Affichage des articles dont le libellé est Géorgie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Géorgie. Afficher tous les articles

lundi 6 octobre 2025

[Carrère, Emmanuel] Kolkhoze

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Kolkhoze

Auteur : Emmanuel CARRERE

Parution : 2025 (P.O.L.)

Pages : 560

Accès au livre : ISBN 9782818061985  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, un jeune bourgeois bordelais rencontre une jeune fille pauvre, apatride, fille d’une aristocrate germano-russe ruinée et d’un Géorgien bipolaire, disparu et certainement fusillé à la Libération. Il devine, en l’épousant, qu’il s’engage dans tout autre chose que l’union paisible avec la jeune bourgeoise bordelaise à laquelle il était promis. Mais il n’imagine pas à quel point, ni quel destin romanesque et quelle somme d’épreuves l’attendent au cours des soixante-et-onze ans de son mariage avec Hélène Zourabichvili, qui deviendra sous son nom à lui, Carrère d’Encausse, spécialiste internationalement reconnue de la Russie (mais aussi de l’épizootie du mouton en Ouzbékistan), familière du Kremlin et de ses maîtres successifs, secrétaire perpétuelle de l’Académie française, ni qu’avant de mourir lui-même - « 147 jours après elle et, à mon avis, de chagrin », écrit Emmanuel Carrère - il assistera, dans la cour des Invalides, à ses funérailles nationales.

Kolkhoze est le roman vrai d’une famille sur quatre générations, qui couvre plus d’un siècle d’histoire, russe et française, jusqu’à la guerre en Ukraine. Emmanuel Carrère s’en empare personnellement, avec un art consommé de la narration qui parvient à faire de leur histoire notre histoire. Tout en plongeant dans les archives de son père, passionné par la généalogie familiale. On traverse la révolution bolchévique, l’exil en Europe des Russes blancs, deux guerres mondiales, l’effondrement du bloc soviétique, la Russie impériale de Poutine et ses guerres, tout en pénétrant dans une saga familiale à la fois follement romanesque, tragique, aux destins prestigieux ou plus modestes, parfois sombres et tourmentés. Ce grand récit familial et historique, qui mêle souvenirs poignants, rebondissements, secrets de famille, anecdotes inattendues et géopolitique, est aussi un texte intime sur la vie et la mort des siens, et sur l’amour filial. Jusqu’à cet aveu : « Vient un moment, toujours, où on ne sait plus qui on a devant soi – et je ne le sais pas moi-même. Ou plutôt si, je le sais, je le sais très bien : je suis le visage de ma mère qui se détourne sans appel, je suis la détresse sans fond de mon père. »

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1957, Emmanuel Carrère est écrivain, journaliste, scénariste et réalisateur. Il est l'auteur de nombreux romans qui lui ont valu plusieurs prix littéraires.

 

Avis :

Lui qui avait déjà sondé les zones troubles de son héritage familial dans Un roman russe, n’avait jamais encore embrassé de manière aussi frontale, aussi ample et aussi tendre l’histoire de ses parents, ni exploré son passé dans ce qu’il a de plus intime, de plus enfoui, de plus ambivalent. Emmanuel Carrère s’y autorise enfin, à la faveur de la disparition de sa mère, Hélène Carrère d’Encausse, revisitant les strates d’une mémoire marquée par l’exil, la grandeur intellectuelle, les silences affectifs et les fidélités troublantes, dans un récit écrit à la première personne, porté par une voix lucide et apaisée, qui se déploie comme une vaste entreprise de réconciliation : entre les vivants et les morts, entre l’enfant qu’il fut et l’homme qu’il est devenu, entre l’histoire d’une famille et celle du siècle.

« Kolkhoze », surnom donné aux nuits d’enfance où Emmanuel Carrère et ses deux sœurs dormaient dans la chambre de leur mère en l’absence du père, désigne un cocon affectif fondateur, où s’ancre la certitude d’un amour maternel immense. Ce même mot ressurgit à la fin du récit, lorsque les enfants se retrouvent autour du lit de leur mère mourante, refermant le cercle de l’intimité familiale. C’est à partir de cette vérité affective, jamais démentie, que l’auteur entreprend l’exploration de son histoire familiale, remontant les générations depuis l’exil géorgien – sa mère étant née Hélène Zourabichvili, issue d’une lignée aristocratique contrainte de fuir la révolution bolchevique – jusqu’à la pauvreté des débuts en France, puis la réussite éclatante : celle d’une femme devenue historienne de renom, spécialiste de la Russie, élue à l’Académie française, figure intellectuelle respectée. 

Tout en ambivalences, Emmanuel Carrère célèbre chez elle une intelligence exceptionnelle, une rigueur et une capacité à briller dans les sphères du savoir et du pouvoir, sans pour autant éluder sa dureté dans la sphère privée – mère et épouse exigeante, parfois sèche, peu encline à l’indulgence, notamment envers son mari. Si sa lucidité lui évite le piège de l’hagiographie, l’évocation, souvent nuancée, parfois désacralisante, se garde de toute attaque frontale et privilégie la retenue, comme si le deuil imposait une forme de pudeur. L’auteur suggère plus qu’il ne dénonce, laissant ainsi certaines zones d’ombre – notamment politiques – volontairement en suspens.

En contrepoint, le père, Louis Carrère, apparaît dans les marges du récit, mais avec une intensité silencieuse. Homme doux, modeste, profondément aimant, il semble avoir supporté sans plainte la sévérité, parfois cruelle, de sa femme. L’écrivain lui rend hommage avec une émotion pudique, presque en creux. C’est lui qui, dans les dernières années, s’attelle à reconstituer la généalogie familiale, comme pour relier les fragments d’une mémoire que d’autres avaient négligée. Sa fidélité sans retour et sa douleur muette forment sans doute le noyau le plus poignant du récit, nourrissant chez son fils une tendresse profonde, toute différente de l’admiration mêlée d’ambivalence qu’il éprouve pour sa mère.

À l’opposé du règlement de comptes, le texte ne tranche pas, mais expose, laissant les blessures ouvertes comme des plaies que l’on apprend à regarder sans les refermer. Il ne s’agit pas de juger cette mère, ni de la réhabiliter. Le propos est ici de comprendre – ou du moins d’essayer. Et c’est précisément cette indécision face aux contradictions, cette manière de les faire résonner dans toute leur complexité, qui, tendant de bout en bout le récit entre loyauté affective et exigence de vérité, en constitue la bouleversante humanité. Car au-delà de la lucidité, des douleurs et des silences, ce qui affleure, c’est un amour sans naïveté, mais entier – un amour qui ne cherche pas à effacer les failles, seulement à les accueillir. (4/5)

 

 

Citations : 

Émigrer, fuir l’Union soviétique, ce n’était pas seulement se résigner à ne pas y retourner et à ne pas revoir ceux qu’on laissait derrière soi, mais aussi à n’avoir plus jamais de nouvelles d’eux. Étaient-ils vivants ou morts ? Pas de lettres, pas de téléphone : le rideau de fer, déjà. 

La vie avec moi, ce sont les montagnes russes et les sables mouvants. Vient un moment, toujours, où on ne sait plus qui on a devant soi – et je ne le sais pas moi-même. Ou plutôt si, je le sais, je le sais très bien : je suis le visage de ma mère qui se détourne sans appel, je suis la détresse sans fond de mon père.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 6 mai 2023

[Liautey, Renaud S.] La baignoire de Staline

 

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La baignoire de Staline

Auteur : Renaud S. LIAUTEY

Parution : 2022 (Seuil)

Pages : 228

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Tbilissi, capitale de la Géorgie, terre natale de Staline. Un ressortissant français est retrouvé mort dans des conditions suspectes à l’hôtel Marriott. Avant qu'un scandale n'éclate, René Turpin, à l’ambassade, est mandaté pour assister les inspecteurs locaux. L’enquête les mènera sur les traces du dictateur et d'une immense ville balnéaire abandonnée...

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Renaud S. Lyautey (1967-2022) fut diplomate, et notamment ambassadeur en Géorgie, ex-république de l'Union soviétique. C'est là-bas qu'il écrivit son premier roman, Les Saisons inversées, paru au Seuil en 2018. Après avoir travaillé au Moyen-Orient, Lyautey revenait par la fiction dans ce pays qui lui fut si cher avec La Baignoire de Staline.

 

Avis : 

En cette année 2009, un jeune doctorant français est retrouvé étranglé dans un hôtel de Tbilissi, la capitale de la Géorgie. Conseiller à l’ambassade de France, René Turpin est chargé de suivre le développement de l’enquête menée par les policiers locaux, dont l’inspecteur Nougo Shenguelia avec qui il sympathise. C’est au fil des interrogations et des déductions conjointes des deux hommes que la narration progresse vers la résolution de l’affaire.

Lui-même ambassadeur de France en Géorgie de 2012 à 2016, Renaud S. Liautey, emporté par une maladie foudroyante au printemps 2022, quelque six mois avant la publication de ce second roman, présente suffisamment de proximité avec son personnage Turpin pour que l’on puisse les imaginer vaguement alter ego. Fin connaisseur du pays et de tout ce que sa situation entre mer Noire et chaîne du Grand Caucase, sur cette frontière invisible entre l’Est et l’Ouest en même temps qu’entre les Empires perse et ottoman, implique historiquement, culturellement et politiquement, il en brosse un tableau aussi lucide qu’amoureux qui fait le sel de cette par ailleurs toute romanesque et très réussie enquête policière.

L’appétit aiguisé par les spécialités culinaires que Turpin partage avec ses connaissances et amis du cru, l’on fait à ses côtés des rencontres, attachantes ou inquiétantes, qui toutes renvoient d’une façon ou d’une autre aux traces d’un passé soviétique mouvementé et terrible, ainsi qu’à l’ombre menaçante, toujours omniprésente, du grand voisin russe. De la terreur stalinienne à la guerre froide et à l’espionnage avec l’histoire rocambolesque mais véridique du britannique Kim Philby devenu agent double pour le compte de l’URSS, des tristes et majestueuses ruines de la ville thermale de Tskaltoubo au commerce florissant des vestiges de l’époque soviétique et aux milliers de Géorgiens relocalisés dans cette ville fantôme après avoir fui en 1993 le nettoyage ethnique consécutif à la guerre d’Abkhazie et à la proclamation d’indépendance de ce territoire pro-russe, entre un vieil apparatchik aux mains sanglantes et un plus jeune mais tout aussi puissant oligarque aux édifiantes méthodes d’enrichissement, l’on croise des personnages secondaires partagés entre le traumatisme et la nostalgie des temps anciens, toujours sur la brèche d’un sentiment de menace pas seulement latente : l’on continue à disparaître en Géorgie, et mieux vaut parfois ne pas se montrer trop curieux, surtout lorsque l’on risque de froisser l’oeil de Moscou.

Son écriture fluide, la justesse de son observation des hommes et la richesse de sa peinture de la Géorgie, tant contemporaine qu’historique, font de ce polar mâtiné de roman d’espionnage une lecture en tout point captivante et plaisante, et un bien bel hommage au peuple géorgien pour qui l’auteur éprouvait tant d’affection. (4/5)
 

 

Citations :

Nougo Shenguelia n’aimait pas les scènes de crime. C’était moins leur côté morbide que le sentiment d’être arrivé trop tard qui le perturbait. Une scène de crime représentait toujours une défaite. Un meurtre qu’on n’était pas parvenu à prévenir. Un individu que la police n’avait pas pu protéger. La criminologie, même dans ses versions les plus modernes, comme celle qu’on lui avait enseignée en France, était une science de l’échec. Certes, on finissait presque toujours par deviner ce qui s’était passé. Avec un peu de chance, on arrêtait même des suspects. Mais on ne faisait pas revenir les morts.
 

– Mon ambassadeur prétend que ce sont les Géorgiens qui ont codifié la tradition des banquets soviétiques. C’est vrai, d’après vous ? demanda Turpin au moment où une serveuse déposait sur la table une montagne fumante de khinkalis.  
Kartadze ferma les yeux en humant la brume odorante qui s’élevait entre eux. Les raviolis étaient encore trop chauds pour être engloutis.  
– Son Excellence n’a pas tort. Même si, bien sûr, les Russes n’ont pas eu besoin des Géorgiens pour apprendre à ripailler. Mais il est vrai qu’une bonne partie du rituel de ces banquets – en particulier la désignation d’un des convives pour prononcer les toasts, l’ordre des discours – est d’origine caucasienne. Tout cela s’est solidifié à Moscou sous le règne de Staline. Pendant trente ans, les Géorgiens ont investi le Parti et pullulaient dans tous les secteurs de l’État soviétique. Un peu comme si votre Napoléon avait placé des Corses à tous les postes-clés de son empire, et transposé en France des traditions séculaires de son île. Avouez que c’est tout de même une drôle d’histoire.
 

– Dites-moi, Irakli, pouvez-vous me dire comment Papouna Berichvili a bâti sa fortune ? (…)
– À ma connaissance, il a fait comme tous ceux qui se sont enrichis au cours des dix dernières années du régime communiste : il a volé l’État.  
– Mais encore ?  
– Eh bien, c’est très simple. Je crois qu’il était directeur d’une fabrique de bottes au début des années 1980 – une entreprise d’État, bien entendu. J’imagine qu’on lui livrait chaque mois une certaine quantité de cuir, mettons quatre tonnes. Sur ces quatre tonnes, il en déclarait une impropre à la transformation.  
– Vous voulez dire qu’un quart du matériau de base était déclaré défectueux ?  
– Oui, c’est cela. Défectueux. Mais en fait, vous vous en doutez, cette tonne de cuir était en parfait état. Simplement, elle était extraite de la comptabilité de l’entreprise dès son arrivée. Elle disparaissait.  
– Et puis ?  
– Voyons ! Vous ne saisissez pas ? Ce cuir qui n’existait plus, du moins officiellement, était transformé en bottes, comme le reste, sur les chaînes de production de l’usine. Et ces bottes-là, qui n’existaient pas non plus, étaient vendues en magasin mais sous le comptoir, à dix ou quinze fois le prix. Et bien sûr, elles trouvaient acheteur, car il existait dans le pays une terrible pénurie de bottes.  
Soudain il éclata de rire. Kartadze s’amusait souvent de ses propres histoires, portant sur le passé soviétique de son pays un regard volontiers caustique.  
– Imaginez-vous, mon cher René. Je vous parle du truandage le plus ingénieux jamais conçu sur la surface de cette pauvre planète. Une corruption presque invisible, alors qu’elle se déroulait en plein jour, aux yeux de tous. Berichvili et ses semblables détournaient l’outil de production soviétique à des fins personnelles et, ce faisant, aggravaient des pénuries qu’ils contribuaient par la suite à combler. Nombre d’usines de ce pays étaient ainsi cannibalisées.
 
 
Sur un côté du bureau trônaient une dizaine de matriochkas colorées, rangées en ordre croissant. Nougo dut se pencher pour s’apercevoir qu’elles représentaient les maîtres de la Russie depuis Nicolas II. La plus volumineuse des poupées figurait un Vladimir Poutine dodu et satisfait. Il est vrai qu’elle avait vocation à contenir toutes les autres.


– Tskaltoubo… Je me demande bien ce que vous avez à y faire. Autrefois, on l’appelait « la capitale du thermalisme ». Ce fut l’un des projets pharaoniques de Joseph Staline. Mais il n’y a plus rien là-bas. Que des ruines. Comme tout ce qu’il a construit, du reste.  
Sa femme se leva soudainement en écrasant sa cigarette d’un geste agacé.  
– Je te rappelle tout de même qu’il a vaincu Hitler, lâcha-t-elle avant de disparaître.  
– Oui, murmura Kartadze, comme s’il se parlait à lui-même. Mais pas tout seul. Avec l’aide de vingt millions de pauvres bougres soviétiques qui y ont laissé leur peau…


Vous avez entendu parler des vory v zakone ?  
– C’est une espèce de mafia, non ?  
– Les voleurs dans la loi. Une caste de truands qui est apparue dans les années 1930, au sein du Goulag. Ils existent encore et perpétuent toutes sortes de règles et de rituels. Les Caucasiens en ont toujours formé l’aristocratie. Mais on n’en voit plus beaucoup en Géorgie. Le président a fait le ménage depuis son arrivée au pouvoir. Ces gars-là écument maintenant les pays occidentaux, comme la France. Ils vont là où est l’argent.


– Ma famille… Nous sommes des réfugiés d’Abkhazie. Vous savez, à la chute de l’URSS, il y a eu une guerre terrible. Les Abkhazes, dont le territoire faisait pourtant partie de la Géorgie, ont voulu leur indépendance. Ils étaient soutenus par l’armée russe. À la fin des combats, les Géorgiens de souche ont dû s’enfuir. Plus de deux cent mille réfugiés… À l’automne 1993… Ma grand-mère, ma mère et moi, nous étions parmi ceux-là. Le gouvernement ne savait pas où nous mettre. On nous a dispersés ici et là. Pour nous, ça a été Tskaltoubo. Avec des milliers d’autres. Les sanatoriums étaient vides depuis deux ans. Alors on nous a parqués là. Sans aide, sans rien. On avait tout perdu.


L’ensemble dégageait une impression d’abandon. Des herbes folles poussaient sur les parvis, les hautes fenêtres béaient, privées de leur vitrage. Turpin se demanda si l’Empire romain avait ressemblé à cela, au commencement du déclin. Des palais soudain vides, dont on volait les briques. Le Panthéon d’Agrippa, debout mais habité par les poules… 


– Les Géorgiens et Staline… C’est un sujet complexe. Ambigu. Vous obtiendrez autant d’opinions qu’il y a de Géorgiens, j’en ai bien peur. Parce que les faits historiques sont contradictoires. En août 1924, au moment où Staline s’emparait du pouvoir, il y eut un soulèvement antisoviétique en Géorgie, qui fut très lourdement réprimé. Puis vinrent les grandes purges de 1937-1938. On aurait pu croire que les Géorgiens seraient relativement épargnés par leur compatriote. Mais c’est l’inverse qui se produisit. Notre petite république socialiste fut l’une des plus éprouvées. Staline connaissait tout le monde. Il rajoutait des noms sur les listes de condamnés. « Vous avez mis Vano, c’est bien ; mais vous avez oublié Nika, son frère, qui habite dans la même rue. » Vous voyez le genre… Les Géorgiens en ont bavé, sous Staline. Vous connaissez le quartier de Vaké, bien sûr. On l’a construit sur des charniers. Il y a des milliers d’ossements, mêlés aux fondations des immeubles… Et puis, en 1956, quand Khrouchtchev mit en œuvre la déstalinisation, après le XXe congrès, la seule république où des contestations eurent lieu fut la nôtre. Allez comprendre… Je crois que les Géorgiens éprouvent des sentiments mêlés. L’effroi et le dégoût le disputent à une forme de fierté, d’admiration. Beaucoup restent fascinés par le côté incroyable de cette histoire, celle du fils d’un pauvre cordonnier de Gori qui devint tsar de toutes les Russies.


– Les Russes et la Géorgie… Vous savez, quand les Russes ont entamé la conquête des nations du Caucase aux dépens des Persans, au début du XIXe siècle, ils ont, en quelque sorte, découvert le Sud… Oui. C’était ça. Le Midi. Des pays ensoleillés, où poussaient la vigne et les arbres fruitiers. Des contrées aux coutumes ancestrales, où l’on cachait les jeunes filles, la nuit, de peur qu’elles ne soient enlevées par des guerriers à cheval. Des forteresses crénelées. Des terres habitées par les brigands. On retrouve des traces de ces récits folkloriques dans toute la littérature russe, au siècle de Pouchkine et de Tolstoï. Les artistes de Saint-Pétersbourg venaient ici pour s’initier à la lumière du Sud, comme vos peintres célèbres, qui allaient en Provence, en Algérie, ou en Toscane… Dans l’imaginaire collectif des Russes, la Géorgie, c’est un peu tout cela à la fois. À l’époque soviétique, ce fut une destination de vacances. La mer Noire. Les plages d’Abkhazie, de Batoumi. Les sources d’eau chaude…  
– Et Tskaltoubo, bien sûr.  
– Oui. Tskaltoubo. Bordjomi. Les dignitaires communistes se firent construire des datchas là où, avant eux, les tsars avaient édifié des palais. À l’ombre des orangers. Je suis quasiment sûr que les Russes ne nous rendront jamais l’Abkhazie.


Les trente années les plus sanglantes de l’URSS correspondent en gros à la période où les Caucasiens ont gouverné l’empire. Staline, bien sûr. Mais aussi Beria, Ordjonikidze. L’Arménien Mikoïan. Et bien d’autres. Depuis que je suis en poste ici, j’en suis venu à me demander dans quelle mesure tous ces Caucasiens n’avaient pas tout simplement transposé à Moscou leurs mœurs de montagnards paranoïaques et violents. La vendetta. La passion des complots. Le goût pour l’élimination des ennemis politiques…


Turpin avisa un rouleau d’affiches qu’il déplia. C’étaient des planches graphiques en forme de bandes dessinées, peuplées de petits personnages très sérieux campés dans diverses poses explicatives. Nougo y jeta un œil avant de sourire :  
– Ce sont des affiches de consignes en cas d’attaque impérialiste. La première prévoit une agression chimique et prescrit tous les gestes à faire. La seconde… montrez-moi… C’est pour une attaque nucléaire. Le Parti les faisait aussi placarder dans les écoles. Je m’en souviens bien. Ça nous faisait rigoler. Parce qu’aucun des équipements de protection requis n’était jamais livré. Mais c’était conçu pour maintenir la population sous tension…


– Rapava était un homme d’Andropov. Et l’accession d’Andropov à la tête du KGB soviétique… Eh bien… Cela réveille de mauvais souvenirs. Son arrivée aux affaires a marqué la fin du dégel des années Khrouchtchev. Avec Brejnev, ils ont relancé la chasse aux dissidents. Le régime se durcissait à nouveau. C’est Andropov qui a eu l’idée géniale – Kartadze dessina des guillemets dans l’air avec les doigts de ses deux mains – de procéder à l’internement psychiatrique des opposants. Quelle époque… (…)
– Tout le monde avait peur, conclut sombrement l’ancien professeur. Il ne fallait pas grand-chose pour se voir découvrir une « schizophrénie latente » – c’était le diagnostic officiellement prononcé – et finir enfermé dans un asile au milieu de nulle part. Rapava a orchestré de telles campagnes d’arrestations en Géorgie, puis plus tard à Moscou. Les gens disparaissaient pour longtemps, parfois pour toujours.


Vous voyez, jamais les Russes ne nous laisseront tranquilles. Nous sommes condamnés à vivre dans l’ombre de Moscou. Si tout cela est vrai… Cela veut dire qu’ils demeurent à même de venir chez nous et d’y tuer nos citoyens impunément. Pour régler de vieux comptes. Pour assouvir leur soif de vengeance… Le message est clair. On ne quitte pas l’Union soviétique. Elle est toujours là. Impalpable. Menaçante. Omniprésente. Prête à frapper n’importe où. Je me demande si tout cela finira un jour.


À l’heure où ces lignes sont mises sous presse, environ 20 % du territoire géorgien sont toujours occupés par la Russie. Il n’est pas inutile de le rappeler.


 

vendredi 18 septembre 2020

[Caldwell, Erskine] Le petit arpent du Bon Dieu





J'ai aimé

 

Titre : Le petit arpent du Bon Dieu
           (God's Little Acre)

Auteur : Erskine CALDWELL

Traducteur : Maurice-Edgar COINDREAU

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 1933,
                  en français en 1973 (Gallimard)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

«Sur la première marche de la véranda, Buck était assis, la tête penchée sur la poitrine. Le fusil était toujours par terre, là où il l'avait laissé tomber. Ty Ty fit un tour complet pour éviter de le voir.
- Du sang sur ma terre ! murmurait-il.
Devant lui, la ferme s'étendait, désolée. Les tas de sable jaune et d'argile rouge, séparés par les grands cratères rouges, le sol rouge, inculte - la terre semblait désolée. Ty Ty, à l'ombre du chêne, se sentait complètement exténué. Il n'avait plus de force dans les muscles quand il pensait à l'or enfoui dans la terre, sous sa ferme. Il ne savait pas où se trouvait l'or et comment il le pourrait extraire, maintenant que ses forces l'avaient abandonné.»

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Erskine Caldwell est né le 17 décembre 1903 à White Oak, près d'Atlanta (Georgie), où son père était pasteur. Il a fait des études aux universités de Virginie et de Pennsylvanie. Après avoir publié The Bastard (1929) et Poor Fool (1930) [Un pauvre type], deux récits, dont le second surtout donne déjà les couleurs les plus violentes de la manière de Caldwell s'apparente au genre «noir», le succès est venu avec la publication de Tobacco Road (1932) [La Route au tabac], puis de God's Little Acre (1933) [Le Petit Arpent du bon Dieu], qui firent connaître son nom à des millions de lecteurs, dans le monde entier. Il est mort le 11 avril 1987 à Paradise Valley (Arizona).

 

 

Avis :

Au début des années trente, au fin fond du Sud des Etats-Unis, en Géorgie, le vieux Ty Ty et ses fils, pris par la fièvre de l’or, passent leur temps à creuser leur terre au lieu de la cultiver. Pendant ce temps, la beauté et la sensualité des filles et des brus du patriarche enflamment désirs et jalousies…

Immersion chez les blancs pauvres du Sud américain, ceux que l’on a nommé « White trash » tant leur niveau de vie et d’éducation les renvoie à un état intermédiaire entre « la bête et l’esclave, mais sans leurs avantages respectifs » pour reprendre les termes du journaliste et producteur radio François Angelier, ce roman s’ouvre sur une note burlesque – Ty Ty n’a pas compris que l’or qu’est supposée contenir sa terre mentionne le fruit de son travail de cultivateur, et non la présence de pépites -, s’installe dans la concupiscence charnelle qui obsède ses personnages, et finit dans la cruauté de destins voués à la catastrophe par la bêtise et l’ignorance.

Avec un cynisme noir et une crudité sans fard, Erskine Caldwell nous emmène au plus crasse de la misère sociale et intellectuelle de son époque, sur un fond de crise économique qui conduit les plus démunis à la détresse absolue et au drame, en tous les cas qui semble les réduire à une quasi animalité. Aussi crétins qu’obsédés, les personnages évoquent une bande de lapins occupés à copuler tout en creusant inutilement d’innombrables terriers qui détruisent leur habitat. Si confondante est leur pauvreté, de corps comme d’esprit, que, sur le fond plus bêtes que méchants, ils finissent par en devenir somme toute attendrissants.

Rien n’est ici édulcoré et, entre son humour aussi grotesque que pathétique, sa  noirceur autant violente que désespérée, et son érotisme sordide quasi animal, il n’est guère étonnant que Caldwell vienne en tête des auteurs les plus censurés de l’histoire de la littérature américaine. Ce livre reste encore aujourd’hui profondément dérangeant. (3/5)

 

 

Citations :

Mon garçon, dit Ty Ty en secouant la tête et en faisant disparaître la liasse de billets dans sa poche, mon garçon, quand il pleut t'as qu'à te mettre à poil et laisser ta peau se charger du reste. Le meilleur imperméable que Dieu ait jamais fait, c'est encore la peau de l'homme.

Dieu nous a mis dans le corps d’animaux et il prétend que nous agissions comme des hommes. C’est pour cela que ça ne va pas. S’il nous avait faits comme nous sommes, et ne nous avait pas appelés des hommes, le plus bête d’entre nous saurait comment vivre. (…)
Dieu a fait les jolies filles et Il a fait les hommes. Il n’en fallait pas plus. Quand on se met à prendre une femme ou un homme pour soi tout seul, on est sûr de n’avoir plus que des ennuis jusqu’à la fin de ses jours.

lundi 3 juin 2019

[Henderson, Eleanor] Cotton County




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Cotton County 

           (The Twelve-Mile Straight)

 

Auteur : Eleanor HENDERSON

Traductrice : Amélie JUSTE-THOMAS

 

Parution : 2017 en américain (4th Estate Ltd),
                2019 en français (Albin Michel)

Pages : 656




 

 

Présentation de l'éditeur :   

Cotton County, Géorgie, 1930. Elma Jesup, une jeune femme blanche, fille du métayer du domaine, met au monde deux jumeaux. L’un est blanc, l’autre mulâtre. Accusé de l’avoir violée, Genus Jackson, un ouvrier agricole noir, est aussitôt lynché par une foule haineuse avant que son corps ne soit traîné le long de la route qui mène au village le plus proche. Malgré la suspicion de la communauté, Elma élève ses enfants de son mieux sous le toit de son père avec l’aide de Nan, une jeune domestique noire qu’elle considère comme sa sœur. Mais le récent drame a mis à mal des liens fragiles qui cachent bien des secrets. Jusqu’à faire éclater une vérité douloureuse qui va confronter chaque membre de la communauté à sa responsabilité dans la mort d’un homme et dans la division irrévocable d’une famille. 

Alternant flashbacks et points de vue avec brio, Eleanor Henderson signe une grande épopée américaine qui conjugue l’intimité d’un drame et le foisonnement d’une fresque historique sur fond de Grande Dépression. Dans la grande tradition des romans du Sud, un récit puissant, servi par des personnages de chair et de sang et par une langue d’une infinie beauté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en Grèce en 1979, Eleanor Henderson a grandi en Floride et étudié en Virginie. Son premier roman, Alphabet City (Sonatine, 2013), a été largement salué par la presse et récompensé par le Prix du Meilleur Roman du Los Angeles Times. Il a par ailleurs été retenu dans la sélection des dix meilleurs livres de l’année 2011 du New York Times et adapté au cinéma par Shari Springer Berman et Robert Pulcini. L’auteur vit aujourd’hui à Ithaca, New York, avec son mari et leurs deux enfants. Cotton County est son deuxième roman.

 

 

Avis :

Nous sommes en 1930, en Géorgie, dans le sud des Etats-Unis où le racisme tue : les lynchages sont monnaie courante et Genus Jackson, employé agricole noir à la ferme de Jesup Juke, n’a pas eu le temps de fuir avant son exécution sauvage et collective. Mais qui est donc le véritable meneur de cette action punitive, liée à une double naissance, celle d’un garçon noir et d’une fille blanche déclarés jumeaux par Elma, la fille de Jesup Juke ? Genus a-t-il vraiment violé Elma déjà enceinte, comme l’affirment les Juke ?

Dans ce village isolé, cul-de-sac de la seule route non revêtue qui y conduit, la vie se déroule en un véritable huis-clos où les haines couvent telles des braises sous la cendre. Et il faut dire qu’elles se sont accumulées, depuis des générations que triomphe à Cotton County la loi du plus fort : celle du propriétaire sur les métayers et sur les employés de la filature de coton, celle des blancs sur les noirs, celle des hommes sur les femmes, celle de l’alcool de contrebande en ces temps de prohibition, et, toujours, celle du silence.

La vérité finira pourtant par éclater, entraînant avec elle la résurgence de secrets beaucoup plus anciens, et démontrant qu’à Cotton County, personne n’est vraiment ni noir ni blanc, parfois au propre comme au figuré. Ne se dévoilant que peu à peu, au fil des pages de ce long et dense récit qui tâtonne vers la lumière en de multiples allers-retours temporels, elle surprendra chaque personnage autant que le lecteur, tant chacun était prisonnier des mensonges et des silences qui rongeaient la communauté.

Construit comme un extraordinaire mille-feuilles dont la complexité contribue à restituer l’enchevêtrement des destins, les ignorances et les incompréhensions, au final les souffrances d’autant plus douloureuses et dévastatrices qu’elles demeuraient cachées, le récit plonge le lecteur dans une atmosphère noire et étouffante, une tragédie qui se renforce des perceptions tronquées de ses protagonistes et qui empile les drames de génération en génération.

Les personnages, restitués dans toute leur ambivalence, y sont profondément humains. Et c’est toute la force du livre de parvenir à expliquer sans simplifier, de mêler attachement et répulsion dans une narration dont le lecteur ne sortira pas indemne. Cotton County est en effet de ces livres qui vous hantent longtemps après leur dernière page, tant leur ambiance est parvenue à s’insinuer en vous et leurs personnages à prendre vie dans votre tête. (4/5)

 

 

Citation :

Lorsqu’on vous a fait du mal, il vous faut parfois faire du mal en retour à ceux que vous aimez, pour être capable de supporter l’amour que vous leur vouez.