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lundi 20 janvier 2025

[Diaz, Hernan] Trust

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Trust

Auteur : Hernan DIAZ

Traduction : Nicolas RICHARD

Parution :  2022 en anglais (Etats-Unis),
                   2023 en français
                   (Editions de l'Olivier)

Pages : 400

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« New York enflait de l’optimisme tapageur de ceux qui croient avoir pris de vitesse le futur. »
Wall Street traverse l’une des pires crises de son histoire. Nous sommes dans les années 1930, la Grande Dépression frappe l’Amérique de plein fouet. Un homme, néanmoins, a su faire fortune là où tous se sont effondrés. Héritier d’une famille d’industriels devenu magnat de la finance, il est l’époux aimant d’une fille d’aristocrates. Ils forment un couple que la haute société new-yorkaise rêve de côtoyer, mais préfèrent vivre à l’écart et se consacrer, lui à ses affaires, elle à sa maison et à ses oeuvres de bienfaisance.
Tout semble si parfait chez les heureux du monde… Pourtant, le vernis s’écaille, et le lecteur est pris dans un jeu de piste. Et si cette illustre figure n’était qu’une fiction ? Et si derrière les légendes américaines se cachaient d’autres destinées plus sombres et plus mystérieuses ?

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Né à Buenos Aires en 1973, Hernan Diaz est titulaire d’un doctorat de l’Université de New York et a édité une revue universitaire à l’Université de Colombie. Il est l'auteur d'un essai, Borges, between History and Eternity (2012) et deux romans à succès : Au loin (In the Distance, 2017), finaliste du prix Pulitzer et du Pen/Faulkner Award, lauréat du prix Page/America ; Trust (2022), prix Pulitzer de la fiction.

 

 

Avis : 

« L’argent est fiction ». Pas seulement en tant que convention basée sur la confiance, mais aussi parce qu’il donne à ceux qui le détiennent le pouvoir de « tordre la réalité autour [d’eux] ». Dans ce second roman virtuosement construit qui lui a valu le prestigieux prix Pulitzer, l’auteur américano-argentin Hernan Diaz se joue des mirages de l’argent, dénonçant ses mensonges hypnotiques – « Trust » : aie confiance, susurrait le serpent Kaa à Mowgli – et la mystification du Rêve américain.

Nous sommes à Wall Street dans les années 1920, avec pour toile de fond la croissance et l’insouciance des Années folles, leur folie spéculative et, finalement, le krach boursier de 1929. Méprisant l’industrie et le négoce pour leur préférer la finance, la magie des chiffres et la fascination de l’argent, Benjamin Rask investit en bourse l’intégralité de l’immense fortune bâtie dans le tabac par les précédentes générations de sa famille. Son habileté est telle qu’il réussit même à profiter du krach pour s’enrichir encore, laissant son épouse Helen jouer les bonnes fées à travers ses oeuvres de bienfaisance et son mécénat pour la musique. Mais, gravement malade, Helen meurt dans un établissement de soins en Suisse.

Cette histoire, Hernan Diaz va nous la raconter quatre fois, en quatre parties au style très différent présentant chacune la version de quatre personnages. La première prend la forme d’un roman à clés écrit peu après la mort d’Helen et dans la tradition de l’époque par un certain Harold Vanner. L’écrivain a-t-il, à des fins romanesques, pris des libertés avec la réalité ? Toujours est-il que son ouvrage diverge sensiblement de la version présentée ensuite, un manuscrit encore en chantier intitulé « Ma vie » et rédigé à la première personne, non sans froide infatuation, par le grand financier lui-même, de son vrai nom Andrew Bevel. Il faut attendre la troisième partie pour comprendre que cette ébauche de texte a en réalité été écrite sur commande par Ida Bartenza, alors une jeune femme, qui revient de nos jours sur la genèse de cette biographie et sur ses questionnements quant au vrai visage des Bevel. Devenue écrivain à succès, elle mène l’enquête. Sa découverte du journal oublié et quasi illisible de Mildred Bevel nous livre un ultime point de vue, elliptique et frappé au coin de la maladie, mais qui renverse pourtant l’échafaudage du récit en le faisant apparaître sous un prisme totalement nouveau.

Ces quatre narrations à la fiabilité d’évidence discutable laissent entrevoir les processus de mystification à l’oeuvre, non pas seulement dans la constitution des mémoires individuelles, pleines d’approximations et de partis pris, mais aussi à l’échelle de la mémoire collective, celle qui enregistre le sens de l’Histoire. Critique de l’histoire des Etats-Unis, d’une finance déconnectée de la réalité économique, d’un dieu argent qui a trouvé « sa ville sainte » à Manhattan et sa religion dans le Rêve américain, cet ouvrage protéiforme qui multiplie les narrateurs et les points de vue, métamorphosant chaque fois son style, est riche de plus d’un niveau de lecture. C’est aussi un roman féministe, qui restitue aux femmes ce que l’histoire et la littérature leur a volé en ne les représentant longtemps que dans leurs rôles assignés : épouses, secrétaires, victimes, mais surtout pas magnats de la finance. Enfin, l’on pourra encore y voir une formidable réflexion sur la puissance de la fiction : « Rendez-vous compte. Les événements imaginaires de cette fiction ont une présence plus forte dans la réalité que les faits avérés de ma vie », s’exclame un des personnages.

Audacieux dans sa construction sans jamais perdre en limpidité, remarquable dans sa capacité à métamorphoser son style au gré des narrateurs, Trust est un roman aussi riche que passionnant, en tous les cas une formidable invitation à la réflexion et à l’esprit critique - dispositions plus que jamais vitales dans un monde où fiction et virtuel n’ont pas fini de jouer à paraître plus vrais que la réalité. (4/5)

 

 

Citations :

Si on lui avait posé la question, Benjamin aurait sans doute eu du mal à expliquer ce qui l’attirait dans le monde de la finance. Sa complexité, oui, mais aussi le fait qu’il voyait le capital comme un être antiseptiquement vivant. Il bouge, mange, croît, se reproduit, tombe malade et peut mourir. Mais il est propre. Avec le temps, cette idée s’imposa à lui avec davantage de clarté. Plus l’opération était de grande envergure, plus il se tenait à distance de ses détails concrets. Il n’avait nul besoin de toucher un seul billet de banque ni d’entrer en contact avec les choses et les gens impliqués dans sa transaction. Tout ce qu’il avait à faire c’était réfléchir, parler et, peut-être, écrire. Alors la créature vivante se mettait en branle, dessinant de magnifiques schémas en s’acheminant vers des royaumes de plus en plus abstraits, suivant parfois des appétits qui lui étaient propres et que Benjamin n’aurait jamais pu anticiper – et le fait que la créature cherchât à exercer son libre arbitre lui procurait un plaisir supplémentaire.
 

La plupart d’entre nous préfèrent croire que nous sommes les sujets actifs de nos victoires mais seulement les objets passifs de nos défaites. Nous triomphons, mais ce n’est pas vraiment nous qui échouons – nous sommes ruinés par des forces qui nous dépassent.
 

Le futur fait irruption à tout moment, désireux de se réaliser dans la moindre de nos décisions ; il essaie, de toutes ses forces, de devenir le passé. C’est ce qui le distingue de la pure imagination. Le futur se produit. Le Seigneur n’envoie personne en enfer ; les esprits se jettent à terre, selon Swedenborg. Les esprits s’envoient eux-mêmes en enfer, c’est leur propre choix. Et qu’est-ce que le choix sinon une branche de l’avenir se greffant sur la tige du présent ? 
 

On dit que l’éducation d’un enfant commence plusieurs générations avant sa naissance.
 

Tout le monde jouait à la finance avec de l’argent factice. Même les femmes se mirent à boursicoter ! Les journaux à sensation donnaient des « astuces » et des « tuyaux » pour investir, au milieu des patrons de couture, des recettes de cuisine et des potins sur les dernières coqueluches de Hollywood. Le Ladies’ Home Journal publiait des éditoriaux rédigés par des financiers. Veuves et femmes de ménage, garçonnes et mères de famille, toutes « jouaient en Bourse ». Si la plupart des maisons de courtage adhéraient à une politique stricte interdisant la clientèle féminine, des salles de marché pour femmes fleurirent dans tout New York, et dans les plus petites villes les ménagères ayant du « flair » négligeaient leurs tâches domestiques pour suivre le marché chez le courtier du coin et passer leurs ordres par téléphone en fin de journée. Les femmes ne représentaient que 1,5 pour cent des spéculateurs dilettantes au début de la décennie. À la fin, elles approchaient les 40 pour cent. Pouvait-il exister un indicateur plus clair du désastre à venir ? La dégringolade de l’illusion collective jusqu’à l’hystérie n’était plus qu’une question de temps. 
 
 
« Je n’aime pas les marxistes, tu sais ça. Leur État, leur dictature. Leur façon de parler, avec ces briques de sens, réduisant le monde à une explication unique. Comme une religion. Non, je n’aime pas les marxistes. Mais Marx… » À nouveau il avait cette expression, comme si une vision d’une beauté excessive le torturait. « Il avait raison là-dessus. L’argent est une marchandise imaginaire. On ne peut pas manger ou s’habiller avec l’argent, mais il représente toute la nourriture et tous les vêtements du monde. Voilà pourquoi c’est une fiction. Et c’est ce qui en fait la mesure avec laquelle on évalue toutes les autres marchandises. Qu’est-ce que ça signifie ? Ça signifie que l’argent devient la marchandise universelle. Mais n’oublie pas : l’argent est une fiction ; des marchandises sous une forme purement imaginaire, oui ? Et c’est doublement vrai pour le capital financier. Les actions, titres, obligations. Tu crois que le moindre de ces machins que ces bandits de l’autre côté du fleuve achètent et vendent représente la moindre réelle valeur concrète ? Non. Les actions, les titres et toutes ces cochonneries ce ne sont que des revendications d’une valeur future. Donc si l’argent est fiction, le capital financier est la fiction d’une fiction. C’est de ça qu’ils font commerce, tous ces criminels : des fictions. »


– La fiction, inoffensive ? Regarde la religion. La fiction, inoffensive ? Regarde les masses opprimées qui s’accommodent de leur sort parce qu’elles acceptent les mensonges qu’on leur fait avaler. L’histoire elle-même n’est qu’une fiction – une fiction avec une armée. Et la réalité ? La réalité est une fiction avec un budget illimité. Voilà ce que c’est. Et avec quoi la réalité est-elle financée ? Avec une fiction de plus : l’argent. L’argent est au cœur de tout cela. Une illusion qu’on s’accorde tous à soutenir. Unanimement. On peut diverger sur d’autres sujets, comme la religion ou les convictions politiques, mais on s’entend tous sur la fiction de l’argent et le fait que cette abstraction représente des marchandises concrètes. N’importe quelle marchandise. Renseigne-toi. Tout ça c’est dans Marx. L’argent, dit-il, n’est pas une seule chose. C’est, potentiellement, toutes les choses. Et, pour cette raison, il n’est lié à aucune chose.
– Attends. Il faudrait savoir. L’argent est toutes les choses ou aucune ? Parce que si… – Voilà exactement pourquoi l’argent ne dit rien des gens qui le possèdent, me hurlait-il à moitié dessus. Rien. L’argent ne dit rien de son propriétaire. Par opposition au fait d’avoir, je ne sais pas, du talent, ce qui définit une personne. La relation de l’argent à l’individu est complètement accidentelle. 
 
 
– Comme l’argent est toutes les choses (ou qu’il peut être toutes les choses), il arrive quelque chose d’étrange à la personne qui le possède. Comme dit Marx, c’est comme quelqu’un qui découvre, complètement par hasard, la pierre philosophale. Tu connais la pierre philosophale ?
– Oui, je sais ce qu’est la pierre philosophale.
– La pierre philosophale te donne toute la connaissance. La totalité. Toute la connaissance de toutes les sciences. Imagine que quelqu’un tombe comme ça sur cette pierre. Par hasard. Soudain il aurait toute cette connaissance, indépendamment de son individualité. Même si c’est un parfait idiot. La totalité. Toute la connaissance.
– Oui, oui, je comprends.
– Avoir de l’argent te place dans la même position, par rapport à la richesse sociale, que celle dans laquelle la pierre place cette personne par rapport à la connaissance. Tu sais pourquoi ? 
– Ce n’est pas un peu tiré par les cheveux ? Je veux dire, si…
– Je vais te dire pourquoi. Et je cite Marx, là. Parce que l’argent représente l’existence divine des marchandises. Les marchandises réelles, concrètes (ces chaussures, cette miche de pain) sont simplement la manifestation terrestre de l’idée divine (toutes les chaussures possibles, le pain qui n’a pas encore été fait). L’argent est, comme dit Marx, le dieu parmi les marchandises. Et ça », sa paume tournée vers le ciel dessinait un arc englobant le sud de Manhattan, « c’est sa ville sainte. »


Mon père n’avait jamais fait la moindre corvée domestique, sauf lorsqu’il cuisinait ses « plats spéciaux » qui généraient une quantité extraordinaire de travail pour tout son entourage. Sa presse se trouvait au milieu de notre appartement aux pièces en enfilade, et bientôt les frontières entre son travail et notre vie de famille, entre la salle de bains et la cuisine, entre la nourriture et les poubelles, entre le propre et le sale se sont estompées puis ont disparu. C’est à moi qu’incombait la tâche de faire fonctionner notre foyer. Âgée de huit ans et entièrement responsable de la maison. Si je ne faisais pas la lessive, il n’y avait pas de linge propre ; si je négligeais de passer le balai, nos traces de pieds devenaient visibles dans la poussière ; si je laissais les assiettes dans l’évier, elles restaient dans l’évier ; si je sortais sans ranger les outils et fournitures de mon père, des points gluants d’encre contagieuse se multipliaient partout sur les murs, les lits et les habits.
Après la mort de ma mère, ce nouveau rôle, que j’exécutais sans compétence et de manière improvisée, m’a paru naturel. J’étais devenue la femme de la maison. Mon père, l’anarchiste, trouvait tout aussi naturel le fait que le travail infantile soit requis afin de conserver intact le statu quo entre les sexes.


Au cours des épreuves et des entretiens que j’ai passés chez Bevel Investments, j’ai appris une chose que j’ai eu l’occasion de corroborer maintes fois au cours de mon existence : plus on est près d’une source de pouvoir, plus l’ambiance devient calme. L’autorité et l’argent s’entourent de silence, et on peut mesurer l’influence de quelqu’un à l’épaisseur du silence qui l’enveloppe.


Je pense à mon père. Il disait toujours que chaque billet d’un dollar avait été imprimé sur du papier arraché du contrat de vente d’un esclave. Je l’entends encore aujourd’hui. « Elle vient d’où, toute cette richesse ? De l’accumulation primitive. Du vol originel de terres, de moyens de production et de vies humaines. À travers toute l’histoire, l’origine du capital a été l’esclavage. Regarde ce pays et le monde moderne. Sans esclaves, pas de coton ; sans coton, pas d’industrie ; sans industrie, pas de capital financier. Le péché originel, innommable. » 
 
 
Telle était l’étendue de son pouvoir. Sa fortune tordait la réalité autour d’elle.


Tout s’est effondré en 1926. À l’époque, j’ai cru que c’était la fin de notre mariage. Avec le temps, j’ai compris que c’est à ce moment-là qu’il a véritablement commencé. Car j’en suis venue à croire qu’on n’est réellement marié que lorsqu’on respecte davantage ses propres vœux que la personne pour qui ils ont été prononcés.


Le prêtre est venu avec de molles offrandes de réconfort. Dieu est la réponse la plus inintéressante aux questions les plus intéressantes.


 

jeudi 14 octobre 2021

[St JOHN MANDEL, Emily] L'hôtel de verre

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'hôtel de verre (The Glass Hotel)

Auteur : Emily St JOHN MANDEL

Traducteur : Gérard DE CHERGE

Parution : 2020 en anglais (Canada),
                   2021 en français

Editeur : Rivages

Pages : 300

 

 
 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Et si vous avaliez du verre brisé ? » Comment cet étrange graffiti est-il apparu sur l’immense paroi transparente de la réception de l’hôtel Caiette, havre de grand luxe perdu au nord de l’île de Vancouver ? Et pourquoi précisément le soir où on attend le propriétaire du lieu, le milliardaire américain Jonathan Alkaitis ? Ce message menaçant semble lui être destiné. Ce soir-là, une jeune femme prénommée Vincent officie au bar ; le milliardaire lui fait une proposition qui va bouleverser sa vie. D’autres gens, comme Leon Prevant, cadre d’une compagnie maritime, ont eux aussi écouté les paroles d’Alkaitis dans ce même hôtel. Ils n’auraient pas dû…

  

Un mot sur l'auteur : 

Emily St John Mandel est une romancière canadienne anglophone, aujourd'hui installée à New York. Son livre à ce jour le plus récompensé est Station Eleven, roman dystopique, paru en 2014, qui se déroule dans un monde post-apocalyptique après qu'un virus a ravagé la Terre.

 

 

Avis :

Une femme, Vincent, tombe de nuit d’un porte-conteneurs malmené par la tempête. Treize ans plus tôt, elle travaillait avec son frère Paul à l’hôtel Caiette, un luxueux établissement isolé sur l’île de Vancouver. Son destin basculait le soir où, juste quand le milliardaire new yorkais Jonathan Alkaitis pénétrait dans l’hôtel, un mystérieux et inquiétant tag apparaissait sur la façade vitrée : « Et si vous avaliez du verre brisé »…

Le récit commence là où il finira, dans un plongeon à pic et un tumulte d’images ultimes. Happé par la frénésie de l’incipit, le lecteur apprendra bientôt ce qui s’est enclenché un quart de siècle plus tôt, préparant Vincent à se laisser emporter par une illusion qui la perdra, en même temps que presque tous les personnages. Ce mirage a un nom et un visage : Jonathan Alkaitis, alter ego romanesque de Bernard Madoff, organisateur d’une gigantesque escroquerie construite sur le principe de la pyramide de Ponzi.

Comment une arnaque aussi massive, que d’aucuns avaient pourtant publiquement percée à jour, a-t-elle pu prendre autant d’ampleur et durer si longtemps ? Emily St John Mandel met en évidence les mécanismes humains qui ont conduit les protagonistes à se laisser enfermer, plus ou moins consciemment, dans une vulnérable mais séduisante bulle d’irréalité, à l’image de cet hôtel de verre, cocon douillet et exclusif à l’écart du monde, dont on en vient à oublier qu’il pourrait voler en éclats comme du cristal. Choisissant de ne voir que ce qu’il veut bien, selon l’opportuniste principe qu'il est possible de savoir quelque chose et en même temps de ne pas le savoir, chacun s’aveugle en jouant du flou entre réel et virtuel, entre mensonge et apparences, pour apprendre à s’arranger avec ses craintes et ses scrupules, dans un complexe jeu de dupes où l’illusion finit par prendre corps.

Cette exploration psychologique construit peu à peu une galerie de portraits nuancés, souvent ambivalents, d’une grande humanité. Il s’en dégage une mélancolie de plus en plus prégnante, au fur et à mesure que s’estompe l’effet hypnotique du mirage qui maintenaient les personnages dans leurs illusions et leurs faux-semblants. Bientôt ne subsistent plus que la réalité crue du malheur et de la déchéance pour les uns, l’insupportable hantise de la culpabilité pour les autres, dans une évocation où affleurent émotion et poésie.

Savamment enchevêtrés, les éléments narratifs de cette histoire s’assemblent en un tableau désenchanté d’une société tellement obsédée par l’argent, qu’elle en arrive collectivement à se convaincre de la réalité de fantasmes insensés. Une lecture troublante sur la plasticité de nos représentations mentales, lorsque l’intérêt parvient à ce point à distordre notre perception du réel. (4/5)

 

Citations :

Vous savez ce que j’ai appris au sujet de l’argent ? Quand j’ai essayé de comprendre pourquoi ma vie à Singapour me semblait plus ou moins identique à celle que j’avais à Londres, c’est là que j’ai réalisé que l’argent est un pays en soi.

Ce n’était pas ça qui la retenait dans cette nouvelle vie étrange, dans le royaume de l’argent ; ce n’étaient pas les vêtements, les objets, les sacs à main ni les chaussures. Ce n’étaient pas la luxueuse maison, les voyages ; ce n’était pas la compagnie de Jonathan, même si elle avait pour lui une sincère affection ; ce n’était même pas l’inertie. Ce qui la retenait dans le royaume, c’était le fait – précédemment inconcevable – de ne pas avoir à penser à l’argent, car c’est bien cela que l’argent vous procure : la liberté de cesser d’y penser. Si vous n’en avez jamais été privé, vous ne pouvez pas comprendre la profondeur de cette donnée, à quel point cela change radicalement votre vie.

Dans le monde extérieur, il restait éveillé la nuit, inquiet à l’idée d’être envoyé en prison ; maintenant, il dort très bien entre deux séances de comptage. Il y a une exquise insouciance à se réveiller chaque matin en sachant que le pire est déjà arrivé.

- Pourquoi voulais-tu prendre la mer ? (…) Je ne veux pas être indiscret, si tu préfères ne pas en parler. (…)
- Non, ça va. En fait, ce n’était pas vraiment… Je n’ai pas quitté la terre ferme à cause de ce que cet homme a fait, spécifiquement. Je l’ai quittée parce que je n’arrêtais pas de tomber sur les gens qu’il ne fallait pas.
– C’est ça le problème avec la terre, dit Geoffrey. Il y a trop de gens dessus.
 
Tout en marchant vers le métro, il réfléchit même à la façon dont il présenterait la chose : « Je me suis rendu compte qu’il y avait de l’escroquerie dans l’air », s’imaginait-il déclarer à un futur employeur admiratif, « et ce jour-là je suis parti. Jamais je n’aurais imaginé plaquer un emploi comme celui-là, mais parfois il faut savoir fixer des limites. » Même si la limite, pour Oskar, avait été franchie onze ans auparavant, la première fois qu’on lui avait demandé d’antidater une transaction. « Il est possible de savoir quelque chose et en même temps de ne pas le savoir », affirma-t-il par la suite, lors d’un contre-interrogatoire. Le ministère public le déchiqueta sur ce point précis mais Oskar, en l’occurrence, parlait pour plusieurs d’entre nous qui avaient beaucoup réfléchi à cette dualité : savoir et ne pas savoir, être honorable et ne pas être honorable, savoir que vous n’êtes pas quelqu’un de bien mais essayer quand même d’être quelqu’un de bien dans les limites de la corruption. Nous étions tous prêts à mourir pour la vérité dans nos vies secrètes, ou sinon exactement à mourir, du moins à passer deux ou trois coups de téléphone confidentiels et tâcher de feindre la surprise quand les autorités arriveraient ; mais dans la vie réelle, nous touchions un salaire exorbitant pour rester bouche cousue, et vous n’avez pas besoin d’être un individu totalement horrible pour fermer les yeux sur certaines choses – ou même participer activement à certaines autres choses – quand il ne s’agit pas uniquement de vous, parce que, parmi nous, qui est absolument seul au monde ? Il y a toujours d’autres personnes dans le tableau. Nos salaires et nos primes payaient un toit sur nos têtes, des papillotes en forme de poisson rouge, les études des enfants, les frais des maisons de retraite, les remboursements sur l’appartement de la mère d’Oskar à Varsovie, etc.

Il est possible de savoir qu’on est un criminel, un menteur, un homme sans grande moralité, et en même temps de ne pas le savoir, en ce sens qu’on a le sentiment de ne pas mériter sa punition, d’avoir droit, malgré les faits bruts, à de la clémence, à une sorte de traitement spécial. On peut savoir qu’on est coupable d’un crime très grave, qu’on a volé d’énormes sommes d’argent à de multiples clients et que cela a entraîné la misère pour certains d’entre eux et le suicide pour d’autres, on peut savoir tout cela et néanmoins considérer qu’on est victime d’une injustice quand le jugement tombe.


 

dimanche 14 juin 2020

[Incardona, Joseph] La soustraction des possibles






 

J'ai aimé

 

Titre : La soustraction des possibles

Auteur : Joseph INCARDONA

Editeur : Finitude

Année de parution : 2020

Pages : 400

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

On est à la fin des années 80, la période bénie des winners. Le capitalisme et ses champions, les Golden Boys de la finance, ont gagné : le bloc de l’Est explose, les flux d’argent sont mondialisés. Tout devient marchandise, les corps, les femmes, les privilèges, le bonheur même. Un monde nouveau s’invente, on parle d’algorithmes et d’OGM.

À Genève, Svetlana, une jeune financière prometteuse, rencontre Aldo, un prof de tennis vaguement gigolo. Ils s’aiment mais veulent plus. Plus d’argent, plus de pouvoir, plus de reconnaissance. Leur chance, ce pourrait être ces fortunes en transit. Il suffit d’être assez malin pour se servir. Mais en amour comme en matière d’argent, il y a toujours plus avide et plus féroce que soi.


De la Suisse au Mexique, en passant par la Corse, Joseph Incardona brosse une fresque ambitieuse, à la mécanique aussi brillante qu’implacable. Pour le monde de la finance, l’amour n’a jamais été une valeur refuge.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Joseph Incardona a 50 ans, il est Suisse d’origine italienne, auteur d’une douzaine romans, scénariste de BD et de films, dramaturge et réalisateur (un long métrage en 2013 et plusieurs courts métrages).
Ses derniers livres, Derrière les panneaux, il y a des hommes (Finitude 2015), Grand Prix de littérature policière, et Chaleur (Finitude 2017), Prix du polar romand, ont connu un beau succès, tant critique que public.

 

Avis :

Ex presque-champion de tennis, désormais coach dans un club fréquenté par la société genevoise la plus huppée, Aldo arrondit ses fins de mois en jouant les gigolos. Sa rencontre avec Svetlana, jeune financière aux dents de louve, est un coup de foudre amoureux, mais aussi la confluence de deux insatiables appétits de richesses qui va les conduire bien au-là de leurs prévisions…

L’histoire est efficace et musclée, le mécanisme implacable et la chute impitoyable. Mais, au-delà du suspense et de l’action qu’elle contient, c’est la construction de son épais contexte qui lui donne tout son relief : dans les années quatre-vingts, le capitalisme triomphe avec la chute du bloc soviétique, la finance internationale s’emballe pour le plus grand bénéfice des Golden Boys mais aussi des paradis fiscaux, le blanchiment d’argent prend des dimensions inédites… Décortiquée avec un cynisme d’un noir absolu, se dessine dans ces pages une société qui a troqué toutes ses valeurs contre l’unique obsession de l’argent, sacrifiant morale et sens commun dans la quête infinie d’un Graal qui la rend folle.

Le style narratif est original : n’hésitant pas à se mettre lui-même en scène, apostrophant ses personnages pour leur rappeler que le « grand architecte » de cette histoire, c’est lui, ou commentant leurs choix comme s’ils menaient l’intrigue à sa place, l’auteur scrute, souligne, critique, et enrichit sa narration d’une foule d’observations et de digressions qui finissent par conférer à ce thriller une dimension sociologique.

Impressionnée par l’habileté de ce roman qui prend le temps de nous convaincre de la noirceur de ce monde mais réussit encore à nous surprendre par l’absolu machiavélisme de sa chute, j’ai eu toutefois du mal, assez inexplicablement, à m’absorber dans sa lecture : peut-être trop touffue et déprimante pour mon état d’esprit du moment… (3/5)


 

Citations :

Cette hypothèse qui vaut ce qu’elle vaut : le seuil de 1990, s’en souvenir.      
Mai 1990 : Tim Berners-Lee, un informaticien anglais travaillant au CERN de Genève invente le World Wide Web ; il travaille sur un ordinateur américain nommé NEXT produit par une entreprise fondée par un certain Steve Jobs.      
Le système est rendu public, c’est cadeau pour l’Humanité ; voici que le monde change.      
Nous franchissons l’étape de l’hypertexte : URL, HTTP, HTML.      
Nous doublons notre réalité par l’hyperréalité.      
Le passage du temps dans une clepsydre.      
Un basculement, et plus rien ne sera comme avant.      
Voilà que se mesure l’Histoire.      
Le feu. La roue. Le web.



Svetlana a beau avoir vécu le communisme, elle est restée profondément superstitieuse et catholique. Sa fille Luana est baptisée. On peut se demander d’où vient ce besoin d’inscrire une enfant encore inconsciente de sa propre vie dans un choix d’adulte. Y aurait-il encore la peur de l’enfer, malgré tout, et celle des limbes pour le nouveau-né ? Cette peur du chaos, encore et toujours, cette peur du rien, cette peur des bifurcations, l’homme serait-il si faible pour ne pas se fier à son instinct ? Est-ce si terrifiant de naître nus et vulnérables ?



Et puisqu’on en n’est pas à une citation près, quelques mois avant d’être assassiné Robert Kennedy confiait, out of the record : « Le PIB mesure tout, sauf ce qui vaut la peine d’être vécu. »



Les gens font semblant. Observez autour de vous. Combien vont-ils au bout d’eux-mêmes ?      
Très peu.      
Après coup, c’est eux qu’on admire. Après coup.      
L’Humanité est lâche. L’Humanité a peur. L’Humanité est triste.      
Aller vers ce qui nous constitue, vers ce que nous voulons. Le problème, c’est que, souvent, on veut tout. Et tout vouloir, c’est ne rien vouloir du tout.      
Et voilà qu’apparaissent les contradictions. Les frustrations.      
Qu’apparaissent les faux-semblants.      
Et tout se complique.      
Comment composer avec la loyauté vis-à-vis de soi-même ? Comment allier la loyauté avec la peur ? La peur de perdre ce qu’on possède ? Ou la nécessité d’obtenir ce qu’on souhaite ?



Ce n’est pas de votre faute si vous êtes né pauvre. Mais si vous mourez pauvre, vous en êtes responsable. (Bill Gates)


Alfred Hitchcock nomme « McGuffin » ce qui, dans un film, est objet indéfini prétexte à l’action des protagonistes. Par exemple, dans Les Enchaînés, Ingrid Bergman et Cary Grant sont deux espions antagonistes dont la mission consiste à mettre la main sur des documents relatifs à un programme nucléaire. On ne sait rien de ce « programme », il serait notamment question d’une bombe, Hitchcock lui-même, lorsqu’il écrit le scénario, ignore tout du sujet et ne s’en inquiète guère — la première bombe à neutrons n’a d’ailleurs pas encore explosé sur Hiroshima lorsqu’il tourne le film en 1944 —, mais ce qui nous intéresse en tant que spectateurs, c’est que deux personnages sont mus par la nécessité de cette action. Tout découle du « McGuffin » : c’est le moteur de la dramaturgie, mais il n’est pas indispensable de posséder un doctorat en physique nucléaire pour comprendre l’histoire qui nous est racontée. En passant, il n’est pas nécessaire non plus de savoir comment fonctionnent la plupart des objets qui nous entourent pour savoir les utiliser.       
(...)     
L’argent est devenu le « McGuffin » de l’Humanité. On ne sait même plus s’il est cause ou conséquence d’un certain fonctionnement économique. Les années 1990 préfigurent un système sur le point de perdre tout contrôle, où l’informatique s’apprête à révolutionner la planète, où les algorithmes emballent la combinatoire des transactions boursières. Plus personne ne sait vraiment ce qu’est devenu l’argent, un moyen, un but, un prétexte, une dématérialisation de nos existences.
Demandez autour de vous, les réponses restent vagues.       
Et même si l’argent a une odeur — celle des slips crasseux du junkie, des mains sales du dealer, des doigts maculés du mécanicien, de l’usure en filigrane où se nichent bactéries et virus, des mains de la boulangère prenant votre billet en échange du pain —, et même si l’argent se matérialise en numéraire déposé dans des millions de coffres, honnête ou malhonnête,       
et même, et par conséquent,       
l’argent est le « McGuffin » de notre histoire.       
À force de le laisser se propager, il prend toute la place disponible. Il est comme l’air, il est partout. 



Le problème, avec la vie qui avance, c’est qu’elle soustrait les possibles.       
Justement.       
Christophe Noir s’achemine vers un de ces dimanches soirs qui lui foutent un bourdon pas possible. Parce qu’on s’arrête. Les psychologues nomment ça l’angoisse de la performance. Le lundi et ses attentes. Mais il y a sans doute là-dessous une appréhension plus subtile, une inquiétude latente. Qu’on le veuille ou non, on se regarde tout de même un peu, on se constate et on se désole. Le dimanche soir est l’instant de fragilité. Celui où l’on aurait besoin par-dessus tout de bras aimants, d’une voix qui rassure, d’une présence.

 

La lecture est un de ces plaisirs qui permettent de goûter à l’existence tout en restant en retrait de ses actes. Quand il n’y a plus que la catharsis pour atténuer ce qui est au-delà des joies et des peines. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

  



 

mercredi 1 avril 2020

[Lang, Luc] La tentation





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La tentation

Auteur : Luc LANG

Editeur : Stock

Année de parution : 2019

Pages : 360

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

C’est l’histoire d’un monde qui bascule. Le vieux monde qui s’embrase, le nouveau qui surgit. Toujours la même histoire… et pourtant. François, chirurgien, la cinquantaine, aime chasser. Il aime la traque, et même s’il ne se l’avoue pas, le pouvoir de tuer. Au moment où il va abattre un cerf magnifique, il hésite et le blesse. À l’instant où il devrait l’achever, il le hisse sur son pick-up, le répare, le sauve. Quel sentiment de toute-puissance venu du fond des âges l’envahit ? Quand la porte du relais de chasse en montagne s’ouvre sur ses enfants, que peut-il leur transmettre ? Une passion, des biens, mais en veulent-ils seulement ? Son fils, banquier, a l’avidité du fauve. Sa fille, amoureuse éperdue, n’est plus qu’une bête traquée. Ce sont désormais des adultes à l’instinct assassin. Qui va trahir qui ? Luc Lang a écrit ici son histoire familiale de la violence. Son héros croit encore à la pureté. Cet ample roman nous raconte superbement sa chute et sa rédemption.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Luc Lang est l’auteur de onze romans, dont Mille six cent ventres, prix Goncourt des lycéens, La Fin des paysages, Mother et Au commencement du septième jour.

 

Avis :

Chirurgien à Lyon et passionné de chasse, François, la cinquantaine, passe tout son temps libre à traquer et à tirer le gros gibier autour de sa résidence secondaire, isolée à l’écart de la commune de Lanslebourg, en Savoie. Par un jour neigeux de Novembre, son quotidien bascule brutalement : alors que s’impose intolérablement à son esprit l’abîme d’incompréhension creusé au fil du temps entre lui, son épouse de plus en plus absorbée par ses crises mystiques et ses retraites monacales, son fils qui mène grand train du haut de sa réussite dans la finance, et sa fille éperdument amoureuse d’un drôle de type aux affaires pas bien nettes, il en perd même l’envie d’ajouter à sa collection de trophées le grand cerf qu’il traquait depuis quelque temps. Encore est-il loin de se douter qu’il ne se trouve qu’aux prémices d’un véritable tsunami dans son existence et dans celle des siens…

L’histoire prend son temps pour laisser appréhender peu à peu par le lecteur le terreau des malentendus qui s’est accumulé dans cette famille depuis des décennies, un insidieux pourrissement amorcé il y a bien longtemps qui pourrait bien s’avérer une véritable bombe à retardement. Jusqu’ici plein de certitudes et fort de sa toute-puissance, lui qui partage son existence à sauver ou à prendre la vie d’autres êtres vivants, François doit bien s’avouer que le monde lui échappe et que ses enfants lui sont devenus étrangers. Bientôt, le doute et le désarroi vont laisser la place à une soudaine accélération et au rythme palpitant d’une tragédie cauchemardesque.

L’écriture est précise, voire experte quand elle aborde la chasse, la taxidermie ou la chirurgie. Elle réserve de beaux passages sur le cocon de nature en noir et blanc qui enserre l’intrigue jusqu’à l’étouffement, tandis que le mode narratif, souvent constitué des seuls dialogues, sans commentaires et avec leurs blancs, tels la restitution d’un enregistrement audio, donne aux personnages une profondeur et un réalisme réussis. Le texte revient parfois audacieusement sur les mêmes passages, les faisant redécouvrir à la lumière des réflexions survenues entre temps dans la tête de François comme dans celle du lecteur, renforçant encore l’impression d’originalité déjà générée.

Curieusement aussi méditatif que haletant, ce noir polar sur fond de paysages glacés livre un implacable tableau familial, aux personnages désespérément englués dans un attachement délétère et mortifère. (4/5)


 

Citations :

Il écoute  la  forêt,  aucun  craquement  de  bois  brisé,  aucun  froissement  de  feuilles piétinées, c’est un silence d’avant les hommes, baigné d’une ombre laineuse qui tisse  ensemble  l’ossature  des  arbres  et  tend  l’obscurité.  Une  encre  épaisse suppure dans les replis du sol (…).

Des  paroles  blessantes  avaient été  échangées,  certaines  cruelles…  de  cette  cruauté  exacte  et  mortelle  qui  ne s’élabore qu’au sein des familles, édifiant entre eux un mur de verre.

Le  manteau  neigeux  se  ternit,  se  disloque,  des plaques  épidémiques  de  terre  marronnasse  et  d’herbe  jaune  s’élargissent, s’étendent,  la  frondaison  nue  des  arbres  laisse  apparaître  des  squelettes charbonneux  aux  chevelures  crépues,  le  gris  cendreux  monte  dans  l’hiver  du décor,  ça  devient  un  goût  dans  la  bouche.  La  route  continue  sa  descente  vers l’extinction des couleurs. Le fond de vallée industrielle s’impose au détour d’un virage,  la  lumière  s’engloutit  dans  un  écheveau  de  bitume  et  de  voies  ferrées, dans  la  matité  du  béton,  la  poussière,  les  fumées.  Lorsque  François  quitte  la splendeur  des  hauts  plateaux  et  des  contreforts  montagneux,  sa  stupeur  est intacte. L’hiver devient une pluie gluante, la route celle d’une lente submersion dans une fosse à vidange.

L’entrée dans le monde adulte, François l’a noté, est si résolue qu’elle signe chaque fois, sans le trouble d’une hésitation, la diaspora des enfants. Ils ont pourtant partagé les  jeux  et  les  rêves,  les  liens  semblaient  scellés  pour  l’éternité,  mais  rien  ne résiste  à  l’euphorie  du  sacrement,  devenir  adulte,  devenir,  croit-on,  libre  et puissant, du moins le temps de se cogner aux limites des possibles, faisant alors remonter l’enfance en chacun comme un désir éperdu des confins où se vivaient pour  de  vrai  les  odyssées  les  plus  folles. 

dimanche 6 octobre 2019

[Bégué, Régis] S.N.O.W.






 

J'ai aimé

Titre : S.N.O.W.

Auteur : Régis BEGUE

Année de parution : 2018

Editeur : Lucien Souny

Pages : 266






 

 

Présentation de l'éditeur :

Sylvie déambule de la manière la plus naturelle qui soit dans le merveilleux jardin de cette grandiose demeure du VIIe arrondissement. Toutefois, elle sait qu’elle n’est pas la bienvenue. L’élégante, la délicieuse, la charmante Caroline, la veuve de Jean-Baptiste, a eu la singulière attention de convier sa rivale à la réception donnée à la suite de la messe-anniversaire de la mort de son époux. Sylvie a accepté l’invitation, n’ignorant pas que dans l’esprit des convives, elle est la principale suspecte de l’assassinat de celui qui s’est honteusement enrichi sur la débâcle de la S.N.O.W. N’avait-elle pas menacé Jean-Baptiste de tous les maux dans un mail de triste mémoire ? Elle le jure, pourtant : malgré la colère et la rancune, elle n’a pas tué son ami, spéculateur habile. Mais le laborieux commandant Papadakis n’a pas l’air convaincu de son innocence. Il l’arrête et la place en garde à vue à la sortie de la garden-party.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Formé aux mathématiques, à l’économie et au commerce, c’est par hasard que Régis Bégué entre dans la finance, en 1994. D’abord courtier, il est aujourd’hui gestionnaire dans une grande institution. Un détail d’importance puisque ce nouveau polar prend corps sur fond d’intrigue financière et de spéculation boursière.

Ce métier exigeant nécessite des soupapes d’aération et d’oxygène. Il les a trouvées avec l’écriture, mais également le piano, la peinture, le théâtre, le chant ! En 2000, il s’est attelé à son premier roman, Les cimes ne s’embrassent pas, dans lequel il a créé le village imaginaire de Saint-Ravèze, que l’on retrouve dix-huit ans plus tard dans S.N.O.W. Entre les deux, il n’a jamais vraiment posé la plume ni abandonné le clavier. Et tant qu’il aura des histoires à raconter et qu’il y aura des gens pour les lire et les aimer, il continuera !


Il est né, a grandi et réside en région parisienne.


Vous pouvez lire ici mon interview de Régis Bégué.



Avis :

Cela fait un an que Sylvie est la principale suspecte de l’assassinat de Jean-Baptiste, ce financier qui s’était traîtreusement enrichi de la faillite de la S.NO.W., la société qu’elle dirigeait. De nouveaux éléments décident soudain le commandant de police Papadakis à l’arrêter et à la mettre en garde à vue. L’interrogatoire de Sylvie est l’occasion de revenir sur les trente dernières années et de découvrir peu à peu l’engrenage qui mena au crime : mais réussira-t-on enfin à identifier et à confondre le meurtrier ?

Lui-même professionnel des marchés de la finance, l’auteur s’amuse à exploiter l’univers qui lui est familier pour nous livrer une histoire bien troussée, non dénuée d’humour, qui réussit à maintenir le suspense d’un bout à l’autre, et, qui plus est, s’avère intéressante quant aux mécanismes et pratiques évoqués. Des personnages ordinaires, et d’autant plus attachants, s’y retrouvent les victimes malheureuses de requins n’ayant pour sentiment que le seul appât du gain. L’on y comprend très bien comment les marchés financiers et la spéculation peuvent aussi bien soutenir que détruire l’activité économique.

Voici donc un petit polar sympathique, truffé de piquantes et ironiques réflexions, pour un moment récréatif agréable et tout sauf bête, que j’ai quitté avec le sourire et le sentiment d’avoir appris deux ou trois choses.


Merci à Régis Bégué pour sa confiance.


Citations :

Il est des mariages qui usent les sentiments, les broient, les transforment en une indifférence teintée d’exaspération, de haine toute simple parfois. Il en est d’autres sans doute qui, au fil du temps, finissent par créer une tendresse qui n’existait pas au commencement.

Trimbaler les gens pour un prix dérisoire à des milliers de kilomètres de chez eux… mais quel est le sombre crétin qui a eu cette idée le premier ? Il faudrait le retrouver et lui faire rendre gorge, à ce salaud, pour toutes les atrocités dont il est responsable. Le monde crève à cause de lui. Le tourisme de masse, voilà le vrai cancer de la planète. Il a métastasé sur tous les continents, il est hors de contrôle. La transhumance d’une moitié de l’humanité qui juge utile d’aller passer ses vacances à l’autre bout du monde, à grand renfort de kérosène extrait au plus profond des entrailles de la Terre, et de l’autre moitié qui profite du départ de la première pour faire le voyage en sens inverse, constitue le pire désastre écologique imaginable. Les seuls à ne pas bouger sont ceux qui profitent de cette absurde manie de l’homme moderne de gigoter autour du globe, ce sont ceux qui les accueillent, hôteliers, restaurateurs et vendeurs de souvenirs.

Toujours était-il, m’expliqua-t-il, que, lorsque les investisseurs allaient réaliser qu’on ne respectait pas les ratios d’endettement auxquels nous étions engagés, c’est-à-dire les fameux
covenants, le CDS s’envolerait et la machine infernale se mettrait en place : hausse du coût de la dette, baisse des résultats, affaiblissement bilanciel, d’où un nouveau renchérissement de la dette, et ainsi de suite. Oui, le CDS, parfaitement. Il y avait peu, moi aussi, j’ignorais de quoi il s’agissait. Credit Default Swap : un instrument financier tout spécialement créé pour permettre de spéculer sur la santé financière des entreprises endettées. Il fonctionnerait à peu comme un thermomètre qu’on leur collerait dans le derrière. Premièrement, ce n’était jamais agréable ; deuxièmement, plus il montait, plus il indiquait que la maladie était grave.

- Ma petite, vous ne comprenez décidément vraiment rien à la politique ! Rien de rien ! Il y a plusieurs choses à savoir avant de démarrer comme vous le faites, sottement. Premièrement, il faut toujours se souvenir que vos adversaires ne sont pas ceux que l'on imagine. Vos ennemis, les vrais, sont dans votre propre camp, pas dans celui qui vous combat ! Retenez bien ça. Ensuite, si vous voulez atteindre un point A, ne le révélez jamais, n'en parlez jamais et concentrez l'attention de vos opposants sur le point B qui, peut-être, se trouve aux antipodes. Vous visez la neige ? Imaginez un scandale sur les plages de la Côte d'Azur ! Enfin, et c'est le plus important, ne vous dévoilez jamais complètement. "On ne sort de l'ambiguïté qu'à son détriment", disait le cardinal de Retz. Grand homme !

L’image de marque, la communication, c’est là que tout commence et que tout finit. La réalité pécuniaire n’est en fait qu’une vague conséquence de ce qu’on est capable de faire en matière de marketing. (…) Regardez Jérôme Kerviel, me dit-il. Bandit de grand chemin mais de petite envergure. Comment cet homme qui, globalement, volait aux pauvres pour donner aux riches, jusqu’à ce qu’il se fasse pincer, a-t-il réussi l’extraordinaire exploit de de faire passer pour le Robin des Bois des temps modernes ? C’est une énorme prouesse de communication, tout simplement ! Comment un tel tour de force a-t-il été possible? Je vais vous le dire, c ‘est très simple. Premièrement, entre gendarme et voleur, le Français a toujours voué une affection naturelle au voleur. C’est comme ça, c’est dans les gênes, le Français est rebelle. Donc, première étape, se faire aimer comme un voleur. Un peu larmoyant, un peu barbu, un peu fumeur, la clope au bec et le cheveu au vent. Un poil marcheur, nomade au grand coeur, seul ou accompagné d’un prêtre, se rendant à pied jusqu’au cachot qui l’attend, tel Jésus sur le Golgotha portant sa croix jusqu’au lieu de son supplice, tel a été le comportement de notre trader préféré. Ensuite, Kerviel s’est affiché en David pendant que la Société Générale endossait, sans le savoir, sans le vouloir, les habits de Goliath. Colosse aux pieds d’argile que Kerviel venait pourtant d’inonder et qui chancelait déjà, la banque était une baleine et le petit Jérôme était Pinocchio. Même si son nez s’allongeait dangereusement lors de chacune de ses interventions télévisées, ce n’est pas ce qui comptait dans le coeur du public. Pour le peuple désormais, le marcheur solitaire qu’était devenu le trader véreux se battait nu contre des juges en rouge et noir inféodés à la banque aux mêmes couleurs. C’est lui qu’on aima.

La carence en iode provoque un syndrome mêlant troubles physiques et mentaux, connu sous le nom de crétinisme. La présence constante de la maladie dans les régions montagneuses a laissé une expression dans le langage courant : crétin des Alpes. 
 


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