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dimanche 21 juin 2026

Critique : "Whalefall" de Daniel Kraus | Lectures de Cannetille

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Whalefall

Auteur : Daniel KRAUS

Traduction : Jonathan BAILLEHACHE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023,
                  en français (Rivages) en 2026

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782743669195  
                           en librairie

 


  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Jay Gardiner s'est lancé dans une quête insensée : retrouver la dépouille de son père disparu dans l’océan Pacifique, au large de Monastery Beach. La seule façon, pour lui, de se libérer du poids de la culpabilité. La plongée commence bien, mais l'apparition d'un calmar géant le met en danger, danger aggravé par l'arrivée d'un cachalot. Soudain, Jay est entraîné dans l’estomac de la bête. Il lui reste une heure avant que ses bouteilles ne se vident, une heure pour vaincre ses démons et s'échapper du ventre du cachalot.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Daniel Kraus est un romancier et scénariste à succès connu pour ses collaborations avec les réalisateurs George A. Romero (The Living Dead) et Guillermo del Toro (La Forme de l’eau, Chasseurs de Trolls). Whalefall a figuré sur la liste des best-sellers du New York Times et sera bientôt adapté au cinéma.
 
 

Avis :

Puisant son titre dans l’image scientifique d’une baleine morte qui sombre dans les abysses et y devient un écosystème entier, l’auteur américain Daniel Kraus éclaire d’emblée l’ambition du livre : raconter la descente d’un jeune homme jusqu’au point de rupture – physique, psychique et symbolique –, là où, paradoxalement, l’effondrement ouvre enfin la possibilité d’une renaissance.

Alors qu’ébranlé par le deuil succédant à une relation paternelle rude et tissée de malentendus, Jay Gardiner, dix-sept ans, entreprend une plongée à haut risque pour retrouver les restes de son père disparu, un accident le confronte à l’extrême : aspiré dans la gueule d’un cachalot, il se retrouve piégé dans un huis clos organique où chaque seconde menace d'être la dernière. Transformée en lutte acharnée pour sa survie, sa quête de réparation devient aussi un tête-à-tête forcé avec les souvenirs qu’il fuyait. Dans les entrailles obscures et palpitantes du géant des mers, les gestes appris auprès de ce père exigeant reviennent comme des réflexes de la dernière chance, en même temps que se ravivent les blessures anciennes. Même absents, les membres de sa famille l'accompagnent dans son combat pour la vie sauve, dessinant en creux le portrait d'un adolescent pris entre loyauté, peur et un amour que ni père ni fils n'ont jamais su formuler.

L’exploit de ce récit de survie – mais pas seulement – tient d’abord à sa capacité à rendre crédible l’invraisemblable : l’enfoncement dans le corps du cachalot devient pour le lecteur une expérience presque tangible, une immersion totale dont la physicalité monstrueuse – chaleur, pression, pulsations – souligne plus encore l’effondrement intérieur de Jay. À mesure que les souvenirs l’assaillent avec une netteté douloureuse, tension dramatique et exploration intime s’enchevêtrent dans une intensité qui naît autant de la menace corporelle que de la vulnérabilité psychique du personnage. Dans cet espace organique agissant en chambre d’écho, la moindre sensation réactive une faille ancienne et chaque geste de survie renvoie à un héritage paternel ambigu. Cette superposition constante entre danger immédiat et mémoire blessée dépasse les codes du roman de survie pour déployer les thématiques de la transmission, de la culpabilité et de l’amour empêché. Dans ce va-et-vient entre extrême et intime, la tension narrative nourrit la vérité émotionnelle, la confrontation au monstre extérieur révélant surtout celui que Jay porte en lui.

Espace symbolique dépassant sa seule fonction structurelle, le corps du cachalot renvoie Jay à un monde archaïque où, privé de repères et réduit à ses réflexes, il retrouve un état primal. Cette plongée dans l’animal renverse la logique du récit initiatique, non plus chemin vers l’extérieur, mais traversée vers l’intérieur, physique autant que psychique. Le cétacé incarne une mémoire non humaine, lente et millénaire, dont la présence silencieuse contraste avec la violence des liens familiaux qui hantent Jay. Prisonnier de cette masse vivante, le garçon se confronte à une altérité radicale qui devient tour à tour tombeau, refuge et matrice. Cette ambiguïté, à la fois protectrice et menaçante, confère au roman une dimension quasi mythique, l’animalité figurant un seuil, un lieu de passage où Jay doit renoncer aux récits hérités pour en forger un autre, plus juste et plus vivant.

Au‑delà de ses aspects spectaculaires, ce roman qui conjugue intensité narrative et profondeur émotionnelle réussit à faire de l’extrême un terrain d’exploration intime. À travers la survie de Jay se déploie une variation sur la filiation, la culpabilité et la rédemption qui renouvelle le genre initiatique. L’on pense bien sûr à Jonas, Moby Dick ou Pinocchio, mais Whalefall ancre ces résonances mythiques dans une expérience sensorielle réellement originale, où la métamorphose, plus concrète que symbolique, passe par la matière, la douleur et le souffle du corps. Malgré quelques effets de style très oraux et une prose parfois trop fonctionnelle pour soutenir pleinement l’ambition du récit, le roman n’en parvient pas moins à offrir un magnifique portrait d’adolescent qui, aux prises avec un deuil difficile, trouve dans les tréfonds d’une créature abyssale la possibilité d’une renaissance psychologique, éperdue et décisive. (4/5)

 

Citations :

Jay n’est pas sûr de croire aux bienfaits de la thérapie. Il ne croit certainement pas à l’idée de « tourner la page ». Les gens ne sont pas des livres. Chaque personne est une bibliothèque entière, un dédale d’archives, et plus on essaie de s’en échapper, plus on s’y perd.


Imaginez que la Terre est vraiment plate. La planète qui s’arrête net. 
Plus de rochers, plus de sable, une mer sans fond. Jay s’avance aussi prudemment que possible. Sa flottabilité est équilibrée, il ne risque pas de couler. 
Mais devant un précipice, la peur de tomber est dans la nature humaine. 
Le fond de l’océan Pacifique s’ouvre soudain sur un abyme, comme au bord du toit d’un gratte-ciel. Des rochers s’agrippent à la corniche telles des dents pourries et se détachent plus bas sur la paroi, mais tout disparaît dans les ténèbres au bout de quelques mètres.


Rouge brique en réalité, bleu nuit ici-bas, Architeuthis est long d’une dizaine de mètres, depuis les nageoires de son manteau jusqu’à ses orteils tentaculaires. Une demi-tonne de chair gluante, suspendue dans l’eau, se répandant comme une tache d’huile, ses lueurs naturelles comme les éclipses scintillantes d’un millier de lunes. Il se tourne, et un œil se révèle. De la taille d’un ballon de foot, c’est le plus grand globe oculaire sur Terre, un disque de flammes blanches dans la noirceur de l’Océan.


Surpassés en nombre par les orques, huit contre vingt, quatre contre douze, neuf contre trente-cinq, les cachalots adoptent une « formation en marguerite » : leurs rostres assemblés au centre, la queue vers l’extérieur, une rosette en forme d’étoile qui protège leurs organes vitaux et expose les orques aux coups de leurs puissantes nageoires caudales. Si l’un d’eux est emporté par un assaillant, un de ses congénères quitte le rang, s’interpose, et escorte le blessé jusqu’au centre.


Une carcasse de baleine suffit à nourrir pendant des lustres la faune de la plaine abyssale où elle se dépose. Des créatures à l’anatomie étourdissante, ignorant jusqu’à l’existence même de la lumière, viennent s’y repaître. Poissons queue de rat. Myxines. Isopodes. Ils canalisent, ils mordent, ils lèchent, ils sucent, ils absorbent la carcasse graisseuse du colosse jusqu’à ce qu’il ne reste plus que des bulles de méthane, de l’huile et des os. 
La vie ne s’arrête pas là. Des bactéries engloutissent la moelle à l’intérieur des os. Ça produit du sulfure d’hydrogène. Qui alimente des microbes. Les os disparaissent bientôt sous un tapis de vers scintillants, de lumineux coussins bactériens de palourdes, de moules, d’escargots, de barnacles. Des centaines d’espèces pendant des décennies, des siècles. Finalement, les os rongés se transforment en un récif comme du corail – tout un écosystème.


Personne ne porte en soi ce qu’il a de mieux à offrir. Nos proches portent en eux nos meilleurs côtés.

 

dimanche 21 décembre 2025

[Kelly, Julia R.] L'enfant des vagues

 



J'ai aimé

 

Titre :  L'enfant des vagues 
             (The Fishermann’s Gift)

Auteur : Julia R. KELLY

Traduction : Claire DESSERREY 

Parution : en anglais en 2025
                  en français en 2026 (JC Lattès)

Pages : 408 

Accès au livre : ISBN 9782709674577  
                           en librairie

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Écosse, hiver 1900. Un petit garçon vient s’échouer sur la plage d’un village de pêcheurs. Il ressemble étrangement au fils de l’institutrice, Dorothy, disparu en mer plusieurs années auparavant. Lorsque Skerry est enseveli sous la neige, Dorothy accepte de s’occuper de l’enfant jusqu’à ce qu’il puisse rentrer chez lui. Mais, à mesure que le passé refait surface, les secrets de cette communauté très soudée resurgissent. Et Dorothy doit se confronter à nouveau à Joseph, le pêcheur solitaire qu’elle a passé les dernières années à fuir…

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Julia R. Kelly a été professeur d’anglais. Elle vit dans le Herefordshire, où son compagnon et elle ont élevé leurs cinq enfants. En 2021, elle remporte le Blue Pencil First Novel Award pour un texte devenu depuis son premier roman, L’Enfant des vagues.

 

 

Avis :

En 2021, le Blue Pencil First Novel Award, un prix littéraire britannique destiné à repérer et soutenir les nouveaux auteurs de fiction, distinguait Julia R. Kelly pour le manuscrit qui devait devenir ce premier roman.

L’histoire nous emmène sur une petite île écossaise au tournant du XXe siècle : un monde resserré, cerné par les falaises et le fracas des vagues, où les maisons de pêcheurs s’agrippent les unes aux autres pour mieux tendre le dos au gros temps et à l'isolement hivernal. Dans ce paysage âpre, tantôt nappé de brouillard, tantôt étincelant de givre sous la neige qui étouffe les chemins, les habitants vivent au rythme des marées et des tempêtes, gestes et caractères façonnés par la rudesse du climat. Minuscule constellation de toits accrochés à la lande, le village fonctionne comme un seul organisme, chacun dépendant des autres dans un huis clos où les solidarités nécessaires n’empêchent pas la fermentation des humeurs.

Au cœur de cet équilibre précaire, un rien peut suffire à rompre l’harmonie et faire enfler la houle des ressentiments et des commérages. Lorsque la mer rejette sur la grève, à demi-mort, un enfant de six ans ressemblant trait pour trait à celui qu’elle avait ravi, lors d’une nuit de tempête quelque vingt‑cinq ans plus tôt, à l’institutrice Dorothy, c’est tout un passé que l’île croyait enseveli qui remonte à la surface. Alternant entre les deux époques, le récit dévoile peu à peu le long mûrissement des forces qui avaient mené au drame : rivalités amoureuses, jalousies sourdes, défiance envers cette jeune femme venue d’Édimbourg, droite et silencieuse, que les insulaires n’ont jamais vraiment adoptée. Les malentendus, nourris par le mutisme de ces gens taiseux, se mêlent aux légendes locales de fantômes hantant la mer, instillant une ambiguïté presque fantastique. À travers la psyché de Dorothy se dessinent le deuil impossible d’un enfant et la culpabilité qui ronge, acmé d’un imbroglio lentement mais inextricablement noué autour d’amours contrariées, de mal d’enfant, de convenances étouffantes et de violence conjugale alcoolisée.

Julia R. Kelly déploie une trame au potentiel indéniable. Un lieu magnétique, une atmosphère chargée de brumes et de passions, des thèmes qui convoquent l’ombre des sœurs Brontë ou de Daphne du Maurier : tout semble réuni pour un récit envoûtant, mêlant paysage, légendes et tourments intérieurs dans un même souffle romanesque et gothique. C’est pourtant de la hauteur même de ces promesses que naît un certain désappointement. La langue, fluide et agréable, demeure d’une simplicité contemporaine qui peine à rejoindre l’ampleur plus âpre et intemporelle que suggère le décor. L’atmosphère, sensible et soignée, n’atteint pas tout à fait cette intensité tellurique que l’on attendait, celle qui fait des éléments – la mer, le vent, la lande – des forces souveraines, presque vivantes. À cela s’ajoute une tentation de la romance, parfois un peu facile, qui laisse entrevoir un dénouement apaisé là où l’on espérait une noirceur plus assumée, ce qui affaiblit la portée dramatique promise. 

Reste un premier livre sincère, porté par de belles intuitions, une construction maîtrisée et un sens réel du drame intime. S’il frôle parfois une profondeur plus sombre sans s’y abandonner pleinement, il n’en laisse pas moins entrevoir une voix prometteuse, encore en devenir mais déjà attachante. (3/5)


 

vendredi 7 février 2025

[Barba, Andrés] Le dernier jour de la vie antérieure

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le dernier jour de la vie antérieure
            (El último día de la vida anterior)

Auteur : Andrés BARBA

Traduction : François GAUDRY

Parution : en espagnol en 2023
                  en français (Christian Bourgois)
                  en 2024

Pages : 160

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans une maison vide promise à la vente, une agente immobilière découvre un enfant assis sur une chaise. Il la regarde sans ciller, dans un accoutrement désuet qui ajoute à son étrangeté. Leur rencontre bouleverse le quotidien de cette employée sans histoire : elle retourne jour après jour sur les lieux, à l’insu de ses proches, obnubilée par cet être et ce foyer désert qui partagent un lien invisible. Bientôt, un dialogue se noue entre la femme et l’enfant, un jeu se met en place, et la maison se peuple. Car l’irruption d’un enfant dans la routine des adultes ne manque jamais de troubler l’ordre établi.
Le dernier jour de la vie antérieure ressemble à une parfaite histoire de fantôme : une maison hantée, un « autre » mystérieux, des voix qui se font écho… Pourtant tout est plus réel qu’il n’y paraît. Frayant avec le fantastique, Andrés Barba dépeint l’enfance sans angélisme et nous plonge au cœur de la fragilité humaine, quand la culpabilité perturbe notre quiétude.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Andrés Barba est né à Madrid en 1975. Il est diplômé en lettres espagnoles. Il a publié son premier livre en 1997, El hueso que más duele. Il a représenté l’Espagne dans divers congrès de jeunes auteurs de fiction et de théâtre. Il a enseigné au Bowdoin College (Etats-Unis) et est actuellement professeur à l’Université de Madrid. Ses trois premiers romans traduits en français ont été salués par la presse à leur publication.

 

 

Avis :

Alice aux pays des merveilles est une métaphore du passage à l’âge adulte, quand l’enfance empreinte de merveilleux cède la place à la normalité. Dans une traversée du miroir à rebours écrite dans un moment de crise personnelle, Andrés Barba imagine une échappée extralucide hors d’un quotidien étriqué, pour un très poétique retour à soi-même et à l’enfant perdu en soi.

L’héroïne du livre est une agente immobilière. Tout à sa performance professionnelle, elle semble n’avoir jamais réellement pris conscience de la relative aridité de sa vie, entre un compagnon plus âgé qui ne lui a jamais donné d’enfant et un patron ne montrant de personnel que son souci pour son chien vieillissant. Mais voilà qu’un raté survient dans cette mécanique depuis longtemps en pilotage automatique. Comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, ce qu’elle repousse d’abord comme irrationnel n’en finit plus de s’imposer dans son esprit, l’obligeant bientôt à déroger à ses certitudes et à ses habitudes.

Tout commence lors de sa première visite d’une vieille villa désertée, l’une de ces demeures dont on se dit qu’elles ont une âme tant y vibre encore l’écho des vies passées qu’elles ont abritées. C’est en ces murs réduits au silence que le réel se craquelle en laissant se matérialiser un garçonnet aux vêtements désuets et à l’étrange regard fixe. L’ayant chassé par réflexe, la jeune femme ne parvient pourtant pas à l’oublier et n’a dès lors de cesse que de revenir le retrouver. 
 
Une relation amicale se noue entre l’adulte et l’enfant, jusqu’à ce qu’ils se retrouvent ensemble, comme dans un bégaiement du temps, dans la répétition sans fin d’une même scène du passé. Alors, venant conjurer le sort qui jadis mura le garçon dans le chagrin et la culpabilité après avoir brisé sa famille, les mots et la bienveillance de la femme se feront les clés de la délivrance. Le présent ayant cessé de répéter le passé, le futur pourra advenir, tant pour lui dont on entendra pour la première fois le prénom, que pour elle, encore incrédule : « Est-ce là que ça arrive ? Ça doit être là. Un enfant l’a sortie de la vie. Un enfant l’a rendue à elle-même. »

Tout concourt dans ce texte à faire perdre pied dans un subtil mélange de réel et d’irrationalité, une distorsion troublante du temps et de la réalité née du décalage qui, insensiblement et sans même que l'héroïne en ait conscience, a fini par s’immiscer entre ses aspirations profondes et les matérialités de son existence. De l’enfant ou de la femme, impossible de démêler qui projette l’autre, mais peu importe, les deux ont besoin l’un de l’autre et s’entraident à sortir chacun de leur impasse respective. Un roman pas si facile d’accès tant il désarçonne, mais une réussite indéniablement originale et poétique, pour illustrer le poids de nos boulets psychologiques et les curieux détours de l’inconscient pour espérer enfin se libérer. (4/5)

 

 

Citations :

N’est-ce pas cela l’amour : un dialogue infini et anodin, sans objet, simple confirmation de la présence ?

Est-ce là que ça arrive ? Ça doit être là. Un enfant l’a sortie de la vie. Un enfant l’a rendue à elle-même.


 

jeudi 2 janvier 2025

[Pichat, Bérénice] La Petite Bonne

 




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : La Petite Bonne

Auteur : Bérénice PICHAT

Parution : 2024 (Les Avrils)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782383110293  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur : 

Domestique au service des bourgeois, elle est travailleuse, courageuse, dévouée. Mais ce week-end-là, elle redoute de se rendre chez les Daniel. Exceptionnellement, Madame a accepté d’aller prendre l’air à la campagne. Alors la petite bonne devra rester seule avec Monsieur, un ancien pianiste accablé d’amertume, gueule cassée de la bataille de la Somme. Il faudra cohabiter, le laver, le nourrir. Mais Monsieur a un autre projet en tête. Un plan irrévocable, sidérant. Et si elle acceptait ? Et si elle le défiait ? Et s’ils se surprenaient ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Bérénice Pichat est professeure des écoles au Havre. Passionnée d’histoire, elle raconte dans La Petite Bonne les répercussions intimes de la Grande Guerre dans la France des années 1930. Grâce à une alchimie parfaite entre prose et vers libres, elle tisse un huis clos bouleversant entre deux êtres que tout oppose hormis le poids du destin, et où la tension happe dans un crescendo envoûtant.

 

Avis :

Trois personnages, trois voix intérieures, qui, à l’image de la mise en page – fer à gauche pour la petite bonne, fer à droite pour Monsieur ou Madame –, ne se rejoindront jamais, chacune prisonnière de son irrémédiable solitude. Il s’en faudra pourtant de peu, mais en ces années 1930 en région parisienne, il n’est pas jusqu’au sort lui-même qui semble s’allier au strict maintien des convenances sociales. Intercalant dans le récit en prose classique les volutes de vers libres portant chaque voix comme un chant, Bérénice Pichat déroule la superbe et originale partition d’une implacable tragédie.

« Elle » n’a pas de nom, elle est juste la petite bonne qui, laissant à l’aube les rustres violences de son homme et la secrète culpabilité d’un avortement dicté par la misère, partage ses industrieuses journées entre les demeures bourgeoises de ses employeurs. Eux sont les Daniel, un couple de la haute société que le malheur s’est chargé d’ostraciser d’une autre manière. Pianiste recraché par la Grande Guerre à l’état de gueule cassée, défiguré, amputé des jambes et des doigts, Blaise vit terré dans sa chambre, repoussant la compassion avec une rage qui a fini par rendre son caractère aussi monstrueux que le reste. Si son infirmité ne l’en empêchait, il aurait depuis longtemps usé de son revolver pour mettre fin à son calvaire et rendre ainsi sa liberté à Alexandrine, l’épouse dont il ne supporte plus le dévouement et les sacrifices. 

Mais, grande première : mise en confiance par cette nouvelle bonne pour une fois pas le moins du monde effarouchée par l’état de l’estropié, l’épouse se décide enfin à accepter une invitation. Le temps d’une partie de chasse à la campagne, voilà Monsieur, son revolver et la bonne, seuls pour deux jours. Dans l’absolue proximité physique exigée par l’infirmité, le duo de leurs voix intérieures gagne rapidement en intimité, et tandis que l’épouse se débat de son côté entre devoir d’abnégation et culpabilité, se dessinent en transparence, d’une manière poétique et musicale, des portraits psychologiques de la plus grande finesse. Entre le mutilé de guerre, son épouse mutilée sociale, et la bonne mutilée d’enfant, se joue la partition de voix qui, pour être en canon, n’en resteront pas moins à jamais irréconciliables.

D’une créativité formelle impeccablement en accord avec l’ébauche de dialogue qui tente vainement de se mettre en place entre des êtres malgré eux plus proches que les conventions sociales ne sauraient l’admettre, un livre d’une grande beauté et d’une parfaite justesse jusque que dans son dénouement inattendu. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Les vrais héros sont partis
morts depuis longtemps
Fauchés à la sortie des tranchées
Tombés dans le no man’s land
Eux ne gisent pas sur un lit médical
Eux ne croupissent pas dans une villa
Eux n’ont pas besoin d’une bonniche
Qui les torche et les nourrit


on m’a dit
La liberté commence au fond de soi
Mais on ne m’a pas montré
Comment trouver le fond
pour espérer pouvoir remonter
Depuis
j’explore
Sans parvenir
À reprendre mon souffle

 

mardi 19 novembre 2024

[Assor, Abigail] La Nuit de David

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La Nuit de David

Auteur : Abigail ASSOR

Parution : 2024 (Gallimard)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Je n’ai pas dit : David, allez, s’il te plaît, c’est dangereux. David, on annule, s’il te plaît, écoute-moi, je crois qu’il ne faut pas le faire. Je ne l’ai pas dit. Peut-être que si je l’avais fait, nous serions toujours l’un près de l’autre aujourd’hui. Mais à dix ans, j’avais fait une promesse à mon frère et je voulais la tenir. Je l’aimais trop — l’aimer a bien été le drame de ma vie. »
Devenue adulte, Olive revient sur son enfance. Une maison sur les hauteurs du Loiret. En contrebas, le Loing dort, des trains grondent, et chaque jour, un petit garçon hurle, frappe et tente de s’enfuir. Elle observe son jumeau, inquiète. Par touches délicates, elle dessine une complicité fraternelle immense. Comment survivre à la cruauté de l’enfance ? Peut-être en devenant un train ou une grive. C’est l’espoir qu’Olive et David nourrissent jusqu’à cette nuit de leurs dix ans.
Dans ce roman sensible et déchirant, Abigail Assor explore les failles d’une famille face à l’univers impénétrable d’un garçon pas comme les autres.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Abigail Assor est née en 1990 à Casablanca. Son premier roman, Aussi riche que le roi, a reçu le prix Françoise Sagan 2022 et le Trophée Folio-Elle 2023. La Nuit de David est son deuxième roman.

 

 

Avis :   

Lorsqu’elle avait dix ans, quelque chose s’est passé que sa famille préfère oublier mais qui ne cesse de la hanter, à jamais habitée par la culpabilité. Désormais trentenaire, la narratrice n’a pas de mots pour nommer ce qui ne lui revient que par bouffées d’émotions. Alors, dans un récit qui ne parviendra à exprimer les faits qu’en toute fin, ses ressentis d’avant cette Nuit majuscule lui reviennent par boucles itératives, tournoyant inlassablement autour d’une vérité trop lourde, dont on sait seulement qu’elle lui a arraché son frère jumeau en la laissant déchirée et bourrelée de remords. Qu’est-ce donc qui a fait disparaître David de la vie d’Olive ? Et pourquoi est-elle la seule dans cette famille à s’en torturer ?

Ils sont jumeaux, mais on ne peut plus dissemblables, elle jolie rousse comme sa mère, petite fille sage et douée comblant à la perfection les attentes maternelles, lui lourd et maladroit sous sa tignasse brune, débordé jusqu’à la violence par ses émotions, accumulant les retards d’apprentissage et préférant se réfugier dans son imagination, là où sa passion pour le monde ferroviaire lui permettrait de devenir lui-même un train. A dix ans, il ne sait pas s’habiller ni se doucher seul, ne fait pas de vélo et oublie qu’il sait nager. Quelque chose chez lui ne va pas qui ne porte pas de nom, qui n’empêche pas sa sœur de le comprendre et de l’aimer au plus fort de leur relation fusionnelle et de leur langage « barbapapa » de jumeaux, mais qui le transforme en « diable » aux yeux de leur mère débordée et excédée.

Cette maladie qui, non diagnostiquée, n’attire à la mère que la réprobation d’une mauvaise éducation, le père s’étant depuis longtemps retiré dans une absence lâche et commode, Olive est la seule à savoir la contourner pour rejoindre son frère dans la joie, le rire et la fantaisie. En total contraste avec leur affection complice, se creusent peu à peu les dysfonctionnements familiaux. Entre un mari inconsistant et une belle-mère intrusive se substituant au chef de famille, la mère empêchée par la maternité dans une carrière d’actrice n’a, seule, pas les ressources pour comprendre et aimer ce petit garçon inexplicablement différent des autres. Dominée par l’angoisse, la colère et la frustration, mortifiée par l’incompréhension réprobatrice de leur entourage, elle réagit en isolant et en surprotégeant l’enfant, se révélant en fait d’une extrême violence dans un huis clos où ne finissent plus par surnager que sa répulsion et son instinct de répression. Alors, ne sachant rien refuser à son frère malheureux, l’Olive de dix ans accepte de l’accompagner dans sa folie, cette fameuse Nuit de tous les regrets….

Avançant en spirale vers le siphon de cette issue fatale annoncée depuis le début, le récit creuse son chemin entre silence et non-dits, dans un chuchotement intérieur où, lancinants, douleur, impuissance et regrets se mêlent aux fulgurances sensibles et poétiques pour ressusciter une enfance morte en même temps que le lien fusionnel qui unissait la narratrice à son jumeau. Autisme, troubles du comportement ou maladie mentale : rarement aura-t-on évoqué de manière aussi superbement originale et bouleversante le désarroi qui règne aux frontières de la normalité, là où l’acceptation ou le rejet peuvent suffire à tirer irrémédiablement un être vers le haut ou vers le bas, du côté de la vie ou de celui de la soi-disant folie. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Maman aimait raconter que, tout petit, si elle pleurait en coupant un oignon, David venait tirer sur sa jupe, chouiner, attraper ses mollets. Tu pleures, Maman, tu pleures ? il répétait, et elle devait lui expliquer cent fois que non, elle ne pleurait pas, tout allait bien, tout allait, ici, parfaitement bien. Pourquoi il fallait toujours qu’il vienne tout commenter, ce gosse. On ne lui avait pas demandé les sous-titres. Elle finissait par l’éloigner d’un coup de talon. Il en pleurait beaucoup. Il criait et se roulait par terre. Les vases tremblaient. Et du cercle de ses bras, Maman protégeait les vases plutôt que l’enfant. Les mères sont parfois faites du même argile que les vases : si les uns se fissurent, les autres se brisent.


Tu es né diable, tu es né comme ça, tu es né comme ça, criait Maman. Il recevait ainsi crachée du haut de notre mère la fausse tragédie de sa naissance. Ces cris-là n’ont pas laissé de trace visible mais je crois qu’ils ont infesté les murs. Longtemps, j’ai pensé que la bâtisse du Sud, après notre départ, avait dû souffrir des ecchymoses de notre passage.


Maman savait bien ce que David savait faire ou pas. Quand la maîtresse de CM2 avait proposé de garder mon frère une heure après l’école pour bien lui expliquer comment lire l’heure, Maman avait décliné. Il n’y arrive pas, vous savez. Il y a des gens qui n’y arrivent jamais. Mais ce n’est pas grave, aujourd’hui, il y a les montres numériques. Et lorsque le matin, David saisissait son t-shirt pour l’enfiler, elle l’arrêtait : non, tu vas faire n’importe quoi. Et mon frère se laissait peu à peu retirer son autonomie. Le vélo non plus, ce n’était pas la peine. Nous étions beaucoup tombés tous les deux, le jour où nous avions essayé nos vélos de grands pour la première fois. Au bout de quelques chutes et impulsions de Maman, j’étais parvenue à un vague équilibre, mais David, lui, tombait encore. Il tombait tant qu’il perdait patience, écrasait du talon la roue arrière du vélo échoué dans l’herbe, et geignait : mais Olive, tu fais comment, tu fais comment. Il essayait encore, tombait de nouveau, pleurait. Allez, stop, avait dit Maman après l’avoir poussé une cinquième fois. Elle avait porté le vélo jusqu’au local de Papa. Prends ça, pour ton prototype. Il n’y arrive pas, de toute façon, c’était couru d’avance qu’il n’y arriverait pas. Papa avait créé un vélo couché passablement raté sur les ruines de ce rapt et David, étranglé à la muselière des inaptes, n’avait jamais appris. Ainsi garde-t-on sous scellés les enfants fous.


 

mardi 24 septembre 2024

[Orengo, Jean-Noël] Vous êtes l'amour malheureux du Führer

 

 

 

 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Vous êtes l'amour malheureux
            du Führer

Auteur : Jean-Noël Orengo

Parution : 2024 (Grasset)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

1969 : Albert Speer, architecte favori et Ministre de l'armement d'Hitler, publie ses Mémoires. Revisitant son passé, de ses mises en scène des congrès nazis à la chute du Reich, il parachève l'ultime métamorphose qui a sauvé sa tête au procès de Nuremberg et va faire de lui la star de la culpabilité allemande. Affirmant n'avoir rien su de la Solution Finale, il se déclare "responsable, mais pas coupable." Les historiens auront beau démontrer qu'il a menti, sa version de lui-même s'imposera toujours.

Comment écrire sur un homme qui a rendu la fiction plus séduisante que la vérité ?

A l'heure des fake news et de la guerre des récits, voici le roman d'un des plus grands mensonges de l'Histoire. Traquant les scènes de la vie de Speer, s'interrogeant sur leur vraisemblance, éclairant certains aspects, allant là où il s'arrête en convoquant les acteurs capitaux d'après guerre, notamment l'historienne Gitta Sereny, l'auteur propose une lecture vertigineuse de celui à qui l'un de ses collaborateurs affirmait : « Savez-vous ce que vous êtes ? Vous êtes l'amour malheureux du Führer ».

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Jean-Noël Orengo est chroniqueur de films pour le magazine Transfuge. Il est l'auteur d'un essai sur l'art, Vivre en peinture, paru aux éditions Les Cahiers dessinés en 2023. Tous ses romans sont publiés aux éditions Grasset.

 

 

Avis :

Des hauts dirigeants du IIIe Reich, il est celui qui s’en est le mieux sorti, échappant à la peine de mort à Nuremberg en reconnaissant sa responsabilité collective, mais pas individuelle. Après vingt ans de prison, la publication de ses mémoires en a fait une star si estimée qu’une historienne a pu dire qu’« aucun survivant connu de la Shoah ne possède une telle aura auprès des foules et des spécialistes. »

Comment cet Albert Speer, principal architecte au service du parti nazi, puis ministre de l’Armement et de la Production de Guerre, si proche d’Hitler que l’un de ses collaborateurs lui avait un jour lancé : « vous êtes l’amour malheureux du Führer », a-t-il si bien pu imposer sa propre version de la réalité historique, retournant l’opinion publique et les juges en sa faveur ? Alors qu’il a fini un jour par admettre qu’il savait, et donc qu’il était complice de l’Holocauste. Qu’il se déclarait  très fier de son parcours : « Après tout, J’AI ÉTÉ l’architecte d’Hitler. J’AI ÉTÉ son ministre de l’Armement et de la Production de guerre. J’ai passé VINGT ANS à Spandau et en sortant, J’AI FAIT une nouvelle bonne carrière ! Pas si mal tout compte fait, non ? » Et que, sans mauvaise conscience aucune, il continuait à se déclarer « Flatté ? Flatté ? Mais non ! Ivre de joie ! » à propos de ses liens privilégiés avec Hitler. 

Détricotant patiemment l’auto-fiction concoctée par Speer, le romancier Jean-Noël Orengo s’emploie à lui rectifier le portrait au fil d’un récit documenté et vivant qui souligne une personnalité ambiguë et troublante, narcissique et totalement amorale dans son opportunisme sans limite. Au-delà des faits, ce sont les ressorts psychologiques que l’auteur s’efforce de creuser, mettant en exergue un duo Hitler-Speer étonnamment affectif et, au final, une incroyable séduction manipulatrice. Speer semble ne jamais souhaiter de mal à personne, juste se faire du bien en visant toujours plus de pouvoir et de reconnaissance personnelle, peu importe les moyens. De fait, les « à-côtés » de sa valorisante relation privée avec Hitler n’ont aucune incidence sur lui. Tout entier à son objectif personnel que l’on associe assez bien à de une forme de réassurance affective, peu lui chaut la « politique » et le sort des Juifs. Il est l’artiste face au guide, le fils face au père, qu’importe les tiers. Si bien persuadé de sa bonne conscience qu’il convaincra le monde en un ultime et inconcevable tour de passe-passe, acte de séduction suprême du bourreau face à ses victimes, ces dernières ne demandant peut-être qu’à se raccrocher au moindre fétu d’apparente humanité dans cet océan de barbarie.

Puissante réflexion sur la réalité historique et sur ce que choisit d’en conserver la mémoire, ici celle d’un homme mais aussi celle de toute la société, cet essai qui se lit avec la même fluidité qu’un roman, aussi fascinant que dérangeant, débouche au final sur le terrible constat de la relativité du bien et du mal, quand leur perception s’avère si changeante et subjective et que le mensonge le plus visible finit par s’avérer plus séduisant que la vérité la plus évidente. Le mal a de telles ruses que « le pessimisme devient la seule sagesse ». Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Deux hommes seuls dans une pièce ; un pistolet ; un dessin. D’un côté le pouvoir, de l’autre l’art. D’un côté l’homme de pouvoir – son arme devant lui –, de l’autre l’homme de l’art – ses dessins sous le bras. Un couple typique de la culture européenne. Ça pourrait être Jules II et Michel-Ange. C’est Adolf Hitler et Albert Speer. Entre les deux, une relation débutant par un rapport de forces.
 

Intégrer le cercle des intimes d’un président, d’un chevalier d’industrie, d’un Führer, paraît obéir aux mêmes ambitions donnant lieu aux mêmes intrigues. Déférence, obséquiosité, flagornerie, soumission, crainte, tension pour séduire, toujours séduire, occupent la gamme sentimentale des courtisans. Dans les apartés d’un conseil d’administration d’une grande entreprise ou d’une faculté prestigieuse, devant les maîtres, on rampe, on s’élève ou on chute de la même manière que dans les antichambres d’une dictature. Auprès du guide, cette banalité du pouvoir est amplifiée au-delà de toute mesure. Les proportions diffèrent et les conséquences morales aussi. Le guide parle et ses intimes se ruent dans la surenchère et la compétition pour traduire, chacun de leur côté, en ordres écrits ce qui est le plus souvent énoncé à l’oral.
 

L’architecture est le pouvoir de l’espace. Tous les architectes sont autoritaires et parfaitement conscients de diriger nos espaces de vie par leurs constructions. Plus que les peintres, les musiciens ou les sculpteurs, et sans comparaison avec les écrivains ou les danseurs, les architectes modernes jouent le rôle « d’artistes » auprès des politiciens. Mais avec le guide, ce cliché est porté à un niveau hors du commun. Il se révèle, il se perçoit lui-même en chancelier-artiste, en architecte-chef d’État. En architecture, il favorise les ambitions les plus démesurées, de même que ses esquisses expriment la démesure d’un arc de triomphe ou d’un dôme devant toujours – c’est une règle – dépasser par la taille ses prédécesseurs. C’est comme s’il menait une guerre contre les œuvres des autres nations et du passé, même du passé de l’Allemagne. Une guerre des monuments et une guerre des signes. Croix gammée luttant sur le terrain de la croix du Christ, sans parler de la faucille et du marteau, un choix vulgaire et sans racines, estime le guide. Avec lui, songe l’architecte, la pierre, les signes et leurs affects recèlent des promesses de sensations et de dimensions inédites. Des promesses de pouvoir.
 

La foule reconnaît le guide, le peuple se presse autour de lui et manifeste une passion qui dépasse la simple soumission. Elle fascine l’architecte. Surtout, il est subjugué par le fait que quelques heures après, ou seulement quelques minutes après, il se retrouve dans un restaurant ou un bar d’hôtel en tête à tête avec ce maître adulé telle une star de cinéma. Ce contraste l’envoûte. Il est envoûté, c’est le mot qu’il utilisera toujours, quand on le pressera de s’expliquer sur sa relation avec le guide. Il leur répondra toujours par une question : qui n’aurait pas été envoûté ? Qui ne l’était pas ?
 

Il évolue dans le rêve concret de sa réussite auprès d’un des êtres les plus puissants au monde. Il ne parle que d’architecture, d’art, d’urbanisme, il est d’un autre niveau, la politique ne l’intéresse pas, il veille à ce que les membres lourdauds du cercle pensent que la politique ne l’intéresse pas. Et de fait, les membres le considèrent un peu comme une de ces femmes admises parfois dans leur cercle. Elles ne parlent jamais de politique, elles ne le doivent surtout pas, le guide déteste les entendre s’aventurer sur ce terrain-là, et il est consterné pour elles quand elles s’y aventurent. Selon lui, les femmes et les artistes n’ont pas à se préoccuper de politique mais seulement de beauté. Certes, les raisons diffèrent, les femmes doivent être belles comme des actrices de cinéma, les artistes doivent produire du beau, mais femmes et artistes se rejoignent d’une certaine manière sur le terrain de la beauté. Le jeune architecte n’y déroge pas et il cumule les deux : beau de corps et beau sur le papier de ses esquisses.
 
 
Le guide aime se plaindre de ce qu’il impose. C’est une coquetterie dont plusieurs de ses collaborateurs s’inspirent, se plaindre de ce qu’ils ordonnent. Ils ne cesseront plus de le faire. Surtout Himmler. Se plaindre du terrible devoir de faire la guerre aux Juifs dans toute l’Europe conquise. Se plaindre du terrible devoir d’assassiner les femmes et les enfants juifs. Se plaindre de ne pas en faire suffisamment et de décevoir le Führer. Se plaindre de ne pas voir suffisamment sa propre femme et ses propres gosses, de jolies petites têtes blondes.


Il sait que son architecture est en train de violer toutes les conventions du goût et de l’évolution des formes et il en jouit avec une force qu’il n’imaginait même pas. C’est au guide qu’il doit cette jouissance. C’est à lui qu’il doit cette libération de toutes ses entraves de jadis. Quel architecte n’aurait pas envie de ça ? Construire indépendamment du goût et sans se soucier du budget ?


D’ailleurs, à Nuremberg, il n’a pas construit un monument mais une ambition. Un élan où la pierre, la chair humaine, la nuit, la lumière des projecteurs de défense antiaérienne incarnent le spectacle d’une ambition illimitée. C’est la politisation de l’esthétique et l’esthétisation de la politique.


L’art est le fruit d’une ambition démesurée. L’art est le contraire de l’humilité, du bien public, du bien tout court, comme du mal d’ailleurs. L’art concurrence Dieu, si jamais il existe. L’art attaque la mort, c’est basique. La pierre dure plus longtemps que la chair, c’est basique. Ce sont des truismes, l’expression d’un sens commun brutal, banal et imparable. Ils expriment la vérité toute simple de la pierre qui, taillée par la chair des hommes, dure plus longtemps que cette chair. Les pyramides restent ; les ouvriers qualifiés qui les ont bâties restent avec elles, bien que leurs noms ne restent pas. Même les esclaves restent à leur façon, quand ils travaillent à l’érection de bâtiments d’art.


« Il ne faut jamais juger les artistes d’après leurs idées politiques. L’imagination, cette faculté qui leur est nécessaire pour leur travail, les rend inaptes à penser de façon réaliste. Laissons Thorak travailler pour nous. Les artistes sont de purs innocents. Un jour, ils signent un texte les yeux fermés, le lendemain, ils en signent un autre, du moment qu’ils ont l’impression de servir une bonne cause. »


De toute façon, il n’aurait rien pu faire, sauf à perdre tout crédit auprès d’un homme qu’il aime. Et puisqu’il ne participe pas aux exactions de près ou de loin, il se sent innocent. Il n’est que l’architecte préféré du guide, sans plus.


Six ans de mariage, et toujours pas d’enfants… Le guide lui-même refuse d’en avoir. Sa dévotion à la grandeur de l’Allemagne lui ferme les portes de la vie de famille, explique-t-il avec satisfaction à son entourage. Et puis, les grands hommes ont des progénitures décevantes. « Regardez le fils de Goethe, ne cesse-t-il de répéter. Un crétin ! Vous imaginez, s’il m’arrivait la même chose ? »
 


Il a été son architecte no 1. Il a été son ministre de l’Armement, le possible no 2 du régime, le successeur rêvé par les militaires et les industriels. Il a été le prisonnier no 5 à Spandau. Il est désormais la star des historiens et des médias. 
 


L’historienne songe qu’aucun survivant connu de la Shoah ne possède une telle aura auprès des foules et des spécialistes. Il y a bien Elie Wiesel ou Simon Wiesenthal, mais leur notoriété ne peut pas rivaliser avec celle de la star Albert Speer.


Mais globalement, tout se passe parfaitement bien pour lui, comme, au fond, depuis le début de sa vie. Il est né dans une famille aisée. Il n’a pas été battu ou violenté par ses parents ou des adultes ou des camarades. Il a fait de bonnes études. Il a érigé des monuments. Il a occupé des fonctions prestigieuses. Il est désormais sollicité partout. Il n’y a que ses vingt ans de réclusion qui l’ont fait flirter avec le malheur. Encore a-t-il su transformer son séjour carcéral en expérience spirituelle, lisant plus de cinq mille ouvrages, explorant comme personne sa culpabilité d’Allemand face à l’extermination des Juifs.


Dès le début, de façon un peu mélodramatique, il l’avait pressée de poser immédiatement cette foutue question des Juifs, prenant les devants, désamorçant ainsi toute intrigue entre eux, lui montrant que sa réponse serait celle qu’il a toujours donnée à tous et qu’il a écrite dans ses best-sellers : coupable collectivement, innocent individuellement.


« Ce que je voulais vous dire, c’est qu’en fin de compte, je trouve que je ne m’en suis pas si mal sorti que ça. Après tout, J’AI ÉTÉ l’architecte d’Hitler. J’AI ÉTÉ son ministre de l’Armement et de la Production de guerre. J’ai passé VINGT ANS à Spandau et en sortant, J’AI FAIT une nouvelle bonne carrière ! Pas si mal tout compte fait, non ? »


Le IIIe Reich ne nous oublie pas, et tant qu’il y aura des hommes, il ne nous oubliera jamais. Il a été conçu pour ça. Être inoubliable par l’ampleur de ses crimes et l’outrance de ses monuments. Crimes et monuments.


Les anciens pratiquaient la damnatio memoriae, pas les modernes. Les anciens pratiquaient la damnation des tyrans par l’oubli, on effaçait leurs noms des annales et des stèles, on interdisait de les prononcer, on cherchait à les faire disparaître, pas les modernes. Ainsi va l’humanité moderne que la célébrité se joue très au-delà du bien et du mal, et que l’ampleur de vos crimes vous assure l’immortalité bien plus qu’à vos victimes, et face au constat, le pessimisme devient la seule sagesse.


 

mercredi 15 mai 2024

[Besson, Philippe] Ceci n'est pas un fait divers

 





J'ai aimé

 

Titre : Ceci n'est pas un fait divers

Auteur : Philippe BESSON

Parution :  2023 (Julliard)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ils sont frère et sœur. Quand l’histoire commence, ils ont dix-neuf et treize ans.
Cette histoire tient en quelques mots, ceux que la cadette, témoin malgré elle, prononce en tremblant : « Papa vient de tuer maman. » 
Passé la sidération, ces enfants brisés vont devoir se débrouiller avec le chagrin, la colère, la culpabilité. Et remonter le cours du temps pour tenter de comprendre la redoutable mécanique qui a conduit à cet acte.
Avec pudeur et sobriété, ce roman, inspiré de faits réels, raconte, au-delà d’un sujet de société, le long combat de deux victimes invisibles pour réapprendre à vivre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Auteur de premier plan, Philippe Besson a publié aux éditions Julliard une vingtaine de romans, dont Son frère, adapté au cinéma par Patrice Chéreau, L’Arrière-saison (Grand Prix RTL-Lire), « Arrête avec tes mensonges » (prix Maison de la Presse), Le Dernier Enfant et Paris-Briançon.

 

 

Avis :

Cela fait plusieurs années que le narrateur, dix-neuf ans, a quitté la Gironde et le domicile familial pour ses études à Paris, lorsqu’un coup de téléphone affolé de sa petite sœur Léa, treize ans, le foudroie en quelques mots soufflés d’une voix blanche : « Papa vient de tuer maman. » Alors qu’il accourt aussitôt sur place, l’atroce réalité lui explose au visage : dans la maison investie par les gendarmes, le corps sans vie de sa mère, lardé de dix-sept coups de couteau, gît sur le sol de la cuisine ; son père en fuite est recherché pour meurtre ; sa sœur, témoin de l’agression, s’est réfugiée dans un mutisme traumatisé.
 
Depuis le premier récit de Léa jusqu’à l’épreuve du procès, en passant par les obsèques, le calvaire des dépositions et la confrontation au père qu’ils culpabilisent de ne pas parvenir à haïr tout à fait, les deux adolescents ne sortent de la sidération que pour se retrouver perdus dans un enfer sans fond, les menant peu à peu, brisés, à l’effondrement psychique. Tout d’abord incapable de mesurer combien le traumatisme est en train de dévorer sa cadette repliée sur son silence et ses cauchemars, le jeune homme s’absorbe, entre mauvaise conscience et ressentiment, dans sa réminiscence des signes avant-coureurs de la tragédie, ceux que personne, et pas même lui, n’a su regarder en face.

Déni de l’entourage, omerta familiale, incurie policière – la victime s’était vue refuser un dépôt de plainte pour violence conjugale –, ont définitivement enfermé le couple dans une spirale mortifère, chaque velléité d’indépendance de l’épouse maltraitée accroissant la fureur et la violence d’un homme narcissique et dominateur, persuadé de son droit de possession. Même si longtemps considéré comme passionnel et bénéficiant de circonstances atténuantes, le féminicide est un « crime de propriétaire », qui dit beaucoup des mentalités patriarcales héritées d’une longue tradition de domination masculine.

Inspiré de faits réels, le récit coule avec sobriété, dans une concision simplement efficace qui n’évite pas les poncifs, mais adopte le point de vue inédit des enfants. Et même si l’on ne peut se défendre totalement d’un vague sentiment de creux, voire d’opportunisme sur un sujet à la mode, l’on ne reste pas indifférent à cette fratrie, expulsée de chez elle et soudain privée de tout repère, qui doit affronter, bientôt rattrapée par la culpabilité, le deuil d’une mère en même temps que la monstruosité d’un père. Un père qui n’a d’ailleurs pas perdu son autorité parentale...

Enfin, et peut-être surtout, ce fait divers qui n’en est pas un nous interpelle sur notre responsabilité collective, parfois de témoins trop volontiers sourds et muets, plus largement pour ce qui peut bien autoriser certains hommes à penser posséder un tel droit de propriété sur leurs femmes qu’il leur donne sur elles pouvoir de vie et de mort. « Nous ne devions pas juger seulement un fait divers, mais un fait social. Nous ne devions pas parler d’une dispute conjugale qui aurait mal tourné, mais bien de l’aboutissement d’un continuum de violence et de terreur. Nous ne devions pas parler d’un meurtre, mais de la volonté d’un homme d’affirmer son pouvoir, d’asseoir sa domination. Et de l’aveuglement de la société. Et de la peur de nommer. » (3,5/5)

 

 

Citations :

Ensuite, j’ai été dévasté, je crois. Oui, c’est un abattement qui s’est produit, juste après. Ma mère était morte. Ma mère, qui comptait tant, que j’aimais – le vilain mot, d’ailleurs je ne l’avais jamais prononcé, idiot que j’étais – et dont j’allais être privé pour toujours, alors que j’entrais tout juste dans l’âge adulte (cette nouvelle allait m’y précipiter, comme on jette une friture dans de l’huile bouillante – cette image déroutera sans doute, elle est cependant la plus juste). Le chagrin m’a envahi. Il n’a pas provoqué de sanglots, ni même de larmes – la stupeur, ça stoppe les épanchements – mais il s’agissait bien de chagrin. Il s’agissait bien d’affliction, de désolation, appelez ça comme vous voulez.


J’ai protesté : je voulais voir ma mère, c’était inhumain de me le refuser. Le commandant a conservé son sang-froid : on ne pouvait pas pénétrer sur le lieu d’un meurtre, pas risquer de l’endommager, une enquête était ouverte, elle emportait tout, la procédure devait être observée à la lettre, il était désolé mais c’était ainsi. Et pour que je m’entre bien dans le crâne que tout avait changé, il a précisé : « De surcroît, on posera des scellés sur la maison, vous allez devoir vous trouver un autre hébergement. »
Je l’ai dévisagé quelques instants, je n’étais plus en colère, la colère s’était subitement dissipée, je venais de comprendre que, oui, en effet, plus rien ne serait pareil, que notre vie appartenait désormais au fait divers, qu’elle relevait de la police, de la justice, que nous n’avions plus notre mot à dire.


« Léa, je dois encore te demander quelque chose… »  
La phrase a provoqué une nouvelle déflagration muette.  
« D’après ce que tu as entendu, puis vu, d’après ce que tu as perçu, ton père était-il rentré à la maison dans l’intention de tuer ta mère ou c’est la dispute qui a déclenché son acte ?  
— Quelle différence ça peut faire ?  
— C’est celle entre un assassin et un meurtrier. »


En écoutant Muriel raconter, je me suis rendu compte que presque tout ce qu’elle me disait m’était étranger. Pourtant, il n’y avait rien de confidentiel, de secret dans son récit. La réalité, c’est qu’on cherche rarement à savoir qui étaient nos parents avant qu’ils ne deviennent nos parents. On dispose d’informations, bien sûr. On connaît approximativement leur parcours, on sait ce que faisaient leurs propres parents puisqu’on les fréquente en général, on possède des repères, des balises, mais souvent on n’a pas cherché à en apprendre davantage, comme si ça ne nous regardait pas, comme si ça leur appartenait à eux seulement, ou comme si ça ne nous intéressait pas, le passé des autres c’est tellement ennuyeux quand soi-même on est dans l’âge tendre ou l’âge bête. 


Aussitôt après, je pense au hasard des rencontres, au destin qui lance ses dés. Si ce soir-là, elle n’était pas sortie… Si cette nuit-là, il en avait repéré une autre… C’est un exercice idiot. Mais comment s’en empêcher ?
 
 
Il n’a pas cillé. J’ai compris que ça ne l’intéressait pas tellement, ça remontait à trop loin, ça n’apportait rien à son enquête. Sur le moment, je ne lui en ai pas tenu rigueur. Depuis, j’ai appris qu’il faut plonger dans les profondeurs pour comprendre ce qui se passe à la surface. J’ai compris aussi que l’invisible est plus parlant que le visible. Et que des bribes ne deviennent des indices que si on les relie à quelque chose d’autre, ou entre elles.


Écrivant cela, je ne voudrais pas que vous alliez croire que je lui ai cherché des excuses. Il n’en avait aucune. Aucune. Disons que j’ai cherché des explications. C’est parfois l’unique moyen à notre disposition pour ne pas étouffer.


Un couple de touristes allemands dînaient non loin de notre table. Ils ignoraient tout du drame qui nous frappait. S’exclamaient parfois en mangeant. Je ne sais plus si leur insouciance nous a rassurés ou si, à l’inverse, elle nous a paru cruelle. La vie continuait, autour de nous. C’était formidable, c’était épouvantable.


« Je ne sais pas. En tout cas, ils n’ont rien dit, rien fait. »
Léa, sans le faire exprès et sans penser à mal, énonçait des réponses qui sonnaient comme des sentences. Elle voulait sans doute dire que s’ils n’avaient pas agi, c’est parce qu’ils étaient dans l’ignorance. Mais à la place, on entendait un reproche, une condamnation.
Et ces reproches n’auraient pas forcément été infondés. En effet, est-ce qu’on ne voit rien ou est-ce qu’on ne veut rien voir ? Est-ce qu’on n’est pas conscients ou est-ce qu’on s’arrange avec sa conscience ? Et quand elle vient nous titiller, notre conscience, est-ce qu’on ne se trouve pas des excuses ? « J’interprète… Je me fais des films… S’il y avait un problème, elle me le dirait… Je ne vais pas me mêler de leur intimité, je n’aimerais pas qu’ils se mêlent de la mienne… » Et quand, après coup, la vérité est dévoilée, cette vérité qui se trouvait sous nos yeux et qu’on n’a même pas aperçue, on peut encore se dire : « Ils cachaient bien leur jeu, enfin surtout lui, bien sûr… Il nous a manipulés… Et elle, de toute façon, elle a toujours répugné à se donner en spectacle… » On déniche même des formules définitives : « On ne pouvait pas imaginer l’inimaginable… »


« Votre père, bien que sa mise en examen et son incarcération ne fassent aucun doute, conserve tous ses droits de père. Même depuis sa cellule, il pourra continuer à prendre les décisions, notamment s’agissant de toi, Léa, car tu es mineure. Il aura la main sur ton orientation scolaire… ou sur tes opérations chirurgicales, par exemple, si tu es amenée à en subir, tes voyages. Il pourrait même exiger des visites au parloir. Tu devras dire si cette situation te convient ou si, à l’inverse, tu préfères qu’un autre que lui devienne ton responsable légal. Dans tous les cas, il faudra en parler avec lui rapidement. C’est pourquoi je vous encourage à vous rencontrer. Il peut être plus enclin à accepter vos requêtes aujourd’hui parce qu’il a beaucoup à se faire pardonner. Demain, ce sera peut-être une autre affaire. »  
J’étais abasourdi. Certes, il s’agissait d’une question dont j’ignorais qu’elle puisse même être posée (une de plus) mais, si on la posait, le simple bon sens aurait commandé que mon père soit, presque automatiquement, déchu de ses droits. Comment pouvait-on imaginer qu’un mari violent doublé d’un meurtrier ne soit pas un père dangereux, ou au moins inapte ? Concevoir qu’un type qui allait passer des tas d’années derrière les barreaux puisse décider à distance du destin de sa progéniture comme une télécommande actionne, je ne sais pas moi, une porte de garage ? Comment la justice pouvait-elle tolérer, voire favoriser, ce genre d’anomalie, de monstruosité ? Notre père devait être mis hors d’état de nuire, de nous nuire, au moins tenu éloigné de nous. Et découvrir qu’il faudrait en passer par une négociation me donnait envie de vomir. 


« Cette main courante reste très vague. Votre mère évoque des coups, mais sans entrer dans les détails. »  
Ainsi, c’est notre mère qui était coupable. Coupable de ne pas avoir été assez explicite, de ne pas avoir été couverte de bleus ou de plaies. Le gendarme, quant à lui, ne pouvait pas être coupable de ne pas l’avoir entendue, ni d’avoir retranscrit ses propos de façon liminaire, ni d’avoir manqué de la plus élémentaire psychologie.
« De toute façon, il est très difficile d’évaluer le danger, a balayé Verdier. D’autant que nos hommes – et croyez que je le déplore – ne sont guère formés à ce genre de… situation, vous ne l’ignorez pas. »  
Devant nos visages stupéfaits, défaits et notre colère rentrée, il a jugé utile de dégainer ce qu’il estimait être l’argument massue : « La police, comme la gendarmerie, manquent de moyens, je ne vous apprends rien. J’ai des effectifs insuffisants, moi. Je me bats pourtant mais, qu’est-ce que vous voulez, on n’est pas une banlieue à risques, nous. Du coup, on ne peut pas tout traiter, malheureusement. Et surtout tout traiter correctement. Il y a forcément des choses à côté desquelles on passe. »  
Le cri d’alarme de ma mère était donc une de ces choses à côté desquelles on passe. J’ai dit : « Une femme battue, c’est moins important qu’un chien perdu ou une voiture emboutie, c’est ça ? »


Sans trembler, elle a dressé de notre père le portrait d’un être narcissique, dominateur et terrifié à l’idée d’être abandonné : « Au fond, il n’aime que lui, et ne conçoit pas qu’on ne l’aime pas en retour. Il a une certaine idée de la virilité, que des millénaires lui ont enseignée, que son histoire personnelle et familiale a forgée. Pourtant, il a peur comme un enfant. Peur d’être oublié dans une fête foraine. »
La perspective d’une séparation lui est donc apparue comme une dépossession intolérable. « Ne vous méprenez pas, mesdames et messieurs les jurés, ceci est un crime de propriétaire. Cet homme estimait que sa femme lui appartenait, qu’elle était son bien, il la considérait comme sa chose. La mise à mort était pour lui la certitude de l’empêcher de reprendre sa liberté. »

 

 

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