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mardi 31 décembre 2024

[Bourbon Parme, Amélie] L'ascension

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les trafiquants d'éternité 2 -
            L'ascension

Auteur : Amélie de BOURBON PARME

Parution :  2024 (Gallimard)

Pages : 496

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Au commencement du XVIᵉ siècle s’ouvre le pontificat de Jules II, ennemi déclaré des Borgia. Alessandro Farnese doit gagner la confiance du nouveau chef de l’Église et de son clan pour asseoir son influence au sein du Sacré Collège et pour établir durablement sa descendance au sein de la haute aristocratie romaine.
Audace, prudence et loyauté. Telle sera sa profession de foi dans une Rome corrompue par le commerce des sacrements, capitale du vice dénoncée par Martin Luther. Car la Rome des Médicis est aussi sulfureuse que l’était celle des Borgia. Intrigues amoureuses, complots et compromissions achèvent de ruiner le crédit des papes. Mais pas l’amour que se vouent Alessandro et Silvia, mère de ses enfants, envers et contre tout.
Propulsé dans les plus hautes sphères de l’Église, l’aîné des Farnese conseille les papes Jules II, Léon X et même Clément VII, son ancien rival. Alors que Charles Quint et François Ier se disputent l’Italie, que l’intransigeance protestante submerge les consciences et menace de faire sombrer la papauté, Alessandro a la conviction que l’humanisme peut triompher de tout, même de ses propres excès : cette certitude le mènera à devenir pape, en 1534.
Avec ce nouveau tome des Trafiquants d’éternité, Amélie de Bourbon Parme poursuit le portrait éblouissant d’Alessandro Farnese au cœur d’une Renaissance italienne tourmentée par la peur du Jugement dernier mais dont va émerger notre modernité.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Amélie de Bourbon Parme est historienne et écrivaine. Après L’ambition (prix Maurice Druon 2024), L’ascension est le deuxième volet de la trilogie Les trafiquants d’éternité.

 

 

Avis :

Après L’ambition, premier volet de la trilogie Les trafiquants d’éternité, Amélie de Bourbon-Parme poursuit la biographie romancée de son ancêtre Alessandro Farnèse avec L’ascension, le récit mouvementé de sa longue progression vers le trône papal, qu’il occupera – mais ce sera l’affaire du tome trois – sous le nom de Paul III.
 
Le premier tome l’avait vu s’évader du château Saint-Ange et, réfugié chez les Médicis à Florence, y faire ses humanités avant de rejoindre la curie romaine pour, sans renoncer à sa maîtresse Silvia Ruffini qui lui donnera quatre enfants, commencer à y enchaîner des charges épiscopales de plus en plus lucratives et prestigieuses.

Nous sommes désormais au début du XVIe siècle. Les Médicis succèdent aux Borgia et, en fin observateur des luttes de clans où l’on manie aussi bien la calomnie et la corruption que l’épée et le poison, pendant qu’enflent aussi bien la contestation luthérienne que le fracas de nouvelles guerres où les puissants du moment, François 1er et Charles Quint en tête, se disputent à la curée une Italie en miettes, le cardinal Alessandro Farnèse use si bien de sa clairvoyance diplomatique pour consolider patiemment richesse, prestige et influence, qu’à soixante-six ans, il s’impose comme le seul homme de la situation à Rome. Elu pape à l’unanimité en 1534, soit seulement sept ans après le traumatique sac de Rome qui profana et remit en cause le siège de la papauté, sous pression politique et religieuse face à la situation en Europe et à la montée du protestantisme, il nous laisse impatients de le voir à l’oeuvre dans l’ultime volet de la trilogie.

C’est donc peu de dire que l’intérêt du lecteur ne fléchit pas durant cette deuxième et copieuse part de narration où, sur le fond d’une époque formidablement restituée dans son foisonnement, ses troubles et son agitation, se précise peu à peu le portrait de plus en plus fascinant d’un homme clairement au-dessus de la mêlée. Fluide et rythmée, la plume d’Amélie de Bourbon-Parme plonge dans l’encre de l’Histoire avec un naturel qui ne s’acquiert qu’au terme d’une longue imprégnation et qui nous enchante autant qu’il nous instruit. Loin d’un long fleuve spirituel, l’histoire de la papauté a tout à voir avec la folie des hommes. (4/5)

 

 

Citations :

Lorsqu’il quitta Jean ce matin-là, le malaise ressenti à l’approche de Florence ne s’était toujours pas dissipé. Alessandro se rappela cette autre maxime que lui avait soufflée Nicolas Machiavel : « Le mal est un instrument nécessaire en politique. » Était-il naïf de croire qu’on pouvait garder l’âme pure tout en servant ses intérêts ou était-ce seulement hypocrite, comme l’avait sous-entendu Jules de Médicis la veille ? Avant de descendre l’escalier, il fit un tour par la petite chapelle pour y admirer la procession des rois mages qu’il aimait tant. Face aux lignes presque vivantes de cette fresque, éclairée par le rayon traversant du vitrail, il préférait penser que la conquête du pouvoir était un art avant d’être une guerre.
 

Les journées passèrent ainsi, à la recherche d’un consensus impossible, entrecoupées de discussions et de messes basses dans la salle des pas perdus. Les camériers réduisaient chaque jour les rations de nourriture pour affamer les électeurs et les forcer à se mettre d’accord. (…)
Dehors, les esprits étaient échauffés par des satires qu’alimentaient les pronostics les plus inquiétants. Des libelles et des épigrammes se moquant des électeurs, aussi bien que des candidats, de leurs vices et de leurs défauts, étaient placardés dans les rues, sur les portes des maisons. Soutenu par Jules de Médicis, l’Arétin produisait ces écrits et dirigeait une officine de poètes satiriques dont les textes injurieux, diffusés dans toute la ville, décrédibilisaient les autres cardinaux. Des paris sur les candidats étaient lancés tous les jours, les banques prêtaient de l’argent aux joueurs. Devant le Vatican avait été accrochée une pancarte « À vendre ». (…)
Les électeurs étaient enfermés depuis près de dix jours dans le palais apostolique. Une atmosphère oppressante régnait dans la grande salle divisée en cellules. Malgré le froid, on ouvrait les fenêtres pour aérer, faire circuler l’air engourdi par les scrutins interminables, le bourdonnement des conjectures. Les prières des cardinaux n’étaient plus que des soupirs de lassitude. À l’extérieur aussi, le vide se remplissait de toutes sortes de menaces : la vacance du pouvoir pontifical voyait se déliter l’autorité du Saint-Siège sur les territoires conquis. Les armées françaises se rapprochaient de Florence pour reprendre la cité.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 25 août 2024

[Cavalier, Philippe] Le parlement des instincts

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le parlement des instincts

Auteur : Philippe CAVALIER

Parution : 2023 (Anne Carrière)

Pages : 752

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

1582, grand-duché de Toscane. Ilario d’Orcia apparaît sur la scène du monde. Par la plus petite porte, et en en conservant les proportions, puisque sa taille ne dépassera jamais celle d’un enfant. Mais si son corps est nain, son intelligence est vive et son appétit de savoir impérieux.
Moinillon, peintre, ermite, médecin ou prophète, Ilario parcourt une Europe où se flétrissent les espérances d’une Renaissance désormais moribonde. De Venise à Rome et de Malte à Prague, c’est l’avènement du Baroque, un âge d’ambitions, de découvertes et d’excès. C’est le temps de Kepler, Faust et Caravage, une parenthèse sensuelle et dangereuse où tous les futurs sont possibles au point qu’un homme contrefait peut se rêver doge de la plus belle cité qui fût jamais.
Voyage gigantesque et frénétique accompli par un tout petit homme, Le Parlement des instincts est une épopée fabuleusement généreuse et inventive, une expérience de lecture colossalement immorale, dont les férocités joyeuses exaltent le souffle du langage, la force du rire et la souveraine puissance des Arts.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ancien élève de l'Ecole pratique des hautes études en sciences religieuses et diplômé de l'Institut national des langues et civilisations orientales, Philippe Cavalier se passionne pour l'Histoire et les pratiques religieuses et ésotériques. Il est l'auteur du Siècle des chimères (4 tomes, 2005-2008), d'Une promenade magique dans Paris, du Marquis d'Orgèves (3 tomes et intégrale, 2011) et de Hobboes (2015)

 

Avis :

Déposé nourrisson aux portes d’un monastère toscan parce qu’atteint de nanisme, Ilario le narrateur est, en cette fin de XVIe siècle, élevé à la dure au sein de l’orphelinat tenu par les moines. Son intelligence et sa soif d’apprendre lui valent d’être soustrait au harcèlement des autres enfants pour faire l’apprentissage de la lecture, de l’herboristerie et de l’anatomie auprès d’un moine érudit. Son esprit désormais ouvert à la connaissance n’a bientôt de cesse de s’envoler au-delà de l’enceinte monastique. Commence alors une longue épopée picaresque qui, de rencontres plus ou moins mauvaises en choix plus ou moins bons, va le mener à travers l’Europe de la Renaissance.

Des espions et des maîtres verriers de la Sérénissime République de Venise aux mœurs agitées du Caravage à Rome, Naples, puis Malte, du fond des mines de cobalt en Europe centrale à la Cour de l’Empereur Rodolphe II de Habsbourg à Prague, enfin d’un ermitage en compagnie d’un lion à la croisade d’une magnétique prédicatrice, tel est le passionnant voyage, aux aventures toutes plus rocambolesques les unes que les autres, auquel nous convie ce roman-fleuve découpé en cinq parties symbolisant les étapes de la vie. Entre les germes de l’enfance et la résignation de la vieillesse, s’écoulera un destin en forme de montagnes russes dont un tirage de tarot avait dès le début prédit les grandes lignes, mais qui devra beaucoup à l’extraordinaire instinct de survie d’Ilario, lui que Dame Nature avait pourtant bien mal loti au départ.

D’une manière qui fait penser à la Traversée des Temps d’Eric-Emmanuel Schmitt, le récit commenté avec humour au long d’intéressantes et didactiques notes de bas de page est l’occasion d’une immersion historique riche et vivante qui, adoptant délicieusement et fort naturellement les tournures de langage d’alors, se nourrit avec aisance d’une documentation colossale et d’une érudition teintée de dérision. Au prétexte de péripéties agréablement fantaisistes, l’on se délecte ainsi de la finesse d’évocation de l’époque, au travers notamment de quelques unes de ses grandes figures, mais surtout de ses débats artistiques, religieux et philosophiques, alors qu’après la Renaissance et sa profonde transformation de la représentation du monde, d’autres bouleversements annoncent déjà l’âge baroque.
 
Fort de sa riche et érudite trame historique, de son personnage picaresque si humain et faillible dans ses aspirations et ses travers, enfin de son humour et de sa plume tout droit sortie d’un encrier du XVIIe siècle, ce pavé soigné de plus de sept cent cinquante pages, qui ne connaît aucune baisse de rythme au long de ses aventures foisonnantes et qui offre un véritable bain culturel dans l’Europe de l'époque, se déguste avec autant d’amusement que d’intérêt. (4/5)

 

Citations :

Cependant, si ma laideur fut mon fardeau, elle fut aussi ce pourquoi j’ai contemplé le monde tel que peu l’ont vu. C’est qu’il y a quelques privilèges à être monstre, et même, parfois, un peu de bonheur aussi. Je ne mens pas. J’ai vendu mes difformités comme les belles filles sans le sou prostituent leurs grâces. Beauté et laideur ont ce point en commun d’allumer la fascination chez les bienheureux qui n’en sont point affligés, car il n’y a pas loin de la répulsion à l’attraction et les faveurs accordées si aisément à l’une peuvent, par perversité, se céder parfois à l’autre. 


Le rire, Ilario ! Laisse-moi te dire en vérité ce qu’il en est : c’est une arme ! Une arme bien plus acérée que ne le sera jamais n’importe quelle épée, et de portée plus longue que n’importe quelle bombarde, si gros qu’en soit son canon. C’est une arme qui traverse temps, matière et espace pour foudroyer sa victime en autant de coups qu’il se trouve de rieurs ! Une arme qui, en trois mots finement agencés, souille à jamais n’importe quelle réputation ; rabaisse n’importe quel rang ; ridiculise n’importe quel prétentieux. Personne n’est à l’abri du rire ! Pas un benêt, pas un savant, pas une femme ni un homme, aussi couronné soit-il ! (…)
Ce n’est pas tout. Le rire, étant donc une arme, est également signe de reconnaissance entre beaux esprits. On peut dire une chose en riant et en faire comprendre une autre à qui est familier du double sens. Les sots ne font que s’esclaffer de la grossièreté, alors que les sages saisissent la pensée interdite voilée sous la vulgarité de la forme. Le rire, Ilario, a cette puissance rare – une puissance triple – de leurrer les ignares, de scandaliser les tièdes mais d’édifier les êtres de raison percevant au-delà des apparences. Je te le redis : le rire est une arme parce que le rire est un code !


 

samedi 13 avril 2024

[Avrillier, Sigrid] Corrège

 





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Titre : Corrège

Auteur : Sigrid AVRILLIER

Parution :  2024 (Macenta)

Pages : 124

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Antonio Allegri da Correggio, dit Il Correggio (vers 1489 ou 1494-1534), en français Le Corrège ou plus simplement Corrège, contemporain de Léonard de Vinci, de Raphaël et de Michel-Ange, est considéré par les historiens de l’art comme l’un des plus grands maîtres de la Renaissance italienne.

Dans ce livre, comme dans tous les autres volumes de la collection « L’œil du copiste », Sigrid Avrillier utilise à la fois ses compétences de copiste et son esprit de chercheur pour nous inviter à pénétrer dans l’univers de cet artiste à partir de l’une de ses œuvres, Le Mariage mystique de sainte Catherine, devant saint Sébastien, dont elle a exécuté une copie au musée du Louvre.
Elle nous montre comment Corrège, figure isolée et travailleur solitaire vivant en Émilie, au centre d’un triangle artistique formé par Milan, Florence et Venise, a su prendre le meilleur de ces trois écoles prestigieuses pour inaugurer une nouvelle façon de concevoir la peinture et pour développer son propre parcours.

Grâce à la douceur expressive de ses personnages, l’utilisation audacieuse de la perspective, son sens du mouvement et des gestes, il s’impose comme un indispensable chaînon entre le XVIe et le XVIIe siècle. Peintre de la mystique chrétienne autant que de la grâce sensuelle, Corrège eut l’audace des précurseurs. Il fit de Parme l’un des principaux foyers de la Seconde Renaissance et exerça une influence durable.

Écrit à la façon d’une enquête, ce livre est accessible à tous les publics qui s'intéressent à la peinture comme expression à la fois d’une sensibilité artistique, d’une époque et d’une histoire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sigrid Avrillier, normalienne et auteur d’une thèse sur l’interaction matière-rayonnement, est professeur émérite à l’université Paris 13. Elle a vu ses travaux couronnés par de nombreuses distinctions dont la médaille d’argent du CNRS. Parallèlement elle mène une carrière de peintre et de sculpteur sur pierre. Elle est actuellement copiste au musée du Louvre.

 

 

Avis :

Normalienne, agrégée et docteur en physique, Sigrid Avrillier est aussi passionnée de peinture et copiste au musée du Louvre. Après Claude Lorrain, Rubens ou encore Pontormo, cette habituée de la collection « L’oeil du copiste »  des éditions Macenta, spécialisées dans les livres d’art abondamment illustrés et accessibles à tous en format « Poche », nous propose cette fois la découverte de l’univers de Corrège, l’un des grands peintres de la Renaissance au sein de l’école de Parme, à partir de l’une de ses œuvres maîtresses : « Le Mariage mystique de sainte Catherine devant saint Sébastien ».

Exposé aux côtés de la Joconde au début du XXe siècle, quand cette dernière n’éclipsait pas encore le reste du musée, le tableau qualifié de « plus belle peinture de la Chrestienté » est toujours visible dans la Grande Galerie. Après des mois passés à s’en imprégner pendant son délicat travail de copie, Sigrid Avrillier s’est souciée d’en savoir plus sur ce peintre qui n’a laissé d’autres traces que son œuvre : tableaux, retables et coupoles peintes à Parme, Modène et Corregio en Italie.

Son investigation, mêlée d’un certain suspense, nous emmène, à partir du tableau et de sa curieuse thématique du mariage mystique, dans une analyse aussi bien du contexte historique et culturel du début du XVIe siècle en Emilie-Romagne que des traits de personnalité de l’artiste, laissés à deviner au travers de son œuvre et de son parcours. A l’issue du voyage, c’est avec un regard neuf que l’on considérera à nouveau le tableau du Louvre, averti que l’on sera de sa portée contestataire. Il est intéressant de noter que la clé de son message réside notamment dans le contraste entre la scène et son arrière-plan, un arrière-plan qui, jusqu’à sa restauration, avait fini par disparaître sous l’épaisseur des vernis successifs…

Aussi passionnant qu’accessible tant l’exposé fait preuve de clarté, ce petit livre abondamment pourvu d’illustrations de grande qualité est une excellente occasion de (re)découvrir un très grand peintre de la Renaissance italienne, injustement méconnu du grand public contemporain. (4/5)

 

 

Citation :

Le Corrège est peut-être le seul peintre qui sait donner aux yeux baissés une expression aussi pénétrante que s’ils étaient levés vers le ciel. Le voile qu’il jette sur les regards ne dérobe en rien le sentiment ni la pensée, mais leur donne un charme de plus, celui d’un mystère céleste.


 

dimanche 25 février 2024

[O'Farrell, Maggie] Le portrait de mariage

 




J'ai aimé

 

Titre : Le portrait de mariage
            (The Marriage Portrait)

Auteur : Maggie O'FARRELL

Traduction : Sarah TARDY

Parution :  2022 en anglais
                   2023 en français (Belfond)

Pages : 416

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

C’est un grand jour à Ferrare. On y célèbre les noces du duc Alfonso et de Lucrèce de Médicis. La fête est extravagante et la foule n’a d’yeux que pour le couple. La mariée a quinze ans. Rien ne l’avait préparée à ce rôle. Elle n’était que la troisième fille du grand duc de Toscane, la discrète, la sensible, celle dont ses parents ne savaient que faire. Mais le décès soudain de sœur aînée a changé son histoire. 
La fête est finie, Lucrèce est seule dans un palais immense et froid. Seule face aux intrigues de la cour. Seule face à cet homme aussi charismatique que terrifiant qu’est son mari. Et tandis que Lucrèce pose pour le portrait de mariage qui figera son image pour l’éternité, elle voit se dessiner ce que l’on attend d’elle : donner vie à un héritier. Son propre destin en dépend…

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1972 en Irlande du Nord, Maggie O’Farrell a grandi au pays de Galles et en Écosse. À la suite du succès de son premier roman, Quand tu es parti (2000, rééd. 2017), elle a abandonné sa carrière de journaliste littéraire pour se consacrer à l’écriture. Après La Maîtresse de mon amant (2003), La Distance entre nous (2005), L’Étrange Disparition d’Esme Lennox (2008), Cette main qui a pris la mienne, lauréat du prestigieux Costa Book Award (2011), En cas de forte chaleur (2014), Assez de bleu dans le ciel (2017), I am, I am, I am (2019) et Hamnet, lauréat du Women’s Prize for Fiction (2020), Le Portrait de mariage est son dixième livre à paraître chez Belfond. Tous sont repris chez 10/18.

 

 

Avis :

Décidément, le mariage ne porta pas bonheur aux filles de Cosme 1er de Médicis, maître de Florence pendant la Renaissance. Isabelle fut assassinée par son mari, et si Marie et Lucrèce semblent avoir succombé, l’une à la malaria, l’autre à la tuberculose, la légende colporta une version bien moins naturelle de leur mort, survenue lorsqu’elles n’avaient respectivement que dix-sept et seize ans. L’aînée s’apprêtait alors à épouser Alphonse II, le puissant duc de Ferrare. La plus jeune venait de le faire à sa place. Les rumeurs de leur assassinat ont inspiré deux romans parus presque concomitamment : Marie est au centre de l’intrigue du passionnant Perpective(s) de Laurent Binet, Lucrèce est la tragique héroïne du nouveau livre de Maggie O’Farrell, impatiemment attendu après le succès de Hamnet.
 
De fait, en dehors des festivités qui soulignèrent de leur exceptionnelle somptuosité le mariage de Lucrèce et d’Alfonso, et aussi du portrait de la jeune épousée par le Bronzino, l’on ne sait pas grand-chose de cette éphémère duchesse de Ferrare. Mariée à treize ans à un homme du double de son âge pour servir d’amples enjeux politiques, elle connaît le sort habituel des filles de familles illustres, élevées dans le seul but d’au plus vite rendre fertile le jeu des alliances de pouvoir. Alors, fallait-il lui consacrer tout un roman ? 
 
Reprenant à son compte la rumeur d’empoisonnement dont Richard Browning s’est fait l’écho en 1842 dans son poème My Last Duchess, Maggie O’Farrell l’imagine en épouse innocente et naïve à peine sortie de l’enfance, sa spontanéité juvénile et ses élans affectifs bientôt douchés par la peur croissante que lui inspire un époux autoritaire et cruel sous le vernis des bonnes manières. Semant le doute dans l’esprit du lecteur quant aux réelles intentions d’Alfonso, l’intrigue se resserre en un huis clos inquiétant, partagé entre l’imposant château d’Este, retranché entre ses douves et ses tours défensives en plein centre de Ferrare, et une austère forteresse isolée en bordure de forêt, à des jours d’inconfortable et malaisé voyage du riant palais florentin qui abrita l’enfance insouciante de Lucrèce.

Hélas, la belle écriture fluide et l’imagination de l’écrivain ont beau fouiller personnages et décors pour parer la narration des reflets chamarrés de la Renaissance italienne, le roman peine à trouver la consistance suffisante pour épargner l’ennui à son lecteur. Non seulement le scénario d'un romanesque presque mièvre accumule les invraisemblances, mais l’ensemble trahit un regard beaucoup trop moderne pour ne pas engendrer une vague mais persistante sensation d’anachronisme. Reste une jolie fantaisie historique, réussie dans la reconstitution de ses décors et de son contexte, mais trop superficielle sur le fond pour convaincre aussi bien que le précédent succès de Maggie O’Farrell. (3/5)

 

 

Citation :

— Il s’agit, je vous l’assure, d’un état assez commun chez la gent féminine. Votre épouse, je me permets de le dire, porte en elle trop de chaleur. Son sang est trop chaud, ce qui excite l’esprit femelle. Il s’agit, bien entendu, d’un problème qu’il m’est possible de traiter. Je préconiserais une série de saignées avec ventouses, et des décoctions à base de plantes et de minéraux. Je veillerai moi-même à les préparer. Elle ne devra plus manger que des aliments froids, un peu de volaille, des légumes verts, de la viande rouge, fromage et lait chaque jour. Plus d’épices, de bouillon, de poivre ou de tomates. Elle devra par ailleurs être entourée d’images douces et fruitées. Ces bêtes sauvages sur ces murs devront être retirées. Ces ossements, ces plumes et ces curieux artefacts également. Des activités précises devront lui être proposées, chaque jour, suivies d’une période de repos après chaque repas, au lit, et après le réveil. Pas d’excitation, de danse, de musique, de loisirs créatifs, de lecture, en dehors des textes religieux.  
— Fort bien.  
— J’ai la certitude que l’événement que vous attendez arrivera prochainement. »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 28 octobre 2023

[Binet, Laurent] Perspective(s)

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Perspective(s)

Auteur : Laurent BINET

Parution : 2023 (Grasset)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Florence, 1557. Le peintre Pontormo est retrouvé assassiné au pied des fresques auxquelles il travaillait depuis onze ans. Un tableau a été maquillé. Un crime de lèse-majesté a été commis. Vasari, l’homme à tout faire du duc de Florence, est chargé de l’enquête. Pour l’assister à distance, il se tourne vers le vieux Michel-Ange exilé à Rome. 
La situation exige discrétion, loyauté, sensibilité artistique et sens politique. L’Europe est une poudrière. Cosimo de Médicis doit faire face aux convoitises de sa cousine Catherine, reine de France, alliée à son vieil ennemi, le républicain Piero Strozzi. Les couvents de la ville pullulent de nostalgiques de Savonarole tandis qu'à Rome, le pape condamne les nudités de le chapelle Sixtine. 
Perspective(s) est un polar historique épistolaire. Du broyeur de couleurs à la reine de France en passant par les meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, chacun des correspondants joue sa carte. Tout le monde est suspect.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Laurent Binet a été professeur de lettres pendant dix ans en Seine-Saint-Denis. Il est l’auteur de HHhH (2010, prix Goncourt du premier roman), La septième fonction du langage (2015, prix Interallié), Civilizations (2019, Grand prix du roman de l’Académie française).

 

Avis :  

La censure de la nudité artistique n’est pas une nouveauté, preuve en est ce tout dernier roman de Lauret Binet, un polar historique épistolaire qui nous projette de plain-pied dans la Florence de la Renaissance, en une Italie dont l’effervescence artistique côtoie les déchirements politiques.
 
En 1557, tandis que la onzième guerre d’Italie place plus que jamais la péninsule au coeur de l’affrontement entre la France et l’Espagne, le pape Paul IV à Rome et le duc Cosimo de Médicis à Florence ont fort à faire pour espérer tirer leur épingle des luttes politiques en cours. Dans ce contexte de crise mais aussi de brassage d’idées – artistiques avec la récente découverte de la perspective en peinture, ou idéologiques avec notamment l’émergence de concepts républicains mais aussi la trace laissée par les prédications de Savonarole –, tout se fait enjeu de pouvoir et objet de sombres manipulations. Surfant sur la polémique née des exigences papales d’habiller de voiles les nus « impies et obscènes » de Michel-Ange, voilà qu’on a osé peintre un nu lascif affublé du visage de Marie de Médicis, le fille du duc de Florence. Au même moment, l’infamant tableau étant déjà devenu l’enjeu d’un combat politique, Pontormo, qu’on savait déjà torturé par la prévisible condamnation des fresques très dénudées, qu’après onze ans d’un travail titanesque, il s’apprêtait à achever, est retrouvé mort au pied de son grand œuvre, un poinçon en plein coeur. Soucieux d’identifier le meurtrier et, peut-être plus encore, de récupérer l’odieux et vexant tableau, Cosimo de Médicis charge Giorgio Vasari, peintre lui aussi en même temps qu’homme de confiance, de mener une double enquête.

Sur la toile de fond solidement tissée de leur contexte historique, Laurent Binet s’empare des points d’interrogation de l’Histoire pour camper, sous un format original, un récit réjouissant et addictif. Des fresques dont Pontormo avait revêtu la chapelle San Lorenzo à Florence ne nous sont parvenus que leurs cartons préparatoires. De la mort du peintre, l’on ne sait rien, même pas précisément la date. Quant à Marie, la fille aînée de Cosimo de Médicis, sa disparition à dix-sept ans est restée l’objet de diverses légendes peu vérifiables. Il n’en faut pas plus à l’écrivain pour nourrir une fiction aussi récréative qu’édifiante, truffée de clins d’oeil, tant à la littérature lorsque sa Catherine de Médicis se prend des airs de Madame de Merteuil, qu’à un certain monde contemporain criant à la pornographie devant le David de Michel-Ange. Rétrospectivement heureux de savoir les fresques de la chapelle Sixtine sauves, l’on en vient à s’affliger de la disparition de celles de Pontormo, peut-être en effet aussi sublimes. Surtout, l’on se régale de cette intrigue pleine de rebondissements et de suspense qui se laisse découvrir au long des pointillés chronologiques laissés par un paquet de 176 lettres échangées, avec toutes les tournures de l’époque, par une vingtaine de protagonistes. Le seul, contrairement aux auteurs des missives, à avoir accès à toutes, le lecteur, dans sa position ex machina, se retrouve en situation de rire – ou de frémir – des tâtonnements, erreurs et quiproquos dans lesquels, avec une malice jubilatoire, l’écrivain s’amuse à égarer les personnages.

Erudite, bien écrite, drôle, cette gourmandise historique s’assortit d’autant d’intelligence que de fantaisie, pour la défense des peintres et des artistes, à commencer par ceux de la Renaissance, contre la censure de tout poil. « La perspective nous a donné la profondeur. Et la profondeur nous a ouvert les portes de l’infini » « Nous sommes les fenêtres de Dieu. » « C’est pourquoi nous ne devons pas mésestimer nos œuvres mais au contraire les respecter, en prendre soin et les défendre contre quiconque. Les nôtres et celles des autres, quand elles en valent la peine. » Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Sans les avoir vues, je suis certain que les fresques de Pontormo doivent être préservées à tout prix, car elles défendent une idée de l’art et du divin que je nous sais partager. L’idée, mon cher Bronzino ! Vous et moi savons qu’il n’y a rien de plus haut. C’est pourquoi je ne doute pas que vous saurez, mieux que personne et aussi bien que moi-même, être fidèle à celle de votre maître, en achevant son œuvre dans l’esprit qui était le sien. Cela faisant, vous prendrez part à la bataille que nous livrons contre des puissances bien obscures, et vous exposerez à de terribles dangers, car nos ennemis grimpent vers nous comme des araignées. À Rome, je crains chaque jour pour ma Sixtine et j’en viens à me demander si je ne dois pas laisser le pauvre Volterra voiler mes nus, comme un moindre mal, pour ne pas risquer la destruction du tout. En réalité, j’en suis même à souhaiter ma propre mort, pour ne pas voir ce qu’il adviendra de mon œuvre, car je n’ai plus guère de doute sur le fait qu’elle ne me survivra pas longtemps.
 

Un mot encore : je suis passé voir Bronzino sur le chantier de San Lorenzo. Vous savez comme il est rare que j’émette une objection à vos jugements, que je tiens pour les plus assurés du monde, et combien nos goûts et nos avis, à vous et moi, sont presque toujours accordés. Mais j’ai vu les fresques : elles ne sont pas ce que vous dites. Ces corps entassés sont la chose la plus terrible qu’il m’ait été donné de voir, mais c’est là ce qui fait toute leur valeur, et en fait de mesquinerie, c’est le spectacle de l’humanité, dans toute sa grandeur et sa misère, que Pontormo nous a offert. Si Bronzino s’acquitte correctement de sa tâche, comme je l’en crois capable, le chœur de San Lorenzo rivalisera avec la Sixtine. Vous savez bien que ce ne sont pas tant les hommes qui changent leurs goûts que la politique qui change les hommes. Ce qui choque aujourd’hui dans ces peintures, outre la nudité des corps qui n’est plus de mise, c’est l’absence des saints (à l’exception de saint Laurent, bien sûr), des anges, des papes et des évêques, pour rappeler la prééminence de Jésus sur eux tous, ce pourquoi le peintre a poussé l’audace jusqu’à le représenter au-dessus de son propre père, parce que Riccio et Pontormo ont voulu promouvoir la relation directe des hommes à leur Sauveur, sans intermédiation superflue, et vous savez aussi qu’il n’en faut pas davantage, désormais que Rome voit des protestants derrière chaque porte, pour que tout cela sente le fagot.
 

L’honneur repose uniquement sur l’estime du monde, et c’est pourquoi une femme doit user de tout son talent pour empêcher qu’on débite des histoires sur son compte : l’honneur, en effet, ne consiste pas à faire ou ne pas faire mais à donner de soi une idée avantageuse ou non. Péchez si vous ne pouvez résister, mais que la bonne réputation vous reste.
 

Or, dans le triste monde où nous vivons, neuf cents sur mille vivent comme des moutons, la tête penchée vers la terre, pleins de folie et de mauvaises pensées, pendant qu’une poignée achète le Ciel en profitant du travail des autres. Si vous observez la conduite des hommes, vous verrez que tous les plus riches et les plus puissants n’ont réussi que par la fraude ou par la force ; vous verrez qu’ils cachent ensuite la turpitude de leur conquête sous le nom de gain, légitimant ce qu’ils ont usurpé par la tromperie ou la violence. Ceux qui, par manque de prudence ou par excès de sottise, se refusent à ces méthodes s’enlisent dans l’asservissement et l’indigence. Les serviteurs fidèles restent des serviteurs et les hommes bons des miséreux.
J’en entends certains qui crient à la République. Mais pour quoi faire, la République, si le pouvoir est aux mains de quelques-uns, au détriment de tous les autres ? Voulez-vous à nouveau jouer la comédie de la Seigneurie, avec ses prieurs et ses fèves tirées au sort dans des bourses d’où sortaient toujours les mêmes noms ? Croyez-vous que les Strozzi, s’ils revenaient, vous défendraient ? Peu nous chaut d’être gouvernés par un seul ou par plusieurs. Ce que nous voulons n’est pas la République mais la justice, qui est l’autre nom de la République pour tous.
Certains encore, parmi les plus résignés, aspirent au royaume de Dieu, plaçant leur espérance dans leur vie céleste pour se consoler de leur misère terrestre. Mais ce que nous voulons n’est pas le paradis pour après notre mort. Nous voulons le royaume de Dieu sur terre, ici et maintenant, à Florence, en l’an de grâce 1557.
 
 
Vous devez comprendre, vous qui ne reculez pas devant les plus grandes commandes et qui, en conséquence, savez de quelles souffrances et angoisses se paient nos ambitions, l’état d’épuisement qui est le mien depuis dix ans que j’ai accepté ce chantier de Saint-Pierre. Plus je m’acharne sur cette coupole qui m’aura donné tant de tracas, plus je tends à vous donner raison sur ce qui fut la révélation de votre mésaventure chez l’infortuné Bacchiacca : Brunelleschi est le plus grand génie que l’Italie ait jamais enfanté, que l’Europe ait jamais connu. Ma coupole à double coque a seize pans intérieurs et seize pans extérieurs, qu’en dites-vous ! Voilà qui n’est pas une mince affaire, n’est-ce pas ? Sans doute est-elle plus solide que la sienne, mais sans la sienne, la mienne n’aurait jamais existé, même pas dans mes rêves. (…)
Brunelleschi découvrant les lois de la perspective, c’est Prométhée volant le feu à Dieu pour le donner aux hommes. Grâce à lui, nous avons pu, non pas seulement enluminer des murs comme jadis Giotto avec ses doigts d’or, mais reproduire le monde tel qu’il est, à l’identique. Et c’est ainsi que le peintre a pu se croire l’égal de Dieu : désormais, nous pouvions, nous aussi, créer le réel. Et c’est ensuite que nous avons tenté, pauvres pécheurs que nous sommes, de surpasser notre Seigneur. Nous pouvions copier le monde aussi fidèlement que si nous l’avions façonné nous-mêmes, mais cela ne suffisait pas à étancher notre soif de création, car notre ambition d’artistes, enivrés de ce nouveau pouvoir, ne connaissait plus de limite. Nous avons voulu peindre le monde à notre manière. Nous n’avons pas seulement voulu rivaliser avec Dieu, mais nous avons voulu modifier son œuvre, en redessinant le monde à notre convenance. Nous avons tordu la perspective, nous l’avons délaissée, nous avons effacé les sols à damier de nos prédécesseurs pour faire flotter nos personnages dans l’éther, nous avons joué avec elle comme un chien avec sa balle ou comme un chat agace le cadavre d’un petit moineau qu’il a tué lui-même. Nous nous en sommes détournés. Nous l’avons méprisée. Mais nous ne l’avons jamais oubliée.
Comment aurions-nous pu ? La perspective nous a donné la profondeur. Et la profondeur nous a ouvert les portes de l’infini. Spectacle terrible. Je ne me rappelle jamais sans trembler la première fois que je vis les fresques de Masaccio à la chapelle Brancacci. Quelle connaissance merveilleuse des raccourcis ! L’homme d’aplomb, enfin à sa taille, ayant trouvé sa place dans l’espace, pesant son poids, chassé du paradis mais debout sur ses pieds, dans toute sa vérité mortelle. L’image de l’infini sur terre, voilà ce que, bien loin d’avoir corseté l’imagination des artistes, la perspective artificielle nous a accordé. L’image, seulement, oui bien sûr… en réalité, nous ne pouvions prétendre égaler le Dieu créateur, mais nous pouvions, mieux que les prêtres, porter sa parole au travers d’images muettes ou de statues de pierre. Peintres, sculpteurs, architectes : l’artiste est un prophète parce que, plus que les autres, il a l’idée de Dieu, qui est précisément l’infini, cette chose impensable, inconcevable. Et pourtant… Impensable, oui, mais pas irreprésentable. C’est la perspective qui permet de voir l’infini, de le comprendre, de le sentir. La profondeur sur un plan coupant perpendiculairement l’axe du cône visuel, c’est l’infini qu’on peut toucher du doigt. La perspective, c’est l’infini à la portée de tout ce qui a des yeux. La perception sensible ne connaissait et ne pouvait connaître la notion d’infini, croyait-on. Eh bien, grâce aux peintres qui maîtrisent les effets d’optique, ce prodige a été rendu possible : on peut voir au-delà. Permettre à l’œil de transpercer les murs. Cette voûte en demi-cintre à Santa Maria Novella, tracée en perspective, divisée en caissons ornés de rosaces, qui vont en diminuant, en sorte qu’on dirait que la voûte s’enfonce dans le mur : trompe-l’œil, illusion sans doute, mais quelle merveille ! Nul n’entre ici s’il n’est géomètre ? Eh bien soit, mais plus encore ! Un tableau n’est pas seulement, comme le pensait Alberti, une fenêtre à travers laquelle nous regardons une section du monde visible. Ou bien peut-être n’est-il que cela, en effet, mais alors, n’a-t-on pas déjà là un miracle suffisant pour attester son essence divine ? Nous sommes les fenêtres de Dieu. Voilà ce que nous sommes. Certes, celui qui outrepasse le rôle qui lui a été dévolu ici-bas commet un péché, mais celui qui esquive sa tâche et se défausse ou prend la chose à la légère ne pèche pas moins, et c’est pourquoi nous ne devons pas mésestimer nos œuvres mais au contraire les respecter, en prendre soin et les défendre contre quiconque. Les nôtres et celles des autres, quand elles en valent la peine.
 
 
En vérité, l’insulte devient légitime quand elle répond à l’iniquité. La satire n’est-elle pas l’arme des faibles pour ridiculiser les grands ? 


Ainsi, comme Léonard et comme vous dans la salle du Conseil, je laisserai mes fresques inachevées, qui connaîtront le même destin. La peinture est un coton gratté de l’enfer qui dure peu. Qu’importe ! C’est ainsi. Je n’ai plus qu’un seul désir avant de mourir : que le divin Michel-Ange pose les yeux sur elles. Vous seul, entre tous, comprenez absolument de quoi il retourne : surpasser la nature en voulant donner de l’esprit à une figure et la faire paraître vivante en la faisant plate.


Après tout, il n’y a qu’une seule chose noble ici-bas, et c’est le dessin. L’homme, lui, n’est qu’une tache qui pâlit sur un mur.


 

mardi 20 juin 2023

[Sangarcia, Eduardo] Anna Thalberg

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Anna Thalberg

Auteur : Eduardo SANGARCIA

Traduction : Marianne MILLON

Parution : en espagnol (Mexique) en 2021
                  en français en
2023 (La Peuplade)

Pages : 168

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un après-midi, alors qu’elle attise le feu dans la cheminée de sa chaumière, la jeune Anna Thalberg aux yeux de miel est enlevée par des hommes brutaux et amenée à la prison de Wurtzbourg, où on l’accuse de sorcellerie. Isolée et torturée pendant des jours, elle tient tête au cruel examinateur Melchior Vogel tandis que Klaus, le mari d’Anna, et le père Friedrich, curé de son village, tentent tout ce qui est en leur pouvoir pour lui éviter les flammes du bûcher. Petit à petit, le visage du Diable se révèle être celui du Dieu des hommes, et la sorcière un nouveau Christ.

Par un tour de force stylistique, Eduardo Sangarcía parvient à réunir dans un même souffle les préoccupations de chacun des personnages de ce drame, faisant revivre avec brio la folie meurtrière du procès des sorcières de Wurtzbourg, qui ébranla le sud de l’Allemagne aux XVIe et XVIIe siècles.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Eduardo Sangarcía est né en 1985 à Guadalajara, au Mexique. Il a consacré son doctorat à l’étude de la littérature latino-américaine de l’Holocauste. Anna Thalberg est son premier roman, lauréat du prestigieux prix Mauricio-Achar.

 

 

Avis :

En ce tournant du XVIIe siècle, Anna Thalberg, une étrangère rousse de vingt-deux ans dont l’éclat attire un peu trop le regard des hommes pour ne pas contrarier leurs épouses, mène avec son mari Klaus l’existence paisible des paysans de Bavière, lorsque, fort opportunément dénoncée pour diverses diableries par sa voisine – depuis son arrivée au village, des nourrissons sont morts, la sécheresse sévit, on l’a même vue chevaucher une chèvre dans les airs –, elle est arrêtée et transférée dans les geôles de Wurtzbourg en attendant son procès pour sorcellerie.

Malheureusement pour elle, son sort dépend du prince-évêque catholique de Mespelbrunn, contre-réformateur bien décidé à débarrasser la région des hérétiques idées luthériennes, fût-ce par le biais de la persécution et au moyen d’une chasse aux sorcières qui, dans tout l’évêché de Wurtzbourg, va causer la mort de neuf cents personnes. Désormais entre les mains d’un examinateur déterminé à la voir finir sur le bûcher pour le bien-être de la ville et du diocèse, Anna ne comprend pas encore qu’elle a beau être innocente et ne pas cesser de le clamer malgré l’atrocité des tortures qu’on lui inflige, il n’existe plus pour elle que deux alternatives : être brûlée vive ou déjà morte, selon qu’elle persiste à nier ou qu’elle se résolve à des aveux.

Relaté avec force détails éprouvants, le supplice d’Anna, en l’occurrence fille de charpentier, n’est pas sans évoquer la passion du Christ : lui, convaincu jusqu’au bout que Dieu ne l’abandonnera pas ; elle, longtemps confiante en la force de son innocence et de la vérité. Si la jalousie et la peur ont motivé la calomnie et la délation à l’encontre de la jeune femme, sa condamnation est le fruit de convictions fanatiques, qui, au nom de la religion et du Bien, mènent au pire des hommes follement persuadés de détenir la vérité. A ce radicalisme aveugle répond l’inflexible résistance d’Anna, qui ne sauvera certes pas sa vie, mais saura, en un très ironique dénouement, prendre le Mal à son propre piège. A user de la violence et de l’arbitraire, ne s’expose-t-on pas toujours à un retour de feu ?

Animé par le ressac de longues phrases sans fin, où les paragraphes s’enchaînent comme autant de vagues signalées chacune par un retrait, le texte s’épand comme un irrépressible raz-de-marée, emportant personnages et lecteur au bout d’une folie absurde et destructrice touchant à l’insupportable. Cette cohérence parfaitement étudiée entre la forme et le fond parachève la puissance de cette dénonciation des fanatismes, extrémismes et radicalismes de tout poil, en particulier religieux et politiques, pour en faire simultanément une œuvre littéraire dont il n’est pas étonnant qu’elle ait valu à son auteur le prestigieux prix Mauricio Achar. (4/5)

 

 

Citations :

Tu ne dois pas avoir peur de moi ; crains ceux qui comme toi se sont dressés sur leurs deux pieds et ont répandu la terreur parmi les bêtes en déclarant qu’ils étaient le sel de la Terre, le parangon de la Création, l’œuvre préférée du Créateur suprême. Je vais te dire : il n’y a pas eu de Création, il n’y a pas de Dieu, le monde a toujours existé.     
Cette forêt, la rivière, les étoiles au-dessus de nous ; tout a toujours été là et y restera quand le temps, cette ridicule entéléchie humaine, aura pris fin avec le dernier des hommes, parce que le monde est éternel et que seuls les hommes meurent. Regarde la rose refleurir toujours égale à elle-même, regarde le crapaud émerger de la boue une fois que les pluies reviennent, regarde le soleil et la lune, traçant sans répit des arcs à l’éclat d’acier sur la voûte céleste ; tout revient, seul l’homme meurt pour toujours, c’est pour cela qu’il cherche obstinément une rédemption qui ne viendra pas parce que sa finitude n’est pas un châtiment ou une récompense. Il ne devrait pas avoir peur mais plutôt célébrer le fait qu’il en soit ainsi, car l’homme ne semble pas concevoir les implications ultimes de ses désirs d’éternité : imagine simplement cette répétition perpétuelle, incessante, dont je t’ai parlé, que les malheurs et les châtiments n’aient pas de fin. Cette vie endiablée serait l’enfer. Tu ne crois pas ?     
Pour ta bonne fortune, l’infinitude et la conscience ne dorment pas ensemble. C’est ainsi, sans raison ; il n’y a rien à comprendre.     
Et pourtant l’homme ne se contente pas de sa condition, il n’accepte pas cette absence de raisons. Il a bâti un monde à l’intérieur du monde, une illusion à son image dans laquelle tout est imbriqué, tout a un sens ; un lieu où même la mort a une explication : c’est un châtiment pour son orgueil, le même orgueil qu’il a levé tel un château de cartes. Il se trompe, feint de ne pas comprendre que son monde a la solidité d’un jeu d’enfant. Le gamin prend un bâton et dit : j’ai une épée ; l’homme se touche la poitrine et pense : j’ai une âme.     
Tu ne dois pas avoir peur de moi, car je ne convoite rien et encore moins ce que tu ne possèdes pas. Ton âme est sauve, je ne la volerai pas, mais elle ne montera pas au ciel non plus ; quand tu mourras elle se dissipera comme le givre à midi. Les hommes sont des simulacres qui s’arrogent le droit d’imposer la vérité, de placer sur leur tête ce Dieu absurde qui existe pleinement, puissance absolue, connaissance totale et amour illimité. Comme je te l’ai dit, il n’y a pas de Dieu ou je suis Dieu ; peu importe. Je ne veillerai pas sur toi, tu n’iras pas au paradis. Ce qu’il y a là-haut est comme ce qu’il y a en bas : le bruit et la fureur règnent parmi les sphères célestes. Il n’y a pas de trêve, femme ; c’est pour cela que je dors.

 

dimanche 8 mai 2022

[Franzobel] Toute une expédition : La vie héroïque du conquistador qui rêvait de gloire et de Californie

 





J'ai moyennement aimé

 

Titre : Toute une expédition
            (Die Eroberung Amerikas)

Auteur : FRANZOBEL

Traduction : Olivier MANNONI

Parution : en allemand (Autriche) en 2021
                  en français (Flammarion) en 2022

Pages : 560

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

1537. Le conquistador Ferdinand Desoto obtient la direction de la prochaine expédition en Amérique, qui lui apportera, comme à ses guerriers, richesse et gloire. Mais rien n’est joué !
Las, nos cupides chasseurs d’or et de perles, tout droit sortis d’un tableau de Goya, sont attendus par des Indiens dont les habitudes carnassières ne feront pas toujours leur affaire…
De sa plume soigneusement aiguisée, Franzobel raconte la colonisation espagnole du xvie siècle dans une traversée de l’Amérique aussi pathétique qu’hilarante. Frayant hors des sentiers politiquement corrects et jouant avec la conscience troublée de l’homme occidental, il livre une réflexion morale sur notre époque dans un roman d’aventures inoubliable.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Franzobel, de son vrai nom Stefan Griebl, né en 1967, est l'un des écrivains les plus populaires et controversés d'Autriche. Dramaturge, poète et plasticien, il est l'auteur en français de la pièce Kafka, comédie (publiée aux solitaires intempestifs). Couronné du prix Nicolas Born, son roman sur le naufrage de La Méduse fut l'un des trois derniers ouvrages en lice pour le Deutscher Buchpreis (Prix du livre allemand) 2017.

 

 

Avis :

En 1537, le conquistador Ferdinand Desoto prend la tête de la plus importante des premières expéditions coloniales espagnoles. Persuadé d’y trouver un eldorado, il débarque en Floride et poursuit toujours plus loin à travers le Sud-Est des Etats-Unis actuels, obstinément en quête d’or et de perles.

Cinq ans plus tard ne reviendront même pas la moitié des quelque huit cents expéditionnaires, exténués, sans or ni richesses, et sans avoir établi la moindre colonie. Désastre à leurs propres yeux, leur aventure conservera à l’époque une réputation donquichottesque. Personne n’en mesure alors les principaux impacts : quelques chevaux et porcs restés sur place qui prolifèreront, les premiers à l'origine des mustangs de l’ouest de l’Amérique du Nord, les seconds d'épidémies qui décimeront les peuples autochtones ; l’amélioration des connaissances géographiques, ethniques et naturalistes des Européens, avec notamment les premières mentions à l’existence du Mississippi ; la montée en puissance des revendications espagnoles sur de larges territoires en Amérique du Nord, essentiellement en Floride et sur la côte du Pacifique : l’inégale bataille entre colons et Amérindiens est déjà irrémédiablement enclenchée.

Construit sur une documentation solide, ce livre ne se résume pas à un seul roman historique. Exploitant à outrance l’image de Don Quichotte laissée par Desoto, l’auteur a choisi le parti-pris de l’ironie pour souligner l’absurde et délétère cupidité qui gouverne le rapport au monde de l’homme occidental. Sous sa plume goguenarde, les aventures conquérantes de ces troupes expéditionnaires tournent sans mal à la bouffonnerie, lorsque la narration met l’accent sur la stupide obsession d’enrichissement facile d’un ramassis de réprouvés, de bandits et de laissés-pour-compte, croyant dur comme fer au pays de cocagne et à leur bon droit de saccage, d’appropriation et de réduction en esclavage, au nom grotesquement brandi du Christ et de leur supériorité civilisée. Si cette pantalonnade résonne sinistrement, ce n’est pas seulement parce qu’elle s’assortit d’une vague d’agressions meurtrières, mais aussi parce qu’en superposant cette amorce de colonisation et les traits les plus piteusement caractéristiques du mode de vie américain moderne, le récit opère une mise en perspective débouchant sur un terrible constat : la généralisation d’une absurdité prédatrice, qui, non contente d’avoir très sauvagement détruit les autres formes de rapport au monde, poursuit imperturbablement sur sa lancée la destruction de la planète entière.

Récit historique donc, mais aussi satire et diatribe morale menant à la question de la réparation aux peuples amérindiens, ce livre, que, de l’aveu de l’auteur, l’intervention de son éditeur a empêché de devenir fleuve, pourra pourtant encore sembler trop long et fastidieux. Solidement construit et étayé, mais volontiers provocateur au gré de ses débordements loufoques et de son humour grinçant, nul doute qu’il a de quoi entretenir le clivage autour de cet écrivain célèbre et controversé qu’est Franzobel en Autriche. (2,5/5)

 

 

Citations :

Peut-on croire les livres d’histoire ? L’Histoire est écrite par les vainqueurs, par ceux qui disposent d’argent et d’influence. D’autres manières de voir sont étouffées ou tournées en dérision.

De notre point de vue, la caractéristique majeure du XVIe siècle était sa brutalité. On aurait pu croire que la mafia avait lancé à tous les surveillants de camps de concentration un défi à celui qui serait le plus atroce. On écartelait les gens, on les sciait vifs ou on les tressait sur une roue en leur broyant les membres. Nous mentionnerons seulement en passant que, pour intensifier le spectacle, on avait de surcroît préalablement arraché les tétons des malheureux avec des tenailles chauffées au rouge et que l’on versait dans les blessures du plomb fondu, du goudron et du soufre. Brutal ? Non, monstrueux et méprisant pour l’être humain, d’une cruauté démesurée.
Comparée à l’arbitraire des gouvernants, l’Inquisition était une amicale altruiste de pêcheurs à la ligne, ce qui n’empêchait pas non plus le Saint-Office de torturer, de bannir et de brûler. Le pire fut que la délation put ainsi célèbrer sa résurrection. On ne comptait plus ses innocents accusés de chiromancie, de bigamie, de sodomie, d’invoquer les démons, d’offenser les cloches des églises, de profaner l’hostie, de transgresser les règles du jeûne ou d’autres pratiques obscures, personne ne pouvait plus croire sa propre peau à l’abri – et ce au sens littéral du terme. Dans le Nouveau Monde, la population indigène fit connaissance avec les doctrines du Christ à coups de massacres. Comme si cela ne suffisait pas, les Turcs sévissaient dans les Balkans. Toute l’Europe se recroquevilla comme une limace dans le sel -- et le sel, c’était les Ottomans.
A côté de cela, la vie suivait son cours tout à fait normal, avec chagrins d’amour, soucis financiers, projets de mariage et recettes de cuisine. Le peuple se réjouissait en lisant Amadis de Gaule, admirait les tableaux d’Arcimboldo et de Jérôme Bosch, il contemplait avec étonnement les personnages apotropéens aux façades des maisons, découvrait les pommes de terre, le cacao et le tabac, se piquait avec les ananas, s’énervait contre de honteuses vagues de hausses de prix et voyait dans les caprices du climat un signe avant-coureur du Jugement dernier.

Les corsaires étaient respectueux de la loi, simplement la loi qu’ils respectaient était un peu particulière : quiconque trompe la communauté doit être déposé sur une île déserte, quiconque vole ses pairs doit s’attendre à avoir le nez et les oreilles coupés. Nul n’a le droit de jouer pour de l’argent. Lanternes et bougies doivent être éteintes le soir à huit heures, qui veut continuer à boire ensuite doit le faire sur le pont et dans le noir. Les gamins et les femmes ne sont pas autorisés à bord. Qui fait monter une femme est condamné à mort. Le même destin guette celui qui quitte son poste de combat. Le port d’une flamme vive dans la cale est puni d’au moins quarante coups de fouet. Qui commet un meurtre est attaché à sa victime et jeté avec elle par-dessus bord...
 
Et voilà qu’on l’informait qu’au moment où des crimes contre l’humanité avaient été commis à leur encontre, les Indiens n’étaient pas encore des citoyens des Etats-Unis. Les Native Americans auraient dû se trouver au moment de leur naissance dans un avion volant au-dessus des frontières actuelles des USA pour être reconnus comme citoyens américains, hypothèse que l’on pouvait exclure d’emblée pour ce qui concernait les XVI et XVIIe siècles. Quel joyau de l’idiotie juridique ! Il n’existait par ailleurs aucun document prouvant que les Indiens avaient été les propriétaires légitimes du pays. Des notions telles que possession et propriété leur étaient étrangères. Ces catégories n’avaient été introduites que par le capitalisme dans le but de protéger les biens privés. Jusqu’à l’institution des cadastres, des registres d’état civil et de baptême ou d’autres documents légitimant les rapports de propriété de cette époque, on serait donc contraint… Rhubarbeàbarbedebarbare… Le rédacteur se vautrait dans le cynisme et les petits jeux intellectuels. Si la bêtise pouvait rapetisser un homme, il allait pouvoir sauter sous le tapis en parachute.

Mourir n’est pas une chose pour laquelle il vaille la peine de vivre.

Un arquebusier perdit la raison et prit la fuite, persuadé que toute l’expédition avait la peste. Ce n’était pas vrai, et pourtant les Espagnols détenaient une arme biologique dont ils ignoraient totalement l’existence et la dangerosité, quelque chose qui propageait la maladie du charbon, la brucellose, la leptospirose, la trichinose, la tuberculose et quelques autres choses encore, qui ouvrait des trouées dans la croissance démographique des Indiens et éradiquait des tribus entières – il ne s’agissait pas d’un virus créé en laboratoire, non, c’étaient les réserves mobiles de viande qui apportaient la mort : les cochons ! Ces animaux à soies causaient cent fois plus de dégâts parmi les indigènes que tous les Espagnols et tous les Anglais réunis. Pour les agents pathogènes, ces bestiaux étaient de véritables cars de tourisme. Quelques transmissions à des chevreuils ou à des perdrix suffisaient à contaminer des contrées entières. Ce n’était pas Desoto qui allait conquérir l’Amérique, pas plus que les Anglais ou les Français, mais les cochons…

Le christianisme est une religion de l’égoïsme. Chacun se préoccupe d’abord de son propre salut, il n’y a qu’un seul Dieu. Si nous réussissons si bien, c’est que nous sommes une masse d’individus. Les Indiens, eux, se considèrent comme une entité globale. On bien ils vont ensemble au ciel, ou bien ils n’y vont pas du tout.


 

lundi 24 janvier 2022

[Meurice, Guillaume] Le roi n'avait pas ri

 

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le roi n'avait pas ri

Auteur : Guillaume MEURICE

Parution : 2021 (JC Lattès)

Pages : 300

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Guillaume Meurice fait revivre Triboulet, le bouffon du roi au XVIe siècle, comique hors pair, qui fit pourtant la blague de trop…

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Guillaume Meurice est comédien, humoriste et chroniqueur sur France Inter (Le moment Meurice) dans l'émission Par Jupiter depuis 2014. Le roi n'avait pas ri est sa cinquième publication.

 

 

Avis :

Jusqu’ici persécuté pour sa silhouette contrefaite, le jeune Nicolas est engagé comme fou du roi Louis XII. Rebaptisé Triboulet en référence à son vécu de souffre-douleur, affublé des couleurs jaune et vert des bannis, d’un chapeau à grelots et d’une marotte faisant office de sceptre, le voilà propulsé de la fange aux fastes de la Cour du XVIe siècle à Blois. Censé amuser le monarque par ses pitreries, le bouffon du roi gagne aussi l’exclusif privilège de pouvoir s’exprimer sans filtre et sans inquiétude, sa « folie » l’exonérant de la servilité courtisane de rigueur dans l’entourage royal. Reconduit dans ses fonctions par le jeune François 1er, Triboulet s’illustre par son esprit et son insolence, jusqu’à ce qu’une ultime plaisanterie ne le fasse tomber en irrémédiable disgrâce…

Curieuse position que celle de bouffon de Cour, comme exclu du commun des mortels par sa difformité, réduit à un état de jouet suffisamment ridicule et inconséquent pour ne susciter qu’indulgence et amusement, et, au final, familier du roi comme bien peu, seul à pouvoir renvoyer leurs quatre vérités aux Grands de ce monde qu’il lui est loisible de railler et d’insulter sans qu’il ne lui en cuise, avec une liberté d’expression et de jugement dont on peut d’ailleurs douter qu’elle existe encore de nos jours… C’est donc avec un certain ébahissement que l’on découvre cette biographie romancée à partir des quelques éléments historiques connus, mais aussi des vers de Clément Marot et de l’Eloge de la folie d’Erasme. La légende a rapporté quelques bons mots et reparties de Triboulet – ou des Triboulet, on ne sait pas, puisque plusieurs fous du roi portèrent ce nom -, certains franchement rabelaisiens, d’autres témoignant d’un formidable sens de la réplique, et l’on s’amuse souvent de bon coeur de tant de percutant à-propos.
 
Protégé par son irresponsabilité supposée, Triboulet n’en vit pas moins sur la corde raide de la faveur royale, au-dessus du gouffre haineux où confisent les puissants du royaume. Enragés par le pouvoir qu’à ce faquin de faire rire le roi à leurs dépens, tous n’attendent que de réduire l’insolent en charpie au premier signe de disgrâce. Et, fatalement, après maints chancellements rattrapés par un bon mot, vient un jour où le roi ne rit pas, par peur de déplaire à la favorite en titre. Plaisir d’amour est plus fort que joie d’humour… C’est la dernière tocade amoureuse du roi qui l’emporte !

Enlevé et facétieux, d’une lecture fluide et agréable, ce roman historique pointant le déstabilisant pouvoir du rire et la tentation des puissants de l’encadrer, entre forcément en résonance avec l’expérience d’humoriste de l’auteur. Comment ne pas penser au poids toujours plus grand du politiquement correct de nos jours, alors que le contrôle croissant du langage et les multiples auto-censures que nous nous imposons ne cessent de corseter davantage la libre expression ? Et bien sûr, comment ne pas frémir quand certains paient aujourd'hui de leur tête le prix d’une poignée de caricatures ? (4/5)

 

Citations :

Je me sentais nu, fragile, piteux, habité de cette solitude que seuls ceux ayant un jour essayé l’art délicat de faire rire peuvent toucher du cœur. Car une farce est un cadeau en même temps qu’un espoir. Une projection de soi, une attente de retour. Elle cherche le rire autant que la considération et ne tolère pas l’indifférence. Celle qui me faisait face en cet instant me glaçait le dos.

Laideron était mon surnom, à défaut d’avoir un prénom. Dernier de la lignée, né avec des yeux globuleux, des grandes oreilles, un nez de travers, les pieds en dedans et une bosse en dehors, ma venue au monde tint du miracle. Ma survie, de l’accident.
— R’garde-moi ça ! C’est pas une tête c’est un brouillon ! répétait sans cesse ma mère en me dévisageant.
De ses yeux suintait la rancune.
— Comment t’as pu le rater à ce point-là ? répondait mon père dans un sursaut.
Les ricanements fusaient des bouches édentées. Dans la pièce commune de notre vieille mansarde noircie par la tourbe, je n’avais nul endroit où fuir ni me cacher, excepté une vieille table sous laquelle je pouvais rester des heures. J’avais froid. J’avais faim.

Je me savais vilain, je me savais à part, mais je ne comprenais pas le rejet. Qu’est-ce que la beauté ? La norme ? La symétrie, la régularité ? Les proportions de la cathédrale Saint-Louis ? C’est précisément ce que moi, je trouvais laid. Trop attendu, trop millimétré. Conçu pour plaire aux puissants. « Regardez, monsieur, comme j’ai bien respecté toutes les règles ! Vous êtes content, hein ? » L’art ne devrait pas tolérer la perfection. J’aimais le presque, le loupé, le dommage. Je le portais sur ma tête, depuis ma naissance. On ne m’avait jamais dit que j’étais beau. Tant pis.

La suite de la soirée ne fut qu’amusements, réjouissances, libations. Des musiciens, des acrobates, des jongleurs, accordaient le plaisir de la bouche avec celui des yeux. Un danseur de corde souleva des clameurs lorsqu’il parcourut de part en part la longue pièce sur un fil tendu, manquant de chuter à chaque pas, faisant frémir l’assistance et déclenchant des tonnerres d’applaudissements. Et si telle était ma fonction ? Divertir sans glisser. Chercher la limite, le point d’équilibre entre le rire et l’offense. Entre la grâce et l’abîme.
 
— À la cour, on parle beaucoup de toi.
— Ah bon ?
— Oui, tu es aimé par certains, détesté par beaucoup, mais, surtout, craint par tout le monde.
Cela m’amusa. L’idée même que mes farces puissent engendrer de la peur était, en elle-même, une facétie des plus réjouissantes. Ainsi, de cible, je serais devenu archer ?
— Cela signifie que tu fais bien ton travail. Le roi a besoin de toi. Il n’est entouré que de flatteurs. Il lui faut quelqu’un pour lui souffler la vérité. Tu sais, dans la Rome antique, lorsqu’un empereur était consacré, lors du défilé durant lequel il parcourait la ville de part en part, un esclave se plaçait derrière lui pour lui répéter : « Hominem te esse. » Tu sais le latin ?
Je regardai Le Vernoy.
— « Rappelle-toi que tu n’es qu’un humain. »
— Bravissimo ! Aujourd’hui, c’est toi qui dis au roi qu’ils ne sont que de simples mortels. Memento mori !
— C’est ça que je fais ?
— En quelque sorte… Mais pas seulement. Tu sers également à remettre à leur juste place ses conseillers trop présomptueux. Crois-moi, tu es utile. Tu es même précieux.
— Vous exagérez…
— Je t’assure que non. Les princes ont besoin de ça. Tu es un fou. Un fou qui tient le rôle de garde-fous.
Il parlait d’un ton calme et doux.
— Tous les pouvoirs craignent le rire car il est libre comme un torrent de montagne. Alors ils tentent de le maîtriser, de lui donner des contours officiels. D’où ton costume. Fais attention à ne point te laisser emprisonner dans ton rôle.
— « J’aime mieux passer pour un fou et pour un être sans valeur, que d’être sage et morose. »
— Je vois que tu connais tes classiques.