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dimanche 18 juin 2023

[Makine, Andreï] L'ancien calendrier d'un amour

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : L'ancien calendrier d'un amour

Auteur : Andreï MAKINE

Parution :  2023 (Grasset)

Pages : 198

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

«  Qu’importe l’éternité de la damnation à qui a trouvé dans une seconde l’infini de la jouissance.  » (Baudelaire) 
Tel serait l’esprit de cette saga lapidaire – un siècle de fureur et de sang que va traverser Valdas Bataeff en affrontant, tout jeune, les événements tragiques de son époque. Au plus fort de la tempête, il parvient à s’arracher à la cruauté du monde  : un amour clandestin dans une parenthèse enchantée, entre l’ancien calendrier de la Russie impériale et la nouvelle chronologie imposée par les «  constructeurs de l’avenir radieux  ».
Chef-d’œuvre de concision, ce roman sur la trahison, le sacrifice et la rédemption nous fait revivre, à hauteur d’homme, les drames de la grande Histoire : révolutions, conflits mondiaux, déchirements de l’après-guerre. Pourtant, une trame secrète, au-delà des atroces comédies humaines, nous libère de leur emprise et rend infinie la fragile brièveté d’un amour blessé.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1957 à Krasnoïarsk, Andreï Makine, de l’Académie française,  est l’auteur d’une œuvre importante et multiprimée : prix Goncourt, prix Goncourt des lycéens et prix Médicis pour Le testament français en 1995, grande médaille de la francophonie en 2000, grand prix RTL-Lire pour La musique d’une vie en 2001, Prix Prince Pierre de Monaco pour l’ensemble de son œuvre en 2005, prix Casanova pour Une femme aimée en 2013. Il a publié chez Grasset L'Ami arménien, prix des Romancières en 2021.

 

 

Avis :

En 1582, le pape Grégoire XIII promulguait le passage du calendrier julien au calendrier grégorien, occasionnant un rattrapage de dix jours sur le retard pris, au rythme d’un jour par siècle, sur l’heure solaire. Les pays récusant l’autorité papale ignorèrent longtemps cette réforme. En Russie, le changement n’intervint qu’après la révolution de 1917, supprimant alors d’un coup treize jours du calendrier : en 1918, on sauta directement du 31 janvier au 14 février.

C’est également pendant une dizaine de jours, comme sortis de l’écoulement habituel du temps, en une courte suspension entre le passé et l’avenir à l’image de cet écart entre l’ancien et le nouveau calendrier, que Valdas Bataeff a vécu l’aussi bref qu’éternel amour de sa vie, une parenthèse enchantée aussitôt refermée par la violence de l’Histoire, mais qui, maintenant qu’au soir de son existence il ne se nourrit plus guère que de nostalgie, lui apparaît clairement comme le seul moment où il a été « véritablement vivant ».

Le narrateur fait par hasard sa connaissance en 1991, alors que, se promenant dans un cimetière suspendu entre ciel et mer sur les hauteurs de Nice, il se prend à lier conversation avec le vieil homme, nimbé de la brume de ses souvenirs en même temps que des effluves de son cigare. Nous voilà plongés dans la mémoire de ce Russe blanc, né au tournant du XXe siècle dans une famille aristocratique de Saint-Pétersbourg. Alors qu’à quinze ans, découvrant les mensonges et les trahisons de sa jeune belle-mère adultère, il prend conscience des forces qui, comme dans les pièces de théâtre dont les siens sont férus, font tourner le monde - « l’attirance des corps, le pouvoir de l’argent » -, il entrevoit aussi, au travers de la belle et obsédante Taïa, serveuse de bar de cinq ans son aînée subrepticement croisée lors d’un été sur les bords de la mer Noire où elle se prête aventureusement à la contrebande de tabac, une autre forme de vie, « affranchie des lois de ce monde ».

Ce n’est pourtant que bien plus tard, comme dans un aparté volé à la tourmente de l’Histoire et coïncidant symboliquement à cette brève fenêtre de temps égarée entre les deux calendriers, que « l’éveil sensuel » provoqué par Taïa chez Valdas finit par éclore en véritable passion amoureuse. La Grande Guerre, puis la Révolution ont mis la Russie à feu et à sang. Blessé et de retour en Crimée dans un uniforme de l’armée blanche en déroute, le jeune homme ne vivra que quelques jours d’un amour partagé, fou et inoubliable, auprès de cette femme tant fantasmée et miraculeusement retrouvée. Une poignée de jours que la mort et l’exil ne pourront effacer, et qui, à jamais hors du temps, suffiront à illuminer sa vie entière : « Ne dites jamais, avec reproche : ce n’est plus ! Mais dites toujours, avec gratitude : ce fut. »

Andreï Makine nous livre un texte bref et intense, à l’écriture ciselée, mélancolique et émouvante, où, au vacarme d’un monde occupé à ses guerres et à ses cruautés, répondent les confidences chuchotées d’un vieil homme tout entier habité par l’essentiel et fragile instant d’un amour inoubliable, joliment symbolisé par cette curieuse inclusion hors du temps, perdue entre deux calendriers. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Ne dites jamais, avec reproche : ce n’est plus !        
Mais dites toujours, avec gratitude : ce fut.


Ressortant dans la rue, il vit la pancarte « Comité d’épuration de classe » et aussi l’annonce d’un « conseil militaire », le 7 novembre.
« C’est dans deux semaines. On a le temps de souffler », plaisanta-t-il. Taïa sourit, gênée de le détromper :
« Non, le 7, c’est aujourd’hui… »
Valdas se tapota le front, poussant un petit rire.
« Je ne m’habituerai jamais à ce nouveau calendrier ! »
Il se souvenait vaguement d’une avancée de deux semaines qu’en 1918, les Rouges avaient imposée à la chronologie, passant du calendrier julien au calendrier grégorien, pour renouer avec « le temps dans lequel vivaient les pays civilisés », selon Lénine. Ce temps « civilisé », pensait Valdas, n’avait pas empêché tous ces beaux pays, fiers de leur culture, de s’entre-tuer pendant cinq interminables années…


Un jour, ils revinrent faire leur « récolte » dans cette plaine qui contenait plus d’acier que de semences. Le temps était doux et, au loin, la mer découvrait son immensité argentée qui donnait le vertige. La tiédeur rappelait le printemps, le renouveau d’une vie. Ils auraient pu, pensaient-ils, ne jamais quitter ce champ des derniers épis. Ou, mieux encore, emporter son calme loin du nouveau calendrier, de ses mensonges et de sa brutalité.


Valdas avait une impression étrange d’avoir été peu marqué par les deux décennies, malgré ses blessures et ses années de « galère ». Comme si, au lieu de suivre le décompte du temps, il s’était égaré dans une journée ensoleillée d’octobre 1920, « entre deux calendriers » – en compagnie de Taïa, une présence qui n’avait pas du tout été affectée par l’âge !


Immobile, il passa de longues heures, face à sa table à dessin. La mystérieuse pérennité de ce qu’il avait vécu avec Taïa faisait de lui un éternel étranger aux yeux des autres. Et les femmes qui l’approchaient avaient raison de s’éloigner et de rompre. Il ressemblait à un navire échoué dont on ne voyait que les mâts se dresser au-dessus des vagues. Maigre promesse de navigation à deux.


Valdas comprenait ce calcul, mais de plus en plus souvent, en observant la vie des autres, il ressentait pour eux une véritable compassion. C’étaient des existences tranquilles, souvent confortables, munies d’excellentes relations, et pourtant, dépourvues d’une richesse essentielle : la chance d’avoir connu une vie selon l’ancien calendrier.
 
 
Non, ce n’était pas Holtzer qui avait dénoncé Valdas mais un tout jeune homme, un simple « agent de liaison » qui escomptait être bien rémunéré par les Allemands.
« C’est même plus compréhensible qu’une trahison sous les menaces et les coups, expliqua Holtzer. On n’imagine jamais le nombre de gens qui seraient prêts à trahir pour se payer un dîner ou épater une jeune femme… C’est ce que ce gars avait obtenu. »


« Bien sûr, tu diras : voilà la meilleure preuve que Dieu nous a délaissés. Sinon, comment expliquer toutes ces guerres ou ne serait-ce que le visage mutilé de ce gars qui ne doit pas être coupable de péchés bien lourds. Pourquoi le frapper ? Pour satisfaire quelle logique ? »         
Il continua à parler, toujours sur un ton de justification agacée. Par amour, Dieu accordait à l’homme le loisir de commettre le mal. Et notre faible cerveau ne pouvait pas prévoir à quelle sublime harmonie conduisaient les souffrances que nous devions accepter !


« Ce que tu as vécu… je parle de ces journées au bord de la mer Noire, c’était… le sens même de la vie. Cet amour à l’écart du temps, c’est ce que nous devrions tous espérer ! Le seul qui nous est véritablement offert par Dieu. Mais nous sommes rarement capables de le recevoir. »
Il se tut, avec l’impression de découvrir ce qu’il venait de dire. Dans un afflux de paroles dont la sincérité douloureuse frappa Valdas, il s’exclama :
« Cette chance est donnée à chacun de nous, à tout âge, mais nous avons peur d’y croire, cet amour paraît trop fragile à notre soif d’exister. Nous l’abandonnons au profit d’attachements qui ont l’air plus solides. Et la suite, tu la connais : toujours cette envie de rattraper un retard, le désir de désirer et, à la fin, le sentiment d’un très grand vide. Et pourtant, nous avons tous notre champ des derniers épis… »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 
 


 


 

mercredi 15 mars 2023

[Decoin, Didier] Le nageur de Bizerte

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le nageur de Bizerte

Auteur : Didier DECOIN

Parution : 2023 (Stock)

Pages : 350

Accès au livre : ISBN 9782234084230  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :     

Nous sommes à Bizerte, en Tunisie, janvier 1921, sous le protectorat français. 
La vie serait presque douce pour le jeune docker du port de Bizerte, Tarik Aït Mokhtari, nageur longiligne et musculeux, s’il ne s’était heurté un matin, dans sa ligne de nage, à un obstacle infranchissable : il ne le sait pas encore, mais il s’agit d’un croiseur de bataille, survivant de la flotte impériale russe qui fuit l’irréversible et sanglante poussée des « rouges » et transporte à son bord toute une population d’exilés, de « blancs » aristocrates désormais appauvris, bousculés par le vent  de l’histoire. Mais il ignore la guerre qui divise la Russie. Il vit à Bizerte, il est beau et pauvre, il a une sœur désirable, une mère veuve.

Ce destroyer est-il «  maskoun  » ? Hanté, habité par un djinn, infréquentable pour le docker aux longs cils ? D’où vient le navire fantôme couleur d’âme grise ? Quel est son nom ? Que cherche-t-il à fuir ? Quelles horribles scènes de pogroms, de fermes incendiées quand les soviets lancent « le coq rouge », pillent, tranchent au sabre et fusillent, quelles images hantent à jamais les passagers du  Georguii Pobiedonossetz  ? Depuis le 18 décembre 1920, les Russes sont confinés à bord des bateaux de guerre en rade de Bizerte. Des prisonniers flottants.  Tarik aurait été avisé d’en rester là. Mais, comme le chant d’une sirène, le docker entend soudain la voix d’une jeune femme, une voix de théâtre, et il aperçoit, chatoyante, sa robe de mousseline blanche, gonfler sur le pont du navire. A l’instant il en est captif.

Yelena Maksimovna Mannenkhova, fille unique d’un riche baron, personnage qu’on dirait issue de  La Cerisaie, a la beauté fragile d’une porcelaine qui va se briser. Chaperonnée par sa tante Sofia, elle fuit la même horreur que toute une classe sociale gisant sans pouvoir s’en libérer dans les coursives d’un navire qui sera leur prison, et peut-être leur destin. Tarik parviendra-t-il à la rencontrer ? Avant que le cosaque Bissenko ne tranche la blanche gorge de notre héroïne ? Avant que la sœur du docker ne se marie ? Avant que le monde ne referme les rideaux d’un théâtre pourpre sang sur ces deux innocents ? Vivront-ils ? 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1945, Didier Decoin est écrivain et scénariste. Il a vingt ans lorsqu’il publie son premier livre. Celui-ci sera suivi d’une vingtaine de titres, dont Abraham de Brooklyn (Prix des Libraires), John L’Enfer (Prix Goncourt en 1977), et chez Stock son dernier roman, Le Bureau des Jardins et des Étangs (2017). Il est également président de l’Académie Goncourt.

 

 

Avis :

La mer était vide, et soudain ils sont là, surgis du néant comme une escadre fantôme : des centaines de navires de toute taille, dépenaillés et brinquebalants, venus s’entasser sur le lac de Bizerte, cette lagune au sud de la ville éponyme transformée en rade militaire par le protectorat français de Tunisie. Vestiges de la flotte de l’Armée blanche, ces bâtiments ont à leur bord cent cinquante mille réfugiés, civils et militaires, évacués de Crimée trois mois auparavant alors que les unités de l’Armée rouge s’apprêtaient à envahir cette seule région russe non encore tombée sous leur contrôle.

La France ayant accepté de leur venir en aide, ils affluent en ce début de 1921, pour un internement dans le port de Bizerte dont on ignore encore qu’il durera presque quatre ans. Quatre ans d’une lente décomposition pour ces bateaux bientôt irrécupérables. Quatre ans d’une longue attente pour les exilés restés à bord tout ce temps, maintenus en vie par l’aide d’urgence française et par le troc mis en place avec la population locale. Alors seulement, le gouvernement français ayant reconnu l’URSS, ce qu’il restera de l’escadre sera rendu aux Soviétiques, et les émigrés russes autorisés à poursuivre leur exode vers la métropole.

S’emparant de ces événements méconnus, Didier Decoin a composé une poignée de personnages mirifiques, pour un roman aussi magique que tragique. A bord du plus grand cuirassier de ce camp de réfugiés flottant, la jeune Ukrainienne Yelena, toujours miraculeusement vêtue de blanc malgré la crasse et la noirceur ambiantes, survit en se prenant pour une héroïne de La cerisaie de Tchékhov, comparable dans son esprit à son ancien domaine de Zagoskine. Docker sur le port et nageur émérite, Tarik est fasciné par la silhouette immaculée et la voix de miel de cette fille entr’aperçue de loin. Se rencontreront-ils et parviendront-ils à se prêter main-forte dans ce télescopage improbable de leurs mondes diamétralement opposés ? Il leur faudra compter avec la folie des hommes, tapie à fond de cale comme l’un de ces aliens survivant aux voyages spatiaux...

L’exactitude historique sous-tend ici une fiction flamboyante, un feu d’artifices sensoriel où se retrouve l’une des marques de fabrique de l’auteur : chaque page est un concentré de couleurs, de saveurs et d’odeurs dont on ressort ébloui et enchanté, conquis par l’élégante précision de la plume et par la puissance d’évocation de ce conteur-magicien. Un roman que l’on se plaît à imaginer adapté à l’écran. (4/5)

 

 

Citations :

D’instinct, il se recroquevilla dans l’eau comme il le faisait dans son lit pour se réchauffer les nuits où du givre s’attachait aux carreaux de sa chambre – sauf qu’ici le drap qui recouvrait Tarik jusqu’au menton était un suaire de cent vingt kilomètres carrés d’eau glacée dévalée des oueds, ce qui ne laissait au jeune bouchkara aucun espoir de jamais pouvoir lui emprunter la moindre de ses calories.


Mais la jeune femme ne manifestait aucune curiosité pour les autres facettes de l’œuvre de Tchékhov : sans qu’elle pût s’expliquer pourquoi, La Cerisaie suffisait à la combler. Plus elle voyait représentée cette fausse comédie qui était en réalité une vraie tragédie, plus elle rejoignait l’opinion de Tolstoï selon qui l’on pouvait lire, relire et rerelire Tchékhov de manière toujours différente, ce qui revenait à dire qu’une seule de ses œuvres – et donc La Cerisaie – contenait assez de raisons de désespérer en même temps que de s’émerveiller pour une vie tout entière.


Elle se sentait parfois ajourée comme une dentelle. Se prenait pour une dentelle. Craignant par-dessus tout que la vie ne la déchirât.


D’abord un peu terne, une clarté rabougrie s’étirait à l’horizon, lisse comme le premier trait de calame à partir duquel va se développer et s’ourler toute une calligraphie généreuse et splendide.        
Puis, pulsée par la mer dont elle venait de naître, la lumière s’éleva, se dilata un peu plus à chaque palpitation, s’étala sur le ciel, le remplit, puis du ciel elle ruissela, s’épanchant sur la terre, envahissante et blanche comme du lait renversé, inépuisable, comblant tout ce qui n’était pas elle.    
C’était l’aube.


Yelena se tut pour reprendre son souffle et lécher ses lèvres devenues sèches : il lui arrivait rarement de parler ainsi tout d’une traite, elle avait un trop grand respect des mots pour les lâcher dans la nature comme la bergère libère ses moutons à l’orée d’un pacage dont l’herbe tendre a aussi la hauteur qu’il faut pour dissimuler le piège d’un loup couché, ramassé sur lui-même, les muscles tendus : dans toute conversation, songeait-elle, il y a un loup embusqué, prêt à fondre sur le mot en trop, le mot qui fait mal, la phrase maladroite…

 

Du même auteur sur ce blog :

 


 

mercredi 13 juillet 2022

[Brunat, David] Une princesse modèle

 




 

J'ai aimé

 

Titre : Une princesse modèle           

Auteur : David BRUNAT

Parution : 2022 (Héloïse d'Ormesson)

Pages : 171

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

De la Russie des tsars à l'atelier d'Henri Matisse.
Dans ce journal, la princesse russe Hélène Galitzine (1912-1966) raconte la fuite familiale en 1917 après l'exécution de son père par les bolchéviques, sa jeunesse en Italie et son installation sur la Riviera. C'est dans les années 1930 à Nice, alors qu'elle a embrassé une carrière de couturière, qu'elle rencontre Matisse. Grâce à l'entremise de son amie et compatriote Lydia, modèle phare de l'artiste, elle posera à son tour pour de nombreux chefs-d'œuvre de 1935 à 1940, notamment la série des blouses roumaines et la Musique, célèbre toile où il la peint aux côtés de Lydia.

À travers la parole de ce témoin privilégié de l'art du peintre fauviste, Une princesse modèle retrace une existence rocambolesque aux prises avec les tourments du siècle. L'odyssée d'Hélène Galitzine, de Saratov à Neuchâtel, nous offre une plongée fascinante dans le monde des russes blancs chassés par la révolution. Entre fracas de l'histoire et petits miracles du destin, portrait d'une femme déterminée, libre et fière.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Philosophe de formation, David Brunat dirige la société de conseil en communication OR & H Conseil. Il a déjà publié Tragic Atlantic (1998), Histoire de la Mafia (2012), Steve Jobs, figure mythique (2014) et Giovanni Falcone, un seigneur de Sicile (2014).

 

 

Avis :

La Russe Hélène Mercier (1912-1966), née Princesse Galitzine, fut, tout comme sa compatriote Lydia Delectorskaya, l’un des modèles préférés de Matisse à la fin des années trente. Neveu de ses deux filles aînées, l’auteur s’inspire de leurs souvenirs pour retracer le parcours de cette femme, entrée dans la postérité grâce aux toiles du célèbre peintre. Il lui prête la parole dans un récit romancé.

Née dans l’une des plus anciennes et des plus nobles familles de Russie, dans une maison princière dont les membres portaient le titre d’« Altesse sérénissime », la narratrice perd son père à huit ans, tué par le typhus dans une geôle sibérienne au lendemain de la révolution de 1917. Comme tant d’autres Russes blancs, Hélène et sa famille se retrouvent sur les routes de l’exil et choisissent de s’établir en Italie, sans se douter que le fracas de l’Histoire les y poursuivrait avec la montée du fascisme. A seize ans, elle perd cette fois sa mère, et avec son frère et ses sœurs, part rejoindre la forte communauté russe installée à Nice. Elle y est engagée comme couturière dans une maison de haute couture, et, par l’entremise de sa jeune sœur, baby-sitter pour la famille Matisse, rencontre en 1935 le peintre déjà âgé qui en fait l'un de ses modèles favoris.

Les séances de pose sont dans le livre l’occasion de conversations avec le Maître, dont on découvre l’atelier baigné de « la clarté argentée de la lumière de Nice », baroquement décoré de draperies multicolores comme un théâtre oriental, et sonorisé par les innombrables oiseaux peuplant les vastes volières de la pièce voisine. Le peintre n’a pas seulement la passion de la couleur, dont il joue jusqu’à saturation, au gré d’intensités vibrantes. Il raffole de musique, s’enthousiasme pour les textiles sous toutes leurs formes, ce qui, au contact d’Hélène, donne des toiles telles que la Musique - en couverture du roman -, ou la série des Blouses Roumaines

Mais la seconde guerre mondiale sonne l’heure d’un nouveau départ pour la narratrice, cette fois pour la Suisse, alors qu’on diagnostique un cancer à Matisse. Lui vivra encore quatorze ans, handicapé et alité, mais poursuivant son œuvre sans qu’y transparaisse le moindre ombre de souffrance. Elle mourra, malade aussi, une bonne décennie après lui, laissant une descendance largement mise à contribution pour le matériau de ce roman, et le souvenir d’un visage et d’une silhouette présents dans de nombreuses œuvres de Matisse.

Joli hommage à cette femme au destin hors norme, bousculé par les soubresauts meurtriers de son siècle, ce livre qui aurait néanmoins peut-être pu creuser davantage l’intériorité de ses personnages, est aussi une agréable et intéressante façon de pénétrer l’atelier et l’intimité de Matisse. Des drames et des épreuves traversés par l’une comme par l’autre, malgré la guerre et la violence, ne subsiste au final que le souvenir d’un tourbillon de lumière et de couleurs, à jamais capturé par l’oeil et la main de l’artiste. (3,5/5)

 

 

Citations :  

Je suis née dans le pays qui expérimenta avant tous les autres le communisme et embrasa l’Europe à coups de révolutions sanglantes, avant d’émigrer dans celui qui « inventa » le fascisme. En à peine une décennie, j’avais connu tour à tour (sans en percevoir, certes, grand-chose) l’autocratie des tsars, la Première Guerre mondiale, l’instauration du bolchevisme et l’avènement d’un régime liberticide d’un autre genre, mais tout aussi pernicieux. Dans mon enfance, le typhus ne s’était pas seulement abattu sur les corps, il avait aussi fondu sur les âmes et les peuples et les avait rongés de l’intérieur.
 

Il me dit un jour que la couture était comme la peinture, un mélange de technique et d’inspiration qui donne l’apparence de la simplicité, mais qui exige une discipline de fer, un travail assidu, une précision maniaque, une science poussée des gestes. Et dans les deux cas, la réussite est tout entière dans l’art de l’exécution, pas dans on ne sait quelle génialité inspirée, aussi impuissante à elle seule qu’une aiguille sans fil.
 

(…)  ce n’est qu’à la fin de l’année 1935 que j’ai intégré l’atelier de cet extraordinaire « tailleur » de toiles qui, j’en suis sûre, aurait fait un remarquable couturier si ses choix l’avaient porté à couper et à ajuster les matières plutôt qu’à les organiser et à les représenter – encore que ses gouaches découpées qui associent ciseaux et pinceaux constituent une sorte d’introduction à l’art de coudre à l’intérieur de celui de peindre !
 

Il me parla du travail de modèle, de ses attentes, des conditions qu’il pouvait me faire. Il fut enchanté de m’entendre raconter mon activité de couturière, qui limiterait mon temps de pose dans son atelier, mais qui lui apparut néanmoins d’un grand prix car « un modèle qui a l’amour des belles étoffes et qui possède l’art de les ouvrager est une chance pour un homme comme moi, qui ne me suis jamais lassé de les admirer et de les peindre » ; et j’ignorai à ce moment-là à quel point il disait vrai et combien il était habité par la passion des étoffes et par celle, réellement sublime, de les faire vivre et resplendir sur ses toiles.
 

Comment pourrais-je oublier qu’il existe pour un modèle trois manières principales de poser, ou plutôt trois grands types de poses ? Chaque catégorie répond à des nécessités artistiques différentes. La plupart des modèles, féminins ou masculins, pratiquent ces trois genres, mais pas toujours. La preuve…          
« Poser le détail » consiste à présenter une partie de son corps, par exemple ses mains, son dos, une jambe, un bras… Bref, autant de membres qu’il en existe et dont le peintre a besoin de s’approcher « à vif » pour travailler. « Poser le costume » signifie, comme son nom l’indique, que le modèle est habillé. Il se présente devant le chevalet, vêtu de toutes sortes de tenues possibles correspondant aux souhaits de l’artiste – hormis celle d’Ève ou d’Adam. Pour cette dernière, on parle de « l’ensemble ». Autrement dit, « poser l’ensemble » revient à déposer ses vêtements et à se présenter comme le veut l’expression dans le plus simple appareil, qui est peut-être synonyme d’une absolue simplicité vestimentaire mais nullement artistique, tant la maîtrise du nu et l’originalité dans sa représentation demandent de métier et de talent.
 
 
Place Charles-Félix, dans l’appartement-atelier. La vue sur la baie des Anges est magnifique. La lumière et la mer se reflètent sur les murs, tapissés de drôles de carreaux de céramique. Quand il fait beau, on dirait que des flots lumineux se déversent dans les pièces. Elles prennent une apparence nacrée, diaphane, écumeuse. Il me fait la réclame de « la clarté argentée de la lumière de Nice », l’une des raisons de son installation dans cette ville et à cet endroit. Aux murs, beaucoup de teintures bariolées. Il aime accrocher des draperies multicolores en manière de paravent. Elles servent de décor pour certains tableaux, notamment ses odalisques. Il raffole des ornements, des atmosphères baroques, des mises en scène. L’atelier a parfois l’air d’un théâtre oriental. Il y a aussi des ornementations végétales uniques en leur genre… Des fleurs ! Des bouquets monumentaux ! Des glaïeuls, des dahlias, des feuilles de palmier à profusion !          
Tout ce défilé de tentures et de tapis, de costumes luxuriants et de madras aux tons éclatants me ravit et me divertit. Je rêve souvent de tailler à pleins ciseaux dans les étoffes les plus bigarrées pour en faire des robes, des bustiers, des châles, des pantalons, des rubans, des chapeaux, que sais-je. Je le lui dis. Il sourit.          
« Qu’en penserait madame Violette ? Ah, je serais curieux de le savoir. Et la mode, la mode niçoise ? Suivrait-elle ? Nous sommes en Provence, pas au caravansérail !
Mais je sens que l’idée le séduit chaque fois que je lui en parle.          
– La mode ? Nous pourrions lancer une nouvelle tendance.          
– Vous pourriez aussi concevoir de beaux vêtements à partir d’impressions de mes tableaux. Vous connaissez Fortuny…          
– Fortuny ? »                     
Il m’apprend que Mariano Fortuny, un Espagnol vivant à Venise, a imaginé au début du siècle des robes à partir de tissus imprimés qui semblaient avoir été réalisés par un peintre et non par un couturier. Leurs inimitables teintes orangées, indigo, jaune pâle, rouge, etc. ont fait le bonheur des élégantes. Il a révolutionné l’art d’habiller les femmes.          
« Cet homme-là a su faire rimer peinture et couture comme nul autre. C’est un magicien des couleurs. »          
« Comme vous », pensé-je. Je suis fascinée. Je me promets d’en parler à madame Violette. Elle sait que je pose pour Matisse. Elle en est enchantée. Une princesse modèle parmi ses couturières et, qui plus est, modèle d’un peintre amoureux des belles étoffes !


La musique est une des grandes passions de sa vie. Il m’explique l’analogie entre les deux types d’art : « Le peintre choisit sa couleur dans l’intensité et la profondeur qui lui conviennent comme le musicien choisit le timbre et l’intensité de ses instruments. »          
Toute sa vie, il s’est employé à trouver la note juste. Il fut et il demeure pour l’éternité un grand compositeur de la couleur. 


« Mon ami Guillaume Apollinaire a écrit jadis de belles choses sur moi. Vous savez qu’il était d’origine russe par sa mère ?          
– J’ai entendu parler de lui. Ainsi que de sa triste fin.          
– Si triste ! Eh bien, il a dit un jour que mon art était un fruit de lumière. Parfaitement juste ! C’était vraiment bien trouvé comme expression. Impossible que l’auteur d’un “fruit de lumière” ne s’entende pas avec l’Italie et les Italiens. Parce que question lumière, hein, l’Italie… »          
Je profitais de cet aparté sur la Péninsule pour aborder un sujet qui m’intriguait depuis longtemps.          
« J’ai ouï-dire que Cézanne, qui ne jurait que par la peinture italienne, n’y a jamais mis les pieds. Pas une seule fois de toute sa vie !          
– C’est parfaitement exact.          
– Et c’est très singulier, vraiment, de la part d’un homme qui n’habitait tout de même pas à Utrecht ou à Saratov, mais en Provence, si près de la frontière italienne ! »


Il admirait beaucoup Cézanne, qu’il n’a toutefois jamais rencontré. Pas une seule fois. De toute sa vie !          
« Mais pourquoi donc ? J’ai du mal à y croire !          
– Je n’ai jamais été du genre à forcer les rencontres. Elles se produisent naturellement, ou bien elles n’arrivent pas. Voilà tout. J’ai découvert sa peinture chez Vollard, le célèbre marchand, et je l’ai immédiatement aimée. Elle posait des points d’interrogation qui m’ont fait beaucoup réfléchir et travailler. C’est l’essentiel. »          Je trouve très étrange qu’ils ne se soient jamais rencontrés. Presque aussi bizarre que le fait que Cézanne n’ait jamais visité l’Italie alors qu’il n’habitait tout de même pas loin de ce pays dont il se réclamait à corps et à cris sur le plan pictural et culturel.          
« Ah, mais par contre, j’ai rencontré son épouse après sa mort. Chez les Renoir. Et, ma foi, je m’en serais bien passé ! Elle ne tenait pas sa peinture en haute estime, croyez-moi. Elle m’a dit mot pour mot : “Il ne savait pas ce qu’il faisait ; ses tableaux ne sont jamais terminés, jamais finis.” Vous vous rendez compte ? Un si grand et si puissant créateur ! Elle semblait prendre plaisir à le débiner. Tout comme la femme de Pissarro, qui avait elle aussi la dent dure. Elle raillait son mari, un homme pourtant si sympathique. Comment oublier sa belle figure à barbe blanche ? Il avait travaillé avec Cézanne. Je l’ai bien connu, lui, et je l’appréciais infiniment. Mais la “mère Pissarro”, comme nous l’appelions, était aussi aveugle sur l’importance de son art que la femme de Cézanne. Elle persiflait. “Il a fait du pointillisme, et puis pfft il est passé à autre chose. C’était bien ou ce n’était pas bien. Il n’en sait rien lui-même. Il ne sait pas ce qu’il veut !” »          
Et Matisse conclut dans un franc éclat de rire que si nul n’est prophète en son pays, cela est particulièrement vrai, apparemment, des artistes et spécifiquement des peintres !          
« Mais je dois être l’exception qui confirme la règle. Madame Matisse m’a toujours soutenu, de tout son cœur et de toute son âme. Je lui en suis infiniment reconnaissant. Elle a toujours su me remonter le moral quand j’en avais besoin, à l’époque où, incompris, j’étais si souvent moqué, égratigné, méprisé. Oui, son amour et sa compréhension ont été d’un prix immense pour m’aider à surmonter ces épreuves et ces doutes. »


« Les couleurs mènent la danse.          
– Dans le monde de l’art, vous voulez dire ? C’est indiscutable.          
– Pas seulement ! Elles gouvernent les hommes. Voyez la Russie. Des rouges qui s’opposent aux blancs. Et même aux noirs, ces anarchistes qui ont été impitoyablement réprimés par les soviets. Votre papa, vous m’avez raconté cette histoire émouvante, dans la Croix-Rouge des armées blanches. Des couleurs partout ! Tant de symboles politiques ou religieux exprimés par des couleurs. Après la guerre, la majorité parlementaire en France était surnommée “bleu horizon”. Aujourd’hui, l’Allemagne se couvre de chemises brunes et d’affreuses oriflammes à croix gammée noire dans un rond blanc sur fond rouge. Je vous le dis, les couleurs mènent la danse. »


Ne pas se plaindre, souffrir en silence : moi qui ai appris très jeune à serrer les dents et à faire face aux malheurs de l’existence, j’ai aimé chez Matisse cette délicatesse supérieure. La maladie le harcelait depuis sa jeunesse. Elle a laissé peu de répit à son corps et l’a conduit à se faire opérer pendant les années où j’ai posé pour lui. Et aussi bien après, jusqu’à sa mort.          
Mais elle ne s’est frayée aucune voie dans son art.          
J’ai aimé cette grandeur d’âme, cette bienséance non dénuée d’héroïsme, cette discipline de l’esprit et de sa vie de peintre : ne rien dire sur la toile de ses tracas personnels, s’interdire d’y répercuter la moindre trace des griffures de la douleur physique. Juste absorber la lumière du bonheur de créer et d’admirer le monde dans sa vibrante beauté.
C’est pourquoi sa peinture n’est que lumière et joie. Au sens proprement physique et pas seulement esthétique. Peindre et se libérer de la souffrance, l’oublier, en faire un néant : c’était là sa discipline, sa mission. Sa belle et grandiose mission.          
Il m’a dit un jour qu’il ne mettait jamais ses souffrances dans son travail et que c’était précisément ce qui lui permettait de les supporter.          
Sacrée leçon de vie !          
Il n’empêche qu’il a souffert sans relâche depuis sa jeunesse.


Sans sa maladie de jeunesse, sans son appendicite, il n’aurait peut-être jamais embrassé une carrière de peintre et il serait alors passé à côté d’un destin exceptionnel. Sans les épreuves auxquelles notre famille a dû faire face naguère, je n’aurais certainement pas eu la vie que j’ai eue. Peut-être aurais-je connu, et mes sœurs aussi, une existence facile et brillante. Mais elle n’aurait pas eu le relief, la saveur et cette forme de plénitude que l’exil, que la découverte d’autres cultures et d’autres manières de vivre, que la nécessité de travailler dur, et que la rencontre avec Matisse lui ont conférée. Aucune de mes filles n’aurait vu le jour. Ni Alexis, ni Heinz n’auraient partagé ma vie.          
La lumière naît de l’ombre et la domine, telle est la leçon que la vie m’a enseignée et que Matisse m’a apprise également. Elle irradie les toiles de ce maître vénéré.


 

samedi 25 décembre 2021

[Bortnikov, Dimitri] L'agneau des neiges

 

 

 

 

J'ai aimé

 

Titre : L'agneau des neiges

Auteur : Dimitri BORTNIKOV

Parution : 2021 (Rivages)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Au nord de la Russie, au bord de la mer Blanche, Maria, une jeune infirme, née au lendemain de la Révolution, apprend à survivre. Au fil des années, ballotée de région en région, elle s’illustre par son courage. Après la perte de ses êtres chers, elle se retrouve à Léningrad dont elle affronte le blocus par les forces nazies avec abnégation. En charge de douze orphelins, elle mettra tout en œuvre pour les protéger jusqu’à se sacrifier pour les sauver de la famine et de la mort.

Dimitri Bortnikov nous livre ici un roman magistral, où la trace de l’intime rejoint celle de la grande Histoire.

  

Un mot sur l'auteur : 

Né en Russie en 1968, Dimitri Bortnikov vit aujourd'hui en France. 
Son premier roman Le syndrome de Fritz a obtenu le Booker Prize russe et le prix National best-seller en 2002. Il a aussi publié Svinobоurg en 2003, La belle endormie en 2005, Repas de morts en 2011 et Face au Styx en 2017.

 

 

Avis :

Née au nord de la Russie après la Révolution, la jeune infirme Maria perd un à un les siens et, poussée par la misère, se retrouve contrainte d’aller tenter sa chance toujours plus loin. Elle parvient ainsi à Léningrad et trouve à s’y employer dans un orphelinat. Le siège de la ville par la Wehrmacht lors de la seconde guerre mondiale la force à fuir avec les douze seuls enfants survivants.

Cette histoire racontée avec la naïveté d’un conte est tout simplement terrible. Un petit bout de femme, que tout laissait présumer aussi fragile qu’un fétu de paille dans le vent de l’Histoire, résiste à toutes les épreuves - handicap, misère, famine, solitude – pour devenir, malgré elle, l’incarnation anonyme du courage et de l’abnégation. Aux côtés de la jeune Maria, vouée dès la naissance à une existence misérable et insignifiante, et qui traverse les terrifiants soubresauts de son époque avec la patience têtue des êtres habitués à faire impassiblement avec le pire, sans même songer à se plaindre, c’est toute l’histoire du petit peuple de Russie, pendant les années trente et quarante, que l’on traverse à hauteur d’une âme simple, que les vicissitudes ne parviennent pas à altérer.

Toujours au plus près du ressenti et du quotidien des personnages, au travers d’une foule de ces détails infimes qui font pourtant la couleur d’une vie, le texte ne se départit jamais d’un parti-pris narratif aussi déconcertant qu’efficace quant à l’effet recherché. S’il n’a cessé de me rebuter, au point de me gâcher une bonne partie de mon plaisir de lecture, il contribue fortement à l’atmosphère et au ton si particuliers du roman. Son expression exaltée et emphatique, ses salves de phrases brèves, souvent sans verbe, mitraillées de points d’exclamation, mais aussi ses formules imagées, formulées avec une spontanéité simple et presque naïve, dans une langue très orale, créent l’impression d’écouter un témoin de ces temps anciens narrer ses souvenirs, discrètement teintés d’un parfum de mélancolie et de légende épique.

Travaillé jusque dans son style en un puissant hommage à ces innombrables très modestes anonymes, qui, du temps des grands-parents de l’auteur, ont payé un si lourd tribut à l’Histoire en Russie, ce roman est de ceux qui vous impressionnent par leurs qualités, même si elles en rendent aussi la lecture quelque peu ingrate. (3,5/5)

 

Citations :

Les prêtres disent que ce sont les anges ivres qui troublent l’eau des yeux des nouveau-nés en se baignant dedans…

Et son père, ah son père ! Il était grand, lui… L’homme du Nord, lui. L’homme taiseux, les yeux bleus aussi, mais clairs-clairs. Et si calmes, si calmes… Jamais esclave, jamais serf. Un Pomor. Le peuple pêcheur. Toujours libre. Tout droit il était, son père. Tête haute comme un homme né sous les hauts plafonds. Comme tous les Pomors, il paraît… La mer pour sol, le ciel pour plafond.
(...)
Et sa mère… Oh, sa mère… Petite femme de la Volga. D’abord joyeuse, insouciante et maligne, comme seules les jeunes esclaves peuvent l’être. Et puis – increvable comme un dé à coudre en fer ! Visage minuscule, un nœud bien serré, becqueté par la variole. Jamais une plainte… Et pourtant ! D’une servitude à l’autre… Les mains dans la terre, les pieds dans la boue, comme on dit. De mère en fille, de père en fils. Le dos vers le ciel, les yeux dans la terre… Eh oui. Du berceau au cercueil. Pour arriver à : « Si tu ne t’habitues pas – tu crèves, et si tu ne crèves pas – tu t’y habitues. »
Sa mère… Ni vieille ni jeune… Âgée de deux fils, de trois mort-nés, et là – une fille, ni morte ni vivante… Silencieuse. Petite vie aux yeux grands ouverts… Minuscule animal dans une chapka comme berceau… Ça tient à quoi tout ça… À une prière peut-être… Au-dessus de l’abîme suspendu à un cheveu. Faible chiot… Une graine dans la neige.

 « Quelle pluie…, elle répétait, quelle pluie… Il pleut même entre les gouttes ! »

La prière, c’est comme un pont. Un pont de nulle part à nulle part où l’âme humaine se promène. C’est comme le vin… L’ivresse c’est aussi un pont où les âmes se baladent.

Sur les berges, la glace avait déjà saisi les feuilles mortes… Une fine couche comme du verre couvrait l’eau. La rivière respirait encore, mais sans bruit… Plus de clapotement. La Dvina s’endormait de plus en plus profond. Et les eaux étaient vides… Les poissons s’abritaient dans les profondeurs. Aucun mouvement à la surface. Rien. Juste les eaux grises, les eaux désertes… Aucune âme à pêcher…
(…)
 Le fleuve en automne est une cathédrale sans plafond. L’homme sur le fleuve endormi parle bas comme dans une église vide. 
 
Les gosses du village à côté et les orphelins ne se mélangeaient pas. Même pas dans les jeux. Même pas dans des batailles de boules de neige. Jamais. Ne se détestaient pas vraiment, non, mais se méfiaient de loin. Les gosses du village traitaient les orphelins de « Voleurs de crottes de nez » et les orphelins les appelaient « Morves à maman ». Mais à l’approche de la Saint-Sylvestre – les gosses du village enviaient les orphelins. Ceux-là avaient un sapin ! Et pas n’importe lequel… Pas une brosse à dents décorée ! Ah non, un sapin immense… Un arbre fait de trois sapins. Et surtout – les lumières, ah oui, la salle devenait magique durant trois soirs. Le soleil couché, les gosses du village louchaient sur ce palais enchanté, devenant d’un coup – de petits vieillards, comme tous les envieux.

Tranquille. Il avait en lui comme un secret. Comme une sorte de joie… Un feu stable, et chacun pouvait se réchauffer auprès de son feu. Cette flamme qui s’allume dans ceux qui ont tout vu. Qui n’ont plus rien à perdre sinon leurs bottes.

C’est, peut-être, vrai ce qu’on dit : appelez un homme – porc pendant trois ans, il finira par grogner. Traitez un garçon de « fils de pute » – il finira par mettre sa mère sur le trottoir…


 

dimanche 3 mars 2019

[Decoin, Didier] La dernière troïka






J'ai aimé

Titre : La dernière troïka

Auteur : Didier DECOIN

Editeur : Hachette

Parution : 1976

Pages : 219









Présentation de l'éditeur :

"Sonia! Les porteurs de torches!... cria Volodia tout essoufflé. Ils vont au secours d'un homme perdu dans le marais!
- Dans la vase... la boue vivante qui avale..., murmura Sonia.
- II leur faut la troïka de ton père pour essayer de le tirer!"
Au village de Krassinograd, dès que le rescapé - Christopher, un jeune Anglais fortuné, qui voyage pour son plaisir - pénètre dans l'isba de Sonia, la petite paysanne russe, il y apporte le trouble et l'aventure.
Alentour, la Révolution d'Octobre se propage, s'embrase. Malgré eux, Christopher et Sonia affrontent ensemble la violence et les périls de la guerre civile. Un monde nouveau commence à naître : ils se découvrent en se découvrant eux-mêmes.
Un soir, en sautant dans le train de la dernière chance, bondé de fuyards et de blessés, Sonia retrouve Ivan son premier amour. Un ardent partisan.
Christopher... Ivan... Un autre drame commence.
 

Avis :

Pendant la révolution d'Octobre 1917 en Russie, alors que la guerre civile s'abat soudain sur la population des campagnes et des villes de province prises en tenaille par les combats, une jeune Russe est emportée dans la tourmente : tandis que son ami d'enfance se lance à la poursuite de son idéal révolutionnaire, la jeune fille assiste la fuite d'un riche Anglais égaré dans le secteur. Ecartelée entre l’amour des deux hommes, elle symbolise le dilemme d'un pays entier : l'héroïsme est-il de se battre pour des idées, ou de sauver ses proches ?
L'écriture et les images sont très belles, mais l'histoire, même si elle devient plus intéressante prise dans sa symbolique, m'a semblé laisser trop de place à la romance, trop sucrée à mon goût. Je suis ressortie mitigée de cette lecture. Ce n'est pas pour moi le meilleur ouvrage de Didier Decoin. (3/5) 


Citation : 

Les héros n'existent pas. Il y a seulement des gens qui croient très fort en certaines idées et qui sont incapables de vivre si on tente de les leur enlever.