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jeudi 8 octobre 2026

Critique : "Un marché noir" de Bérénice Pichat | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Un marché noir" de Bérénice Pichat




J'ai aimé

 

Titre : Un marché noir

Auteur : Bérénice PICHAT

Parution : 2026 (Les Avrils)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782383110415  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Paris, 1943. La faim règle les journées, la peur dicte les choix, et la frontière entre résistance et compromission se floute dans les arrière-cours. Servane veut vivre son adolescence et ose enfin s’engager dans un réseau secret. Paul, trafiquant désenchanté, navigue entre les camps, persuadé que tout s’achète, même la liberté. Mais bientôt, Vichy resserre l’étau, les dénonciations font rage. Et l’histoire, implacable, ne pardonne ni les illusions ni les faux-semblants.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Bérénice Pichat est professeure des écoles au Havre. Après l’immense succès de La Petite Bonne (Les Avrils, 2024, Le Livre de Poche, 2026, Prix des libraires 2025), elle nous entraîne dans la zone grise de l’Occupation avec une inventivité romanesque éblouissante. Ni héros ni salauds, ses personnages déchirants questionnent nos dilemmes moraux et notre humanité quand tout vacille.

 

 

Avis :

Après le succès de La Petite Bonne et son exploration des traumatismes des gueules cassées, Bérénice Pichat consacre son nouveau roman aux dilemmes moraux engendrés par le marché noir sous l'Occupation. 

Dans ce Paris de 1943 étouffé par les privations, chacun se débrouille comme il peut avec ses scrupules pour survivre. Servane, dix-sept ans et des idéaux encore neufs, accepte de livrer des colis pour un réseau clandestin. Paul, trafiquant aguerri et cynique, navigue dans les eaux troubles du marché noir sans plus s’embarrasser de moralité. Le danger rôde, qui serre tout le monde de près, résistants comme profiteurs.

Sans chercher à distribuer les rôles entre coupables et innocents, le récit s'attache surtout à montrer comment la faim et la peur en temps de guerre peuvent finir par brouiller les repères habituels, bousculant convictions et principes dès lors qu’il s’agit de parer aux nécessités les plus immédiates. Entre résistance, débrouille et compromission, s’ouvre un espace trouble, empli de choix impossibles et d’arrangements consentis, où, loin d’un affrontement binaire, bien et mal apprennent à mêler leurs eaux. Ainsi des deux personnages, l’une cherchant la lumière, l’autre se nourrissant de l’obscurité, dont les trajectoires en arrivent à converger vers un dénouement commun qui leur échappe.

Rythmée par l’alternance des voix de Servane et Paul, la narration, pourtant assez classique et prévisible dans son déroulement, conserve une efficacité certaine. Le récit retrouve cette alternance de prose et de vers libres propre à l'auteur, tandis que les phrases brèves, les changements réguliers de perspective et la montée constante du péril entretiennent une fluidité et une tension narratives suffisantes pour tenir le lecteur en haleine. L’on reste néanmoins beaucoup plus circonspect quant à plusieurs choix romanesques qui relèguent l'ouvrage bien en-dessous de l’immense réussite de La Petite Bonne, à commencer par l’improbable romance qui, en fait d’illustrer l’ambivalence des personnages, ne fait qu’accentuer leur manque de crédibilité générale. Entre une Servane faisant preuve d’une naïveté d’enfant tout en agissant avec une maturité d’adulte et un Paul dont la tardive rédemption morale paraît un peu trop commode pour faire croire à une vraie dualité, le livre s’englue dans une maladresse qui échoue à caractériser les ambiguïtés et les contradictions humaines. 

La déception est d’autant plus au rendez-vous que Bérénice Pichat restitue avec beaucoup de justesse le climat de pénurie et de méfiance propre à l'Occupation. Dans son souci de la zone plus ou moins grise où chacun s’est alors retrouvé pour sauver sa peau, la romancière en vient à faire glisser son propre livre dans une presque mièvrerie pétrie d’apaisement et de réconciliation, quand le véritable propos était justement de souligner combien cette période fut glauque et perturbante. Dommage, l'on aurait tant aimé ressortir troublé de cette narration. (3/5)

 

 

Citations :

C’est insidieux, la faim. Au début, ça paraît négligeable. Une fringale qui dure, un creux sans fond. Faute d’être jamais satisfait, ce désir latent s’organise et progresse. On prend sur soi, on se serre la ceinture, comme si de rien n’était. Mais ça ne fait que croître : la voix du manque vire, trouble, tourne à la hantise. Face à l’estomac vide depuis trop longtemps, plus rien ne paraît important, plus rien ne tient. À part le prochain repas.


Le marché noir est combattu, très bien – mais les autorités sont bien conscientes qu’une famine absolue provoquerait des émeutes. De ce fait, le marché gris reste toléré : police et occupant ferment les yeux sur les petits trafics vivriers des familles. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 
 

vendredi 22 mai 2026

Critique : "L'homme qui lisait des livres" de Rachid Benzine | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'homme qui lisait des livres" de Rachid Benzine


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'homme qui lisait des livres

Auteur : Rachid BENZINE

Parution : 2025 (Julliard)

Pages : 128

Accès au livre : ISBN 9782266360166  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Entre les ruines fumantes de Gaza et les pages jaunies des livres, un vieil homme attend. Il attend quoi ? Peut-être que quelqu'un s'arrête enfin pour écouter. Car les livres qu'il tient entre ses mains ne sont pas que des objets – ils sont les fragments d'une vie, les éclats d'une mémoire, les cicatrices d'un peuple.
Quand un jeune photographe français pointe son objectif vers ce vieillard entouré de livres, il ignore qu'il s'apprête à traverser le miroir. " N'y a-t-il pas derrière tout regard une histoire ? Celle d'une vie. Celle de tout un peuple, parfois ", murmure le libraire. Commence alors l'odyssée palestinienne d'un homme qui a choisi les mots comme refuge, résistance et patrie.
De l'exode à la prison, des engagements à la désillusion politique, du théâtre aux amours, des enfants qu'on voit grandir et vivre, aux drames qui vous arrachent ceux que vous aimez, sa voix nous guide à travers les labyrinthes de l'Histoire et de l'intime. Dans un monde où les bombes tentent d'avoir le dernier mot, il nous rappelle que les livres sont notre plus grande chance de survie – non pour fuir le réel, mais pour l'habiter pleinement. Comme si, au milieu du chaos, un homme qui lit était la plus radicale des révolutions.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Après le formidable succès des Silences des pères, le nouveau roman de Rachid Benzine, L'homme qui lisait des livres, est une fable inoubliable.

 

Avis :

Dans les décombres de Gaza, là où la violence de la guerre ne laisse derrière elle qu’une stupeur pétrifiée, Rachid Benzine oppose à la fureur du monde, non pas la colère ni la vengeance, mais la fragilité tenace et lumineuse d’une citadelle de mots : un abri de papier pour résister à l’effondrement et offrir, au coeur du chaos, un lieu pour penser et espérer.

Ce roman bref repose sur la rencontre entre Julien, photographe français en quête du cliché parfait, et Nabil, libraire palestinien, gardien d’un sanctuaire de livres au milieu des ruines. Le face-à-face de leurs regards, de leurs langages et de leurs manières de témoigner – l’un capture et fige l'instant, l’autre transmet et relie à la mémoire – est orchestré par l’auteur avec une infinie délicatesse et invite le lecteur à déplacer son propre regard.

La narration est avant tout une réflexion sur la puissance des mots. À rebours des objets inertes, les livres, chez Nabil, sont vivants, porteurs de sens, de dignité et d’une forme de résistance. Incarnant la culture, la nuance et la mémoire – tout ce que la guerre cherche à effacer –, ils sont, dans un monde où l’oppression étouffe les voix, un ultime recours, une présence qui refuse l’effacement et une vie qui s'oppose à la mort. Cette bibliothèque tenant bon au milieu des ruines célèbre ainsi le langage comme acte de survie et refus de l’anéantissement. Dans cette fragilité de papier s’abrite une parole qui ne cède pas et, à travers elle, un triomphe discret mais obstiné de la pensée et de l’humanité, une victoire sans éclat mais primordiale contre la barbarie et l’oubli.

Cette vision du livre comme rempart contre l’effacement trouve son prolongement dans le style même du récit. Sobre, retenue, presque fragile, l’écriture respire au rythme des mots et de la poésie, en un si parfait contraste avec le fracas de la guerre que, semblant le tenir en respect, elle invite le lecteur à la lenteur et à la réflexion, dans une dignité nue plus saisissante que la plus ample emphase.

Dans son rôle de passeur de mémoire, Nabil irradie une aura presque mystique, le choix d’élévation plutôt que d’ancrage réaliste soulignant l’universalité de son message : la culture comme acte de foi face à la barbarie. En contrepoint, Julien incarne le regard occidental, qui vient, observe, puis repart. Sans le condamner, le récit le questionne et met discrètement en tension les rapports de domination et les biais de représentation. Tout autour, Gaza exprime son impuissance et sa douleur avec pudeur, voilant les détails comme une blessure que l’on effleure sans l’exhiber. Avec poésie, le livre laisse entrevoir et ouvre entre les mots une brèche, ténue et pourtant essentielle, dans le mur de l’indifférence. 

Hommage vibrant à ceux que l’Histoire écrase mais qui, envers et contre tout, choisissent les mots plutôt que les armes, ce récit est une réflexion sur la beauté de l'écoute et sur la force tranquille de la littérature. La voix de ce vieil homme au bord du monde nous rappelle que raconter est résister, que lire est accueillir, et que penser, même dans les ruines, demeure un acte de foi. Dans cette histoire, le photographe, c’est l’auteur – mais aussi le lecteur, invité à ouvrir grand les yeux et les oreilles, et à faire sien ce murmure obstiné qui refuse de se taire. (4/5)

 

 

Citations : 

Les frappes chirurgicales relèvent souvent de l’erreur médicale.

Gaza est une ville en réécriture permanente. Chacun y va de son inspiration, de ses points de suspension. Tous redoutent l’instant de ce geste qui ne leur appartiendrait plus, le point final.

 « Celui-là, il a traversé des guerres, des révolutions, des émeutes. Il est resté ici quand tout s’effondrait dehors. Il a vu passer des générations et il a résisté au temps. Il parle d’une autre époque, mais, pour qui sait bien le lire, il parle de maintenant, de nos vies, de la vôtre, de la mienne. C’est cela un grand livre. C’est un monde, un refuge, et un miroir. »

Les mots des livres déchirent tous les silences. Ils s’imposent à vous. Le lecteur est un prisonnier consentant, attaché à l’illusion que chaque page tournée le libérera. Pourtant, il se perd toujours plus, absorbé, jusqu’à être incapable de se détacher de ce labyrinthe de mots. 

”Tu crois que les mots vont nous sauver, Nabil ?” me demandaient mes amis. Je leur répondais que oui. Je n’en suis plus sûr. Je dirais qu’ils sauvent en silence. La réalité est la même, rien ne renverse l’oppression, mais l’esprit, lui, s’envole.

« Nous ne sommes que les miroirs brisés de ceux qui nous ont faits », a écrit Jean Genet.

Un grand livre c’est un livre sans fond. Un livre d’énigmes irrésolues. Derrière l’histoire, il y a un point aveugle. Et on se perd à vouloir l’éclaircir, alors qu’il faut l’accueillir pour ce qu’il est : la bénédiction d’un mystère. Vous comprenez ? Je suis sûr que oui. Les livres qu’on aime sont des livres qu’on n’a pas compris, ou qu’on a cru comprendre mais les relisant on découvre un autre sens, une autre facette, une part inexplorée.

Invisibles souvent, vivants ou morts, tes parents t’accompagnent à chaque instant de ton existence. Sans que tu t’en rendes compte. Comme une évidence. Comme un regret que tu porteras toute ta vie en toi. On ne guérit pas de leur absence. On en meurt chaque jour un peu plus. 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mercredi 25 février 2026

Critique de "Les fantômes de Rome" de Joseph O'Connor | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les fantômes de Rome " de Joseph O'Connor


J'ai aimé

 

Titre : Les fantômes de Rome
            (The Ghosts of Rome)

Auteur : Joseph O'CONNOR

Traduction : Carine CHICHEREAU

Parution :  en anglais (Irlande) en 2025,
                   en français en
2026 (Rivages)

Pages : 464

Accès au livre : ISBN 9782743669171  
                           en librairie

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Février 1944. Les forces allemandes occupent Rome depuis six mois. Les combattants alliés ont débarqué à Anzio mais peinent à progresser. La Résistance s’organise autour de la filière d’évasion mise en place en plein coeur du Vatican par Hugh O’Flaherty et ses comparses. En première ligne : la Contessa Giovanna Landini, libre et intrépide, offrant un souffle féminin, flamboyant et plein d’humour à cette aventure haletante, où chaque ruelle cache un piège… et chaque choix peut coûter la vie.
Excellente suite de Dans la maison de mon père, nommé au Walter Scott Prize et au prix Historia, "Les Fantômes de Rome" confirme l'immense talent de conteur du maître du roman historique, Joseph O'Connor.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Dublin en 1963, Joseph O'Connor est d’abord journaliste et homme de radio. Il écrit aussi pour la scène et pour des productions musicales, et s’impose avec son premier livre, un recueil de nouvelles publié en France sous le titre Les Bons Chrétiens (2010). Il est l’auteur de romans parmi lesquels Redemption Falls (2007), Muse (2011), Maintenant ou jamais (2016) et Le Bal des ombres (2020). Avec Roddy Doyle ou Colm Tóibín, il est considéré comme l’un des écrivains irlandais les plus importants de sa génération. Traduite dans le monde entier, son œuvre lui a valu de nombreux prix dont le Irish PEN Award en 2012. 

 

 

Avis :

Ce deuxième volume de la trilogie que Joseph O’Connor consacre à la capitale italienne durant l’Occupation s’inscrit dans la continuité directe de Dans la maison de mon père, situé en 1943, dont il reprend le cadre historique, les réseaux clandestins et plusieurs figures clés. Très librement inspiré de faits et de personnalités réels, le roman accélère le tempo : dans la Rome de 1944, quadrillée par les rafles, les trahisons et les opérations secrètes, le moindre déplacement comporte sa prise de risque. Le récit gagne ainsi en intensité dramatique et confirme l’ambition de Joseph O’Connor de faire de cette trilogie un véritable thriller historique.

Comme dans le premier tome, l’intrigue se construit à partir des récits, enregistrés ou consignés vingt ans après la guerre, des membres du réseau clandestin appelé le Chœur ainsi que de plusieurs personnes qu’ils ont aidées à échapper aux rafles. Ces voix croisées dévoilent le fonctionnement interne du groupe et la manière dont ses opérations s’appuyaient sur la neutralité du Vatican, devenu en 1944 un point de convergence crucial pour les fugitifs. De ces témoignages émerge une nouvelle figure : la Contessa Giovanna Landini, dont l’implication dans les actions du Chœur révèle à son tour les risques extrêmes encourus par ceux qui tentaient de maintenir des filières de survie au cœur d’une Rome occupée.

Si la solidité du fond historique et la restitution très évocatrice de Rome – notamment de ses strates souterraines, héritées de siècles d’occupation et de reconstructions – donnent au roman une profondeur indéniable, elles servent toutefois de cadre à un récit dont le véritable moteur demeure la tension romanesque. Menée tambour battant en une succession de péripéties toujours plus haletantes, la narration verse parfois dans une forme d’exagération qui compromet la crédibilité de certaines scènes. Ce n’est pas tant le personnage du chef de la Gestapo, Paul Hauptmann, qui apparaît caricatural, que les situations outrées dans lesquelles l’auteur le place : elles frôlent par moments le burlesque et désamorcent la gravité de la situation historique. Cette tendance à surjouer le suspense, déjà perceptible dans le premier tome, s’accentue ici et donne l’impression que la mécanique du thriller prend le pas sur la complexité morale et humaine que le sujet appelle. 

Reste à savoir si cette propension à l’outrance relève d’un simple dérapage du récit ou d’un choix esthétique pleinement assumé. Certaines scènes semblent en effet jouer d’un léger décalage, comme si l’auteur introduisait une pointe d’ironie dans un univers pourtant dominé par la peur et la clandestinité. Mais ce possible humour, s’il existe, demeure ambigu : jamais clairement affiché, il se heurte à la gravité du contexte et produit un trouble plus qu’un véritable effet de style. Le roman oscille ainsi entre la volonté de restituer la complexité d’une période tragique et le désir d’en accentuer les ressorts dramatiques, au risque de brouiller la cohérence de l’ensemble. Cette tension interne, qui semble ouvrir la voie à une forme de facilité narrative privilégiant le spectaculaire au détriment des zones d’ombre et des dilemmes moraux que le sujet porte en lui, éclaire en creux la manière dont Joseph O’Connor conçoit sa trilogie : un récit historique revendiquant sa dimension romanesque, quitte à s’aventurer aux limites du vraisemblable. (3,5/5)

 

 

Citations :

Voilà pourquoi on chante. (…) C’est le corps qui console l’esprit, pas l’inverse. L’esprit n’est qu’un vassal du corps.

Si jamais vous avez des problèmes ? Restez là où vous êtes. Parce que le diable a toujours pire en réserve, mon vieux. Le diable a toujours pire dans sa manche. Et il attend que vous mordiez à l’hameçon. Il est patient et rusé. 

(…) elle n’avait pas encore compris que c’est grâce à la lâcheté que l’humanité est encore là. Les dodos étaient sûrement des animaux très courageux.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 

mardi 6 janvier 2026

[Gaudemet, Nicolas] Nous n'avons rien à envier au reste du monde

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Nous n'avons rien à envier 
            au reste du monde

Auteur : Nicolas GAUDEMET

Parution : 2025 (L'Observatoire)

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9791032936863  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

En Corée du Nord où chaque geste est surveillé, deux adolescents découvrent l’amour. Yoon Gi est d’une classe inférieure tandis que les parents de Mi Ran, membres de l’élite du Parti, l’ont déjà promise à un étudiant de la capitale. Pourtant, un regard échangé lors d’une exécution publique va bouleverser leur vie. Sous l’œil omniprésent des brigades de quartier et de la Sécurité d’État, leur passion clandestine devient une résistance silencieuse. Comment s’aimer dans une dictature où le moindre écart peut conduire en colonie de rééducation  ? Comment rêver de liberté quand tout invite à la soumission ? 
Avec Nous n’avons rien à envier au reste du monde, Nicolas Gaudemet livre un roman bouleversant, à la fois récit intime et fresque politique, où la passion lutte pour exister dans l’horreur ordinaire d’un régime totalitaire.
Un Roméo et Juliette nord-coréen, qui interroge en nous les limites du courage, de la révolte et de l’espoir.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Prix Jules-Renard du premier roman pour La Fin des idoles, prix coup de cœur du Festival du livre audio et du podcast pour son adaptation en série audio, Nicolas Gaidemet a créé et co-dirige la collection Fidelio chez Plon.

 

 

Avis :

Par les rues silencieuses, de rares visages fermés se hâtent, chassés par le courant d'air froid de la peur. Une chape de plomb pèse sur toute la Corée du Nord, infiltrée par la propagande jusqu'au coeur des foyers et des conversations. Sous l'oeil invisible mais omniprésent du régime, le pays est un immense théâtre où chacun joue un rôle imposé dans la crainte permanente de la délation, ce réflexe inculqué dès l'enfance. 

Dans ce monde verrouillé, aimer est un acte insensé qui contrevient aux règles. C’est pourtant ce qui s’abat sans prévenir sur deux adolescents que tout sépare : Mi Ran, fille d’un cadre du Parti, élevée dans le confort relatif de la classe privilégiée, et Yoon Gi, jeune homme issu d’un milieu modeste, pour qui chaque faux pas pourrait signifier la disparition dans un camp. Leur rencontre lors d’une exécution publique – rituel macabre auquel la population est contrainte d’assister en rangs impassibles – n’a rien de romantique. Pourtant, au cœur même de cette mise en scène de la terreur, un simple échange de regard suffit à fissurer le carcan de l’obéissance.

Pour ces Roméo et Juliette privés de toute intimité, braver l’interdit marque le début d’une sortie du cadre qui fait s’écrouler le fragile agencement de leur existence et de celle de leurs proches. Passés du côté des réprouvés, les deux jeunes gens sont entraînés malgré eux dans une cascade de catastrophes inexorables et, éjectés du théâtre de la société nord-coréenne, en découvrent, dans une sidération qui n’a d’égale que leur terreur éperdue, l’inconcevable envers. On ne réalise pas impunément que les lumières chinoises scintillant sur l’autre rive du fleuve, face à votre propre nuit, n’ont en réalité rien du leurre auquel on vous a fait croire, et que mensonges et carton‑pâte appartenaient bien, en revanche, à votre quotidien pétri de privations.

À mesure que leur monde se délite, multipliant les obstacles et refermant les issues dans une tension croissante, le récit prend une tournure tragique de plus en plus implacable. Pourtant, dans cette tourmente où doutes et peurs s’affolent, une clarté nouvelle, douloureuse mais tenace, se fait jour. Comme une pousse improbable surgissant entre deux pierres, c’est une part d’humanité qui, aussi bafouée soit‑elle par la barbarie, la violence et le mensonge, n’en finit pas moins par défier l’écrasement et, parce qu’elle n’a de toute façon plus rien à perdre, par surgir là où on ne l’attendait plus.

Échappant au piège du sentimentalisme convenu que pourrait faussement laisser présager la tonalité romantique de sa couverture, le livre séduit par la fluidité de son récit et par son pouvoir d’addiction, mais surtout, par la vérité – aussi vivante que glaçante – de sa peinture du laminoir de l'oppression dictatoriale. Donnant à ressentir la claustration qui étouffe jusqu'aux pensées et sentiments intimes, le texte saisit la manière presque fortuite, l'infime déplacement qui, soudain, installe la possibilité d'une rébellion. Les deux adolescents au cœur du roman, vite broyés par la machine, ne sont plus seulement des individus pris dans la tourmente, mais les figures d’une humanité malgré tout irréductible – symbole fragile mais puissant du courage, de la dignité et de cette résilience qui, même sous le joug le plus implacable, refuse de s’éteindre. 

Lumineusement tragique dans la sobriété de son empathie, ce roman est le récit d'une éclosion : celle de la force inattendue qui finit un jour ou l'autre, inéluctablement, par surgir du plus profond de la vulnérabilité face à l'oppression. Une fort jolie réflexion sur ce que signifie résister, aimer, ou simplement persister à exister lorsque tout semble conspirer à vous écraser. (4/5)

 

 

Citation :

Dans notre pays, avoir un amoureux est proscrit hors mariage : cela peut nous distraire de l’idéal révolutionnaire. Flirter, même à l’université, ça vaut un renvoi. Alors au lycée, avec un jeune homme de classe inférieure… ce serait trahir sa famille et le Parti tout à la fois.
 
 
 

Lisez ici mon interview de Nicolas Gaudemet.

 


 

samedi 15 novembre 2025

[Ferrada, Maria José] L'homme à l'affiche

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'homme à l'affiche 
            (El hombre del cartel)

Auteur : Maria José FERRADA

Traduction : Marianne MILLON

Parution : en espagnol (Chili) en 2021,
                  en français (Stock) en 2025

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782374914060  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ramón vit dans un bidonville. Du jour au lendemain, il accepte de s’occuper d’un énorme panneau publicitaire en bord d’autoroute. Il décide d’en faire sa nouvelle maison, espérant saisir dans l’air le sens des choses. On le tient pour fou. Seuls sa compagne Paulina et son neveu Miguel lui rendent visite.
Avec un humour acerbe et une connaissance approfondie de la psychologie de l’enfant (déjà présente dans Kramp), María José Ferrada brosse le portrait d’une société qui, au nom de la paix, n’hésite pas à recourir à la violence.
Comment résister et trouver la lumière quand la cruauté et l’absurdité sont à l’œuvre ? C’est ce à quoi certains personnages de ce roman tentent de répondre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

María José Ferrada (Chili, 1977) est journaliste et écrivain. Ses livres pour enfants ont été publiés dans le monde hispanophone, en Italie, au Brésil et au Japon et ont reçu de nombreux prix, dont le Ciudad de Orihuela de poésie, Academia du meilleur livre publié au Chili (2013). Kramp est son premier roman pour adultes. Il a reçu le Prix du Cercle des critiques d’art (2017), du Meilleur roman décerné par le ministère de la Culture (2018) et le Prix de littérature de la ville de Santiago. Kramp a été publié en Argentine, Uruguay, Espagne et traduit en anglais (USA), allemand, polonais, italien, danois et  portugais du Brésil.

 

 

Avis :

Usant des ressorts narratifs qui ont fait sa renommée en littérature jeunesse, Maria José Ferrada poursuit sa transition vers le roman adulte avec un deuxième opus inspiré d’un fait réel. Sous une apparente simplicité poétique, la romancière chilienne livre une fable grave et lumineuse sur la violence sociale, vue à hauteur d’enfant. 

Miguel, onze ans, vit avec sa mère dans un quartier pauvre que la traduction nomme « bidonville » – en réalité, un ensemble d’immeubles sociaux pour travailleurs précaires. Le quotidien est morne, jusqu’au jour où son oncle Ramón quitte son emploi en usine pour devenir gardien d’un immense panneau publicitaire Coca Cola surplombant l’autoroute. Très vite, il s’installe dans la structure même de l’affiche, tel un stylite moderne, entre alcool, solitude et rêverie.

Ce geste, d’abord perçu comme une excentricité, se retrouve bientôt au coeur de toutes les attentions. Miguel, émerveillé, rejoint son oncle en cachette. Sa tante Paulina, discrète mais compréhensive, accepte cette folie au nom de la part d’amour, « peu valorisée, [qui] consiste à voir l’autre suivre son chemin ». Mais les voisins, eux, oscillent entre moquerie, rejet et violence, surtout lorsque des « Sans Maison » s’installent autour du panneau, ravivant le spectre de leur propre passé marginalisé.

Le panneau publicitaire devient alors une métaphore puissante : promesse creuse de bonheur marchand, il surplombe une communauté en quête de dignité. L’installation de Ramón dans ses hauteurs détourne ce symbole de domination économique pour en faire un espace de liberté, aussi absurde que poétique. Ce geste, en apparence fou, interroge la frontière entre marginalité et sagesse, entre folie et lucidité.

Le drame qui s’ensuit est une tragique répétition du passé semblant rappeler que, dans ce Chili fracturé par des décennies de néolibéralisme autoritaire, l’on n’échappe jamais à l’adversité du destin. Pourtant, Miguel en est témoin : c’est en s’éloignant du « bruit du monde » et des injonctions sociales que Ramón lui offre les seuls instants de liberté et de poésie de sa vie.

Avec sa prose épurée, ses images tendres et son humour discret, Maria José Ferrada transforme un fait divers en une réflexion sur la liberté, le bonheur et la résistance intime. Elle adopte une esthétique du dépouillement, presque enfantine, qui contraste avec la gravité du propos et laisse place à l’émotion brute. Grâce à un oncle en rupture et une tante fidèle à ses rêves, Miguel entrevoit un avenir qui ne serait plus une répétition du passé, mais une désobéissance douce, en même temps qu'une transmission poétique. Subtil, méditatif et décentré. (4/5)

 

 

Citations :

— Action, réaction, m’a dit Ramón un jour. 
— Ça veut dire quoi ? 
— Que la terre est ronde et que si tu jettes une pierre avec assez de force devant toi, tu la reçois dans le dos. 
— Personne n’a autant de force, ai-je allégué. 
— Action, réaction, a-t-il répété, sans tenir compte de ma réponse.


— Tu aimes mon potager, Miguel ? demanda-t-il au bout d’un moment. 
— Quel potager ? 
— Celui-ci, et il désigna l’horizon qu’on voyait au-dessus des collines. 
— Ce n’est pas un potager. 
— Comment ça ? J’ai semé des ampoules et vois comme elles ont poussé vite. 
La nuit était tombée et Ramón ne se trompait pas : les lumières nées des fenêtres, des lampadaires et des voitures qui empruntaient la route à cette heure, ressemblaient aux citrons et aux oranges brillantes qu’un jardinier étourdi aurait laissé tomber dans le jardin de la nuit. 
— Je vais prendre un demi-kilo, dis-je au bout d’un moment. 
— Un demi-kilo de quoi ? 
— De lumières.


Une part de l’amour, peu valorisée, consiste à voir l’autre suivre son chemin.


Ramón parti vivre dans une affiche, Paulina ne tarda pas à comprendre qu’il ne redescendrait pas, mais plutôt que de le lui demander elle le laissa rester là-haut. Je ne pouvais pas leur en vouloir. Personne ne m’avait demandé de croire à la plaisanterie – « Qu’il est grand, ton fils », « Comment va ton père ? » – et à partir de là j’avais créé une famille imaginaire qui avait duré encore moins longtemps qu’une vraie. Ce n’était pas si grave. Tous ceux qui, comme moi, avaient réussi à vivre au-delà de dix ans, avaient la carapace épaisse d’un cafard.


 

mardi 30 septembre 2025

[Lahens, Yanick] Passagères de nuit

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Passagères de nuit

Auteur : Yanick LAHENS

Parution : 2025 (Sabine Wespieser)

Pages : 244

Accès au livre : ISBN 9782848055701  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Toujours avancer sans se retourner, c’est ce que murmurent à Yanick Lahens les femmes de sa propre lignée dans ce puissant roman des origines, comme arraché à son quotidien à Port-au-Prince.

Née en 1818 à La Nouvelle-Orléans, Élizabeth n’a pas reculé quand, victime de deux tentatives de viol, elle a freiné les élans prédateurs d’un ami de son père. Sa grand-mère, ancienne esclave arrivée d’Haïti au début du siècle dans le sillage du maître qui l’avait affranchie, lui a donné un exemple de résistance silencieuse : devenue une commerçante prospère, elle n’a plus jamais accepté de se soumettre au désir d’un homme. Confiante dans la force qu’elle a tôt transmise à sa petite-fille en l’invitant dans la ronde mystérieuse des divinités vaudou, elle n’hésite pas à couvrir sa fuite : Élizabeth embarque pour Port-au-Prince, où nous la retrouverons bien des années plus tard, aux commandes de sa vie, mère d’un homme qui traverse la ville en libérateur.

En cette année 1867, rien ne destinait Régina, née pauvre parmi les pauvres, à rencontrer le général Léonard Corvaseau. C’est pourtant à son côté que va se poursuivre sa trajectoire d’émancipation.

Avec ce portrait en miroir de deux femmes, ses lointaines grands-mères, qui reconnaissent chacune en l’autre « une semblable, une sœur échappée à la rudesse des conventions », la grande romancière haïtienne nous offre un magnifique hommage à toutes les Passagères de nuit (à commencer par celles des bateaux négriers), ces vaincues de l’histoire dont la ténacité et la connivence secrète opposent à la violence du monde une lumineuse vaillance.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Lauréate du prix Femina 2014 pour Bain de lune, titulaire de la chaire des Mondes francophones au Collège de France en 2019, YANICK LAHENS est née en 1953 en Haïti, où elle vit aujourd’hui encore. Son œuvre, traduite dans de nombreux pays, est publiée par Sabine Wespieser éditeur.

 

 

Avis :

Constante dans l’oeuvre de Yanick Lahens, la mémoire familiale demeure au cœur de son dernier roman, véritable fresque intime et historique. La quête identitaire de la narratrice fait surgir parmi ses racines la figure d’Élizabeth Dubreuil, née libre à La Nouvelle-Orléans vers 1820, et avec elle une lignée de femmes marquées par l’exil, l’esclavage, les violences patriarcales et les silences hérités. À travers cette généalogie longtemps enfouie, la romancière redonne voix à celles qui ont résisté dans l’ombre, transformant leur vécu en récit collectif et poétique de l’histoire haïtienne.

Cette mémoire incarnée prend forme à travers une filiation féminine inspirée des propres ascendantes de l’auteur. Élizabeth Dubreuil, personnage central, est la petite-fille d’une ancienne esclave affranchie devenue commerçante indépendante. Une génération plus tard, Régina, jeune mulâtresse, croise le général Léonard Corvaseau, avec qui elle aura un enfant. Bien que séparées par le temps, ces femmes sont unies par une transmission symbolique et spirituelle, incarnant une souveraineté discrète transmise dans la pénombre. Héritière de cette lignée, la narratrice recompose leur histoire à partir de fragments, de silences et de souvenirs, cherchant à comprendre comment elles ont façonné son identité.

C’est dans cette continuité que s’inscrit la symbolique des passagères de nuit, qui irrigue tout le roman : reléguées aux marges de l’histoire officielle, ces femmes avancent dans l’obscurité, non pas comme des figures effacées, mais comme des gardiennes de la mémoire, des tisseuses de sens. Alors que le jour appartient aux dominants, la nuit est le territoire des résistances discrètes, des transmissions souterraines et des souverainetés silencieuses. Être passagère de nuit, c’est habiter ce lieu de l’invisibilité imposée, tout en refusant l’effacement et en semant dans les ténèbres les graines d’une dignité inaltérable.

Ample et lyrique, l’écriture se déploie en phrases longues et sinueuses, qui ralentissent le rythme comme pour mieux épouser le mouvement de la mémoire. Si cette prose poétique enchante par sa musicalité et sa densité, elle peut aussi désorienter par moments, tant la fragmentation du récit brouille les repères temporels et narratifs, affaiblissant du même coup la tension dramatique et diluant l’impact de certaines scènes au profit d’une méditation diffuse.

Mais cette exigence formelle est aussi le reflet d’une ambition : celle de ne pas céder à la facilité du récit linéaire, de refuser les simplifications et de rendre justice à la complexité des trajectoires féminines. Alors que les figures masculines dominent les récits de conquête, Yanick Lahens choisit de faire entendre les voix de celles qui, marchant dans la nuit, ont éclairé le chemin de leurs descendantes. Elle rappelle, avec une élégance poignante, que l’histoire ne se construit pas seulement dans la lumière éclatante des événements, mais aussi dans les ténèbres fécondes des vies silencieuses.

Passagères de nuit est ainsi un roman exigeant, traversé par une mélancolie lumineuse, qui s’impose comme un hommage vibrant à toutes celles qui, invisibles mais essentielles, ont porté en elles la mémoire d’un peuple et la promesse d’une souveraineté retrouvée. (4/5)

 

 

Citation :

Nous, les petites gens, les vaincus de toujours, n’avons pas été sauvés par Salnave. Nous avons vécu le retour des mêmes événements : des liesses euphoriques que des insurrections violentes faisaient taire par le bruit des armes. Des guerres se livraient, mais il n’y avait pas de vraies victoires. Ceux qui se croyaient les vainqueurs ne l’étaient pas vraiment et vivaient dans la crainte des vaincus. Il y avait juste une trêve. Une trêve jusqu’à la prochaine fois. Le courage des vaincus prend racine dans l’invisible, l’humide, le noir de la terre. Tu as beau vouloir couper des branches, brûler le tronc, l’arbre trouve toujours la brèche entre deux pierres, au cœur d’un terreau oublié pour renaître et te narguer par sa ténacité. 


 

jeudi 13 février 2025

[Assouline, Pierre] Lutetia

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Lutetia

Auteur : Pierre ASSOULINE

Parution : 2005 (Gallimard)

Pages : 480

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Tapi dans les recoins les plus secrets du Lutetia, un homme voit l'Europe s'enfoncer dans la guerre mondiale. Édouard Kiefer, Alsacien, ancien flic des RG. Détective chargé de la sécurité de l'hôtel et de ses clients. Discret et intouchable, nul ne sait ce qu'il pense.
Dans un Paris vaincu, occupé, humilié, aux heures les plus sombres de la collaboration, cet homme, pourtant, est hanté par une question : jusqu'où peut-on aller sans trahir sa conscience ?
De 1938 à 1945, l'hôtel Lutetia - l'unique palace de la rive gauche - partage le destin de la France. Entre ses murs se succèdent, en effet, exilés, écrivains et artistes, puis officiers nazis et trafiquants du marché noir, pour laisser place enfin à la cohorte des déportés de retour des camps.
En accordant précision biographique et souffle romanesque, Pierre Assouline redonne vie à la légende perdue du grand hôtel, avec un art du clair-obscur qui convient mieux que tout autre au mythique Lutetia.

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1953 à Casablanca, Pierre Assouline est écrivain, journaliste et chroniqueur de radio. Il est membre de l'Académie Goncourt.

 

Avis :

Le Lutetia, c’est tellement Paris que l’on ne descend pas au Lutetia, mais à Lutetia. Investissant ce lieu au travers de l’un de ses observateurs privilégiés, son responsable de la sécurité pendant les années 1930-1940, Pierre Assouline en fait la biographie comme d’un personnage à part entière, dans un roman qui est aussi un morceau de l’histoire de France.

Quel meilleur poste que celui d’Edouard Kiefer, ancien policier devenu détective de l’hôtel, pour observer la vie de l’établissement, aussi bien côté coulisses que clientèle ? Anonymes et célébrités y défilent, dans une effervescence de plus en plus tendue et anxieuse à mesure que les bruits de bottes imposent leur cadence de plus en plus martiale outre-Rhin. Bientôt le pire devient réalité. Le Lutetia est réquisitionné par l’Abwehr, les services de renseignement et de contre-espionnage allemands chargés de la lutte contre les différentes formes de résistance, jusqu’à ce qu’à la Libération, il se transforme cette fois en centre d’accueil pour une large partie des rescapés des camps de concentration nazis.

Cet avant, ce pendant et cet après qui, dans une unicité de lieu, divisent le roman en trois actes comme au théâtre, le récit nous les fait vivre du point de vue fictif mais central d’un personnage qui pourrait être vous et moi, citoyens ordinaires, pris dans le huis clos incrédule d’existences qu’il faut tâcher de préserver alors qu’au dehors bat une tempête historique. Doutes, peurs et culpabilités accompagnent les délicats arbitrages entre résistance, compromis et compromissions. Et si les affres amoureuses du narrateur se mêlent à ses états d’âme, c’est au final pour mieux l’humaniser dans son rôle littéraire de faire-valoir d’un panorama historique étayé par une documentation minutieuse.

Riche, le roman l’est de son extraordinaire galerie de portraits, tous croqués d’une plume vive et perspicace, saisissants souvent quand, si humaine et si piquante, la description débouche soudain sur un nom connu, émouvants surtout lorsqu’ils sortent un par un de la foule, leur redonnant chair et dignité, ces rescapés de l’innommable, en tout point véridiques dans les singularités de leurs histoires. Tous composent au global un tableau représentatif de ce qui appartient maintenant à l’Histoire et qui, en ces pages, reprend vie dans son épaisseur humaine, le Lutetia comme une miniature de Paris et de la France.

Fresque fascinante mêlant souffle romanesque, méticulosité historique et formidable maîtrise de plume, un ouvrage qui, mémoire vivante d’un lieu mythique, s’en fait aussi celle, sombre et ineffaçable, d’une capitale et d’un pays entier. (4/5)

 

Citations : 

Il m’avait laissé seul avec elle. Ma conscience. Ou ce qu’il en restait. Suffisamment en tout cas pour distinguer le bien du mal, diriger ma conduite en fonction d’une raison pratique et me juger moi-même au nom d’un certain sens moral. En quatre ans, j’aurais pu maintes fois glisser de la concession au compromis, et du compromis à la compromission. Pourquoi ? Comme les autres : l’attrait du pouvoir, l’illusion de la puissance, le goût de l’argent. Tout ce qui m’avait toujours laissé indifférent. Avec la formation que j’avais reçue, le métier qui avait été le mien et celui qui l’était encore, j’avais eu mille fois l’occasion de glisser du renseignement à l’espionnage, et du mouchardage à la délation. Pourquoi ne l’avais-je pas fait ? Parce que ça ne se fait pas.
Mieux que les grands principes énoncés en public avec emphase et piétinés en secret avec cynisme, ces mots simples me suffisaient pour tenir et me tenir. Ma manière à moi de résister.


Dans ces moments d’intense remue-ménage intérieur, la voix de mon père revenait me hanter, charriant généralement une maxime bien sentie selon laquelle on peut accomplir les plus belles actions à condition de n’en jamais réclamer le crédit. Exciper des « services » que j’avais pu rendre à la Résistance m’eût déshonoré à mes propres yeux. Le silence n’est-il pas le rempart de la sagesse ?     
Alors silence.


Un client n’arpente pas innocemment les couloirs d’un grand hôtel à l’aube. La moindre présence s’y remarque même si l’indécision du point du jour ne s’y manifeste pas comme ailleurs dans la ville. Quelle que soit sa qualité, toute personne surprise en ce lieu à cette heure aura tendance à se justifier. Ce qui est une erreur. Qui cherche à expliquer l’insolite le rend plus étrange encore, tandis que le silence l’enveloppe d’un mystère si puissant qu’il dissipe les curiosités déplacées.


Au fond, jamais je n’ai cessé de tourner autour d’une question qui m’obsède, la seule qui vaille d’être posée et méditée toute une vie, la seule pour laquelle il ne serait pas blâmable de tout risquer et de tout perdre : jusqu’où un homme peut-il aller pour conserver son intégrité ? Sans dignité on n’est plus rien. 


Il me fallait me fondre parmi les clients, me faire oublier. Non pas en bourgeois mais en civil, même si la plus civile des tenues relève encore de l’uniforme. Costume gris, cravate sombre, chemise blanche unie, pochette assortie. Toute note de fantaisie aurait été déplacée car on n’aurait pas compris que je veuille me faire remarquer. Je connaissais tout le monde, mais peu me connaissaient. Je les voyais tous mais eux ne me voyaient guère. Les nouveaux clients et les hôtes de passage ignoraient ma qualité. Pour les autres, j’étais une silhouette familière, que sa neutralité rend imprécise, une ombre insaisissable sur laquelle on peut compter en toutes circonstances. Parfois juste un nom qui arrange tout, voire un prénom, c’est selon. En tout cas, l’inaperçu fait homme. Si le personnel était une trace fugitive et légère dans le paysage intérieur de l’Hôtel, je n’étais que l’ombre portée de cette trace.
 
 
Sauf qu’au moment de lui décerner le brevet d’ambassadeur du grand goût, on imaginait soudain le temps que cet arbitre des élégances avait dû passer devant son miroir à régler chaque détail, et ce bel édifice s’écroulait tandis que s’éloignait à jamais toute idée de naturel. Rien n’est impardonnable comme de voir le travail sous le trait de génie. Il lui manquerait toujours l’art de dissimuler l’art.


Si l’adultère ne me choquait pas, les doubles vies me paraissaient méprisables. Je respectais l’accident, le coup de foudre, la circonstance. Pas le système. J’aimais la naïveté de ces couples d’un jour qui usaient de stratagèmes éprouvés pour dissimuler leur identité, ou pour éviter d’être vus ensemble en entrant ou en sortant. Quand je les croisais en fin de journée dans l’ascenseur ou le couloir au moment où ils quittaient l’Hôtel, je me retenais de leur souffler à l’oreille que l’arôme de savon diffusé par leur sillage était suspect, du moins à pareille heure. Quelque chose d’émouvant se dégageait de leur secret. Mais je détestais, chez certains d’entre eux, l’arrogance née de l’habitude. N’être qu’un n’est pas une prison, ni même une limite mais un accomplissement. Fallait-il avoir l’esprit tordu pour se complaire dans ce fameux paradoxe selon lequel tout homme est deux hommes, et le véritable est l’autre. On dit qu’il faut avoir deux visages, se dédoubler en permanence, car vient toujours le moment de tuer le pantin en soi en arrachant son masque : si on n’en portait pas, c’est l’enveloppe du visage qu’on arracherait.


(…)  il ne tenait pas en place et l’on pouvait déduire sans risque son émaciation d’une pratique permanente des cent pas. Si maigre qu’il semblait vivre en compagnie de son cadavre. Il s’en voulait ; peut-être n’y avait-il pas de quoi tant c’était ancré dans sa nature profonde. On est tous en guerre contre soi-même, mais celui-là ne négociait jamais de cessez-le-feu.


Pourtant, instruit par l’affaire Stavisky, je savais d’expérience que ces trafiquants-là, trahis d’emblée par leur dégaine approximative, une certaine maladresse en toutes choses, cette détestable habitude de s’excuser tout le temps, pour ne rien dire de leurs inflexions – un émigré est quelqu’un qui a tout perdu sauf l’accent –, n’étaient au fond pas les plus dangereux. Ils l’étaient moins que les gentlemen emparticulés, aux ongles entretenus par une manucure, qui obtenaient la confiance des banquiers sur leur apparence, leur nom et la réputation qui en découlait ; sur leur surface, en somme. Pourtant combien de fondsecrétiers dans ce milieu ! À la messe, ils devaient recevoir l’hostie comme un jeton de présence. Eux non plus ne dédaignaient pas les enveloppes mais ils les acceptaient avec une certaine classe. Car avec le standard de vie qui est le leur, on ne touche pas, on émarge.


On a chaque jour une poignée d’heures de coïncidence avec les autres, guère plus. Parfois, quelques secondes suffisent. Le reste du temps, on est tout seul.


Ils étaient divorcés, mais ne le savaient pas. Tant de gens croient faire l’amour quand ils ne font que de la présence. 


Grand et corpulent, Roger réunissait les qualités des meilleurs, lesquelles se résument à des aptitudes que l’on croirait innées, pour la diplomatie, la débrouillardise, la confiance, le sang-froid et surtout la discrétion. La distance de la discrétion au secret sépare un chef concierge d’un détective. La tenue aussi, car un concierge porte redingote – Roger Harrault a toujours dit qu’il se ferait enterrer avec la sienne. Très important, la tenue, ne serait-ce que pour rappeler que la fonction est plus ancienne que l’hôtellerie même. Celle-ci ne remonte qu’à 1830 alors qu’on trouvait bien avant des concierges dans les maisons bourgeoises, lesquelles recevaient des voyageurs moyennant rétribution. Ils étaient chargés de l’accueil (d’où la nécessité de porter en permanence ce petit manteau pour affronter les intempéries dans la rue) et de l’éclairage (d’où leur nom originel de « compte-cierges », comme disaient les plus anciens avec toutefois un soupçon d’hésitation dans la voix).


Jamais les étrangers n’avaient paru aussi suspects aux autorités françaises qu’en cette curieuse année 1939. Tous sous surveillance. Tous considérés a priori comme sujets ennemis. Le droit d’asile avait vécu. Le mythe de la cinquième colonne triomphait. L’avenir de ces gens souvent brillants, diplômés, célébrés tenait à deux misérables bouts de papier : un visa et un affidavit. Quand on ne les internait pas dans des camps en Lozère, en Ariège et ailleurs, on les refoulait ou on les expulsait. Des Espagnols, des Allemands, des Autrichiens, des Tchèques. C’était légal, les décrets servaient à ça. À Paris et dans la région parisienne, la Sûreté générale les parquait dans des stades. Des habitués de Lutetia tel Willi Münzenberg, à qui l’on devait le fameux Livre brun sur la terreur dans l’Allemagne hitlérienne, ou Lion Feuchtwanger, Hermann Rauschning et même Hermann Kesten, le propre traducteur de… Giraudoux ! furent internés au stade Yves-du-Manoir à Colombes, et le journaliste Arthur Koestler à Roland-Garros. Quand on leur permettait de rester en France, ceux qui y bénéficiaient de l’asile politique étaient désormais astreints aux obligations militaires. Encore un décret. Le choix qui s’offrait à eux ? Le camp ou la Légion étrangère. Leurs réunions à Lutetia s’espacèrent. On les vit de moins en moins. Jusqu’au jour où on ne les vit plus du tout.


À Paris, ça sentait la censure et la réquisition. L’hôtel Continental en fit les frais le premier : il abrita le commissariat général à l’information, que le gouvernement avait eu la drôle d’idée de confier à Jean Giraudoux. La propagande à un exquis écrivain du Quai d’Orsay alors qu’en face ils avaient Goebbels… Une flûte face à un trombone ! résumait un chroniqueur. Après le Continental, ce fut au tour du Majestic d’accueillir des fonctionnaires sans asile, en l’occurrence ceux du ministère de l’Armement. Quand on installe des bureaux officiels dans de grands hôtels, c’est signe que l’on s’apprête à vivre des événements vraiment exceptionnels.


Curieux comme on ne se souvient pas toujours des dates, mais plus souvent des heures. Les dates sont bonnes pour les historiens, elles s’adressent à la mémoire et à l’intelligence, quand les heures font appel à notre sensibilité et à notre émotion. Seuls les instants demeurent inoubliables.


Les policiers étaient en majorité d’anciens soldats ou militaires. À leurs yeux, le sens de la discipline, le respect de l’ordre, l’application des consignes n’étaient pas des notions vaines. La consigne, surtout : ça n’a l’air de rien mais ça peut faire des ravages. À force de se fixer l’obéissance comme horizon moral, on en vient à abdiquer toute responsabilité. Reste à rencontrer la personne, à buter sur l’événement ou à glisser sur le grain de sable qui vous font envisager la désobéissance comme un devoir. Agir en conscience ? Soit, en admettant que le sens moral et une certaine notion du bien et du mal demeurent des points cardinaux. Encore fallait-il se dépêcher de réagir avant que la guerre ne soit finie.
 
 
Une feuille plus confidentielle traînait souvent sur les tables : le Bulletin du Service central des déportés Israélites. Ce que je découvris dans sa livraison du 15 juillet 1945 me laissa pantois. D’abord ce chiffre de cinq millions de juifs exterminés, que je n’avais pas lu ou remarqué ailleurs. Ensuite le nombre de cent vingt mille juifs toujours retenus dans des camps (Dachau, Bergen-Belsen, Buchenwald, Diepholz, Kaunitz…), tous situés dans des zones américaine et britannique d’Allemagne. Des femmes et des enfants parmi eux. Enfin le refus du ministère français de l’intérieur de délivrer désormais des papiers aux déportés étrangers arrivés en France sans autorisation. Les contrevenants seraient recherchés, internés dans des camps spéciaux dits de rassemblement, dans la Nièvre et la Dordogne, avant d’être rapatriés dans leur pays d’origine, quoi qu’aient pu dire les juifs polonais des persécutions dont ils étaient toujours l’objet dans leur pays. L’article ne s’intitulait pas « D’un camp l’autre », mais « De Charybde en Scylla ».

 

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