.W. n'est plus qu'un souvenir, mais certains des protagonistes réapparaissent, notamment le commandant Papadakis, avec ses pectoraux aussi saillants que ses sourcils.


Merci Régis Bégué d’avoir répondu à mes questions. 

S.N.O.W. est disponible sur Amazon et sur le site de votre éditeur Lucien Souny.

Merci beaucoup à vous d'avoir pris le temps de lire et de commenter S.N.O.W. et pour le temps et l'espace que vous avez accordés cette interview. Je remercie aussi tous vos lecteurs et vous adresse tous mes vœux de bonheur romanesque !


(Interview de Cannetille le 9 octobre 2019) 

Retrouvez ici mes chroniques des livres de Régis Bégué :
 

mercredi 9 octobre 2019

[Picoult, Jodi] Mille petits riens





Coup de coeur 💓

 

Titre : Mille petits riens (Small Great Things)

Auteur : Jodi PICOULT

Traductrice : Marie CHABIN

Parution : 2016 en américain (Ballantine Books)
                2018 en français (Actes Sud)

Pages : 592

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Ruth est sage-femme depuis plus de vingt ans. C’est une em­ployée modèle. Une collègue appréciée et respectée de tous. La mère dévouée d’un adolescent qu’elle élève seule. En prenant son service par une belle journée d’octobre 2015, Ruth est loin de se douter que sa vie est sur le point de basculer.

Pour Turk et Brittany, un jeune couple de suprémacistes blancs, ce devait être le plus beau moment de leur vie : celui de la venue au monde de leur premier enfant. Le petit garçon qui vient de naître se porte bien. Pourtant, dans quelques jours, ses parents repartiront de la Maternité sans lui.


Kennedy a renoncé à faire fortune pour défendre les plus démunis en devenant avocate de la défense publique. Le jour où elle rencontre une sage-femme noire accusée d’avoir tué le bébé d’un couple raciste, elle se dit qu’elle tient peut-être là sa première grande affaire. Mais la couleur de peau de sa cliente, une certaine Ruth Jefferson, ne la condamne-t-elle pas d’avance ?


Avec ce nouveau roman captivant et émouvant, Jodi Picoult aborde de front le grand mal américain et nous montre – à travers les petits riens du quotidien, les pas vers l’autre – comment il peut être combattu.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jodi Picoult est née en 1966 à Long Island, dans l'État de New York. Après avoir étudié la littérature à Princeton et les sciences de l'éducation à Harvard, elle se consacre à l'écriture à partir des années 1990. Son oeuvre, traduite en trente-sept langues, compte vingt-cinq romans, vendus à plus de vingt-trois millions d'exemplaires à travers le monde. Ont paru chez Actes Sud : La Tristesse des éléphants (2017) et Mille petits riens (2018).

 

 

Avis :

Un nourrisson de quelques jours, jusqu'ici en bonne santé apparente, décède brutalement à la maternité de l'hôpital de New York où Ruth est infirmière obstétrique depuis vingt ans. Les parents sont de violents suprémacistes blancs, Ruth a la peau noire. Cela suffit pour que la malheureuse se retrouve aussitôt accusée de meurtre par le couple aveuglé par la douleur et la haine, licenciée avec interdiction d'exercer sa profession, et bientôt au centre d'un procès retentissant, où la défense est assurée par Kennedy, avocate commise d'office, ravie de tenir enfin la grande affaire de sa carrière. Pour l'avocate et pour la justice américaine, le tribunal doit statuer sur les raisons médicales du décès et une éventuelle responsabilité humaine, pas sur l'injustice, due au racisme le plus flagrant, qui a désigné d'office Ruth comme bouc émissaire.

Le thème central du roman est le racisme aux Etats-Unis et l'hypocrisie qui l'entoure : le racisme extrême et sans fard, aisément reconnaissable et condamnable, des suprémacistes blancs, skinheads néo-nazis et autres mouvances descendant en ligne droite du KKK, mais aussi celui, plus subtil et plus pernicieux, qui se cache au plus profond des perceptions et des préjugés, biaise les comportements parfois les mieux intentionnés, nourrissant un racisme institutionnel qui continue à structurer l'ordre social malgré les lois qui proclament l'égalité.

En alternant les points de vue, quitte à revivre les mêmes scènes sous plusieurs angles, blanc ou noir, Jodi Picoult réussit à faire entrer les lecteurs blancs, le temps du livre, dans la peau d'une femme noire, leur faisant vivre de l'intérieur les grandes injustices, mais aussi les mille détails du quotidien qui, insidieusement, stigmatisent en permanence l'existence des noirs américains.

Souvent dure et choquante, destinée à sensibiliser et à faire réfléchir, cette lecture s'avère addictive, portée par un vrai suspense, des personnages crédibles soigneusement campés à partir d'une documentation solide, et l'écriture fluide de Jodi Picoult. Si le dénouement est sans doute bien trop théâtral pour être totalement réaliste, il porte l'espoir que la prise de conscience et la mobilisation de chacun, par l'addition de mille petits riens, puissent finir par faire bouger les lignes. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Elle faisait allusion à l’une de ses citations préférées de Martin Luther King : “Si je ne peux pas faire de grandes choses, je peux faire des petites choses de manière grandiose.” “If I cannot do great things, I can do small things in a great way”.


— Vous croyez qu’un jour le racisme n’existera plus ? 

— Non, parce que les Blancs seraient obligés d’accepter le principe d’égalité. Qui déciderait de son plein gré de démanteler un système spécialement conçu pour lui ?


On fait tous ça, vous savez. On cherche tous des distractions pour éviter de remarquer le temps qui passe. On s’absorbe dans le travail. On se concentre sur nos pieds de tomate qu’il faut préserver du mildiou. On remplit nos réservoirs d’essence, on recharge nos cartes de transport et on fait les courses au supermarché, de sorte que les semaines se suivent et se ressemblent toutes, en apparence. Et puis, un jour, vous vous retournez et votre bébé est un homme. Un jour, vous vous regardez dans la glace et vous voyez des cheveux gris. Un jour, vous vous rendez compte qu’il vous reste moins de temps à vivre que ce que vous avez déjà vécu. Et là, vous pensez : Comment est-ce arrivé si vite ? Hier encore, je buvais légalement mon premier verre d’alcool ; hier, je changeais ses couches ; hier, j’étais jeune.
Quand cette révélation vous frappe de plein fouet, vous commencez à calculer. Combien de temps me reste-t-il ? Combien de choses pourrai-je caser dans un si petit espace ?
Certains d’entre nous se laissent guider par cette prise de conscience, je suppose. On part visiter le Tibet, on prend des cours de sculpture, on saute en parachute. On s’efforce de faire comme si ce n’était pas déjà terminé.
Et puis d’autres se contentent de remplir leurs réservoirs, de recharger leurs cartes de transport et de faire leurs courses au supermarché parce que, si on garde les yeux rivés sur le chemin qui se déroule à nos pieds, on n’est pas obsédé par le moment où il plongera à pic du haut de la falaise.
Certains d’entre nous n’apprennent jamais.
Et certains apprennent plus tôt que les autres.



Si les mois passés m’ont appris quelque chose, c’est que l’amitié est un écran de fumée. Les personnes que vous croyiez solides s’avèrent fragiles comme un miroir et changeantes comme la lumière. Et puis vous baissez les yeux et vous trouvez les autres que vous considériez comme un dû, ces personnes qui vous servent de fondations. Il y a un an, j’aurais dit que nous étions proches, Corinne et moi, mais c’était en fait une proximité spatiale plus qu’un lien réel. Nous étions des connaissances par défaut : on s’offrait des cadeaux de Noël et on allait manger des tapas le jeudi soir, pas tant parce que nous partagions les mêmes centres d’intérêt mais parce qu’on bossait tellement dur et tellement longtemps qu’il nous semblait plus simple de poursuivre nos conversations codées en dehors du cadre du travail plutôt que de s’ouvrir aux autres et leur apprendre notre langage.


C’est dingue à quel point les événements et la vérité peuvent être remodelés, comme une boule de cire qu’on aurait laissée trop longtemps au soleil. Les faits n’existent pas. Il n’y a que la manière dont on les perçoit à un moment donné. La manière dont on les rapporte. La manière dont notre cerveau les assimile. On ne peut dissocier le narrateur de l’histoire.

 

 

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Challenge 2019/2020

dimanche 6 octobre 2019

[Bégué, Régis] S.N.O.W.






 

J'ai aimé

Titre : S.N.O.W.

Auteur : Régis BEGUE

Année de parution : 2018

Editeur : Lucien Souny

Pages : 266






 

 

Présentation de l'éditeur :

Sylvie déambule de la manière la plus naturelle qui soit dans le merveilleux jardin de cette grandiose demeure du VIIe arrondissement. Toutefois, elle sait qu’elle n’est pas la bienvenue. L’élégante, la délicieuse, la charmante Caroline, la veuve de Jean-Baptiste, a eu la singulière attention de convier sa rivale à la réception donnée à la suite de la messe-anniversaire de la mort de son époux. Sylvie a accepté l’invitation, n’ignorant pas que dans l’esprit des convives, elle est la principale suspecte de l’assassinat de celui qui s’est honteusement enrichi sur la débâcle de la S.N.O.W. N’avait-elle pas menacé Jean-Baptiste de tous les maux dans un mail de triste mémoire ? Elle le jure, pourtant : malgré la colère et la rancune, elle n’a pas tué son ami, spéculateur habile. Mais le laborieux commandant Papadakis n’a pas l’air convaincu de son innocence. Il l’arrête et la place en garde à vue à la sortie de la garden-party.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Formé aux mathématiques, à l’économie et au commerce, c’est par hasard que Régis Bégué entre dans la finance, en 1994. D’abord courtier, il est aujourd’hui gestionnaire dans une grande institution. Un détail d’importance puisque ce nouveau polar prend corps sur fond d’intrigue financière et de spéculation boursière.

Ce métier exigeant nécessite des soupapes d’aération et d’oxygène. Il les a trouvées avec l’écriture, mais également le piano, la peinture, le théâtre, le chant ! En 2000, il s’est attelé à son premier roman, Les cimes ne s’embrassent pas, dans lequel il a créé le village imaginaire de Saint-Ravèze, que l’on retrouve dix-huit ans plus tard dans S.N.O.W. Entre les deux, il n’a jamais vraiment posé la plume ni abandonné le clavier. Et tant qu’il aura des histoires à raconter et qu’il y aura des gens pour les lire et les aimer, il continuera !


Il est né, a grandi et réside en région parisienne.


Vous pouvez lire ici mon interview de Régis Bégué.



Avis :

Cela fait un an que Sylvie est la principale suspecte de l’assassinat de Jean-Baptiste, ce financier qui s’était traîtreusement enrichi de la faillite de la S.NO.W., la société qu’elle dirigeait. De nouveaux éléments décident soudain le commandant de police Papadakis à l’arrêter et à la mettre en garde à vue. L’interrogatoire de Sylvie est l’occasion de revenir sur les trente dernières années et de découvrir peu à peu l’engrenage qui mena au crime : mais réussira-t-on enfin à identifier et à confondre le meurtrier ?

Lui-même professionnel des marchés de la finance, l’auteur s’amuse à exploiter l’univers qui lui est familier pour nous livrer une histoire bien troussée, non dénuée d’humour, qui réussit à maintenir le suspense d’un bout à l’autre, et, qui plus est, s’avère intéressante quant aux mécanismes et pratiques évoqués. Des personnages ordinaires, et d’autant plus attachants, s’y retrouvent les victimes malheureuses de requins n’ayant pour sentiment que le seul appât du gain. L’on y comprend très bien comment les marchés financiers et la spéculation peuvent aussi bien soutenir que détruire l’activité économique.

Voici donc un petit polar sympathique, truffé de piquantes et ironiques réflexions, pour un moment récréatif agréable et tout sauf bête, que j’ai quitté avec le sourire et le sentiment d’avoir appris deux ou trois choses.


Merci à Régis Bégué pour sa confiance.


Citations :

Il est des mariages qui usent les sentiments, les broient, les transforment en une indifférence teintée d’exaspération, de haine toute simple parfois. Il en est d’autres sans doute qui, au fil du temps, finissent par créer une tendresse qui n’existait pas au commencement.

Trimbaler les gens pour un prix dérisoire à des milliers de kilomètres de chez eux… mais quel est le sombre crétin qui a eu cette idée le premier ? Il faudrait le retrouver et lui faire rendre gorge, à ce salaud, pour toutes les atrocités dont il est responsable. Le monde crève à cause de lui. Le tourisme de masse, voilà le vrai cancer de la planète. Il a métastasé sur tous les continents, il est hors de contrôle. La transhumance d’une moitié de l’humanité qui juge utile d’aller passer ses vacances à l’autre bout du monde, à grand renfort de kérosène extrait au plus profond des entrailles de la Terre, et de l’autre moitié qui profite du départ de la première pour faire le voyage en sens inverse, constitue le pire désastre écologique imaginable. Les seuls à ne pas bouger sont ceux qui profitent de cette absurde manie de l’homme moderne de gigoter autour du globe, ce sont ceux qui les accueillent, hôteliers, restaurateurs et vendeurs de souvenirs.

Toujours était-il, m’expliqua-t-il, que, lorsque les investisseurs allaient réaliser qu’on ne respectait pas les ratios d’endettement auxquels nous étions engagés, c’est-à-dire les fameux
covenants, le CDS s’envolerait et la machine infernale se mettrait en place : hausse du coût de la dette, baisse des résultats, affaiblissement bilanciel, d’où un nouveau renchérissement de la dette, et ainsi de suite. Oui, le CDS, parfaitement. Il y avait peu, moi aussi, j’ignorais de quoi il s’agissait. Credit Default Swap : un instrument financier tout spécialement créé pour permettre de spéculer sur la santé financière des entreprises endettées. Il fonctionnerait à peu comme un thermomètre qu’on leur collerait dans le derrière. Premièrement, ce n’était jamais agréable ; deuxièmement, plus il montait, plus il indiquait que la maladie était grave.

- Ma petite, vous ne comprenez décidément vraiment rien à la politique ! Rien de rien ! Il y a plusieurs choses à savoir avant de démarrer comme vous le faites, sottement. Premièrement, il faut toujours se souvenir que vos adversaires ne sont pas ceux que l'on imagine. Vos ennemis, les vrais, sont dans votre propre camp, pas dans celui qui vous combat ! Retenez bien ça. Ensuite, si vous voulez atteindre un point A, ne le révélez jamais, n'en parlez jamais et concentrez l'attention de vos opposants sur le point B qui, peut-être, se trouve aux antipodes. Vous visez la neige ? Imaginez un scandale sur les plages de la Côte d'Azur ! Enfin, et c'est le plus important, ne vous dévoilez jamais complètement. "On ne sort de l'ambiguïté qu'à son détriment", disait le cardinal de Retz. Grand homme !

L’image de marque, la communication, c’est là que tout commence et que tout finit. La réalité pécuniaire n’est en fait qu’une vague conséquence de ce qu’on est capable de faire en matière de marketing. (…) Regardez Jérôme Kerviel, me dit-il. Bandit de grand chemin mais de petite envergure. Comment cet homme qui, globalement, volait aux pauvres pour donner aux riches, jusqu’à ce qu’il se fasse pincer, a-t-il réussi l’extraordinaire exploit de de faire passer pour le Robin des Bois des temps modernes ? C’est une énorme prouesse de communication, tout simplement ! Comment un tel tour de force a-t-il été possible? Je vais vous le dire, c ‘est très simple. Premièrement, entre gendarme et voleur, le Français a toujours voué une affection naturelle au voleur. C’est comme ça, c’est dans les gênes, le Français est rebelle. Donc, première étape, se faire aimer comme un voleur. Un peu larmoyant, un peu barbu, un peu fumeur, la clope au bec et le cheveu au vent. Un poil marcheur, nomade au grand coeur, seul ou accompagné d’un prêtre, se rendant à pied jusqu’au cachot qui l’attend, tel Jésus sur le Golgotha portant sa croix jusqu’au lieu de son supplice, tel a été le comportement de notre trader préféré. Ensuite, Kerviel s’est affiché en David pendant que la Société Générale endossait, sans le savoir, sans le vouloir, les habits de Goliath. Colosse aux pieds d’argile que Kerviel venait pourtant d’inonder et qui chancelait déjà, la banque était une baleine et le petit Jérôme était Pinocchio. Même si son nez s’allongeait dangereusement lors de chacune de ses interventions télévisées, ce n’est pas ce qui comptait dans le coeur du public. Pour le peuple désormais, le marcheur solitaire qu’était devenu le trader véreux se battait nu contre des juges en rouge et noir inféodés à la banque aux mêmes couleurs. C’est lui qu’on aima.

La carence en iode provoque un syndrome mêlant troubles physiques et mentaux, connu sous le nom de crétinisme. La présence constante de la maladie dans les régions montagneuses a laissé une expression dans le langage courant : crétin des Alpes. 
 


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