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lundi 14 avril 2025

[Li, Wei Jing] Le bal des sirènes

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le bal des sirènes
            (Ren yu ji)

Auteur : LI Wei Jing

Traduction : Lucie MODDE

Parution : en chinois (Taïwan) en 2019
                   en français en 2024
                   (Mercure de France)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Jeune trentenaire solitaire, Hsia-t’ien a une passion folle : la danse de salon de style latino-américain – cha-cha-cha, rumba, pasodoble et jive. Dans ce monde très hiérarchisé, aux interactions codifiées par le genre, elle doit trouver sa place entre amatrice et compétitrice, et surtout trouver un partenaire masculin. « Les hommes mènent, les femmes suivent », c’est la règle d’or de la discipline.
Pour Hsia-t’ien, danser est une bénédiction : cette école de la rigueur lui permet de reprendre possession de son corps, de surmonter ses complexes et de connaître d’intenses moments de bonheur. Mais l’exigence de ce sport la met aussi face à ses limites.
Li Wei Jing nous entraîne dans l’univers singulier de danseurs passionnés : analyses du style des champions, descriptions des costumes et des coiffures, confidences sur les coulisses... un monde fascinant et ignoré du grand public.

 

Un mot sur l'auteur : 

Li Wei Jing (1989 - 2018) est une directrice éditoriale, journaliste et romancière taïwanaise.

 

Avis :

Roman posthume d’une plume taïwanaise disparue à moins de trente ans, Le bal des sirènes raconte la solitude et le mal-être d’une jeune femme à travers sa passion pour la danse de salon, ses efforts pour trouver sa place dans l’univers corseté de la compétition de haut niveau semblant une métaphore de la difficulté à être femme et à disposer de son corps dans la société taïwanaise tout court.

« Avant, les gens pensaient que c’était une danse d’escort girl, ce n’est que récemment que les jeunes se sont entichés de ce sport. Cinquante ans, c’est aussi le temps qu’il a fallu à notre île pour passer de la loi martiale à une société libérée. On parle souvent de l’enfermement mental lié au régime mais il allait de pair avec un enfermement physique. »

Alors, on le comprend, se faire accepter dans ce sport de contact pour Hsia-t’sien, la trentenaire célibataire dont le corps se couvre d’allergies comme le signe de son mal-être habituel, relève bien plus que d’une simple passion pour la danse. Comme semble le suggérer l’auteur, l’enjeu pour elle, dans ce microcosme réglé comme du papier à musique, qu’il s’agisse de ses chorégraphies ou de ses codes et de sa hiérarchie aussi stricts qu’immuables, est fort symboliquement sa place de femme, autant physique que morale, dans une société où, encore et toujours, « l'homme conduit et la femme suit. »

Sans partenaire attitré et sans argent – les compétiteurs assument seuls les dépenses liées à leurs entraînements, y compris celles de leur enseignant –, sans un strict respect de la tradition chorégraphique et sans programmation, voire sacrifice, de la vraie vie amoureuse – peu importe l’amour, le mariage des partenaires simplifie grandement leur stabilité professionnelle – et des éventuelles grossesses, Hsia-t’sien découvre auprès des danseurs tant amateurs que professionnels qu’il n’y a point de salut et que l’apparente liberté des corps dans la danse cache en réalité un carcan de règles rigides rappelant en miniature le corpus de principes organisant la société dans son ensemble.

Découverte fort réaliste d’un univers sportif méconnu, un livre qui, symboliquement, en dit long aussi sur le rapport au corps, le poids des traditions et le délicat équilibre au sein des couples dans nos sociétés. (4/5)

 

Citations :

Pour que Tzu-en reste, Tony assume seul toutes les dépenses liées à leurs entraînements, des titres de transport aux costumes. Lorsqu’ils prennent un cours cher, c’est lui qui paie la part de Tzu-en. S’ils se produisent dans un cadre privé, il donne tout ce qu’ils gagnent à Tzu-en. Tout ce qu’il veut, c’est qu’elle continue à danser, qu’elle continue à danser avec lui. Il faut qu’elle danse pour qu’il puisse danser. Lui aimerait aller tous les ans à Blackpool pour pouvoir se confronter aux meilleurs danseurs du monde et se faire un nom dans le milieu. Si leur duo devait se stabiliser, il serait même prêt à se marier avec elle, ce qui simplifierait beaucoup les choses pour les compétitions internationales, tant sur le plan du voyage que de l’administratif. « Peu importe qu’on ait une relation amoureuse, l’important c’est tout le temps qu’on va passer ensemble, dans cette situation-là l’arrangement le plus simple c’est le mariage, c’est ce que tout le monde fait. Je ne pourrai pas coucher ni avoir des enfants avec elle, mais je pourrai m’occuper d’elle aussi bien qu’un hétéro. Je n’ai pas d’objection à ce qu’elle ait des relations avec d’autres hommes tant que cela ne nuit pas à notre pratique. »
S’il veut une bonne cavalière, c’est pour pouvoir briller à Blackpool, parce que ce sont les règles.
 

Lorsqu’un prof et son élève assistent à une compétition organisée à l’étranger, la règle veut que toutes les dépenses de l’enseignant – repas, hébergement, titres de transport – soient prises en charge par son élève. Les élèves les plus attentionnés donnent même un peu d’argent en plus à leur prof, qui a pris sur son temps pour les former ailleurs que dans le cadre habituel. Si un élève et son professeur deviennent partenaires de danse et participent ensemble à des compétitions ou des représentations d’envergure variable, c’est également à l’élève de payer toutes les dépenses de son enseignant, en plus de quoi il doit également le rémunérer.
(…) La marche est haute pour ceux qui souhaitent intégrer le monde de la danse. Il y a la règle du binôme, qui fait beaucoup souffrir les danseurs sans partenaire, mais il y a aussi cette nouvelle règle, qui fait beaucoup souffrir les danseurs pauvres.
 

Seuls les idiots se concentrent sur les mouvements de bras des danseurs ; quand on s’y connaît un peu plus, c’est aux pieds qu’on s’intéresse. Sur ce point-là, la danse et la vie sont étonnamment raccord : lorsqu’on est assommé, aveuglé par le joyeux bazar qui nous entoure et qu’on finit par se perdre soi-même de vue, la solution est de revenir aux pas de base, et donc de s’intéresser aux pieds.
 

Indiquer puis se mettre en mouvement. C’est par sa main que l’homme donne la direction, la femme reçoit le signal, il y a un décalage de deux petites secondes entre l’homme et la femme, un changement subtil qui s’opère dans l’orientation des muscles – contraction, extension –, un jeu poignant d’attraction-répulsion entre ces deux corps collés, comme un yo-yo contrôlé d’une main de maître ou une poulie suspendue tournant sur eux-mêmes en des cercles de plus en plus larges. Ces deux secondes représentent l’essence même de la danse de couple. Il n’y a que ceux qui en ont fait l’expérience, comme les juges au sourire sibyllin ou les danseurs ayant eu la chance de tomber sur un partenaire vraiment bon, qui sont capables de voir tout ce qui s’échange dans ce court intervalle.
 
 
Pour Tony, les très rares profs de sa génération ont beaucoup sacrifié pour pouvoir danser. À Taïwan, ce n’était pas autorisé. Avant les années quatre-vingt, aucun habitant n’avait le droit de danser, il y avait une prohibition de la danse. Ça voulait dire qu’on contrôlait les corps, que personne ne pouvait bouger comme il l’entendait, qu’il était interdit de laisser son corps osciller librement au rythme de la musique et du mouvement du sang. C’était un péché, un acte de dépravation, la danse n’était ni un instinct physique ni une activité normale dans les relations sociales, la danse c’était le règne du corps et celui du sexe, elle relevait de la catégorie des choses impures et donc nuisibles à tout point de vue.


Avant, les gens pensaient que c’était une danse d’escort girl, ce n’est que récemment que les jeunes se sont entichés de ce sport. Cinquante ans, c’est aussi le temps qu’il a fallu à notre île pour passer de la loi martiale à une société libérée. On parle souvent de l’enfermement mental lié au régime mais il allait de pair avec un enfermement physique. 


(…) entre la grossesse et le fait de devoir ensuite s’occuper d’un nourrisson, trois ans risquaient d’être sacrifiés. Ils ont décidé que leur cause ne souffrait aucune interruption, qu’ils ne voulaient pas prendre ce risque et ont abandonné le projet d’avoir des enfants, préférant se dédier à leur art. Ils sont ainsi devenus des grands noms de la danse sportive et ont ouvert leur studio.
Les danseurs de la génération suivante, un peu plus jeunes que le prof de Tony et un peu plus âgés que lui, ont eux aussi fondé leurs studios. L’exemple de leurs prédécesseurs leur avait appris que danse et grossesse n’étaient pas compatibles : les hommes de cette génération-là ont donc opté pour se marier avec leur cavalière avant leur service militaire et avoir un enfant pendant leur service, qui dure un peu plus d’un an. Un plan parfait. À leur démobilisation, les hommes reprenaient leur carrière de danseur avec leur cavalière en faisant garder leurs enfants par les grands-parents ; c’est ainsi qu’ils ont pu continuer à participer à des compétitions et à faire des tournées un peu partout dans le monde, tout en sachant qu’ils pourraient confier leur studio à leurs enfants le temps venu.


On peut changer quelques petites choses mais il faut que la tradition reste la tradition, sinon ça ne marche pas.
— Sinon on ne peut pas gagner ?
— C’est ça.


 

mardi 14 janvier 2025

[Irving, John] Les fantômes de l'Hotel Jerome

 



J'ai moyennement aimé

 

Titre : Les fantômes de l'Hotel Jerome
           (The Last Chairlift)

Auteur : John IRVING

Traduction : Elisabeth PEELLAERT

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2022,
                   en français en 2024 (Seuil)

Pages : 992

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Une saga jubilatoire et réjouissante par l'auteur de l'inoubliable Monde selon Garp.

1941. À Aspen, Colorado, la jeune Rachel Brewster, dite Little Ray, échoue aux épreuves de slalom mais réussit à tomber enceinte. De retour chez ses parents, elle devient monitrice de ski et élève son fils Adam dans un climat de tendre complicité. Ainsi débutent sept décennies d’une fresque débridée peuplée de personnages irrésistibles qui, dans la très conventionnelle Nouvelle-Angleterre, défient les conventions. Adulte, c'est à l’Hotel Jerome d’Aspen, hanté par de nombreux fantômes, qu'Adam tentera d'élucider les secrets bien gardés de son étonnante famille.

Paternité mystérieuse, mère « sans fil à la patte », transgressions en tous genres et sexe à tous les étages – sans oublier une savoureuse relecture de Moby-Dick : autant de thèmes où l’imagination vertigineuse et la truculence de John Irving font merveille, pour le plus grand bonheur des fans de la première heure et celui d’une nouvelle génération de lecteur.

Après sept ans de silence, saluons le grand retour d’un romancier visionnaire qui prône depuis toujours la liberté de mœurs, la tolérance et l’amour inconditionnel.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

John Irving, né en 1942, a vécu en Nouvelle-Angleterre avant de s’installer au Canada. Depuis la parution du Monde selon Garp, couronné par le National Book Award, qui l’a propulsé en 1978 sur la scène littéraire internationale, il a accumulé les succès tant auprès du public que de la critique. Ses œuvres sont traduites dans une quarantaine de langues. Les Fantômes de l’Hotel Jerome est son quinzième roman.

 

Avis :

Après sept ans de silence, plus de quatre décennies s’étant écoulées depuis l’immense succès ds son Monde selon Garp, John Irving désormais octogénaire revient sur ses terres littéraires de prédilection, autour des thèmes qui lui sont chers, pour un pavé d’inspiration autobiographique démesurément baroque et bavard.

A soixante-dix-sept ans, l’écrivain Adam Brewster a vu disparaître la plupart des siens et prend une nouvelle fois la plume pour se souvenir de chacun d’entre eux dans ce qui, prenant l’allure d’une rétrospective de sa vie, s’avère aussi un panorama de l’histoire récente des Etats-Unis. Dans sa famille quasiment l’unique hétérosexuel enchaînant d’ailleurs assez piteusement des relations toutes excentriques et mort-nées, il n’a au final pour seules vraies et indéfectibles affections que celles qui le lient à ses proches queer, sa mère et sa cousine lesbiennes, son beau-père trans et sa dernière compagne – autrefois celle de ladite cousine.  

« On peut s’aimer de bien des façons, Petit. » Faisant ses mantras de cette réflexion et de la tolérance au sens large, Adam conserve au soir de sa vie le souvenir des meurtrissures des siens, aux prises avec le conservatisme de leur Nouvelle-Angleterre, mais aussi de l’Amérique entière – notamment sous Reagan, lorsque Buchanan, alors directeur de la communication à la Maison-Blanche, déclarait que le sida était le « châtiment de la nature à l’encontre des hommes gay » – et, plus encore, celui de leur formidable combat quotidien, souvent provocateur en diable, pour la liberté d’aimer et d’être soi, peu importe son identité sexuelle.

Atypiques mais bien moins excentriques que quantité d’autres personnages hétérosexuels du livre, ce sont ces êtres aussi marginalisés qu’attachants qui donnent le ton au récit, loufoque jusqu’à l’excès, continûment physique de la pratique intensive du sport aux multiples scènes de sexe burlesques en passant par l’omniprésence aussi bien des fonctions physiologiques les plus basiques que de la mort, enfin puissamment anti-conformiste et critique à l’égard des hypocrites conventions d’une société américaine très religieuse. Et toujours, deux fils rouges : le cinéma et la littérature, avec notamment Melville, Dickens et Shakespeare, pour servir d’ossature à cette histoire d’écrivain empruntant de nombreux traits à l’auteur.

Il faut une persévérance certaine pour venir à bout de ce presque millier de pages qui, dans un débordement fantaisiste et burlesque, use et abuse si bien de l’hyperbole pour transfigurer la réalité et renforcer son propos, que l’on en sort, certes convaincu par cette magistrale leçon d’amour et de tolérance, mais aussi lassé et gavé jusqu’à l’indigestion par tant d’interminable et loufoque bavardage. (2,5/5)

 

Citations :

– Je déteste le ski, lui dis-je. À chaque saison, ma mère fait du ski au lieu d’être ma mère. 
 

« Une grande partie de la création d’un romancier, écrivait Greene, s’accomplit dans l’inconscient : à ces profondeurs, le dernier mot est écrit avant que le premier paraisse sur le papier. Nous nous rappelons les détails de notre histoire, nous ne les inventons pas. »
 

– J’ai été traitée comme une minorité sexuelle quand je me suis retrouvée en cloque et que j’ai eu mon seul et unique, disait Ray. Les mères célibataires, on les traite comme de la merde, vous savez.
Elle regarda mes horribles tantes droit dans les yeux.
– Ce que je veux exprimer, trésor, me dit-elle d’une voix radoucie, c’est que j’ai eu l’occasion de voir comment on traite les minorités sexuelles quand j’étais mère célibataire. Avant d’être avec Molly, trésor ; je sais que tu sais de quoi je parle.
J’avais dû hocher la tête – prudemment, à cause de mon oreille.
– Bien sûr qu’il le sait, Ray, dit Molly.
Mais ma mère s’était échauffée toute seule ; elle ne pouvait pas s’arrêter. Elle s’adressait à moi, mais son public, je le savais, c’était mes tantes qui lui lançaient des regards incendiaires de leur côté de la table.
– Molly et moi sommes de vraies minorités sexuelles, trésor. Les femmes comme nous, on les traite encore plus mal que les mères célibataires.
 

La première fois qu’on perd un être aimé, la première fois que meurt quelqu’un de cher, tout change de rythme. Avant, on a parfois l’impression qu’il ne se passe rien. Quand on perd quelqu’un, on prend conscience que la terre tourne, que le monde est en mouvement perpétuel, avec un temps d’avance sur vous. À l’avenir, on le sait, il y aura une succession d’autres morts, y compris la nôtre.
 

Quand tout est-il devenu politique ? En Amérique, je n’ai pas remarqué quand et où est né le politique – mais un matin je me suis réveillé, et tout était politique. (…)
Je peux vous dire quand la haine d’aujourd’hui s’est amorcée – à la fin des années 70, au début des années 80, les réticences étaient déjà palpables.
 

Nora fit remarquer que Reagan se montrait édifiant sur la question de la prière à l’école et des enfants à naître, mais qu’il ne pipait mot de la crise du sida. Aux États-Unis, le sida avait commencé en 1981 – l’année où Reagan avait pris ses fonctions. La première fois qu’il parla vraiment de l’épidémie – au bout de six ans de présidence, en 1987 –, plus de trente-six mille Américains étaient atteints du sida et plus de vingt mille en étaient morts. Sur le silence de Reagan, Nora affirmait que Pat Buchanan était l’un de ces abrutis qui parlaient à sa place. Buchanan fut pendant deux ans directeur de la communication à la Maison-Blanche. C’est lui qui déclara que le sida était le « châtiment de la nature à l’encontre des hommes gay ».
 

Je n’étais pas du tout préparé à une haine aussi ouverte chez un homme gay à l’encontre d’une autre minorité sexuelle – dans le cas de Mr Barlow, d’une minorité plus minoritaire encore. Je n’avais jamais connu la haine qu’éprouvent certains homosexuels envers les femmes trans ; celle-ci me paraissait de même nature que la haine homophobe, mais que savais-je de la haine transphobe ?
 
 
Quand vous écrivez une fiction inspirée de ce qu’on appelle la vie réelle, il y a des détails que vous vous sentez libre de changer, car vous savez que vous pouvez les embellir – ou les enlaidir, si enlaidir est votre truc.. (…)
Quand vous écrivez une fiction inspirée de ce qu’on appelle la vie réelle, il y a aussi ces détails dont vous devinez que vous ne pouvez pas les changer – parce que vous êtes incapable de les rendre meilleurs ou pires qu’ils ne le sont déjà.


« Mais c’est vrai, trésor, répétait Little Ray. On pardonnerait à une mère dont le fils a été emporté par le sida d’avoir assassiné Ronald Reagan. »


Nora était fumasse parce que le président Reagan continuait à faire pression sur le Congrès pour permettre le retour de Dieu dans les salles de classe américaines ; les jeunes gays mouraient en masse du sida, mais le président s’intéressait davantage à l’instauration d’un moment de silence dans les écoles publiques. En 1987, c’est le silence de Reagan sur l’épidémie qui donna l’idée à ACT UP d’unir ses forces au collectif à l’origine du poster SILENCE = MORT, un poster entièrement noir avec un triangle rose pointe en l’air, SILENCE = MORT écrit en dessous en lettres capitales blanches. Ce poster devint le logo d’ACT UP.


Nora s’était insurgée contre l’opposition affirmée du cardinal John O’Connor et de l’archevêché catholique romain à l’éducation au sexe sans risque dans les écoles publiques. Ce n’était pas la première fois ; c’est à peine si nous l’avions écoutée. O’Connor avait fait campagne contre les lois anti-discrimination des LGBT, et qualifiait l’homosexualité de sacrilège. Même le père homo et homophobe d’Em savait ça. Et, bien sûr, le cardinal O’Connor était opposé à la distribution de préservatifs. Qui ignorait tout cela ?


 

lundi 12 août 2024

[Barthe, Christine] Ce que dit Lucie

 





J'ai aimé

 

Titre : Ce que dit Lucie

Auteur : Christine BARTHE

Parution :  2024 (Seuil)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Lucie a 6 ans quand elle se laisse entraîner vers le fond d’un bassin, avant d’être rattrapée in extremis par une main d’adulte. À 9 ans, elle est repérée comme excellente nageuse par sa professeure d’éducation physique. À 11 ans, elle s’inscrit dans un club et découvre la compétition et son rythme accaparant. Elle rencontre Anaïs. Les deux amies enchaînent les entraînements et les concours, solidaires et enjouées. Anaïs Bellis est crawleuse, habitée par l’esprit de la gagne. Lucie Mandel est dossiste, pas vraiment obsédée par les résultats.
Un été, elles se retrouvent dans un centre de préparation pour les championnats de France. Lors d’une chute dans un couloir, Lucie se fait une entorse à la cheville. Comment est-ce arrivé ? Défaillance ? Et si Anaïs l’avait poussée ? En tout cas, diminuée, elle rate complètement sa course et arrive dernière. Quelques années plus tard, les deux amies séjournent sur la côte atlantique, à Hendaye. Elles partent se baigner dans une eau à 14 degrés. Il faudrait sortir, ce que fait raisonnablement Lucie, tandis qu’Anaïs s’y refuse. Accident ? L’inspecteur Aulnes nourrit des soupçons. Il ouvre une enquête.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1964 à Paris, Christine Barthe a été psychothérapeute. Son premier livre, Que va-t-on faire de Knut Hamsun ?, a paru en 2018 chez Robert Laffont.

 

 

Avis :

Après un premier roman consacré au très controversé Nobel de littérature Knut Hamsun, Christine Barthe poursuit son exploration de l’ambiguïté et de la complexité humaines avec une dérangeante histoire d’amitié-rivalité en milieu sportif.

Amies inséparables, Lucie et Anaïs partagent tout depuis l’âge d’environ dix ans, lorsque, excellentes nageuses toutes les deux, elles sont entrées dans le même club d’entraînement pour enchaîner compétitions et concours de haut niveau. Mais voilà qu’en pleine préparation du championnat de France de relais quatre nages, une entorse à la cheville consécutive à une chute dans un couloir élimine toutes les chances de Lucie. Bête cette chute ? Il semblerait, quoique… Demeure dans la tête de la jeune fille une drôle d’impression, trop fugitive pour qu’elle accède tout à fait à sa conscience, mais qui, refoulée, la perturbe assez pour qu’elle décide de se retirer définitivement des bassins. Est-il concevable que son amie, presque sa jumelle, l’ait poussée ?

Quelques étés plus tard, les deux filles en vacances à Hendaye nagent dans une mer froide. Faute de convaincre Anaïs de se rendre à la prudence, Lucie rentre seule à hôtel, laissant son amie à ses exploits d’endurance. Lorsque les vagues recrachent la championne de natation, noyée, les doutes quant à la nature purement accidentelle du décès sont, eux, tout sauf subliminaux dans la tête de l’inspecteur de police Aulnes. Alternant les chapitres entre les réminiscences de Lucie et ses interrogatoires en garde à vue, le récit se dédouble en deux fils narratifs, chacun s’enroulant autour d’une mort – n’est-ce pas ainsi que l’on peut considérer le retrait sportif de Lucie ? – dont seules des présomptions permettent de douter d’une cause purement accidentelle.

Coriace, Lucie a du répondant. Tellement qu’à mesure que la narration avance vers le manque de preuves et une possible relaxe, le lecteur au départ sans avis se sent envahi d’un trouble croissant. Tout est possible mais rien n’est tangible dans cette histoire, si ce n’est une passion si incandescente pour le sport et la gagne qu’elle réduirait tout en cendres autour d’elle sans pour autant étonner. Alors, sa vie de sportive détruite par le doute, Lucie nous rend, volontairement ou pas – le saura-t-on jamais ? –, une bien ambiguë monnaie de sa pièce.

Dans cette histoire menée pour entretenir l’ambivalence, l’on regrettera le sentiment de creux induit par la partie introspective du récit de Lucie et ce qui paraîtra assez improbable dans sa tendance à l’insolence durant les interrogatoires. Mais, de plus en plus intrigué et happé par le doute, c’est d’une traite ou presque que le lecteur s’empressera de dévorer ce bref roman, champion de l’ambiguïté. (3/5)

 

 

Citation :

On pense détenir des réponses, disons un certain nombre de réponses et tout d'un coup changement de voie, il faut prendre une correspondance, s'avancer vers un trajet différent, une autre perspective, comprendre qu'on ne savait rien, en fait, qu'on savait mal.


 

lundi 26 juin 2023

[Assouline, Pierre] Le nageur

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le nageur

Auteur : Pierre ASSOULINE

Parution : 2023 (Gallimard)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Jusqu’où un homme ayant affronté le mal absolu peut-il aller pour ne pas s’effondrer, surmonter sa souffrance et se projeter à nouveau vers l’avenir ? Le Nageur retrace le destin exceptionnel d’Alfred Nakache.
Né à Constantine, tôt devenu champion de France et d’Europe avant d’être sacré recordman du monde, ce sportif de haut niveau fut sélectionné pour représenter la France aux Jeux olympiques de Berlin en 1936 puis à ceux de Londres en 1948 ; mais entre les deux il connut l’épreuve suprême d’une vie. Dénoncé par un rival comme juif et comme résistant à la Gestapo toulousaine, il fut déporté avec sa jeune femme, Paule, et leur petite Annie. D’Auschwitz à Buchenwald en passant par la marche de la mort, il survécut grâce à une volonté et une constitution athlétique hors du commun. Mais à quel prix ?
Offrant une époustouflante traversée du siècle, Le Nageur est le récit d’une existence tendue vers un but : l’excellence et le dépassement de soi. Et surtout, en toutes circonstances, tenir, se tenir, résister. Une leçon de vie.

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1953 à Casablanca, Pierre Assouline est écrivain, journaliste et chroniqueur de radio. Il est membre de l'Académie Goncourt.

 

Avis :

La rivalité sportive mène parfois au pire, surtout en période de guerre et d’Occupation ! Le nageur juif Alfred Nakache, arrivé en France de Constantine en 1933 pour s’imposer multiple champion, en fait la terrible expérience lorsque, engagé dans la Résistance et dénoncé par Jacques Cartonnet – un autre membre de l’équipe française de natation, lui aussi recordman confirmé mais enrôlé dans la Milice et ardent propagandiste antisémite –, il est déporté à Auschwitz avec sa femme et sa fille âgée de deux ans, aussitôt gazées. Il survit, réussit à se remettre à niveau malgré les séquelles, et, même si un autre homme depuis sa participation aux Jeux Olympiques de Berlin, revient tel un phénix défendre les couleurs françaises à ceux de Londres. Quant à lui condamné à mort par contumace pour collaboration, Cartonnet est arrêté à deux reprises en Italie, mais chaque fois évadé, n’est plus jamais retrouvé.

Ecrivain confirmé en même temps que biographe émérite, Pierre Assouline excelle à faire palpiter la vie sur l’ossature d’une parfaite rigueur biographique. Aussi, quelle figure de roman que cet Alfred Nakache ! Phobique de l’eau, on lui apprend à nager parce que prescrit dans le Talmud. L’enfant vainc sa peur lorsque, pour s’épargner une raclée de son grand-père, il réussit à plonger pour récupérer ses chaussures jetées à l’eau par des galopins. A défaut de style à ses débuts – lors de sa première compétition, il finit même dans le couloir de nage du voisin –, sa force et son entraînement acharné dans les bassins lui valent bientôt le surnom d’Artem : le poisson en hébreu.

Il est acclamé champion à une époque où la persécution contre les Juifs ne cesse de croître, et, le premier camp de concentration déjà ouvert depuis trois ans à Dachau, il porte haut les couleurs de la France aux Jeux Olympiques de Berlin. Interdit de souiller l’eau des piscines françaises par sa « youtrerie », « ce vil personnage » qui, selon une certaine presse, « relève pour le moins du camp de concentration », continue jusqu’en 1942 à battre les records et à maintenir sa popularité auprès de la majorité du public. Finalement « déporté politique » pour « propagande antiallemande », il doit sa survie à son exceptionnelle condition physique, à son mental de résistant – il devient le « nageur d’Auschwitz » parce qu’un jour contraint par ses gardiens de plonger dans le bassin de rétention du camp, il les défie ensuite en continuant à venir y nager à leur insu –, et aussi à son affectation à l’infirmerie plutôt qu’aux kommandos de travail. Comble du comble, cela lui vaudra après-guerre des soupçons de servilité envers les Allemands. Il se sera même jamais reconnu déporté-résistant comme ses camarades de combat.

Avec un sens du détail qui nous en apprend encore à chaque page sur ces terribles années trente et quarante, en particulier sur la France antisémite, sur les enjeux politiques des Jeux Olympiques de Berlin et sur l’inconcevable réalité des camps de concentration, Pierre Assouline rend un hommage aussi saisissant que bouleversant à cet homme hors du commun si injustement oublié, un homme-poisson qui vaut l’occasion à l’écrivain de passages magnifiques sur l’art de nager et de vivre. (4/5)

 

Citations : 

Une ancienne sagesse rappelle à celui qui se croit arrivé qu’il n’est pas allé assez loin.  


Il lui apprend que le secret, c’est la persévérance conjuguée à la décontraction musculaire, la souplesse, la respiration régulière. Mais aussi que certains bassins autorisent de meilleures performances. Question de densité et de température de l’eau, de forme de la piscine. Trop chaude, l’eau fatigue ; trop froide, elle provoque un durcissement musculaire. L’idéal : vingt et un ou vingt-deux degrés. Un bassin court permet des virages qui relancent la vitesse ; un bassin également profond partout favorise la rapidité car le petit bain forme des dépressions et la résistance est moindre. Plus le bassin est large et équipé de rigoles, mieux c’est pour éliminer les vaguelettes. Dans l’eau de mer salée on est davantage porté. Les bras trouvent plus de résistance.   


Il faut être Horace pour s’imaginer que le pouvoir d’oser n’est accordé en priorité qu’aux peintres et aux poètes. S’ils n’en étaient pas habités, les champions n’en seraient pas. Leur vie en est une illustration permanente. Il faut se prendre pour Dieu au moins avant de se lancer des défis et de prétendre pulvériser des records. D’autant qu’un record n’est pas une fin en soi mais la marche permettant d’accéder au record suivant. L’autorisation d’y penser. Le sportif de haut niveau ne finit pas quelque chose mais poursuit son inachèvement. En cela, Nakache est bien un artiste.


Hitler avait promis qu’il n’y aurait pas d’exclusion raciale et ils l’ont cru. Ou ils ont feint de croire qu’il se plierait à la Charte olympique stipulant dans ses principes fondamentaux l’interdiction de toute discrimination. Une capitulation qui en annonce d’autres. La consigne avait été donnée d’attendre la fin des olympiades pour appliquer les lois raciales de Nuremberg aux sportifs avec la rigueur requise. À la veille de l’ouverture, le chancelier du Reich avait été jusqu’à accéder à la demande du comte Henri de Baillet-Latour, président du Comité international olympique, de retirer des accès aux lieux publics les panneaux sur lesquels on pouvait lire : « Interdit aux chiens et aux Juifs ».
Les nazis en sortent renforcés. Les Jeux leur ont permis de diffuser la fallacieuse image d’une Allemagne tolérante éprise de pacifisme. Adolf Hitler est le vrai vainqueur de cette XIe olympiade, d’autant que lors du décompte final le pays organisateur remporte le plus grand nombre de médailles devant les États-Unis. Le monde s’est fait complice de la plus majestueuse, la plus réussie et, il faut bien le reconnaître, la plus parfaitement organisée des cérémonies nazies. Enthousiasmé par ces démonstrations de discipline, de courage et de solidarité offertes en modèle à la jeunesse, Pierre Frédy, baron Pierre de Coubertin, repart comblé de Berlin.
Pendant ce temps, depuis le mois de mars, la Rhénanie se remilitarise.Lorsque ces Jeux ont commencé, cela faisait trois ans que le camp de concentration de Dachau avait ouvert près de Munich ; quelques semaines après qu’ils se sont achevés, celui de Sachsenhausen entre en activité non loin de Berlin.


« Il faut savoir ce que l’on vaut, mais il ne faut pas faire ce que l’on peut valoir. » Il tient que pour réussir un 200 mètres papillon, il faut pouvoir le réussir à l’entraînement sur une distance de 1 000 mètres – au moins !
 
 
Artem ne se veut pas différent des autres sportifs de haut niveau pour qui le sport est la valeur morale absolue, le régime politique venant bien après. Il n’y a pas de cause supérieure à celle du sport jusqu’au jour où la ligne rouge est franchie. Encore faut-il savoir où la placent les uns et les autres, étant entendu que chacun a ses propres critères.


Artem, comme lui, doit se sentir apatride, sollicité aussitôt que rejeté et ainsi de suite. On lui remet même la médaille officielle sur laquelle sont gravés « Famille patrie travail » ainsi que « Offert par le maréchal à Alfred Nakache recordman du monde des 200 m brasse » et ornée de la francisque, alors que l’État dont Philippe Pétain est le chef bannit les Juifs des bassins afin qu’ils ne souillent pas l’eau des vrais Français…


La campagne anti-Nakache bat son plein. L’idée qu’il ait pu recevoir la coupe du Maréchal s’il avait été à nouveau champion de France en insupporte plus d’un. Ses origines juives sont constamment mises en avant et dénoncées par les ultras de la presse à Paris, ce qui contraste avec la discrétion dont il a toujours témoigné à ce sujet, la religion relevant selon lui du domaine strictement privé. Il ne répond pas aux diffamateurs et fait le dos rond. En s’entraînant plus que jamais. De toute façon, que peut-on bien répondre à un hebdomadaire tel que Je suis partout lorsqu’il vous désigne à la vindicte publique comme le plus indéfendable des Juifs et, au cas où on ne l’aurait pas compris, comme « le youtre le plus spécifiquement youtre de la youtrerie » ?  
Cette presse-là a définitivement franchi la ligne rouge : désormais, lorsqu’elle traite d’Alfred Nakache, « ce vil personnage qui relève pour le moins du camp de concentration », il n’est plus question de sport ni de près ni de loin. Il y en a vraiment qui s’étranglent à l’idée qu’il puisse à nouveau représenter la France, fût-ce pour la faire gagner.


Lors d’une grande soirée organisée durant l’été en présence d’André Haon, maire de la ville, avocat, ancien président du Stade toulousain, et des huiles régionales de la Milice, on honore les nouvelles sections sportives de cette organisation politique et paramilitaire créée par Vichy afin d’aider la Gestapo dans ses basses besognes.
Jacques Cartonnet en est, en majesté. Inutile de tenter de le raisonner, ni même de lui parler. Nul ne peut lui faire comprendre que les Juifs sont comme tout le monde, seulement un peu plus. Et qu’un Nakache vaut un Cartonnet seulement un peu plus car on lui demandera toujours d’en faire un peu plus que les autres ; et même si ce n’est pas le cas, il se l’imposera de lui-même car il sait qu’un jour ou l’autre cela lui sera demandé. Juste un peu plus et cela fera toute la différence qui distingue le vainqueur du défait.


Une réflexion de Franz Kafka le dit bien : « Les chaînes de l’humanité torturée sont faites en papier de ministère. »


Regarder alentour, découvrir cet outre-monde [camp d’Auschwitz], écouter ce bruit incessant mêlé de mille sons venus de partout, il n’y a que cela à faire. La passivité ambiante est inouïe. Nul ne réagit. Tous semblent résignés à la situation et à la sourde terreur qui y règne. Même le paysage qui apparaît à travers les clôtures de barbelés électrifiés à haute tension. On dit parfois que la guerre, c’est le paysage qui vous tire dessus. Ici, les arbres ont des allures de potences. 


L’incertitude est l’arme absolue des dictatures. Elle ravive l’angoisse qui ronge, corrompt et finit par tuer de l’intérieur, à petit feu.


On leur a tout pris. Rien n’est humiliant comme la tonte des cheveux. En les ramenant au niveau de poulets déplumés, on achève de les déposséder de leur appartenance au genre humain – du moins le vivent-ils ainsi. Pour parachever cet avilissement, il ne reste plus qu’à leur retirer leur bien le plus précieux : le nom. C’est le passage au tatouage, une épreuve morale qui ramène l’humain à son origine animale.


À quelques jours près, il aura passé un an dans cette annexe terrestre de l’enfer. De quoi méditer la réflexion d’un officier SS que le docteur Waitz lui avait rapportée : « Tout détenu qui vit plus de six mois est un escroc car il vit aux dépens de ses camarades. »


Au lendemain de la guerre civile que fut aussi l’Occupation, les Français se divisent comme avant. Les politiciens rivalisent en démagogie, les électeurs sont sommés de choisir leur camp. Que nul ne s’avise de demander à Alfred lequel est le sien car il n’est désormais que d’un seul camp, non choisi mais assigné : le camp de concentration. Ceux qui n’y ont pas été n’y pénétreront jamais, ceux qui y ont été n’en sortiront jamais : c’est un lieu hors du monde. Mais ils sont peu nombreux alors à pouvoir sinon vouloir entendre cette vérité-là. Si les morts sont invisibles, les rescapés sont inaudibles. Il y aura toujours des gens pour faire d’un revenant le coauteur de son malheur.


Enfin, il y a l’affaire Cartonnet. Si je le revois… Au lendemain de la Libération, il s’est enfui dans les fourgons des collaborateurs, des miliciens et de leurs familles réfugiés à Sigmaringen, dans le Bade-Wurtemberg, à l’ombre du château des Hohenzollern réquisitionné par Berlin pour Pétain, Laval ainsi qu’un gouvernement fantoche. Baptisé Commission gouvernementale, celui-ci s’imaginait incarner la continuité du régime de Vichy avec apparat, conseil des ministres, voitures officielles et appartements de fonction. Il est vrai que le statut d’extraterritorialité accordé au château, devenu une enclave française en Allemagne avec drapeau tricolore au sommet et ambassadeurs accrédités, confortait l’illusion de la réalité à ce délire collectif qui dura huit mois. Jacques Cartonnet s’y inscrivit avec beaucoup de naturel. Il manœuvra assez habilement pour se faire nommer responsable des sports à la Commission gouvernementale – quasi-ministre, ce qui ne déparait guère de l’ambiance générale. On le voyait convoquer les représentants de la presse pour leur faire un discours sur l’avenir du sport en Europe. À la veille de la libération du château par la 1re armée du général de Lattre de Tassigny, il organisait encore un marathon dans la Forêt-Noire. Jusqu’au bout il a voulu y croire. Puis il a disparu. Volatilisé comme tant d’autres des réfugiés de Sigmaringen. Mais en France, on ne l’oublie pas. Le 19 mars 1945, la cour de justice de Toulouse, qui le juge pour trahison, le condamne par contumace à la peine de mort, la dégradation nationale et la confiscation de ses biens. Un mandat de recherche est lancé en Italie où l’on indique qu’il est, comme d’autres, caché par des religieux d’un couvent l’autre. Son dossier mentionne notamment la dénonciation d’Alfred Nakache aux Allemands.


Inutile d’expliquer à ceux qui ont la vie devant soi ce que c’est d’avoir le vide devant soi, ils ne comprendraient pas. 


Le camp l’a rendu plus humain, plus sensible peut-être, plus solitaire mais aussi plus ferme sur ses principes. Ne dit-on pas que si les vivants ferment les yeux des morts, les morts ouvrent les yeux des vivants ? Il ne s’agit pas cette fois de résister mais de reprendre sa vie malgré les moments d’angoisse paralysants, et de redevenir acteur de son existence. Encore faut-il pouvoir chasser de ses nuits les monstres engendrés par le sommeil de la raison que Goya grava en taille-douce sur le métal de tant de mémoires.


Ce qu’on fait pour vous mais sans vous, on le fait contre vous.


La mémoire du corps est effrayante. Il n’oublie rien. Le corps du nageur était couturé de ses triomphes ; celui du déporté est scarifié de ses victoires contre la haine faite homme.


S’entraîner encore et encore. Au fond, on dirait qu’il a nagé toute sa vie sous l’inspiration de Bach quand celui-ci disait : « Quiconque travaillera autant que moi fera aussi bien. »


En 1964, l’écrivain américain John Cheever publie dans le magazine The New Yorker une nouvelle de quinze pages intitulée « The Swimmer ». (…)
Quatre ans après, la nouvelle est portée à l’écran sous le même titre avec Burt Lancaster, ancien trapéziste demeuré un athlète complet, dans le rôle-titre. The Swimmer, en français « Le nageur ». (…)
Impossible d’oublier une bouleversante scène du film, mais qui n’existait pas dans la nouvelle : rencontrant un petit garçon triste et solitaire assis au bord d’un bassin vide, le nageur le prend par la main et lui apprend à nager en lui mimant patiemment tous les gestes avant de lui confier : « N’oublie jamais, petit, que quand tu nages, tu es le capitaine de ton âme. »

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 
 

vendredi 16 juin 2023

[Echenoz, Jean] Courir

 



 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Courir

Auteur : Jean ECHENOZ

Parution : 2008 (Editions de Minuit)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

On a dû insister pour qu'Émile se mette à courir. Mais quand il commence, il ne s'arrête plus. Il ne cesse plus d’accélérer. Voici l’homme qui va courir le plus vite sur la Terre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean Echenoz est né à Orange (Vaucluse) en 1947. Prix Médicis 1983 pour Cherokee. Prix Goncourt 1999 pour Je m'en vais.

 

Avis :

Lorsque les Allemands envahissent la Moravie, Emile a dix-sept ans et, tout en poursuivant ses études de chimie, travaille comme ouvrier dans les poussières et la puanteur de l’usine Bata à Zlin. Lui que le sport rebute doit participer à la course à pied annuelle organisée à des fins promotionnelles par son entreprise, puis, propagande nationale-socialiste oblige, au cross-country de la Wehrmacht. Il est le premier surpris d’y prendre un certain plaisir, mais, surtout, de se classer sans effort en tête des coureurs. Il décide de s’entraîner, commence à gagner ses premières courses nationales et, la guerre finie, s’attaque à des compétitions mondiales où, dans un style chaotique totalement atypique, il se montre bientôt invincible, accumulant les titres et faisant tomber les records mondiaux toutes distances confondues : Zatopek est devenu le nom le plus célèbre de l’histoire de l’athlétisme.

Mais le rideau de fer s’abat sur l’Europe de l’Est, enfermant la Tchécoslovaquie et son illustre athlète dans l’hermétique périmètre soviétique. Lorsque, exceptionnellement, il est autorisé à en sortir, c’est sous l’étroit contrôle d’officiels qui lui dictent mots et gestes, tout en usant de ses exploits inégalés et de son aura héroïque à des fins de propagande. Il flirte encore quelque temps avec les sommets, avant de commencer à raccrocher. Son soutien au Printemps de Prague précipite sa disgrâce. Envoyé comme manutentionnaire dans la terrible mine d’uranium de Jachymov où s’abrège la vie des opposants politiques, le grand Zatopek redevenu minuscule Emile sera autorisé à finir éboueur à Prague, avant, trop visible encore puisqu’on le reconnaît dans la rue, de se retrouver relégué obscur archiviste.

Cette boucle de vie, partie de rien et revenue à rien après avoir tutoyé les sommets, inspire ici à Jean Echenoz, non pas un simple récit d’inspiration biographique, mais une œuvre originale et romanesque qui, effaçant dates et chiffres, s’attache à transformer en abstraction le personnage historique ressuscité par le travail de documentation. Cet homme ordinaire qui n’a « l’air de rien », mais qui, toujours « l’air de rien », se montre capable de tout, l’écrivain l’appelle simplement Emile, avec un e ajouté qui parfait le concept générique. Son patronyme n’apparaît dans le récit que tardivement, lorsque « ce nom de Zatopek qui n’était rien, qui n’était rien qu’un drôle de nom, se met à claquer universellement » et que cela lui fait tout drôle de le voir imprimé dans les journaux, tel une « nouvelle identité publique » que la foule scande « sur tous les tons, comme pour l’en informer » et que la propagande lui vole avant de tenter de le détruire.

Sans esbroufe mais en y jetant toutes ses forces, de son pas bizarre qui le fait ressembler à « une mécanique détraquée, disloquée », ne faisant « rien comme les autres » au point d’avoir l’air de faire « n’importe quoi », l’Emile du récit n’en trace pas moins sa route, fort d’une liberté d’être lui-même que rien ni personne ne parvient jamais à lui enlever. Débarrassé de toute idéalisation héroïque, il devient une figure forte et symbolique que l’on accompagne conquis par le regard distancié et le ton délicieusement léger et ironique d’un texte qui boucle la boucle comme le coureur ses tours de piste et l’existence son tour de roue. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Comme Émile énervé par cet accueil choisit d’adopter dès le départ une très forte vitesse, il lui faut peu de temps pour se débarrasser de ses adversaires les plus puissants. Son allure est même telle qu’il a bientôt devancé d’un tour entier les derniers coureurs. Quatre-vingt mille spectateurs se lèvent alors en criant, d’un seul mouvement, car Émile leur donne un spectacle qu’ils n’avaient jamais vu : ayant déjà pris ce tour à tous ses adversaires, il entreprend maintenant de les dépasser à nouveau l’un après l’autre et, à mesure qu’eux accusent le coup et ralentissent, lui accélère encore de plus en plus. Bouche bée ou hurlante, éberlué par la performance autant que par cette manière de courir impossible, le public du stade n’en peut plus. Debout comme les autres, Larry Snider lui-même est effaré par ce style impur. Ce n’est pas normal, juge-t-il, ce n’est absolument pas normal. Ce type fait tout ce qu’il ne faut pas faire et il gagne.


Poings fermés, roulant chaotiquement le torse, Émile fait aussi n’importe quoi de ses bras. Or tout le monde vous dira qu’on court avec les bras. Pour mieux propulser son corps, on doit utiliser ses membres supérieurs pour alléger les jambes de son propre poids : dans les épreuves de distance, le minimum de mouvements de la tête et des bras produit un meilleur rendement. Pourtant Émile fait tout le contraire, il paraît courir sans se soucier de ses bras dont l’impulsion convulsive part de trop haut et qui décrivent de curieux déplacements, parfois levés ou rejetés en arrière, ballants ou abandonnés dans une absurde gesticulation, et ses épaules aussi gigotent, ses coudes eux aussi levés exagérément haut comme s’il portait une charge trop lourde. Il donne en course l’apparence d’un boxeur en train de lutter contre son ombre et tout son corps semble être ainsi une mécanique détraquée, disloquée, douloureuse, sauf l’harmonie de ses jambes qui mordent et mâchent la piste avec voracité. Bref il ne fait rien comme les autres, qui pensent parfois qu’il fait n’importe quoi.


Un jour on calculera que, rien qu’en s’entraînant, Émile aura couru trois fois le tour de la Terre. Faire marcher la machine, l’améliorer sans cesse et lui extorquer des résultats, il n’y a que ça qui compte et sans doute est-ce pour ça que, franchement, il n’est pas beau à voir. C’est qu’il se fout de tout le reste. Cette machine est un moteur exceptionnel sur lequel on aurait négligé de monter une carrosserie. Son style n’a pas atteint ni n’atteindra peut-être jamais la perfection, mais Émile sait qu’il n’a pas le temps de s’en occuper : ce seraient trop d’heures perdues au détriment de son endurance et de l’accroissement de ses forces. Donc même si ce n’est pas très joli, il se contente de courir comme ça lui convient le mieux, comme ça le fatigue le moins, c’est tout.


En attendant, il est devenu l’homme à abattre, la référence absolue, l’étalon-or de la course de fond. On peut même se demander, s’interrogent gravement les chroniqueurs, s’il ne commet pas une grosse erreur psychologique en battant les records du monde à une cadence inlassable. Car enfin, maugréent-ils, il va bien arriver un jour où l’étonnement fera place à la curiosité polie, puis la curiosité à l’indifférence et, le jour où l’extraordinaire deviendra quotidien, il ne sera plus extraordinaire du tout. On ne recommencera de s’étonner que lorsque Émile perdra.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 




 
 



 

samedi 8 avril 2023

[Dabadie, Florent] Comment je suis devenu japonais

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Comment je suis devenu japonais

Auteur : Florent DABADIE

Parution :  2023 (Les Arènes)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Tokyo, milieu des années 1990. À vingt ans, son diplôme de japonais en poche, Florent Dabadie s’installe pour quelques mois au Japon. Trente ans plus tard, il vit toujours là-bas. Il a été salaryman (employé de bureau), interprète, s’est marié avec une Japonaise et est devenu une star de la télévision.
Sa façon de raconter ses années japonaises, avec un sens du détail juste et une émotion à fleur de peau, est unique. Comment je suis devenu japonais est une immersion au coeur de ce pays si fascinant.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1974, Florent Dabadie est journaliste et réalisateur pour la télévision japonaise et française.


 

Avis :

Attiré par la culture nippone et tout frais diplômé de japonais au milieu des années 90, l’auteur décroche une bourse gouvernementale, puis un poste dans un groupe de presse français désireux de percer là-bas. Il a vingt ans et, entre rythme de travail insensé, sorties alcoolisées le soir avec les collègues et premières fréquentations amoureuses, s’efforce tant bien que mal de s’acclimater aux codes et aux subtilités qui régissent le pays, lorsque, coup de théâtre, on lui propose de servir d’interprète à l’entraîneur de l’équipe nationale de football, le Français Philippe Troussier. Dès lors, tout s’emballe : très exposé médiatiquement, il devient la coqueluche des publicitaires, se retrouve l’un des Français les plus connus au Japon – juste derrière Carlos Ghosn, Philippe Troussier et Jean Reno –, rencontre même l’impératrice, et, après la Coupe du Monde de 2002, devient journaliste sportif à la télévision japonaise.

Tout se passe donc dans le meilleur des mondes pour le jeune homme devenu le plus japonais des Français. Marié à une Japonaise, il a adopté une conception japonaise de l'existence. Son épouse ayant opté pour une carrière, le couple, comme il est de règle dans ce cas au Japon, n’aura pas d’enfant pour pouvoir tenir le rythme effréné du travail. Les années passent, surviennent la crise des subprimes en 2008, puis la catastrophe de Fukushima en 2011. Le récit poursuit son calme cheminement au milieu des péripéties les plus échevelées, dévoilant les réalités concrètes de la vie quotidienne au Japon, le peu d’ouverture du pays, la place réservée aux femmes, le terrible rapport au travail, le désarroi des jeunes générations.

Mais, déjà largement placée sous le signe de l’inattendu, la vie de Florent Dabadie ne lui a pas encore livré toutes ses surprises. Après trente ans au Japon et bien des obstacles franchis pour son intégration – en fait, s’intègre-t-on jamais vraiment au Japon lorsqu’on est étranger ? – , il lui faudra réaliser qu’il est quand même finalement temps de rentrer, faute d’assumer une éclipse professionnelle aussi brutale que son ascension fut fulgurante. Passé cinquante ans au Japon, l’on est souvent balayé des entreprises vers des fonctions plus subalternes…

Racontée avec simplicité sur un ton calme et distancié qui s’étonne presque encore du chemin parcouru, l’expérience de Florent Dabadie est extraordinaire à plus d’un titre et sa lecture fort divertissante. En référence à Amélie Nothomb, son récit aurait pu s’intituler « Stupeur et Emballement »… (4/5)

 

 

Citations :

Le professeur Yamamoto me parle de son découragement : « Les jeunes n’étudient plus. Ils ne posent pas de questions. Ils dorment pendant mes cours. Je regrette ma classe à la Sorbonne. » C’est déjà la génération des petits-fils de baby-boomers. L’illusion de l’emploi à vie est finie. Ils ont vu leurs grands-parents vivre et mourir pour l’entreprise. Leurs parents s’épuiser trois cent soixante-cinq jours par an pour une qualité de vie médiocre. L’enseignement de l’anglais au Japon étant volontairement catastrophique (pour empêcher la fuite des cerveaux à l’étranger), les jeunes ne peuvent pas voyager. Ils sont pris au piège. Heureusement, le travail à la sauce nippone leur permet de trouver des boulots à temps partiel, de gagner suffisamment pour manger et s’amuser. Ils vivent souvent chez leurs parents jusqu’à la trentaine. C’est le farniente. « Comment leur reprocher de ne pas travailler s’ils ne peuvent pas rêver ? » dis-je à mon professeur. « Vous avez raison. Alors qu’ils fassent la révolution ! »
 

Le pays est trop petit, l’immobilier trop cher pour avoir une résidence secondaire. Les habitants de Tokyo s’échappent le week-end au sein de leur propre quartier. Comme Saturne, la mégalopole de trente millions d’habitants se constitue de plusieurs anneaux de banlieue. Tels des champs d’astéroïdes, les alentours de Tokyo sont d’innombrables villages limitrophes, avec la gare, la place, la rue commerçante, le temple, le jardin. Loin de la folie du centre-ville, c’est là que les Japonais se ressourcent. Souvent exténués, ils exigent que tout y soit propre, sûr, que le service dans les magasins soit impeccable. Six jours durant, ils travaillent comme des forcenés et attendent qu’on les traite comme des rois le dimanche. Au travail, les Japonais se transforment. Comme une double nature. Il n’y a plus de sentiments. Le travail est la fierté nationale. Pour être un bon Japonais, on ne peut pas y échapper. Et les mauvais Japonais n’ont pas leur place dans la société.
 

Au bureau, je commence à me lasser des sorties avec mes collègues, qui finissent systématiquement sous la table à quatre grammes. C’est un rituel, souvent de célibataires, dont le refus de rentrer chez soi, dans un espace trop exigu, sans attache émotionnelle, se mélange à l’envie de se livrer : la société japonaise est tellement dure, les sentiments personnels tellement refoulés ou étouffés, qu’il n’est pas possible de les partager en plein jour, et c’est à une heure avancée de la nuit, après trois ou quatre verres de vin, qu’on peut découvrir une personne. Malheureusement, ce sont trop souvent des confessions avortées : au bord de vous livrer ses secrets l’interlocuteur s’endort, s’enferme dans les toilettes, fond en larmes et fuit de honte par la porte de derrière. Les Japonais, en fin de compte, ne se livrent jamais.
 

M. Osawa, le directeur marketing, est livide. Quelques mois plus tard, on apprendra qu’il est en arrêt de travail. Dans une structure à la japonaise, il ne faut surtout jamais faire de bruit. Si l’on accomplit sa tâche avec abnégation, sans essayer d’attirer l’attention sur soi, même si l’on commet des erreurs, on sera toujours pardonné par le groupe, récompensé par le plein emploi. Dans ce contexte-là, il n’y a aucun mérite à la prise de risque, et la dilution du procédé de prise de décision est totale. Tout le monde est responsable. Personne n’est responsable. Le Procès de Kafka. Jamais d’explication frontale, toujours ménager l’honneur de celui qui a tort. Éviter la confrontation. Osawa a été pris en otage entre ses patrons occidentaux qui ont lui demandé d’agir vite et ses collègues japonais qui ont tergiversé et n’ont pas voulu faire de vagues. Coincée dans cet étau, la puce de son cerveau a buggé. Et il a préféré se court-circuiter lui-même.
 
 
Il est malheureusement difficile de faire de l’esprit. La langue japonaise n’est pas aussi imagée et fantaisiste que la nôtre. C’est une prose logique, sans guirlande. Comme une langue classique. Essayez donc de faire une blague en latin : en japonais, c’est la même chose.


Elle donne toujours l’impression de vous écouter, avec ses grands yeux pétillants, même quand elle parle, comme si elle n’était que la marionnette et vous le ventriloque. 


Les femmes japonaises. Trop longtemps humiliées par les politiciens conservateurs qui dirigent le pays. Entre autres doléances, on leur a toujours refusé un accès libre à la pilule contraceptive. Les entreprises ne leur donnent que six semaines de congé maternité. Au foyer ou au travail, il faut choisir. Kurumi ne veut pas d’enfants, elle préfère sa carrière. Elle dit qu’ici une femme doit travailler trois fois plus qu’un homme pour réussir et que ce n’est pas compatible avec une vie de famille. Elle est devant son ordinateur jusqu’à minuit, tous les jours de la semaine. Les vacances sont rares. Elle est prise dans la nasse. Le pays vieillit, les enfants ne naissent pas.


 

lundi 30 janvier 2023

[Haroun, Mahamat-Saleh] Les culs-reptiles

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les culs-reptiles

Auteur : Mahamat-Saleh HAROUN

Parution : 2022 (Gallimard)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Même les culs-reptiles étaient de la partie, ces oisifs qui ne voulaient rien foutre au pays, des fainéants qui passaient la journée à même le sol, sur des nattes, à jouer aux dames ou au rami. Immobiles tels des montagnes, ils ruminaient la noix de cola, sirotant à longueur de journée des litres de thé accompagnés de pain sec. Ils ne bougeaient leurs fesses qu’en fonction de la rotation du soleil, disputant l’ombre aux chiens et aux margouillats.

Or, Bourma Kabo, las de faire partie de cette communauté nationale de la glandouille, accepte de relever un inimaginable défi : représenter son pays de sables — les autorités plus que corrompues le lui imposent — aux jeux Olympiques de Sydney, en 2000. Épreuve de natation, cent mètres.
Alors qu’il sait à peine flotter dans un fleuve boueux, il plonge corps et âme dans l’aventure. C’est ainsi que d'Afrique en Australie commence l'extraordinaire odyssée d’un Ulysse candide des temps modernes, avec aussi les magiciennes Circé des médias, et sa tant convoitée Ziréga, nouvelle Pénélope.
Ce roman est un sérieux divertissement. Il nous raconte que « le propre de l’homme est de ne pas servir le mensonge », en une impitoyable et malicieuse radiographie d’un pays sahélien et de tout un continent aux peuples bannis de culs-reptiles sous les mirages de l'Occident.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Mahamat-Saleh Haroun est un réalisateur tchadien. Né en 1961 à Abéché, il vit en France depuis 1982.

 

 

Avis :

S’inspirant librement de l’histoire d’Eric Moussambani, l’Equato-guinéen qui s’illustra aux Jeux Olympiques de Sydney en 2000 par son record de lenteur au cent mètres nage libre – n’ayant appris à nager que quelques mois auparavant, dans la petite piscine d’un hôtel, il n’avait encore jamais parcouru cent mètres d’affilée dans un bassin et manqua se noyer lors de la compétition –, Mahamat-Saleh Haroun réalise l’attendrissant portrait d’un héros malgré lui, sur le fond goguenard d’une farce satirique pointant l’incurie cachée sous l’autorité martiale de certains Etats africains.

Dans un pays d’Afrique jamais nommé, où, sous la tyrannie d’un pouvoir corrompu, ne s’avère guère florissante que la plus extrême pauvreté, Bourma Kabo se refuse à devenir l’un de ces « culs-reptiles », ces hommes déclassés et apathiques, qui, tandis qu’autour d’eux rien ne fonctionne - le chômage est endémique, les conditions de vie vont de mal en pis, et toute protestation se voit matée dans la violence -, passent leur vie à palabrer vainement, sans plus bouger de leurs nattes posées à même les rues de leur misérable quartier. Alors, chassé de chez lui par un énième épisode répressif, le jeune homme se résout à partir tenter sa chance à la capitale. D’abord bredouille dans sa chasse à l’emploi, il répond à l’annonce du ministère des Sports qui, depuis qu’un conseiller a convaincu le Président que  « Généralement, les Africains sont connus pour participer aux courses à pied. Mais en natation, personne ne s’attend à voir un Africain. Nous créerons une énorme surprise en allant glaner une médaille aux J.O. », cherche à recruter des nageurs.

Peu importe qu’il ne sache pas nager, Bourma est le seul candidat et il n’est pas question de décevoir le rêve de gloire du Président qui, maintenant persuadé des « mérites de la natation, la discipline idéale pour faire connaître le pays et drainer les touristes », « veut absolument voir le drapeau du pays flotter quelque part sur la scène internationale ». Les autorités ayant pris sa fiancée Ziréga en otage pour mieux renforcer sa motivation, Bourma se lance d’arrache-pied dans ses quatre mois d’entraînement, ne négligeant aucun recours – ni prières, ni gris-gris – pour tenter de compenser ses doutes et son amateurisme.

Evidemment, aussi flatteuse la biographie que lui invente l’attaché de presse du ministère et aussi sincères ses efforts à remplir sa mission patriotique, la surprise que l’apprenti champion va bel et bien provoquer à Sydney ne sera pas de celle qu’attendait son pays. Pris en pitié et ovationné par le public du monde entier pour la noblesse toute olympique de ses efforts, il rentrera au pays conspué par ses compatriotes, et, dépité, finira tout compte fait par rejoindre les rangs des « culs-reptiles », réduit à refaire indéfiniment le monde avec eux, à longueur de phrases et de rêves contenus.

D’ailleurs, alors qu’il s’en console en songeant que, peut-être, c’est toujours ainsi que commencent à germer les révolutions, n’est-ce pas un peu aussi ce que fait Mahamet-Saleh Haroun, avec les mots aussi désabusés qu'ironiques de cette savoureuse satire ? (4/5)

 

 

Citations :

Promesse d’élection, promesse de Gascon, se disait Bourma
Il observait tout ce cirque avec circonspection. Toujours la même rengaine, toujours le même spectacle. Quelle histoire ! Il savait que toutes ces paroles n’étaient que du vent. Des paroles débitées sans conviction pour endormir des sots. Il n’en manquait pas, dans le quartier. Quelques nigauds se laissaient inévitablement gruger. On leur remettait la carte du parti et une petite enveloppe bourrée de billets. Rares étaient ceux qui résistaient aux espèces sonnantes et trébuchantes. Ils se laissaient allègrement fourvoyer et acceptaient de baisser leur froc. Ces nouveaux impétrants se mettaient à leur tour à rameuter d’autres habitants pour grossir les rangs du parti au pouvoir. Putain, les mecs, tout de même. Un peu de dignité, se lamentait Bourma. Conscient de la manipulation à l’œuvre, il regimbait. Il refusait toute compromission, résistant aux entourloupes. Il s’était juré de ne plus jamais se laisser avoir. De ne plus jamais voter.
Au fond, pour Bourma, la chose était entendue : il avait compris depuis fort longtemps que, sous le soleil de son pays, le mensonge était consubstantiel à la politique. Bien au fait de sa propre médiocrité, la canaillocratie régnante gouvernait par le mensonge. Elle le pratiquait à haute dose, mêlant magouilles et autres intrigues de bas étage. Une véritable mafia. À Torodona, tout le monde savait que les élections étaient traficotées, et les dés pipés, et les résultats connus d’avance.
Parfaitement huilée, la mécanique était imparable. Il n’y avait rien à faire contre un système magouilleur en diable. Un État voyou. Dépourvu de toute éthique, il ne respectait ni ses propres lois ni sa parole.
Le gouvernement organisait ces élections juste histoire de faire croire à la communauté internationale que le pays était une démocratie. Mon œil, oui, se disait Bourma.
 

Les auditeurs se demandaient qui pouvait bien être fou à ce point pour s’épancher avec une telle outrecuidance. S’en prendre publiquement au gouvernement, quel toupet. Une telle hardiesse. Du jamais-vu. Même Bourma n’en revenait pas. Mais il ne comprenait que trop bien le ras-le-bol de Tonton Adoum. Tout être humain a ses limites, estima Bourma, il arrive un moment où, quand la coupe est pleine, il finit par exploser. Tonton Adoum n’avait plus rien à perdre. « Cabri mort n’a pas peur du couteau », dit-on par ici.
Tribun hors pair, Tonton Adoum avait la parole dense. Une parole qui vous donnait le frisson, et elle vous revigorait, et vous vous sentiez moins seul.
Soudain, telle une plaisanterie de mauvais goût, l’intervention de Tonton Adoum fut brutalement interrompue. L’animateur s’excusa, invoquant un problème technique, et passa sans autre explication un morceau de musique congolaise dansante.
Quelques heures plus tard, au milieu de la nuit, Tonton Adoum fut discrètement cueilli par les agents des services de sécurité. Quatre hommes enturbannés l’embarquèrent dans une voiture noire sans immatriculation et aux vitres fumées. Il ne reparut jamais.
 

Pour échapper à l’hostilité de ses parents, il pensait trouver un peu de réconfort auprès de Nana, sa petite amie. Un jour, alors qu’il essayait de lui confier ses soucis, Nana le coupa net. « On ferait mieux de se séparer », lui asséna-t-elle. Il faillit tomber à la renverse. Nana ne passa pas par quatre chemins pour lui dire qu’elle en avait marre de lui, marre de sa lose permanente et de son chômage endémique. Nana rêvait d’un gars sûr, un mec capable de la couvrir de pagnes, un amant aux poches pleines pour l’entretenir.
Bon Dieu de merde, c’est toujours la même histoire, pensa Bourma. Quand le chômage frappe à la porte, l’amour s’enfuit par la fenêtre… (…)
Pauvre comme Job, Bourma n’arrivait effectivement pas à subvenir aux besoins de Nana. Or, au pays, les choses sont claires : qui aime donne, point barre. Qui ne peut pas donner, dégage.
 
 
Il observait sa réalité avec lucidité, et il comprit que toute lucidité est un abîme vertigineux. Heureux sont ceux qui vivent bercés d’illusions…


En l’absence de maternité, et n’ayant pas les moyens de se payer les services d’une sage-femme, les mères se tournaient vers les matrones. Sans respect des mesures d’hygiène les plus élémentaires, ces accouchements se révélaient souvent problématiques. Des complications en veux-tu, en voilà. Des mort-nés, il y en avait toutes les semaines. Toujours la même rengaine. À la longue, on évitait d’en parler, on mettait toute cette catastrophe sur le compte du Tout-Puissant. C’était écrit, Mektoub, se lamentaient les Torodonais, vaincus par un fatalisme héréditaire.
Les enfants qui, par chance, échappaient à cette tragédie étaient déscolarisés. Ils traînaient à longueur de journée, chassant le margouillat ou tapant dans des ballons en chiffon pour tromper l’ennui.
Les quelques rares personnes qui avaient eu la chance de pousser un peu leurs études se retrouvaient à quai, parce que n’appartenant pas à la bonne ethnie, comme Bourma. Un feu rouge invisible les empêchait d’avancer. Dans ces conditions, toute velléité de dégotter un boulot était vouée à l’échec. L’ascenseur social, dont le gouvernement s’enorgueillissait, n’avait jamais existé. Du coup, relégués en bout de cordée, les habitants de Torodona n’avaient jamais pu faire partie de la haute. Sans quoi, ils auraient eu une voix pour défendre leur cause, et tout cela ne serait sans doute jamais arrivé.
Voir le jour à Torodona, c’est être marqué, dès la naissance, du sceau de l’infamie. Par atavisme ineffable, les gens de Torodona tiraient le diable par la queue depuis des temps immémoriaux. Nul doute que sans piston, ils n’avaient aucune chance de se sortir de cette galère.
En attendant désespérément qu’un jour un habitant de Torodona fasse partie de la notabilité dirigeante, on subissait cette iniquité inadmissible. On naviguait tels des fantômes dans les rues obscures. Des vieillards à la vue déclinante crapahutaient entre les nids-de-poule, ils finissaient par chuter, se cassant la hanche ou, plus grave encore, le col du fémur. Les plus chanceux se retrouvaient handicapés à vie, les autres passaient de vie à trépas sans aucun soin approprié. La couverture maladie universelle, promise par le ministre de la Santé depuis Mathusalem, était une gageure sans lendemain.


Plongé dans la lecture de ses journaux, M. Rigobert ne semble pas préoccupé par ce genre de questions. On lui a dit que le pays voulait un représentant aux jeux Olympiques de Sydney. Il s’en charge, point barre. C’est la mission qui lui a été assignée. En bon fonctionnaire, il la remplit avec dévotion. Pour M. Rigobert, il s’agit d’abord et avant tout de se faire voir, de parler du pays et de lui donner une visibilité dans le monde. En réalité, grâce à la participation de Bourma aux Jeux, le gouvernement entend faire la promotion du pays. C’est une décision des plus hautes autorités, entendez par là du chef de l’État lui-même.
Au pouvoir depuis une quarantaine d’années, le président sent venir sa fin. Malade, il se déplace à l’aide d’une béquille suite à une opération de la hanche. À quatre-vingts ans, rongé par un cancer des os, le Vieux, comme on le surnomme, commence à développer des idées souvent fantaisistes, voire même des lubies. Sa dernière folie ? Avoir épousé la miss nationale, une adolescente de dix-sept ans, portant son harem à six épouses. Puis, par décret lu à la radio, il mit fin à toute nouvelle élection de miss. L’histoire retiendra que sa femme fut la dernière du pays. Il n’y en aura pas d’autre.
Depuis quelques mois, le président n’a qu’une idée en tête : laisser une trace intangible dans l’histoire. Il rêve de gloire et veut absolument voir le drapeau du pays flotter quelque part sur la scène internationale. Un de ses conseillers lui a vanté les mérites de la natation, la discipline idéale pour faire connaître le pays et drainer les touristes. 


Rémadji a sans doute usé de ses charmes ou prêté allégeance au régime pour accéder à ce poste prestigieux. C’est le prix à payer pour les gens de son ethnie. Des parias, soumis à l’obligation de passer à la casserole pour espérer être intégrés dans le système. Comme tant d’autres, son frère et sa sœur ont mordu, eux aussi, à l’hameçon. Sa frangine passait des bras d’un général à un autre. Son frère, lui, excellait dans le thuriférariat du pouvoir. Probe, Bourma a toujours refusé de manger de ce pain-là. Il aurait voulu savoir comment elle s’y était prise pour briser le plafond de verre, Rémadji. Il meurt d’envie de l’interroger. Mais à quoi bon ? se dit-il. Après tout, chacun a ses raisons.


Un jour, fatigué par toutes ces théories qui lui paraissent oiseuses, il lance à Rémadji : « Finalement, tu m’inities à l’art de parler pour ne rien dire. » Loin d’être vexée, Rémadji affiche son grand sourire et confirme d’un geste de la tête. « Tu as tout compris, Bourma, la communication, c’est ça. »


En père soucieux de l’avenir de sa fille, Garba aimerait tellement voir Ziréga se marier qu’il est prêt à jouer son va-tout. De fait, toutes les copines de Ziréga se sont fait passer la bague au doigt, sauf elle. Elle n’attire aucun regard, et cela la rend malheureuse, elle le vit très mal. À dire vrai, la gent masculine trouve Ziréga trop instruite. De plus, elle travaille, ça n’arrange rien. Son indépendance financière, gage de possible insoumission et de désir de liberté, fait fuir les potentiels prétendants. Ici, on rêve d’une femme au foyer, une ménagère docile et avenante, assujettie à son mari et réduite à son rôle de mère reproductrice et nourricière, point barre.


Pour se consoler, il s’accroche à cette phrase qu’il a soulignée en rouge dans L’homme révolté : « L’esclave, à l’instant où il rejette l’ordre humiliant de son supérieur, rejette en même temps l’état d’esclave lui-même. »


Il découvre enfin ses deux concurrents : un Burundais filiforme, Sosthène Bahungu, et Marat Abdykalykov, un Kirghize court sur pattes, trapu. Ces trois-là ne doivent leur présence ici qu’au fait qu’ils proviennent des parties pauvres du monde, habituellement ’égard des plus faibles, le Comité international olympique leur a accordé une dérogation spéciale. Pour ces moins-que-rien, pas besoin de passer par les phases de qualification. Qualifiés d’office, au nom de la charité. Pour la première fois, ma pauvreté me sert à quelque chose, se dit Bourma. Et voilà comment la misère du monde se retrouve sous les feux de la rampe.
 

Il s’épuise assez vite tandis que des éclats de rire fusent dans l’Aquatic Center. Il s’adonne à un spectacle qui restera dans les annales. À la fin, on ne sait plus si le public se moque de lui ou s’il continue encore à l’encourager. Quoi qu’il en soit, Bourma, indifférent au brouhaha, continue d’avancer, mais avec quelle peine. Une hilarité générale se répand dans les tribunes. Il faut voir ses mouvements désynchronisés, ses gestes gauches. C’est à ce moment-là que tout le monde finit par comprendre : Bourma ne sait quasiment pas nager.


Il ne sait pas que le monde entier ne parle que de lui, de sa performance certes piètre, mais ô combien mémorable. De la BBC à RFI, en passant par CNN et autres télévisions et radios africaines, son nom, Kabo, est désormais sur toutes les lèvres. Bourma est entré dans l’histoire de la natation par la petite porte, comme par effraction, et pourtant cela fait du bruit.


À la dernière question posée par une journaliste iranienne, il répond le plus naturellement du monde : « Je suis le premier nageur de mon pays à disputer un cent mètres nage libre dans une compétition internationale. Je suis heureux de l’avoir fait, même si ce n’est pas dans les règles de l’art. Mon chrono de deux minutes et cinquante-sept secondes est mauvais, je le sais, mais l’esprit olympique, ce n’est pas que la compétition, c’est aussi participer. Et cette force, cet esprit que je transmets aux gens, c’est une façon de fabriquer de la mémoire, d’écrire une histoire, c’est peut-être cela qui me rend aujourd’hui célèbre. »


« On ne peut rien faire contre la bêtise », se lamente Ziréga à bout de nerfs. Revient alors à Bourma cette phrase lue dans Chien blanc, de Romain Gary : « Jamais, dans l’histoire, l’intelligence n’est arrivée à résoudre des problèmes humains lorsque leur nature essentielle est celle de la Bêtise. »


Bourma appartient à cette jeunesse, vive et pleine d’énergie, mais abandonnée à son triste sort. Elle affronte un horizon bouché dans un pays où tout projet de développement est rendu impossible par une gestion désastreuse. C’est la faillite générale. Tout le monde le sait. Seuls les afro-optimistes soutiennent, péremptoires, que tout va bien alors que tout va mal.
Pour autant, les autorités proclament le contraire, elles tonitruent partout que le « développement durable, c’est pour bientôt. Que tout le monde aura du travail, que personne ne sera laissé au bord de la route ». « Des billevesées, mec ! » tonne Bourma.
Dans ce pays alléché uniquement par le court-termisme et les plaisirs immédiats, toute promesse de développement durable est vouée à l’échec. Une évidence : dans l’histoire de l’humanité, aucun pays ne s’est développé en tendant constamment la sébile. Or ici, l’appel à l’aide internationale est devenu un viatique. Tout bas… si bas, nous sommes tombés.


C’est toujours un peu triste pour Bourma de se séparer de ses compagnons qui tous croquent le marmot, unis par le même destin. La plupart de ses compères sont des garçons brillants. Leurs études, souvent longues et épuisantes, ne leur ont servi à rien. En attendant des jours meilleurs, ils rongent leur frein en silence.
Avec le temps, Bourma a appris à les connaître, les culs-reptiles. En vérité, ce sont de braves gars pour qui il a une grande sympathie. Pour les culs-reptiles, vivre en marge de la société ne constitue en rien une désertion, au contraire, c’est un choix assumé. Exclus d’un système politique inique basé sur le droit d’aînesse, ils ne se considèrent pas pour autant comme des marginaux, et nourrissent de grandes aspirations pour leur pays. Ils seront un jour suffisamment nombreux pour faire advenir un autre monde.
Reprenant en chœur des slogans entendus ailleurs, ils jurent qu’un autre monde est possible.
En réalité, les culs-reptiles rêvent d’un grand changement, mais pas que. Ils aimeraient aussi voir un jour éclater une révolution, rien de moins, ils s’y préparent. Une révolte qui sonnerait le temps de la rupture avec ce monde qui court à sa propre perte. Une révolte qui viendrait tout foutre en l’air, mettant fin à ce cauchemar permanent pour bâtir une société nouvelle basée sur la fraternité, la justice et la solidarité.