Affichage des articles dont le libellé est Immigration. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Immigration. Afficher tous les articles

vendredi 18 septembre 2026

Critique : "C'était ça ou mourir" de Thélyson Orélien | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "C'était ça ou mourir" de Thélyson Orélien




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : C'était ça ou mourir

Auteur : Thélyson ORELIEN

Parution : 2026 (Grasset)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782246847076  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Le premier roman de Thélyson Orélien est déjà le phénomène littéraire de l’année 2026. En cours de traduction dans plus d’une vingtaine de langues, C’était ça ou mourir a conquis le Québec et bientôt le monde entier, en racontant l’Odyssée de Jonas Dorléon.
Après l’embrasement de son quartier de Port-au-Prince, Jonas n’emporte presque rien avec lui en quittant Haïti : un diplôme, un cahier de poèmes, la photo de sa mère. Toute une vie dans un sac plastique. Se réfugiant d’abord en République dominicaine, puis au Brésil et au Mexique, ce professeur d’histoire franchit les frontières tantôt à bord d’un autobus surchauffé, tantôt en affrontant les profondeurs de la jungle. À chaque étape des visages surgissent, des corps tombent, des solidarités se nouent puis se brisent. Dans l’espoir d’atteindre le Canada et le peu de famille qu’il lui reste, Jonas se retrouve aux portes des États-Unis, seul face aux agents de l’ICE et d’une administration prête à tout pour mener sa chasse aux migrants.
Avec la trajectoire de Jonas, c’est une cartographie intime de la survie qui se dévoile. Aussi contemporain qu’universel, ce roman raconte les migrations au présent — non comme un concept, mais comme une expérience physique : marcher, avoir faim, se blesser, rire devant l’horreur pour ne pas abandonner. Thélyson Orélien y déploie une écriture foisonnante, traversée d’humour et de poésie, une langue d’exil qui s’apprend « sans grammaire, sans dictionnaire, juste avec les os et la peau ».
Porté par un souffle narratif irrésistible, C’était ça ou mourir est un premier roman bouleversant qui révèle un écrivain majeur de notre temps.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Né en 1988, Thélyson Orélien est un écrivain québécois d’origine haïtienne. Poète, romancier et critique, il construit une œuvre habitée par la mémoire, l’exil et la question de l’appartenance. Depuis sa publication au Québec par les Éditions du Boréal, C’était ça ou mourir, en cours de traduction dans le monde entier, a rencontré un écho international exceptionnel. Un premier roman qui annonce une grande voix de la littérature contemporaine.

 

 

Avis :

Déjà plusieurs fois récompensé et traduit dans plus de vingt langues, l’écrivain haïtien installé au Canada Thélyson Orélien fait une entrée fracassante en littérature avec un premier roman aux phrases aiguisées comme des couperets. On y suit sur les routes de l’exil, dans la traversée d’une douzaine de pays, un professeur haïtien réduit à l’état de migrant anonyme et famélique, contraint de se délester de tout pour espérer sauver au moins sa vie.

Dans une ville de Port‑au‑Prince que plus rien ne protège des groupes armés et des gangs, la vie de Jonas Dorléon, professeur d’histoire‑géographie, bascule avec l’embrasement de son quartier. Arraché à son cadre familier, sa vie menacée, il doit se résoudre à la fuite, franchir une frontière, puis une autre, avancer malgré la faim, la fatigue, l’absence de papiers et le danger, partout indésirable et repoussé, tout entier ramené à la seule obsession de sa survie. Son odyssée au travers des deux continents américains le mêle à une humanité désespérée, migrants en transit et familles disloquées, dont la trajectoire souvent tragique conte la chronique de l'exil.

Le premier choc vient d’emblée de l’écriture. Dans un français entremêlé de créole haïtien, d’espagnol et de portugais, elle crépite en phrases sèches et mordantes, pimentées d’un franc humour noir, son rythme serré, ses mots sans apprêt et ses images fulgurantes le miroir de l’autre saisissement qui, à mesure que l’urgence fait de lui son jouet, accompagne le narrateur dans le terrifiant engrenage d’une dépossession virant implacablement à la déshumanisation. Se gardant de tout état d’âme ou épanchement psychologique pour s’attacher à la réalité brute des routes migratoires, loin de tout militantisme ou arrière-pensée politique, le texte puise sa force dans la seule avalanche des faits, leur narration à hauteur d’homme suffisant à leur insuffler le souffle romanesque qui manquerait à un simple documentaire.

Malgré quelques effets répétitifs, sa vigueur de plume, sa rigueur de narration et sa portée éthique font de ce premier roman l’une des propositions les plus marquantes de la saison, le plaçant d’évidence, s’il ne remporte entre‑temps quelque autre prix qui l’évincerait de la course, parmi les grands favoris du Goncourt 2026. Grand coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

C’est ce jour-là que j’ai décidé de partir, comme on arrache une dent, comme on se coupe un bras, comme on dit adieu à sa langue maternelle. J’ai décidé de fuir. Pas pour devenir riche, ni pour vivre mieux. Juste pour vivre. Point.


Je me suis demandé : qu’est-ce qui fait qu’on reste dans un pays qui veut nous tuer à chaque virage ? Ce n’est pas l’amour. Ce n’est pas l’attachement. C’est juste qu’on ne sait pas où on pourrait aller. Jusqu’à ce que la mort monte dans notre bus et nous donne une claque. Une claque qui réveille, ou qui enterre.


Un migrant qui passe une frontière, c’est comme un serpent qui se glisse sous un tapis. Ça rampe, ça tremble, ça prie, ça ment, et à la fin, soit il ressort vivant, soit il reste écrasé sous la semelle du monde. Ce mardi-là, sous un soleil cruel, j’ai pris une décision de lâche – mais il faut être un peu lâche pour survivre dans un pays peuplé de braves déjà morts : j’irais vers la république voisine, vers la ligne, vers l’entre-deux. Pas parce que j’avais un plan, ni parce qu’on m’attendait là-bas. Simplement parce que j’avais entendu dire qu’on pouvait passer. Et que l’autre côté, même s’il ne voulait pas de moi, me le dirait proprement.


Voilà comment j’ai quitté Haïti : en marchant vers l’inconnu avec un sac presque vide, un slip de moins en moins propre, et le rire discret d’un homme qui n’a plus le luxe de faire des choix. Mais je n’étais pas encore un migrant. Seulement un fuyard de plus, un Haïtien parmi tant d’autres qui jouaient leur maigre destin à la roulette de l’ailleurs. On devient migrant plus tard, quand on comprend qu’il n’y aura plus jamais de retour. Cette certitude-là ne tombe pas d’un coup. Elle s’insinue. Elle travaille ton sommeil. Elle s’invite quand tu repenses à ta maison en tôle, à ta chaise en plastique toujours posée du même côté de la cour, à ton vieux voisin qui jurait qu’il ne partirait jamais, et que tu réalises que tout cela a disparu. Tu ne le reverras plus, sauf dans des rêves trop courts. Alors oui, j’ai quitté Haïti. Mais c’est Haïti qui a quitté le monde avant moi. Moi, je n’ai fait que suivre la direction des cendres. Et c’est peut-être pour ça que j’ai ri. Un rire bête, presque joyeux, celui d’un homme qui comprend enfin qu’on ne pleure pas sur des ruines quand on est devenu soi-même une ruine en marche.


La frontière entre Haïti et la République dominicaine, surtout à Jimaní, ce n’est pas une frontière. C’est un marché aux illusions. Une zone grise où l’identité est un vêtement qu’on peut retourner, salir, vendre, voler ou brûler. Là-bas, on est haïtien à 8 heures, dominicain à 8 h 10, étranger illégal à midi, et victime d’abus à 14 heures. Tout dépend de qui te parle, de combien tu donnes et de ce que tu es prêt à laisser derrière toi. 


Plus tard, elle m’a raconté son histoire : son mari, vendu par un passeur ; son fils, resté à Hinche ; son rêve d’acheter une machine à coudre pour ouvrir une boutique de couture à La Vega. Elle a ri en disant : « Les rêves, c’est comme les chemises qu’on repasse : ça se froisse dès qu’on les porte. »


Les étrangers, les touristes surtout, ne voient pas cette République dominicaine-là. Celle où la pauvreté s’étire comme un vieux drap troué. Ils voient les plages, les cocotiers, les buffets à volonté, les hôtels où les serveurs sourient même quand leurs poches sont vides. Ils voient un pays rieur, propre, ensoleillé. Une carte postale tropicale où tout semble parfait. Et pourtant, derrière les murs des resorts, derrière les palmiers, il y a d’autres visages : ceux des gens qui balaient le sable pour que personne ne voie la poussière. Qui dorment dans les baraques qu’on efface des brochures. Des gens qu’on appelle los haitianos (les Haïtiens) même quand ils sont nés ici. À Punta Cana, les Occidentaux boivent du rhum et se plaignent de la lenteur du Wi-Fi. À Santiago, des Haïtiens cassent des pierres pour construire des routes qu’ils ne pourront jamais emprunter sans risquer l’expulsion. Les uns nagent dans une piscine bleue, les autres se cachent des policiers en uniforme bleu. Deux mondes sur la même île. Deux soleils pour la même mer. Et moi, quelque part entre les deux, j’essayais de comprendre comment un pays pouvait être à la fois carte postale et purgatoire.
 
 
Les Occidentaux ne voient pas que le sourire est un camouflage, que derrière chaque rire il y a une fatigue millénaire. La République dominicaine vend du bonheur au kilo. Et nous, nous le fabriquons sans jamais y goûter. Parfois, je me dis que ce pays est une métaphore du monde. Il y a les plages pour les uns, les frontières pour les autres. Les cocktails pour les uns, les machettes pour les autres. Les chants pour les uns, les silences pour les autres.


Et j’ai compris tout de suite. Ce qu’il mettait en mots, ce n’était pas la peur de mourir – on l’avait tous déjà apprivoisée – c’était une peur plus radicale encore : celle de disparaître sans trace, de s’éteindre sans témoin, d’être rayé du monde sans même laisser une rature.


Rolando était déjà loin. Je ne connaissais ni son nom de famille ni son numéro de téléphone. Il ne m’avait laissé qu’une phrase : « J’espère que si on meurt je mourrai avant toi. » J’ai ruminé cette phrase longtemps. C’était une prière, un aveu, une claque. J’ai pensé : « Voilà pourquoi je dois continuer. » Les survivants doivent porter les récits des disparus.


Quand tu as passé des jours trempé jusqu’aux os, le simple fait de sentir de la chaleur dans ton corps, c’est une forme de miracle. Autour de moi, les visages se levaient. Tous avaient des yeux creusés, rouges, battus par la mémoire. Dans ce regard commun, cette fatigue universelle, je voyais aussi quelque chose d’autre : le besoin de raconter. C’est ce qu’on oublie souvent quand on parle de nous – les migrants, les réfugiés, les déplacés. On croit que nous voulons des papiers, du riz, un toit, un visa. Oui, c’est vrai. Nous voulons tout ça. Mais avant tout, nous voulons raconter, dire ce que nous avons vu, partager l’horreur. Pour ne pas devenir fous. 


C’est dans cet instant de corruption banale et de mensonge nécessaire que j’ai compris la grande leçon de la migration clandestine : les vrais papiers, ce sont tes nerfs. Pas ton acte de naissance, pas ton passeport. Juste ton sang-froid. Et moi, à ce jeu-là, j’étais en train de devenir un professionnel.


Un policier m’a posé une question banale : 
— ¿ Y tú, hermano, de dónde vienes ? (Et toi, frère, d’où viens-tu ?) 
J’ai hésité. Je ne savais plus si j’étais censé venir de Caracas, de Santiago ou de San Pedro de Macorís. J’ai répondu ce qu’il fallait : San Pedro de Macorís. Un mensonge de plus. Mais le plus dangereux avec le mensonge, ce n’est pas de le répéter, c’est de s’y installer, de finir par y vivre. Quand il ne sort plus seulement de ta bouche mais qu’il s’installe en toi. Tu dors avec lui. Tu avances avec lui. Il te tient la main comme un frère muet. Et un jour, tu te regardes dans une flaque d’eau – même pas dans un miroir, parce que ça, tu n’en as plus depuis des mois – et tu te demandes : « Suis-je encore moi ? » 
 
 
— CBP One, frè. Se sèl mwayen. Si ou pa gen randevou, ou pa pase. Ou mouri. (CBP One, frère. C’est le seul moyen. Si tu n’as pas de rendez-vous, tu ne passes pas. Tu meurs.) 
La frontière, aujourd’hui, ce n’est plus un mur. C’est une application. Une interface blanc et bleu. Des boutons. Des bogues. Des erreurs système. C’est ça, le futur de l’inhumanité. Alors je me suis procuré un vieux téléphone, acheté au comptant à un revendeur de la route, car sans téléphone, on ne passe pas. 
J’ai volé du Wi-Fi dans une église. J’ai menti au pasteur en disant que j’avais besoin d’envoyer un message à ma mère. Mais ce que je voulais, c’était ouvrir mon compte CBP One. Être humain ne suffisait plus. Il fallait avoir un identifiant. 
J’ai téléchargé l’appli. Ça a pris trois heures, parce que le Wi-Fi de Jésus n’est pas toujours à haute vitesse. Puis j’ai entré mon nom : Jonas Dorléon. Ensuite, mon visage. L’application a bogué. J’ai recommencé. Trois fois. Elle disait que ma tête ne correspondait pas à mes données. J’ai voulu protester, mais qui m’écouterait ? Une intelligence artificielle ? Un robot qui n’a jamais connu la chaleur d’un bidonville ? Finalement, j’ai réussi à enregistrer mon profil. Puis, j’ai attendu. 
Tu crois que tu attends une notification, mais en vérité, tu attends ton destin. Tu regardes ton écran comme on scrute une porte fermée à double tour. Tu rafraîchis la page toutes les cinq minutes. Tu actualises ton malheur. Tu espères un message, une couleur, un « vous avez un rendez-vous » tombant comme la manne dans le désert. Le matin, tu ouvres l’appli avant même d’ouvrir les yeux. Le soir, tu pries ton téléphone comme si c’était Dieu en personne.


— You’re good. Step over. (C’est bon. Passe de l’autre côté.) 
Et j’ai franchi la grille. Comme un voleur qu’on accepte au banquet. Comme un naufragé qui arrive à bord d’un bateau de croisière. 
Je suis entré. 
Pas aux États-Unis. Non, pas encore. Mais dans l’antichambre du pays. Et alors, pour la première fois depuis longtemps, j’ai respiré sans écran. 
Mais même après être passé, je n’ai jamais supprimé CBP One de mon téléphone. Elle fait partie de moi maintenant, cette appli maudite. C’est le souvenir de l’attente, de la peur, du contrôle. C’est le témoin de ma transformation en code-barres humain. La preuve que, dans ce monde moderne, même la misère a besoin d’un identifiant. 
CBP One, ce n’est pas qu’une appli. C’est un miroir qui reflète ce que nous sommes devenus : des suppliants connectés. Et moi, Jonas Dorléon, migrant, professeur, poète de pacotille, j’ai été scanné, validé, géolocalisé. 
Mais jamais libéré.


Certains étaient déjà passés, d’autres attendaient encore leur miracle CBP One. Et tous racontaient la même chose : les humiliations à la frontière, les crachats, les insultes voilées derrière les sourires en plastique des douaniers trumpistes. Un des membres du groupe, un professeur haïtien comme moi, s’était entendu dire : « We don’t need your kind of intelligence here. » (Nous n’avons pas besoin de ton type d’intelligence ici.) Comme si penser constituait un crime. Comme si l’éducation était suspecte dans un corps noir. 
Même si le commentaire ne s’adressait pas à moi, ça m’a blessé. Pas à cause de l’insulte proprement dite – j’y étais habitué –, mais parce que ceux qui humiliaient étaient habités par une ignorance triomphante, crasse, assumée. Ils n’avaient même pas besoin d’un argument, leur haine suffisait. Elle leur tenait lieu de preuve. Et ça, c’est plus dangereux qu’un fusil : c’est une idéologie sans pensée, un feu qui brûle même sans bois.


Dans le métro, un jour, j’ai vu une pub de la SPCA. La photo d’un chien abandonné, avec en dessous : « Même les oubliés méritent une deuxième chance. » J’ai souri tristement. Ici, on pleure pour un chien, mais on soupçonne l’étranger. Un chien recueilli est une belle histoire. Un réfugié accepté est une charge budgétaire. 
 
 
Un soir, à la télévision, un commentateur a lancé d’un ton assuré, presque distrait : « Tous les demandeurs d’asile ne sont pas de vrais réfugiés. Certains profitent du système. » Le mot m’a heurté comme une pierre. Profiter. J’ai senti ma salive se coincer dans ma gorge, mon souffle hésiter. Profiter de quoi, exactement ? De l’exil ? De l’attente ? De cette vie suspendue où chaque geste doit être justifié ? Je me suis demandé s’il savait ce que c’était que de vivre sans pays. S’il mesurait le coût intime de l’aide qu’on reçoit quand on a déjà été professeur, citoyen, homme debout. S’il avait déjà vendu ses chaussettes pour tenir une semaine de plus. S’il avait dormi sous un camion. Traversé une jungle. Transporté ses morts dans un sac plastique. 
Non. Il ne savait pas. Mais il parlait, il parlait. Et moi, je me taisais. J’étais protégé du danger, mais pas de l’ignorance. 


 

mercredi 29 juillet 2026

Critique : "Mon Antonia" de Willa Cather | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman  "Mon Antonia" de Willa Cather


Coup de coeur 💓

 

Titre : Mon Antonia (My Antonia)

Auteur : Willa CATHER

Traduction : Blaise ALLAN

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 1918,
                  en français depuis 1967 
                  (Archipoche en 2022)

Pages : 360

Accès au livre : ISBN 9782743628277  
                           en librairie

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Jeune immigrée venue de Bohême avec sa soeur et ses parents, Antonia a grandi à Black Hawk, dans le Nebraska. Mais, au lieu de la belle ferme blanche de leurs rêves, c'est une pauvre maison en terre, battue par les vents et cernée de terres ingrates, qui leur a tenu lieu de foyer.
Existence rude et pourtant joyeuse, grâce à l'affection fraternelle de Jim Burden, un orphelin de Virginie installé avec ses grands-parents dans la ferme voisine. C'est lui qui lui apprend l'anglais, l'aide à surmonter le suicide de son père. Lui encore qui la tirera d'un très mauvais pas lorsqu'elle trouvera en ville une place de gouvernante...
Des années plus tard, désormais avocat pour une grande compagnie ferroviaire, Jim se rappelle avec émotion leur jeunesse aventureuse et entreprend de ressusciter leur passé.
La jeune fille qu'il a connue, devenue femme, devient dans son regard une héroïne de la conquête de l'Ouest.
Le chef-d'oeuvre de Willa Cather déploie les vastes horizons du Midwest en une fresque où souffle l'esprit des pionniers.

 

Un mot sur l'auteur : 

Willa Cather (1873‑1947) est une romancière américaine dont l’œuvre, marquée par son enfance dans les grandes plaines du Nebraska, célèbre la vie des pionniers et des immigrants. Lauréate du prix Pulitzer pour One of Ours (1923), elle est notamment connue pour O Pioneers! et My Ántonia, romans emblématiques du Midwest américain.
 
 

Avis :

L’une des grandes figures de la littérature américaine de la première moitié du XXe siècle, Willa Cather publiait avec Mon Ántonia son roman le plus emblématique. S’y incarnent la vie pionnière dans les Grandes Plaines, son irrépressible élan comme ses pires épreuves.

Jim Burden, orphelin envoyé vivre chez ses grands‑parents, arrive dans le Nebraska en même temps que la famille Shimerda, émigrée de Bohême et ayant tout à apprendre des exigences du monde pionnier. L’amitié qu’il tisse avec Ántonia restera à jamais indéfectible, malgré les séparations successives. Le portrait que, désormais parvenu à l’âge mûr, il dresse de cette jeune fille vive et déterminée, puis épouse et mère énergique et stoïque face à l’adversité, est aussi une peinture fidèle des solidarités rurales et des duretés du quotidien dans les paysages exigeants du Nebraska.

Raconté du seul point de vue de Jim, avec la subjectivité propre à toute reconstruction du souvenir où les impressions sensibles l’emportent sur les descriptions minutieuses, ce récit d’apprentissage reflète également la manière dont se constitue une mémoire collective, Ántonia dépassant bientôt son seul statut de personnage individuel pour, silhouette résistant au temps et aux désillusions, incarner l’infatigable énergie de la Conquête. Son portrait mélancolique, presque ethnographique dans sa finesse, recèle à lui seul toute la tension entre le mythe fondateur de l’Ouest, porteur de liberté et de renouveau, et la réalité plus âpre de l’exil, de la pauvreté et du travail. S’en dégage une émotion touchante, discrètement portée par une écriture à la fluidité sobre, nourrie de détails choisis plutôt que de mise en scène grandiose. 

Entre désillusion et idéal américain à hauteur de femme, l’acuité d’observation de Willa Cather dans son évocation de la frontière de l'Ouest n'est pas sans faire penser à la lucidité sociale d'Edith Wharton dans les salons étouffants du vieux New York : un cousinage qui confirme la place de la romancière parmi les classiques américains. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation :

Toutes les années qui ont passé n’ont point atténué dans mon souvenir la splendeur de ce premier automne. Le pays tout neuf s’ouvrait devant moi : il n’y avait pas de clôtures en ce temps-là, et je pouvais toujours choisir mon chemin dans les hautes herbes, sûr que j’étais que mon cheval saurait toujours me ramener à la maison. Parfois, je suivais les chemins bordés de tournesols. Fuchs m’expliqua que c’étaient les mormons qui avaient introduit les tournesols dans le pays. A l’époque où ils étaient persécutés, quand ils quittèrent le Missouri et partirent à l’aventure dans les terres vierges à l’ouest pour trouver un endroit où ils pourraient adorer Dieu à leur manière ; les membres de la première expédition, traversant les plaines pour arriver dans la région de l’Utah, éparpillèrent des graines de tournesol sur leur chemin. L’été suivant, quand en longues files de chariots, les femmes et les enfants arrivèrent, ils n’eurent qu’à suivre la traînée de tournesols. Je crois que les botanistes, sans toutefois confirmer l’histoire de Fuchs, affirment que le tournesol est originaire de ce pays. Quoi qu’il en soit, cette histoire m’est restée, et les routes bordées de tournesols sont toujours pour moi comme les routes de la liberté.

 

dimanche 29 mars 2026

Critique de "Très brève théorie de l'enfer" de Jérôme Ferrari | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Très brève théorie de l'enfer" de Jérôme Ferrari


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Très brève théorie de l'enfer

Auteur : Jérôme Ferrari

Parution : 2026 (Actes Sud)

Pages : 168

Accès au livre : ISBN 9782330216382  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Après avoir quitté son île natale pour enseigner à Alger, un homme, mû par le désir d’un ailleurs où échapper à lui-même, prend un poste au lycée français d’Abu Dhabi et s’y installe avec femme et enfant. Bientôt, leur trajectoire effleure celle de leur employée, Kaveesha, partie du Sri Lanka trente ans plus tôt et voguant depuis de famille en famille pour subsister.
Expatrié, immigré – deux manières d’être étranger, deux mots pour dire deux mondes, séparés par un mur invisible que l’empathie ne saurait abattre.
Dans une langue acérée, ténébreuse, Jérôme Ferrari poursuit l’examen lucide de notre rapport à l’autre et livre un nouvel opus déchirant des “Contes de l’indigène et du voyageur”.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari enseigne la philosophie en Corse. Il a obtenu le prix Goncourt en 2012 pour Le Sermon sur la chute de Rome. Toute son œuvre est publiée aux éditions Actes Sud. À son image a reçu le prix Le Monde 2018 et le prix Méditerranée la même année. Nord Sentinelle paraît en août 2024, suivi de Très brève théorie de l'enfer en mars 2026.

 

Avis :

Après Nord Sentinelle, qui disséquait avec une ironie acide les illusions et les violences d’une Corse refermée sur ses mythologies, Jérôme Ferrari poursuit sa trilogie Contes de l’indigène et du voyageur en nous emmenant cette fois à Abu Dhabi, décor de verre et de sable où l’exil n’a rien de romantique et où les existences se frôlent sans jamais se rejoindre. Là, dans cette cité artificielle écrasée de lumière, l’auteur déplace son interrogation sur l’altérité : il ne s’agit plus de l’intrusion du touriste dans un territoire replié sur son histoire, mais de la coexistence muette entre ceux qui, suffisamment aisés, se rendent par choix dans ce temple du clinquant et ceux qui, poussés par la misère, viennent y chercher l’espoir d’un gagne-pain. L’auteur orchestre un face‑à‑face d’autant plus implacable qu’il se confond avec la normalité, pavant un enfer banalement quotidien fait de privilèges que l’on ne voit plus et de souffrances que l’on ne veut pas voir.

Dans ce décor étincelant où tout semble conçu pour lisser la moindre aspérité, le récit met en scène deux trajectoires que seule la géographie rapproche : d'un côté, le narrateur, professeur corse venu enseigner la philosophie dans l’un de ces campus ultramodernes où l’Occident exporte sa bonne conscience ; de l'autre, la Sri‑lankaise Kaveesha, domestique depuis trente ans, silhouette corvéable à merci parmi les innombrables travailleurs immigrés qui font tourner la machine sans jamais accéder à ses promesses. Aveuglé par les mirages de la ville, notre homme ne voit d'ailleurs même pas sa propre femme, entraînée là à son corps défendant et réduite malgré elle à l'oisiveté, dépérir lentement sous ses yeux. Entre ces trois êtres, rien ne se joue ouvertement, et c’est précisément dans ce presque‑rien, entre ces vies qui se croisent sans jamais converger, que l’histoire s’installe, révélant par leur simple juxtaposition l’abîme social, moral et affectif qui les sépare. 

D’un dispositif narratif d’une grande simplicité, Jérôme Ferrari tire une puissance critique d’autant plus redoutable qu’elle avance masquée, le récit de ces destins parallèles servant une mise en accusation feutrée de notre incapacité à voir l’autre.  Le narrateur se révèle privé dans sa propre vie de la lucidité qu’il dispense en cours, et l’écart entre discours et expérience marque alors le lieu où se déplie la véritable violence du roman. La narration montre comment le confort matériel, la routine institutionnelle et l’illusion d’une supériorité culturelle anesthésient toute empathie, transformant l’indifférence en faute morale. Tout sauf spectaculaire, l’enfer décrit est tissé de renoncements minuscules, de lâchetés ordinaires et de cette cécité bien commode qui permet aux privilégiés de continuer à vivre sans se sentir troublés, aveugles à ceux qui les servent. Le roman fait alors figure de parabole contemporaine sur la responsabilité et la mauvaise foi, chacun s’y voyant sommé de reconnaître la part d’aveuglement qui lui appartient. Il montre aussi comment les bonnes intentions, brandies comme des preuves de probité morale, servent surtout à préserver la tranquillité de ceux qui les affichent : on fait ce que l’on peut, on se félicite de l’avoir fait, puis l’on retourne chez soi sans rien avoir réellement déplacé.

À cette mécanique narrative d’une redoutable sobriété répond une écriture résolument ample : l’écrivain déploie ici, comme dans Nord Sentinelle, ces phrases interminables, sinueuses et parfois volontairement boursouflées, qui semblent se construire en même temps qu’elles se moquent d’elles‑mêmes. Leur démesure mime l’enflure du discours occidental, sa propension à tout expliquer, tout justifier et tout recouvrir d’un vernis moral rassurant. Le narrateur, philosophe de métier, parle comme il pense, longuement, lourdement, avec cette solennité légèrement ridicule qui, faute de profondeur réelle, trahit surtout un besoin désespéré de se convaincre de sa propre lucidité. Cette grandiloquence assumée dessine un narrateur qui ressemble à l’auteur tout en en offrant une version volontairement déformée, un double dont Jérôme Ferrari accentue les travers pour mieux en exposer les aveuglements. L’écrivain joue de cette rhétorique contrôlée pour révéler ce que son personnage s’efforce de gommer : plus les phrases s’étirent, plus elles laissent affleurer l’impuissance, la mauvaise foi et l’aveuglement confortable qui les sous‑tendent, le style devenant le reflet d’un homme qui s’écoute parler pour ne pas entendre ce qui l’entoure. 

Aussi remarquablement cohérent que parfois déroutant dans sa forme elliptique et sa tonalité à la fois tragique et onirique, ce récit partiellement autobiographique relève d’une méditation morale où se croisent culpabilité, damnation, rédemption et vacuité spirituelle. Le dispositif narratif croisé, qui oppose l’expatrié protégé à l’immigrée sans filet, met en lumière avec une netteté implacable les travers d’un monde que le narrateur traverse longtemps les yeux fermés, tandis que le style – miroir de ses certitudes comme de ses failles – laisse percevoir les fissures de son discours. De cette architecture sombre et désabusée naît un roman tendu, parfois inconfortable mais d’une réelle puissance d’interrogation, davantage préoccupé par la responsabilité individuelle que par la restitution sociologique, et dont la portée se cristallise dans cette phrase enfin dessillée : « j’avais longtemps pensé que nous n’avions à répondre que de nos actes, non de ceux des autres, et encore moins de l’état du monde que nous n’avons pas choisi et ne pouvons pas changer. Je sais que je me trompais : nous devons répondre aussi de l’état de ce monde, (…) parce que nous acceptons d’y vivre et lui donnons ainsi, à chaque battement de nos cœurs las, notre assentiment. » (4/5)

 

 

Citations : 

Elle était encore jeune quand elle entra au service de ce couple de médecins, recrutés depuis peu par la clinique Al Noor où on leur offrait un salaire et des conditions de travail bien plus attrayantes qu’à l’hôpital public de leur pays d’origine. Leurs deux fils adultes n’avaient plus besoin d’eux depuis longtemps et plus rien ne les empêchait de fuir la grisaille parisienne pour finir leur carrière au soleil. Ils ignoraient bien sûr, comme la plupart des Européens du Nord, que le soleil du golfe d’Arabie n’est pas l’astre amical des printemps fertiles mais une étoile meurtrière, accablante, si dangereusement proche qu’elle fait bouillir le sang dans les veines, s’évaporer l’écume suspendue comme une brume à la surface des flots et tomber en poussière les bourgeons calcinés. Et même quand elle semble avoir cédé la place à l’obscurité, son incandescence continue d’embraser les profondeurs de la nuit.


Tous les ans, certains collègues qui avaient eu la naïveté d’y accepter un poste nous rejoignaient aux Émirats où siégeait le jury du baccalauréat. Dès leur arrivée à l’aéroport, leurs visages exprimaient la béatitude de résidents de l’enfer bénéficiant d’une permission divine exceptionnelle pour passer parmi les élus un temps qu’ils comptaient bien mettre à profit en attendant d’être renvoyés vers le séjour des supplices. Avant même de descendre à leur hôtel, ils couraient se procurer, auprès des magasins habilités, de l’alcool dans des quantités peu compatibles avec l’exercice lucide et rigoureux de leur tâche de correcteur impartial. Certains d’entre eux émettaient ensuite le désir de se rendre au supermarché où, derrière le rideau de plastique opaque séparant, pour ménager la sensibilité des Croyants, le rayon Non Muslims only ! du reste du magasin, ils se ravitaillaient de surcroît en jambon, pâtés, saucisses et autres cochonnailles afin de se livrer, dans l’intimité de leur chambre, à la consommation compulsive de mets impurs, illustrant à merveille la façon dont la sévérité implacable de l’interdit transforme un vice inoffensif en obsession perverse et des fonctionnaires consciencieux en crétins monomaniaques.


De l’avis de tous – avis, me précisa-t-on, que partageaient nombre de Saoudiens –, l’Arabie n’offrait comme avantage notable que sa proximité avec les Émirats. Il me semblait étrange que le pays où je périssais d’ennui pût ainsi donner l’image d’une version moderne de Sodome et Gomorrhe et j’avais peine à imaginer à quel degré de torpeur mortifère il fallait être exposé pour qu’une telle comparaison semblât crédible. 


Avant que le grand vent ne m’emporte, j’avais longtemps pensé que nous n’avions à répondre que de nos actes, non de ceux des autres, et encore moins de l’état du monde que nous n’avons pas choisi et ne pouvons pas changer. Je sais que je me trompais : nous devons répondre aussi de l’état de ce monde, même si nous ne l’avons pas choisi et ne pouvons le changer, parce que nous acceptons d’y vivre et lui donnons ainsi, à chaque battement de nos cœurs las, notre assentiment. 

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
 
 

jeudi 16 octobre 2025

[Kefi, Ramsès] Quatre jours sans ma mère

 






J'ai aimé

 

Titre : Quatre jours sans ma mère

Auteur : Ramsès KEFI

Parution : 2025 (Philippe Rey)

Pages : 204

Accès au livre : ISBN 9782384822492  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Un soir, Amani, soixante-sept ans, femme de ménage à la retraite dans une cité HLM paisible en bordure de forêt, s'en va. Pas de dispute, pas de cris, pas de valise non plus. Juste une casserole de pâtes piquantes laissée sur la cuisinière et un mot griffonné à la hâte : " Je dois partir, vraiment. Mais je reviendrai. " Son mari Hédi, ancien maçon bougon, chancelle. Son fils Salmane s'effondre. À trente-six ans, il vit encore chez ses parents, travaille dans un fast-food, fuit l'amour et gaspille ses nuits dans un parking avec son meilleur ami, Archie, et d'autres copains cabossés.
Père et fils tentent de comprendre ce qui a poussé le pilier de leur famille à disparaître. Alors que Hédi réagit vivement, réaménage l'appartement, enlève son alliance, Salmane met tout en œuvre pour retrouver sa mère. Son enquête commence, avec de maigres indices – une lettre, un chat tigré, une clé rouillée –, et remue un nombre incalculable de regrets. Il pressent que ce départ est lié à l'histoire de ses parents, orphelins émigrés de Tunisie. Il devine aussi que l'événement va tous les transformer, surtout lui, Salmane, qui voit enfin advenir son passage à l'âge adulte.
Dans ce premier roman plein de verve et de sensibilité, Ramsès Kefi compose une fresque intime et sociale, où le quartier ouvrier de la Caverne est à lui seul un personnage, avec ses habitants pudiques, son PMU d'antan, ses reproductions de bisons sur les murs... Ce texte est un chant d'amour aux mères qui portent le poids de leur famille, sans bruit et sans reconnaissance, aux hommes fragiles, impétueux mais débordant de tendresse, à ceux qui ont le courage d'aller chercher dans le passé les remèdes aux maux du présent.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Ramsès Kefi a été journaliste à Rue89 puis à Libération. Il signe ici son premier roman.

 

 

Avis :

Ramsès Kefi s’inscrit pleinement dans la tradition des premiers romans, souvent nourris d’une matière autobiographique traversée par l’urgence de dire et le désir de sonder une vérité intime. Journaliste attentif aux récits populaires et aux vies en marge, il signe une oeuvre personnelle, centrée sur un retour à soi et à ses origines. À travers l’enquête intime provoquée par la disparition soudaine d’une mère, il tisse une déclaration d’amour aux quartiers populaires, tout en mettant à nu les silences familiaux et les racines tenues à distance. 

À trente-six ans, le narrateur, qui a abandonné ses études depuis longtemps, vit encore chez ses parents dans la cité des Cavernes, en banlieue parisienne. Un nom prédestiné, assorti aux tags de mammouths, pour désigner un lieu où le temps semble figé. Sa chambre d’enfant, tapissée de Schtroumpfs, est restée intacte, reflet d’une existence sans heurts ni projets, rythmée par des petits boulots sans avenir et des après-midis à traîner. Le cocon familial repose sur une mère discrète, entièrement dévouée, et un père taiseux, bougon, volontiers éruptif. Ensemble, ils forment un trio silencieux, enfermé dans une routine affective où chacun reste à sa place. La mère, si présente qu’on ne la voit plus, incarne une stabilité devenue invisible. Le fils, quant à lui, s’est installé dans cette sécurité illusoire, persuadé que rien ne changera.

Mais un matin, la mère disparaît en laissant un mot : elle doit partir, elle reviendra. Ce départ, aussi calme dans sa forme que brutal dans ses effets, agit comme un séisme. Incapable de comprendre cette absence, le père, toujours aussi fermé, se mure dans une colère sèche, tandis qu’ébranlé, le fils fouille les tiroirs et interroge les blancs, jusqu’ici passés inaperçus, du récit familial. Peu à peu, les indices qui émergent dévoilent les fissures d’une autre réalité et contraignent le fils à reconnaître combien il avait réduit sa mère à une simple présence rassurante, négligeant la personne qu’elle était.

En filigrane, le roman laisse affleurer un drame vécu en Tunisie, qui a conduit les parents à fuir leur pays, rompant avec leur famille et leur histoire. Ce traumatisme, jamais nommé, constitue une fracture intime qui façonne leur silence. En renonçant à leurs origines, ils se sont enfermés dans un présent sans avenir, où le refus de transmettre empêche toute projection. Le fils, élevé dans ce vide, hérite d’un silence plutôt que d’un récit. Une peur sourde, confondue avec le confort, s’est installée en lui comme une seconde nature. Le départ de la mère vient briser cette impasse et révèle que l’absence de récit est déjà une histoire qu’il faut affronter pour pouvoir avancer. 

L’écriture prolonge le regard du narrateur : hésitant, pudique, parfois maladroit, mais toujours sincère. Ramsès Kefi privilégie l’art de la suggestion, ellipses, non-dits et ruptures de ton composant une atmosphère suspendue, presque claustrophobe, où chaque geste prend une densité particulière. Cette retenue, touchante par moments, révèle aussi les limites d’une voix encore en construction, manquant parfois d’assurance ou de densité narrative et semblant hésiter à aller au bout de ses intuitions. Les personnages tendent ainsi à rester figés dans des rôles un peu trop typés, comme si le roman peinait à leur donner une épaisseur véritable. Surtout, la fin surgit d’une manière si abrupte qu’elle donne l’impression que le récit s’interrompt avant d’avoir pleinement déployé ses promesses. Cette voix, encore en quête de sa pleine maturité, n’en affirme pas moins déjà une sensibilité singulière qu’on a envie de suivre.

Chercher sa place dans une histoire qu’on ne vous a jamais racontée, c’est avancer à l’aveugle, avec pour seule boussole le manque. Ramsès Kefi capte cette incertitude avec délicatesse, dans un récit où se dessine en creux une vérité universelle : le besoin de comprendre d’où l’on vient pour savoir enfin où l’on va. (3,5/5)

 

 

Citation :

Et puis, il y a les codes tacites. Ici, une femme ne se barre pas en laissant un homme à la maison. Elle doit rester, quoi qu’il en coûte, quitte à se bousiller elle-même. Ce sont les mâles qui ont le droit de prendre la tangente et de recommencer leur vie s’ils le souhaitent. Parfois sur un autre continent, parfois à l’autre bout de la ville.


 

vendredi 25 juillet 2025

[Le Clerc, Xavier] Un homme sans titre

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Un homme sans titre

Auteur : Xavier LE CLERC

Parution : 2022 (Gallimard)

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Si tu étais si attaché à ta carte d’ouvrier, c’est sans doute parce que tu étais un homme sans titre. Toi qui es né dépossédé, de tout titre de propriété comme de citoyenneté, tu n’auras connu que des titres de transport et de résidence. Le titre en latin veut dire l’inscription. Et si tu étais bien inscrit quelque part en tout petit, ce n’était hélas que pour t’effacer. Tu as figuré sur l’interminable liste des hommes à broyer au travail, comme tant d’autres avant toi à malaxer dans les tranchées.

En lisant Misère de la Kabylie, reportage publié par Camus en 1939, Xavier Le Clerc découvre dans quelles conditions de dénuement son père a grandi. L’auteur retrace le parcours de cet homme courageux, si longtemps absent et mutique, arrivé d’Algérie en 1962, embauché comme manœuvre à la Société métallurgique de Normandie. Ce témoignage captivant est un cri de révolte contre l’injustice et la misère organisée, mais il laisse aussi entendre une voix apaisée qui invite à réfléchir sur les notions d’identité et d’intégration.

 

Un mot sur l'auteur : 

Xavier Le Clerc, né en Algérie en 1979, vit à Londres. Il a publié un premier roman en 2008, De grâce, sous son premier nom Hamid Aït-Taleb, puis Cent vingt francs en 2021.

 

Avis :

Après son roman Cent vingt francs publié l’année d'avant et consacré à son arrière-grand-père Saïd, paysan kabyle enrôlé parmi les zouaves et tué sur le front de Verdun en 1917, Xavier Le Clerc rend cette fois hommage à son père, dans un récit du même coup également autobiographique.

Mohand-Saïd Aït-Taleb voit le jour dans les montagnes kabyles en 1937. Il y connaît la misère et le servage nés du colonialisme et alors dénoncés dans les articles d’Albert Camus, dont l’effroi résonne à l’unisson de toute cette partie du récit. Après avoir survécu à la famine, aux épidémies, puis à la guerre et à la torture, le jeune homme se joint à l’exode de 1962 et devient ouvrier métallurgiste en Normandie. Un parmi les neuf enfants qui lui naîtront, l’auteur se souvient d’un père aux silences de plomb et aux colères éruptives, rongé à petit feu par une existence sacrifiée à un travail pénible qui ne lui rapporterait jamais qu’un salaire de misère, dans une France méprisante où il ne serait toujours qu’un « homme sans titre », un éternel étranger sans bien ni citoyenneté.

Extirpé du laminoir de cette existence broyée par l’injustice et par le paupérisme, lui que son acharnement à maîtriser les mots qui manquaient tant à son père et que son homosexualité ont poussé à briser les carcans jusqu’à franciser son nom pour mieux acquérir ses titres d’égalité et de légitimité, le fils devenu auteur reconstitue le parcours de son père avec émotion, dans un récit où l’âpreté sans détour des phrases comme des couperets s’assortit d’une finesse d’analyse et de perception empreinte d’un incommensurable amour filial.

Et cet ouvrage qui, dépassant la colère et la révolte, s’affranchit de toute rancoeur, finit par se révéler le livre de la maturité et de l’apaisement, venu couronner, en une ultime réconciliation avec un père disparu sans adieux et une filiation restée douloureuse, un long cheminement vers l’équilibre identitaire et une intégration à plusieurs dimensions, puisqu’au racisme s’ajoute pour l’auteur l’homophobie qui l’a coupé jusque des siens y compris.

Captivant, superbement écrit, ce récit aux mots âpres et souvent bouleversants dont on perçoit sans peine la valeur cathartique pour l’auteur, est aussi bien un témoignage d’une rare intensité qu’une invitation à réfléchir aux questions de l’identité et de l’intégration. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Mohand-Saïd n’a jamais connu son grand-père Saïd, mort pour la France le 26 octobre 1917 dans les tranchées de Verdun. Les pilonnages d’obus avaient dévasté le village martyr de Bezonvaux, réduit à un paysage de cratères et de ruines. Vingt ans séparaient la mort de l’un et la naissance de l’autre. Mohand-Saïd était né dans les mêmes montagnes que son grand-père. Un siècle d’exploitation coloniale y avait concassé la vie des indigènes comme du minerai ou du charbon, et la Kabylie n’était plus qu’un creuset de la faim où l’alliage des injustices fondait les hommes à mille cinq cents degrés. Des générations entières avaient coulé dans les rigoles impériales ou industrielles, pour en faire des canons ou de la main-d’œuvre.


Dans la pénombre des gourbis, les femmes hagardes s’adossaient les unes contre les autres. Ici des crânes avec de longs cheveux desséchés, là des fémurs sous des robes en lambeaux, les femmes entassées ne bougeaient pas plus qu’un ossuaire. Les familles ne mangeaient qu’un jour sur trois, parfois quatre. Parmi les enfants rachitiques qui erraient dans le dédale, le petit Mohand-Saïd qui avait appris à marcher dans le relent des détritus ignorait lui aussi que la misère avait déversé leur vie dans le moule des damnés.


Ouardia rejoignit son mari quelques mois avant la naissance d’Abdallah en 1975. Sortie de la maternité de Caen, un couffin dans les bras, elle retourna à la baraque qui abritait la famille, située dans un terrain vague de Mondeville et faite de cloisons de carton bouilli et d’un toit plat bitumé. La baraque était probablement un kit américain d’après-guerre, le modèle UK 100, qui arrivait en « cinq caisses de cent morceaux » et qui était envoyé pour pallier la pénurie de logements. J’ai aussi lu quelque part qu’en 1945 le Royaume-Uni annula sa commande de huit mille cent cinquante baraques, pour n’en garder que cent soixante-cinq, et les baraques restantes furent vendues au ministère de la Reconstruction français. En pleine crise du logement, cette baraque devait appartenir à quelque marchand de sommeil.


Mon père n’était vraiment pas un héros, au sens où l’entendait le gamin que je deviendrais plus tard et qui rêverait à l’école du panache des Trois Mousquetaires. Lui qui trimait à l’usine n’avait pour ennemi que la peur du lendemain. Analphabète comme ma mère, il avait cette hantise du manque qui le rongeait jour et nuit, jusqu’aux plateaux des hauts-fourneaux, où il se rendait en bus avec sa gamelle cabossée pleine de riz sans sauce. Au pied de l’usine, les cités ouvrières qui comportaient des crèches, des épiceries, un dispensaire, un club de foot et même une église s’étalaient entre Mondeville, Giberville et Colombelles. Un horizon de fourneaux surplombait les maisons, avec aux alentours des restes de champs où parfois des chevaux et quelques vaches broutaient encore, comme les revenants obstinés d’un monde agricole révolu.  
Les soirs de la troisième semaine de chaque mois, mon père qui n’avait plus un centime, pas même de quoi acheter une plaquette de beurre pour l’étaler sur le pain, devenait fou et colérique. Dans la lumière pisseuse d’une ampoule qui pendait à un fil accroché au plafond, il hurlait sur sa femme enceinte et sur ses enfants, sans retenue. Il ne lui restait que des dettes, plus un seul meuble d’occasion à troquer, si ce n’est une table en formica jaune canari et quatre chaises assorties aux pieds chromés.
 
 
Ce n’est qu’en grandissant que j’ai compris qu’il y a les pères qui accumulent les connaissances, les richesses, les voyages et ceux qui perdent le peu qu’ils détiennent, encore et encore, jusqu’à finir dépossédés de tout amour-propre, résignés et dociles, dans la chaleur suffocante de l’usine et des coulées de métal en fusion.


Les quartiers de la ville d’Hérouville-Saint-Clair portaient des noms charmants : Grand Parc, Belles Portes, Bois, Val, Grande Delle, Montmorency ou Haute Folie. Des noms qui n’évoquaient en rien les tours grises d’une cité-dortoir. Au numéro 220 du Grand Parc, où nous allions vivre, il n’y avait pourtant pas de grand jardin public. Pas plus qu’il n’y avait de duc à Montmorency, au mieux des pavillons avec garage où vivaient des profs, des comptables ou autres employés municipaux, aux enfants bien habillés et qui formaient à mes yeux candides un monde distant de Gaulois nantis.


Yema, qui avait rasé les murs toute sa vie, de retour au bled devenait une duchesse, racontant à notre entourage l’opulence dans laquelle nous baignions. L’envie se lisait sur les regards où défilaient des boiseries, des dorures, la galerie des Glaces, les fontaines de jardins Le Nôtre aux parterres de broderie. Il n’y avait pas de caddies abandonnés dans notre cage d’escalier, mais des chaises à porteurs. Aucune voiture incendiée au Nouvel An, ni pompiers désemparés, mais une parade de carrosses dorés et des feux d’artifice à vous couper le souffle. Les voyages en Algérie donnaient à ma mère, comme à tant d’immigrés, l’occasion de briller. Une cour des miracles où les humiliés paradaient enfin.


Je n’aime pas mes photos d’enfance. Sur celle-ci avec des scellés à œillets qui date de 1986, je dois avoir six ans, assis dans un photomaton de la galerie marchande, où j’affiche un sourire espiègle en noir et blanc. J’ai gardé la carte de transport, dite « Famille nombreuse ». Le voyage vers le passé, lui, n’est pas au tarif réduit. Il me coûte même plutôt cher. Le vécu et les sensations ressemblent en cela aux tickets de bus oblitérés, pour qu’ils ne puissent jamais servir deux fois. Et pourtant la mémoire resquille, pour revivre des transports désormais interdits, parce que le temps reste aussi implacable qu’un contrôleur.


Mon père illettré fut mon premier livre. Il regorgeait de mots et de sentiments captifs, qui ne s’échappaient que par bribes. Difficile de soudoyer le geôlier de sa mémoire, mon père avait du mal à me parler des affres de la faim qu’il comparait à un sommeil. Lui et son geôlier s’entendaient bien au fond. Ses quelques récits n’étaient donc que des évadés, comme le jour où, par mégarde, mon père laissa s’échapper quelques mots sur la fièvre du typhus. Ou celui des fouilles du hameau par les paras, qui défonçaient les portes, brisant les amphores pour trouver des armes tandis que sa pauvre mère Keltoum tentait de ramasser, de ses deux mains, l’huile d’olive mêlée à la poussière et aux éclats d’argile.  
Mon père avait la mémoire surpeuplée, des souvenirs entassés comme les femmes rachitiques dans la torpeur des gourbis. Peut-être reconnaissait-il dans mes yeux d’enfant, si avide de connaître son passé, la lueur du regard des affamés, d’une obscurité si profonde, presque étincelante. Ses réminiscences n’étaient pourtant pas des madeleines, mais les shrapnels de la misère, des éclats d’enfance logés depuis dans mon crâne. 


Il y a très longtemps, Dieu créa d’abord les rues d’Alger, me dit Keltoum toujours pince-sans-rire, ensuite les dispensaires de Kabylie, après le pétrole du Sahara et pour finir toute l’Afrique avec ses mines de diamants.  
— Et la France alors ?  
— Mais tu crois que Dieu s’appelle comment ? »


Le mercredi matin, alors que la fratrie regardait le Club Dorothée, j’allais de mon propre chef aux ateliers de langue française. L’école primaire Malfilâtre les dispensait en premier lieu pour des enfants en difficulté, que l’on appellerait aujourd’hui des « migrants ». L’instituteur volontaire, surpris de me retrouver là, avait sans doute compris que je me sentais à ma place, entouré de dictionnaires, ébahi par la beauté du français. Il n’avait pas mesuré que l’enfant sage que j’étais, et qui chez lui ne parlait que le kabyle avec ses parents, ne s’amusait pas. J’étais au contraire concentré dans une bulle absurde. Je voulais apprendre le français une deuxième fois en quelque sorte, mémoriser sa texture, ses ingrédients et son goût, comme pour emporter une deuxième ration de mots, qui je ne le sais que maintenant devait nourrir un père affamé.


Dès l’âge de sept ans, au cours des dix-huit années à louer ses bras dans les champs d’Algérie, suivies de trente années de chantiers et d’usine en Normandie, notre père avait accompli son devoir : toujours poli, muet et solide. Il avait reçu l’indifférence que l’on réserve aux cailloux, pas même l’écoute que l’on prête aux grincements de graviers. Chez nous, il en avait poussé des hurlements de chien écrasé, sans doute envahi par la rage de n’avoir plus qu’une baguette à partager et le quart d’une plaquette de beurre pour nourrir ses gosses.  
Et à douze ou treize ans j’ignorais que mon père, ce caillou enseveli sous tant d’autres, ne s’énerverait plus jamais. Que son licenciement économique achèverait bientôt de l’emmurer vivant, qu’il basculerait dans une langue minérale, un silence ineffable.  
Notre père se tenait en retrait comme un produit périmé, retiré des étagères de supermarché. La préretraite ne voulait pas dire grand-chose pour nous ses enfants. Si ce n’est que sa gamelle en fer ne lui servirait plus à rien. Qu’il ne servirait plus à rien. Mais c’est d’abord du monde que notre père s’est retiré vraiment. Vingt-quatre longues années à l’usine s’étaient terminées par un « certificat de travail » plié dans sa poche, avec en exergue la mention légale « délivré conformément au Code du travail Article L. p 122.16 », ce qui donnait au document un accent de condamnation.


La première moitié des années 1990 marquait les désillusions des beurs, qui avaient tant espéré des marches pour la dignité, des slogans et des mouvements antiracistes, avec l’outrecuidance de s’être imaginés français comme leurs camarades d’école. Le mot beur, verlan de Arabe, allait devenir le symbole d’une ségrégation qui perdurerait dans les médias, la politique et le monde du travail. Désenchantés, de nombreux jeunes répondirent par le culte de la force : susciter la peur chez l’autre pour contrer le mépris ou pire l’indifférence. D’autres furent happés par une nouvelle came identitaire qui s’était propagée, le mythe du retour aux sources, dont la pièce maîtresse serait l’instrumentalisation de l’islam.


Depuis l’été 1995, je portais toujours sur moi une carte jaune. Un document de circulation pour étranger mineur, avec la stricte consigne de la préfecture de la garder sur moi en cas de déplacement. Mais n’exagérons rien, ce n’était pas l’étoile jaune. J’étais donc officiellement étranger. Quant à l’épithète mineur qui se référait à mon jeune âge, elle n’était pas sans ambiguïté. J’entendais ces deux mots comme la marque d’une double insignifiance : étranger, qui voulait déjà dire citoyen de seconde zone, était combiné à mineur, qui est dénué d’importance. Une vie mineure en somme, minuscule. Étranger mineur, c’était écrit noir sur jaune avec ma photo sur la carte plastifiée, mon père et sa culture devaient l’être aussi.


À sa manière lente de tournoyer la cuillère dans le café, le regard plongé dans le vide, je le sentis de nouveau préoccupé. Il parlait d’une petite voix, terminant à peine ses réponses, comme enlisées dans le sable de la gêne. Au fond, je ne l’avais jamais connu autrement que préoccupé. Mais cette fois-là, je le sentis vraiment détaché, perdu dans un autre pays, à une autre époque. Il avait glissé dans l’absence ultime. Le silence de mon père n’avait rien de paisible. Plutôt un cri de Munch inaudible, que je devinais non pas sur un pont mais derrière un mur épais, et que la pudeur ne faisait que fortifier.


Le lendemain, alors que mon père était encore alité, il me confia l’origine de sa détresse : la guerre d’Algérie. Il avait été torturé et humilié. La guerre, je ne l’ai pas connue. Mais après l’avoir écouté, j’ai compris qu’elle ne rend pas adulte. La guerre infantilise, au contraire. Un soldat n’a pas vocation à penser. Il suit les ordres des plus grands, c’est tout. Et quand, à force d’ennui, la guerre réveille sa cruauté, il régresse jusqu’aux pires abjections comme les gamins cruels qui recherchent si ce n’est du plaisir, du moins l’assouvissement d’une morbide curiosité. Oui, c’est peut-être cela la guerre, des enfants cruels qui s’ennuient et des hommes martyrisés, comme des mouches sans ailes.


Vivre au grand jour et dans la joie, refuser la soumission, les carcans, le conformisme, voilà ce à quoi j’aspirais, ivre de mes vingt ans et du tourbillon de mes lectures. (…)
Il était tard, mais avant mon départ il [mon père] me demanda en kabyle, presque en chuchotant, si la rumeur était fondée. Je lui affirmai par pudeur que je n’avais pas l’intention de me marier, ce qui revenait à lui dire oui. Il me demanda si quelqu’un me forçait. Ou si c’était pour de l’argent. Deux questions qui résumaient sa vision de l’homosexualité : le viol et la prostitution. J’étais toutefois surpris de sa relative douceur. Il ne me jugeait pas. Mais je le sentis désemparé comme si mes jours étaient comptés. Son visage portait toute l’agonie du monde. Nous étions comme cernés par les serpents de la rumeur. Et lui qui avait déjà subi toutes sortes de morsures ne pouvait pas se tromper. Je le voyais pour la dernière fois de ma vie.


De la tendresse et de l’instruction, comment mon père qui en avait cruellement manqué aurait-il pu me les offrir ? Lui qui était né dans un village d’affamés, avec la Seconde Guerre mondiale qui s’éterniserait jusqu’à ses huit ans, suivie des affres de la guerre d’Algérie qui durerait jusqu’à ses vingt-cinq ans. La faim et la guerre avaient pilonné toute chance pour lui d’aller à l’école ou de découvrir un jour l’insouciance, et il ne pouvait léguer à ses enfants qu’une grammaire du manque.


Au début de la trentaine, vers 2010, je désespérais de jamais recevoir d’appel pour un entretien d’embauche. J’avais hérité du nom de mon père qui n’était pas compatible avec un emploi qualifié. Est-ce à dire qu’il y a des noms plus propres que d’autres ? Je décidai alors de changer de nom. Je me rappelai le formulaire de l’école primaire et la rubrique « profession des parents ». Père : ouvrier non qualifié. Mère : au foyer. Et surtout la signature de mon père, en forme de croix, que je remplaçais par son nom en caractères d’imprimerie, pour m’éviter la gêne des instituteurs, la mienne surtout.  
Était-ce au fond un reniement de mon père ? Au contraire, c’était l’aboutissement de son éducation : traverser les frontières pour travailler dur, s’adapter pour survivre, cultiver la gratitude et non le ressentiment, refuser de se lamenter, rester fier même au bord du précipice. Par la traduction française de son nom, je continuerais à porter la dignité de son héritage, mais en lui donnant une chance de n’être plus piétiné comme des cailloux. Et chaque fois que « M. Le Clerc » serait prononcé avec civilité, pour une réservation d’hôtel ou pour un poste de cadre, c’est en quelque sorte à M. Aït-Taleb que reviendrait la déférence, que lui n’a jamais vécue. Le Clerc est un nom certes breton, mais dont le sens me rattache au sang d’un homme qui coule en moi, comme le Blavet irrigue la Bretagne.


Le prénom Xavier signifie maison neuve en basque. La nouvelle maison m’a abrité depuis contre bien des intempéries du racisme. J’assistais parfois à des tirades racistes, surtout d’inconnus, d’un livreur de meubles par exemple, visiblement excédé par « le trop-plein d’Arabes ». Avec ma tête d’Italien, il ne pouvait pas deviner que j’avais quatre femmes, deux projets d’attentat et un chameau garé en double file.


Et même si mon père me manque depuis déjà vingt ans, même si personne ne mérite une vie aussi pénible que la sienne, à quoi bon être hanté comme Hamlet ? Je ne cherche pas la vengeance – contre qui d’ailleurs ? J’entends des voix, souvent déchirantes, s’élever contre l’exploitation qu’elles confondent avec la France. Les mots de Camus en Kabylie me reviennent : « Et si nous avons un devoir en ce pays, il est de permettre à l’une des populations les plus fières et les plus humaines en ce monde de rester fidèle à elle-même et à son destin. »  
Je dois tout à la France, aux bonnes sœurs de Normandie qui m’ont habillé dans ma prime enfance, aux professeurs qui m’ont élevé, aux docteurs qui m’ont soigné, aux bibliothécaires qui m’ont nourri, aux conducteurs de trains et de bus qui m’ont transporté, aux HLM qui m’ont logé. Ayant voyagé dans le monde entier, je ne connais pas de pays aussi lumineux. À tel point que si je n’ai pas dans le malheur de la guerre l’honneur, comme mon arrière-grand-père Saïd ou mon grand-oncle Moussa, de mourir pour la France, j’aimerais que l’on dise de moi, le temps venu, que j’aurai au moins bien vécu pour elle.


Je te demande pardon si mes souvenirs t’ont parfois dépeint comme un ogre colérique. La véritable violence se joue dans le berceau. Pour survivre tu as dû te nourrir de racines, puis te déraciner. Quant à la tyrannie du ventre vide, il n’y a guère que l’école pour lui résister. La faim s’arrête-t-elle vraiment une fois le vide de l’estomac comblé ? Ou est-ce un ogre intérieur qui jamais ne sera repu et qui, une fois logé dans nos peurs les plus profondes, finit par nous dévorer l’esprit comme les entrailles ? Je repense à toi qui avalais ton casse-croûte la bouche grande ouverte, ne prenant pas même le temps de mastiquer, à t’en étouffer. Et enfant déjà, je sentais bien que ton empressement compulsif avait une histoire. J’étais aussi né de ton ventre d’homme, un ventre d’affamé.


Tu t’es sacrifié pour nous nourrir, toujours à trimballer ta gamelle de fer direction les hauts-fourneaux. Tu t’es déraciné pour que tes enfants s’enracinent en France. Je suis donc devenu français au prix de ta vie que je ne renie pas, au contraire. Quant à l’Algérie, comment l’oublier, moi qui cherche son souffle, livre après livre.


D’autres questions plus subtiles viennent parfois d’amis bourgeois, qui n’ont jamais connu ni les contrôles d’identité, ni la discrimination à l’embauche ou au logement. Devrais-je pour les satisfaire garder un nom au charme exotique, qu’ils exhiberaient gentiment comme un trophée de la « diversité », non pas dans un zoo humain mais en soirée mondaine, un verre à la main ? Devrais-je rester un « indigène » ou un « Français musulman », comme l’on disait à ton époque ? Qui pourrait décemment m’en vouloir de relever la tête, d’effacer les frontières et de refuser l’assignation au gourbi mental ? Tout cela me donne l’impression de ne pas parler la même langue.  
Et pourtant comme je l’aime la langue française, son peuple, sa terre aussi. Tu le sais bien mon cher père, combien de génération en génération nous l’avons labourée de notre sang, de notre sueur. Alors me retirer mon nom français, mon bout de terroir, ne serait-ce pas nous spolier encore et encore ? Ne serait-ce pas au fond une expropriation culturelle ?

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mardi 11 février 2025

[Zamora, Javier] Solito

 




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Solito

Auteur : Javier ZAMORA

Traduction : Carole d'YVOIRE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2022,
                   en français en 2024 (Gallimard)

Pages : 496

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Du haut de ses neuf ans, Javier quitte ses grands-parents, ses copains d’école et son pays d’origine, El Salvador, pour retrouver ses parents déjà installés clandestinement aux États-Unis. Seul, il part pour un périple de 3 000 kilomètres à travers le Guatemala, le Mexique, la mer et le désert, au bout duquel l’attendent le rêve américain et sa vie de famille tant désirée.
Vécue et observée à hauteur d’enfant, cette épopée hors norme semée de nombreux dangers et épreuves est avant tout teintée d’émerveillement et d’espoir. Car Javier poursuit vaillamment son long chemin, suivant les passeurs et les autres migrants, découvrant de magnifiques couchers de soleil ou de somptueuses étendues de cactus, mais aussi le meilleur et le pire dont l’humain est capable.
Devenu un phénomène mondial, Solito est un témoignage rare, poignant et universel sur le sort des migrants. L’écriture sensible de Javier Zamora, associée à son jeu avec la langue hispanique, offre une expérience de lecture singulière et particulièrement vivante.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Javier Zamora est d’origine salvadorienne et vit aux États-Unis depuis qu’il a traversé la frontière clandestinement, seul, à l’âge de neuf ans. Après des études à Stanford et Harvard, il est devenu poète et a publié un recueil de poésie remarqué, Unaccompanied. Solito, best-seller du New York Times depuis sa parution en 2022, a conquis des centaines de milliers de lecteurs et a fait de Zamora une figure qui porte la voix des migrants.

 

Avis :

En 1999 alors qu’il avait neuf ans, Javier Zamora quittait le Salvador, seul et clandestin, pour rejoindre ses parents en Californie. Fuyant la guerre civile, son père avait été le premier de la famille, huit ans plus tôt, à immigrer illégalement aux Etats-Unis. Sa mère n’avait pas tardé à le rejoindre, laissant l’enfant à la garde de ses grands-parents. Faute de visa pour leur fils, ils avaient engagé un « coyote », autrement dit un passeur, pour le cornaquer au long des 3000 kilomètres de son périple à travers le Guatemala, le Mexique et le désert du Sonora, là où il devrait franchir illégalement la frontière vers « las Unitades ».

Prévu pour durer deux semaines, le voyage truffé d’embûches et d’épreuves devait en réalité en prendre huit. Miraculeusement sauf mais durablement traumatisé, il lui faudrait un peu plus de vingt ans pour que, désormais diplômé de Stanford et légalisé résident permanent aux Etats-Unis, devenu activiste en faveur de la cause des migrants, il trouve la force d’affronter ses souvenirs, d’abord dans un recueil de poésie, Unaccompanied, publié en 2017 et salué par la critique, ensuite dans ce premier roman, best-seller du New York Times en 2022, point d’orgue d’une longue thérapie en même temps qu’impressionnante réussite littéraire.

Narré à hauteur d’enfant, sans jamais de commentaire ni de point de vue extérieurs, le récit immerge le lecteur au plus près du vécu, dans une spontanéité sincère et candide qui, quoi qu’il arrive toujours prête à s’émerveiller, fût-ce à propos des poissons volants du Pacifique ou de la variété des cactus dans le désert, considère avec le même naturel aussi bien les mille détails matériels des éprouvantes conditions du voyage que les plus terribles dangers qui le jalonnent. C’est donc bien plus horrifié que lui, l’enfant qui ne comprendra sans doute pleinement que bien plus tard tout ce par quoi il est passé, que l’on voit son premier coyote disparaître dans la nature, les suivants l’abandonner avec d’autres migrants au beau milieu du désert du Sonora, la Migra le refouler deux fois à la frontière des Etats-Unis et plusieurs armes le braquer comme un redoutable criminel.

Aucune analyse ni leçon de morale, aucun pathos ni sensationnalisme donc, mais la seule candeur d’un enfant pour donner chair à la peur, la solitude, le froid, la soif, les jours d'attente sans fin, le manque d’argent et la dépendance à des passeurs douteux auxquels il faut bien se fier, la traque policière et l’inhumanité administrative, l’humiliation et la promiscuité avec les autres migrants, certains prêts à toutes les trahisons pour se sauver, d’autres merveilleux d’entraide et de solidarité, comme Patricia, sa fille Carla et le jeune homme Chino à qui Javier Zamora dédie son livre. Ce sont eux qui, le prenant sous leur aile et se faisant passer pour une famille, lui sauvent probablement la vie et lui permettent de parvenir à destination.

Ce récit dont jusqu’à la langue, mêlée de références à des marques locales, de paroles de chansons, enfin de termes et d’expressions hispaniques, salvadoriens et mexicains comparés, traduit l’arrachement identitaire et culturel de ce voyage vers une autre vie, n’est pas seulement un témoignage individuel éminemment touchant et saisissant. Il est aussi l’arbre qui permet de voir la forêt avec une acuité nouvelle, l’expression particulière d’une souffrance collective et la voix de tous ces migrants dont l’actualité politique américaine va désormais compliquer plus encore le sort.

Ecrit pour guérir, remercier et porter la voix des migrants, un livre qui, du haut de l’indiscutable sincérité d’un enfant, ne peut qu’emporter le lecteur dans un souffle d’effroi et de tendresse pour ses personnages et sensibiliser de manière magistrale à sa cause. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Pendant sept semaines (du 20 avril 1999 au 10 juin 1999), personne n’a su où j’étais. À Tecún Umán, Papy m’avait confié à Don Dago, et ce dernier n’avait jamais donné de nouvelles à ma famille au Salvador. Aucun des coyotes auxquels j’ai eu affaire n’a jamais téléphoné à mes parents en Californie. La première fois qu’ils ont su que j’étais vivant, c’est grâce à Marcelo qui a réussi à joindre mes parents le 1er juin 1999. Je ne sais pas comment il a pu arriver à Los Ángeles, mais il leur a dit que j’étais « entre de bonnes mains », que j’étais « tellement optimiste et certain de les revoir ». Avant de raccrocher, il avait ajouté : « Ne vous inquiétez pas, vous avez un petit garçon spécial. »
Mes parents en ont perdu le sommeil. La nuit, leur téléphone était posé à côté de leur lit et ils attendaient qu’il sonne. Ils ne pouvaient pas partir me chercher en voiture près de la frontière, car ils craignaient que la patrouille frontalière ne les arrête et ne les expulse. Tout ce qu’il leur restait à faire, c’était attendre en espérant que je parvienne à réussir la traversée, sain et sauf. Ils sont allés au travail comme d’habitude, appelant El Salvador deux fois par jour, ont emprunté de l’argent au cas où un pollero les contacterait, et ont poursuivi leurs cours d’anglais pour adultes étrangers au College of Marin.
 

Comme mes parents, j’ai refusé de ressasser tout ce qui m’était arrivé pendant ces sept semaines entre El Salvador et la Californie. Je n’ai jamais oublié Chino, Patricia, Carla, Chele, Marcelo, ni aucun de ceux que j’ai croisés sur ma route, mais me souvenir d’eux était trop douloureux. C’est uniquement grâce aux poèmes que j’écrivais, et plus tard à ce livre (qui aurait été impossible sans l’indéfectible soutien de mon psychothérapeute), que j’ai trouvé le courage nécessaire, une fois que je me suis senti assez guéri, pour revisiter les lieux, les personnes et les événements qui m’ont façonné. J’espère que ce texte me permettra de retrouver Chino, Patricia et Carla, que je découvrirai ce qui leur est arrivé après notre séparation et que j’apprendrai ce qu’a été leur vie dans ce pays. Je ne crois pas les avoir remerciés. Et je veux le faire aujourd’hui, en tant qu’adulte, d’avoir risqué leur peau pour cet enfant de neuf ans qu’ils ne connaissaient pas.