dimanche 22 janvier 2023

[Solo, Bob] Cette émotion particulière

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Cette émotion particulière

Auteur : Bob SOLO

Parution : 2023 (Editions du Yéti)

Pages : 136

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Je finis par reculer, sans me lever, le plus discrètement possible. La magie a eu lieu. La rencontre s'est produite. L'émerveillement était là, encore une fois.
Photographe animalier, Bob Solo nous entraîne avec lui au sein des fleuves, des marais, des forêts, à la recherche de la faune sauvage. 27 chroniques de rencontres émouvantes, souvent bouleversantes.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Fixé dans un petit village ardéchois au bord du Rhône, autodidacte en tout, café-théâtre, chanson française (auteur-compositeur-interprète), sculpture, photo, écriture, et même agriculture, Bob Solo se cantonne désormais à produire de la pensée et de l'émotion.

 

 

Avis :

Après, en 2021, un premier livre bouleversant, imprégné de la présence de sa compagne récemment disparue, Bob Solo revient avec un nouveau récit autobiographique, empli cette fois de ses expériences de photographe animalier amateur et d’un tout autre type d’émotion : celle qui vous saisit lorsque votre route et votre patience vous permettent d’entrevoir, en fugitifs moments de grâce, les discrètes et farouches beautés de la faune sauvage.

Chevreuils en Berry, cerfs en forêt de Tronçais, renards et marmottes dans le Massif Central, petit peuple des oiseaux de jardin ou bandes d’oiseaux migrateurs en Camargue, vautours réintroduits dans la Drôme ou gorilles sauvés dans un « espace zoologique » de la Loire… : entre petits jours en pleine nature, approches persévérantes et parfois sportives, aléas et coups de chance, chaque rencontre est une petite aventure riche en anecdotes et en sensations, mais aussi le couronnement, toujours imprévisible, d’une démarche toute d’humilité et de respect. En se fondant, invisible, dans chaque environnement naturel, l’observateur prend conscience de son statut d’intrus dans ces microcosmes que l’homme malmène ordinairement. Et c’est avec un émerveillement mêlé d’une pointe de tristesse, qu’en se camouflant aux côtés du photographe, l’on se fait le témoin de cette diversité animale devenue atrocement peau de chagrin.

Aucun lecteur ne restera insensible à la simplicité et sincérité de ton de ces petits récits attachants. Mis bout à bout, ils forment un ensemble jamais moralisateur, mais qui, en partageant le réel plaisir de l’observation et de la découverte de la nature et de sa faune, en même temps que l’excitation du chasseur de belles images, mène immanquablement au regret de voir peu à peu disparaître toute cette fascinante vie sauvage.

Ne reste plus alors, grâce au bonus en ligne offert avec le livre, qu’à courir découvrir les photographies de Bob Solo, chacune encore plus forte de son histoire particulière. (4/5)

 

 

Citations :

Je demande des précisions au sujet de certaines pistes barrées par de larges grilles amovibles, lestées par des blocs de béton, du type de celles qu'on utilise pour interdire l'accès aux chantiers de construction. « C'est pour les cerfs. À cette époque, ils sont vite dérangés, alors il faut réglementer davantage. Figurez-vous que c'était devenu une sorte d'attraction. Les gens venaient en voiture au coeur de la forêt et attendaient, confortablement installés et phares allumés ! Ce n'était plus possible... »


— Vous venez pour nos marmottes ?  
La formulation me fait sourire. Oui, c'est bien pour ça que nous sommes là, pour leurs marmottes. Réintroduites il y a plusieurs décennies, elles ont largement colonisé le secteur depuis. Profitant de l'occasion, j'essaie d'en savoir plus, mais je n'ai pas beaucoup de questions à poser. Notre hôtesse nous fait aussitôt un topo complet, nous indiquant un itinéraire détaillé à suivre à partir du gîte, précisant les repères à ne pas manquer : le sentier juste avant le petit pont, le versant à grimper depuis la vieille cabane. Elle peut nous garantir le plein succès de notre expédition.  
— Il faut être sur place très tôt, j'imagine...  
J'avais beau avoir potassé le sujet, j'étais en fait bien ignorant des moeurs de nos gentils rongeurs. C'était pourtant évident.  
— Non, pensez-vous, ce sont des marmottes ! Inutile de vous lever aux aurores. Dans la première moitié de la matinée, c'est bien suffisant, et vous aurez une belle lumière.


Nous restons longtemps là à les regarder, bien après que le reste des visiteurs soit parti. Ils sont toujours aussi calmes. Certains semblent simplement se reposer après leur repas. En voilà un qui se cale contre la baie vitrée. Cette proximité m'émerveille. Je plonge mon regard dans le sien. C'est évidemment un réflexe d'anthropomorphisme qui me fait y chercher quelque chose que je pourrais comprendre. Et je voudrais qu'à son tour il perçoive quelque chose de moi. Rêve fou de pouvoir communiquer avec un être vivant qui ne semble pas d'une totale altérité. Au demeurant, c'est un fait, si l'on en croit la théorie de l'évolution : il y a fort longtemps vivaient nos ancêtres communs. Et quoi qu'il en soit, nous avons en partage ce phénomène étrange qu'est “la vie” ainsi que cette planète qui nous a vus apparaitre, qui nous a permis d'exister, qui nous a nourris. Dès lors, j'en arrive une fois de plus à l'idée que nous n'avons pas plus de droit que lui, pas plus de légitimité à vivre que lui, ni que n'importe quel organisme vivant. Et enfin, que nous sommes l'unique espèce qui détruit le monde qui rend son existence possible, incapables d'atteindre ce point d'équilibre que toutes les autres semblent avoir trouvé. En ce sens, ce splendide primate a plus de sagesse que moi. Lui connait les lois de la nature, les mêmes peut-être qui régissent notre univers, et il les respecte, dans son propre intérêt.


On n'avait vu que l'aspect utilitaire de la nature, une fois de plus. Plutôt que planter un piquet pour y accrocher un panneau, on clouait celui-ci au tronc d'un arbre sans autre considération. J'avais accompagné mon amie sur plusieurs sites pour assister à ses séances de photos, lui signalant même parfois ce qui pouvait faire une bonne image. Les jours passant, à voir tous ces arbres mutilés de la sorte, j'avais fini par ressentir une véritable empathie à leur égard. Une bonne dose de culpabilité aussi, en tant qu'humain, jusqu'à une sensation de malaise physique. J'y voyais la marque de notre indifférence à ces autres formes de vie, que nous jugeons trop inférieures pour nous émouvoir de leur sort. Et peut-être une certain degré de cruauté. Mais à bien y réfléchir, sachant le peu de prix que peut avoir le vie humaine en certains endroits du monde, on ne s'étonnera pas des traitements infligés aux vivants non-humains, en premier lieu les animaux, chassés, exterminés, exploités, produits à la chaîne. Alors pensez donc, des végétaux, qui s'en soucie ?

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

vendredi 20 janvier 2023

[Tharreau, Estelle] Il était une fois la guerre

 





 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Il était une fois la guerre

Auteur : Estelle THARREAU

Parution : 2022 (Taurnada)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Sébastien Braqui est soldat. Sa mission : assurer les convois logistiques. Au volant de son camion, il assiste aux mutations d'un pays et de sa guerre. Homme brisé par les horreurs vécues, il devra subir le rejet de ses compatriotes lorsque sonnera l'heure de la défaite.C'est sa descente aux enfers et celle de sa famille que décide de raconter un reporter de guerre devenu son frère d'âme après les tragédies traversées « là-bas ». Un thriller psychologique dur et bouleversant sur les traumatismes des soldats et les sacrifices de leurs familles, les grandes oubliées de la guerre.
« Toutes les morts ne pèsent pas de la même manière sur une conscience. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Après avoir travaillé dans le secteur privé et public, cette passionnée de littérature sort son premier roman en 2016, Orages, suivi de L'impasse en 2017. Depuis, elle se consacre entièrement à l'écriture.

 

 

Avis :

Dans l’État fictif du Shonga, quelque part en Afrique, cela fait dix-sept ans que, malgré l’intervention sur place de l’ONU et de l’armée française, la guerre civile fait rage, opposant forces régulières et séparatistes au profit de diverses mouvances terroristes. L’enlisement du conflit et les attentats commis en représailles à Paris ont eu raison de l’opinion publique française, de plus en plus hostile à tout engagement militaire. Le retrait des troupes tricolores est ordonné, et l’armée - soucieuse de redorer son blason après cette débâcle - « purgée » des anciens combattants du Shonga.

A quarante ans, le soldat Sébastien Franqui, que ses quatre missions « là-bas » comme chef de convois logistiques ont rendu chaque fois plus brisé à une famille qui a fini par voler en éclats, n’est plus qu’amertume et désespoir face à son impossible réinsertion dans la vie civile ordinaire. C’est un reporter de guerre et frère d’âme, qui, constatant la descente aux enfers de Sébastien, entreprend la narration croisée de ce retour cauchemardesque et des dix-sept ans d’épreuves, toutes plus traumatisantes les unes que les autres, qui l’ont précédé.
 
Enclenchée par un bref prologue présentant le protagoniste principal comme « une bombe à retardement que les Hommes ont lentement amorcée jusqu’à l’explosion », la tension s’installe d’emblée et ne fait que monter crescendo, au rythme du compte à rebours égrené par les titres de chapitre. Dans l’attente pleine de suspense de l’ultime catastrophe annoncée, nous voilà peu à peu immergés, non pas seulement dans la noire réalité des atrocités de la guerre, des massacres entre ethnies et des conditions épouvantables des camps de réfugiés, mais aussi dans l’insupportable impuissance de ces hommes envoyés combattre un ennemi invisible et insaisissable.

Le récit excelle à dépeindre simplement la complexité des enjeux en présence, l’inextricable engrenage de l’échec et les processus psychologiques à l’oeuvre autour du traumatisme, du sentiment de culpabilité et, enfin, de l’injustice, quand, après avoir risqué leur vie et s’être confronté à l’innommable sans véritables moyens d’action, ils se retrouvent honteusement mis au rebut, rejetés de l’armée sans reconversion, pointés du doigt par l’opinion, incompris de leurs proches épuisés par leurs cauchemars et par leur déphasage après leur absence et la peur. Car, au terrible mal-être de ces hommes répond celui de leurs familles, démunies et déchirées, et qui, à force d’incompréhension et de malentendus, achève d’enfermer ceux qui ont fait la guerre dans la solitude de leur douleur sans fond.

Averti d'un funeste dénouement dont l'ultime rebondissement ne l'en surprendra pas moins, le lecteur reste impressionné par la pertinence d'analyse des situations et par la finesse psychologique des personnages. De l'angoisse, puis de la frustration et du désarroi de familles incapables de rivaliser avec les fantômes de la guerre, à l'intolérable dissonance entre, d'un côté, le moi profond et les valeurs fondamentales du soldat Braqui, de l'autre, l'atroce et injuste absurdité du rôle qu'on lui fait endosser, l'on ressort ébranlé de ce récit en tout point convaincant. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Le privilège des vaincus : chassés par les vainqueurs et honnis par leurs propres compatriotes.


La peur de ne pas être à la hauteur lorsqu’il aurait à piloter les lourds mastodontes servant à convoyer les munitions, les vivres, les médicaments et les pièces de rechange sur les pistes détrempées et défoncées du Shonga en pleine saison des pluies et des guerres.     
Non, pas de « guerre », mais de « crise », car Sébastien Braqui était de cette génération où les conflits ne menaçaient plus directement les frontières et l’intégrité territoriale de son pays, mais ses intérêts géostratégiques, géopolitiques, et géoéconomiques. Tant d’intérêts vitaux que ses concitoyens ne savaient plus vraiment distinguer ce qui était légitime, raisonnable et nécessaire dans les discours politiques. Une foule qu’il ne fallait pas effrayer en employant le mot « guerre », mais en parlant d’accords de défense pour aider un pays ami en proie à une crise, bien qu’au final, des armes et des techniques de guerre jetaient des hommes les uns contre les autres pour remporter la victoire.


La mort d’un homme au terme d’une vie est une peine, celle d’un enfant massacré est un traumatisme pour l’esprit, une parcelle d’humanité qui se sépare de l’âme. Toutes les morts ne pèsent pas de la même manière sur une conscience.


« Je croyais que les humanitaires avaient quitté cette zone, fit Braqui à l’adjudant Thomas.
– Oui, les organisations pros l’ont fait. Ils ne sont pas débiles. Ils préservent leur personnel. Ils ont compris qu’un humanitaire mort, ça n’aide plus personne. Ils se sont installés dans des zones moins craignos où ils peuvent faire leur boulot. Mais là, c’est un ramassis d’amateurs qui n’ont aucune logistique et aucun sens des réalités. Ils n’ont que leurs idéaux pour sauver le monde. Ils vont juste réussir à se faire trucider ou à faire trucider ceux qui vont essayer de les sortir de cette merde !


– Il cherchait quoi ? fis-je avec la peur qu’elle me confirme ce que je redoutais.     
– Un gosse qu’il a connu au Shonga. »     
Je fermai les yeux.     
« Et les gamins à qui ils donnent des biscuits ?     
– Il leur demande d’interroger les gens. C’est beau quand même. »     
Je ne répondis pas à sa remarque d’une naïveté affligeante. Tout comme elle avait été incapable d’accepter la réalité de ce camp désastreux, elle ne voyait pas la folie qui se dissimulait dans l’obsession de Sébastien, dans sa lutte contre l’impossibilité de retrouver un gosse et de racheter son impuissance à guérir un pays qui n’était pas le sien.
 
 
Profitant d’une période de cessez-le-feu, certains esprits toujours aussi loin de l’enfer du Shonga avaient cru bon d’organiser une cérémonie de remise de médailles. Idée tout aussi inutile que dévastatrice face à l’ampleur du désastre. Elle ne ferait jamais oublier que l’action des soldats de la paix avait été paralysée. Elle n’avait pas contribué à sauver des vies et encore moins à rétablir la paix comme l’avenir allait le prouver si violemment.


Sébastien avait dépassé l’amertume pour s’élancer vers l’aigreur et la rancœur. Comment ne pas sombrer lorsqu’on vous félicite pour avoir sauvé des vies alors que chaque téléspectateur savait que vous aviez fermé les yeux sur des dizaines d’autres qui auraient pu être épargnées si votre main avait appuyé sur la détente de votre fusil ? Comment ne pas entrevoir les oscillations des flammes d’un charnier fumant dans celles de ce drapeau bleu flottant au-dessus de cette cérémonie d’opérette montée à la hâte avant d’embarquer dans des camions et de décamper de cet enfer ? Comment ne pas avoir envie d’arracher l’épingle de cette médaille lorsqu’elle vous transperce le cœur en même temps que la veste sur votre poitrine ? Comment réussir à continuer sa vie comme si de rien n’était alors que vous porterez à jamais cette marque d’opprobre déguisée en reconnaissance glorieuse ?
Le sac sur l’épaule, prêt à partir, je m’étais retourné une dernière fois. J’ai vu la honte dans les yeux de ces hommes mis à l’honneur. La honte de n’avoir rien pu empêcher alors qu’ils y étaient préparés.
Un sentiment de n’avoir pas été un soldat, mais le complice attentiste des buveurs de sang.


En quelques heures, Sébastien était passé des terres damnées du Shonga au monde de paix de son sol natal. En si peu de temps, le soldat devait redevenir le fils, le mari, le père que ses proches et ses concitoyens avaient connus quatre mois auparavant. (...)
Sous les yeux de Sébastien se déroulaient des scènes de vie étranges : des supermarchés d’où sortaient des chariots pleins d’abondance, des rues où des gens ne fuyaient pas, des enfants armés de cartables. Il se sentait étranger à ce monde qu’il avait pourtant connu toute sa vie.


Dès cet instant, Sébastien ne parviendrait plus à s’intéresser à une discussion sur ce qui touchait à ce monde de paix, car tout lui paraîtrait futile par rapport à ce dont il avait été témoin. Il ne pourrait plus tenir son enfant de peur de le salir, de lui porter malheur, de ui faire du mal si une autre vision venait à le submerger. Il ne se ferait plus confiance et seule la guerre aurait une place dans son esprit et dans sa vie.
Une guerre qu’il revivrait toutes les nuits à grands coups de réminiscences cauchemardesques. La seule explication de ce qu’il avait vécu au Shonga et de ce qui avait fait de lui ce qu’il serait désormais, il ne pourrait que le hurler à sa famille dans le supplice de leurs nuits familiales.


Moins de huit semaines plus tard, les anciens étaient convoqués par les gestionnaires de leur régiment respectif. On leur signifiait leur mise en retraite anticipée avec un plan de reconversion. Ils n’avaient pas le choix : les temps et les règles du jeu avaient changé. En quelques mots, on leur arrachait leur travail, leur communauté, leurs valeurs… leur vie. 


Au fond, c’est logique, Braqui. On a une armée conforme à ce dont les gens rêvent : se défendre sans armes et sans violence.     
– O.K., mais comment peuvent-ils gober une connerie pareille ? On se tape sur la gueule depuis la nuit des temps.     
– Je sais, mais on ne leur vend pas ça et les gens sont tellement dans la merde que ce qui se passe à l’autre bout du monde ça ne les intéresse que lorsque la concurrence étrangère leur pique leurs emplois ou quand des flots de migrants arrivent près de chez eux.     
– Et les attentats. C’est bien pour ça qu’on nous a envoyés là-bas.     
– Ouais, mais on n’a rien pu stopper.     
– On n’avait pas de moyens et aucune armée africaine pour prendre le relais.     
– Mais, ça, les gens s’en foutent !


Adéma était entouré d’enfants qui s’agglutinaient autour de lui. Personne ne pourrait comprendre qu’un seul de ces gosses soit tué, même pour en sauver tant d’autres. Adéma le savait. Adéma avait choisi entre efficacité et sentiments. Il enrôlait des gosses pour lui servir de bouclier, pour poser ses bombes, pour être soldats. Il savait que nous ne les abattrions pas.
Le général fit un signe. C’était fini. Comment combattre à armes égales quand le droit de la guerre n’était respecté que par un seul camp ? Les politiques n’avaient pas donné aux soldats la solution de cette équation insoluble.


Le cœur de Sébastien faillit s’arrêter lorsqu’il reconnut le visage de l’homme qu’il avait vu, quelques années auparavant sur un écran vidéo. Un homme entouré d’enfants pour protéger sa fuite alors qu’il était pourchassé pour avoir ordonné l’attaque du camp de Sébi où avait péri Sandreau, son mentor. Il assista aux salamalecs auxquels se pliait avec effort le colonel, qui se raidit au moment de serrer la main d’Alpha Adéma. Il vit son chef contenir sa rage lorsque les caisses plombées furent ouvertes. La gorge serrée, il observa la honte de cet homme devant restituer au bourreau de ses hommes les armes qui avaient servi à les tuer.     
Les ordres ayant été exécutés, le minimum protocolaire ayant été respecté, le colonel donna l’ordre de rembarquer pour repartir aussitôt. Alpha Adéma n’attendit pas que les militaires soient repartis. L’humiliation devait être totale. Il prononça quelques paroles à l’intention des hommes qui attendaient dans leurs véhicules de fortune. Puis il se retira au moment où ils avancèrent vers ses miliciens. Un à un, dans une discipline si étrangère aux mœurs shongaises, ils chargèrent des sacs de riz, de l’huile et du sucre sans oublier une poignée d’armes qu’ils exhibèrent au-dessus de leur tête pour saluer leurs bienfaiteurs et narguer le colonel, Sébastien et les siens.
L’humiliation et la schizophrénie étaient absolues. Ils venaient de donner les moyens à ceux qu’ils combattaient d’acheter les populations et de gagner cette guerre. Le convoi militaire repartit en ravalant sa dignité et sa colère.
La paix n’a pas de prix…


– Hum… Tu vois un drame comme ça, ça peut arriver ici comme ailleurs ; un gosse qui déboule d’un coup, on peut pas toujours l’éviter. On fait pourtant gaffe. C’est pas faute de rappeler les consignes. Mais tu sais, quand je vois quelle ampleur ça a pris et à quelle vitesse ils ont organisé tout ce bordel, je me demande si ce gamin… Enfin, tu me comprends… T’es déjà venu ici. Tu sais que c’est pas comme chez nous la valeur d’une vie, même celle d’un gosse. Ils leur font poser des IED. Ils s’en servent comme bouclier. Putain, je peux pas m’empêcher de penser que ce gosse… De toute façon, on le saura jamais. On doute de tout ici. »     
Il se tut et leurs regards se portèrent sur les écrans qui rediffusaient, pour la centième fois, le cercueil baladé dans les rues avec son cortège de femmes en pleurs.
« C’est la fin des martyrs glorieux. Place aux martyrs de l’émotion. Les droits de la guerre contre l’émoi planétaire. C’est plus rentable. »

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 




 

mercredi 18 janvier 2023

[Constant, Paule] La cécité des rivières

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La cécité des rivières

Auteur : Paule CONSTANT

Parution : 2022 (Gallimard)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Au terme d’une carrière scientifique hors du commun, Éric Roman a reçu le prix Nobel. Il accepte de prêter de son prestige à une tournée présidentielle en Afrique, revenant ainsi, pour la première fois depuis cinquante ans, au pays de son enfance. Il est accompagné par l’équipe du Grand Magazine chargée de saisir sur le vif ce « voyage sentimental » : Ben Ritter, un photographe de renom, et Irène, une jeune journaliste. Mais tout sépare le grand savant de la jeune femme. Comment peut-il lui faire comprendre en moins de deux jours et dans le huis clos d’une voiture ce que fut sa vie auprès d’un père médecin-capitaine, ancien des guerres coloniales, dans un hôpital de brousse ?
Le voyage protocolaire se mue en récit d’aventures et recèle bien des surprises, des retrouvailles et des alliances inattendues. Faut-il remonter jusqu’à la source pour se découvrir dans les méandres aveuglants du passé ? Avec ce roman du retour en Afrique, Paule Constant nous offre une réflexion lumineuse sur la construction de soi.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Paule Constant a passé une bonne partie de sa vie aux quatre coins du monde. Professeur des Universités, elle vit désormais à Aix-en-Provence, où elle écrit son œuvre. L'Afrique tropicale, la Guyane, l'Amérique du Nord ont servi de cadre à plusieurs de ses romans. L'enfance, l'éducation des filles, la condition féminine, la justice, le colonialisme sont les grands thèmes de l'inspiration d'une œuvre qu'elle a conçue d'emblée, dans sa totalité, comme un témoignage sur la condition humaine. Récompensée pour de nombreux ouvrages, notamment par le Grand Prix du roman de l'Académie française en 1990 pour White Spirit et le prix Goncourt en 1998 pour Confidence pour confidence, elle est traduite dans une trentaine de pays. Mes Afriques est paru chez Gallimard dans la collection Quarto en 2019.

 

 

Avis :

Le grand Eric Roman, Prix Nobel de Médecine pour ses travaux sur l'onchocercose, une maladie parasitaire aussi appelée cécité des rivières, s’est laissé convaincre, à l’occasion d’une tournée présidentielle en Afrique, de revenir sur les lieux de son enfance, à la frontière entre Cameroun et Centrafrique, pour s’y prêter à un reportage réalisé pour Grand Magazine par Irène, une jeune journaliste, et Ben Ritter, un photographe de renom.

Le voyage, qui ne doit durer que deux jours et deux nuits, a pour destination Petit-Baboua, à peine une bourgade autrefois rassemblée autour d’un hôpital de brousse et d’une léproserie tenue par des religieuses belges. C’est là qu’entre douze et quinze ans, le scientifique aujourd’hui presque septuagénaire a vécu auprès de son père médecin-capitaine, ancien engagé des guerres coloniales : un homme traumatisé et violent qui lui a mené une vie si dure que l’adolescent avait sauté avec soulagement sur l’occasion de ses études pour revenir seul en France.

Si Ben Ritter est le parfait baroudeur sans chichis ni états d’âme, la jeune journaliste végane, pleine de clichés sur l’Afrique et son passé colonial, vit l’aventure avec d’autant plus de préventions que tout la heurte chez l’homme ambitieux et arrogant qu’elle voit en Eric, lui-même beaucoup plus à l’aise dans ses relations cordiales et viriles avec les autres membres de l’expédition que face à cette donzelle bien-pensante et volontiers critique. Pourtant, au fur et à mesure que leur imposant 4x4, escorté par quelques gendarmes en raison de troubles latents dans la région, s’enfonce dans la brousse par d’interminables pistes poussiéreuses, et qu’au gré d’hébergements de fortune, tous se retrouvent sur le même pied face à l’inconfort et aux imprévus, masques et a priori se fissurent peu à peu, laissant apparaître, parfois au détour de quelques mots seulement, les facettes d’une réalité autrement plus complexe que ne l’avait imaginée Irène.

C’est ainsi que, lui-même surpris par l’assaut douloureux des souvenirs, l’impressionnant Eric Roman finit par laisser deviner en lui le petit garçon désespéré et à jamais marqué, tant par la souffrance et la brutalité de son père, que par sa découverte sans ménagements de la terrible mortalité africaine - « pour deux générations chez nous il y en a quatre ici » -, entre lèpre, maladies tropicales, puis plus tard Ebola et sida. Du dévouement, souvent impuissant, du personnel de l’hôpital de brousse et des religieuses de la léproserie d’antan, au combat du chercheur sa vie durant, voilà peu à peu de quoi ébranler les jugements manichéens d’une jeune femme juchée sur les hauteurs diabolisantes d’un anticolonialisme vertueux.

Pudeur et art de la suggestion président dans ce récit où se superposent l’Afrique coloniale de la propre enfance de Paule Constant, fille de médecin militaire dans les anciennes colonies françaises, et celle d’aujourd’hui, polarisée entre rejet de la France, radicalismes islamistes et emprise économique chinoise. Un roman tout en nuances, porté par une écriture magnifique, à la saveur subtilement douce-amère. (4/5)

 

 

Citations : 

L’ampoule nue du plafond se mit à clignoter en éclairant par à-coups une chambre immense, cent mètres carrés au jugé, au centre de laquelle trônait un lit protégé par une moustiquaire. Elle chercha la salle de bains. Elle était par là, dans l’ombre, derrière une porte qui ne fermait pas. Cinquante mètres carrés de carreaux blancs et noirs qui donnaient le vertige, un grand lavabo qui n’avait plus de robinet, une baignoire sur pattes de lion avec en guise de douche un seau installé en hauteur. À la place des toilettes encore un seau avec un couvercle.             
Elle battit en retraite et retourna vers la chambre qui, en plus du lit, comprenait une chaise et une table sur laquelle elle remarqua une boîte d’allumettes et une bougie bien entamée dont les coulures signalaient que la panne d’électricité ne devait pas être exceptionnelle. Elle fut prise de panique. Tous les objets lui semblaient tour à tour dangereux. Comment se laver les dents ? Elle ne prendrait jamais une douche sans savoir ce qui se trouvait dans le seau. De l’eau, elle voulait bien mais quelle eau ? Depuis quand croupissait-elle là-dedans ? À propos de seau, elle ne se voyait pas chevauchant le seau hygiénique pour renouveler sa misérable expérience de la soirée. La bougie signifiait qu’elle passerait la nuit dans le noir. Quant aux allumettes, dans cette moiteur, étaient-elles encore susceptibles d’allumer quoi que ce soit ?             
C’est alors qu’elle remarqua les quatre boîtes de conserve qui protégeaient les pieds du lit et qui disaient que si la moustiquaire arrêtait les volants, les boîtes de fer réglaient en les noyant le sort des rampants. Elle se vit la proie d’une faune ailée, velue, couverte d’écailles, avec des pattes, des trompes, des dards, tout le bestiaire infectieux sorti du grand livre d’images des frayeurs ancestrales qui illustraient les travaux d’Éric Roman.
 

Il était arrivé avec son père à la fin des années 60 dans le poste de Petit-Baboua aux confins du Cameroun et de la Centrafrique, après des années difficiles qui avaient vu la naissance de la petite sœur puis la séparation du couple de ses parents. La mère gardait la fille, le père prenait le fils et partait loin avec ce côté desperado qu’il avait déjà montré en sautant avec les derniers volontaires sur Diên Biên Phu : « Donnez-moi ce que les autres n’ont pas voulu ! » Le ministère ne contrariait jamais ces accès suicidaires, au moins masochistes. Il les prenait au mot. Il y avait toujours un endroit maudit qui attendait son médecin et qu’on n’arrivait pas à pourvoir. C’est donc la bouche gourmande que le préposé aux affectations proposa Petit-Baboua, entre deux rivières, à la frontière de deux pays, brousse, chasse et pêche. Question équipement : un hôpital très familial et une grande léproserie. Il lui montra Petit-Baboua sur la carte, puis les divers hôpitaux et les postes sanitaires qui l’entouraient. Vus sur la carte de l’AOF, ils donnaient l’impression d’un maillage serré qui prenait la maladie comme le filet le poisson. À une autre échelle, évidemment, les postes étaient éloignés les uns des autres et le plus proche, l’hôpital amiral, Ouregano, était à cent kilomètres.
 

Devant le père, il était lâche, pire il se sentait lâche, il se voyait lâche. Il avait mis dans leur relation la même complaisance à l’avilissement que celle qu’il provoquait maintenant dans son entourage chez chacun de ceux qui l’admiraient ou le craignaient. Ses interlocuteurs se liquéfiaient comme il le faisait lui-même devant son père. En réponse, sa colère montait. La colère qu’il aurait dû manifester devant les mauvais traitements que son père lui avait fait subir. Et à ce moment, il pensait que ce qu’il éprouvait, son père avait dû le ressentir quand il avait été torturé. Ce qu’il avait payé enfant, c’était le prix de l’humiliation du père. Il savait d’où venaient ses mots : du père sans rien y changer. Mais d’où venaient les mots du père ?
 
 
Les Chinois, Irène ne s’attendait pas à les trouver là. Elle savait qu’ils avaient acheté la plupart des grands ports de la côte pour assurer leur commerce maritime. Elle se demandait si acheter était moralement mieux que conquérir, ou si l’achat n’était pas la version contemporaine de la conquête. Elle ignorait tout d’une occupation dont personne ne parlait, d’une occupation qui pouvait rappeler la colonisation.


L’Afrique ? Regarde toi-même. Tu ne vois rien ? Parce que tu n’es rien. Ou plutôt parce que ce que tu vois ne correspond pas aux images que tu trimballes. Pauvreté ? Où ça ? Luxuriance ? Où ça ? Non, tu vois une simple route dans une végétation que tu n’identifies pas entre deux nuages de poussière rouge que les Range Rover soulèvent.
— Et toi, Ben, qu’est-ce que tu vois ?              
Le photographe rit :              
— Des Chinois.


Comment un lien peut-il se briser entre une mère et son fils et ne pas se créer entre un frère et sa sœur ? Ce fut la dérive des continents. Ils appartenaient à deux mondes inconciliables. Après les trois années passées à Petit-Baboua, Éric se mit à errer dans l’appartement lyonnais où pourtant il avait vécu ses premières années comme dans un monde étranger dont il avait perdu les codes et dont la langue servait à cacher ce que l’on ne pouvait pas dire, or rien n’était dicible. Devant les fenêtres face à la Saône, de lourds doubles rideaux cachaient la rivière. Les lampes qui avaient remplacé la lumière du jour brillaient sous des abat-jour qui en feutraient l’intensité. La baignoire se remplissait à déborder d’eau tiède et le réfrigérateur recelait une masse de nourriture qu’il ne savait pas identifier. Mais il n’y avait aucun mot pour expliquer la rencontre comme la séparation de ses parents. Aucun mot pour expliquer sa présence aux bridgeurs qui s’installaient le jeudi après-midi dans le salon autour de quatre tables et pour lesquels un goûter était dressé et servi dans la salle à manger par une bonne en robe noire et tablier blanc. Ce fut très simple, sa mère le prit entre quatre yeux. Elle n’avait jamais dit à ses nouveaux amis qu’elle avait un fils aîné, non qu’elle en eût honte, mais cela ne s’était pas trouvé. Maintenant ce serait du réchauffé et il faudrait raconter l’Afrique où elle n’était pas allée, le père dont elle était séparée sans en être divorcée, « toute la mélasse », conclut-elle. Éric n’en fut pas blessé, le point de vue de sa mère était défendable.              
— Alors ? demanda-t-il.              
— Alors tu me vouvoies et tu me dis Madame. Le plus simple étant que tu ne te montres pas.              
Comment en arrive-t-on à ne plus rien ressentir pour une personne qui a tout été pour vous ?


(…)  les lecteurs ne veulent être informés que sur ce qu’ils croient connaître. D’une certaine façon, lire c’est toujours se relire pour conforter sa propre opinion. 


— Les histoires de défaite nous poursuivent, continua Éric, car il n’existe pas de cérémonies de consolation. La consolation, il faut la trouver en soi-même. Et la meilleure des consolations, c’est de devenir fou.              
Les familles avaient été priées de venir chercher ces carcasses mutilées et ces esprits définitivement blessés qui se mettraient à haïr leurs propres enfants. Il aurait mieux valu récupérer un cercueil.
— Je suis une séquelle de la guerre, dit Éric en s’adressant les yeux dans les yeux à Irène, pas un pupille de la Nation que le pays adopte et honore, simplement ce bâillon de tissu que sur les champs de bataille on glisse entre les dents du blessé pour l’empêcher de hurler. 




 

lundi 16 janvier 2023

[Adimi, Kaouther] Des ballerines de papicha

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Des ballerines de papicha
            (L'envers des autres)

Auteur : Kaouther ADIMI

Parution : 2010 en Algérie,
                  2011 et 2022 en France
                  (Actes Sud, Points)

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une famille, quelque part dans un quartier populaire d’Alger. L’auteure en offre une « coupe transversale », donnant parole à tour de rôle à chacun de ses membres, croisant ainsi les regards, les vécus individuels, les perceptions réfractées d’un quotidien fait de promiscuité, de désœuvrement, de mal-vie… S’en dégagent la solitude tragique des êtres et leur souffrance, dans la révolte et le désespoir, parfaitement rendus par la structure même de l’œuvre. Un premier roman sensible et percutant.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1986 à Alger, Kaouther Adimi vit et travaille à Paris. Elle est l'auteure de plusieurs romans tous disponibles chez Points, parmi lesquels Nos richesses, prix Renaudot des lycéens 2017, et Les Petits de décembre, prix du Roman Métis des lycéens en 2019.

 

Avis :

Dans ce premier roman qui donne tour à tour la parole aux membres et aux voisins d’une famille semblable à tant d’autres des quartiers populaires d’Alger, Kaouther Adimi révèle le mal-être grandissant d’une jeunesse désoeuvrée et sans avenir, en perte totale de repères.

Adel, le fils trop féminin, vit dans la terreur de la violence qu’il attire. Yasmine, la jolie cadette, voudrait tant que ses études débouchent sur bien davantage que le mariage. L’aînée, Sarah, étouffe dans la soumission à un époux qu’elle rejette au point de le prendre pour fou. Pour tromper son ennui d’écolière, sa fille Mouna s'enferme dans un présent de papicha sans cervelle, limité à ses ballerines de toutes les couleurs et à son attirance pour un garçon. Le tout au grand désespoir du gendre Hamza, dépassé par le comportement de sa femme, pendant qu’ombre laborieuse silencieusement barricadée dans son autorité réprobatrice, la mère et grand-mère s'accroche bec et ongle au maintien des traditions familiales et sociales.
 
Tous vivent sous le même toit et sous le regard inquisiteur des voisins, de jeunes hommes occupant leur désœuvrement d’expédients, entre drogue et alcool, et rêvant, les uns de la « vraie vie » en Europe, les autres de la reconstruction de leur pays, sans jamais parvenir à faire plus que se réunir à longueur de jours et de nuits dans les cages d’escaliers de leur immeuble, mais capables néanmoins d’affirmer comme bon leur semble leur loi sur le quartier : gare à celui ou à celle qui leur semblera déchoir au gré d’un comportement trop libre ou marginal. Alors dans cette promiscuité qui pèse comme un couvercle, révolte et désespoir se vivent dans le secret d’une intimité personnelle soigneusement repliée sur elle-même, dans une souffrance et une solitude propices aux tragédies les plus extrêmes.

Un texte d’une grande maturité de la part d’une auteur alors encore toute jeune, et une illustration aussi sensible qu’efficace de la dérive d’une population acculée au désespoir, à la folie et à la mort, avec souvent pour seul espoir le mirage migratoire. (4/5)

 

 

Citations :  

En même temps, c’est quoi être comme tout le monde ? Si on en croit les professeurs, c’est faire toute une série d’actions, dans le bon ordre. Etre soit un homme, soit une femme, et se marier. Faire les courses. Avoir deux ou trois enfants. Les inscrire à l’école et leur acheter des livres. Travailler en même temps pour faire tout ça. Prendre un prêt bancaire pour avoir un appartement plus grand. Travailler plus, pour rembourser son prêt bancaire. Acheter une petite voiture. Voter. Marier ses enfants. S’occuper des petits-enfants. Mourir. Ne pas laisser de dettes en héritage aux enfants.
 

Ça fait beaucoup d’actions, quand même. Je pense que c’est pour ça qu’il y a tant de gens qui ne sont pas comme tout le monde. Moi, j’aurais bien aimé suivre ce schéma-là. Contrairement à Mouna, j’aimerais bien entrer dans le moule. Le problème, c’est que j’ai l’air d’un petit vieux, et ça m’exclut déjà du monde normal. En plus, je n’ai pas de père. Deuxième anormalité. Et malgré tout, ma mère aime toujours mon père. Troisième anormalité.          
En fait, ce n’est pas tout à fait vrai. J’ai bien un père, mais là, il achète des cigarettes. Il en achète sûrement beaucoup. Pour toute la vie, parce que ça fait quand même quatre ans qu’il est descendu en gandoura pour acheter juste un paquet de clopes, quelques minutes avant le dîner, un soir de ramadan. Il n’est jamais revenu. C’est pour ça que, lorsqu’on me demande ce que fait mon père, je réponds qu’il achète des cigarettes.


(…) autant je ne peux pas comprendre ce qui cloche chez Yasmine. Pourtant, elle est intelligente, c’est ce que me disaient ses enseignants lorsque j’allais récupérer son bulletin de notes au lycée, à la fin de chaque trimestre. Qu’elle était brillante, qu’elle irait loin. Loin, loin, moi je ne veux pas qu’elle aille loin ! Je veux qu’elle aille à la fac, qu’elle trouve un bon travail, un bon mari, qu’elle sourie de temps en temps et c’est bien assez, non ?


 

samedi 14 janvier 2023

[Lévy Scheimann, Véronique] Bris de vers

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Bris de vers

Auteur : Véronique LEVY SCHEIMANN

Parution : 2022 (Les Poètes français)

Pages : 52

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

"Bris de vers" ou bris de verre ?
La nature et des scènes de la vie courante sont observées avec un regard amusé teinté d'une poésie rythmée et sensible.
Mais que cache cette ironie, ce détachement ?
Serait-ce une envie de briser un silence, des non-dits ?
Le recueil contient des illustrations de l'auteure aussi expressives que les textes dont le style est libre, sans rimes ni règles poétiques précises, juste attachant !

 

L'auteur par elle-même : 

Après une formation et un parcours professionnel dans les statistiques, le marketing, la communication (création et animation de sites Instant V, rédaction d’articles, organisation de salons du livre), me voici actuellement dans l’univers de la poésie écrite et peinte !

 

Avis :

S’il arrive que les mots blessent, c’est parfois leur absence qui tue. Les poèmes illustrés de ce dernier recueil de Véronique Lévy Scheimann sont comme des papillons heurtant obstinément la vitre qui les sépare de la lumière. Prisonniers de la cloche de verre du silence et du non-dit, ils expriment la détresse et le désarroi, mais surtout, ils témoignent d’un formidable élan vital, d’une irréductible aspiration au bonheur, menant, perceptiblement au fil des pages, à la résilience.

Sans jamais s’épancher sur les motifs de sa souffrance, l’auteur parvient à insuffler sa sensibilité à fleur de peau dans ses mots et sa peinture. Ses efforts, pour enfin briser l’anathème d’un silence dont on ne saura rien si ce n’est qu’il est devenu létal pour elle, se retrouvent ainsi l’objet d’une émouvante et fort jolie traduction poétique et picturale. Illustrations colorées et vers libres se répondent et reflètent un cheminement où la douleur laisse peu à peu la place à l’apaisement et à la victoire sur l’adversité. L’on y devine le rôle salvateur de la plume et du pinceau, de l’épaule aimée et de l’échappée vers d’autres lieux et d’autres imaginaires, pour qu’enfin éclate la prison de verre, libération si joliment suggérée par le jeu homophonique du titre.

Illustrant l’adage selon lequel l’art se nourrirait de la douleur, à tout le moins des émotions et du vécu, Véronique Lévy Scheimann publie ici son plus beau recueil de poésie, sans doute parce que, aussi, le plus émouvant. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation :

Enfin, je sors de la caverne
Aidée par une luminosité timide
J’avance sur le chemin orné de fleurs
Les pierres blessantes ont été éloignées
Brisées, entaillées
Des cailloux forment des cristaux
Les murailles des forteresses ont plié
J’oublie les arbres et les silences effrayants
Pour écouter les ailes de l’oiseau
Le verre a cédé

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

jeudi 12 janvier 2023

[Puértolas, Romain] Les Ravissantes

 



 

 

J'ai aimé

 

Titre : Les Ravissantes

Auteur : Romain PUERTOLAS

Parution : 2022 (Albin Michel)

Pages : 432

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Que s’est-il réellement passé en mars 1976 dans la petite ville de Saint Sauveur, en Arizona ?
C’est la question à laquelle tente de répondre le journaliste Neil Sheehan, confronté à une énigme qui divise la population : la disparition, sans mobile apparent, de plusieurs adolescents. Tandis que le shérif Liam Golden met tout en œuvre pour résoudre l’affaire, les mères des disparus accusent une communauté de marginaux qui s’est installée un an plus tôt dans les parages. Et pendant ce temps, d’étranges lumières apparaissent les nuits sans lune et la tension continue de monter entre les deux camps...
Comment démêler le vrai du faux ? À qui donner tort ou raison ? Distillant le doute, recoupant témoignages et informations réelles, Romain Puértolas invite le lecteur à mener l’enquête dans ce roman dont chaque page déjoue les certitudes.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1975, Romain Puértolas grandit dans le Sud de la France. À 25 ans, il part s’installer à Barcelone puis Brighton (Angleterre) avant de retourner en Espagne à Madrid où il travaille dans l’aviation et plus tard comme professeur. À 35 ans, il obtient le concours de lieutenant de police et s’installe alors à Paris. À la sortie du Fakir, et grâce à son succès, il se met en disponibilité de la police (il est désormais capitaine) et se consacre depuis 2014 à ses romans et à leur adaptation au cinéma. Il a publié chez Albin Michel La Police des fleurs, des arbres et des forêts et Sous le parapluie d’Adélaïde en 2019 et 2020.


 

Avis :

La petite ville jusqu’ici si tranquille de St Sauveur, au fin fond de l’Arizona, ne respire plus depuis que, derrière les murs de son ancien fort situé sur les hauteurs, est venue s’installer une communauté hippie et son gourou qui se fait passer pour le Christ. Quand, en ce mois de mars 1976, trois adolescents disparaissent sans laisser de traces, les parents incriminent aussitôt ces encombrants voisins. Le reste de la population les suit d’autant plus volontiers que d’étranges et inexplicables lumières, venant régulièrement éclairer la nuit au-dessus du fort, renforcent les préventions à leur encontre. Pourtant, la police reste bredouille…

La marque de fabrique de Romain Puértolas est décidément de mystifier ses lecteurs. Dans ses précédents livres, il se jouait de nous au long de facéties toutes plus malicieuses et surprenantes les unes que les autres. Cette fois, il change de tactique, versant dans un mode beaucoup plus sérieux, mais ne s’en ingénie pas moins, pour notre plus grand plaisir, à nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Suffisamment, en tout cas, pour nous faire douter en cours de route : a-t-il tout inventé, ou relate-t-il un fait divers qui aurait réellement défrayé la chronique de l’Amérique profonde des années soixante-dix ?

Plus que l’enquête elle-même, au fond à la mesure du fait divers qui l’occasionne, c’est le trouble du lecteur quant à son semblant de véracité qui fait tout l’intérêt du livre. Romain Puértolas réussit en quelque sorte un « fake », où l’invention prend toutes les allures terre-à-terre du réel au travers de détails soigneusement documentés sur les personnages, les décors et l’atmosphère, mais aussi d’une construction narrative habilement maquillée entre reconstitution et témoignage. Et puis, comme à son habitude, il sème tout au long de sa narration les éléments qui, passés inaperçus du lecteur, viendront le surprendre en une chute inattendue alors qu’ils étaient à sa portée depuis le début.

Même s’il évolue vers un registre plus classique et "passe-partout" qui frustrera peut-être les lecteurs les plus attachés au charme espiègle de ses précédents romans, Romain Puértolas nous offre une nouvelle lecture plus que jamais en trompe-l’oeil, comme il sait si bien nous les concocter. (3,5/5)

 

Citation :

(…)  il jeta un coup d’œil distrait à la rue à travers la fenêtre. Une femme était plantée sur le trottoir, regardant son caniche en train de se soulager dans le carré d’herbe où était fixé le panneau « BUREAU DU SHÉRIF ». Ne se sachant pas observée, elle le laissait faire. Le policier se demanda si elle aurait fait de même si elle l’avait vu derrière la fenêtre. Un philosophe grec, il y a très longtemps, avait démontré que l’homme devenait mauvais à partir du moment où il ne se savait pas observé. Deux mille ans après, ses paroles étaient toujours d’actualité.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

  
 

 


mardi 10 janvier 2023

[Niel, Colin] Darwyne

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Darwyne

Auteur : Colin NIEL

Parution : 2022 (Rouergue)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Darwyne Massily, un garçon de dix ans, légèrement handicapé, vit à Bois Sec, un bidonville gagné sur la jungle infinie. Et le centre de sa vie, c’est sa mère Yolanda, une femme qui ne ressemble à nulle autre, bien plus belle, bien plus forte, bien plus courageuse. Mais c’est compter sans les beaux-pères qui viennent régulièrement s’installer dans le petit carbet en lisière de forêt. Justement un nouvel homme entre dans la vie de sa mère : Jhonson, un vrai géant celui-là. Et au même moment surgit Mathurine, une employée de la protection de l’enfance. On lui a confié un signalement concernant le garçon. Une première évaluation sociale a été conduite quelques mois auparavant par une collègue qui a alors quitté précipitamment la région.
Dans ce roman où se déploie magistralement sa plume expressive, Colin Niel nous emporte vers l’Amazonie, territoire d’une puissance fantasmagorique qui n’a livré qu’une part infime de ses mystères. Darwyne, l’enfant contrefait prêt à tout pour que sa mère l’aime, s’y est trouvé un refuge contre le peuple des hommes. Ceux qui le voudraient à leur image.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Colin Niel est l’une des grandes voix de la littérature d’aujourd’hui. Il a reçu de très nombreux prix littéraires et toute son œuvre est publiée aux Éditions du Rouergue. Sa série guyanaise multiprimée : Les Hamacs de carton (2012, prix Ancres noires 2014), Ce qui reste en forêt (2013, prix des lecteurs de l’Armitière 2014, prix Sang pour Sang Polar 2014), Obia (2015, prix des lecteurs Quais du polar/20 Minutes 2016, prix Polar Michel Lebrun 2016) et Sur le ciel effondré (2018) met en scène le personnage d’André Anato, un gendarme noir-marron à la recherche de ses origines. En 2017 il publie Seules les bêtes, pour lequel il reçoit notamment le prix Landerneau Polar ainsi que le prix Polar en Séries. Ce roman est adapté au cinéma par Dominik Moll. En 2019, en collaboration avec le photographe Karl Joseph, paraît un album : La Guyane du capitaine Anato. En 2020 paraît Entre fauves, lauréat du prix Libraires en Seine 2021, du prix Libr'à nous 2021, du prix du Livre pyrénéen 2021 et du prix Livres à vous 2021. En 2022 paraît son nouveau roman, Darwyne.

 

Avis :

Darwyne Massily, dix ans, est né avec une malformation des pieds. Il vit avec sa mère Yolanda dans un bidonville relégué entre deux mondes, d’un côté la ville qui le repousse sur ses hauteurs, de l’autre, la forêt amazonienne de Guyane dont il faut sans cesse refouler la pression expansionniste. Yolanda semble une mère exemplaire, digne et courageuse, et l’enfant lui voue une véritable adoration, troublée de loin en loin par une succession de beaux-pères qui ne s’éternisent jamais longtemps avant de disparaître sans préavis. Un jour, l’aide sociale à l’enfance est alertée anonymement sur la situation de Darwyne...

Frêle silhouette contrefaite et boitillante se tenant toujours à l’écart, le taciturne et sauvage Darwyne ne présente aucun signe visible de maltraitance, et, même si sa mère en parle étrangement « comme [d’]un animal » à « redresser », Mathurine, l’éducatrice des services de protection de l’enfance, devrait en toute raison classer sans suite son dossier. Elle ne peut cependant s’y résoudre et, décidant d’apprivoiser l’enfant, elle entreprend de l’approcher au travers de leur passion commune : cette jungle amazonienne que leurs semblables combattent comme un ennemi monstrueux, menaçant et grouillant, toujours prêt à reprendre ses droits, mais que tous deux aiment explorer, fascinés par ce monde vivant d’une richesse infinie.

Peu à peu, au contact de cette forêt bruissante et enveloppante, qui, tel un organisme vivant, vibre et respire, s’incruste dans le moindre interstice pour mieux repousser à peine défrichée, et, selon le regard, se pare d’une merveilleuse fantasmagorie ou prend les allures d’une hydre dévoreuse, se précise, en même temps que se craquellent les masques des personnages et que se révèle leur vraie nature, un antagonisme fondamental, socle du roman. Tandis que l’on découvre la cruauté cachée sous les dehors bien lisses de la mère et que Darwyne apparaît transfiguré, épanoui et à son aise dans une jungle-refuge où, loin du mépris normatif des hommes, il a su développer d’incomparables talents, le combat entre les misérables habitants du bidonville et la luxuriante forêt appuyée par les éléments déchaînés se fait le symbole de l’opposition entre civilisation et sauvagerie, hommes et nature, la barbarie n’étant pas forcément là où l’on l’attendait le plus.

Habité par cette forêt amazonienne quasiment élevé au rang de personnage fantastique, Darwyne est un roman déconcertant et fascinant, et surtout, un magnifique appel à la réconciliation de l’homme avec son environnement. A tenter avec autant de présomptueuse inconséquence de domestiquer la planète, l’on en oublie la miraculeuse beauté de ses mystères et le bonheur de vivre en harmonie avec le monde. (4/5)

 

 

Citations : 

À son avis, les beaux-pères, ce sont toujours de mauvaises personnes : il y en a des plus grands que d’autres, des plus forts, des plus calmes, des qui rigolent, des qui crient, des qui jouent les gentils pour l’amadouer ou se faire mousser devant la mère, mais au fond ils sont tous pareils. Avec le temps et les souvenirs qui s’accumulent, Darwyne a appris à ne plus se faire d’illusion à ce sujet : il sait comment les choses commencent, et comment elles finissent. Toujours de la même manière, et plutôt mal, il lui semble. C’est un cycle qui se répète, en fait, il n’y a que le numéro qui change.
Alors avec le nouveau, le numéro huit, ce sera la même chose.             
Darwyne en est certain.


Quand la paroisse se répand devant la façade blanche, que s’engagent les palabres sur le bitume défoncé, rumeurs d’expulsions prochaines par les forces de l’ordre, tenues de consultations médicales gratuites par une association, Darwyne et sa mère ne s’attardent jamais. Elle n’aime pas les cancans, c’est ça l’explication. Mais Darwyne, il croit que ça a un peu à voir avec lui, avec l’allure qu’il a dans sa tenue trempée de sueur, le genre de tenue qui va très bien aux autres enfants mais à lui beaucoup moins.

 

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