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jeudi 13 août 2026

Critique : "Maypops" de Didier Decoin | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Maypops" de Didier Decoin



J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Maypops

Auteur : Didier DECOIN

Parution : 2026 (Stock)

Pages : 408

Accès au livre : ISBN 9782234096479  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ce roman s’inspire d’une histoire vraie.
Un soir de mars 1944 en Caroline du Sud, État ségrégationniste alors sous l’emprise du Ku Klux Klan, deux petites filles blanches prennent leur vélo pour aller cueillir des maypops, une variété de passiflore aux couleurs éclatantes. On retrouvera leurs corps sans vie dans un marécage d’eau croupie. Georges Stinney Jr., un jeune Noir de quatorze ans, a eu le malheur d’être le dernier à leur adresser la parole. Le garçon est accusé, condamné sans preuves après un simulacre de procès et exécuté deux mois plus tard sur la chaise électrique. Soixante-dix ans après, le procès sera réouvert.
Didier Decoin, que les faits divers ont toujours inspiré, nous emmène à la suite de la juge Lucy Mc Gillish, chargée d’étudier la révision éventuelle du jugement, et de son greffier noir, Goliath, dans la ville d’Alcolu où l’odeur des marais prend à la gorge. Qui a tué les deux innocentes fillettes ? Qui avait intérêt à juger en toute hâte l’enfant d’une famille pauvre ? Voluptueuse et imagée, la langue du romancier nous transporte du paradis des maypops à l’enfer du petit George.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1945, Didier Decoin est écrivain, scénariste et journaliste. Il a vingt ans lorsqu’il publie son premier roman, suivi d’une vingtaine de titres, dont Abraham de Brooklyn (Prix des Libraires 1972), John L’Enfer (Prix Goncourt 1977), et Le Bureau des Jardins et des Étangs (Stock, 2017) ainsi que Le Nageur de Bizerte (2021). Après le départ de Bernard Pivot, il prend en 2020 la présidence de l’académie Goncourt pour quatre ans.

 

Avis :

Fasciné par les faits divers au point d’y avoir consacré un Dictionnaire amoureux, Didier Decoin s’en est souvent inspiré dans ses livres, interrogeant leur charge morale et sociale. Tantôt parce qu’ils révèlent l’indifférence d’une époque, comme dans Est-ce ainsi que les femmes meurent ?, tantôt parce qu’ils exposent la mécanique implacable d’une justice qui broie les individus, à l’image de La Pendue de Londres ou de Madame Seyerling. Avec Maypops, inspiré d’une histoire vraie, reviennent les thèmes du racisme, de l’erreur judiciaire et de la peine de mort, dans une narration qui s’attache à réparer symboliquement une effroyable injustice.

En 1944, en marge d’une petite ville de Caroline du Sud dominée par le Ku Klux Klan, deux fillettes, Betty June et Mary Emma, sont retrouvées assassinées après être parties cueillir des maypops. Dans l’empressement à préserver l’ordre social blanc, préjugés raciaux, peur collective et besoin d’un coupable immédiat conduisent à l’arrestation sans preuve de George Stinney, un garçon noir de quatorze ans, jugé en quelques minutes puis exécuté sur une chaise électrique trop grande pour lui. Soixante-dix ans plus tard, la réouverture du dossier offre à la juge Lucy Mc Gillis et à son greffier noir, Goliath, l’occasion de revisiter les faits et de rendre justice à un enfant sacrifié par la ségrégation.

Porté par une écriture d’une grande sobriété, tout en nuance et en retenue, le récit fait surgir l’horreur à partir des faits et des comportements. Menant une véritable exploration morale, Didier Decoin montre comment une communauté ordinaire peut produire de la violence sociale, en se ralliant très vite à un coupable commode, en laissant la froideur administrative entériner l’élimination d’un enfant sans défense et en préférant détourner le regard du vrai – et embarrassant – responsable. Alternant passé et présent et faisant ainsi dialoguer les époques à travers le regard contemporain de la juge et de son greffier, il met en évidence les ambiguïtés de 1944 et révèle comment l’opinion, les habitudes et les rapports de domination ont élaboré une vérité judiciaire factice. Cette manière de laisser la réalité parler d’elle-même donne au roman une force d’autant plus saisissante que la mécanique intime de l’injustice s’y déploie avec un naturel confondant. 

L’on retrouve l’art et la manière de Didier Decoin de peindre les atmosphères : la touffeur des paysages, l’étroitesse de la ville et des mentalités, les regards qui s’évitent ou s’acharnent installent un huis clos oppressant où chaque personnage, même esquissé en peu de traits, incarne une facette de la ségrégation, et où l’innocence d’un enfant ne pèse guère face à un ordre social qui se protège lui‑même. Pourtant, par la façon dont il restitue à George et aux siens leur place et leur humanité, le livre conserve une forme de lumière, transformant un fait divers en réflexion sur la justice, la mémoire et la responsabilité collective, et offrant à l’adolescent exécuté une forme de réparation morale.

Récit de facture classique et d’une grande maîtrise, Maypops allie rigueur historique, profondeur morale et puissance narrative. En éclairant les ressorts collectifs qui ont dévoyé la machine judiciaire, en restituant avec précision une époque où la ségrégation dictait les destins et en révélant les distorsions sur lesquelles s’est construite cette affaire tragique et révoltante, le roman dépasse le cadre du fait divers pour questionner le vrai sens des mots justice, mémoire et responsabilité. Sa sobriété, son sens du détail juste et sa manière de faire dialoguer les temporalités dans un jeu de répons entre objectivité et émotion en font un ouvrage réaliste, incarné et profondément humain, qui remet honte et culpabilité à leur place légitime et restitue à une vie volée la dignité qu’on lui avait déniée. (4/5)

 

Du même auteur sur ce blog : 


 

jeudi 11 décembre 2025

[Levison, Iain] Arrêtez-moi là !

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Arrêtez-moi là ! (The Cab Driver)

Auteur : Iain LEVISON

Traduction : Fanchita GONZALEZ BATLLE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2002, 
                  en français en 2011 (Liana Levi)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782867465963  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur : 

Charger un passager à l’aéroport, quoi de plus juteux pour un chauffeur de taxi? Une bonne course vous assure une soirée tranquille. Ce soir-là, pourtant, c’est le début des emmerdes… Tout d’abord la cliente n’a pas assez d’argent sur elle et, pour être réglé, il vous faut entrer dans sa maison pourvue d’amples fenêtres (ne touchez jamais aux fenêtres des gens!). Plus tard, deux jeunes femmes passablement éméchées font du stop. Seulement, une fois dépannées, l’une d’elles déverse sur la banquette son trop-plein d’alcool. La corvée de nettoyage s’avère nécessaire (ne nettoyez jamais votre taxi à la vapeur après avoir touché les fenêtres d’une inconnue!). Après tous ces faux pas, comment s’étonner que deux policiers se pointent en vous demandant des comptes? Un dernier conseil: ne sous-estimez jamais la capacité de la police à se fourvoyer!
Dans ce roman magistral, Levison dissèque de manière impitoyable les dérives de la société américaine et de son système judiciaire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Iain Levison, né en Écosse en 1963, arrive aux États-Unis en 1971. À la fin de son parcours universitaire, il exerce pendant dix ans différents métiers – chauffeur de poids lourds, peintre en bâtiment, déménageur ou encore pêcheur en Alaska –, sources d’inspiration de son récit autobiographique.

Le succès arrive en France avec Un petit boulot, livre devenu culte, encensé par la critique et les libraires. Dans ses six romans suivants, Iain Levison poursuit sa critique drôle et cinglante de la société américaine et de ses dérives, s’attaquant aussi bien à l’armée et la justice qu’aux hommes politiques.

Plusieurs de ses romans ont été traduits à l’étranger et trois d’entre eux ont été adaptés au cinéma : Arrêtez-moi là ! réalisé par Gilles Bannier, avec Reda Kateb et Léa Drucker (2014) ; Un petit boulot réalisé par Pascal Chaumeil, avec Roman Duris et Michel Blanc (2016) ; Une canaille et demie (Canailles) réalisé par Christophe Offenstein, avec François Cluzet, Dora Tillier et José Garcia (2022).  

 

Avis:   

Romancier du réel préoccupé par les injustices contemporaines, Iain Levison ne cesse, depuis ses premiers romans, de dénoncer les dérives sociales et institutionnelles d’une plume acérée, qui sous couvert d’humour noir, révèle l’absurde et le tragique du quotidien. Bien avant son tout dernier ouvrage, Les stripteaseuses ont toujours besoin de conseils juridiques, où il met en scène la lassitude d’un avocat commis d’office, il s’était déjà attaqué à la machine judiciaire américaine avec Arrêtez-moi là ! (The Cab Driver, 2002). 

Ce récit implacable raconte la descente aux enfers de Jeff Sutton, chauffeur de taxi texan dont la vie bascule lorsqu’une série de hasards fait de lui le coupable idéal dans une affaire de disparition d’enfant. De la coïncidence à la présomption, puis à l’accusation formelle, la mécanique judiciaire s’emballe, jusqu’à brandir la menace de la peine capitale, laissant à l’accusé la lourde tâche de prouver son innocence dans un système qui préfère un coupable douteux au doute de la recherche de vérité.

Iain Levison excelle à peindre l’ordinaire pour dévoiler l’arbitraire institutionnel. Jeff Sutton, citoyen lambda à mille lieues du héros, voit sa vie basculer pour avoir été au mauvais endroit au mauvais moment. Ce destin banal soudain broyé rappelle de manière glaçante que nul n'est à l'abri de l'injustice. Avec une retenue qui met d’autant mieux en lumière l’absurde, l’auteur déploie un style dépouillé et tendu pour exposer la logique froide et déshumanisante des procédures, l’indifférence des autorités et la solitude de l’accusé face à une machine inarrêtable. L’humour noir, discret mais incisif, renforce l’effroi en révélant l’ironie cruelle d’un système qui se prétend rationnel tout en reposant sur des préjugés et des raccourcis. 

Par-delà l’histoire singulière de Jeff Sutton, Arrêtez-moi là ! interroge plus largement la fragilité du principe de justice dans une société obsédée par l’efficacité et, en ultime horizon, le recours à la peine capitale. Sobriété du style et ironie corrosive – encore discrète par rapport à ses ouvrages ultérieurs – achèvent de rendre ce récit captivant, déployant une puissance politique et morale qui transcende le roman judiciaire et, près d’un quart de siècle plus tard, demeure d’une brûlante actualité. (4/5)

 

 

Citations :

Les jours se confondent. Je me demande si je deviens fou. Comment le savoir ? Je suis l’homme le plus équilibré que je connaisse, mais mon entourage se résume désormais à un psychopathe complet. Les cadres de références ont été déformés. La folie d’hier est la normalité d’aujourd’hui.

Tu n’es pas innocent jusqu’à ce qu’il soit prouvé que tu es coupable, ça marche dans l’autre sens. Il faut prouver que tu es innocent. S’il y a un doute sur ton innocence, qu’est-ce que les jurés ont à gagner en te laissant libre ? Ce n’est pas un problème pour eux si tu passes le reste de ta vie en prison pour quelque chose que tu n’as pas fait. Quand ils retournent à leur poste dans un bureau quelconque, il leur suffit d’être à peu près sûrs d’avoir éloigné un mauvais sujet. 

La vérité c’est qu’une fois que vous savez que d’autres êtres humains peuvent vous mettre dans une cage, vous comprenez que votre liberté, et tout ce que vous tenez pour acquis dans votre vie, dépendent entièrement du caprice de quelqu’un de plus puissant que vous. Votre café du matin, vos promenades dans le parc, votre accès à Internet… vous ne les avez que parce que personne n’a décidé que vous ne devriez pas. Et une fois que vous savez à quel point votre place dans la société est réellement fragile, vous ne pouvez plus l’ignorer après avoir été libéré. C’est ancré en vous. Vous avez vu derrière le rideau, et vous êtes pour toujours une denrée avariée.

Tout ce que fait vraiment la richesse c’est de vous permettre de neutraliser la dureté du monde.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

jeudi 3 juillet 2025

[Ellory, R.J.] Everglades

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Everglades (The Bell Tower)

Auteur : R.J. ELLORY

Traduction : Etienne GOMEZ 

Parution : 2024 en anglais,
                  2025 en français (Sonatine)    

Pages : 456 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

" Vous chassez des ombres. Et elles vous échapperont toujours. "
Août 1976. Garrett Nelson est shérif adjoint en Floride. Lors d'une arrestation qui tourne mal, il est grièvement blessé. C'en est fini pour lui du service actif. Suivant les conseils de sa thérapeute, Hannah Montgomery, il rejoint le père et le frère de celle-ci à Southern State, en tant que gardien au pénitencier d'État. Édifiée sur l'emplacement d'une ancienne mission espagnole située au beau milieu des Everglades, la prison est censée être d'une sécurité absolue. Et pourtant... Entre un étrange suicide et une curieuse évasion, l'instinct d'enquêteur de Nelson reprend vite le dessus. Dans ce milieu clos, cerné par une nature hostile, il va bientôt se rendre compte que les murs renferment des secrets aussi dangereux que bien gardés.
Après Seul le silence et Une saison pour les ombres, R. J. Ellory poursuit avec ce thriller crépusculaire sa réflexion sur la nature humaine et sa part de ténèbres. Personnages d'une rare humanité, force d'émotion exceptionnelle, sens remarquable de l'intrigue et du suspense : on retrouve ici tout ce qui fait la puissance et la beauté de son œuvre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

R. J. Ellory est né en 1965 à Birmingham. Orphelin très jeune, il est élevé par sa grand-mère qui meurt alors qu'il est adolescent. Il est envoyé en pensionnat et c'est à cette période qu'il se découvre une véritable passion : la lecture. En dehors des périodes scolaires, il est livré à lui-même et se livre à de petits délits dont le braconnage, ce qui lui vaudra un séjour en prison. Cherchant une façon de s'exprimer artistiquement, R.J. Ellory monte d'abord un groupe de blues avant de se lancer dans la photographie.
Son goût pour la lecture l'amène également à s'intéresser à l'alphabétisation et à faire du bénévolat dans ce domaine. Parallèlement et alors qu'il n'a que 22 ans, il commence à écrire. La vingtaine de romans qu'il écrit entre 1987 et 1993 ne trouvent, malgré ses tentatives acharnées, aucun éditeur des deux côtés de l'Atlantique. Il devra attendre 2003 pour que Papillon de nuit soit publié par Orion.
Le succès est quasiment immédiat. Il obtient le prix Nouvel Obs/BibliObs du roman noir 2009 pour Seul le silence son premier roman publié en France qui devient rapidement un best-seller. À travers toute son œuvre, Roger Jon Ellory met en scène dans de sombres fresques une Amérique meurtrière et rongée par la culpabilité, loin de l'Angleterre qui l'a vu naître.

 

 

Avis :

Au moment où s'ouvre aux Etats-Unis un « Alcatraz des Alligators », un centre de détention pour migrants implanté au coeur des hostiles marécages des Everglades en Floride, le dernier roman de R.J. Ellory fait d’autant plus frémir le lecteur. Lui aussi construit dans cette zone comme une île cernée par les prédateurs naturels, son pénitencier fictif, quant à lui réservé aux pires criminels, lui fait peser la question de la peine de mort dans une ambiance oppressante et explosive.

Contraint par les séquelles d’une grave blessure par balle à quitter ses fonctions de shérif adjoint du comté de DeSotto, Garett Nelson accepte comme un pis-aller un poste de gardien à la prison de Southern State. A mesure qu’il découvre l’univers carcéral, son organisation mais aussi ses règles tacites, ses réalités sordides et son atmosphère enragée, il lui semble bien vite se retrouver lui aussi enfermé dans ce qui ressemble à une cocotte-minute. Pourtant, le pire reste à venir quand il est nommé au bloc de haute sécurité, là où depuis que la peine de mort a été rétablie l’année précédente, en 1976, la chaise électrique et ses longues antichambres ont repris du service. 

Pendant que la confrontation aux plus redoutables détenus et à leurs effroyables crimes commence à saper sa confiance en l’être humain et à lui faire voir le monde en noir, Nelson se prend à douter aussi bien de lui-même que des méthodes et du système pénitentiaires. Surtout quand il faut pactiser avec les fauves pour maintenir tant bien que mal la prison en-dessous du point d’ébullition, que, malgré tout, un suicide douteux y succède à une insurrection et à une évasion improbable venant renforcer les pressions politiques, qu’il faut mener à bien sans faiblir les spectaculaires et horrifiques exécutions par électrocution et que l’ancien enquêteur qu’il est se met à suspecter une erreur judiciaire.

Avec son sens du suspense, ses personnages et situations campés au millimètre et ses dialogues plus vrais que nature, ce thriller noir embarque le lecteur dans un cheminement narratif addictif, mais surtout, impressionnant de vérité, chaque détail du niveau d’un reportage précis et documenté, le tout pour une réflexion argumentée et sensible sur la peine de mort au travers d’un homme qui, placé du côté de la loi, mais tiraillé entre morales sociale et personnelle, se prend à reconsidérer dubitativement ce qu’il est censé appliquer. 

Beaucoup d’humanité donc, dans cet excellent polar social dont la franche noirceur se retrouve éclairée par les scrupules de personnages, pourtant ordinaires, mais capables, à leur échelle et malgré leurs incertitudes, de refuser les iniquités de la société. (4/5)

 

Citations :

Nelson se doutait bien qu’un tel investissement n’avait pas pu faire autrement que d’attirer le lot habituel de voleurs et d’escrocs. Plus les lumières sont grandes, plus noires sont les ombres. 


Garrett doit comprendre où il met les pieds, dit Frank. S’il bosse là-bas, il a toutes les chances de ne pas être affecté seulement à Population générale. Dans le couloir de la mort, on a affaire à des gens qui savent qu’ils vont mourir dans le beffroi. En plus, ils savent quand et ils savent comment. De quoi devenir dingue. Tout ce qu’ils ont envie de faire, ils peuvent pas le faire. J’en suis témoin. J’en ai accompagné jusqu’à la chaise, et c’est pas beau à voir.


– Furman v. Georgia, ça vous dit quelque chose ?
– Je sais que c’est un arrêt qui a mis fin à la peine de mort, et qu’il a été renversé.             
– Donc tous ces types ont pris perpète, vous voyez ? Vous dites à quelqu’un qu’il va mourir, ensuite vous lui dites que non, puis vous lui dites que vous avez changé d’avis et qu’il va quand même passer sur la poêle à frire… De quoi rendre dingue n’importe qui.


La majeure partie des gens s’imaginent une vie, puis passent toute leur vie à attendre qu’elle commence. D’autres optent pour une vie uniquement pour s’apercevoir ensuite qu’elle ne correspond pas à celle qu’ils s’étaient imaginée, sauf qu’il est trop tard pour changer.


Tu cours pas trop de danger pour le moment à Gen Pop, mais dans deux ou trois semaines ce sera Haute Sécurité. Là-bas, il y a les condamnés à perpétuité, et un condamné à perpétuité, c’est un animal différent. Soit il a fait un truc vraiment atroce, soit il a fait tout un tas de trucs et c’est la loi des trois prises, tu vois ? Pour certains, il y aura libération conditionnelle, mais ils seront vieux quand ça arrivera. Ils savent qu’ils boiront plus jamais, qu’ils baiseront plus jamais, que la voiture, les barbecues ou le stade, c’est fini. Ça les rend malades jusqu’au fond des tripes. Ils s’accrochent comme ils peuvent à une sorte d’amour-propre, d’illusion de contrôler leur existence, mais ils savent que c’est du vent. Ils font des gangs, des bandes, des petites confréries. Il y en a qui ont cambriolé des banques en réunion, qui connaissent d’autres personnes dans d’autres prisons. C’est comme s’ils parlaient une langue différente. Ils ont beau être au même endroit que les autres, ils se mélangent pas.


– Ça arrive que des agents soient blessés ?              
– Aussi. Il y a eu des dents cassées. Un mec s’est fait pousser du haut d’un escalier il y a deux ou trois ans. On apprend à sentir ce genre de choses. On reste en alerte et on a des yeux derrière la tête. Il y a des signes qui ne trompent pas que quelque part un orage se prépare et on coupe court avant que ça pète. 


– Si on faisait comme le dit Young, on appliquerait tout à la lettre. Les plannings, les créneaux, les privilèges, les sanctions, tout serait au cordeau. Mais dans le monde réel, on peut pas gérer une prison comme ça. Des fois, il faut laisser un peu d’espoir. Ces types sont coincés entre quatre murs près de vingt heures par jour. La bouffe est très moyenne, la cour est surpeuplée, il y a toujours trop de bruit pour qu’ils dorment bien, et souvent ils partagent leur cellule avec des gros cons qui ronflent comme des porcs et qui puent encore plus. C’est pas une vie facile. D’ailleurs c’est pas vraiment une vie. OK, pour la majeure partie d’entre eux, ils méritent exactement ce qui leur arrive, mais à force de pression on finit par craquer, il faut quand même bien comprendre ça. Et là, on se retrouve avec un gros paquet de merdes sur les bras. Il faut faire des exceptions de temps en temps. Des petites choses, hein ? Tu en vois un qui prend le dîner d’un autre, tu laisses couler. Tu en vois un qui donne des coups de pied à un autre, tu regardes ailleurs. Tu peux pas savoir ce qui se passe tout le temps. C’est impossible. Ces gens ont leurs codes à eux. Ils ont une façon de faire les choses qui d’ailleurs contribue au maintien de l’ordre.
 
 
Tu en connais un autre, toi, d’endroit où les gens passent leur temps à attendre leur mort ? Même en période de guerre, on espère s’en sortir vivant.


La cour derrière le bâtiment n’était pas tant une cour qu’un enclos grillagé réunissant une bonne vingtaine de cages de quatre mètres cinquante de long sur deux mètres cinquante de large ; elles permettaient aux détenus de voir le ciel une heure par jour. Entre deux et quatre par cage, ils parlaient et fumaient, soit en tournant en rond comme des bêtes, soit en restant debout sans bouger, les bras levés, les doigts accrochés au grillage, le visage tendu vers le ciel comme pour capter jusqu’à la moindre parcelle de lumière et d’énergie de l’atmosphère.


Pour le moment, et tant que t’auras pas trouvé tes marques, il y a que deux ou trois personnes dont il faut que je te parle. Au premier, c’est William Cain. Le big boss de la pègre. Il a un acolyte qui s’appelle Jimmy Christiansen. Au deuxième, c’est David Garvey. Cain et Garvey, ils puent à tous points de vue. S’il y a pas de problème, ils t’en créent un. Et s’il y en a un, ils t’épaississent la sauce. Comme partout, tu as une hiérarchie. C’est comme ça. Ceux qui ont vingt ou trente ans à tirer doivent assurer et maintenir leur statut. Il y a toujours un type prêt à le leur prendre s’ils le défendent pas.
– Et quel est leur statut ? Enfin, quoi, c’est pas eux qui tiennent les rênes, quand même ! »
Sheehan sourit.
« On a l’impression de commander. Et c’est sans doute le cas jusqu’à un certain point. Mais la seule chose qui les tient dans le rang, c’est un pacte.
– Un pacte ?
– La seule chose qu’ils veulent, c’est sortir. Du moins ceux qui le peuvent. Tant qu’ils restent dans le rang, ils gardent espoir. Pas beaucoup, on est d’accord, mais, tu vois, l’espoir, c’est tout. S’ils font trop chier, on peut leur balancer cinq ou dix ans de plus dans la gueule. C’est ça qu’ils craignent. C’est ça qui tient toute la baraque. Donc là est le pacte tacite. Tu laisses assez de bride à des gens comme Cain et Garvey pour leur donner l’impression de contrôler un peu les événements, et eux, en retour, ils t’aident à faire fonctionner tout ça.


L’hygiène des détenus était problématique. Entassez six cents hommes sur trois niveaux avec une ventilation minimale, des toilettes ouvertes dans les cellules, un système d’assainissement jamais amélioré depuis plus d’un demi-siècle, et l’air que ces hommes inhalaient, surtout les mois d’été, était quasi irrespirable. Les douches étaient organisées une fois tous les trois jours, à raison de cinquante détenus à la fois, mais le mélange d’eau tiède et de savon de mauvaise qualité n’était pas vraiment propre à atténuer cette puanteur permanente.


À 7 h 45 le mercredi 6 avril, le médecin de la prison procéda à une ultime auscultation de Jeffreys. Sans surprise, son pouls et sa pression artérielle étaient élevés, mais il fut déclaré en bonne santé. Là était sans doute l’ultime ironie. Pour l’État, il fallait être en assez bonne santé pour mourir.


Alcatraz, expliqua Frank un soir à la cantine. Les cellules d’isolement étaient pareilles. Pires, car il y avait pas de lumière. Les mecs étaient jetés là-dedans pendant des jours. Souvent ils devenaient dingues. Ils tournaient les boutons de leur uniforme pour les arracher et ils les balançaient dans le noir. Puis ils fouinaient à quatre pattes pour les retrouver, et ils recommençaient. Le tout était de s’occuper l’esprit par n’importe quel moyen. Al Capone est passé là-bas. Si la syphilis l’avait pas déjà rendu dingue, ce traitement aurait suffi. 


Mais il avait beau essayer de ne plus y penser, une parole de Whitman rapportée dans un court article à peine une semaine après sa première condamnation ne cessait de revenir dans son esprit.              
« On est comme des fruits mûrs. Prêts à cueillir. Les gens comme nous, on est toujours coupables tant qu’il n’y a pas encore plus coupable. » 
 
 
Un détenu dans le couloir de la mort de Southern State était ainsi absolument déconnecté du monde extérieur. Pendant plus de vingt-trois heures par jour, il ne voyait que du béton. Si le plafond de chaque cellule avait une ouverture de trente centimètres sur vingt, elle-même constituée de trois couches de verre blindé, cela ne faisait pas grand-chose pour dissiper la morosité et les ténèbres à l’intérieur. Un néon, enchâssé dans une cage métallique très résistante, qui ne s’allumait qu’après le crépuscule, émettait une lumière jaune graisseuse et un bourdonnement subliminal incessant.     
Le couloir entre les rangées de cellules était éclairé par une lumière crue qui permettait à l’agent de bien voir chaque porte. Tout au bout se trouvait une unique chaise en bois. Si un détenu était en surveillance suicide, la porte extérieure de sa cellule restait ouverte pour permettre l’observation.

 
En repartant, il se dit que, pour les détenus, le temps n’avait pas de signification. Il n’y avait pas d’horloge, pas vraiment de lever ni de coucher de soleil, pas de distinction claire entre la nuit et le jour. Les secondes se brouillaient, devenaient des minutes qui devenaient des heures, des semaines et des mois. Une anecdote qu’il avait jadis entendue sur Alcatraz lui revint en mémoire. Peut-être apocryphe, elle disait que le pire soir de l’année, c’était celui de Noël. Le ciel était bleu, une brise arrivait de l’océan et, en retenant sa respiration, en tendant bien l’oreille, on entendait le tintement des verres et le rire des filles sur les bateaux dans la baie de San Francisco.


– Et on doit réconcilier nos scrupules moraux et éthiques avec notre devoir civique. »
Le père Donald eut un sourire mélancolique.              
« La morale est une affaire de régulation sociale. L’éthique est purement personnelle, monsieur Nelson. Moralement, il est juste que Burroughs soit mis à mort. Éthiquement, on peut réprouver la peine capitale tout en admettant qu’elle est juste au point de vue moral.
– Du fait qu’elle est légale.              
– Du fait que laisser un homme comme Burroughs continuer à faire ce qu’il a fait est un mal plus grand que le tuer. »


La pire manière de mourir, c’est pour rien, monsieur Nelson.
– C’est-à-dire ?
– Les gens qui attendent jusqu’à leur mort que leur vie commence. Les gens qui mènent leur vie en fonction des attentes des autres. Les gens qui passent leur temps à essayer d’être quelqu’un qu’ils ne sont pas. C’est eux qui, à la fin, se demandent s’ils ont fait quoi que ce soit d’important.


Je crois qu’on sera vite fixés. Sur la date, vous savez ? Et, oui, j’ai peur. Je ne vois pas comment on pourrait ne pas avoir peur. Mais je crois que ce sera aussi un soulagement. L’attente est pire que la sanction. Peut-être que c’est ça, le vrai châtiment. 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 

 


 

dimanche 21 avril 2024

[Bordes, Gilbert] Docteur Mouche

 





J'ai aimé

 

Titre : Docteur Mouche

Auteur : Gilbert Bordes

Parution :  2024 (Presses de la Cité)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À Saint-Martin-sur-Vézère, en Corrèze, personne n’a oublié Julie Lespiaud, dont le corps a été découvert sur un rocher de la rivière en 2010. Assassinée. Le médecin et maire, Gabriel Lerrainé, issu d’une famille de notables locale, a été jugé coupable. Sans preuve. Julie était sa maîtresse. Après des années de prison, radié de l’Ordre des médecins, celui que l’on appelle désormais « docteur Mouche », devenu le malaimé, a sombré. C’est un tourment pour les villageois. Ne fut-il pas bon pour eux ?
Louis, le jeune fils de la défunte, revient au pays. Entre deux leçons de pêche à la mouche – qui sont autant de leçons de vie – auprès de Lerrainé qu’il n’arrive pas à haïr, il tente de surmonter ses traumatismes.
Après treize ans de mystère, il est temps pour ces deux blessés de la vie de chercher le véritable assassin de Julie…

Une intrigue pleine d’humanité ancrée dans la vallée de la Vézère.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Romancier populaire excellant autant dans le roman populaire que dans le récit historique, Gilbert Bordes a une soixantaine de titres à son actif. Membre de la Nouvelle École de Brive, il a notamment publié Le Cri du goéland, Chante, rossignol, La Belle Main, Le Testament d’Adrien et Ceux d’en haut.

 

 

Avis :

Renouant avec sa Corrèze natale sur fond de nature, de pêche et de musique, Gilbert Bordes fait jouer toutes ses cordes sensibles dans une nouvelle histoire de terroir, tendue de vieux secrets autour d’un faux coupable et d’un vrai meurtrier.

Lorsqu’une douzaine d’années après la mort de sa mère, assassinée en bord de rivière, Louis revient à Saint-Martin-sur-Vézère où il est nommé instituteur, il n’est pas vraiment le bienvenu. C’est qu’au village, l’on a déjà bien assez de l’épave alcoolisée qu’est devenu l’ancien maire et médecin pour rappeler un drame que l’on préfèrerait oublier. Sa peine purgée après avoir été jugé coupable sans preuve véritable, le notable déchu pèse de toute sa présence titubante sur la conscience des villageois, assaillis malgré eux par le doute. Contre toute attente, le jeune homme et celui qui, entre ses cuites, a conservé sa passion pour la pêche au point de devenir pour tous « docteur Mouche », deviennent bientôt inséparables, bien décidés à faire enfin à eux deux toute la lumière sur l’affaire faussement élucidée.

Curieux du véritable coupable en même temps que sous le charme d’un cadre encore préservé – creuset de la nostalgie de l’auteur pour les valeurs simples, en harmonie avec la nature et transpirant une authentique humanité –, le lecteur parcourt fort agréablement cette histoire bon enfant, d’une grande fluidité, dont la jolie originalité de son idée maîtresse en fait volontiers oublier la relative improbabilité. En fin observateur, Gilbert Bordes croque comme à son habitude ses personnages d’un oeil sûr, et, cette fois encore, l’on n’a aucune peine à les imaginer s’animer sur l’écran d’un téléfilm grand public.

Un roman du terroir doublé d’une enquête policière qui ravira les amateurs du genre, pour un moment de divertissement en toute simplicité. (3/5)

 

 

Citation :

Louis observe la rivière, les courants qui contournent les rochers. L’eau lui parle, lui fait des signes. (…) Toute une vie est là, emplie de lumière dorée, une vie cachée, une vie sans histoire, réglée, immuable.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 

 

lundi 24 octobre 2022

[Robert-Diard, Pascale] La petite menteuse

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La petite menteuse

Auteur : Pascale ROBERT-DIARD

Parution : 2022 (L'Iconoclaste)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :      

Le portrait saisissant d’une jeune fille victime des bonnes intentions
La vérité n’est jamais celle que l’on imagine et il est parfois bénéfique de remettre en question notre intime conviction. Pascale Robert-Diard raconte l’histoire d’une jeune fille qui ment. Quand les institutions sont décriées pour leur indifférence, l’autrice montre des adultes remplis de bonnes intentions. A l’heure où la littérature abonde en pénalistes retors ou flamboyants, La Petite Menteuse raconte la manière dont une avocate exerce avec finesse son métier.

Les engrenages de l’imposture
Lisa a quinze ans. C’est une adolescente en vrac, à la spontanéité déroutante. Elle a eu des seins avant les autres filles, de ceux qui excitent les garçons. Elle a une « sale réputation ». Un jour, Lisa change, devient sombre, est souvent au bord des larmes. Ses professeurs s’en inquiètent. Lisa n’a plus d’issue pour sortir de son adolescence troublée et violente. Acculée, elle finit par avouer : un homme a abusé d’elle. Les soupçons se portent sur Marco, un ouvrier venu faire des travaux chez ses parents. En première instance, il est condamné à dix ans de prison.

Le tourbillon du mensonge et de la vérité
Alice, avocate de province, reçoit la visite de cette jeune femme. Désormais majeure, Lisa l’a choisie pour le procès en appel car elle « préfère être défendue par une femme ». Alice reprend le dossier de manière méthodique, elle cherche les erreurs d’aiguillages, les fausses pistes, celles qui donnent le vertige, puis découvre la vérité. Avec l’histoire de Lisa, elle commence le procès le plus périlleux de sa carrière : défendre une victime qui a menti.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Entrée au Monde en 1986, Pascale Robert-Diard a longtemps été journaliste politique. Depuis 2002, elle est chargée de la chronique judiciaire. Elle suit toutes les grandes affaires judiciaires, procès d’assises, scandales politico-financiers, mais aussi tout ce quotidien de la justice ordinaire, celle des tribunaux correctionnels, des comparutions immédiates, des chambres civiles. Elle a obtenu en 2004 le prix Louis-Hachette pour ses comptes-rendus du procès Elf.
Elle a publié Dans le ventre de la justice, en septembre 2006 (Editions Perrin), et en 2015, elle a mis en image, grâce à François Boucq, Le procès Carlton. En 2016, son dernier roman La Déposition (Editions de L’Iconoclaste), a été retenue jusqu’à la deuxième sélection du Prix Fémina.

 

 

Avis :

Lorsque Lisa, quinze ans, accuse de viol Marco Lange, le plâtrier venu faire des travaux dans la maison familiale, l’avocat de l’adolescente traumatisée n’a aucun mal à obtenir la condamnation à dix ans de prison de cet homme au casier judiciaire déjà chargé. Mais, incarcéré depuis trois ans, le condamné entame un procès en appel. Désormais majeure et préférant être défendue par une femme, Lisa demande à Alice, avocate expérimentée qui ne voit aucune raison de refuser cette affaire facile, de reprendre le dossier. Sauf que Lisa revient sur ses déclarations, reconnaissant avoir menti…

Dans toutes ces affaires déclenchées par le mouvement #MeToo et par la libération de la parole des femmes, lorsque la preuve est si compliquée ou même impossible après parfois tant d’années écoulées, qui ne s’est jamais senti frémir à l’idée d’une mauvaise décision, qui entraînerait, soit l’insupportable impunité de coupables hors d'atteinte, soit la terrible dévastation de l’erreur judiciaire ? Observatrice aguerrie, par son métier de chroniqueuse judiciaire, des grandes comme des petites affaires qui font le quotidien des tribunaux, Pascale Robert-Diard nous confronte à une situation, qui, pour être fictive, n’en confond pas moins son lecteur par son parfait et terrifiant réalisme.

Quand la collégienne Lisa change de comportement et s’assombrit, inquiétant deux de ses professeurs, leur intervention pleine de bonnes intentions déclenche un engrenage dans lequel tout contribue bientôt à piéger l'adolescente. Pensant l’aider à exprimer ce qu’ils perçoivent inexprimable, ils finissent à leur insu par lui suggérer pas à pas ce qui lui semble une échappatoire plus supportable que l’aveu du véritable objet de sa souffrance. Bientôt, Lisa se retrouve dépassée par l'inextricable situation engendrée bien malgré elle par l'enchaînement de ses mensonges. « "Plus je mentais, plus je souffrais, plus je souffrais, plus on me croyait."  Comment se sort-on, à quinze ans, d’un cycle aussi infernal ? »

Innocent dans cette histoire, Marco Lange devient alors, en quelque sorte, la victime par ricochet de crimes commis par d'autres, faute pour la victime initiale de réussir à dénoncer les vrais outrages qu'elle subissait. Pour rétablir la vérité dans l'incrédulité choquée générale, il faudra à cette dernière le courage de risquer le discrédit, au point, peut-être, de faire oublier que la première victime dans cette affaire, c'est elle. Quant à sa nouvelle avocate, c'est une mission bien peu ordinaire qui lui revient, quand le condamné est innocent, et l'innocente, menteuse.

Une bien troublante démonstration de la difficulté de parole des victimes, en dépit de toutes les bonnes intentions, que ce roman efficace et prenant. (4/5)

 

 

Citations :

Des types comme lui, Alice en avait vu défiler des dizaines. Elle avait un nom pour eux : les « hommes Kleenex ». En résumé, sa mère avait eu trop d’enfants et lui trop de beaux-pères, il avait été placé en foyer d’accueil plusieurs années, était gaucher, l’école l’avait rejeté, après on l’avait mis en chaudronnerie, bien sûr il avait raté son CAP. Cette phrase, « J’ai raté le CAP », était une de celles qu’Alice lisait le plus souvent dans les dossiers de ses clients. Avec quelques autres, comme « J’ai redoublé mon CP » et « J’ai pas connu mon père ». (…)
Les biographies des accusés sont pleines de rêves échoués.
 

Ah ! Les merveilleux témoins ! Même quand ils ne savent rien, ils trouvent quelque chose à dire, s’agaça Alice. Elle éprouvait une fois de plus les mots justes d’Erri de Luca. « Prendre connaissance d’une époque à travers les documents judiciaires, c’est comme étudier les étoiles en regardant leur reflet dans un étang. »
 

Alice se sentait soudain très seule. Et surtout vieille. Elle avait hérité de la pilule et de la liberté que d’autres avaient conquises. Et elle se retrouvait accusée par des filles d’à peine vingt-cinq ans de s’en être contentée. De ne pas s’être battue pour faire avancer la cause des femmes. Elle était de la génération d’entre-deux, coincée entre l’intransigeance d’une Adèle, ou parfois celle de sa fille Louise, et l’insupportable légèreté d’une mère coquette et parfumée qui soupirait : « Mais qu’est-ce qui leur prend à ces femmes de partir en guerre contre les hommes ? Moi, ça me déplaisait pas quand on me sifflait dans la rue. »
 

Qui aime ses années collège ? Cette implacable gare de triage où le chauffeur routier et sa voisine auxiliaire de vie avaient compris que l’école n’était pas faite pour eux et qu’ils ne monteraient pas dans le même train que les autres, plus doués qu’eux. Ce lieu d’humiliation et de ricanements quand la tête apprend mal ou que le corps est trop gros, ou trop maigre, ou trop petit. Ce cimetière d’espoirs pour les parents et ce lieu de déboires pour leurs enfants. Même pour les bons élèves, c’est un temps que l’on préférerait oublier.
 

Elle souffrait de ne pas pouvoir se dépêtrer de ses mensonges. Elle vous l’a dit : « Plus je mentais, plus je souffrais, plus je souffrais, plus on me croyait. » Comment se sort-on, à quinze ans, d’un cycle aussi infernal ?
 

Il avait fallu si peu de choses pour que deux vies basculent. L’ennui et le mal-être d’une adolescente, la grossièreté des garçons, la volonté de bien faire de deux enseignants, la célérité d’un gendarme, le bovarysme d’une juge d’instruction, les rumeurs malfaisantes d’une petite ville, la conviction établie d’une mère, la mauvaise conscience d’un père. Alice leur dirait, à ces hommes et à ces femmes, qu’elle leur faisait confiance pour comprendre tout cela et ne pas accabler Lisa. Elle leur dirait qu’on n’est pas coupable quand on ment à quinze ans. Que le plus dérangeant, dans toute cette affaire, n’est pas tant de savoir pour quelles raisons Lisa a menti, mais pourquoi tant de gens ont eu envie de la croire.
Au fond, dans cette affaire, il n’y a pas de coupable, il n’y a que de bonnes intentions.


 

mercredi 15 juin 2022

[Jaenada, Philippe] Au printemps des monstres

 




 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Au printemps des monstres           

Auteur : Philippe JAENADA

Parution : 2021 (Mialet Barrault)

Pages : 752

Accès au livre : ISBN 9782080238184  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Le 26 mai 1964, un enfant parisien sort de chez lui en courant. On retrouvera son corps le lendemain matin dans un bois de banlieue. Il s’appelait Luc. Il avait onze ans. L’affaire fait grand bruit car un corbeau qui se dit l’assassin et se fait appeler « l’Étrangleur » inonde les médias, les institutions et les parents de la victime de lettres odieuses où il donne des détails troublants sur la mort de l’enfant. Le 4 juillet, il est arrêté. C’est un jeune infirmier, Lucien Léger. Il avoue puis se rétracte un an plus tard. En 1966, il est condamné à la prison à perpétuité. Il restera incarcéré quarante et un ans, sans jamais cesser de clamer son innocence.

Avec son style inimitable, Philippe Jaenada reprend minutieusement les éléments du dossier et révèle que, par intérêt, lâcheté, indifférence ou bêtise, tout le monde a failli, ou menti. Alors il se penche sur Solange, la femme de l’Étrangleur, seule et vibrante lumière dans la noirceur. À travers ce fait divers extraordinaire, il fait le portrait de la société française des années 60, ravagée par la deuxième guerre mondiale mais renaissante et, légère seulement en apparence, printemps trompeur de celle qui deviendra la nôtre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Philippe Jaenada est l’auteur d’une douzaine de romans, dont Le Chameau sauvage (prix de Flore), La Petite Femelle et La Serpe (prix Femina).

 

 

Avis :

En 1964, un petit Parisien de onze ans, Luc Taron, disparaît et est retrouvé mort dans une forêt de proche banlieue. Un corbeau, s’identifiant comme « L’Etrangleur », revendique son assassinat dans une série de très étranges courriers aux médias, à la police et aux parents. Arrêté au bout d’un mois, l’homme, qui s’appelle Lucien Léger et est infirmier, avoue le meurtre et est condamné à la réclusion à perpétuité.

Il avait vingt-sept ans au moment des faits. Il ne sortira de prison que quarante-et-un an plus tard, au terme de la seconde détention la plus longue d’Europe. Revenu sur ses aveux au milieu de mille contradictions, il ne démordra plus jamais de son innocence. Ce n’est qu’en 2012, quatre ans après sa mort, que des doutes quant à sa culpabilité sont émis par deux journalistes, dans un livre évoquant un Lucien Léger qui se serait faussement accusé par besoin pathologique de reconnaissance. Philippe Jaenada revient sur cette affaire, et, après quatre ans d’enquête et d’écriture, nous livre sa propre analyse et ses multiples interrogations. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les zones d’ombre sont légion dans cette histoire qui n'en finit pas d'ébahir son lecteur...

Le travail de Philippe Jaenada est impressionnant d’exhaustivité et de précision. Il s’est rendu sur tous les lieux, a épluché tous les documents, s’est entretenu avec toutes les personnes pouvant apporter un éclairage sur cette histoire vraie, dont il apparaît que l’on n’a très opportunément retenu que le versant qui arrangeait les protagonistes de l’époque. Et si la première partie du récit, consacrée à une restitution fidèle et minutieuse des événements connus et retenus par les médias, la police et la justice, stupéfie par l’apparence monstrueusement délirante des actes et des comportements de Lucien Léger, c’est une version bien différente, dissipant cette fois toute impression de folie et de perversion, mais menant à une consternation tout autant sidérée face à la probabilité de l’erreur judiciaire, que la suite du livre s’emploie à mettre au jour.

Contre-enquête et réexamen du moindre détail, complétés d’une exploration tristement édifiante de cette histoire vue par la malheureuse épouse de Lucien Léger, semble-t-il indûment internée en asile psychiatrique, ont tôt fait de nous convaincre, à défaut de preuves opposables à des protagonistes aujourd’hui décédés, que rien dans cette affaire n’est conforme à ce que l’on a bien voulu en retenir, et que les plus coupables, les plus fous et les plus monstrueux, n’y sont sans doute pas ceux que l’on a condamnés et enfermés.

Minutieuse, exhaustive, l’investigation de Philippe Jaenada nous tient en haleine sur près de huit cent pages, entre étonnement, indignation et consternation, mais aussi, pour notre plus grand plaisir, de sourires en éclats de rire : commentaires railleurs, digressions pleines d’auto-dérision faisant écho à l’actualité générale ou personnelle de l’auteur, viennent plaisamment alléger le texte, au gré de drôles de parenthèses imbriquées comme des poupées russes. 
 
C’est donc presque autant amusé par les anecdotes et le style, que tristement troublé par cette justice aux allures de loterie dénoncée par l’un des avocats de Lucien Léger, par ces apparences dont notre société tend souvent trop hâtivement à se satisfaire, et par le triste sort de ce couple condamné, manifestement à tort, à cette mort lente qu’a été leur détention vraiment à perpétuité - en prison pour lui, en asile psychiatrique pour elle -, que l’on s’installe longuement dans cette lecture coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :  

Je pensais à une petite infection du côté de la racine d’une dent couronnée depuis longtemps. La dentiste a fait une radio simple, mais a tiqué, quelque chose lui paraissait bizarre, une grosse zone sombre, elle a voulu pousser l’examen plus loin. Trois minutes plus tard, après m’être fait mitrailler la totalité de la tête de rayons X (en restant parfaitement stoïque), j’étais revenu m’asseoir devant son bureau, en face d’elle et de son ordinateur. Elle regardait son écran, derrière lequel j’attendais, elle bougeait sa souris, cliquait, et soudain j’ai vu ses yeux s’écarquiller, sa main aussitôt se porter à sa bouche et, certainement sans pouvoir se contrôler, sans se rendre compte, elle a presque crié : « Oh mon Dieu ! Mais c’est pas vrai… » J’aime beaucoup cette dentiste, elle est prévenante et très qualifiée, bien qu’encore jeune elle est déjà expérimentée, plus d’une quinzaine d’années de pratique, mais là, je suis obligé de dire que je n’ai pas trouvé sa réaction professionnelle. J’étais tout près, quoi, à un mètre, il fallait faire attention, me ménager un peu. Et ça ne s’est pas arrêté là. (Je ne bougeais pas, je ne disais rien.) « Céline ! Céline ! » Sa jeune consœur, qui officiait dans le cabinet d’à côté, plus petit, a ouvert la porte de communication, s’est avancée l’air intrigué vers le bureau, a penché la tête vers l’écran et s’est rejetée brusquement en arrière, comme si on avait essayé de la frapper : « Oh non, c’est pas vrai ! Qu’est-ce que c’est que ça ?! » (Mesdames ? Je vous vois, là, je vous entends… Youhou ?) Elles se sont regardées, toutes les deux, plus que perplexes, comme apeurées. (Céline était livide.) Se rappelant alors ma présence, malgré une discrétion tout à mon honneur, ma dentiste a fini par tourner l’écran vers moi pour que je voie, moi aussi. Ces images modernes sont très réalistes. Je n’ai rien dit (pressentant, même le cerveau soudain paralysé, qu’il serait ridicule, et donc malvenu dans ces circonstances dramatiques, que nous criions tous les trois en canon : « Oh mon Dieu mais c’est pas vrai qu’est-ce que c’est que ça !? »), je suis resté muet, j’ai simplement senti tout mon corps se désintégrer, s’enfuir par le bas, comme un de ces gros poufs de couleur pleins de petites billes blanches dans lequel on aurait donné un coup de couteau et qui perdrait toutes ses petites billes blanches. J’avais l’impression de peser six grammes, de n’être déjà plus qu’une âme, je sentais comme un courant d’air partout en moi, du vide (la première et seule fois où j’avais éprouvé quelque chose de semblable, c’était une trentaine d’années plus tôt, lorsque la voiture dans laquelle j’étais assis à la place passager avait été percutée de plein fouet par une camionnette qui venait à toute vitesse de la droite : pendant quatre ou cinq secondes peut-être, la sensation, si ce n’est la certitude, que tout est fini, ou au mieux que rien ne sera plus jamais comme avant). Sur l’écran, je voyais mon crâne, je me voyais mort, donc, avec un trou énorme quelque part du côté du sinus, entre la mâchoire et l’œil gauche. La dentiste s’est reprise, m’a dit qu’elle n’avait jamais vu ça, qu’elle ne pouvait pas s’en occuper, qu’elle allait en parler à son ancien professeur, un grand ponte, non pas pour lui demander conseil mais pour me confier à lui, il œuvrait encore, il saurait quoi faire avec moi. Un mois et demi plus tard, je n’avais toujours pas de nouvelles, d’elle ni de lui. Je n’osais pas en demander, il vaut parfois mieux ne pas trop en savoir, mais je me sentais bien fragile et mal à l’aise dans la vie, avec mon trou dans la tête. Je ne pouvais pas me plaindre, cela dit. Je n’étais pas mort, et mon fils encore moins.) 

 

(Un jour de l’année dernière, je revenais en train de Mâcon, où j’étais allé rencontrer des lecteurs dans une librairie (et où j’avais dormi à l’hôtel du Nord, face à la Saône, me demandant, fumant à la fenêtre, si je devenais fou : je savais que j’étais sur la rive droite, que donc l’eau devait s’écouler de ma gauche vers ma droite, et pourtant elle s’écoulait de ma droite vers ma gauche, je n’arrivais pas à comprendre (« Ce n’est pas possible »), mon cerveau tourbillonnait sur lui-même (le lendemain matin au petit déjeuner, l’exquise patronne de l’hôtel m’a expliqué : le débit de la Saône est très lent, et comme le vent venu du sud, du couloir rhodanien (vingt ans que j’attends de pouvoir caser cette expression), souffle souvent fort, les rides sur l’eau donnent l’impression déconcertante (Jules César lui-même s’en étonne dans La Guerre des Gaules, or ce n’était pas le type à sursauter pour rien, c’est dire si c’est déconcertant – et si ça ne date pas d’hier) que le courant circule dans l’autre sens, du sud au nord) – on ne rappellera jamais assez à quel point il ne faut pas se fier aux apparences), (…)

 

Une certaine Madame Louise, voyante à Enghien, 79 rue du Général-de-Gaulle, constatant que « l’affaire du petit Taron devient de plus en plus opaque », a écrit au journal pour l’informer qu’elle est capable de dresser un portrait relativement précis de l’Étrangleur. Sur la carte de visite qu’elle joint à son courrier (on y voit une photo d’elle, grave et pénétrée, à côté de son chat qui a l’air complètement ahuri, sidéré, et au dos les tarifs de consultation : « Question : 50 francs, réponse : 100 francs, question et réponse [suspense…] : 150 francs » (on suppose donc qu’il arrive que certaines personnes, peu fortunées, se contentent de poser une question sans demander de réponse, c’est un peu frustrant mais au moins c’est pas cher)), on peut lire sous son nom : « Miraculeuse voyante célèbre ». C’est du sérieux, donc, ça peut être intéressant et utile. On envoie chez elle un reporter, Pierre Ledieu. Calmement, presque scientifiquement, elle décrit devant lui l’homme que toutes les polices recherchent : « Environ cinquante-cinq ans. Front carré. Mains courtes et fortes. Des yeux tout drôles. » (Hum. C’est subjectif, ça, c’est flou. Bon, ce ne sont pas des yeux normaux, en tout cas, chacun se fera son image mentale personnelle, mais on peut garder ça en tête, des yeux « tout drôles ».) « D’origine flamande. Il a habité à Maubeuge. Il a servi dans les chasseurs à pied, et a terminé à la Légion étrangère. Il porte généralement un costume bleu pétrole fané. » (Ça correspond ! C’est lui !) « Une chemise à rayures bleues et noires. Il est domicilié au no 16 d’une petite rue proche de la place Blanche. Dans un vieil hôtel qui sera bientôt démoli. Il y a des outils sous son lit. Il erre souvent la nuit dans les bars autour de Barbès. Jusqu’à maintenant, il a tué au moins dix personnes, dont une fillette aux longs cheveux blonds. Il a déjà été arrêté. Il écrit ses lettres la nuit. Il est gaucher. Son prénom commence par la lettre G – G comme Jules. » (Ah, flûte.) « Il commettra un nouveau crime le dimanche 21 juin : il tuera une petite fille de douze ans, en plein marché Clignancourt, à l’heure de la messe. Il a deux signes particuliers notables : il lui manque une phalange au petit doigt de la main droite, et il a une verge grosse comme celle d’un gros âne. » (On le tient.) C’est impressionnant, extrêmement précis. Bien sûr, la grande rivale de toujours de Madame Louise, Madame Germaine ou Denise, d’Étampes ou Châteauroux, dira probablement qu’il a grandi à Périgueux, que son prénom commence par la lettre C, comme Séverine, et qu’il a une verge petite comme celle d’un petit hamster, mais tu parles, elle dirait n’importe quoi pour mettre des bâtons dans les roues à Louise, on ne peut pas lui faire confiance. (La réalité se débrouillant très bien sans la fiction, la concurrence, c’est-à-dire Paris Jour, dégainera effectivement sa propre voyante, Madame Frédérika, qui sera formelle : l’Étrangleur est un homme de quarante à cinquante ans, assez grand, ni gros ni maigre, qui évolue dans un milieu social élevé mais vit seul et n’a jamais connu de cadre familial normal. Il a eu une enfance très malheureuse. Il est énergique et tenace, donc il est peut-être né sous le signe du Bélier. Elle n’est pas sûre que le meurtre de Luc soit « son coup d’essai » car « quiconque refuse de lui donner satisfaction, d’accéder à son désir dans des circonstances importantes, signe son arrêt de mort ». Actuellement, « il est en pleine poussée de fièvre criminelle, totalement obsédé par l’idée de recommencer : à la fois pour étancher sa soif de cruauté, pour continuer de mettre en échec cette société qui l’a, selon lui, rejeté, et parce qu’il se trouve sous une influence astrologique mauvaise, la conjonction, notamment, d’Uranus et de Pluton, particulièrement néfaste. »)) Selon toute probabilité, les enquêteurs ne le trouveront jamais. On ne sait pas ce qu’il fait, on ne sait pas qui il est, on ne sait pas où il est.

 

(C’était particulier, la réservation de la chambre, je ne savais pas comment faire (je suis timide). Dans un premier temps, j’ai choisi de dire la vérité, d’être honnête (à croire que je n’ai rien appris de la vie), mais un peu lâchement : par écrit. Je suis allé sur le site de l’hôtel et j’ai envoyé un mail, j’ai expliqué que j’aimerais réserver une chambre au quatrième étage sur cour, car j’écrivais un livre dont le personnage principal, du moins l’un des personnages importants, un homme surnommé l’Étrangleur, avait vécu là pendant quatre ans, dans les années 1960. J’ai attendu, deux jours, huit, trois semaines, je n’ai pas eu de réponse. C’est tout de même assez rare, les hôtels qui ne sont pas intéressés par les demandes de réservation de chambre. (Mais alors quoi, ils ne veulent pas qu’on sache qu’un monstre immonde a passé quatre ans dans leur établissement ?) J’ai laissé passer du temps, pour qu’ils oublient (je deviens enfin fourbe, pas trop tôt), et j’ai téléphoné. « Oui, bonjour madame, je voudrais réserver une chambre pour une nuit, le mois prochain, s’il vous plaît. » L’entrée en matière parfaite, la voie royale, du velours. « Bien sûr monsieur, ce serait à quel nom ? — Jaenada. Philippe Jaenada. Il serait possible d’avoir une chambre au quatrième étage ? » Très légère hésitation. « Au quatrième étage ? C’est-à-dire que, bien sûr, oui, si vous voulez, nous avons des chambres au quatrième étage. » Parfait. Je tends mes filets. « Formidable. Sur cour, s’il vous plaît. » Hésitation plus marquée. « Sur quoi ? Sur cour ? Nous avons des chambres identiques et au même prix qui donnent sur le dôme des Invalides, vous savez. » Là, il faut jouer serré, se montrer ferme, déterminé, quitte à passer pour un déséquilibré, un maniaque qui ne se sent vraiment à l’aise que lorsqu’il ne voit rien d’intéressant par la fenêtre. « Oui, j’imagine bien, mais je voudrais sur cour. Je voudrais une chambre au quatrième étage sur cour. » Silence. Long. J’ai compris qu’il était tout à fait possible qu’elle raccroche. (« OK, le type est un tueur à gages, à tous les coups le président du Togo vient passer trois jours le mois prochain chez sa tante, qui habite au quatrième sur cour dans l’immeuble d’en face. ») Il fallait agir vite, mentir vite. « Ça doit vous paraître un peu bizarre, je sais bien. Je vais vous expliquer : je sais que mon grand-père a vécu dans votre hôtel à l’époque où c’était un meublé, dans les années 1950 ou 1960, je ne sais pas exactement dans quelle chambre mais au quatrième sur cour, c’est sûr. C’est peut-être ridicule, je m’en rends bien compte, mais je l’aimais beaucoup et je lui ai fait la promesse d’essayer de retourner à l’endroit où il a passé des années très importantes pour lui, alors voilà… » Elle s’est radoucie. (L’émotion, ça marche toujours. Mieux que les meurtres effroyables et gratuits, en tout cas.) J’ai pu réserver ma chambre. Quand je suis arrivé à la réception, un mois plus tard, elle m’a accueilli avec un sourire chaleureux mais entendu : « Bonjour monsieur Jaenada. C’est pour un livre, donc, c’est ça ? J’espère que je vous ai donné la chambre que vous espériez… » (Bon. Soit elle avait tapé mon nom sur Google, et pensait que j’écrivais la vie de mon grand-père ; soit, plus probablement, elle s’était vaguement souvenue d’un truc entre-temps, avait regardé dans ses anciens mails, et avait découvert que j’étais le gars qui écrivait sur l’Étrangleur et se croyait très malin avec cette histoire de Papi Tendresse. À son air, je dirais ça.) J’ai hésité à avouer explicitement ma ruse grossière, mais j’ai manqué de courage (oh, ça va, pour une fois). Nous sommes restés sur ces sous-entendus, très agréablement, pendant les vingt heures que j’ai passées dans son hôtel (dont deux au bar à boire du très bon whisky en mangeant des olives), et j’espère, sincèrement, que ça ne l’ennuiera pas, ce problème de monstre immonde. Car je suis persuadé que, volontairement ou non, elle m’a donné la bonne chambre.))

 

(Tous les jours, quand je vais déjeuner au Bistrot Lafayette, je vois par la baie vitrée, de l’autre côté du carrefour, à la terrasse du Cristal Bar (où officie Anne-Catherine, le matin), été comme hiver, toujours à la même place, à gauche de la porte d’entrée, et à la même heure, un peu avant 15 heures, Dominique, le libraire de la rue du Château-Landon, assis seul. Après avoir mangé je ne sais où, il vient prendre un café ici, dehors, avec une clope, ou deux. Et il lit. Pour son travail et pour son plaisir. Un livre différent chaque jour – il doit lire aussi le matin, et le soir, et la journée quand il n’y a personne à la librairie. Il reste environ une demi-heure, parfois quelques minutes de plus (les premiers clients de l’après-midi attendront un peu devant la porte, tant pis), dehors mais isolé de tout, ou plutôt descendu à un autre niveau, tranquille, les yeux dans son livre, englobé, englouti dans son livre, comme dans cette parenthèse. Je le regarde (je lui fais parfois un signe, quand il lève la tête, mais le plus souvent, il ne sait pas que je le regarde) et je l’envie. C’est fou, je passe ma vie à écrire ou à lire, je ne fais quasiment rien d’autre (à part aller au bistrot), et pourtant, alors que moi aussi je lis tous les jours, je l’envie, j’aimerais être à sa place, seul en terrasse, là-bas en face, immergé dans un livre, une histoire. Je sais bien qu’un roman sur deux ne doit pas être très bon, mais je l’envie quand même, tous les jours à la même heure, il se met entre parenthèses et on lui raconte une histoire, et dans ces moments-là, personne ne le dérange, il est seul dans son livre. La nuit, dans mon lit, quand je lis, je ne l’envie plus, je fais pareil. Mais dès le lendemain, mystérieusement, je le regarde, qui lit à quinze mètres, et je l’envie.)

 

Je suis seul dans la salle d’attente du docteur Maurice (ma première pensée : « Comme Garçon »), j’ai un livre dans mon sac matelot mais je ne me sens pas assez détendu pour lire (je me sens à peine assez détendu pour respirer), j’ai dans la poche intérieure de ma veste la clé USB qui contient les images du Cone Beam, je transpire, je suis content d’être seul, j’ai peur de ce qu’il va me dire. (« Bon, c’est foutu, bonhomme, c’est comme un genre de gangrène de l’os, la seule solution serait de couper la tête, et je n’aime pas faire ça. ») Il vient me chercher. Son cabinet est très simple, on dirait plutôt un bureau. Il charge sur son ordinateur les images de la clé USB, il ne bondit pas en arrière en s’écriant « Doux Jésus Marie Joseph ! », c’est déjà bon signe. Il les examine en silence, puis il marmonne : « Hm, bon. » (Le calme : la marque des grands.) Il me demande d’ouvrir la bouche, il regarde à l’intérieur, il met les doigts (à la bonne franquette, sans gants, à la ponte). « Ce n’est rien de bien grave. » Ce type est formidable, je l’aime beaucoup : serein, sûr de lui et donc rassurant, pas un mot de trop, avec cette décontraction réservée à l’élite, ce n’est rien de bien grave, je l’aime beaucoup. « Je vais voir quand je peux vous opérer à Lariboisière, je vais les appeler, vous repassez deux minutes en salle d’attente ? » Je me lève, soulagé, je suis soulagé, j’ai eu peur mais ça va, ce n’est rien de bien grave, je retourne d’un pas léger, soulagé, vers la salle d’attente. Deux personnes sont arrivées pendant que je me faisais ausculter sur le pouce, un homme et une femme, je dis bonjour, l’homme a pris le siège sur lequel j’étais tout à l’heure, je n’aime pas ça mais ce n’est pas bien grave, je suis soulagé, c’est le principal, soyons cool, je m’assieds ailleurs, je les regarde, l’une, puis l’autre, et le soulagement se dissout instantanément, s’évapore comme si c’était un rêve. La femme, d’une quarantaine d’années, a un pansement considérable sur toute la moitié gauche du visage, une grosse compresse, et, à je ne sais quoi, on devine qu’il n’y a plus rien en dessous, juste peut-être une fine base d’os ou de peau, je ne sais pas, je ne veux pas y penser, elle a perdu la moitié gauche du visage ; l’homme, lui, plus âgé, n’a pas de pansement mais pas de menton non plus, le malheureux, quelque chose a entièrement dévoré sa mâchoire inférieure. Ils paraissent pourtant relativement relax, comme si de rien n’était, on vient juste pour une petite visite de contrôle, après faut pas que j’oublie de passer acheter des poireaux pour la soupe, et moi j’espère que je vais pas être en retard au ping-pong. Je suis plus sensible qu’eux, je compatis très intensément. Mais surtout, je réalise que ça, c’est le quotidien du grand spécialiste, c’est le patient moyen du docteur Maurice. Ça relativise tout. Moi, tu penses, évidemment que c’est pas bien grave : après l’opération, il me restera quasiment les trois quarts de la tête.

 

Mais il y a une autre raison, essentielle, au refus obstiné, pendant près de trente ans, de le laisser sortir, une raison qui deviendra plus utile encore à la mort d’Yves Taron en 2001, puisque la première aura disparu : Lucien Léger n’est pas réinsérable, car malgré tout le temps passé en prison, et malgré les efforts conjugués de tout le monde, il n’a toujours pas pris conscience de la gravité de son acte, il refuse de l’assumer – l’un des rejets, en 2001, mentionne même « son obstination à nier les faits reprochés ». (On dit aussi qu’il refuse tout traitement d’ordre psychologique – or il en a besoin puisque, croyant qu’on l’a enfermé à tort, et que donc la société tout entière lui veut du mal, il est manifestement paranoïaque. C’est un raisonnement tordu, mais c’est d’abord un mensonge : il n’a jamais refusé quoi que ce soit, il a toujours vu les psys qu’on lui présentait et accepté l’éventualité d’un traitement s’ils l’estimaient nécessaire.) Adeline Pichard, son avocate au moment de la treizième demande rejetée, résumera remarquablement ce que cela signifie : « Ainsi interdit-on à un détenu le droit de dire son innocence, le droit de contester une condamnation revêtue de l’autorité de la chose jugée, le droit de maintenir son système de défense, le droit de s’exprimer, le droit de penser, le droit de conserver son intérêt moral et sa dignité. Ainsi supprime-t-on la possibilité même de l’erreur judiciaire, dans une société démocratique, et proclame-t-on l’infaillibilité des juges et de la justice française. Infaillibilité pourtant mise à mal par tant d’affaires récentes ou anciennes. »



Je pense à ce qu’écrivait Albert Naud dans Les défendre tous : « De nombreux faits qui tendent à prouver l’innocence de Lucien Léger m’ont incité à former un recours en révision. Le secret professionnel m’interdit de révéler mes moyens. Il reste du procès de l’Étrangleur que la justice est une loterie. »  
La semaine dernière, Stéphane m’a envoyé une phrase qu’il venait de lire dans L’Importance d’être constant, la dernière pièce d’Oscar Wilde : « La vérité est rarement pure et jamais simple. »

 

 

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