samedi 12 septembre 2026

Critique : "La guerre éternelle" de Olivier Rolin | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "La guerre éternelle" de Olivier Rolin




J'ai aimé

 

Titre : La guerre éternelle

Auteur : Olivier ROLIN

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 224

Accès au livre : ISBN 9782073121349  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

« Pour donner à ma longue rêverie la forme d’un livre, j’avais besoin de voir. De la terre, des pierres, des arbres, un rivage. J’ai toujours besoin de voir. Je suis allé en Troade à la fin d’un mois de juin, alors que les coquelicots jetaient de grandes flaques rouges au milieu des champs de blé et d’oliviers où jadis s’affrontaient les héros. »
Il y a quelque trente-trois siècles, des guerriers grecs ravagent une cité d’Asie Mineure qu’ils appellent Troïa ou Ilios. Les hommes sont massacrés, les femmes traînées en esclavage. C’était dans la nuit des temps, mais grâce à l’Iliade cela vit toujours dans notre mémoire. C’était, aussi bien, hier, aujourd’hui, demain : la tragédie de la destruction d’une ville n’a cessé d’être réécrite en lettres de feu et de sang, depuis Carthage un siècle et demi avant notre ère jusqu’à Dresde et Hiroshima, Marioupol et Gaza de nos jours. La guerre de Troie est éternelle, et Troie est la Mère de toutes les villes martyrisées.
O. R.

 

 

Un mot sur l'auteur :  

Né en 1947, Olivier Rolin a obtenu le prix Femina pour Port-Soudan en 1994, le prix France Culture pour Tigre en papier en 2003 et le prix du Style pour Le Météorologue en 2014. Il a reçu en 2010 le grand prix de littérature Paul Morand de l'Académie française pour l'ensemble de son œuvre.

 

 

Avis :

Olivier Rolin aime à interroger nos mythologies. Son précédent ouvrage, Jusqu’à ce que mort s’ensuive, investiguait les lisières des Misérables de Victor Hugo pour questionner l’idéal révolutionnaire. Cette fois, il s’empare de l’Iliade, archétype du récit mythique, pour montrer comment, depuis Troie, violence et destruction jalonnent l’histoire des civilisations.

Oublions intrigue et personnages : la focale du livre est un territoire, la Troade, cette ancienne région d’Asie Mineure, dans l’actuelle Turquie, connue pour avoir abrité la légendaire ville de Troie. Aux ruines, collines et pierres de cette cité disparue, autour desquelles rôdent, comme des fantômes, les figures de l’Iliade – Achille, Hector ou Priam –, la narration superpose les silhouettes des villes détruites de l’histoire moderne, faisant se répondre voix anciennes et décombres contemporains, comme si la violence, depuis l’Antiquité, n’était qu’un long fil sanglant.

Organisé autour d’une friction continue entre les âges et faisant de l’Antiquité un outil de lecture du présent, le livre écarte la grandeur épique de l’Iliade pour y voir une mécanique guerrière, une logique de destruction dont les ruines modernes apparaissent comme la prolongation. Érudite, accessible et jamais dogmatique, parfois traversée d’humour et même d’ironie irrévérencieuse dans sa confrontation du mythe à la réalité, la réflexion mobilise l’archéologie, les historiens, les poètes, les dramaturges, ainsi que les penseurs qui ont interrogé la guerre ou la chute des villes. Peu à peu se tisse un jeu de résonances qui permet de relier Troie à Nankin, Dresde, Hiroshima, Marioupol ou Gaza, chaque nouveau nom ouvrant une perspective sur la répétition des catastrophes. D’observations concrètes en réflexions plus théoriques – Olivier Rolin se nourrit de lectures, mais voyage aussi, étudie les lieux et confronte l’épopée au présent trivial, avec ses plages, ses touristes et ses chiens errants –, la prose, ample et somptueuse, se teinte de mélancolie à mesure que se multiplient les rapprochements et les échos. L’émotion affleure alors dans les souvenirs personnels, comme celui d’une comédienne rencontrée à Sarajevo, où la tragédie antique se rattache à la perte intime. Ainsi se maintient le texte dans une tonalité grave, sans pathos, où s’insinuent parfois doute et conditionnel, loin des discours systématiques, des leçons morales ou des synthèses historiques. 

Si force est de s’incliner devant l’érudition et les beautés de plume de l’écrivain, l’on peine toutefois à se passionner pour une réflexion qui, malgré son ampleur, confirme davantage qu’elle ne révèle. La démonstration, précise et maîtrisée, aboutit à un constat dont la justesse n’efface pas la simplicité : la violence traverse les siècles, les villes tombent, et les ruines se répondent d’un âge à l’autre. L’ensemble, pour solide qu’il soit, laisse ainsi l’impression d’un parcours très construit débouchant sur une évidence, comme si la sophistication de l’approche excédait légèrement la portée de ce qu’elle établit. Dans ces conditions, difficile d’imaginer que ce livre, pour estimable qu’il soit, s’impose naturellement dans la course au Goncourt 2026. (3,5/5)

 

 

Citations :

On ne vit pas seulement là où nos pieds foulent le sol, on vit aussi, et peut-être plus intimement, là où nous mènent nos rêveries, nos obsessions, dans les paysages que dessinent touche par touche, jour après jour, d’incessantes lectures. 


Vous vous en souvenez sûrement, de la chute et du sac de Troie, vous devriez, en tout cas, parce que Troie n’a jamais cessé de tomber ni d’être mise à sac, jusqu’à aujourd’hui. Comme l’Iliade est notre premier livre, la guerre de Troie est notre première guerre, l’archétype de toutes les guerres d’extermination. 


Alors Scipion, devant l’immense brasier, pleura en citant les paroles d’Hector dans l’Iliade : « Un jour viendra où elle périra, la sainte Ilion. » Il pleura car l’incendie où disparaissait Carthage lui rappelait la fin de Troie, mais surtout lui faisait imaginer, dans un avenir lointain et imprévisible, le jour où Rome de la même façon disparaîtrait. L’Histoire se conjugue au futur antérieur.


J’ai vu, je vois dans la destruction de Troie l’archétype de beaucoup de guerres qui ont mis à sac, depuis l’Antiquité, les lieux où l’humanité trouvait son séjour. J’écris ce livre alors que les drones tueurs, les missiles balistiques, hypersoniques, de croisière sont devenus des figures habituelles de notre actualité, qu’ici et là en Europe on restaure les abris antiatomiques et que la perspective d’une guerre nucléaire, qui fut une des grandes peurs de l’époque où j’apprenais à lire et à écrire, de nouveau ne paraît plus absolument insensée. Mais j’y vois aussi l’allégorie de la perte de ce à quoi une vie est attachée. Lorsque les Achéens auront réduit Troie à un tas de ruines fumantes devant lesquelles pleurent les femmes avant de partir en servitude, c’est un monde plus féminin, plus amène que celui des vainqueurs qui aura péri : un monde qui n’ignore pas la douceur de l’amour – celui que se portent Hector et Andromaque, celui qu’ils ont pour leur enfant, que Priam et Hécube ont pour Hector, et même l’amour plus simplement charnel que Pâris éprouve pour Hélène. Il n’y a pas d’indélicatesse, je crois, à passer ainsi du tragique de la « grande Histoire » à la petite qui est la nôtre. Ovide voyait dans la dernière nuit de Troie une image infiniment grandie de celle où il dut quitter Rome pour un définitif exil : « De quelque côté qu’on tournât les yeux, on ne voyait que pleurs et sanglots […] tel, si l’on peut comparer grandes et petites scènes, dut être l’aspect de Troie au moment de sa chute. »  Et c’est « pour n’avoir pas su retenir tes mains » que Mandelstam, dans un poème du recueil qui reprend le titre d’Ovide, Tristia, se demande : « Où est passée la douce Troie ? » Je n’ai pas su retenir ses mains. La chute de Troie, c’est aussi la fin de ce qu’on aime. 


Et ensuite le cauchemar continue à être à peu près pareil, affreusement pareil, en Irak ou au Nigeria (ou, il y a très longtemps, sur la plage de Beşik Koyu, entre les bateaux et les baraques des Achéens, ou bien au moment où j’écris cette page à El Fasher au Soudan), les femmes sont tirées au sort, ou données aux plus puissants des reîtres, ou bien encore vendues sur des marchés d’esclaves – la seule différence avec les scènes antiques c’est qu’à présent il y a les réseaux sociaux, sur lesquels on peut revendre son butin, plus ou moins cher selon que les filles sont belles ou non, vierges ou non, les prix se discutent comme celui d’une voiture d’occasion, le prix d’une fille de treize ans neuve peut monter jusqu’à vingt mille dollars. Et dans les rues dépeuplées de Sinjar il y a un vieux barde, comme peut-être à Chibok un griot, qui chante d’une voix éraillée « Pas une âme ne viendra me consoler ni apaiser mes blessures. Oh chère mère, quelle sinistre nuit », retrouvant presque les mots que Racine met dans la bouche d’Andromaque. 


Lire, aimer lire, aimer la littérature, c’est accueillir en soi, librement, toutes les rêveries qu’elle suscite, tout le tintamarre d’échos que ses mots font lever. Tout grand texte est une machine à voyager, à divaguer dans la littérature. (…) C’est comme ça. Tout vrai lecteur est un oiseau migrateur. 


Détruire une ville, c’est détruire ce qu’il y a de plus profondément, diversement, historiquement, magnifiquement humain dans l’humanité.

 

 

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