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dimanche 8 mars 2026

Entretien avec Caroline Fabre-Rousseau à propos de son roman "Alma Karlin : voyageuse de l'extrême 1889-1950"

 

Photo de Caroline Fabre-Rousseau
 


Caroline Fabre‑Rousseau publie Alma Karlin, voyageuse de l’extrême (1889‑1950) aux Éditions Chèvre‑feuille étoilée. Elle y retrace le destin méconnu d’une exploratrice slovène qui, au début du XXᵉ siècle, a parcouru seule le monde dans des conditions extraordinaires. Un portrait qui réhabilite une figure marquante injustement tombée dans l’oubli.


Bonjour Caroline Fabre-Rousseau.

 
Comment présenteriez‑vous votre travail de romancière à quelqu’un qui ne vous connaît pas encore ? 
 
Je mets ma plume au service des effacé.es, des muet.te.s, des méconnu.e.s. L’histoire regorge de personnes extraordinaires, rayés de la carte de la mémoire, surtout des femmes. 


Qu’est‑ce qui vous a menée à Alma Karlin, et pourquoi était‑il important pour vous de lui consacrer un livre aujourd’hui ?

C’est un voyage en Slovénie, où je l’ai découverte par hasard dans le musée de sa ville natale à Celje. Tout était écrit en slovène, mais les photos de ce petit bout de femme en kimono, en pagne, posant avec des papous, franchissant des ponts de singe m’avaient impressionnée. Quand enfin ses journaux de voyage ont été réédités en Allemagne, après une exposition majeure à Vienne en 2020, j’ai pu assouvir ma curiosité. J’ai découvert un caractère indomptable, en avance sur son temps, un exemple pour des milliers de femmes en quête d’autonomie. Elle est d’ailleurs devenue l’égérie des féministes slovènes, après avoir été vilipendée pendant 50 ans dans son pays natal.    
 

Qu’est‑ce qui fait d’Alma Karlin une femme aussi singulière et indocile pour son époque ?

Quand elle entame son tour du monde en 1919, seule, sans mari, sans protecteur, une femme n’avait pas le droit de se promener non accompagnée dans un parc. Elle avait pris son parti de ne pas correspondre aux canons esthétiques de l’époque (elle souffrait de ptosis, chute de la paupière supérieure) et voulait se réaliser autrement qu’en se mariant. Sa mère, très conventionnelle, l’avait soumise à des traitements orthopédiques cruels jusqu’à sa majorité, pour la « redresser ». Alma Karlin avait conclu un pacte, qui montre une détermination exceptionnelle : elle subirait ces « soins » à condition de pouvoir partir à 18 ans. En attendant, elle apprenait les langues étrangères et fourbissait ses armes. Elle voulait financer ses futurs voyages par elle-même. Elle avait fondé une école de langue où elle assurait tous les cours d’anglais, français, russe, suédois, espagnol pour se constituer une cagnotte. Elle envoyait des poèmes aux journaux. La société bourgeoise de l’époque criait déjà au scandale. Puis dans son périple autour de la terre, elle a bravé les interdits, les agressions, assumé pleinement sa solitude et son indépendance. 

Quels enjeux féministes et politiques souhaitiez‑vous interroger à travers son parcours ?

La course aux obstacles infligée aux femmes, l’extraordinaire combativité des pionnières, l’acharnement masculin à vouloir en faire des objets sexuels et domestiques, tout cela est incarné par la petite Slovène d’un mètre cinquante, quarante-cinq kilos. Je voulais comprendre ce qui l’avait motivée, façonnée, poussée à agir et ne jamais abandonner. Son parcours montre ce qu’il faut de force et de courage à une femme pour mener sa vie comme elle l’entend. Sans oublier le contexte géopolitique de l’époque, où le monde était organisé en empires, dominés par l’homme blanc.

Comment avez‑vous travaillé pour écrire ce roman biographique et redonner vie à Alma Karlin ?

Je parle couramment allemand, donc je suis allée aux sources, munie d’un atlas pour suivre Alma Karlin dans son périple. Je me suis également appuyée sur les travaux de la chercheuse slovène spécialiste d’Alma Karlin, Barbara Trnovec, curatrice de l’exposition à Celje et Vienne en 2020-2021. Ensuite, j’ai tout laissé poser, pour me dégager de ce qu’elle avait écrit, de son style, assez suranné, parfois même ampoulé, avec des phrases et des descriptions interminables. Je voulais offrir aux lecteurs des pages d’aujourd’hui, rythmées, brûlantes ou glacées, suivant les pays et les gens qu’elle rencontrait. C’est la femme, plus que les pays qu’elle traversait qui m’intéressait.  
 

Comment concevez‑vous cette démarche de “réparation littéraire” envers une femme oubliée de l’Histoire ?

Cette démarche me paraît indispensable aujourd’hui. Le travail est immense. J’en veux beaucoup par exemple aux frères Goncourt en France qui ont tout fait pour invisibiliser et dénigrer les femmes artistes, romancières, sculptrices… J’ai mis en lumière une peintre de l’époque romantique, la belle-sœur de Victor Hugo, noyée dans son ombre, Julie Duvidal. J’ai raconté le parcours de deux Russes intrépides, venues étudier la médecine à Montpellier à la fin du 19e siècle : l’une abandonnera ses études, à cause d’un médecin qui lui avait prédit des problèmes cardiaques si elle s’obstinait à étudier au lieu de procréer et l’autre, admissible à l’agrégation de médecine en 1910 sera interdite d’oral, parce que femme. La première engendrera Joseph Kessel, la seconde mènera une brillante carrière de gynécologue obstétricienne. Toutes mes héroïnes ont des caractères hors du commun. Il faut leur rendre hommage et s’en inspirer. 


Quel accueil espérez‑vous pour Alma Karlin, et quel héritage son parcours peut‑il transmettre aujourd’hui ?

Le meilleur accueil possible, bien sûr ! Elle est déjà une star dans les pays de langue allemande et en Slovénie, il faudrait que les Français la découvrent, puis les Européens. Elle a voulu rapprocher les peuples en instruisant ceux qui ne pouvaient voyager, afin de lutter contre les préjugés. Elle œuvrait pour la paix, elle qui a subi dans sa chair deux guerres. Son combat est hélas d’une brûlante actualité aujourd’hui. Elle avait une quête d’absolu et de spiritualité qui devait transcender les religions. Son message résonne plus que jamais dans notre monde actuel. 


Qu’avez‑vous personnellement retenu de cette aventure d’écriture ?

L’évasion. J’étais immobilisée chez moi pendant un an par une mauvais chute de VTT en montagne, grâce à elle, j’ai pu faire le tour du monde, relativiser ma solitude imposée, m’inspirer de son mantra : si tout va mal, apprendre, découvrir, travailler est le meilleur remède au découragement. 


Merci beaucoup d’avoir partagé votre regard et votre travail autour d’Alma Karlin.

C’est moi qui vous remercie. Vous contribuez à faire connaître une femme exceptionnelle, sans votre travail et celui de vos pairs, elle restera dans l’ombre. 


Retrouvez ici la critique sur ce blog de : 

 
 
 

mercredi 4 février 2026

Entretien avec Nicolas Gaudemet à propos de son roman Nous n'avons rien à envier au reste du monde le 2 février 2026

  

  

 

Nicolas Gaudemet, révélé avec La Fin des idoles — une satire acérée du monde médiatique récompensée par le prix Jules‑Renard du premier roman — poursuit son exploration des illusions contemporaines avec Nous n’avons rien à envier au reste du monde, un récit paru en août 2025 qui plonge cette fois au cœur de la dictature nord‑coréenne et interroge, en filigrane, ce que signifie rester vivant — intérieurement, moralement — lorsque tout concourt à éteindre l’individu. 


Bonjour Nicolas Gaudemet. 


Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce roman à ce moment précis de votre parcours ?


Après La Fin des idoles, j’avais envie d'écrire une histoire d'amour. Et pour qu'elle soit originale, de la jouer dans un théâtre singulier. En parallèle, je voulais écrire sur la Corée. J’ai voyagé au Sud comme au Nord, et la Corée du Nord est devenue ces dernières années de plus en plus intrigante : mystérieuse, dangereuse, fermée, et pourtant dont on parle de plus en plus. 


Comment est née l’idée de Nous n’avons rien à envier au reste du monde ? Y a-t-il eu un déclic particulier ?

Le déclic, c’est la rencontre entre cette idée d'histoire d'amour et le fait de la situer en Corée du Nord. Raconter un régime totalitaire en faisant entendre la voix de deux adolescents amoureux. 
 

Comment avez-vous construit vos personnages ? L’un d’eux vous a-t-il particulièrement surpris ?

Je suis parti d’une décision très simple : choisir deux lycéens, puisque Roméo et Juliette sont deux jeunes gens. Et parce qu'on a tous été lycéens. Ce qui m’intéressait, c’était de les rendre proches, et de donner une voix à ceux que l'on entend jamais — puisque la parole officielle en Corée du Nord ne met en avant que les dirigeants et les proches du Parti.
J'ai ensuite construit autour de mes deux lycéens leurs camarades et leurs familles.
Aucun personnage ne m'a vraiment surpris, vu la minutie avec laquelle je leur ai donné chair, je suis entré dans leur esprit. Pour le lecteur, bien sûr, ces personnages et le pays lui-même seront plus surprenants.


Parmi les thèmes, lequel vous tenait le plus à cœur ?

La liberté, la lumière intérieure qui existe en chaque être, même dans un monde totalitaire — pas comme un slogan, plutôt comme une pratique minuscule : préserver un espace inviolable en soi, quand tout est fait pour vous modeler. Je voulais faire naître une lueur dans un monde de ténèbres — une lueur d’amour.
 

Quel regard souhaitiez-vous porter sur notre époque ? Voyez-vous des échos avec nos démocraties ?

Je ne voulais pas écrire un roman “à thèse”, mais il y a forcément un miroir : la façon dont le langage peut travestir le réel, la manière dont les systèmes façonnent nos gestes, nos peurs, nos désirs.
Et je tenais aussi à rappeler quelque chose de très concret : en Occident, certains emploient le mot “dictature” à tort et à travers pour se plaindre de tout et de rien. Dans une vraie dictature comme la Corée du Nord, se plaindre des dirigeants, du Parti ou de n'importe quel collectif officiel est impensable, a fortiori en employant ce terme : c'est un motif d'envoi direct en camp de rééducation.
 

Comment avez-vous travaillé la voix narrative et la construction du récit ?

J’ai voulu que la forme porte l’expérience : une sensation d’étau, mais aussi une progression dramatique lisible et “scénique”. Le découpage en cinq actes s’est imposé assez tôt, car il n'y a pas meilleure manière d'adapter la pièce de Shakespeare. 
Et il y a un choix auquel je tiens beaucoup : le “nous”. Ce "nous" est la transposition du chœur de la pièce. C'est aussi le collectif imposé, le “nous” des camarades. Et enfin, ce "nous" englobe le lecteur dès le titre, dès les premières pages : il ou elle devient partie prenante, camarade témoin de mes amoureux.
 

Quels retours de lecteurs vous ont le plus marqué ?

Ce qui me touche, ce ne sont pas seulement les compliments, c’est quand on me dit : “j’ai ressenti”. Des lecteurs m’écrivent qu’ils ont été happés, qu’ils ont lu “sous tension”, qu’ils ont terminé révoltés et émus — et ça, pour moi, c’est la littérature qui fait son travail : déplacer, fissurer, rendre plus attentif, faire réfléchir en profondeur et changer de point de vue. J’ai aussi été marqué par des retours qui insistent sur la lumière, le beau dans ce monde glaçant.
 

Qu’est-ce que l’écriture de ce livre a changé dans votre manière de regarder le monde ?

Elle m'a permis de me décentrer, d'avoir une compréhension beaucoup plus profonde de l'humain dans cette partie du monde.
 

Quel rôle la littérature peut-elle encore jouer pour préserver lucidité et liberté intérieure ? 

La littérature peut ouvrir une fenêtre là où tout est mur. Elle peut faire entendre des voix singulières qu’on n’entend jamais, et déplacer notre regard au-delà des caricatures. Elle ne “sauve” pas à elle seule, mais elle peut réveiller, décentrer, faire ressentir en profondeur ce qui nous échapperait sans cela.
 

Qu’aimeriez-vous que les lecteurs emportent en refermant le roman ? 

Qu'ils fassent revivre dans leurs cœurs les jeux de mes deux amoureux. Et avec eux, une part de chaque adolescent nord-coréen. 


Merci, Nicolas Gaudemet, d’avoir partagé les coulisses de ce roman et les réflexions qui l’animent. 
 
 

De l'auteur sur ce blog :

 
 

 

dimanche 11 janvier 2026

Entretien avec Diane Brasseur à l'occasion de la sortie de son roman L'accouchement le 8 janvier 2026

 

 


Crédit photo : ©Olivier Marty
 
 

Diane Brasseur, romancière et scripte pour le cinéma, est l’auteur de Les Fidélités, Je ne veux pas d’une passion et La Partition. Ses textes, sensibles et épurés, interrogent les dilemmes amoureux et la mémoire familiale. Avec L’accouchement, elle se tourne vers l’autobiographie pour raconter un moment fondateur, où le rêve a brusquement viré au cauchemar. Elle nous parle de ce dernier livre qui vient de sortir.



Bonjour Diane Brasseur.


Comment l’écriture de L’accouchement s’est-elle imposée à vous ? S’agissait-il d’écrire contre l’oubli, ou au contraire de fixer une mémoire encore brûlante ?


Le mot « imposé » est le bon, puisqu’au départ il y a eu une nécessité. Au tout début, quand j’ai commencé à travailler sur ce livre, il y a cinq ans, je ne m’étais pas formulé clairement les raisons pour lesquelles je voulais l’écrire, et heureusement. Un tas de souvenirs fragmentés de mon accouchement tournaient en boucle dans ma mémoire. Je les notais de manière obsessionnelle dans des carnets.

Au début donc, il y a eu la nécessité de relier toutes ces scènes et toutes ces images, de leur donner un ordre, de remettre chaque pièce du temps à sa place, pour retrouver la continuité des jours qui ont précédé et suivi mon accouchement. Il y avait derrière ce geste une pensée magique. Je me disais, si c’est écrit, alors c’est concret, cela existe comme un document officiel, comme un livret de famille, alors mon fils est bel et bien là, sauvé, vivant.

Mais ce n’est que maintenant, alors que le livre existe, avec son titre, sa couverture, avec sa structure pensée et travaillée, que je comprends ma démarche. J’ai écrit pour donner du sens à ce qui s’est passé, pour me réapproprier mon accouchement. C’est un des grands pouvoirs de l’écriture et c’était une joie pendant l’écriture : me rendre compte que mon histoire était une belle histoire et que pour rien au monde je ne voudrais en changer.


Comment aborde‑t‑on un événement qui, souvent, dépasse les mots ? Avez‑vous dû apprivoiser certaines zones de silence, ou au contraire les laisser vibrer ? Quelles sensations, quelles images vous tenaient absolument à cœur ?

Comme je l’expliquais, au tout début du processus d’écriture, je notais des phrases dans des carnets, c’étaient toujours les mêmes images, toujours les mêmes scènes décrites avec les mêmes mots.

Je savais que je voulais écrire sur la maternité mais comme je m’interdisais d’écrire en mon nom, je cherchais un sujet de fiction, j’écoutais des podcasts sur la naissance, je lisais les faits divers, je me documentais sur la GPA, la PMA. Et parallèlement je continuais à remplir mes carnets.

Avec le recul, cela me fait penser à ce film d’animation que j’ai adoré, Le sens de la vie pour 9 dollars 99, où un jeune chômeur, un peu perdu, cherche désespérément quoi faire de sa vie, alors qu’il passe ses journées dans sa cuisine et que son plus grand bonheur est de faire à manger à ceux qu’il aime. La réponse est là sous ses yeux, mais il se démène pour la trouver autre part.

Et bien, pour L’accouchement, c’était la même chose, je cherchais frénétiquement un sujet, et mes carnets étaient là sous mes yeux remplis d’images. Ces images - celle de mon corps qui s’ouvre comme un distributeur de noix de cajou quand je fais une hémorragie, celle du nouveau-né tout petit perdu sous son bonnet comme une coquille d’œuf, celle du docteur E. qui s’assoit sur un tabouret à ma hauteur, alors que je suis alitée, pour m’annoncer que je fais un prééclampsie, celle de l’ambulancier qui ouvre les portières de l’ambulance comme les volets d’une vieille maison de vacances – sont toutes dans le livre aujourd’hui.


L’accouchement est un moment de vulnérabilité extrême. Comment avez‑vous trouvé la juste distance pour l’écrire ? Avez‑vous eu le sentiment de vous redécouvrir en écrivant ce livre ?


Je voulais explorer ce sentiment de vulnérabilité que j’ai vécu, renforcé par cette impression de perte de contrôle, avec sincérité mais sans tomber dans l’auto-apitoiement. Je voulais avoir cette élégance à l’égard du lecteur mais aussi à la lumière de tout ce qui se passe aujourd’hui dans le monde. Je voulais que le ton du livre soit léger et grave comme je peux être joyeuse et angoissée. Dans la vie, j’aime les gens qui font preuve d’autodérision. Ce petit pas de côté permet de mettre les évènements à la bonne distance.

Je n’ai pas eu le sentiment de me redécouvrir en écrivant L’accouchement, mais je me suis autorisée à aller vers plus d’audace. J’ai convoqué l’humour pour tenter de mettre en avant l’absurdité de certaines situations, par exemple quand, après l’accouchement en salle de réveil, avant d’être transférée en unité de soin continu, j’ai fait un appel en visio avec mon bébé, tout juste né, qui lui était dans sa couveuse, et bien sûr la connexion était mauvaise, la communication n’arrêtait pas de s’interrompre et j’étais impuissante, face à cet écran avec mon bébé, au lieu de l’avoir dans mes bras.


Votre écriture semble écouter le corps autant qu’elle le raconte. Comment avez‑vous travaillé cette écoute ? Le corps vous dicte‑t‑il parfois le rythme, la syntaxe, la respiration du texte ?

Ecrire sur le corps n’était pas une mince affaire. On n'oublie rien plus vite que la douleur ou la peur. Il y avait un tas de mots que je voulais éviter pour ne pas tomber dans le cliché (je n’utilise pas une seule fois le mot « violent » de tout le roman).

Alors j’ai fait comme je fais à chaque fois, je me suis tournée vers le travail des autres. J’ai lu Hors de Moi de Claire Marin, texte poignant où l’autrice raconte sa maladie auto-immune, j’ai vu l’époustouflant documentaire Notre Corps de Claire Simon, qui avec sa caméra regarde le corps des femmes confronté à l’hôpital, j’ai écouté plusieurs podcasts sur le thème de la naissance et il suffisait parfois d’une phrase, d’une image ou d’un son - par exemple celui du battement du cœur du bébé pendant une échographie - pour me ramener subitement à une sensation. Alors je traquais le mot juste pour la décrire.

Comme la plupart des auteurs, je retravaille mon texte en le lisant à voix haute pour mieux appréhender son rythme. Le matin, pendant la demi-heure qui suit mon réveil, c’est le moment où j’écoute le mieux ce que j’ai écrit. Enfin, je reste très disponible aux lapsus que je commets en me relisant dans cet état encore proche du sommeil, et il m’arrive d’en garder certains quand je les trouve pertinents.


Votre langue est précise, sensorielle, presque physique. Comment avez‑vous sculpté la forme de ce texte ? Avez‑vous cherché un rythme particulier, une structure, une manière d’organiser la montée en tension ?


Mon métier de scripte m’influence beaucoup. La scripte sur un plateau de tournage, c’est la garante de la continuité, c’est celle qui assure que tous les plans tournés et envoyés au montage formeront un ordre cohérent pour raconter une histoire : un film.

Construire la structure du roman m’a pris beaucoup de temps. Je voulais un récit condensé sur les 6 jours qu’on duré mon accouchement, de la première douleur au ventre que j’ai ressentie, jusqu’à la rencontre avec mon fils, et parallèlement à ce récit chronologique, je voulais faire cohabiter deux autres temporalités : des souvenirs d’avant l’accouchement et le temps de l’écriture.

Mais, si je souhaitais entremêler ces trois périodes, je voulais d’une part ne jamais perdre le lecteur - parce que je n’aime pas moi-même être perdue dans un roman que je lis, parce qu’à se poser trop de questions on n’est pas disponible pour l’émotion - et d’autre part je voulais installer une véritable tension dramatique. Dans un film, une scène n’a pas la même résonance selon la place qu’elle occupe, au début où à la fin, avant ou après une autre scène. C’est la même chose dans un livre pour un chapitre, pour un paragraphe, et même pour une phrase.

Je me suis aussi amusée à souvent annoncer ce qui allait advenir, et à ma plus grande surprise, cela a eu pour effet de tendre le récit davantage. Il s’agit sans doute du même concept du suspens expliqué par Hitchcock. Un homme est à table et sous la table il y a une bombe. Si on ne cadre pas la bombe, le spectateur ne peut pas avoir peur qu’elle explose.

Ensuite, en ce qui concerne la langue et le rythme du récit, je voulais alterner des phrases longues, des phrases à la fin desquelles on arrive à bout de souffle, avec des phrases courtes, qui tombent comme des couperets comme l’annonce d’une nouvelle, bonne ou mauvaise. J’écris lentement, c’est un processus laborieux chez moi ! Mes premiers jets sont parfois des phrases pleines de trous où il manque des mots. Je procède par couches, mes textes sont couverts de ratures, je lis et relis à voix haute, jusqu’à ce que cela sonne juste.


Le temps occupe une place singulière dans un accouchement : il s’étire, se contracte, se déforme. Comment cette temporalité particulière s’est‑elle inscrite dans votre écriture ?

Ecrire, c’est l’art de dompter le temps ! On peut prendre dix pages pour décrire une minute, et sauter dix ans en changeant de paragraphe.

A partir du moment où j’ai été hospitalisée, et ce jusqu’à ma rencontre avec mon fils, j’ai absolument perdu la notion du temps. Je l’écris : « A partir de ce moment-là, le moment où je me couvre la tête avec l’étole bleue, comme un rideau que je tire, comme la nuit, je perds la notion du temps. Les heures et les minutes de cette journée aussi brève que longue se ressemblent ».

Je voulais confronter cette absence de repères temporels à la précision de toutes les informations que j’ai glanées dans les SMS reçus et envoyés, les divers comptes rendus de mon accouchement, de mon hospitalisation et de mes transferts, et ainsi créer un contraste fort.

Enfin, dans le roman il y a beaucoup d’ellipses. C’est une forme d’écriture qui me plaît, par petites touches comme du pointillisme, et je crois que c’est Bresson qui dans son journal écrivait : la poésie s’immisce par les ellipses.


A la fin du livre, vous évoquez sa réception par votre entourage, vos proches. Comment ont-ils accueilli votre écriture de cette part de votre vie commune ?

Pendant toute la rédaction de L’accouchement, je n’ai parlé de mon projet à personne (sauf aux quelques docteurs et soignants que j’ai interrogés pour avoir des précisions techniques).

Ma démarche avait pour but de me rendre le plus libre possible. Si je pensais à la manière dont ceux que j’aime et qui apparaissent dans l’histoire, allaient recevoir le texte, alors cela aurait été artificiel. On n’écrit pas pour faire plaisir aux autres, sinon on écrit mal.

Mon entourage proche a appris l’existence du roman quelques mois avant sa parution, avec une certaine émotion, de l’étonnement et beaucoup d’enthousiasme. Le père de mon fils (car c’est sa réaction à lui que j’appréhendais le plus) a été très touché parce qu’à la lecture du roman, son regard s’est déplacé, il a découvert un autre point de vue sur cet événement que nous avons traversé ensemble. Je lui ai demandé de lire le manuscrit avant qu’il ne parte à l’impression. Je voulais qu’il soit à l’aise avec le roman publié, et si quelque chose l’avait heurté ou gêné, je l’aurais retravaillé.

Je suis convaincue que les livres sont des ponts qui nous relient les uns aux autres. Après la lecture du livre, le père de mon fils m’a reparlé de son ressenti et de ce qu’il avait vécu pendant cette période si importante de notre vie.


Comment avez‑vous choisi de représenter les personnes qui entourent l’accouchement ? Leurs gestes, leurs voix, leurs silences ont‑ils laissé des traces dans votre écriture ?

J’ai avant tout cherché à garantir une forme d’anonymat à la plupart de ceux que j’ai représentés dans le roman. Simplement en ne les nommant pas, mais en utilisant la première lettre de leur prénom. J’appelle mon fils « mon bébé », mon compagnon apparaît sous la lettre J., les prénoms de mes sœurs, mes parents, la réalisatrice avec qui je travaillais à ce moment là, ne sont pas cités.

Concernant le personnel soignant, je me suis amusée à mettre en avant un détail qui les caractérisait comme la voix de l’interne qui me rappelait la voix de Maylis de Kerangal, où la chemise à carreaux du docteur E., où l’aide soignante qui ne cessait de dire à mon égard « la pauvre petite dame, la pauvre petite dame ». C’est une figure de style que j’aime beaucoup, la synecdoque, qui consiste à prendre la partie pour le tout et que je trouve pertinente pour caractériser un personnage.


Le livre interroge‑t‑il, volontairement ou non, la manière dont la société encadre la naissance ?

Si le livre interroge la manière dont la société encadre la naissance je m’en réjouis, mais cela n’était pas mon projet initial, en tout cas pas de manière consciente. C’est drôle, alors que j’écris cette réponse, je réalise que L’accouchement commence par ces mots : « Je voudrais vous posez une question bizarre. » Ce à quoi j’ajoute quelques lignes plus loin : « J’adore les questions bizarres. Y répondre et les poser. » Je suis plus douée pour l’interrogation que pour les certitudes.

Un livre, cela part toujours d’une question, d’un désir de comprendre. Mais dans mon cas je ne pourrais pas me lancer dans l’écriture en me disant je vais aborder un thème de société, je serai trop intimidée et tout sonnerait faux. Je dois partir de l’intime, du quotidien, de moi tout simplement. Et plus c’est précis, concret, plus il me semble que cela peut résonner chez les autres. Je crois beaucoup à ce proverbe que mes professeurs me répétaient en école de cinéma : « Parle moi de ton village et tu me parleras du monde ».


Qu’aimeriez‑vous que le lecteur emporte avec lui en refermant L’accouchement ? Espérez‑vous que ce livre ouvre un espace de parole différent autour de la naissance ?


Au début, L’accouchement avait un autre titre, Carnet de transmission, en référence aux cahiers de transmission de l’hôpital, en salle de réveil, en service de néonatologie, à celui que l’assistante maternelle de mon fils utilisait les premières années pour nous raconter ces journées. J’aimais cette idée de « transmission » de faits, de pans de vie, d’émotions, de sentiments. Je voulais à mon tour transmettre quelque chose.

Un ami m’a dit qu’en lisant le livre, il avait pensé à sa mère qui avait accouché de lui prématurément. Je ne m’attendais pas à cette lecture là et je dois dire que cela m’a touchée : un fils qui se met à la place de sa mère.

Quand je ferme un livre, j’aime me sentir moins seule, avoir la sensation d’en avoir appris, sur moi et les autres, bref, et c’est un peu pompeux de dire ça, j’aime avoir fait un « voyage intérieur ». Alors si le lecteur peur ressentir cela à la fin de sa lecture, je serai comblée !

Dialoguer, échanger, parler, c’est comme ouvrir les fenêtres dans une maison, laisser l’air circuler, se renouveler et si L’accouchement peut aussi participer à cela, alors que demander de plus ? Enfin, et ce n’est pas un hasard, j’ai fait le choix de terminer le roman par le mot « envol ». En le plaçant à la fin je souhaitais que ce mot reste et résonne chez le lecteur.


Ce livre marque‑t‑il un tournant dans votre œuvre ? Avez‑vous le sentiment d’avoir franchi une frontière intérieure ?

Définitivement oui parce que j’ai osé écrire « je » en tant que Diane Brasseur ! J’avais utilisé la première personne du singulier dans mes romans Les Fidélités et Je ne veux pas d’une Passion, mais avec le masque d’un personnage. C’est un véritable cap pour moi, parce que cela faisait longtemps que j’avais envie de déplacer le curseur de la fiction pour aller vers le récit de soi, mais je me sentais empêchée.

A tous ces empêchements, j’ai dédié un chapitre dans L’accouchement ! Et d’ailleurs, la première exergue du roman, extraite de L’épuisement de Christian Bobin, exprime bien ce désir longtemps contrarié : « J’ai longtemps tourné autour de ce livre. Il aurait aussi bien pu prendre la forme d’une histoire. »


Ce livre a‑t‑il transformé votre manière d’écrire ?

Ma manière d’écrire a changé, mais cela n’est pas dû à ce livre, plutôt à des évènements extérieurs, par exemple le fait d’avoir un enfant. Aujourd’hui même, si je n’ai qu’une heure devant moi, je ne perds plus une minute, je m’installe à mon bureau. Je travaille différemment.

Je me rends compte que ce sont surtout mes lectures qui ont fait évoluer ma manière d’écrire, et des auteurs comme Marie Darrieussecq, Philippe Jaenada, Grégoire Bouillier, Anne Plantagenet, Julia Kerninon, Lili Sohn pour ne citer qu’eux (mais il y en aurait tant d’autres) m’inspirent. A la fin de son très beau roman Wellness, Nathan Hill consacre huit pages de bibliographie à tous les ouvrages qui l’ont nourri. En préambule, il explique que c’est aussi cela la grande joie de l’écriture : explorer le travail des autres.

Les tournages et les rencontres avec les réalisateurs, tout cela « pigmente » aussi mon travail. Ma collaboration avec Charlène Favier sur le scénario d’Oxana (sortie au cinéma au mois de mars) a été décisive. Toutes les questions que nous nous sommes posées : comment installer un enjeu dramatique, comment entremêler deux temporalités à l’intérieur d’un film, tout cela a eu une incidence sur L’accouchement.

Enfin et je n’y avais pas pensé, mais il est évident qu’un mouvement comme @MeToo a eu un impact. Pour être très concrète, et cela me permet ainsi de parler de ceux avec qui j’ai travaillé sur le livre, grâce à la correctrice Agnès Aubry, j’ai écrit « la docteure » à la place de « le docteur » (et il y a beaucoup des femmes docteures dans le roman). Cela paraît si évident maintenant, mais je l’avoue humblement, je n’y avais pas pensé, et grâce à ce changement de pronom, le texte est monté d’un cran : il correspond plus à mes valeurs et ainsi sonne plus juste. La langue a un pouvoir sur les êtres et les corps, la pensée qu’il ne faut pas négliger.


Merci, Diane Brasseur, pour cet éclairage sur la genèse et les enjeux de L’accouchement. Ce livre apparaît comme un moment important de votre œuvre et comme une contribution précieuse à la parole autour de la maternité. Il est disponible en librairie depuis le 8 janvier 2026.
 


De l'auteur sur ce blog :

 
 

 


jeudi 20 mars 2025

Entretien avec l'auteur, journaliste et réalisatrice Dorothée-Myriam Kellou

 


(Crédit photographique Elise Ortiou Campion) 

 

Bonjour Dorothée-Myriam Kellou,


Vous êtes auteur, journaliste et réalisatrice. Vous avez réalisé en 2019 A Mansourah, tu nous as séparés, un film-documentaire multi-récompensé sur la « mémoire intime des regroupements de populations pendant la guerre d'Algérie dans le village natal de votre père en Kabylie », puis en 2020, une série documentaire sonore pour France culture, L'Algérie des camps. Et puis, en 2023, vous êtes passée à l'écriture de votre premier livre Nancy-Kabylie, une réflexion, nourrie de votre propre parcours, sur la transmission malgré la guerre, l'exil et les non-dits, aussi bien familiaux qu'institutionnels.

 


Pourquoi ce livre ?

Mon film A Mansourah tu nous as séparés a été un long voyage initiatique. Pendant toutes ces années de recherche et de questionnement, j'ai pris des notes dans des carnets. J'y ai consigné mes lectures, mes réflexions, mes rêves, mes cauchemars. Au bout de huit années, après avoir réalisé mon film et mon podcast, j'ai eu le désir de raconter le poids du silence, des non-dits, sur ma génération. Nous qui sommes nés après la colonisation, nous sommes pleins d'interrogations sur cette période, ses violences, les traces qu'elle laisse en nous et dans notre/nos sociétés au Nord et au Sud de la Méditerranée.
 

Nancy-Kabylie : qu'est-ce qui a rendu si longue et si difficile cette route de l'apprivoisement de votre double identité culturelle symbolisée par votre double prénom Dorothée-Myriam ? 


Je crois qu'il y a longtemps eu, pour ma part, un interdit familial et sociétal à se penser Français et Algérien. C'est vrai aussi pour beaucoup de jeunes issus de familles traversées par la colonisation, un héritage politique qui continue de nous dévaster par ce qu'il implique : le dénigrement, voire la négation de "l'Autre". C'est au prix d'un immense effort que j'ai retrouvé cette part effacée de mon histoire et me réinscrire dans ces héritages multiples, sans les hiérarchiser.


Pour accomplir ce cheminement personnel, il vous a fallu ressusciter une mémoire refoulée, celle de votre père qui s'était emmuré dans l'oubli à cause de profonds traumatismes et parce qu'il pensait ainsi vous protéger. En explorant vos racines et votre part algérienne, vous avez aussi fait renaître votre père à lui-même ? 


C'est une belle question. C'est vrai que je compare parfois mon père à un phénix. Il renait de ses cendres. Ce travail de mémoire, de transmission, était essentiel, non seulement pour moi, mais aussi pour lui. Il vient de finir un nouveau film "Mange ton orange et tais-toi", où il explore l'histoire de son fantôme, celle de la statue du sergent Blandan. Aurait-il pu faire aboutir ce projet sans ce travail que nous avons fait ensemble ? Je n'en suis pas sûre. Il a découvert qu'un public existait, avide de connaître ces histoires. Ainsi la mémoire devient partagée. L'oubli était jusque là contraint et si lourd à porter.
 

Votre histoire à tous les deux témoigne de l'importance des mots et, pour éviter qu'elles n'entachent l'avenir de leur ombre restée béante, de la reconnaissance des souffrances infligées, qu'il s'agisse des guerres et de leurs crimes, des génocides, des blessures coloniales. Comment vos différentes prises de parole sur ce sujet sont-elles reçues de part et d'autres du tiret Nancy-Kabylie ?


En général, nos contributions sont très bien reçues. Je suis étonnée de voir à quel point les récits intimes, l'inscription historique de ces faits, restent nécessaires. Nous préparons de nouveaux projets. Nous avons tiré un fil il y a quinze ans qui nous invite à tisser, sans cesse. Je vous invite à suivre l'actualité de nos projets sur mon site : dmkellou.com


La reconnaissance de ces héritages douloureusement reniés semble le fil rouge de vos engagements médiatiques. Vous n'hésitez pas à vous attaquer à des montagnes, comme en 2016 lorsque vous avez révélé dans Le Monde l’affaire des financements indirects de l'Etat islamique par Lafarge pendant la guerre en Syrie. Est-ce chez vous le combat de toute une vie ?


Je ne sais pas si l'on choisit ses combats. Ils s'imposent à soi. On peut toujours se défiler mais je crois que la vérité nous rattrape. Quand un projet est nécessaire pour soi, pour la société, qu'il rencontre nos convictions profondes et intimes, avons-nous encore le choix ? Je ne crois pas.


Merci Dorothée-Myriam Kellou pour cet entretien.

 

Retrouvez ici les chroniques de :

 

Nancy-Kabylie 

 

 

 et de :

Personne Morale de Justine Augier
(Histoire de l'affaire Lafarge en Syrie,
dénoncée dans le journal Le Monde par Dorothée-Myriam Kellou)


 

 

mercredi 10 novembre 2021

Interview de Matthieu Mével, auteur de Un vagabond dans la langue (chroniqué sur ce blog) - Novembre 2021

 




Bonjour Matthieu Mével. Vous êtes auteur et metteur en scène. Vous avez publié cette année votre premier roman Un vagabond dans la langue, une exploration autobiographique à partir de votre relation à votre frère autiste, Séverin.

Votre livre est d’abord une formidable déclaration de tendresse à votre frère, dont les difficultés de langage vous ont habitué à prêter une grande attention à la manière de communiquer avec lui. Lorsque les mots trébuchent, l’on pourrait craindre l’impossibilité de se comprendre. Entre vous, il semble, qu’au contraire, vous ayez fini par développer un niveau de communication différent, plus instinctif, plus émotionnel, plus authentique ?


Mon dernier frère parlait mal. Il m’est étrange d’utiliser le mot « mal » mais je ne vois pas comment dire mieux. Il faut imaginer sa parole comme des parents abîmés : certains mots sont juste mal articulés, d’autres sont déformés et parfois incompréhensibles, les derniers sont aussi inutiles que des jouets cassés dans un grenier. D’une part, on le comprend assez dans ma famille pour se faire une idée de ce qu’il veut dire, d’autre part, ne pas toujours le comprendre ne nous a jamais empêchés de rire avec lui, de lui raconter ce que nous vivions, ou de l’aimer, en somme d’établir ce que vous appelez une communication. Puisqu’il ne maîtrise pas correctement le langage, il est par exemple incapable de mentir. Ou si mal qu’on le devine immédiatement. C’est donc en effet une communication plus instinctive, plus enfantine, à la fois brute et lumineuse, et surtout plus proche de son état émotif qu’il sait moins que nous cacher aux autres. Les enfants ont une participation directe et spontanée à la vie, les adultes ont appris à gouverner leurs peurs, leurs habitudes, leurs paroles. Séverin est un adulte de 39 ans qui parle comme dans la langue d’un enfant. Son émotion ou plutôt son état émotif l’emporte sur le sens des mots. C’est aussi sa poésie.




A-t-on raison de penser que cette relation à Séverin vous a profondément transformé, personnellement et professionnellement ? A-t-il été un catalyseur dans votre orientation vers des métiers de la communication ?

Cette question me fut beaucoup posée pendant la promotion du livre. Je me suis étonné qu’elle intéresse autant les journalistes, elle fut omniprésente dans chaque émission de radio, dans chaque rencontre aussi, dans les librairies, ou les lieux culturels, à Paris et en province, en Belgique et en Italie. Je mesure seulement maintenant, six mois après la sortie du livre, à quel point je n’ai pas toujours bien su y répondre. Elle est sans doute si brûlante, ou si profonde, que je ne la voyais pas aussi bien que vous. Je ne me suis pas orienté vers les métiers du théâtre avec la conscience de tout cela. D’ailleurs, je ne sais pas si écrire ou mettre en scène sont des métiers de communication. Je fais une grande différence entre l’efficacité voulue et désirée de la communication politique et une mise en scène ou un livre. L’art nous transporte ailleurs pour ouvrir nos vies, il n’a pas vocation à nous communiquer un message. Je crois beaucoup à ce qui se dit dans le tremblement de la voix quand on ne sait plus très bien comment dire. La publicité sait trop ce qu’elle veut dire. Oui, donc, il est évident que grandir avec la parole de mon dernier frère nous a transformés mes frères et moi. C’est un ange gardien ou un petit « duende » qui veille dans mon dos sur ma parole. Quand je commence à faire trop le malin, à trop savoir ce que je dis, à m’éloigner trop loin des émotions pures de l’enfance, il me sourit en rêve et je comprends que je me suis perdu. Dans ce premier roman, j’ai parlé à sa place, mais il me soufflait dans le dos.




Dans votre travail de metteur en scène, vous mentionnez l’importance de l’émotion de l’acteur derrière les mots. Sans mots, les émotions vous submergent. Mais sans émotions, est-ce à dire que les mots ne signifient plus grand-chose, sur scène comme ailleurs ?

Dans les cours de théâtre que je donne, j’aime utiliser ce néologisme : émotionner le texte. Les mots ne sont rien (même s’ils portent du sens) au théâtre. Ou disons qu’ils ne sont pas tout. L’acteur ne vient pas juste réciter les mots (on dit « récitare » en italien), il vient les jouer, c’est-à-dire les remettre en jeu dans une émotion. Il s’agit de retrouver sous le poids du texte appris par cœur l’émotion dans lequel est né le texte dans la main de l’auteur. Sans cette émotion qui peut être subtile, retenue, ou même tue, le théâtre ne m’intéresse pas. Notre société contemporaine crève sous le poids des mots. Ce n’est plus la société du spectacle, c’est la société de l’hyper bavardage. Le théâtre n’a rien à voir avec ce bavardage. La langue de bois est pour moi le signe d’une société obsédée par l’idée de tout contrôler. Le contrôle s’étend jusqu’à nos habitudes corporelles avec le prétexte de cette maudite pandémie dans laquelle nous sommes tous enlisés. Mais les mots transportent du sens bien entendu. Mon frère est du côté de la poésie qui parle aux oiseaux, quand elle chante la gloire des sons, mais il y a aussi des romans, des récits, des paroles pleines de sens. Je ne peux donc pas dire avec vous que les mots ne signifient pas grand-chose, ils sont plutôt pleins de significations. Il faut les parler (les jouer) en enlevant la mauvaise graisse de la signification. Vous savez ce que cela veut dire vous « gouvernance » ? Et « crise » ? Le mot a quelle signification pour vous ? La crise pétrolière ? La crise économique dans laquelle j’ai grandi ? La crise démographique ? Climatique ? On ne cesse de parler avec des mots dont les significations s’abîment comme de vieilles semelles, la littérature, c’est ce qui réveille la parole. C’est ce qui relance les mots dans la vie.




Au-delà de votre expérience et ressenti personnels, avez-vous utilisé d’autres sources pour nourrir votre réflexion ?

Je lis deux livres par semaine depuis trente ans. Ce sont comme mes voyages. Ils sont toujours là comme le souvenir de paysages merveilleux. J’ai longtemps admiré les écrivains qui parlaient dans une langue obscure. Je pensais comme Baudelaire : « le beau est toujours bizarre. » J’aimais les belles « disproportions » de la langue pour reprendre l’expression de Baltazar Gracian. Mais pour écrire mon Vagabond dans la langue, je n’ai pas cherché ma langue obscure, il s’est passé quelque chose de mystérieux qui m’a rempli de joie pendant le temps de l’écriture, je ne cherchais pas ma langue, la parole jaillissait : quelque chose s’écoulait dans la langue pure des émotions dont j’ai parlé pour mon frère. Je ne cherchais pas mon style, j’essayais juste de raconter de la façon la plus claire possible la langue obscure de mon frère autiste. Pour finir de façon plus concrète, je lisais en écrivant les œuvres complètes du pédagogue Fernand Deligny. C’est un gros livre orange qui m’a accompagné comme un talisman.




En conclusion, avez-vous pu évoquer votre livre avec Séverin ? Qu’auriez-vous aimé qu’il puisse en penser ?

Séverin ne sait pas lire. Il vit dans un institut médicalisé. Quand le livre est sorti, il voulait l’avoir dans sa chambre qu’il appelle « studio. » Gallimard ne lui avait pas envoyé le livre, ils ont dû inventer un subterfuge. Ma mère a envoyé par mail la première et la quatrième de couverture. Et dans son foyer, ils ont photocopié la première et la quatrième de couverture pour les coller sur un autre livre. Puis ils le lui ont apporté comme un cadeau. Ils avaient même écrit une fausse dédicace. Quand je suis allé le voir, je lui ai apporté le vrai livre en annonçant que l’éditeur avait fait une version plus belle. C’était le vrai livre qui doit dormir dans un coin de son studio avec le premier livre bricolé. Je lui ai lu le début qui commence par un dialogue entre nous deux. Il aime écouter les dialogues quand il comprend qu’on parle de lui. Je suis moins sûr que mes méditations sur la parole le passionnent. Je ne sais pas ce qu’il en pense. C’est le propre de ses difficultés de langage que de nous empêcher de savoir vraiment ce qu’il pense. J’aurais aimé qu’il soit fier de sa vie.




Merci Matthieu Mével d’avoir répondu à mes questions.
 
Retrouvez ici la chronique de Un vagabond dans la langue.
 

 

 

samedi 13 mars 2021

Interview d'Angélique Villeneuve à propos de son roman La belle lumière

 

                                                             Crédit F. Blitz

 

Bonjour Angélique Villeneuve.
Vous êtes l’auteur de nombreux romans, ouvrages pour la jeunesse et livres de gastronomie. Pouvez-vous décrire en quelques mots votre parcours et ce qui vous a menée à l’écriture ?

J’écris depuis toujours, et je lis beaucoup. Puisque bien sûr, il faut lire et lire encore, et admirer, si l’on veut écrire.

J’ai publié mon premier roman il y a vingt ans exactement, La Belle lumière est le huitième. (Déjà ! Je n’en reviens pas.). Écrire pour les enfants, des albums essentiellement, est venu après, et c’est un plaisir immense aussi, un vrai travail de langage et de construction. Je n’ai pas d’autre métier, je ne fais que ça et, comme je dis souvent aux enfants lorsque je fais des ateliers en classe, c’est le plus beau métier du monde. Il ne rend pas très riche, mais il rend tellement riche !


Votre dernier roman La belle lumière investigue l’histoire de la célèbre Helen Keller du point de vue de sa mère Kate. Qu’est-ce qui vous a intéressée dans ces personnages, et surtout, pourquoi avoir choisi cet angle inédit pour les approcher ?

Il y a des gens qui ne connaissent pas Helen Keller, bien sûr, et j’espère qu’ils seront nombreux à la découvrir dans La Belle Lumière, mais ceux qui ont déjà croisé sa route, souvent dans l’enfance à travers le livre de Lorena Hickok, ou bien, comme moi, le film d’Arthur Penn, Miracle en Alabama, l’ont gardée en eux. On ne peut pas vraiment oublier l’enfant dépenaillée, aveugle et sourde, qui griffe et se débat pour ne pas plier sa serviette. Et ses doigts sous l’eau de la pompe. La silhouette enragée d’Helen frémit toujours dans leurs mémoires.

Si j’ai pris pour héroïne sa mère plutôt qu’Helen elle-même, c’est parce que c’est toujours ça qui m’intéresse. Les femmes qui sont autour. Pas dans la lumière, souvent trop crue, et mille fois fouillée, mais dans la pénombre autour de ceux ou celles qu’on regarde. Certes, Helen ne voit pas, mais elle a été tellement regardée !

Esquisser le portrait de sa mère, délaissée par les chroniqueurs, me passionnait. D’abord parce que personne n’avait jamais rien écrit sur Kate, quand il y a tant de biographies, de romans sur sa fille ou sur Ann Sullivan, la jeune professeure venue de Boston pour sauver leur famille. Sur la mère, rien. Ni en anglais ni dans aucune autre langue. Rien non plus sur le père, d’ailleurs. Mais j’aime toujours autant m’attacher aux histoires des femmes…

Il y a, en toute logique, peu d’archives sur Kate. Quelques photos d’une femme au regard bleu, des notes sur sa passion des roses et de la littérature. Des lettres. Et l’histoire de sa fille, qui éblouit tout. Je me suis demandé avec une grande intensité comment une mère, somme toute ordinaire, corsetée par son époque et son milieu, avait pu vivre cette histoire. Comment son corps l’avait vécue. Et me suis interrogée, plus largement, sur la destinée des femmes blanches de la classe moyenne supérieure, entourées de domestiques noirs à peine sortis de l’esclavage, dans ce grand Sud de poussière. Qu’y avait-il pour elles au-delà de la maternité ? 


Vous mettez l’accent sur le mot « lumière » dans le titre. Finalement tout votre livre n’est-il pas un jeu entre l’ombre et la lumière, puisque vous fouillez la périphérie méconnue de cette célèbre histoire ?

C’est tout à fait ça. Un jeu d’ombre, de lumière, et de lisières. La lumière est ce à quoi j’aspire, depuis le début, dans mon écriture. Et nous tous, me semble-t-il, sommes des aveugles à sa recherche. Pas n’importe laquelle. La belle. Celle qui finit par couler jusqu’à l’intérieur de nous. C’est celle qui porte Kate en tout cas, celle que de toutes ses forces, parfois maladroitement, elle veut insuffler à sa fille.

Le terme désigne bien sûr le savoir auquel Helen va avoir accès enfin, mais aussi, et tout simplement, la lumière au sens littéral. Il se trouve que j’ai perdu un fils il y a quelques années et ce que je veux, chaque jour, continuer à lui donner, et donc à ressentir très intensément, c’est la beauté du monde : la lumière du soir, par exemple, si jaune, si belle. Et Kate, l’ai-je imaginé, est comme moi. Elle veut le beau pour sa fille quand celle-ci peine à l’atteindre.


Avant de redonner vie à Kate au travers de ce que l’on connaît du parcours de sa fille, vous vous êtes imprégnée des faits historiques, des écrits qui nous sont parvenus, du contexte de l’Amérique de l’époque, au point que, dans votre livre, l’ambiance et le paysage comptent autant que les personnages qui y vivent. Pouvez-vous nous parler de ce travail de documentation ?

Mais oui ! Le pays, le paysage, et je suis heureuse que vous l’ayez lu ainsi, sont des personnages du livre. C’est tout le travail d’incarnation, qui est passionnant (en tout cas pour moi !)

Avant d’écrire, j’ai fait des recherches pendant une année entière. Le problème était de ne pas se laisser engloutir par la masse documentaire…

Il existe très peu de choses en français, (même si le premier livre écrit par Helen alors qu’elle a une vingtaine d’années est traduit), mais en anglais, il y a pas mal d’ouvrages écrits plus tard, des biographies, ainsi que quelques petits morceaux de films. La mine vint surtout des archives, immenses et numérisées par l’Institution Perkins des Aveugles à Boston. C’est là qu’enfant, Helen fut élève, loin de sa famille mais toujours suivie par Ann Sullivan. J’y ai trouvé des centaines de milliers de documents, des lettres, des comptes-rendus, des photos… C’était prodigieux et affolant à la fois. Comme Helen, finalement.

Je me retrouvais face à des milliers de tiroirs, quand j’en ouvrais un c’était une dizaine qui apparaissait devant moi.

Alors j’ai lu, écouté, regardé, j’ai même appris un peu des rudiments de la dactylologie, l’alphabet manuel qu’Ann Sullivan utilise pour apprendre à son élève qu’un mot existe. J’ai examiné ce qu’on mangeait dans le sud des États-Unis à l’époque, comment on cuisinait (Kate faisait son lard elle-même, elle vivait presque en autarcie, je ne suis pas allée jusque-là, mais j’ai quand même fait chez moi des pickles de tomates vertes selon une recette de l’Alabama des années 1880), comment on cultivait les roses et quelles variétés étaient disponibles en ce temps. J’ai lu des livres et des articles sur les Noirs qu’on brûlait et pendait sans autre forme de procès dans leur petite ville et aux alentours, des témoignages d’anciens esclaves, j’ai épluché les recensements, déchiffré des centaines de lettres, me suis promenée sur google earth. J’ai établi des arbres généalogiques, retrouvé des tombeaux. Pour finir, je me retrouvais à la tête de plus de huit cents pages de notes manuscrites. Il a fallu défricher.

Alors, je me suis lancée dans l’écriture du roman. Dans le corps de Kate. C’était un moment formidable.


Au-delà de Kate et d’Helen, votre livre aborde la question des préjugés et du non-respect des différences, qu’il s’agisse de la peur du handicap ou du racisme. Qu’est qui vous touche et vous émeut sur ces sujets ?

Je l’ai dit je crois, j’ai besoin et envie d’écrire sur ceux qu’on ne voit ni n’entend.
Peut-être pour me sentir un tout petit peu utile…


Qu’aimeriez-vous que vos lecteurs retiennent en particulier de votre livre ?

L’amour et la lumière, par exemple ? Ça, ce serait drôlement bien.

 
Et qu’auriez-vous aimé que Kate pense de votre livre ?

À côté de moi, à l’instant où je réponds à vos questions, dans le calme de mon bureau, la photo de Kate Keller est scotchée sur mon mur. Ça fait maintenant quelques années, depuis le début de mes recherches. Je travaille sur d’autres choses aujourd’hui, mais elle est là, toujours, et parfois, nous discutons un peu. Je lui caresse furtivement la joue quand les nouvelles du livre sont bonnes.

Dans la post face, je m’adresse à elle en ces termes :

« Sur toi, Kate Adams Keller? Je n’avais pas grand-chose. Et ce que je trouvais était toujours en regard des autres, jamais pour toi-même. Il ne me restait qu’à oser me glisser dans ton corps. Lentement, j’y ai cherché les replis dans lesquels se seraient nichés l’émerveillement et la douleur d’avoir donné naissance à cette enfant-là, puis de se l’être fait arracher.

J’espère ne t’avoir pas trahie, malgré les libertés que j’ai prises pour imaginer ta vie, tes pensées et ce que ton sang endurait. Pardon si j’ai été trop loin. J’ai cru, peut-être à tort, que les épreuves que nous avons traversées l’une et l’autre pouvaient nous rapprocher, effaçant les années et les mers. » 


Merci Angélique Villeneuve d’avoir répondu à mes questions.

Merci à vous de m’avoir lue avec autant de sensibilité ! 


Retrouvez ici la chronique de La belle lumière.
 

 



samedi 13 février 2021

Interview de Blandine Bergeret, auteur de Elle voudrait des étoiles, des étincelles et des papillons verts dans ses cheveux

 


 

Bonjour Blandine Bergeret.
Récemment est sorti votre premier roman : Elle voudrait des étoiles, des étincelles et des papillons verts dans ses cheveux. Pouvez-vous décrire en quelques mots votre parcours et ce qui vous a menée à l’écriture ?


J’ai toujours aimé la lecture et l’écriture, sans pour autant prendre la plume. A l’issue d’une formation en commerce international et en langue russe, j’ai entamé un parcours professionnel en logistique. Les étapes de vie se sont enchaînées : un mari, un enfant, des changements de poste et ce n’est qu’à 35 ans passés que j’ai commencé à coucher des mots sur le papier. Plusieurs nouvelles avec, pour certaines d’entre elles, des parutions dans des revues spécialisées. Après la création d’une gazette mensuelle, lorsque j'étais responsable logistique chez Pepsico, j'ai persévéré dans l'écriture journalistique en créant mon site internet. Repérée par deux magazines spécialisés dans le domaine, j'ai collaboré à de nombreux articles et dossiers de presse durant deux ans. Puis, j'ai repris l'écriture personnelle en me lançant dans l’aventure d’un roman. J'ai participé à un appel à manuscrits organisé par l'ArtBouquine, une librairie, tenue par trois passionnés et également éditeur, avec l’immense plaisir d’être récompensée du 1er prix.


Votre livre parle de la difficulté d’une femme à sortir des schémas qu’on lui a inculqués pour enfin oser dire non et devenir elle-même. Pourquoi avoir imaginé cette femme ? Que représente-t-elle pour vous ?

Je suppose que j’ai mis dans Alice un bout de moi. Longtemps convaincue d’avoir un libre arbitre. Un sentiment illusoire bien souvent. Nous sommes pour partie ce que nous voulons être mais une autre, inconsciente, répond à des schémas structurants en lien avec notre environnement. Notre éducation. Notre culture. Nos relations. Nos croyances. Il n’est toujours simple de s’en libérer.


Pendant que votre héroïne peine à revendiquer sa liberté de femme parce qu’elle va à l’encontre de son éducation et des attentes de son entourage, d’autres personnages sont eux confrontés à la difficulté d’assumer leur homosexualité. Qu’est qui vous touche et vous émeut sur ces sujets ?

A titre personnel, je n’ai jamais été confrontée à l’homophobie, au racisme ou au sexisme mais les sujets autour de la tolérance, la bienveillance, l’accueil des différences me tiennent à cœur. Je trouve notre société, la française en particulier, engoncée dans la critique, la non-acceptation et le jugement. Certainement des sentiments évocateurs d’appréhension, de crainte ou de peur.


Qu’aimeriez-vous que vos lecteurs retiennent en particulier de votre livre ?

Je n’ai pas songé à cette question avant l’édition, si ce n’est l’envie que les lecteurs ressentent autant de plaisir à me lire que moi à écrire. Mais à la lecture des appréciations, sur le fond, je suis touchée par les ressentis éprouvés, par le fait que les lecteurs se déclarent touchés, remués ou émus. Une histoire qui les renvoie à leurs propres expériences, réflexions, contradictions ou questionnements, en s’identifiant, pour les lectrices, à Alice. Quelqu’un comme eux, comme vous et moi.
Et sur la forme, je suis ravie des retours qui évoquent mon style, une écriture ludique, pétillante et sensible.


Que représentent pour vous les livres et l’écriture ?

Un voyage intérieur. Des rêves. Une évasion. Quand je lis et particulièrement, quand j'écris, je suis ailleurs. J'enfile les souliers de mes personnages. Je plonge en eux. Je suis dans une bulle. Légère et insouciante.


Quel livre et quel auteur vous ont personnellement le plus marquée ?

J’aime les écrits contemporains, ancrés dans le réalisme, tels que Yasmina Khadra ou dernièrement, la découverte d’Impatientes de Djaïli Amadou Amal. J’apprécie les romans emplis d’émotions et de fragilité, notamment ceux de Delphine de Vigan, David Foenkinos, Claudie Gallay, Laurent Mauvignier... J’affectionne les fresques sociales et familiales d’auteurs comme Victoria Hislop, Douglas Kennedy ou Elena Ferrante. Et j’ai également un faible pour les policiers de Fred Vargas à Franck Thilliez, en passant par ceux aux accents scandinaves d’Arnaldur Indridason et Henning Mankell.


Avez-vous d’autres passions en dehors des livres ?

Les bons petits plats faits maison. Les vins de Bourgogne. L’effet relaxant du ressac de la mer. L’odeur des sous-bois et de l’herbe fraichement coupée. L’envol d’une coccinelle. Les terrasses de café. Les voyages pour le dépaysement.
Et plus particulièrement, la photographie. J’aime les détails, ceux devant lesquels personne ne s’arrête, ceux qui côtoient notre quotidien. La matière, les couleurs, les textures. Un carambolage d’instants présents.
Et le cinéma. Une passion de jeunesse avec des réalisateurs de cœur. Pétillant et coloré tel Almodovar. Les productions réalistes de Ken Loach. Les comédies de mœurs de Woody Allen.


Avez-vous d’autres projets de livres ?

Le second est quasiment terminé. Il me reste l’étape de relecture et corrections, le moins passionnant. Le troisième pointe le bout de son nez. Quant au quatrième, ce sera très certainement la suite de « Elle voudrait des étoiles, des étincelles et des papillons verts dans ses cheveux ». Mais chaque chose en son temps.


Merci Blandine Bergeret d’avoir répondu à mes questions. 
Retrouvez ici la chronique de :
 
 


lundi 4 janvier 2021

Interview de Christelle Fouix, à propos de son roman Chronique d'une emprise, paru en août 2020

 

 

 

Bonjour Christelle Fouix.
Cet été est sorti votre livre Chronique d’une emprise, qui, je crois, est votre premier roman publié. Pouvez-vous décrire en quelques mots votre parcours et ce qui vous a mené à l’écriture ?

J’écris depuis toute petite. En maternelle, quand on nous lisait des albums, je me disais « c’est ça que je veux faire dans la vie comme métier, être la personne qui écrit les histoires des livres ». Je ne connaissais pas le mot écrivain que je voulais déjà l’être. J’ai écrit mon premier roman en 6e sur une vieille machine à écrire achetée aux puces. J’ai ensuite écrit un roman par an puis des nouvelles au lycée, qui m’ont valu plusieurs prix, dont celui du concours international de poésie « Poésie en Liberté » en 2002. Ce cru de 2002 fut d'ailleurs riche en artistes, puisque j’ai rencontré, parmi les autres lauréats, Romain Cogitore, réalisateur du film « L’autre continent » moult fois primé et Victor Rodenbach, scénariste, entre autre de la série 10 pour cent. 

Parallèlement, j’avais très envie de m’engager socialement, alors après mes études d’anglais j’ai opté pour un diplôme d’état d’éducateur. J’ai rencontré mon âme sœur, eu un enfant et déménagé plusieurs fois ; une pause d’écriture, tout du moins de romans, pendant quelques années, pris par les tourbillons d'un quotidien d'obligations. Et puis, au détour d’une fin de CDD, l’envie d’écrire à nouveau des romans, qui ne m’avait jamais quittée, a ressurgi, et j’ai écrit Chronique d’une Emprise.


Votre livre parle d’une relation toxique entre deux adolescents, l’une subissant les manipulations de l’autre, pervers narcissique. Qu’est-ce qui attache tant ces deux jeunes adultes l’un à l’autre ?

C'est une belle question. La souffrance, je crois. Parce que les deux souffrent. Mais ils n'ont pas les mêmes mécanismes de défense ; pour l'un, ce sera asservir et se nourrir de l'autre pour être aimé, et l'autre, se soumettre pour être acceptée. Les deux faces d'une même maladie en somme. Ensuite, ils ont tout de même beaucoup de points communs, et notamment l'écriture. 

 

Christelle, le personnage principal de votre livre, c’est vous… Jusqu’à quel point ?

Vous avez raison de souligner cela...En écrivant un roman et non un témoignage (même si certains lecteurs écrivent que c'est un "beau témoignage"), j'ai voulu sublimer la réalité. C'est d'une grande banalité en littérature, et tous les écrivains vous l'expliqueront...Différemment sans doute, mais c'est la même chose au fond. L'écriture façonne un personnage, la vie abrite des êtres humains. Le personnage de Christelle a bien sûr mon parcours, mais comme il n'est narré qu'à une période donnée, j'ai dû lui attribuer des signes extérieurs d'innocence correspondant à mon schéma narratif...Par exemple, moi je n'ai jamais bu de lait au miel...C'est un détail qui peut faire sourire, mais un personnage est fait de détails, et la Christelle du livre en a quelques uns qui n'ont jamais été moi. 

Par contre, pour les passages du journal, ce sont les vrais d'époque, tout comme la photo en noir et blanc de la couverture, qui est la vrai photo prise par Christophe. 

 

Pourquoi est-ce devenu essentiel pour vous de relater votre expérience ? Ce livre vous a-t-il permis d’avancer dans votre vie ?

Cette expérience m'empêchait d'avancer. Et j'avais envie d'écrire à nouveau, après un arrêt dû au quotidien. Comme je ne me sentais pas légitime d'écrire à nouveau un roman, j'ai décidé, au départ, d'écrire une catharsis. Ca me sécurisait d'y trouver un côté "utilitaire" car j'avais très peur de me relancer. Adolescente, j'avais gagné des concours, mais adulte, plus rien ne me prouvait que j'en étais capable... 

Cette catharsis est devenu un roman grâce à mon éditeur qui m'a demandé de le réécrire "parce qu'il manquait quelque chose", ce quelque chose étant la parole du pervers. Et c'est là que l'effet cathartique a réellement eu lieu. Et m'a permis d'avancer. D'une part, une fois l'histoire écrite, et d'autre part, en lisant la réaction des lecteurs. Que ce soit celles qui ont vécu l'emprise ou ceux qui m'ont avoué l'avoir exercée, cela m'a fait du bien de dialoguer avec eux, de mettre de la distance, de faire de mon histoire un point de départ à la discussion.

 

Que souhaitez-vous que ce livre contribue à changer, pour vous et pour toutes les autres victimes d’emprise ?

J'aimerais que le point de vue simpliste sur l'emprise change. Cela paraît ambitieux quand on sait à quel point les vieux schémas ont la vie dure, mais je compte bien réaliser des conférences sur le sujet, intervenir dans les lycées, quand la situation sanitaire le permettra.

Les pervers narcissique (hommes et femmes), comme on les appelle (et je ne sais pas, moi, si le personnage de Christophe en est un, je ne suis pas psychiatre) ne sont pas de gros méchants qui dès l'enfance auraient avalé un démon pour se nourrir du sang d'innocents êtres angéliques. Ce sont des personnes qui se sont construites dans la toute puissance et le contrôle suite à un vécu traumatique, et qui vont aller chercher des personnes qui auront la capacité de se soumettre, justement elles aussi suite à un vécu traumatique ou un défaut de confiance en soi. Si vous mettez un pervers narcissique face à quelqu'un de très bien dans ses baskets, il ne se passera pas grand chose ; plus que la personne maléfique, c'est la RELATION entre deux individus qui est perverse. Malheureusement les personnalités de type narcissique se remettent rarement en question et vont très peu se faire soigner, contrairement aux victimes, qui, en quête de réponse, passent plus facilement la porte d'un cabinet de psy. 

 

Ce qui frappe, entre autres, dans votre histoire, c’est l’aveuglement apparent et la passivité des témoins et de l’entourage à cette époque. Pensez-vous que la sensibilisation récente au fléau du harcèlement à l’école puisse contribuer à lutter efficacement à l’avenir contre ce genre de situation ?   

Je l'espère sincèrement. On avait tellement tendance, à l'époque, à détourner le regard, à se dire que de toute façon, les victimes n'avaient qu'à apprendre à se défendre...Ce qu'on oublie, c'est que les enfants harceleurs ont aussi besoin d'aide : parfois ils reproduisent des comportements qu'ils ont subis. 

En plus de cela, il faut du courage, même à des adultes, pour se dresser devant une bande d'adolescents volontiers vindicatifs et de plus en plus violents. Mes professeurs de mon premier lycée ne l'ont pas eu à l'époque. Mon but ici est vraiment qu'après la lecture de ce qui peut se passer, leur empathie prenne le pas sur la crainte et qu'ils osent, collectivement et avec les politiques publiques allant dans ce sens, protéger celles et ceux qui en ont besoin, et surtout, prévenir ces phénomènes avant qu'ils n'arrivent. 

 

Vous avez toujours aimé écrire. Avez-vous d’autres projets de livres ?

Oh oui ! Pour 2021, un roman pour enfant va paraître, toujours aux éditions Libre2Lire et toujours avec un angle social, puisqu'il traitera d'une amitié entre deux petites filles, dont l'une est demandeuse d'asile. Il s'appelle "Quelque chose comme de la Joie".

Ensuite, je suis sur un recueil de nouvelles, genre que j'affectionne beaucoup, et j'ai deux autres romans qui tournent en boucle dans ma tête, et qui n'attendent que la fin de mon CDD d'éducatrice pour s'écrire ! 

 

Avez-vous d’autres passions en dehors des livres ?

Bien sûr. J'adore la marche, la nature, la course à pied. Faire des jeux avec ma fille. Visiter des musées avec mon chéri. Faire des karaokés en famille. Regarder mes poules en buvant mon café le matin. Méditer. Manger des sushis. La vie, en somme. 

 

Merci Christelle Fouix d’avoir répondu à mes questions.

Merci à toi pour ces questions très pertinentes ! J'ai adoré y répondre. Merci !

 

Retrouvez ici mon article sur Chronique d'une emprise