vendredi 12 juin 2020

[Nothomb, Amélie] Les prénoms épicènes






 

J'ai aimé

 

Titre : Les prénoms épicènes

Auteur : Amélie NOTHOMB

Parution : 2018 chez Albin Michel
                2020 chez Le Livre de Poche

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« La personne qui aime est toujours la plus forte. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Depuis 1992 et Hygiène de l'assassin, tous les livres d'Amélie Nothomb ont été publiés aux éditions Albin Michel. Elle a reçu, entre autres, le prix Chardonne, le Grand prix du roman de l'Académie française, le prix de Flore, et le Grand prix Jean Giono pour l'ensemble de son oeuvre. Ses oeuvres sont traduites dans 40 langues, des U.S.A. au Japon.

 

 

Avis :

Claude a épousé Dominique, qui lui a donné une enfant : Epicène. Mais le père n’aime pas sa fille, qui croit bien le lui rendre. Dans cette famille épicène où les prénoms sont toujours mixtes, les sentiments aussi restent indécis quant à leur genre. Amour ou haine, nul ne sait plus, et dans la confusion, chacun leurre sa souffrance dans un désir de vengeance.

Comment mener son existence lorsqu’elle repose sur une blessure indélébile ? En filigrane de la vie de Claude et d’Epicène, s’enroule et se déroule la douleur de l’amour non partagé : l’amour pour une femme chez lui, l’amour filial chez elle, tous deux transmués en haine par le désespoir. Mais la vengeance est-elle une solution ? Guérit-on jamais d’une carence d’amour parental ?

Aussi courte que son écriture est minimaliste, comme rabotée à l’essentiel, cette histoire aux allures de conte est indéniablement ciselée au millimètre, sa construction parfaitement calibrée, le choix des mots soigneusement réfléchi et son motif habilement dessiné. Au-delà de mon admiration pour une telle maîtrise littéraire, il m’a toutefois manqué un soupçon d’émotion, ce je ne sais quoi qui transfigure la lecture en un moment de communion et vous la rend définitivement mémorable.

Ecrit avec un talent littéraire indéniable, ce livre brillamment mené m’a en définitive plus touché l’esprit que l’âme, plus l’intellect que le coeur. Suis-je moi aussi victime d’un ressenti épicène ? (3/5)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 


mercredi 10 juin 2020

[Djoulaït, Asya] Noire précieuse






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Noire précieuse

Auteur : Asya DJOULAÏT

Parution : 2020 chez Gallimard

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

«Tremblante, Céleste rassembla ce qui lui restait de courage pour observer les mains de sa mère qui remontaient la couverture, comme on ajuste un mensonge, comme on ferme un cercueil. Elles achevèrent de sortir Céleste de l'enfance. Elles étaient un feu de bois, labourées par la lave, tachées de flammes, de gris, de honte.»
Noire précieuse est l'histoire d'une mère qui tente de sauver sa peau en écorchant sa chair. Noire précieuse est l'histoire d'une relation tendre entre une jeune fille et sa mère, l'histoire des modes de communication qui circulent dans les rues de Paris, entre Château-d'Eau et le boulevard Saint-Germain. La langue nouchi rencontre le «français des Blancs», qui pénètre aussi l'argot ivoirien. Noire précieuse est l'histoire d'une relation sensuelle comme une caresse, violente comme une identité imposée du dehors et qui «excite le sang».

 

 

Un mot sur l'auteur :

Née à Paris en 1993, Asya Djoulaït y enseigne la littérature dans un lycée. Noire précieuse est son premier roman.

 

 

Avis :

Oumou a quitté la Côte d’Ivoire pour suivre son mari de « l’autre côté de l’eau » : à Paris, dans le quartier de Château-d’Eau spécialisé dans la beauté afro où elle vit désormais seule avec sa fille Céleste, elle vend des produits cosmétiques en ne pensant qu’à l’avenir et à la réussite de la jeune fille, dont la brillante scolarité l’emplit de fierté. A la croisée des chemins, Céleste découvre le Paris du Quartier Latin en même temps qu’elle se sent irrésistiblement attirée par le pays de ses racines.

Le grand charme de ce très agréable roman est d’abord sa langue, qui passe constamment du français châtié de la bourgeoisie parisienne que Céleste côtoie au lycée Henri IV, au langage populaire de la « Petite Afrique » de Paris, français métissé d’ivoirien et d’argot nouchi, aux tournures truculentes et chantantes. Cette immersion linguistique donne au récit de tels accents d’authenticité que j’ai été stupéfaite de découvrir a posteriori que l'auteur n’est ni ivoirienne, ni même originaire d’Afrique noire !

Cette histoire est avant tout celle d’un choc culturel entre l’Afrique et la France, d’un déchirement identitaire qui plonge les protagonistes dans une ambivalence complexe : Oumou, qui s’est détruit la peau en cherchant à l’éclaircir et qui entend ne jamais remettre les pieds en Afrique, rêve de réussite et d’intégration pour sa fille. Mais elle redoute autant de la voir épouser un blanc qu’elle s’effraie de son attachement à ses racines ivoiriennes. Céleste semble à l’aube d’un bel avenir professionnel, mais elle hésite d’autant plus entre deux continents et deux mondes, qu’elle s’apprête aussi à faire le grand écart entre son milieu populaire et l’élite intellectuelle parisienne.

Bien plus que les personnages masculins sans envergure de ce roman, comme Bosso qui échoue dans sa tentative d’émigration, ce sont ces deux femmes fortes et indépendantes qui semblent capables de façonner l’avenir, voire peut-être, pour Céleste, de contribuer par ses activités au développement du pays dont elle est issue. Dès lors, l’on est tenté de voir la moralité suivante à cette histoire et de lui pardonner ce qu’on pourrait peut-être lui trouver d’idéalisation : c’est par la formation de cadres autochtones soucieux de favoriser les initiatives de développement locales que l’on pourra répondre au leurre, et résoudre le désastre, de l’émigration économique massive. (4/5)


lundi 8 juin 2020

[Baere, Sophie (de)] Les corps conjugaux







J'ai aimé

 

Titre : Les corps conjugaux

Auteur : Sophie de BAERE

Parution : 2020 chez JC Lattès

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Fille d’immigrés italiens, Alice Callandri consacre son enfance et son adolescence à prendre la pose pour des catalogues publicitaires et à défiler lors de concours de beauté. Mais, à dix-huit ans, elle part étudier à Paris. Elle y rencontre Jean. Ils s’aiment intensément, fondent une famille, se marient. Pourtant, quelques jours après la cérémonie, Alice disparaît. Les années passent mais pas les questions. Qu’est-elle devenue  ? Pourquoi Alice a-t-elle abandonné son bonheur parfait, son immense amour, sa fille de dix ans  ?

Portrait de femme bouleversant, histoire d’un amour fou, secrets d’une famille de province  : ce texte fort et poétique questionne l’un des plus grands tabous et notre part d'humanité.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Sophie de Baere est diplômée en lettres et en philosophie. Après avoir habité à Reims puis à Sydney, elle s’est installée sur les hauteurs de Nice où elle vit et enseigne toujours. Elle est également auteure, compositrice et interprète de chansons françaises.
Son premier roman, La Dérobée, est paru en avril 2018 aux éditions Anne Carrière.

 

 

Avis :

Après une enfance et une adolescence de baby doll à s’exhiber dans des concours de beauté pour faire plaisir à sa mère, Alice rompt avec sa famille et sa province pour tenter sa chance à Paris. Elle y rencontre Jean, et après dix ans de parfait amour où lui est née une fille, le couple décide de se marier. Peu après les noces, Alice disparaît sans laisser de traces, plongeant mari et fille dans le désarroi et l’incompréhension. Pourtant, l’explication du mystère pourrait bien s’avérer encore plus dévastatrice que l’ignorance…

Je referme ce livre avec un curieux sentiment d’ambivalence et de perplexité : d’abord peu enthousiasmée par un début en forme de romance assez banale, ensuite sceptique face à certains hasards totalement improbables et désarçonnée par une désinhibition qui n’hésite pas à enfreindre l’un des plus grands tabous pour donner dans le carrément scabreux, j’ai finalement été emportée et impressionnée par le brio avec lequel l’auteur réussit à se tirer d’un exercice on ne peut plus périlleux.

Malgré mes réticences de taille, la puissance de la tragédie qui n’épargne aucun des personnages, tous victimes d’un premier secret de famille que l’absence de mots fera enfanter d’un drame cette fois incommensurable, a fini par déclencher mes larmes, non pas à propos de cet amour impossible et de ce couple que j’ai vu avec incompréhension s’enferrer dans l’inextricable, mais en raison des répercussions sur la fille et le petit-fils.

Si l’on peut rester dubitatif quant aux réelles intentions de ce livre - sincèrement décomplexé, délibérément choquant, ou un tantinet pervers ? -, il faut reconnaître que l’auteur se tire de sa prise de risque avec talent : ce roman qui ne laissera personne indifférent se lit d’une traite malgré les immenses réserves qu’il soulève. (3/5)

 

 

Citations :

Au fond, je crois que l’existence n’est qu’un apprentissage de la perte. À peine né, toute une galaxie disparaît. La coquille utérine, sa moiteur, la musique des bruits assourdis par l’épaisseur du ventre nous sont soudain ôtées sans ménagement. Quelques temps après, la chaude mamelle, la caresse et l’attention sans mesure font des va-et-vient douloureux puis se volatilisent à leur tour. Alors on cherche des remplaçants à la mère de l’enfance. Camarade, frère, sœur, ami, amoureux… Mais eux aussi finissent toujours par s’éloigner ou par disparaître. Jusqu’au salut ultime, la vie n’est en réalité rien d’autre qu’une succession d’éclipses.

L’existence n’est finalement faite que de mots. Ce sont eux qui subliment ou qui noircissent les destins. Ils agissent et décident, font et défont l’appétit et le désir. Ils peuvent tout répéter à l’infini. Bonheur et malheur. Guérison ou blessure. Il y a aussi les mots qui ne passent pas et ceux qui nous dépassent. À moi, les mots ont souvent manqué. À l’époque, si ma mère avait eu les bons mots, si j’avais eu les bons mots pour toi et pour Charlotte, je ne me serais peut-être pas enfuie. Nous aurions inventé autre chose. Nous aurions peut-être même été heureux.

Avant, j’aimais bien les cimetières. Quand j’étais petite, je m’amusais à lire les inscriptions gravées sur le granit des pierres tombales. (…) Et puis, j’appréciais la tranquillité des lieux et comme je croyais en Dieu, c’était comme une première prise de contact avec mon paradis futur. Mais les choses ont changé et dans ces artères grisâtres, je n’ai plus rien de cette petite fille pieuse et insouciante. L’enfance est une magie ; elle devrait prendre plus son temps. Une fois devenu adulte, on se laisse happer par la course erratique du monde et le cimetière ôte soudain ses habits fantaisistes. Ne restent plus que les costumes sombres. Et les morts à qui on faisait la conversation deviennent des cris et des sanglots qu’il faut cacher. Qu’il faut reléguer loin des vivants.

J’avance dans les rues de Melun. (…) Un couple avec une poussette. Deux personnes seules. Tous fixent leurs écrans en marchant. Pendant toutes ces années passées dans ma cahute en Baie de Somme, je n’ai pas suivi le fil de l’époque. Et depuis quelques temps, je le prends de plein fouet. C’est un fil de solitudes que les machines contribuent à allonger toujours plus et à faire tourner en rond.

On peut polir les mots mais pas les silences. Ils nous échappent et nous révèlent.

J’ai enfin saisi qu’il n’y aurait pas de suture possible, qu’un parent orphelin de son enfant ne cicatrise jamais et n’oublie pas, que rien ne sert de serrer les dents. Bien au contraire. Il faut lâcher prise, laisser nos morts marcher devant et vivre en nous, les fenêtres grandes ouvertes. Et tant pis si parfois ça claque.

 


samedi 6 juin 2020

[Seethaler, Robert] Le champ





 

J'ai moyennement aimé

 

Titre : Le champ (Das Feld)

Auteur : Robert SEETHALER

Traductrice : Elisabeth LANDES

Parution : en allemand (Autriche)
                  en 2018,
en français en 2020
                  (Sabine Wespieser)

Pages : 280

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Comment caractériser une vie entière ? Les voix qui s’élèvent ici sont celles des habitants du cimetière, qu’on nomme « le champ » dans la petite ville de Paulstadt. À la concision des épitaphes, l’écrivain substitue les mots des défunts. Par un souvenir, une sensation fugace, une anecdote poignante, chacun de ces narrateurs évoque ce que fut son existence.

Au fil de la lecture émerge le portrait d’une bourgade comme tant d’autres, marquée par le retour de la prospérité au mitan du siècle dernier. La vie tourne autour des figures locales : le maire, la fleuriste, le facteur, le curé dévoré par les flammes dans l’incendie de l’église, le marchand de légumes…

Les voix se font écho, s’entrelacent, se contredisent parfois, formant le tableau d’une communauté riche d’individus et de sensibilités différentes. Subtil interprète de l’âme humaine, Robert Seethaler se penche sur leur intimité : les amours naissantes, les amours heureuses, ou moins harmonieuses – quand les fantasmagories de la femme signent pour son époux échec, malheur et drame.

Le plus saisissant dans ce texte est l’émotion qui sourd de chaque histoire : non celle de savoir le protagoniste disparu, mais l’empathie que parvient à susciter l’auteur pour ces êtres si vivants, leurs espoirs, leurs doutes, leurs ambitions, leur solitude.
Le Champ est un livre sur la vie, que Seethaler réussit à dire avec autant de simplicité que de profondeur.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Robert Seethaler, né en 1966 à vienne, également acteur et scénariste, vit entre Vienne et Berlin. Le Tabac Tresniek (2014) – qui a remporté dans les pays germanophones un grand succès, et en France un bel accueil critique et public – et Une vie entière (2015) – paru à la rentrée 2014 en Allemagne et qui a valu à Robert Seethaler le statut de meilleur auteur de l’année décerné par les libraires d’outre-Rhin – l’ont imposé en France et ailleurs comme un des romanciers de langue allemande les plus importants de sa génération. Le Champ (Das Feld), publié en juin 2018 en Allemagne, y a connu, ainsi qu’en Autriche, un succès retentissant (plus de 200 000 exemplaires vendus à ce jour) et sera traduit dans une quinzaine de langues. Il confirme la profondeur de son talent d’écrivain, capable de mener avec une grande simplicité son lecteur au plus près de ses émotions.

 

 

Avis :

Un vieil homme erre dans le cimetière de la petite ville de Paulstadt, en Autriche. Il a connu bien des défunts qui y reposent, et il lui semble les entendre, tour à tour, prendre la parole pour évoquer ce qui a marqué leur existence.

Chaque texte est bref et dépouillé. Pathos et émotions sont l’apanage des vivants. Ici, comme chuchoté à votre oreille par les ombres discrètes et fugitives de ceux qui vous ont précédé, ne subsiste que l’humble résumé, quasi désincarné, des quelques faits qui font chaque vie : certains dramatiques, la plupart ordinaires, de ceux qui comptent tellement pour soi mais demeurent totalement insignifiants pour le monde.

Dès lors, il n’est guère facile de s’abandonner à la narration, sans autre fil conducteur que la juxtaposition de destins individuels, chacun souvent trop banal et trop vite évoqué pour vraiment captiver et permettre de s’y immerger. Même si l’effeuillage de toutes ces existences met en exergue leur fugacité, exhalant une tendre mélancolie, parfois ironique et souvent désabusée, même si tous ces murmures fantomatiques finissent par s’amplifier les uns les autres en une sorte de rumeur de la vie, l’on se prend à regretter leur quasi totale absence de liens, qui exige du lecteur un effort de concentration fatal à son plaisir de lecture.

Résultat d’un choix sans doute prémédité, puisqu’une trame romanesque liant les personnages aurait dilué l’intention du récit dans un autre thème narratif - le sujet n’est pas l’histoire des vivants, il est ce qu’il en reste après la mort, soit le sentiment d’une extrême fugacité, voire d’un certain dérisoire -, ce parti-pris qui ne va pas dans le sens de la facilité ne flattera sans doute pas le goût de tous les lecteurs. (2/5)

 

 

Citations :

Il s’imaginait ce que ça donnerait si chacune de ces voix avait l’occasion d’être entendue encore une fois. Évidemment elles parleraient de la vie. Il se disait que l’homme n’était peut-être en mesure d’évaluer définitivement sa vie qu’après s’être débarrassé de sa mort.

Toute ton expérience ne t’avance guère, si tu n’as pas assez de cervelle pour la ressasser et en tirer les leçons. Ou si tu n’as plus la force de lever ton postérieur de ta chaise. Très peu de vieux sont avisés, la plupart sont juste vieux.

Je me souviens de toutes ces mains que j'ai serrées et du peu d'entre elles qui m'ont tenu.

Elle avait des griefs qu'elle a empilés devant moi comme des tuiles.

On meurt déjà un peu la première fois qu'on pense à la mort.

Assis devant la porte de ma maison, je regardais le vent et j’avais l’impression qu’en moi tout se rejoignait. J’étais mon père, j’étais mon grand-père, j’étais son père et le père de son père et le père de celui-ci. J’étais le dernier et le premier d’une longue série dont les racines se défaisaient sous mes pieds dans la terre, et ça ne me gênait pas.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 




jeudi 4 juin 2020

[Terranova, Nadia] Adieu fantômes





J'ai moyennement aimé

 

Titre : Adieu fantômes (Addio fantasmi)

Auteur : Nadia TERRANOVA

Traductrice : Romane LAFORE

Parution : en italien en 2018,
                en français en 2019 (La Table Ronde)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Messine est la ville natale d’Ida. Elle y revient aider sa mère à faire du tri dans l’appartement où elle a vécu toute son enfance et où commencent des travaux sur le toit-terrasse. Elle a trente-six ans, une vie à Rome, un mari, mais le passé a choisi ce moment pour ressurgir : vingt-trois ans après la disparition de son père, vingt-trois ans après ce matin où un homme rongé par la dépression a quitté le domicile familial sans rien laisser derrière lui, vingt-trois ans après que son corps s’est évaporé dans la nature, que son nom est devenu tabou, que son souvenir s’est mis à hanter les murs sous forme de taches d’humidité. Seule face aux fantômes de la maison, Ida devra trouver le moyen de rompre le sortilège pour qu’enfin son père puisse quitter la scène.

Entre les souvenirs de jeunesse d’Ida et son récit d’adulte se tisse un roman d’une grande sensibilité, sombre et introspectif. Nadia Terranova, par la finesse de son observation des liens familiaux dans une maison frappée par le drame, fait apparaître le bonheur des choses simples.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Nadia Terranova est née à Messine. Elle a suivi des études de philosophie et d'histoire. Les années à rebours est son premier roman, pour lequel elle a reçu en Italie le prix Bagutta Opera Proma, le prix Brancati, le prix Fiesole et le prix Grotte de la Gurfa.

 

 

Avis :

Rappelée « chez elles » par sa mère désireuse de ranger l’appartement familial pour y effectuer des travaux, la narratrice, bientôt la quarantaine et désormais établie à Rome, revient, pour la première fois depuis longtemps, à Messine, la ville sicilienne où elle a grandi. Au milieu des objets accumulés depuis des décennies, Ida est assaillie par les souvenirs et réalise que, pour elle, le temps est toujours arrêté à l’heure où, il y a vingt-trois ans, son père gravement dépressif disparaissait sans un mot ni une trace, quand elle-même n’était encore qu’adolescente. Parviendra-t-elle enfin à trouver la paix en se confrontant au passé ?

Combien terribles sont pour les proches les interrogations sans fin et l’impossibilité du deuil, lorsque l’un des leurs disparaît sans trace ni explication : s’ouvre alors une longue attente où l’espoir ne peut jamais totalement s’éteindre, dans un tumulte d’inquiétude et de culpabilité, d’incompréhension et de sentiment d’abandon, de révolte et de colère. Ainsi, Ida, frappée à l’âge tendre, continue pendant des décennies à se retenir de vivre, craignant de s’engager dans quoi que ce soit qui pourrait à nouveau lui échapper.

Analysant avec justesse les souffrances de ses personnages, prisonniers d’une douloureuse relation triangulaire fille-mère-père disparu, l’auteur nous plonge dans une réflexion sur la mémoire, le deuil et la résilience, portée par une écriture fine et sensible. Pourtant, le ressassement du passé et le repli sur soi d’Ida m’ont rapidement pesé : proie d’un trou noir intérieur qui l’engloutit et la ferme à tout ce qui n’est pas son drame, la jeune femme n’en finit pas de gratter ses plaies, en ce qui m’a paru de si lassantes longueurs que toute émotion s’est trouvée chez moi balayée par l’ennui.

Malgré l’intérêt du sujet, la pertinence de l’observation et l’élégance du style, je suis passée à côté de cette histoire, incapable de sympathie pour son héroïne à mes yeux terriblement égocentrée, envahie par l’ennui à défaut d’autres émotions, et finalement dubitative face au soudain optimisme de sa certes jolie conclusion. (2/5)

 

 

Citations :

La mort est un point final; la disparition, l'absence de point, de tout signe de ponctuation à la fin des mots. Celui qui disparaît redessine le temps, et une spirale d'obsessions enveloppe ceux qui lui survivent. Mon père, ce matin-là, avait décidé de se glisser hors de chez nous, il nous avait fermé la porte au nez, à ma mère et moi, sans nous juger dignes d'un au revoir ou d'une explication.

La mémoire est un acte créatif : elle choisit, construit, décide, exclut ; le roman de la mémoire est le jeu le plus pur à notre disposition.

Je compris à ce moment ce qu’est vraiment une mère : quelque chose dont on ne peut pas s’abriter. Il est coutume de dire qu’une mère donne tout sans rien demander en retour ; personne ne dit qu’elle demande tout et donne ce que nous n’avons pas réclamé d’avoir.

Pourquoi n’avais-je pas d’enfant ? Je ne le savais pas, je savais seulement que ni mon mari ni moi n’avions accepté de mettre au monde une créature susceptible de mourir avant nous, nous causant une peine intolérable, ou condamnée à mourir après nous, mais inexorablement, nous rendant tout de même coupables de l’avoir engendrée.

Personne n’est vivant – nous ne sommes tous qu’encore vivants. Nous habitons le temps du « pour l’instant ».

mardi 2 juin 2020

[Puértolas, Romain] La police des fleurs, des arbres et des forêts







Coup de coeur 💓

 

Titre : La police des fleurs, des arbres
           et des forêts

Auteur : Romain PUERTOLAS

Parution : 2019 chez Albin Michel

Pages : 352

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Une fleur que tout le monde recherche pourrait être la clef du mystère qui s’est emparé du petit village de P. durant la canicule de l’été 1961.
Insolite et surprenante, cette enquête littéraire jubilatoire de Romain Puertolas déjoue tous les codes.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Romain Puértolas est notamment l’auteur de L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea, un livre au succès international adapté au cinéma en 2018.

 

 

Avis :

Pendant l’été 1961, un jeune et prometteur officier de police est appelé dans le village de P., afin d’y élucider une affaire qui bouleverse la communauté. L’indice principal dont il dispose pour son enquête s’avère une mystérieuse fleur rouge aux pétales ourlés de jaune…

Le roman comporte deux récits enchâssés : celui qui sert d’introduction et vous met l’eau à la bouche, vous avertissant que la suite n’aura pour intention que de se jouer de vous et de vous surprendre, mais qu’elle vous délivrera tous les indices qui, si vous savez les voir, vous éviteront de vous laisser berner comme ce policier de 1961 ; puis le déroulement de l’enquête elle-même, au travers des rapports et des enregistrements de l’inspecteur, jusqu’à la chute tant bel et bien inattendue que vous vous sentirez pour de bon roulé dans la farine.

Vous l’aurez compris, l’intérêt de ce livre n’est pas tant l’enquête elle-même, qu’une amusante et troublante démonstration : notre référentiel social et culturel biaise nos modes de pensée et nous fait accepter des évidences, de fait toutes relatives. Au-delà du risible quiproquo présent dans cette histoire, l’on perçoit les limites et les erreurs de raisonnement que peuvent engendrer nos habitudes et nos conditionnements, mais aussi les incompréhensions qui peuvent sourdre à leur insu entre personnes et populations de cultures différentes.

Ce divertissement plein de malice se lit d’une traite avec le sourire, pour vous administrer une leçon inattendue, amusante et mémorable. Et vous, savez-vous remettre en cause votre référentiel et vos modes de pensée lorsque vous changez d’environnement ? Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

J’enfile les gants en caoutchouc (saviez-vous que ces gants ont été inventés par amour ? En 1890, le docteur William Halsted demanda à fabriquer des gants à la compagnie de pneumatiques Goodyear afin de les offrir à sa fiancée, l’infirmière Caroline Hampton, qui souffrait d’eczéma dû à l’usage de chlorure de mercure pendant les asepsies), j’enfile les gants, donc (…)

Il est incorrect de penser que le silence règne en maître ici. Les cigales qui font un bruit de clôture électrifiée, le meuglement des vaches, les chiens qui aboient, les clochettes des brebis qui tintent au loin comme cent églises forment un paysage sonore qui ne s’éteint pas, qui n’en finit pas, qui vous accompagne toujours, mais auquel on ne s’habitue jamais. Non, madame, il n’y a pas moins de bruit à la campagne qu’à la ville, il est juste différent.

J’ai pu toucher du doigt cette apathie collective et c’est effrayant. Les masses ont quelque chose de terrible. L’individu et l’humanité semblent se dissoudre dans ce magma qu’est la masse stupide des hommes.

Je ne sais plus quel philosophe a dit que l’homme bon est celui qui commet le mal seulement en rêve, en pensée.


Il existe une expérience sociologique assez intrigante et riche en enseignements dite « théorème de la banane », qui consiste à enfermer cinq chimpanzés dans une pièce au centre de laquelle est suspendue une banane qu’ils peuvent atteindre par le moyen d’une échelle. 
Aussitôt que le premier singe, le plus vaillant (ou le plus affamé), grimpe les échelons,un mécanisme l’asperge, lui et les quatre autres, d’eau glacée. Une fois remis de sa surprise, et après quelques secondes de réflexion, un deuxième singe se lance. Il reçoit, lui et ses acolytes, une nouvelle douche froide, qui le dissuade de vouloir se procurer la banane. Un troisième tente à son tour. Mêmes causes, mêmes effets. 
On sort alors de la pièce un des primates et on le remplace. Dès que le nouvel arrivé voit la banane qui se balance au-dessus de lui, c’est inévitable, il s’élance vers l’échelle mais il est aussitôt stoppé et battu par les autres, qui ne veulent plus recevoir d’eau glacée. On enlève à nouveau un singe, et on le remplace. Même scénario. À peine entré, celui-ci se jette vers l’échelle. Il est arrêté par les autres (dont celui entré juste avant lui, et qui n’a donc jamais reçu de douche froide !) et battu. Il comprend alors qu’on ne doit pas aller chercher cette jolie et tentatrice banane. 
On procède ainsi au remplacement de tous les chimpanzés jusqu’à ce que plus aucun des singes présents dans la pièce ne fasse partie du premier groupe à y avoir été enfermé. Ensuite, comme on a procédé jusque-là, on y enferme un nouveau primate. Tous se ruent sur lui dès qu’il fait mine de vouloir grimper sur l’échelle. C’est assez étonnant, ces singes n’ont jamais reçu d’eau glacée, ils n’ont aucune idée de l’origine de l’interdiction, et pourtant, ils la respectent et agressent systématiquement ceux qui vont contre le règlement qui leur a été transmis (de façon un peu brutale) par les anciens : ne pas grimper à l’échelle. Ce comportement est d’autant plus absurde que le mécanisme qui les asperge d’eau glacée a été désactivé depuis longtemps, sans qu’ils le sachent. Et qu’un singe un peu rebelle et valeureux, s’il s’opposait au groupe, pourrait aisément obtenir le fruit convoité. Après avoir tué tous ses congénères…  

 

 

Du même auteur sur ce blog:

 









lundi 1 juin 2020

Bilan de mes lectures - Mai 2020 - 16 livres

 

Au-delà du coup de coeur :

 

 

Coups de coeur :

 

CABRE Jaume : Quand arrive la pénombre
COPLETON Jackie : La voix des vagues
HODASAVA Olivier : Une ville de papier 
JOSSE Gaëlle : Une femme en contre-jour
PYUN Hye-Young : Le jardin
VITKINE Benoît : Donbass

 



J'ai beaucoup aimé :

 

AUTISSIER Isabelle : Oublier Klara
BOMANN Anne Cathrine : Agathe 
BONNETTO Jérôme : La certitude des pierres
MIZUBAYASHI Akira : Ame brisée
POSTEL Alexandre : Un automne de Flaubert 
SACKVILLE-WEST Vita : Au temps du roi Edouard

 


 

J'ai aimé :  


LEQUILLER François : Amaïké
MAUDET Jean-Philippe : Matador Yankee



 

J'ai moyennement aimé : 


SORENTE Isabelle : Le complexe de la sorcière