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mercredi 5 novembre 2025

[Mishima, Yukio] Une soif d'amour

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une soif d'amour 
            (愛の渇き, Ai no Kawaki)

Auteur : Yukio MISHIMA

Traduction : Léo LACK

Parution : en japonais en 1950,
                  en français en
1982 (Gallimard)

Pages : 228

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

La jeune veuve Etsuko est amoureuse d'un domestique de la maison de son beau-père Yakichi, chez qui elle vit. Ses beaux-frères, belles-sœurs et leurs enfants vivent sous le toit de l'ancêtre, qui est devenu l'amant d'Etsuko.
Une nuit, Etsuko donne rendrez-vous au garçon qu'elle désire. Comprenant enfin ce qu'elle veut, il se jette sur elle. Elle perd connaissance. Quand elle revient à elle, il s'enfuit. Elle le poursuit, le rattrape, le frappe d'un coup de houe et le tue - Yakichi était là.
Roman d'une grande force sournoise, obscure et nerveuse, cette œuvre est une peinture d'une passion bridée par un milieu, mais qui finit par tout consumer.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Yukio Mishima (pseudonyme de Kimitake Hiraoka) est né en 1925 à Tôkyô. Son œuvre littéraire est aussi diverse qu'abondante : essais, théâtre, romans, nouvelles, récits de voyage. Il a écrit aussi bien des romans populaires qui paraissent dans la presse à grand tirage que des œuvres littéraires raffinées, et a joué et mis en scène un film qui préfigure sa propre mort.
Il a obtenu les trois grands prix littéraires du Japon. En novembre 1970, il s'est donné la mort de façon spectaculaire, au cours d'un seppuku, au terme d'une tentative politique désespérée qui a frappé l'imagination du monde entier.
Mishima fut un grand admirateur de la tradition japonaise classique et des vertus des Samouraïs. Dans ses œuvres, il a souvent dénoncé les excès du modernisme, et donné une description pessimiste de l'humanité.

 

 

Avis :

Ce deuxième roman, paru en 1950 après un début littéraire retentissant, amorce les grandes thématiques qui traverseront l’œuvre de Mishima, parmi les maîtres de la littérature japonaise du XXe siècle : le désir, la souffrance intérieure et les tensions entre pulsion et norme sociale. 

Etsuko, jeune veuve d’un mari distant et infidèle qui, après la jalousie de son vivant, ne lui a laissé en mourant que la culpabilité diffuse du soulagement, a quitté l’agitation d’Osaka pour s’installer chez sa belle-famille, dans une campagne japonaise figée où les stigmates de l’après-guerre cohabitent avec la rigidité des structures sociales. Tacitement enfermée par l’emprise autoritaire de son beau-père Yakichi dans un rôle ambigu, entre domestique et compagne, elle se retrouve la maîtresse résignée du vieil homme, dans une solitude affective étouffante où éclot bientôt son désir obsessionnel pour Saburo, un jeune domestique qui semble bien le seul de la maisonnée à ignorer la passion qui couve et le drame qu’elle annonce.

Mais, tout sauf libérateur, le désir d’Etsuko se heurte à une indifférence imprégnée de honte sociale, nourrie par la violence sourde des rapports de pouvoir. Explorant la tension entre pulsion et retenue, entre le corps et l’ordre moral, le roman qui, épuré et chargé d’une intensité latente, donne à chaque geste et à chaque regard une portée symbolique, avance comme une lente suffocation. Jamais exprimées, les émotions s’enfouissent et finissent par se retourner contre les personnages qui, dans la maison familiale devenue prison mentale et espace tragique, s’enlisent dans leurs contradictions.

Coincée entre son désir de liberté et les normes qui l’enferment dans un monde où la femme reste cantonnée à la soumission et à l’effacement, Etsuko incarne une lutte intérieure que, sans jamais chercher à la résoudre, l’auteur déplie dans toute sa cruauté, en miroir des antagonismes du Japon d’après-guerre entre modernité et tradition, émancipation féminine et maintien des structures patriarcales. Culpabilité et remords s’agglomèrent en un malaise latent et une tension muette qui, loin des conventions narratives rassurantes, maintiennent le lecteur dans l’inconfort d’une contemplation sans échappatoire de la complexité du cœur humain. 
 
En cristallisant, par le prisme d’Etsuko, une douleur tue où désir et culpabilité s’entrelacent sans jamais trouver d’issue, ce sont les failles intimes et les impasses sociales d’un Japon en mutation qu’expose, avec une lucidité implacable, ce roman à la fois resserré et vertigineux qui transforme le quotidien en tragédie intérieure et fait du non-dit la matière même de sa puissance littéraire. D’une beauté sombre et poignante, profondément mélancolique, il met en lumière avec une précision troublante la manière insidieuse dont les normes sociales infiltrent l’intime et modèlent les élans les plus enfouis de l’âme. Crépusculaire, implacable et envoûtant. (4/5)

 

 

Citations :

Etsuko tourna distraitement les pages, se parlant à elle-même : « Malgré tout, je suis heureuse. Je suis heureuse. Personne ne peut le nier. Et, avant tout, il n’y a pas de preuve. »

Elle n’était couchée que depuis une heure. Elle avait encore longtemps à dormir avant le lendemain. Elle se tortura la cervelle pour trouver un espoir qui justifierait ce lendemain. N’importe quel espoir, si mince fût-il, suffirait. Sans cela, qui pourrait vivre jusqu’au matin ?

Dès qu’un lion captif s’évade de sa cage, il possède un monde plus vaste que celui qui n’a connu que la brousse. Lorsqu’il était captif, il n’existait pour lui que deux mondes : celui de la cage et celui hors de la cage. Maintenant, il est libre. Il rugit. Il attaque les hommes. Il les dévore.     Cependant, il n’est pas encore satisfait, car il n’y a pas de troisième monde qui ne soit ni celui de la cage, ni le monde extérieur.

Mieux vaut prendre la vie à la légère, pensait-elle. Après tout, les gens pour qui la vie est facile n’ont pas à donner d’excuse pour vivre au-delà de cette vie facile. Mais ceux qui la trouvent difficile utilisent bientôt quelque chose de plus comme excuse que le simple fait de vivre. Dire que la vie est difficile n’est rien dont on puisse se vanter. Notre faculté de découvrir toutes les difficultés de la vie aide la majorité des hommes à la rendre facile. Sans cette faculté, la vie serait une sphère vide et glissante où l’on ne trouverait aucun point d’appui.

Le plus haut point de rencontre entre l’art et la vie est la banalité. Dédaigner la banalité est mépriser ce qu’on ne peut avoir. Un homme qui craint d’être banal n’est pas encore un homme. Les temps anciens du haïku, avant Besho, avant Shiki, connaissaient la vigueur d’une époque où l’esprit de la banalité n’avait pas encore disparu.

Avec quelle rapidité nous oublions nos actes ! Tandis que les sentiments s’attardent dans notre souvenir, nos actes disparaissent sans laisser de trace. 

Un espoir dont on ne craint pas l’anéantissement n’est, en dernière analyse, qu’une sorte de désespoir.


 

jeudi 7 novembre 2024

[Vingtras, Marie] Les âmes féroces

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les âmes féroces

Auteur : Marie VINGTRAS

Parution : 2024 (Olivier)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Ici, la nuit est belle. (…) Leo avance de tache de lumière en tache de lumière et entre les deux, elle disparaît presque entièrement. Elle est alors exactement ce qu’elle paraît être : la fille qui glisse le long des murs, calme, discrète. La fille qui s’efface, la fille qu’on oublie. »
Leo n’est pas rentrée et le printemps s’entête dans sa douceur. Leo ne reviendra pas. La shérif Lauren Hobler découvre son corps au milieu des iris sauvages. Autour de la mort soudaine d’une jeune fille, Les Âmes féroces tisse plusieurs destinées. Pour élucider un mystère, mais lequel ? Celui de Leo, peut-être, et de ses silences. Celui de Lauren, coincée dans une petite ville qui ne la prend pas au sérieux. Il y a aussi Benjamin, Seth et les autres… Les gens de Mercy, qui pensent tous se connaître et en savent si peu sur eux-mêmes.
Envoûtant, surprenant et d’une grande ampleur romanesque, Les Âmes féroces traque la part d’ombre de chacun.

 

 

Un mot sur l'auteur :   

Marie Vingtras est née en 1972. Couronné par plusieurs prix, son roman Blizzard  a rencontré un vif succès en librairie. Les âmes féroces est son deuxième roman.

 

 

Avis:   

Avocate de profession, Marie Vingtras aime les huis clos vénéneux où, bien à l’abri des regards, la férocité des âmes macère. Trois ans après son très remarqué premier roman Blizzard, cette passionnée de littérature américaine quitte les rudesses de l’Alaska pour les civilités d’une petite ville quelque part ailleurs aux Etats-Unis. A l’image de son climat plus tempéré, cette bourgade semble couler des jours paisibles. C’est que, en apparence moins brutal, le mal s’y fait plus insidieux.

Tout commence un jour pourtant comme les autres, lorsque le corps de Leo, une jeune fille sans histoire, est retrouvé en bordure de rivière et que l’autopsie conclut à un assassinat. A Mercy où tout le monde se connaît et où il ne se passe jamais rien, un trouble crispé s’installe. La nouvelle shérif Lauren Hobler, qui plus est l’objet de réticences mal voilées car non seulement femme mais aussi homosexuelle, patine dans une enquête peinant à percer les façades bien proprettes de la ville. Mais voilà que surgit un coupable idéal, Benjamin Chapman, un professeur de français dont on découvre à cette occasion qu’il est venu s’enterrer à Mercy suite à des accusations de détournement de mineure.

Comme dans Blizzard, quatre personnages mènent tour à tour le récit dans une succession de points de vue s’éclairant mutuellement. Découpé ainsi en quatre parties, le récit avance le temps de quatre saisons pour autant d’ambiances et de styles de narration. Au printemps du drame, la shérif en est aux questionnements et aux incertitudes : « c’était sans doute ce que les gens recherchaient ici, vivre à l’abri des regards, mais je n’étais plus tout à fait sûre que ce soit sain ». L’été vient accabler le professeur de tout le poids de ses culpabilités. L’automne déverse les révélations de celle qui, autrefois la meilleure amie de Leo, s’est peu à peu, par jalousie, muée en manipulatrice perverse, les failles et les zones d’ombre ne manquant pas dans le secret des personnalités entourant les jeunes filles. Enfin, l’hiver resserre ses griffes sur la douleur du père de Leo, jusqu’au dénouement, terrible et glaçant. Dans cette histoire, rien au final ne s‘avère ni blanc ni noir, alors que sous le vernis lisse de la tranquillité et de la respectabilité pourrissent en secret petitesses, rancoeurs et vilenies.

Maîtresse en tension et en suspense, Marie Vingtras l’est tout autant des descentes en profondeur dans l’âme humaine, dans ces replis cachés sous les apparences les plus tranquilles et ordinaires. Sous l’être social se dissimule bien des complexités et qui s’aventure en société est loin d’imaginer les invisibles courants qui font et défont les relations humaines, et parfois les vies et les réputations. « Avec le genre humain, on n’est jamais sûr de rien. »

Un second roman lui aussi très réussi, aussi addictif que crédible, pour un tableau marécageux des hypocrisies de la société américaine et de l’âme humaine. (4/5)

 

 

Citations :

J’en ai profité pour appeler Janis et la prévenir que je rentrerais tard. Elle était déjà au courant de tout et ça m’a mis un sale goût dans la bouche de savoir que les mauvaises nouvelles circulent toujours plus vite que les bonnes.

De toute façon, on a jamais vu quelqu’un de pauvre expliquer la marche du monde à un plus riche, même chez les gosses.

Il n’y a que ceux qui ont tout ce qu’ils désirent qui peuvent marcher le nez en l’air. Les autres avancent les yeux rivés au sol en se demandant où se dissimule le prochain obstacle.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

lundi 26 septembre 2022

[Simmons, Charles] Les locataires de l'été

 

 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Les locataires de l'été (Salt Water)   

Auteur : Charles SIMMONS

Traduction : Eric CHEDAILLE

Parution : 1997 en anglais (Etats-Unis),
                  1998 en français (Phébus)
Pages : 192

 

 

 

 
 

 

Présentation de l'éditeur : 

Charles Simmons (un livre tous les huit ou dix ans depuis 1964, oú son premier roman obtient le prix Faulkner) est un écrivain à éclipses - et à mystères. Les locataires de l'été fait partie de ces histoires qui cachent leur jeu : trop simples pour être honnêtes. Un adolescent passe l'été au bord de la mer, tombe amoureux de la petite voisine, découvre que la mort existe. L'art de Simmons, d'une scène faussement anodine à l'autre, consiste à révéler tout ce qui dans la vie fait défaut. Un grand petit livre feutré qui nous renvoie, par-delà les mirages de la belle saison, à l'hiver que nous portons en nous.
 

 

Un mot sur l'auteur : 

Le journaliste et romancier américain Charles Simmons (1924 - 2017) a également été éditorialiste et critique littéraire. Son premier roman Powdered Eggs a été couronné du prix William Faulkner en 1965. Les locataires de l'été, considéré comme un chef-d'oeuvre par la critique, est l'un de ses deux romans traduits en français.
 

 

Avis :

Nous sommes en 1968 et Michael, le narrateur, a quinze ans. Comme chaque année, il vient passer l’été avec ses parents dans leur maison de bord de mer, sur la côte atlantique des Etats-Unis. Une grande complicité l’unit à son père, avec qui il passe l’essentiel de son temps à naviguer et à pêcher, à bord de leur voilier Angela. Mais voilà que s’installent, dans le pavillon qu’ils mettent en location au bout de leur propriété, deux nouvelles venues : la fantasque Madame Mertz et sa fille de vingt ans, Zina, photographe à la beauté troublante.

Rien ne prédestine l’été au drame, sur ce petit bout de côte idéalement situé loin du monde pour se vider la tête et pour se reposer. Pourtant, l’avertissement cueille le lecteur dès la première phrase : C’est pendant l’été de 1968 que je tombai amoureux et que mon père se noya. C’est donc dans l’attente d’une catastrophe annoncée que l’on entame ces vacances aux couleurs paisibles du bonheur, celles qui retiennent encore Michael du côté d’une enfance qu’il se plaît à prolonger en sachant sa fin proche. Dans les faits, l’arrivée de Zina est une déflagration. En un instant, l’adolescent amoureux se rêve homme, lui que cinq ans séparent de sa belle. Mais si cet été en trompe-l’oeil le fait effectivement basculer dans l’âge adulte, c’est avec la brutalité d’une vague scélérate, surgie sans prévenir dans les eaux faussement inoffensives de vacances en famille pour fracasser jusqu’à ses certitudes les plus intimes : l’amour et la cohésion des siens, son admiration pour son père et sa confiance en la maîtrise qu’ont les adultes de leur vie.

On ne badine pas avec l’amour, et les mirages d’une belle saison ont vite fait de céder la place à l’hiver. Le récit enchanteur d’un été plein de promesses se délite bientôt en un constat désolé et incrédule. A peine le temps de presque rien, et vous vous réveillez dans un désert, là où tout était riant. Vos doigts qui comptaient toucher le bonheur se referment, stupéfaits, sur un vide où toute votre existence a disparu, à l’image de ce banc de sable, aperçu au début du roman à proximité de la plage, que les vagues disloquent dangereusement au moment de mettre le pied dessus. 
 
A partir lui aussi de presque rien - quelques séquences d’apparence anodines -, Charles Simmons met en scène nos désillusions humaines, quand la vie se charge de nous révéler tout ce qu’elle nous refusera. Un grand roman, qui, sans crier gare, nous fait passer du goût salé de la mer à celui, saumâtre, de la vie et des larmes. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :  

J’entends me reposer le regard pendant un moment. Voici l’endroit rêvé pour cela. L’eau et le ciel, dit-elle en désignant la mer, puis, montrant le rivage : L’eau, le ciel et le sable. Multipliez cela par le jour et la nuit et cela ne fait toujours que six choses à regarder. Je me vide la tête.
 

Après le déjeuner, je me rembarquai en compagnie de mon père pour longer le rivage vers le sud jusqu’à un petit village situé au-dessous de l’isthme, où était installé un excellent fromager. Pendant qu’il faisait les courses, je maintins l’Angela bout au vent, voiles en ralingue. La toile qui battait et claquait faisait entendre comme des reproches et, lorsque papa reparut avec le fromage, il déclara que l’Angela était une dame et qu’elle n’aimait pas faire les commissions.
 

Il ne correspondait vraiment pas à l’idée que l’on se fait d’un père, du moins en ce qui concernait la discipline. Maman me disait ce que je pouvais et ne pouvais pas faire. Papa, lui, me disait ce que je devais et ne devais pas faire.
 

Mon père et moi nourrissions un préjugé non dénué de snobisme à l’égard des bateaux à moteur. Notre sentiment était que la navigation à bord d’une telle embarcation ne différait guère d’un trajet sur autoroute. En voilier, on n’entendait, on ne sentait, on ne percevait que le vent et la mer. On faisait la même chose que nos ancêtres des milliers d’années avant nous. Prenez l’Angela : un bateau fait de bois et de toile, comme tous les voiliers avant lui. Il goûtait autant le large que les eaux abritées de la baie. Rêveur, il chevauchait la houle avec tant d’aisance qu’il faisait de vous un rêveur. Allez donc rêvasser à bord d’un bateau à moteur. Un tel engin suscite des projets, pas des rêves. L’Angela aimait à être souquée, mais elle ne vous jouait aucun mauvais tour. Elle préférait une brise forte et soutenue, mais elle étalait les surventes, jamais ne renâclait et était parfaitement heureuse de flâner dans le petit temps. Si vous ne saviez pas toujours bien y faire, elle montrait de l’indulgence. Elle était lourde pour sa taille et n’aimait pas rivaliser de vitesse. Mon père disait que, si elle avait été une femme, elle aurait eu la fesse grosse et la poitrine opulente, qu’elle aurait été meilleure mère qu’épouse et meilleure épouse que maîtresse.
 

Le noir et blanc avait encore de belles années devant lui. À présent, il est difficile de résister à la couleur. Beaucoup de photographes de qualité ne font que du noir et blanc, mais cela a quelque chose d’affecté, comme ceux qui tournent des films en noir et blanc. Avec la couleur, on peut ne jamais rien obtenir de valable ; cela a souvent un côté trop réel. Les bonnes photos n’ont rien de réel : elles sont des représentations de ta vision du réel.
 

Il y avait des photos noir et blanc sur le mur. Moi-même, le garçon assis en face de moi, les chaises, le sol, tout le reste était en couleurs. Seules ces photos faisaient exception, elles étaient l’unique refuge. L’art est un refuge contre la réalité.
 
 
(...) on a plus à apprendre des femmes ; les hommes ne vous apprennent des choses que sur eux-mêmes.


Elle savait que les hommes la trouvaient attirante, mais cela venait de ce qu’elle était autonome.  
– C’est ce qu’ils préfèrent. Le moment venu, on se débarrasse plus facilement d’une femme indépendante.


Dans la vie, on n’a pas ce qu’on veut simplement parce qu’on le veut. Non, on obtient seulement ce que la vie veut bien nous donner.


Quelques années auparavant, à l’époque où l’on commence de s’échanger à l’école des informations sur les choses de la sexualité, j’avais demandé à mon père si tout ce que j’entendais était vrai. Plus ou moins, m’avait-il répondu, ajoutant que lorsque deux personnes font l’amour, elles font quelque chose à partir de rien.


Je lui demandai s’il était amoureux de Rita. Il me répondit qu’il ne croyait pas à l’amour et que, si l’on n’y croyait pas, on ne pouvait être amoureux.  – C’est comme les péchés mortels : si on n’y croit pas, on ne peut pas en commettre.


En fin de journée, j’allais toujours voir comment était la mer. Ce soir-là, elle était inhabituellement calme. Des vaguelettes brisaient paisiblement sur le rivage. Par de telles soirées d’été, je me disais que l’océan était factice. Comment quelque chose dont le corps était aussi vaste et aussi pesant pouvait-il avoir le bout des doigts aussi délicat ?


– Pour ma part, disait-elle, je raffole de ça, j’en raffole de bout en bout, y compris la peine de cœur. Pour moi, être amoureuse, c’est comme de remonter la côte de Californie en voiture. On se dit que tout va aller comme sur des roulettes…  
– Oui, dit maman, mais le jour où ça se termine ?  
– Le secret, c’est de remettre ça aussi sec.  
– Vous voulez dire que vous êtes capable de tomber amoureuse à volonté ?  
– Si vous avez des prédispositions, si vous fonctionnez sur ce mode, si vous recherchez l’amour… alors l’amour vous trouvera.  
– À vous entendre, c’est un peu comme d’être en chaleur. Comment peut-on tomber amoureuse à volonté ? Il y faut tout de même quelqu’un d’autre, non ?  
– Bien sûr, dit Mrs Mertz, prenant le temps de boire une gorgée avant de poursuivre. Disons qu’à mes yeux certains ont cette capacité en venant au monde, et d’autres non. 
– Je ne comprends toujours pas pourquoi on en fait si grand cas. Est-ce une si bonne chose que de s’exposer ainsi ?  
– Est-ce une bonne chose que de prendre des risques ? Si l’on ne tente pas la chance, on n’a pas une chance. L’amour, c’est comme le beurre, ça rend tout meilleur.
 
 
Quant à moi, je ne pense pas que l’amour soit destiné à adoucir la condition humaine ; je pense qu’il est inhérent à la condition humaine. Tantôt il s’épanouit et tantôt il tourne court, comme la plupart des choses de la vie. Mais il est toujours une illusion. L’être aimé ne se montre pas à la hauteur de l’attente de l’autre, et quand l’amour persiste par-delà la déception, il devient de surcroît une prison.


– Il m’a dit que l’amour est un truc magique parce qu’on fait quelque chose à partir de rien. S’il a envie de faire quelque chose à partir de rien, ce n’est pas ça qui va me tracasser outre mesure. Et puis ce sont ses oignons.  
– C’est certain. Du moins tant que personne ne l’apprend. Si ça se savait – et là je pense à ta mère –, pour le coup, il ferait du rien à partir de quelque chose.


La photographie ne compte pas beaucoup de génies. C’est un art trop facile pour qu’on y soit bon, et trop difficile pour qu’on y soit mieux que bon.


Dans les contes de fées, il y a toujours un philtre qui te plonge dans un profond sommeil. Quand tu te réveilles, tu t’éprends de la première personne que tu vois. Il n’est pas de meilleure métaphore regardant l’amour. L’amour est arbitraire, inexplicable et cruel. Il est aussi transitoire. Rien d’aussi déraisonnable ne saurait durer bien longtemps.


Micha, cela n’a rien de bien méchant que de souffrir un petit moment du mal d’amour. Tout le monde a eu le cœur brisé. Tu as des gens chez qui c’est comme un mode de vie. L’amour semble être un rayon que tu dardes sur un être. Parfois, il est réfléchi vers toi, parfois non. En fait, ce n’est pas un rayon. C’est un éclat de lumière qui part dans toutes les directions. Il paraît n’éclairer qu’un seul objet parce que l’amoureux ne voit que cet objet. Mais s’il regarde autour de lui, il verra que de nombreux objets captent sa lumière.


 

vendredi 14 janvier 2022

[Lapertot, Céline] Ce qu'il nous faut de remords et d'espérance

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

Titre : Ce qu'il nous faut de remords
            et d'espérance

Auteur : Céline LAPERTOT

Parution : 2021 (Viviane Hamy)

Pages : 224

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À 10 ans, Roger Leroy vit comme une trahison l’arrivée dans sa vie de son demi-frère, Nicolas Lempereur. C’est le début d’une haine que rien ni personne ne saura apaiser.
Bien des années plus tard, Roger, garde des Sceaux d’un gouvernement populiste, œuvre à la réhabilitation de la peine de mort. Nicolas, lui, est une véritable rock star, pacifiste et contre toute forme de discrimination. Un fait divers impliquant un pédophile récidiviste rallie bientôt l’opinion publique à la cause du garde des Sceaux, et la peine de mort est rétablie. Mais quand Nicolas est accusé du meurtre d’une jeune femme et clame son innocence, la querelle fraternelle qui l’oppose à Roger devient alors un enjeu sociétal et moral. Ce qu’il nous faut de remords et d’espérance est la chronique annoncée d’une tragédie contemporaine ; un roman coup de poing, criant de vérité.
 

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Céline Lapertot est professeur de français à Strasbourg. Depuis l’âge de 9 ans, elle ne cesse d’écrire. Avec ses trois romans, Et je prendrai tout ce qu’il a à prendre, Des femmes qui dansent sous les bombes et Ne préfère pas le sang à l’eau, - plébiscités unanimement aussi bien par les lecteurs que par les médias tels que Le Monde des livres, L’Express ou Télérama et les libraires -, elle s’est imposée comme un écrivain au talent prometteur de la littérature française contemporaine.

Dans Ce qui est monstrueux est normal, son récit autobiographique, elle établit un lien entre celle qu’elle fut jadis – une enfant qui sourit en permanence pour cacher sa détresse et qui découvrira bien trop tôt que toutes les mères et tous les pères ne sont pas comme ceux des autres, pétris d’amour et de bienveillance – et la femme qu’elle est aujourd’hui. À travers de courts chapitres, elle offre donc un texte intime et sans pathos qui permet au lecteur d’approcher et de découvrir au plus près un cheminement singulier.

 

 

Avis :

Une haine viscérale, dont les racines remontent à l’enfance, oppose Roger Leroy, garde des Sceaux d’un gouvernement populiste, à son demi-frère, Nicolas Lempereur, rock star aux idées larges. Leur querelle prend un tour inédit, lorsque, à peine Roger vient-il de faire rétablir la peine de mort grâce à l’indignation provoquée par la récidive d’un tueur pédophile, Nicolas est accusé du meurtre d’une jeune femme.

Quarante ans après son abolition en France, la peine de mort et la question de son rétablissement continuent de peser dans les sondages et les déclarations de certains politiques. Céline Lapertot prend ici le contre-pied, dans un vibrant plaidoyer alignant scènes fortes, phrases percutantes et moments d’émotion : si, dans sa peur et sa colère, la foule trouve en la mort du criminel une vengeance et un apaisement à son angoisse, la peine capitale n’a jamais fait baisser la criminalité, juste rendu irréversibles les erreurs judiciaires.

Mais, si cette histoire fait froid dans le dos, ce n’est certainement pas seulement pour les exécutions auxquelles elle nous fait assister, rendant l’acte concret pour que chacun en mesure bien toute la réalité. C’est aussi largement pour ce qu’elle pointe des actuelles dérives sociétales qui permettent aux populistes de prétendre s’imposer. Roger, mégalomane puisant l’essentiel de ses motivations dans ses failles et rancunes personnelles, n’est entouré que du cynisme et de l’arrivisme de ses conseillers. Ayant trouvé, dans le rétablissement de la peine de mort, l’opportunité commode de sortir du lot, mais aussi un exutoire à la colère qui l’étouffe depuis l’enfance, il fait feu de tout bois sans la moindre vergogne, surfant sur l’émotivité de l’opinion et l’emballement des réseaux sociaux. Son entêtement n’a d’égal que son aveuglement, et aucune considération, fut-ce la vie de son propre frère, ne lui rend jamais le moindre discernement : un comportement et une absence de garde-fous dont, bien au-delà de l’exemple ici de la peine de mort, on imagine aisément le danger quand ils mettent en jeu la conduite d’un pays.

Ce livre choc qui n’a pas peur des mots, fussent-ils triviaux, dénonce un bien peu reluisant échiquier politique et médiatique. Balayant les autres pièces (nommées King, Királynö ou reine en hongrois, Maréchal...) grâce à une opinion publique dont les réseaux sociaux favorisent les jugements hâtifs et la manipulation par l’émotion, émergent des Leroy, qui, emportés par leur arrivisme et leurs névroses, n’hésitent pas à brandir n’importe quel argument populiste pour devenir calife à la place de Lempereur. Accablant. (4/5)

 

Citations :

Nous sommes dans un siècle où l’émotivité est la clé de la réussite. Fais hurler les gens, de terreur, d’indignation, de rage, d’espoir et de croyances en n’importe quoi, et tu la tiens, ta réussite. Tu n’imagines pas la valeur de l’émotivité du peuple.

Il n’y en avait pas beaucoup dans cet hémicycle, des contradicteurs de talent capables de lui couper la chique. Ça se contente de huer et de faire des mimiques de singe en observant ses camarades essayer de placer quelques bons mots que pas grand monde n’écoute. Parce que c’est devenu ainsi, dans l’hémicycle : se cambrer quand la caméra de LCP Public Sénat passera près de votre visage, histoire de montrer qu’on est présent et que notre gueule en vaut la peine, quelques huées entre deux parties de solitaire sur le portable, quelques remarques sexistes aux femmes qui s’imaginent qu’on a le droit de porter des jupes en toutes circonstances, leur souligner qu’elles ont un beau collier mais un QI de pervenche.

Il aurait envie d’arpenter un autre couloir, de ne pas se risquer à la punk à chiens déguisée dans une petite robe noire, mais ce sont ses yeux qu’il rencontre. Et c’est foutu pour lui, il l’a compris. Elle pourra lui filer toutes ses chansons, toutes ses idées de scénarios, il prendra tout. Ce qu’il voit dans ce regard-là, c’est la profondeur des maisons ravagées par les ouragans, c’est l’apprentissage du froid et de la soif, c’est l’ardeur de vivre, la peau sèche et les lèvres fissurées, c’est ce putain de trou dans le ventre quand la vie ne donne que trois grains de riz d’un plat gigantesque et enivrant à souhait. Il reconnaît que c’est là que tout se joue, quand deux êtres qui ont plongé les mains nues dans les profondeurs de leur mal-être se regardent pour la première fois.

Elle aussi le considère, vieilli, grossi, grisonnant, l’air d’un homme respectable qu’on ne soupçonnerait pas si on le voyait passer à la terrasse d’un café. Elle se demande qui il est, s’il a encore quelque chose de commun avec le jeune homme qu’elle a jadis élevé. C’est en elle un mélange de curiosité malsaine, de dégoût et de culpabilité, une réminiscence de ce qu’elle avait éprouvé autrefois, mais on ne peut pas dire qu’elle aime ce qu’elle a sous les yeux. Ce n’est pas lui qu’elle vient sauver, mais elle, à travers lui. Elle cherche les mots qui la consoleraient, elle veut entendre de sa bouche ce qui laverait la salissure et la certitude d’avoir fauté. C’est son statut de mère qu’elle vient blanchir, une sorte d’absolution pour se dévêtir de cette couche de crimes qui ne lui appartient pas. Voilà ce qu’elle a passé tant d’années à se répéter : ses crimes ne sont pas les miens. Je n’y suis pour rien, je ne suis pas coupable, pas responsable, en aucun cas je n’endosse la responsabilité. Elle le pense pourtant chaque jour : la petite fille à la chaussette manquante ne fait que lui rappeler cette mauvaise pensée, lancinante. Alors elle lui demande, parce que c’est la seule chose qu’elle est venue chercher :  — Dis-moi, qu’est-ce que j’ai mal fait ?
 
Oui, c’est toujours un peu injuste de crever comme ça, alors qu’on n’a rien eu le temps de prouver. Alors qu’on n’a pas eu le temps de bien se connaître. Voilà ce qu’il emportera dans sa tombe, avec sa tête posée sur son ventre, entourée de ses deux mains ; les regrets de ne jamais avoir pu comprendre d’où venait son mal, les regrets d’avoir senti en lui son désir morbide empirer, alors qu’il rêvait de tout étouffer. Le regret de ne pas avoir trouvé de formule magique pour enfin être quelqu’un de bien. Lalbenc meurt en ayant conscience de sa monstruosité. Il ne meurt pas en paix, non, ce serait faux d’affirmer une telle chose, mais il meurt avec une sorte de lucidité accrue, celle qui lui dit qu’il n’y avait pas d’autre chemin à emprunter.

Écrire ce n’est rien d’autre que converser en étant certain de ne jamais subir l’affront de se faire couper la parole.

C’est ainsi que l’on juge un homme, se dit-il. C’est ainsi que les civilisations trop douces qui ne connaissent plus les guerres tuent leurs compatriotes pour tromper leur ennui. Parce qu’il faut passer le temps et que la Justice est le meilleur échiquier qui soit. Parce qu’on craint le ramollissement – des mœurs, des cœurs, des cerveaux, des valeurs –, on craint que sans quelques poings serrés sur la gorge des fauteurs de troubles la Société se livre à la décadence.

Tu lèches, tu lâches, tu lynches. Telle est la dure loi de la politique. Monarchie, Empire, République, la règle est identique : on te suce, jusqu’à ce qu’on t’ait assez vidé pour planter ta tête au bout d’une pique.

Il n’y a rien de pire que le regard des hommes. Rien de pire que le fait de se sentir jugé, acculé à la justification, devoir sortir de soi des trésors d’intelligence pour parvenir à faire entendre sa petite voix jusqu’à cette masse informe qui n’a pas envie d’écouter. Il pense au juge d’Outreau. À sa pâleur morbide face aux questions de la commission d’enquête parlementaire, ses cernes si noirs qu’on pouvait y lire la liste de ses chagrins et de ses dépits. Il ne veut pas ressembler à ça. Il ne veut avouer sa défaite que s’il prouve qu’il est capable de se relever. C’est à ce prix que s’avoue une défaite, sinon, hors de question d’abdiquer. Ce trait de caractère-là, il le conçoit aussi chez Thibault.
Ma dignité, songe-t-il.
Qu’importe le reste, qu’importe tout, pourvu que je conserve ceci : ma dignité.


 

vendredi 19 novembre 2021

[Zukerman, David] Iberio

 

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Iberio

Auteur : David ZUKERMAN

Parution : 2021 (Calmann Lévy)

Pages : 450

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Mercedes n’évoquait jamais son adolescence. Sa vie n’avait commencé que lorsque son fils était venu au monde. C’était avec l’enfant qu’était née la mère.
Mercedes n’avait pas seize ans lorsqu’elle a fui l’Espagne pour s’installer en  France avec Iberio, son fils encore nourrisson. Dix-huit ans plus tard, gardienne d’un immeuble cossu à Paris, Mercedes considère avec autant d’amour que d’exigence et même d’effroi son enfant qui devient un homme. Elle n’en a pas encore conscience, mais désormais s’ouvre devant elle une autre vie. Et  Mercedes, la beauté mystérieuse, la distante et hiératique concierge, accepte de poser pour Ezra Goldweiser, le peintre célèbre du dernier étage...
Dans cet immeuble où la vie tourne autour de Mercedes, alors qu’elle-même ne regarde que son fils, il y a de la passion, du désir, du cynisme, de la jalousie, de l’amour, du désespoir. L’humain dans ses nuances et ses excès.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1960 à Créteil, David Zukerman  a été successivement ouvrier spécialisé, homme de ménage, plongeur, contrôleur dans un cinéma, membre d’un groupe de rock, comédien et metteur  en scène. Pendant toutes ces années, il a également écrit une quinzaine de pièces de théâtre, dont certaines furent diffusées sur France Culture, et quatre romans qu’il n’a jamais voulu envoyer à des éditeurs.  San Perdido est sa première publication.

 

Avis :

Cela fait dix-huit ans, depuis qu’elle a fui l’Espagne avec son fils Iberio, alors nourrisson, que Mercedes vit à Paris. Désormais la solaire, irremplaçable et très courtisée concierge d’un immeuble cossu, elle n’a d’yeux que pour cet enfant en passe de se muer en homme, qu’elle a élevé avec amour et exigence, dans l’obsession de sa réussite. Lorsque, pour financer les études d’Iberio, elle accepte de poser pour Ezra Goldweiser, peintre célèbre du dernier étage, elle est loin d’imaginer les émotions qui vont secouer l’immeuble, mais aussi le tournant que prendra son existence, jusqu’ici uniquement préoccupée de son fils.

Après sa dramatique ouverture et l’introduction d’un grain de mystère qui laissera mijoter curiosité et inquiétude jusqu’à son twist final, le récit s’installe dans un huis-clos, où l’action s’efface au profit de la psychologie des personnages et de l’atmosphère de l’immeuble. Si Iberio en est le centre de gravité, ce n’est qu’au travers de Mercedes et de sa détermination à conjurer le passé, pour assurer à cet enfant un avenir que le destin semblait initialement lui refuser. En vérité, rien ne parvient à gommer la présence vibrante de cette femme, astre à distance duquel tournent, à défaut peut-être du lecteur un peu las, à la longue, de tant de superlative perfection, les autres personnages fascinés par son inaccessible et mystérieuse beauté.

Pendant que chacun se débat dans les affres terre-à-terre de passions impossibles – le jeune Iberio découvre l’amour sur un quiproquo, le mûr Ezra vit en solitaire son dernier embrasement sensuel, la vieille voisine aigrie par les trahisons de feu son mari cherche une revanche dans sa curiosité méchante et jalouse -, Mercedes prend peu à peu des allures de madone…

D’une lecture fluide et agréable, ce roman ménage longtemps ses effets, semblant même un peu forcer le trait sur la singulière aura de son personnage principal, jusqu’à ce que la conclusion viennent en révéler la raison. Sans sensiblerie ni mièvrerie, il dessine au final un beau portrait de femme, dans une ode à l'amour non dénuée d’humour, puisqu’une de ses scènes m’a franchement fait rire de bon coeur. (4/5)


 

Citations : 

Plus Mme Chanterelle la détaillait, plus il lui semblait que se rabougrissait sa propre carcasse. Jamais, même dans sa jeunesse, elle n’avait été belle. M. Chanterelle la trouvait piquante, au temps de sa vigueur il lui en avait maintes fois donné la preuve, mais elle n’avait qu’une séduction limitée. Avec l’âge, son peu de charme avait fondu et sa silhouette était à présent osseuse. Elle n’était plus qu’une petite musaraigne d’immeuble que la prévoyance de son défunt époux avait mise à l’abri, lui offrant une existence paisible qu’elle finissait de croquer dans une douillette opulence. Seule, sans enfant, elle n’avait plus pour s’occuper que l’étude de ses congénères et scrutait leurs habitudes d’un œil impitoyable.

Il faisait des détours pour éviter les processions de visiteurs qui, les yeux rivés sur les tableaux, glissaient dans un lent défilé. Aux abords des salles, des agents de sécurité sommeillaient sur des chaises. Insensibles à ce qui les entourait, ils montraient un visage morne comme pour prouver qu’ils n’étaient pas là. Leurs prunelles vagues regardaient en eux-mêmes, feuilletant des pensées qui n’appartenaient qu’à eux et qui semblaient plus passionnantes que les vieux cadres dorés.

« Malheur à qui n’a plus rien à désirer, il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède », avait-il lu quelque part.

  

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

vendredi 12 juin 2020

[Nothomb, Amélie] Les prénoms épicènes






 

J'ai aimé

 

Titre : Les prénoms épicènes

Auteur : Amélie NOTHOMB

Parution : 2018 chez Albin Michel
                2020 chez Le Livre de Poche

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« La personne qui aime est toujours la plus forte. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Depuis 1992 et Hygiène de l'assassin, tous les livres d'Amélie Nothomb ont été publiés aux éditions Albin Michel. Elle a reçu, entre autres, le prix Chardonne, le Grand prix du roman de l'Académie française, le prix de Flore, et le Grand prix Jean Giono pour l'ensemble de son oeuvre. Ses oeuvres sont traduites dans 40 langues, des U.S.A. au Japon.

 

 

Avis :

Claude a épousé Dominique, qui lui a donné une enfant : Epicène. Mais le père n’aime pas sa fille, qui croit bien le lui rendre. Dans cette famille épicène où les prénoms sont toujours mixtes, les sentiments aussi restent indécis quant à leur genre. Amour ou haine, nul ne sait plus, et dans la confusion, chacun leurre sa souffrance dans un désir de vengeance.

Comment mener son existence lorsqu’elle repose sur une blessure indélébile ? En filigrane de la vie de Claude et d’Epicène, s’enroule et se déroule la douleur de l’amour non partagé : l’amour pour une femme chez lui, l’amour filial chez elle, tous deux transmués en haine par le désespoir. Mais la vengeance est-elle une solution ? Guérit-on jamais d’une carence d’amour parental ?

Aussi courte que son écriture est minimaliste, comme rabotée à l’essentiel, cette histoire aux allures de conte est indéniablement ciselée au millimètre, sa construction parfaitement calibrée, le choix des mots soigneusement réfléchi et son motif habilement dessiné. Au-delà de mon admiration pour une telle maîtrise littéraire, il m’a toutefois manqué un soupçon d’émotion, ce je ne sais quoi qui transfigure la lecture en un moment de communion et vous la rend définitivement mémorable.

Ecrit avec un talent littéraire indéniable, ce livre brillamment mené m’a en définitive plus touché l’esprit que l’âme, plus l’intellect que le coeur. Suis-je moi aussi victime d’un ressenti épicène ? (3/5)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 


vendredi 17 avril 2020

[Ferrante, Elena] L'amour harcelant






J'ai moyennement aimé

 

Titre : L'amour harcelant (L'amore molesto)

Auteur : Elena FERRANTE

Traducteur : Jean-Noël SCHIFANO

Parution : en italien en 1992,
                en français en 1995 chez Gallimard 

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Entre le corps d'Amalia, qui flotte dans la mer, à l'aube, mystérieusement noyé, et le corps de Delia, sa fille, exposé à la violence, au sang et à la pluie d'une Naples au ciel plombé et aux rues hostiles, se déroule ce thriller familial, sensuel et désespéré, dont les rebondissements vous griffent le cœur.
Qu'est-il arrivé à Amalia ? Qui se trouvait avec elle la nuit de sa mort ? Pourquoi n'est-elle vêtue que d'un soutien-gorge neuf quand on la retrouve ? A-t-elle vraiment été, comme le portent à penser les dernières heures de sa vie, la femme que sa fille a toujours imaginée, ambiguë et insatiable, prête à de secrètes déviations, capable d'échapper dans la ruse et la grâce à la surveillance obsédante de son mari ? Qui est Caserta, ce vieil ami d'Amalia, une victime ou un bourreau ? Quels sont ces hommes qui entravent et révèlent le destin de Delia ?
Le parcours qui conduira Delia des funérailles de sa mère à l'évocation toujours plus détaillée de la figure troublante de cette génitrice, et au dénouement imprévisible de l'histoire, est constellé de soubresauts de la mémoire, de gestes de répulsion et d'amour, de scènes glaçantes.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Romancière dont la véritable identité n'a jamais été révélée, Elena Ferrante est l'auteure de la série L'amie prodigieuse, dont les quatre volumes se sont vendus à plus de cinq millions d'exemplaires dans le monde. Toute son œuvre a paru aux Éditions Gallimard.

 

 

Avis :

A Naples, la narratrice Delia se rend aux obsèques de sa mère, retrouvée noyée dans la mer. Le père, séparé de sa femme depuis des décennies après une relation violente marquée par la jalousie, ne s’est pas déplacé. En revanche, resurgit un vieil ami de la morte, l’étrange Caserta, qui avait tant marqué Delia enfant et son père, convaincus qu’une relation coupable liait cet homme à la sensuelle Amalia.

Alors que Delia se lance sur les traces de sa mère pour comprendre sa mort, les souvenirs affluent au point de mêler passé et présent en d’étonnantes superpositions : son retour sur les lieux de son enfance fait ainsi remonter à la surface des images profondément enfouies qui viennent lui faire revivre son enfance dans les années soixante, cette fois du point de vue de sa mère tel qu’elle parvient à l’imaginer, elle qui, désormais parvenue au même âge, lui ressemble tant.

Le pivot de cette anamorphose entre deux époques et deux personnages est la ville de Naples, qui imprègne les pages d’une ambiance trouble et délétère, inquiétante au final, au travers de quartiers populaires toujours sous la pluie, où résonnent les accents du dialecte local, et où une femme semble ne pouvoir faire un pas sans se faire harceler.

Une sensation de malaise m’a accompagnée tout au long de ma lecture, cette atmosphère méphitique enveloppant des personnages globalement assez minables et peu sympathiques, tous obsédés par la perversité supposée d’une femme, objet de tous les fantasmes et donc de tous les soupçons, et pourtant la seule à être restée finalement au-dessus de la mêlée des rivalités et des sentiments sordides.

Si j’ai admiré l’habileté de construction du récit et la capacité de l’auteur à restituer avec véracité la trouble complexité des personnages, j’ai trouvé cette histoire d’amour-haine pesante et déprimante, voire profondément glauque et dérangeante tant tout y est malsain. On ne se remet pas si facilement de tant de réalisme cru, où tout n'est que violence à l’encontre des femmes. (2/5)


La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis du Printemps 2020

samedi 9 mars 2019

[Ariyoshi, Sawako] Kaé ou les deux rivales



Coup de coeur 💓💓

 

Titre en Français : Kaé ou les deux rivales

Titre original : ‘華岡青洲の妻’

                         Hanaoka seishu no tsuma

                         (La femme de Hanaoka Seishû)

Auteur : Sawako ARIYOSHI

Traductrice : Yoko SIM et Béatrice BEAUJIN

Parution originale : 1966

Parution française : 1981, puis 2015

Editeur : Stock, puis Mercure de France

Pages : 266





 

Présentation de l'éditeur :   

Comme c'était autrefois la coutume au Japon, Kaé a épousé Umpei par procuration, car son jeune mari est retenu à Tokyo où il poursuit ses études de médecine. Malgré cette absence qui va se prolonger trois ans, Kaé est heureuse : elle aime et admire sa belle-mère, la très belle Otsugi qui lui voue une grande affection. Tout change au retour d'Umpei : Otsugi devient brutalement hostile et jalouse à l'égard de celle qui est devenue sa rivale. Umpei, lui, se consacre à la recherche d'un anesthésique puissant qui permette d'opérer le cancer du sein. Quand il pense avoir trouvé, après dix ans d'expériences sur des animaux, Otsugi et Kaé se proposent comme cobayes humains. Laquelle des deux femmes remportera la palme du sacrifice et de l'abnégation et sortira victorieuse de cet atroce combat ?
Né en 1931, Sawako Ariyoshi, dont les Editions Stock ont également publié Les Dames de Kimoto et Les Années du crépuscule a très tôt connu un immense succès avec des romans, des nouvelles et des pièces de théâtre traitant le plus souvent de la condition féminine. On l'a souvent comparée à Simone de Beauvoir qu'elle admirait sans réserve. Elle s'est suicidée en 1984, à Tokyo.

 

 

Avis :

Ce captivant roman historique est basé sur la vie réelle du chirurgien japonais Hanaoka Seishū qui, alliant des connaissances médicales chinoises et hollandaises, inventa un puissant anesthésique quarante ans avant que ne soient découverts l’éther, puis le chloroforme. Il réalisa une double première en 1805 : première opération sous anesthésie générale, et qui plus est, première opération d’un cancer du sein. 
Sawako Ariyoshi a mêlé aux faits historiques une rivalité entre la mère et l’épouse du médecin, comme il en existait communément à cette époque, alors que la bru venait s’installer chez son mari et sa belle-mère.

L’intérêt du livre est donc multiple : il est l’occasion de découvrir un étonnant personnage réel, dont l’humilité est sans commune mesure avec ses contributions au progrès de la médecine, à une époque où l’on soignait encore souvent par la prière et les pratiques superstitieuses. Il offre aussi une fascinante plongée dans la vie quotidienne de la campagne et des petites villes du Japon de la fin du 18ème et du début du 19ème, ainsi qu’un vivant tableau de la dure condition féminine d’alors. 
Les personnages principaux sont en effet les femmes : épouse, mère, sœurs. La cohabitation fait de leur vie un tissu de jalousies, de mesquineries et de haines, qui couvent sous des dehors d’exquise politesse : jamais exprimée ouvertement, la méchanceté se fait rouerie et n’en devient que plus cruelle.

Ce roman a été adapté au cinéma au Japon en 1967.

La découverte toujours étonnante du Japon alliée à l’écriture tout en élégance, à la profondeur psychologique des personnages et à la finesse d’analyse de Sawako Ariyoshi font pour moi de cette lecture un coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation :

C'est pour cela que les sœurs du maître de la famille sont considérées comme inutiles et envoyées ailleurs en tant que brus. Cela doit avoir été comme cela depuis toujours, et cela continuera à l’être éternellement. Car les hommes et les femmes existeront toujours les uns et les autres, même si la famille cesse d'être. Moi, je ne veux plus renaître femme dans un monde pareil. Mon plus grand bonheur dans la vie, c'est justement de ne m'être jamais mariée. J'ai réussi à n'être ni bru ni belle-mère. 

 

Du même auteur sur ce blog :

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