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vendredi 1 mars 2019

[Decoin, Didier] Est-ce ainsi que les femmes meurent






 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Est-ce ainsi que
            les femmes meurent ?

Auteur : Didier DECOIN

Editeur : Grasset

Parution : 2009

Pages : 234








Présentation de l'éditeur :

Catherine Kitty Genovese n’aurait pas dû sortir seule ce soir de mars 1964 du bar où elle travaillait, une nuit de grand froid, dans le quartier de Queens à New York. Sa mort a été signalée par un entrefilet dans le journal du lendemain : « Une habitante du quartier meurt poignardée devant chez elle. » On arrête peu de temps après Winston Moseley, monstre froid et père de famille. Rien de plus. Une fin anonyme pour cette jeune femme drôle et jolie d’à peine trente ans. Mais savait-on que le martyre de Kitty Genovese a duré plus d’une demi-heure, et surtout, que trente-huit témoins hommes et femmes, bien au chaud derrière leurs fenêtres, ont vu ou entendu la mise à mort ? Aucun n’est intervenu. Qui est le plus coupable ? Le criminel ou l’indifférent ?
A la fois récit saisissant de réalisme et réflexion sur la lâcheté humaine, traversée d’un New York insalubre et résurrection d’une victime, le roman de Didier Decoin se lit dans un frisson.
 

 

Avis :

Comme avec La pendue de Londres du même auteur, il s'agit ici d'une histoire réelle, tout aussi terrible, cette fois dans le New York des années soixante. 
Le massacre de la victime est particulièrement atroce, mais, ce qui a contribué à sa célébrité est la passivité de plusieurs dizaines de témoins. Pourtant, en aucun cas des gens pires que vous et moi : alors, pourquoi ? Et moi, et nous, dans la même situation ? Cette histoire a été à l'origine de nombreuses recherches en psychologie sociale, et a permis de mettre au jour un phénomène dit "effet du témoin" : il s'agit d'une dilution de la responsabilité lorsque les témoins sont nombreux, alors qu'un témoin unique, ne pouvant compter sur personne d'autre, interviendra plus facilement. 
Toujours est-il que cette pauvre fille a vécu un calvaire au vu et su de nombreuses personnes, qu'il aurait suffi de presque rien pour la sauver, de nombreuses chances en ayant été perdues... L'horreur grimpe encore au vu de comportement et du sort du tueur. 
S'il s'agissait d'une fiction, j'aurais peut-être trouvé l'histoire exagérée, peu crédible. Et pourtant, tout est vrai. Encore un coup de coeur avec Didier Decoin. (5/5)

dimanche 3 mars 2019

[Decoin, Didier]




            BILAN DE LECTURE :


              26  Livres lus :

                1   Exceptionnel (6/5)
               12  Coups de coeur (5/5)
                8   Beaucoup aimés (4/5)
                5   Aimés (3/5)






 

BIOGRAPHIE :

Fils du cinéaste Henry Decoin, Didier Decoin est né en 1945 entre deux studios de cinéma (Boulogne et Billancourt). 
Après ses études à Sainte-Croix de Neuilly, il entre à la fac de Droit où il a vite fait de constater qu'il n'est pas fait pour ça. Il choisit alors le journalisme, qui le fait passer par France-Soir, le Figaro, les Nouvelles Littéraires, Europe 1, et participer à la création de VSD. Il mène en parallèle une carrière d'auteur ponctuée d'une trentaine de romans. 1977 est son année magique : il se marie en septembre, reçoit le Goncourt en novembre, conçoit le premier de ses trois fils en décembre. 
Scénariste, il travaille pour le cinéma, avec des réalisateurs tels que Marcel Carné, Robert Enrico, Henri Verneuil, et Maroun Bagdadi avec qui il recevra, pour le film Hors-la-vie, le prix spécial du jury au festival de Cannes ; mais surtout pour la télévision : il est l'auteur de très nombreux scripts originaux et d'adaptations, et après avoir dirigé pendant trois ans la fiction de France 2, il reçoit en 1999 le Sept d'Or du meilleur scénario pour Le Comte de Monte-Cristo (mini-série télévisée diffusée en 1998). 
En 1995 il est élu à l'académie Goncourt dont il est l'actuel Secrétaire général. 
Passionné de mer et de bateaux, il est membre de l'académie de Marine et président des Ecrivains de Marine. Didier Decoin vit en Normandie. 
Il est marié et est père de trois enfants. Son fils Julien Decoin est aussi écrivain.
(Sources : France Culture et Wikipedia).


AVIS : 

Ma première lecture de Didier Decoin (Louise) n’avait pas été décisive. Ce n’est que vingt ans plus tard qu’un autre des romans de l’auteur m’est arrivé par hasard entre les mains (Docile). Séduite par la tendresse et la poésie du roman, j’ai poursuivi, encore et encore : au total, ce sont vingt-six livres de Didier Decoin qui m’ont enchantée. Y compris Louise, preuve qu’il existe dans la vie des moments plus propices que d’autres pour certaines rencontres.

Entamer un livre de Didier Decoin, c’est comme ouvrir une bonne bouteille de vin. Je retrouve chaque fois le même bonheur : celui de la langue française admirablement maniée, qui me fait parfois remâcher certaines phrases avec délice.
Chaque livre est une surprise, aucun ne ressemblant au précédent, même si l’on y retrouve souvent des thèmes chers à l’auteur, directement liés à sa vie personnelle : la mer et le milieu maritime. La Hague, Cherbourg, les îles Anglo-normandes. Londres et New York. Les jardins et les odeurs. Le Japon et Kawabata. Les chats. La spiritualité. L’amour, l’innocence et la rédemption. La Bible et la peine de mort.
Didier Decoin est d’abord un excellent conteur, qui construit savamment ses histoires – soignant particulièrement ses excipits -, et qui enchante le lecteur au travers d’une véritable expérience sensorielle alors que les pages exhalent presque les odeurs omniprésentes.
Il fait aussi preuve d’érudition, et chacun de ses livres est l’occasion de découvertes, surprenantes, poétiques, drôles ou étranges, dont voici, en vrac, celles qui me reviennent le plus vivement à l’esprit : le bourreau Albert Pierrepoint, « l’effet du témoin », les réticences à l’égard de la pratique féminine de la bicyclette dans l’Angleterre victorienne, la maladie des caissons des constructeurs de ponts, les Johnnies vendeurs d’oignons, la migration des oies sauvages, l’art des parfums au Japon, l’empilement des kimonos de soie, le jardin blanc de Vita Sackville-West, la pêche à la morue et la contrebande d’alcool à Saint-Pierre-et-Miquelon, les naufrageuses et la beauté des tempêtes, mille détails sur l’intimité de Venise…
Mais la plus grande magie de Didier Decoin tient en l'émotion poétique et esthétique qu'il suscite et qui continue de vous imprégner une fois la dernière page tournée. Ses romans "ont une âme", une profondeur et une symbolique qui dépassent la simple narration.

Avec vue sur la mer se classe parmi les six livres que j’emmènerais sur une île déserte : humour, tendresse et émotions y entrent en résonance avec mes propres ressentis pour des lieux qui me sont chers.
Mes quatre plus grands coups de coeur sont ensuite Docile et Madame Seyerling, pour leur tendresse et leur délicatesse, ainsi que pour l’originalité et l’humour du second ; Autopsie d’une étoile, pour sa symbolique et ses multiples niveaux de lecture ; Le bureau des jardins et des étangs pour sa somptueuse, raffinée et cruelle évocation du Japon.
Parmi mes préférés figurent ensuite L’enfant de la Mer de Chine, La Femme de chambre du Titanic, La Promeneuse d’oiseaux, La route de l’aéroport, Est-ce ainsi que les femmes meurent, La pendue de Londres et Je vois des jardins partout qui m’a fait rire de bon coeur.

En résumé, Didier Decoin est ma grande découverte de l’année 2018, et désormais un de mes auteurs fétiches, dont j’attends avec impatience le prochain ouvrage.
 

 

BIBLIOGRAPHIE :

(Les 💓 indiquent mes coups de coeur et leur intensité)

 

Romans :

     -          Le Procès à l'Amour (1966)
     -          La Mise au monde (1967)

     -          Laurence (Seuil, 1969)
     -          Elisabeth ou Dieu seul le sait (1970) 

     -          Abraham de Brooklyn (1971)
     -          Ceux qui vont s'aimer (1973) 

     -          D'amour et de flammes (1973)
     -          Un policeman (1975) 
     -          La dernière Troïka (1976)
     -          John l'Enfer (1977) - PRIX GONCOURT
     -          La dernière nuit (1978)
    💓        L'Enfant de la mer de Chine (1981) 
     -          Les Trois Vies de Babe Ozouf (1983)  
  💓💓     Autopsie d'une étoile (1987) 
      -         Meurtre à l'anglaise (1988)
    💓        La Femme de chambre du Titanic (1991) 
      -         Lewis et Alice (1992)
  💓💓     Docile (1994
    💓        La Promeneuse d'oiseaux (1996) 
    💓        La Route de l'aéroport (1997) 
      -         Louise (1998)
  💓💓      Madame Seyerling (2002) 
💓💓💓   Avec vue sur la mer (2005)
      -         Henri ou Henry : le roman de mon père (2006)
    💓        Est-ce ainsi que les femmes meurent (2009)
      -         Une Anglaise à bicyclette (2011)
    💓        La pendue de Londres (2013)
  💓💓      Le Bureau des jardins et des étangs (2017)

Essais : 

      -         Il fait Dieu (1975)
      -         La Nuit de l'été (1979)
      -         La Bible racontée aux enfants 
      -         Il était une joie... Andersen (1982)
      -         Béatrice en enfer (1984)
      -         L'Enfant de Nazareth, avec Marie-Hélène About (1989)
      -         Elisabeth Catez ou l'Obsession de Dieu (1991) 
      -         Jésus, le Dieu qui riait (1999)
      -         Dictionnaire amoureux de la Bible, avec Audrey Malfione (illustrations) (2009)
    💓        Je vois des jardins partout (2012) 
      -         Dictionnaire amoureux des faits divers (2014) 

Ouvrages collectifs :

      -        La Hague, avec Natacha Hochman (photographies) (1991)
      -        Cherbourg, avec Natacha Hochman (photographies) (1992)
      -        Presqu'île de lumière, avec Patrick Courault (photographies) (1996)
      -        Sentinelles de lumière, avec Jean-Marc Coudour (photographies) (1997)
    💓       Plus un chat, avec Nicolas Vial (illustrations) (2018)   


POINTS FORTS : 

Erudition, profondeur, esthétisme et poésie des récits, capacité de renouvellement, construction des romans, excipits magistraux, qualité d'écriture et style très visuel, rendu d'atmosphères et de personnages, talent de conteur, humour.


THEMES RECURRENTS : 

New York/Brooklyn, Londres/brumes, mer/ports/Cherbourg, Dieu/foi, Amour (idéal), bonheur, rêves et idéaux confrontés à la réalité, innocence, rédemption, Bible, peine de mort, Japon, Kawabata, jardins, oiseaux, odeurs, sensualité. Récits souvent symboliques.

lundi 30 mai 2022

[Benzine, Rachid] Voyage au bout de l'enfance

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Voyage au bout de l'enfance

Auteur : Rachid BENZINE

Parution : 2022 (Seuil)

Pages : 84

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Trois mois. D’après maman, ça fait précisément trois mois aujourd’hui qu’on est enterrés dans ce fichu camp. Et ça fait presque quatre ans que j’ai quitté l’école Jacques-Prévert de Sarcelles. »

Fabien est un petit garçon heureux qui aime, le football, la poésie et ses copains, jusqu’au jour où ses parents rejoignent la Syrie. Ce roman poignant et d’une grande humanité raconte le cauchemar éveillé d’un enfant lucide, courageux et aimant qui va affronter l’horreur.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Rachid Benzine est islamologue. Il a déjà publié Les Nouveaux Penseurs de l’islam (Albin Michel, 2008) et Le Coran expliqué aux jeunes (Seuil, 2013) qui ont connu un grand succès.

 

Avis :

Fabien a dix ans quand le départ subit de ses parents pour la Syrie l’arrache à son quotidien de Sarcelles. Adieu ses grands-parents, ses copains et le football, son instituteur et la poésie qu’il aime tant : rebaptisé Farid, l’enfant assiste aux rapides déconvenues de ses parents, alors que le paradis escompté s’avère un inextricable enfer. Lorsque le califat de Daech tombe, leur sort reste tout aussi désespéré, l’atrocité de leurs conditions de vie, la terreur et la violence les accompagnant au camp de réfugiés d’Al-Hol.

Le récit est d’abord le constat d’un effroyable piège : leurré par un mirage comme des papillons par la lumière, les parents de Fabien réalisent un peu tard qu’ils ont pris un aller simple pour l’enfer. Désormais prisonniers d’une organisation qui prévient toute déviance par la terreur, depuis l’encouragement à la délation au sein-même des familles jusqu’à l’exécution sommaire et pour l'exemple des candidats à la fuite ou à la désobéissance, eux qui se sont jetés d’eux-mêmes dans la gueule du loup ont pour suprême remord le sort qu’ils ont imposé à leur fils. Ici, le destin est tout tracé : les hommes meurent comme des mouches au combat ; les femmes, veuves à répétition, sont remariées aussitôt pour servir un autre soldat et pour enfanter de futurs combattants ; les enfants sont embrigadés et forcés à tuer dès le plus jeune âge. Et lorsque la défaite de Daech rassemble les survivants en prison, ou, pour les femmes et les enfants, dans des camps de réfugiés, la nasse se resserre de plus belle. Tandis que les plus radicales maintiennent la pression et la terreur parmi ces rescapées indésirables, les enfants meurent dans des conditions misérables, de faim ou de maladie, prisonniers d’une situation sans issue qu’ils n’ont pourtant pas choisie.

Rédigé à hauteur d’enfant avec la sensibilité et l’élégance de plume auxquelles l’auteur nous a accoutumés, mais aussi avec une tendresse et une poésie qui contrastent délibérément et de manière vibrante avec la barbarie, le roman soulève de nombreuses questions. Comment revivre ensemble après la guerre ? Que faire de ces enfants de bourreaux, certains innocents, d’autres dangereusement fanatisés, tous rassemblés dans une promiscuité et des conditions humanitaires catastrophiques, propices à encore davantage de haine et de violence ? Comment déradicaliser les uns, sauver les autres, avant qu’ils ne grandissent comme de véritables bombes humaines ?
 
Personne ne restera de marbre face au jeune personnage de ce très court livre qui n’aborde l’innommable qu’avec les plus extrêmes délicatesse et retenue. Pour un regard plus décapant sur un sujet du même ordre, l’on pourra poursuivre avec la lecture de Girl d’Edna O’Brien. Le sort des fillettes enlevées par Boko Haram au Nigeria et rejetées comme des pestiférées lorsque par miracle elles parviennent, un jour, à s’échapper, est tout aussi révoltant. (4/5)

 

 

Citations : 

Un jour, j’ai trouvé un petit chien dans les ruines d’une maison. Il était tout maigre. À plusieurs endroits, des touffes de poil noir manquaient. Je lui ai apporté de l’eau et à manger. Je me promenais avec lui en faisant attention qu’on ne me voie pas. Et puis je l’attachais pour qu’il ne me suive pas. On est vraiment devenus copains. Je l’ai baptisé « Achille ». Il me faisait penser à Yago, le chien de nos voisins de Sarcelles qui me sautait dessus pour me faire la fête. Un jour, j’ai osé avouer à papa que je m’occupais d’un chien et je lui ai demandé s’il voulait bien que je l’emmène à la maison. Je savais que papa avait toujours beaucoup aimé les animaux. Papa était en train de prendre le thé avec l’un des rares copains à lui de Daesh tout habillé en noir. Le gars a affirmé que l’islam recommandait de protéger les animaux. Il m’a demandé où se trouvait le chien. J’ai hésité mais quelque chose en lui m’a dit que je pouvais lui faire confiance. Nous avons parcouru les cinq cents mètres qui séparaient la maison des ruines. Quand il a vu « Achille » qui battait de la queue, il s’est approché de lui tout en douceur. Et d’un coup il l’a attrapé par le cou et Achille s’est mis à hurler très fort. Il a sorti un couteau et il l’a égorgé en disant : « Tu as ta réponse, Farid. Voilà ce qu’Allah fait aux chiens. Aux chiens d’infidèles. »


Chez nous, papa n’était presque plus jamais là. Il m’embrassait très fort chaque fois qu’il repartait au djihad. J’ai toujours eu peur pour lui mais j’essayais de ne pas y penser. Avec les lionceaux, on nous interdisait les jeux vidéo et la télé, même à la maison. À l’école on avait le droit à la télé mais seulement pour nous montrer des trucs que j’aimais pas du tout. Et j’étais pas le seul. On nous a montré des vidéos où des enfants de l’État islamique tuaient des gens en criant des formules islamiques en arabe. Ils portaient le même uniforme que dans notre école. Ils avaient un pistolet et ils tiraient dans la tête d’un monsieur à genoux. Il y avait des chants en arabe à la gloire du calife Baghdadi et puis on retrouvait l’enfant qui avait tiré dans un beau jardin avec de l’eau et des fleurs. Il avait une ceinture d’explosifs autour de lui. Il était entouré d’autres enfants habillés comme lui. Et tous ils chantaient à la gloire de l’État islamique en brandissant des armes. L’émir de l’école nous a dit qu’il s’était fait exploser quelques jours après à la sortie d’une école, dans une ville tenue par Bachar el-Assad, et que ses parents ont remercié le calife de lui avoir permis de mourir en martyr. Il nous a dit aussi que c’était un exemple pour nous tous. Et puis l’émir a crié : « Vous allez tuer les kouffâr ! » Comme personne réagissait, il nous a tous engueulés et on a été obligés de crier tous ensemble : « Allahou akbar ! » « Vous allez venger le sang des musulmans ! » « Allahou akbar ! » « Vous allez être volontaires pour les opérations-martyres ! » « Allahou akbar ! » En vrai, même si on aurait adoré être dans le film pour que nos parents soient fiers de nous, on avait surtout la trouille. Mais personne n’en a parlé.


Les regards disent tout et ils sont déjà de trop. Faut dire qu’à l’école des lionceaux du califat, on nous avait appris qu’il fallait surveiller tous les gens. Même les enfants. Et même nos parents. Si on avait l’impression qu’ils faisaient quelque chose de pas bien, quelque chose qui déplairait à Allah ou au calife Ibrahim, il fallait les dénoncer. Sinon, on pouvait aller en enfer. Dans l’État islamique, tout le monde surveille tout le monde.
 

On a fini à Baghouz. Là, pendant trois mois, j’ai vu les voisins et mes copains mourir, ou perdre un bras, une jambe. Les deux. Ou être défigurés. On s’entassait dans des tunnels. On avait l’impression que chaque bombe était celle qui allait nous tuer. Ce qui m’est arrivé de pire c’est quand le gosse qui était à côté de moi dans une tranchée a explosé à cause d’une bombe. J’avais des morceaux de lui partout sur moi. Je me suis mis à trembler, à hurler, à essayer de repousser tous ces morceaux de chair. Je n’oublierai jamais ça. Et ça me réveille encore toutes les nuits. C’est là que maman a adopté Fatima, une petite de cinq ans dont les parents et les frères et sœurs ont tous été tués dans les bombardements de la coalition. C’est comme ça que maman appelle nos ennemis. Elle ne parle plus de kouffâr ou d’ennemis de l’islam. Je crois qu’elle est vraiment fâchée avec Daesh mais elle ne m’en parle pas. Je crois qu’elle a toujours peur que je la dénonce et qu’elle finisse comme sa copine qui se balançait à un réverbère. C’est affreux quand les parents ont peur de leurs enfants. Quelqu’un m’a dit que les nazis et les fascistes faisaient ça aussi. J’ai demandé à maman si c’était aussi des musulmans. J’ai pris une claque comme réponse. Et elle a ajouté : « Ils sont comme Daesh. »


Il y a vraiment un nombre incroyable de femmes et d’enfants ici. Ce qui m’a frappé tout de suite c’est l’état des enfants : tous maigres. Beaucoup handicapés, avec des pansements sur la tête, très sales, avec un membre en moins, des yeux crevés. Tout le monde est tassé. Maman dit qu’on a un mètre carré par personne. On a retrouvé les femmes qui nous menaçaient tout le temps à Baghouz et qui nous interdisaient de nous rendre. C’est les mêmes qui disaient que les Kurdes allaient enlever les enfants. Ici aussi elles font la loi. Elles nous menacent encore et surveillent tout ce qu’on fait. On sait pas si ce sont toujours des folles de Daesh ou si elles balancent tout aux gardes kurdes. Ou les deux à la fois. Dès qu’elles s’approchent, les gens se taisent. Et on fait toujours attention à ce qu’on dit. Même quand elles ne sont pas là parce que d’autres femmes pourraient rapporter ce qu’on dit ou ce qu’on fait. Juste parce qu’elles aussi elles ont peur. Malgré tout, il y a une entraide entre beaucoup de femmes. Certaines ont réussi à cacher leur téléphone. Elles les enterrent sous les tentes pour que les gardes ne les trouvent pas. Parce que les Kurdes passent des fois avec des détecteurs pour repérer les téléphones. Elles les rechargent grâce aux lampes solaires que la Croix-Rouge nous a fournies pour nous éclairer un peu la nuit. Il y a des prises USB dessus. Ça marche beaucoup par le troc ici. Je t’échange un paquet de couches pour bébé contre des appels téléphoniques. Je garde ta fille pendant que tu vas aux toilettes contre un peu de sucre. Je te prête mon fils pour tirer ta carriole d’aide humanitaire contre un verre de pois chiches.


Dès notre arrivée, on nous a donné des choses à manger, à boire, des chaussettes et un matelas en tissu chacun. J’ai d’abord cru qu’elles étaient trop grandes les chaussettes parce que l’élastique ne tenait pas et elles se ratatinaient sur mes chevilles. Mais j’ai compris quand maman a dit : « Mon pauvre petit, tu es tellement maigre qu’elles ne te tiennent même pas au mollet. »
 

Partout ça pue les excréments. On n’arrive pas à se laver. On est pleins de crasse noire. Pendant les deux premiers mois, il faisait tellement froid qu’on allait même pas aux toilettes. On sortait plus. J’avais mal jusqu’à l’intérieur de mes os. Maman m’a confectionné un bonnet avec des bandes de tissu pour que j’aie moins froid. On ne se lavait plus et on faisait nos besoins juste à côté de nous. On a attrapé des tas de boutons, de plaques qui démangent et de croûtes sur la peau. Finalement c’est Selim qui a les fesses les plus propres parce qu’on lui change ses couches. Pas aussi souvent qu’il le faudrait mais quand même.


Un jour, je ne sais pas ce qui est arrivé à des mères de l’enclave. À plusieurs, elles ont couru vers la porte. Elles ont commencé à l’escalader et elles ont jeté leurs bébés vers les déplacées. Je crois qu’elles voulaient qu’on les prenne pour qu’ils ne meurent pas. Plusieurs ont été grièvement blessés. Mais ils ont été soignés. Et comme les mères étaient toutes en niqab, on ne savait pas à qui les rendre. Je crois que les mères ont réussi leur coup. C’est terrible pour une mère d’abandonner son enfant. Mais c’est comme ça qu’elles ont pu les sauver.  


Depuis quelque temps, maman est moins prudente. Je crois qu’elle est en train de déprimer. Elle sait pourtant que dans le camp il y a ces dames de Daesh qui sont méchantes. C’est elles qui nous disaient de ne pas nous rendre, que les enfants allaient être enlevés par les Kurdes. Et maintenant qu’elles sont dans le camp elles continuent. Elles continuent leur propagande pour nous faire peur. Maman se lâche des fois. Elle me dit : « C’est une mafia. Depuis le début, tout ça, c’est juste une mafia. » Des fois maman elle dit qu’elle voudrait bien que la France laisse rentrer au moins les enfants. Mais elle se met aussitôt à pleurer en regardant Selim qui s’accroche toujours à elle. Et puis elle dit : « Mais au moins vous pourriez vivre. »


Les gens sont sensibles au sort des enfants soldats. On dit que ce sont des victimes. Mais seulement s’ils sont pas musulmans. Et elle dit que moi et Selim on n’a jamais été des enfants soldats, on a tué personne. Et pourtant on nous laisse mourir ici. Elle dit même que cette guerre a tué plus d’enfants que de militaires. J’avais jamais pensé à tout ça. Et je vois bien que ça fait de la peine à maman. Je crois qu’elle se reproche tout le temps de m’avoir emmené dans cette galère au lieu de me laisser réciter mes poèmes à monsieur Tannier.


Les poèmes ça a pas besoin de la vérité. Les poèmes ça existe pour faire plus beau que la réalité. Maman pleure souvent quand je lui lis mes poèmes à sa gloire. Alors je lui écris aussi des poèmes qui font rire. Et des poèmes qui font rêver. Et des poèmes qui font tout oublier. Qui parlent d’un monde qui n’existe pas mais où on aimerait bien habiter. Où on serait heureux. Je crois que c’est des poèmes sur le paradis que j’écris en fait ces fois-là. Mais pas le paradis de Daesh, avec des ennemis et des gens qu’il faut tuer. Avec un calife qu’il faut vénérer. Un vrai paradis où tout le monde s’aime, et les animaux et tout ce qui existe. Un paradis où personne ne veut du mal aux autres. Un paradis où qu’on soit musulman ou pas c’est pareil. Un paradis comme à Sarcelles.
 

Balaban est entré dans notre enclave un matin. Il est venu me voir. Il m’a dit de me cacher. On devait m’emmener pour être interrogé. Mais il savait qu’il se passait des choses pas belles là où on torturait les enfants de Daesh. On voulait nous faire dire qu’on avait tué des gens et on nous mettait en prison. Balaban m’a dit : « Aujourd’hui, c’est Amine qui dirige les interrogatoires. C’est le plus cruel. Il paraît que des enfants du camp sont déjà morts entre ses mains. Des mamans réclament leurs fils. Des adolescents qui ont été emmenés pour être interrogés et qu’on n’a jamais revus. » Avant de me cacher j’ai demandé à maman si j’étais un adolescent. Elle m’a rassuré en me disant que je n’avais pas encore onze ans. C’est vrai ça, à partir de quel âge on n’est plus un enfant ? Et on ne mérite plus la compassion des gens parce qu’on est responsable ? À onze ans, je suis un monstre ou une victime ? Pourquoi je dois me poser ces questions à mon âge ? Qu’en pense Allah ? Et qu’en penserait Jacques Prévert ?


Les malheurs des enfants, je crois que ça n’intéresse jamais vraiment les gens. Sinon, ça ferait longtemps qu’on les ferait plus souffrir. Et il y aurait depuis longtemps une Convention internationale des droits de l’enfant.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 

vendredi 3 décembre 2021

[McDaniel, Tiffany] Betty

 


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Betty

Auteur : Tiffany McDANIEL

Traducteur : François HAPPE

Parution : 2020 en anglais (Etats-Unis)
                   et en français

Editeur : Gallmeister

Pages : 720

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ce livre est à la fois une danse, un chant et un éclat de lune, mais par-dessus tout, l’histoire qu’il raconte est, et restera à jamais, celle de la Petite Indienne.
La Petite Indienne, c’est Betty Carpenter, née dans une baignoire, sixième de huit enfants. Sa famille vit en marge de la société car, si sa mère est blanche, son père est cherokee. Lorsque les Carpenter s’installent dans la petite ville de Breathed, après des années d’errance, le paysage luxuriant de l’Ohio semble leur apporter la paix. Avec ses frères et sœurs, Betty grandit bercée par la magie immémoriale des histoires de son père. Mais les plus noirs secrets de la famille se dévoilent peu à peu. Pour affronter le monde des adultes, Betty puise son courage dans l’écriture : elle confie sa douleur à des pages qu’elle enfouit sous terre au fil des années. Pour qu’un jour, toutes ces histoires n’en forment plus qu’une, qu’elle pourra enfin révéler.

Betty raconte les mystères de l’enfance et la perte de l’innocence. À travers la voix de sa jeune narratrice, Tiffany McDaniel chante le pouvoir réparateur des mots et donne naissance à une héroïne universelle.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Tiffany McDaniel vit dans l’Ohio, où elle est née. Son écriture se nourrit des paysages de collines ondulantes et de forêts luxuriantes de la terre qu’elle connaît. Elle est également poète et plasticienne. Son premier roman, L’Été où tout a fondu, est à paraître aux Éditions Gallmeister.

 

 

Avis :

Sixième de huit enfants, Betty Carpenter grandit dans l’Ohio des années soixante. Elle, qui de tous ses frères et sœurs possède la peau la plus foncée, subit de plein fouet l’ostracisme raciste dont est victime sa famille, depuis l’union de sa mère blanche et de son père Cherokee. Elle ignore pourtant encore que cette première confrontation à la violence n’est que le début d’un long apprentissage, à mesure que d’autres drames familiaux sortiront peu à peu de leur secret. Dans son désarroi et son chagrin, Betty tient debout grâce à l’écriture. Il faut dire qu’avec son incomparable et merveilleuse capacité à tout transformer en histoires, son père lui tend un formidable tremplin…

Tiffany McDaniel s’est inspirée de la vie de sa mère, métisse Cherokee, pour nous livrer cette histoire en clair obscur, d’une singulière poésie. Versant ombre, les coups du sort pleuvent sur cette famille prise dans une de ces inextricables spirales où le malheur sait si bien enfermer ses victimes, de génération en génération. Les épisodes révoltants se succèdent, empilant les préjugés et l’injustice les plus consternants à la méchanceté et à l’immoralité les plus effarantes, dans une narration digne et sobre, dénuée de pathos et de complaisance, qui démultiplie l’impact des violences évoquées. Pourtant, Betty, elle, trouve la force de ne pas succomber à la haine, portée par l’amour d’un père qui illumine littéralement le récit. Rarement pareille figure paternelle aura à ce point transfiguré un roman, chassant à elle seule la noirceur ambiante par la magie et la poésie de son imagination et de ses histoires, opposant à la bêtise son humble et respectueuse connaissance de la nature, et insufflant à sa fille la conscience de sa valeur et de sa puissance.

Quand on songe aujourd’hui à la perte d’identité et d’estime de soi qui, à lire des auteurs comme Louise Erdrich, Tommy Orange, Joy Harjo ou Naomi Fontaine, continue à miner bon nombre des descendants amérindiens, l’on comprend tout le sens de l’héritage de Landon Carpenter à sa fille. A travers Betty, grandie dans le respect d’elle-même malgré le racisme, mais aussi le sexisme qui sévit à part égale dans le roman, c’est la force de refuser l’aliénation, qu’elle conduise au sentiment d’humiliation et à l’auto-destruction, ou à la haine et à la riposte violente, qu’infuse cette splendide histoire d’amour paternel.

De cette tragédie, née de l’imbécile mais brutale suffisance d’hommes blancs convaincus de leur supériorité masculine et raciale, irradie une lumineuse humanité : celle d’un père magnifique, humble mais véritable figure centrale du roman, indéniablement responsable de mon coup de coeur pour ce livre. (5/5)

 

Citations :

Avant le christianisme, les Cherokees étaient fiers de leur société matriarcale et matrilinéaire. Les femmes étaient à la tête de la famille, mais le christianisme a donné aux hommes un rôle prédominant. À la suite de ce bouleversement, les femmes ont été écartées de la terre qu’elles avaient possédée et cultivée. On leur a donné un tablier et on leur a signifié que leur place était à la cuisine. Aux hommes, qui avaient toujours été des chasseurs, on a dit qu’ils devaient maintenant travailler dans les champs. Les Cherokees ont vu leur mode de vie traditionnel éradiqué, de même que la répartition des rôles entre les deux sexes, qui avait permis aux femmes d’occuper une place aussi importante que celle des hommes.
 

— D’où est-ce qu’elle vient ?
 Je n’ai pas hésité à lui répondre moi-même en tendant le doigt vers notre maison :
 — De là, derrière. On emménage.
 Ses boucles d’oreilles en perles se sont agitées quand elle a agrippé le bras de l’homme.
 — Des gens de couleur ? a-t-elle hoqueté. Quand des gens de couleur se sont installés dans le quartier de Maman, elle a dit que même l’eau a commencé à avoir un drôle de goût.
 — Ça ne m’étonne pas. (Il a fait un signe de tête en direction du ballon.) Elle a essayé de le voler.
 — Mais on ne peut plus le reprendre, maintenant. Pas si elle l’a touché, a dit la femme en prenant la petite fille dans ses bras. Les gens de couleur ont toujours une maladie ou une autre. Elle a mis ses microbes dessus.
 — Tu as raison.
 Il a immédiatement lâché le ballon, puis il a sorti son beau mouchoir bien propre pour s’essuyer les mains.
— Ruthis, il ne faut pas jouer avec n’importe qui, ma chérie, a dit la femme en nichant la tête de sa fille au creux de son épaule tandis qu’elle la portait à l’intérieur. Les enfants dégoûtants peuvent te faire attraper des trucs dégoûtants.
 

Pendant l’absence de Maman, Fraya a abandonné le lycée. Papa a été tellement déçu qu’il a peint en noir la dernière marche du porche devant la maison.  
— Parce qu’une marche vient de mourir, a-t-il dit à Fraya.  
— Les marches ne meurent pas, Papa.  
— Elle est morte, Fraya, parce que tu n’as pas franchi cette dernière marche qui te menait vers une vie meilleure.  
— Ce ne sont que des marches d’escalier, Papa. Elles nous permettent d’entrer et sortir de la maison, c’est tout.  
— Tu sais, quand je me suis entendu dire que j’étais bête, j’ai eu le sentiment de l’être vraiment. Tout ça parce que je suis un homme adulte avec une instruction de troisième ordre. Être au bas de l’échelle te remplit d’amertume, Fraya, et je suis bien placé pour le savoir. J’y ai passé toute ma vie et je n’ai pu que contempler le sommet. Et tu sais ce qu’on trouve au sommet?  
— Quoi donc ? a demandé Fraya.  
— Une belle vue sur le monde. Tu pourras le voir tout entier. De là-haut, tu peux décider quelle partie de ce grand et beau monde Dieu a faite spécialement pour toi. Mais si tu abandonnes tes études, Fraya, tu ne pourras jamais y parvenir et avoir une vie meilleure. Tu allais être la première personne de la famille à pouvoir dire que tu avais reçu une éducation. Tu n’étais pas obligée d’abandonner le lycée. Ce n’est pas ce que ta maman voudrait pour toi. Tu peux encore y retourner. Je peux encore repeindre cette marche en blanc. Ressuscite-la. La mort n’est pas nécessairement éternelle pour les marches.


Pendant que je plumais le poulet, Momma se tenait sur la véranda, où elle attendait le retour de Pappy. Elle avait un linge humide et frais à la main, comme tous les jours. Elle lui posait ce foutu linge sur le cou quand il s’asseyait sur la balancelle de la véranda. Après, elle se mettait à genoux en souriant et elle lui enlevait ses chaussures pour lui masser les pieds. Je me souviens, un jour Momma a oublié de sourire. Pappy lui a fait lécher la boue de ses semelles. Je vois encore sa langue s’enfoncer dans toutes les rainures.


Ce serait tellement plus facile si l’on pouvait entreposer toutes les laideurs de notre vie dans notre peau – une peau dont on pourrait ensuite se débarrasser comme le font les serpents. Alors il serait possible d’abandonner toutes ces horreurs desséchées par terre et poursuivre notre route, libéré d’elles. 


Les gens croient que c’est quand ils vous supplient de rester, mais en fait, c’est quand ils vous laissent partir que vous savez qu’ils vous aiment pour de bon.


Pourquoi faut saigner pour gagner le droit d’être une femme ? (Elle a donné des coups de poing sur son matelas.) Et qu’est-ce qui se passe quand on vieillit et que ça s’arrête ? Alors quoi ? On n’est plus une femme à ce moment-là ? C’est pas le sang qui définit ce qu’on est. C’est notre âme.


Ma sœur était tout simplement une de ces filles condamnées par une idéologie et des textes ancestraux selon lesquels le destin d’une femme est d’être bien comme il faut, obéissante et sagement séduisante, mais invisible au besoin. Clouée à la croix du sexe auquel elle appartient, une jeune femme se trouve coincée entre la mère et la côte biblique, dans un espace réduit qui ne lui permet d’être rien d’autre qu’une fille qui vit auprès de ses frères sans pour autant être leur égale. Ces garçons qui, eux, peuvent hurler comme des matous en rut, se vautrer dans la chair sans retenue, sans que jamais on ne les traite de traînée ou de putain comme ma sœur.


Une maison “coup de fusil” est une maison étroite, où les pièces sont en enfilade, chacune donnant dans la suivante par une porte intérieure. Ainsi, si l’on tirait un coup de fusil à travers la porte d’entrée, la balle traverserait toutes ces portes intérieures avant d’atteindre le mur du fond.


— Ce n’est pas facile d’être une femme, P’tite Cherokee. Et surtout, ce n’est pas facile d’être une femme qui passe sa vie à avoir peur de celle qu’elle est vraiment. Tout le monde m’appelle la Vieille Slipperwort. La Vieille. Voilà ce que je suis. La femme qui va au magasin en chaussures plates à semelles en caoutchouc pour acheter des pommes de terre, du lait et du pain. Avec des taches sur ma robe, provenant du petit déjeuner que je prends toute seule. Le dos courbé, mes bas retombant sur mes jambes veinées de bleu et de violet. Des cheveux tout blancs et un visage que plus personne ne voit. Quatre-vingt-dix-sept ans que je suis sur cette terre. Et voilà le résultat : je me retrouve seule dans ma chambre, en train de contempler le reflet d’une femme qui a toujours eu peur d’être elle-même.  
Dans le miroir, ses yeux sont passés de son image à la mienne.  
— Ne laisse pas une telle chose t’arriver, Betty. N’aie pas peur d’être toi-même. Faut pas que tu vives aussi longtemps pour t’apercevoir à la fin que tu n’as pas vécu du tout. 


Les gens auraient pu utiliser toutes sortes de mots pour décrire les mains de mon père. Dures. Tannées. Fendillées et crevassées comme l’écorce d’un arbre. On aurait pu dire que ses mains étaient, par-dessus tout, rugueuses, mais je savais que son contact était doux. Les gens se contentaient de jeter un coup d’œil aux mains de mon père et ils croyaient pouvoir en déduire ce qu’il valait dans ce monde.  
— Je me suis toujours entendu dire que j’étais insignifiant, a-t-il remarqué tandis qu’il commençait à coudre le bouton sur le pantalon. Tu t’entends dire ça suffisamment et tu te mets à le croire.  
Il a fait un nœud avec le fil avant de le couper avec ses dents.  
— Il y a des hommes qui ne valent pas la peine qu’on en parle, a-t-il poursuivi en levant le pantalon pour jauger son travail. Ce sont des bouche-trous. Voilà ce que je suis. Un bouche-trou. Une marche sur laquelle d’autres grimpent pour arriver au sommet. Une goutte de peinture sur le portrait d’un homme plus important. Autrefois, ça me dérangeait. Mais aujourd’hui, je suis trop vieux pour m’en faire à ce sujet.


Un jour, Papa m’a raconté une légende cherokee qui parlait de deux loups. L’un était appelé U-so-nv-i, parce qu’il était mauvais, malhonnête et qu’il avait l’esprit tordu. L’autre s’appelait Uu-yu-go-dv, parce qu’il était sincère, bon et droit.  
— Les deux loups vivent à l’intérieur de chacun de nous, m’avait dit mon père. Ils se battent jusqu’à ce que l’un des deux soit tué.  
Je lui ai demandé lequel des deux loups survit. Il m’a répondu :
— Celui que tu nourris et que tu aimes.


— Tu as enfreint la règle en vigueur dans cette école, tu le sais, n’est-ce pas ?  
Il a fait un geste en direction de mon short.  
— Je ne comprends pas pourquoi il y a une règle, ai-je dit.
— Nous devons veiller à maintenir une séparation entre les sexes.  
— Une séparation ?  
— Les vêtements devraient montrer qu’il y a une différence entre une fille et un garçon. Tu n’es pas d’accord, Betty ?  
— Pourquoi je ne peux pas mettre ce que je veux ?  
— Est-ce que tu sais ce qui arrive quand une fille porte ce qu’elle veut, comme un short ou un pantalon ?  
J’ai secoué la tête.
— Tout le monde a les yeux fixés sur son entrejambe, a-t-il répondu en jetant un coup d’œil rapide au mien.
 — Mon entrejambe ?
 J’ai aussi baissé les yeux vers mon bassin.
 — C’est ça. Un pantalon définit ton… cette zone. Quand une femme est en pantalon, personne ne la voit, elle. On ne voit que son entrejambe. Les femmes qui mettent un pantalon souhaitent cette attention. Elles la recherchent. Savais-tu que dans les endroits où les femmes portent des pantalons, la criminalité est plus importante ? Ces femmes-là se moquent complètement de la famille et du foyer. Elles se moquent complètement d’inculquer un sens moral et de donner le bon exemple.
 — Parce qu’elles mettent un pantalon ? Mais les hommes en portent bien, eux.
 — Les femmes ne peuvent pas se comporter comme les hommes, parce que les hommes et les femmes sont différents. Qu’est-ce que tu dirais si j’enfilais une jupe, là, et que je me mette à me déhancher dans ce bureau comme ta mère ?
 — Ma mère ne se déhanche pas.
 — Ma chère, dès qu’une femme se met à marcher, elle se déhanche. Elle n’y peut rien. C’est la façon dont ses jambes sont faites.


À ce moment-là, j’ai compris que les pantalons et les jupes, tout comme les sexes, n’étaient pas considérés comme égaux dans notre société. Porter un pantalon, c’était être habillé pour exercer le pouvoir. Porter une jupe, c’était être habillée pour faire la vaisselle.  
— Je ne serais pas surpris que les oiseaux se comportent de façon bizarre précisément parce que tu portes ce short, Betty.  
Après avoir laissé tomber sa couverture, il s’est assis à son bureau en me disant que porter une jupe préserverait ma pureté.  
— Tes frères en Christ te regarderont avec respect si tu t’habilles comme la Bible dit que les femmes et les filles doivent s’habiller.  
— Mais les garçons n’arrêtent pas de soulever ma jupe. Ils ont vu mes sous-vêtements un million de fois.  
— Je vois. (Il s’est renversé en arrière dans son fauteuil en cuir.) Tu flirtes avec les garçons, alors ?  
— Non.  
— Est-ce que tu mets des vêtements qui incitent tes camarades à avoir des pensées impures ?  
— Je porte juste des vêtements comme tout le monde, ai-je répliqué, les dents serrées.  
— Parce que les vêtements que porte une fille peuvent avoir une influence, tu comprends ? La façon dont tu t’habilles dit certaines choses sur qui tu es. Je connais ces garçons dans mon école. Leurs parents sont mes amis. Ce sont de bons garçons. Ils essaient de garder Dieu dans leur cœur. Tu veux qu’ils restent de bons garçons, n’est-ce pas ?  
— Qu’ils soient bons ou non dépend d’eux.  
— Non, cela dépend de toi. En tant que fille, tu as une grande responsabilité, Betty. Surtout maintenant que tu commences à avoir des hanches et des seins. Comment pouvons-nous, nous les hommes, garder Dieu dans notre cœur, si vous autres, les jolies petites créatures, ne nous aidez pas en vous habillant de façon pudique ? Tu sais ce que signifie le mot “pudique”, Betty ?  
— Je mets des robes et des jupes en coton. Elles ont des petites fleurs et… et… et vous ne me voyez pas baisser le pantalon des garçons dans tous les coins. Ça n’a rien à voir avec les vêtements. Ils soulèveraient ma jupe même si je m’habillais avec un sac de pommes de terre. C’est les garçons que vous devriez punir. Pas moi.
— Est-ce que tu vas à l’église, Betty ? (Il s’est renversé un peu plus en arrière, jusqu’à faire grincer son fauteuil.) Je ne pense pas t’y avoir jamais vue, ni ta famille.  — Notre église, c’est la nature.  — L’église est votre église, petite demoiselle. Tout le reste n’est que blasphème. Est-ce que vous êtes chrétiens, toi et ton peuple ?  
— Mon peuple, c’est les Cherokees, ai-je répliqué en me redressant. Et si on vivait encore aujourd’hui comme vivaient mes ancêtres avant qu’on nous prenne tout, les femmes seraient aux commandes et c’est vous qui devriez m’écouter.  
— Oh, vraiment ?  
— Oui. Et je pourrais porter ce que je voudrais parce que…  
— Parce que quoi ?  
— Parce que pour les Cherokees, l’important n’était pas ce que portaient les femmes. L’important, c’était ce qu’elles faisaient, ce qu’elles disaient et ce qu’elles pensaient.  
— Et tu as vu ce qui s’est passé ? a-t-il répondu en s’esclaffant. Ton peuple a été vaincu parce que les femmes font des chefs faibles. Je suis sûr que si tes Cherokees avaient eu des hommes en charge des choses, tout ce pays serait indien aujourd’hui. Ce sont les femmes en pantalon qui ont perdu les terres de ton peuple.


Nous sommes restés tous les trois à regarder le ciel. Quand Fraya a commencé à projeter le bout de son index vers les étoiles, je lui ai demandé ce qu’elle faisait.  
— Ces lumières, là-haut. (Toc, toc, toc.) On nous dit qu’elles ne sont que réactions nucléaires et énergie, a-t-elle répondu comme une scientifique. Des étoiles, disent les romantiques. Mais ce ne sont pas des étoiles. Les étoiles n’existent pas pour nous. Tout là-haut, il y a un monde pour lequel nous sommes des insectes. Et quelqu’un dans ce monde-là nous a attrapés. Cette planète, où nous disons être chez nous, n’est en fait qu’un grand bocal dans lequel ils nous gardent. Un grand bocal pour nous, mais un tout petit pour eux. Ces éclats lumineux sont en fait les trous d’aération par lesquels nous voyons la lumière de ce monde pour lequel nous sommes trop petits. Avec mon doigt, je fais d’autres trous pour que l’on puisse respirer. Il y a des moments où je me dis que nous allons tous suffoquer. Aide-moi, Betty. Aide-moi à faire un trou assez grand pour que l’on puisse s’y glisser et s’envoler.


J’avais passé l’essentiel de mon adolescence à souhaiter voir un autre reflet de moi. Je pouvais abandonner les doutes qui m’assaillaient et être libre, ou bien demeurer sous le regard de ceux qui nourrissent des préjugés et y rester enchaînée. Nous avons trop d’ennemis dans la vie pour en faire nous-mêmes partie. Aussi, lorsque j’ai eu dix-sept ans, un âge qui vous autorise à allumer la flamme de passions nouvelles, j’ai décidé de refuser l’ambition de la haine.


La pensée m’est alors venue qu’être enfant, c’est savoir que le balancement du berceau nous rapproche et en même temps nous éloigne de nos parents. C’est le flux et le reflux de la vie qui, tour à tour, nous poussent vers les autres, puis nous en écartent, peut-être dans le but de nous permettre d’acquérir la force nécessaire pour affronter l’instant où ce mouvement de balancier nous aura tellement éloignés de la personne que nous aimons le plus qu’elle ne sera plus là quand nous reviendrons vers elle.


Je m’étais rendu compte que les secrets que l’on enterre sont des graines qui ne produisent que du mal supplémentaire.


Je comprenais ce besoin d’aller au-delà de la clôture. Aussi belle que puisse être la pâture, c’est la liberté de choisir qui fait la différence entre une existence que l’on vit et une existence que l’on subit.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 
 

 
 

vendredi 13 novembre 2020

[Wetmore, Elizabeth] Glory

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Glory (Valentine)

Auteur : Elizabeth WETMORE

Traductrice : Emmanuelle ARONSON

Parution : en anglais (USA)
                   et en français en 2020

Editeur : Les Escales

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Roman choral puissant et envoûtant, Glory met en scène les retombées d’une terrible agression dans une petite ville du Texas et donne la parole à celles que l’on n’a pas l’habitude d’entendre.
14 février 1976, jour de la Saint-Valentin. Dans la ville pétrolière d’Odessa, à l’ouest du Texas, Gloria Ramirez, quatorze ans, apparaît sur le pas de la porte de Mary Rose Whitehead. L’adolescente vient d’échapper de justesse à un crime brutal. Dans la petite ville, c’est dans les bars et dans les églises que l’on juge d’un crime avant qu’il ne soit porté devant un tribunal. Et quand la justice se dérobe, une des habitantes va prendre les choses en main, peu importe les conséquences.
Elizabeth Wetmore n’hésite pas à sonder les tréfonds de l’âme humaine et livre un roman dur et âpre à la beauté mordante.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Elizabeth Wetmore a suivi des cours d’écriture et obtenu des bourses d’études au sein de plusieurs programmes universitaires prestigieux. Glory est son premier roman.

 

 

Avis :

En 1976, près de la petite ville pétrolière d’Odessa au Texas, une adolescente d’origine mexicaine, Gloria Ramirez, échappe de peu à son violeur et réussit à se traîner, ensanglantée, jusqu’à la ferme de Mary-Rose. Cette mère au foyer prend courageusement la défense de la jeune fille, d’abord fusil en main lorsque l’assaillant la poursuit, puis au tribunal où elle entreprend de témoigner. Mais, dans ce sud ségrégationniste et sexiste, opinion publique et justice penchent forcément en faveur des blancs et du machisme.

Elizabeth Wetmore excelle à nous plonger dans l’atmosphère particulière, mélange d’âpreté, d’oppression et de désolation, qui baigne cette ville de bout du monde, perdue dans le désert. Exsangue sous les assauts de la poussière, de la chaleur et de la crise économique, elle se retrouve soudain l’épicentre d’une fièvre pétrolière aussi miraculeuse que désastreuse. Ses terres désormais dévastées et souillées, empuantie par les émanations mortifères, elle est envahie par une faune assoiffée de dollars, masculine et célibataire, manne providentielle mais également source accrue de violence et d’insécurité. Aux dures et dangereuses conditions de travail des champs pétrolifères répondent excès en tout genre, cautionnés par la loi du plus fort, en l’occurrence blanche et conservatrice, qui continue, en ces années soixante-dix, à s’imposer en droite ligne de l’époque du Far West.

Au-delà de la terrible histoire de Gloria et de l’impunité de son agresseur, c’est à son impact sur ses témoins que s’intéresse le récit, dans une succession de portraits psychologiques où la rébellion s’achève dans l’impuissance et la folie, et où le désespoir se mêle à la résignation. Femmes vouées à la vie morne d’épouses et de mères de famille soumises, accédant au mieux à des emplois subalternes qui les exposent quotidiennement à la grivoiserie et aux agressions ; Mexicains en situation plus ou moins régulière, trimant pour à peine survivre, constamment sur la brèche de l’expulsion ; ancien du Vietnam, condamné à la marginalité et à la misère pour être revenu handicapé : tous n’ont d’autre choix que de partir ou d’accepter un ordre social ségrégationniste et sexiste qui a totalement et inextricablement façonné mentalités et institutions.

Cette vaste fresque qui prend le temps de camper en détails ambiance et personnages, monte peu à peu en puissance pour atteindre un paroxysme de tension, proprement haletant, sur son dernier quart. Elle s’achève sur l’amertume d’une conclusion noire et désespérée : le constat d’une iniquité inébranlable, tant ses racines sont profondes, et tant elle gangrène les bases mêmes de la société américaine de l’époque, comme sans doute encore celle d’aujourd’hui. Elizabeth Wetmore impressionne par l’ampleur et la profondeur de ce premier roman. (4/5)


Citations :  

Glory n’a peut-être jamais vu de gens aussi peu ragoûtants. Le garçon a un gros trou dans les dents de devant, et la fillette détachent les lambeaux de peau qui pèlent sur ses épaules trop exposées au soleil pour ensuite les manger en douce tout en poursuivant sa lecture. Les bras et les jambes de la mère sont potelés, glabres, et roses, tel un mollusque extrait de sa coquille.

À chaque rentrée, durant les trente années où elle a enseigné l’anglais dans des salles de classe surchauffées peuplées de fils de fermier, de pom-pom girls et de péquenots puant l’après-rasage, Corrine repérait dans sa liste d’élèves le nom d’au moins un gamin différent ou rêveur. Les bonnes années, elle en dégottait peut-être deux ou trois – les marginaux, les bizarres, les violoncellistes, les génies, les joueurs de tuba défigurés par l’acné, les poètes, les garçons dont l’asthme excluait toute velléité de jouer au football et les filles qui n’avaient pas appris à étouffer leur intelligence. À ces élèves-là, Corrine affirmait : les histoires nous sauvent la vie. Aux autres, elle lançait : je vous réveillerai quand ce sera terminé.

Parce que si je m’interroge sur ce qui n’existe plus entre Robert et moi… Mary Rose s’était interrompue et avait fixé ses mains, les tortillant dans un sens et dans l’autre. Eh bien… qu’est-ce que j’en sais au fond ? Merde, j’ai eu mon premier costume de pom-pom girl quand je portais encore des couches. Comme nous toutes. Si on a de la chance, on a douze ans quand un homme ou un garçon, voire une femme bien attentionnée qui veut juste nous expliquer la vie, nous révèle le but de notre existence sur terre. On est là pour leur remonter le moral. Leur sourire et apporter un peu de lumière dans la pièce. Pour les soutenir et les connaître, et être gentilles avec tous ceux qu’on rencontre. J’avais dix-sept ans quand j’ai épousé Robert et j’ai quitté la maison de mon père pour aller directement vivre dans la sienne. Mary Rose s’était assise dans une chaise de jardin, avait posé sa tête sur la table et s’était mise à pleurer. C’est ce que je suis censée faire, c’est ça ? avait-elle soufflé. Lui remonter le moral ?
 
Dans un cadre suspendu dans l’entrée, madame Sibley possède un fragment de l’uniforme gris de l’arrière-arrière-arrière-grand-père de son défunt mari. La relique trône à côté d’un daguerréotype du héros en question. Elle possède aussi un coffre en cèdre plein de photographies de la vieille plantation familiale et elle ne parvient toujours pas à ­comprendre comment sa famille, en quelques générations, a pu en arriver là : se retrouver coincée dans ­l’ouest du Texas à se frotter sans cesse les yeux à cause de la poussière et à s’efforcer de conserver son toit tandis que les Mexicains et les féministes dominent le monde. 
 
Les hommes meurent parce qu’ils essaient d’aller plus vite que le train et que leurs camionnettes calent sur les rails, ou parce qu’ils boivent et se tire accidentellement dessus, ou parce qu’ils boivent, escaladent un château d’eau, et dégringolent l’équivalent de dix étages. Pendant la saison de castration, parce qu’ils perdent l’équilibre dans le couloir de contention et que le veau leur flanque un coup de pied dans le cœur. À la pêche, parce qu’ils se noient dans le lac ou s’endorment au volant sur le chemin du retour. Dans un carambolage sur l’autoroute, au cours d’une fusillade au Dixie Motel, ou à cause d’une fuite de sulfure d’hydrogène aux abords de Gardendale. On dirait que la bêtise a encore tué, déclare Evelyn lorsqu’un des habitués annonce la nouvelle en fin d’après-midi. Ça se passe comme ça d’habitude mais aujourd’hui, le 1er septembre, le schiste de Bone Springs refait parler de lui. Désormais les hommes mourront à cause de la méthamphétamine, de la cocaïne, et des antidouleurs. Ils mourront à cause de déversements accidentels de pétrole ou de tiges de forage mal stockées ou de feux provoqués par des émanations de gaz. Et les femmes, comment meurent-elles ? D’ordinaire, lorsqu’un homme les tue.

Victor aurait des dizaines d’histoires à raconter à sa nièce sur le Texas. Tellement ! Mais ce soir il ne songe qu’aux choses tristes. Des ancêtres pendus à des poteaux dans Brownsville, leurs femmes et leurs enfants obligés de se réfugier à Matamoros et de regarder pour le restant de leurs jours les terres de l’autre côté du fleuve, ces terres qui appartenaient à leur famille depuis six générations. Des Texas Rangers tirant sur des fermiers mexicains comme sur des lapins pendant la récolte de canne à sucre, ou ligotant des hommes à des acacias avant d’incendier les arbres, ou leur enfonçant dans la gorge des tessons de bouteille de bière.
Ils le faisaient pour le plaisir, lui dirait Victor. Ou parce qu’ils avaient parié. Parce qu’ils étaient saouls, ou parce qu’ils détestaient les Mexicains, ou parce qu’ils avaient entendu dire que les Mexicains étaient de mèche avec des esclaves affranchis ou ce qu’il restait de Comanches et qu’ils venaient tous pour piquer les terres, les femmes et les filles des colons blancs. Et ils le faisaient peut-être parfois parce qu’ils se savaient coupables, et après avoir déjà poussé si loin leur propre iniquité, ils pensaient n’avoir plus rien à perdre. Mais ils le faisaient principalement parce qu’ils le pouvaient. Río Bravo, comme l’appelait le papa de Victor – un fleuve déchaîné, un fleuve de scélérats et de desperados –, mais papa ne parlait pas de lui ni des siens. Il parlait des âmes perdues qui avaient lynché des centaines d’hommes et quelques femmes entre 1910 et 1920. Il parlait des Texas Rangers qui durant l’été 1956 avaient fait monter dans une bétaillère deux des oncles de Victor, et vingt autres hommes, pour les abandonner dans la Sierra Madre avec une unique bouteille d’eau et un conseil : débrouillez-vous entre vous, les gars. Regarde dans n’importe quelle ravine autour de la frontière, pourrait préciser Victor à sa nièce, dans n’importe quel cours d’eau à sec, n’importe quelle cuvette, regarde sous les acacias rabougris qui font quand même un peu d’ombre pour se protéger du soleil, et tu nous y trouveras ; tu nous trouveras partout. Tu pourrais bâtir une maison avec les squelettes de nos ancêtres, une cathédrale avec leurs os et leurs crânes.

dimanche 5 juillet 2026

Critique : "L'hôtel" de Daisy Johnson | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "L'hôtel" de Daisy Johnson




J'ai aimé

 

Titre : L'hôtel (The Hotel)

Auteur : Daisy JOHNSON

Traduction : Laetitia DEVAUX

Parution : en anglais en 2024,
                  en français (Stock) en 2025

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lieu de mythes et de secrets, l’hôtel se dresse au-dessus des marais sombres, dans sa splendeur surannée. Bâti sur une terre maudite, ses fondations portent en elles le souvenir d’une mort violente. Pourtant, il est impossible de résister à son pouvoir d’attraction. En pénétrant dans l’hôtel, chacun réagit à sa façon. Pour certains, c’est un lieu qui respire la familiarité, pour d’autres, l’étrangeté. Les visiteuses qui ont osé s’aventurer dans la chambre 63 – la plupart des victimes sont des femmes – en sont ressorties changées à jamais. Les voilà désormais prisonnières de l’hôtel et de sa malédiction. Petit chef-d’oeuvre de littérature gothique, ce livre vous hantera longtemps après l’avoir refermé.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Daisy Johnson est née en 1990 et vit à Oxford. Son premier roman, Tout ce qui nous submerge (Stock, 2019), a été finaliste du Man Booker Prize 2018. Sœurs, son deuxième roman (Stock 2021), a été encensé par la critique française et adapté au cinéma sous le titre September & July.

 

 

Avis :

Alors que ses deux précédents ouvrages se tenaient à la lisière du fantastique, la Britannique Daisy Johnson s’aventure pleinement dans le registre horrifique avec ce roman composé de quatorze histoires écrites en plein confinement pour la BBC Radio 4. Ensemble, elles explorent les angoisses féminines dans une société aux relents patriarcaux.

Construit en 1919 sur un marécage où fut noyée la première narratrice, tenue pour sorcière, l’hôtel est au centre du récit. Sous son « style néogothique avec de hautes cheminées, d’étroites fenêtres surmontées de coupe-larmes, des vitraux qui assombrissent l’intérieur », il abrite un tourment surnaturel auquel certaines âmes, exclusivement féminines, sont sensibles. Celles qui le ressentent ne peuvent plus s’en défaire. Femme de chambre aimantée malgré elle, fillette rêvant d’en emmurer une autre, future mariée ou prochaine divorcée victimes d’altérations malsaines de la réalité, ou encore vieille dame persécutée par la voix de son intelligence artificielle domestique : toutes expérimentent la peur, leurs brèves histoires s’entrecroisant pour tisser, de génération en génération, le lit d’une condition féminine habituée à trembler en silence dans le rôle que lui impartit la société. En toile de fond, la menace des trois mots prononcés par la sorcière avant son exécution : « Je reviendrai bientôt »

Pleines de clins d’œil aux références classiques du genre horrifique, mais trop courtes et hétérogènes pour installer durablement l’effroi, ces histoires gagnent en épaisseur à la lumière de cette malédiction primale qui pèse sur les femmes et conditionne leur place parmi les hommes. Pour autant, si l’hôtel, organisme vivant qui dévore ses proies en usant de leurs peurs et de leurs fantasmes, évoque la maison hantée imaginée par Jean-Baptiste Del Amo dans La nuit ravagée, le récit reste ici, en termes de puissance et de symbolisme, nettement en retrait : là où Jean-Baptiste Del Amo met en scène l’étrangeté au monde propre à l’adolescence homosexuelle, Daisy Johnson effleure seulement la peur intériorisée par les femmes dans une société patriarcale.

Ambiance gothique trop décousue, symbolisme féministe trop esquissé : l’ensemble peine à convaincre pleinement. La faute en revient sans doute à la brièveté et à l’hétérogénéité de textes initialement conçus pour la radio, non pour former un roman. Reste l’indéniable talent de l’autrice pour bâtir une atmosphère étrange et inquiétante, porté par une plume fluide et volontiers envoûtante, qui donne envie de la lire dans un format plus abouti. (3/5)

 

 

Citation :

Les humains sont égoïstes et illogiques, ils tourbillonnent un instant puis meurent si vite qu’ils n’ont peut-être même pas eu le temps de vivre.