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vendredi 26 juillet 2024

[BOTEZ Eugeniu (BART Jean)] Europolis

 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Europolis

Auteur : Eugeniu BOTEZ (Jean BART)

Traduction : Gabrielle DANOUX

Parution : en roumain en 1933,
                  en français en 2016 (Auto-édition)

Pages : 302

 

 

 

 

 

 

Présentation :

Europolis, le roman de Jean Bart, pseudonyme d'Eugeniu Botez, constitue une évocation sans équivalent du petit port cosmopolite de Sulina au début du vingtième siècle, à l'époque de la Commission européenne du Danube. Parabole sur la différence autant que récit d'aventure, il couronne l’œuvre d'un personnage de la littérature roumaine, à la fois écrivain et capitaine de navire et demeure aujourd'hui encore un exceptionnel morceau de bravoure.

 

Un mot sur l'auteur :

Le Roumain Eugenio Botez (1874-1933) achève ses études d'Officier de la Marine à bord du navire-école Mircea dont il prendra plus tard le commandement, avant de travailler dans l'administration navale et portuaire. Cofondateur de la Revue Maritime ainsi que de la Ligue Navale Roumaine (Liga Navală Română) en 1928, il collabore à différents magazines littéraires. Ses ouvrages paraissent entre ses missions officielles en Suède, aux États-Unis, à Genève et à Paris où il est secrétaire de La Ligue Navale Roumaine, spécialiste des problématiques du Danube. Il commence à utiliser le pseudo littéraire de Jean Bart en 1911, en ajoutant entre parenthèses son vrai nom. Son dernier ouvrage, le roman Europolis paraît en 1933, l’année de sa mort.
 

Avis :  

Europolis devait être le premier tome d’une trilogie. Le décès de l’écrivain l’année de sa parution, en 1933, en a décidé autrement. Fasciné par le corsaire Jean Bart au point de choisir son nom comme pseudo, cet officier de marine devenu ensuite administrateur portuaire, puis secrétaire d’une ONG destinée à promouvoir la culture et les intérêts maritimes de la Roumanie, fait aujourd’hui partie des auteurs classiques de langue roumaine. Sa manière de peindre le petit monde de la ville de Sulina, à l’embouchure du Danube dans les années 1920, laisse d’ailleurs germer dans l’esprit du lecteur l’idée d’un Pagnol levantin.

Au fil du temps tour à tour byzantine, moldave, turque et enfin roumaine, la petite ville portuaire de Sulina est si stratégiquement placée aux bouches du Danube sur la mer Noire, tout près de la frontière ukrainienne, qu’« après la guerre de Crimée, du temps où la Turquie ne pouvait et où la Russie ne voulait pas entretenir l’embouchure du Danube pour la garder ouverte à la navigation, on [y] a provisoirement créé une Commission européenne chargée des tâches techniques permettant aux grandes puissances d’envoyer leurs navires sur le Danube pour y charger le blé roumain dont elles avaient besoin. » A l’époque du récit dans les années 1920s, et même si la Commission ne sert alors plus à grand-chose, la ville est donc toujours coupée en deux par une palissade délimitant deux Etats distincts. « A droite de la palissade, c’est la Roumanie, à gauche, la Commission européenne du Danube », un territoire fermé battant son propre pavillon, « un Etat dans l’État » que « la population bigarrée d’ici, indigène et étrangère, considère avec respect et timidité », tandis qu’« une lutte sourde oppose depuis un demi-siècle l’autorité nationale et l’autorité internationale. »

Mais la Sulina alors encore prospère a beau s’accrocher à ses illusions de petite capitale européenne, elle sait par devers elle sa fragilité. L’envasement du delta et le manque d’entretien des digues sont une menace dont tout le monde a conscience ici. Si le trafic maritime y devenait impossible, la ville mourrait abandonnée. Et c’est dans une atmosphère crépusculaire, avec la prescience d’une décadence à venir, que s’engage cette histoire qui, de cocasse et bon enfant, va tourner au drame pour ses protagonistes, terrible préfiguration du malheur et de la mort qui viendront frapper la ville demain.

Tout commence par un malentendu, lorsque Nicola Marulis, embarqué il y a bien longtemps pour l’Amérique, annonce son retour dans une lettre à son frère Stamati. Une vague de folles spéculations déferle aussitôt sur la ville, et quand Nicola débarque enfin, flanqué de sa belle et plantureuse métisse de fille, la nouvelle s’est déjà répandue qu’une pluie de dollars va changer la vie à Sulina. Le temps que le rêve se dégonfle, cupidité et jalousies auront déjà enclenché l’engrenage de la tragédie. Après l’embrasement des attentes viendra le temps des désillusions et du désespoir, en une cascade d’événements tous plus terribles les uns que les autres. Personne n’en sortira indemne, surtout pas l’innocente métisse à la peau noire dont la chute sera de toutes la plus injuste et la plus cruelle.

C’est ainsi qu’avec sa galerie de portraits finement croqués dans le décor sans pareil de cette petite colonie agrippée aux derniers feux d’une prospérité qui s’étiole, le récit nourri d’une fine connaissance des lieux et de leur atmosphère décadente – il n’est pas jusqu’à la grâce des grands voiliers qui ne cède le pas à la raideur martiale des navires à moteur, comme en rappel des changements tant redoutés massant leur nuée sombre à l’horizon – resserre implacablement les fils fort classiques d’une tragédie grecque débordant d’authenticité et donnant à réfléchir au cycle de vie et de mort des lieux, des villes et des civilisations.

Soulignons au passage l’admirable engagement de la traductrice Gabrielle Danoux, à qui les francophones doivent la découverte de bon nombre d’auteurs roumains. Et même si, publiée en auto-édition, cette version française pâtit de l’absence d’un service de relecture, c’est sur un vrai coup de coeur et le regret des deux tomes manquant à la trilogie que s’achève cette lecture à valeur de classique. (5/5)

 

Citation : 

Sulina, du nom d’un chef cosaque, est la porte du Danube. Le blé en sort et l’or rentre. La clef de cette porte est passée au fil du temps d’une poche à l’autre, après d’incessantes luttes armées et intrigues. Après la guerre de Crimée, c’est l’Europe qui est entrée en possession de cette clef qu’elle tient d’une main ferme et ne compte plus lâcher : elle ne la confie même pas au portier, qui est en droit d’en être le gardien.
Sulina, tout comme Port-Saïd à l’embouchure de Suez, une tour de Babel en miniature, à l’extrémité d’une voie d’eau internationale, vit uniquement du port.
Cette ville, créée par les besoins de la navigation, sans industrie ni agriculture, est condamnée à être rayée de la carte du pays, si on choisit un autre bras du fleuve comme porte principale du Danube.
En attendant, cette cité ancestrale se développe ou décline selon la récolte annuelle.
La population double les années d’abondance et baisse les années de vaches maigres.
D’où vient tout ce monde bigarré ? Marins, commerçants, artisans, portefaix, escrocs, vauriens, femmes de toutes sortes. Oiseaux de proie assoiffés de gain se réunissent ici comme des sauterelles sur l’étroite langue de terre entre le Danube et la mer.
Comme par miracle surgissent bureaux, boutiques, cafés, bistrots, bodegas, cafés-concerts, lupanars, boîtes de nuit, en quelques jours comme des champignons sortis de terre. Toute la nuit, à la lumière électrique, vrombissent les élévateurs par où le blé coule à torrents comme de la poudre d’or des chalands dans les bateaux qui l’emportent sur les mers, vers d’autres pays. Le commerce d’aventures, les jeux de hasard s’épanouissent, et l’argent passe rapidement d’une main à l’autre. Quelle époque féérique ! Ce ne sont que chansons, cris, scandales, larcins, trahisons, un appétit effréné de plaisirs, une vie bruyante, débauchée… jusqu’à ce que le robinet de l’exportation soit fermé.
Une mauvaise année, une maigre récolte et tout le souk maritime disparaît d’un coup de baguette magique : tous se dispersent dans la nuit comme des perdrix. La plupart, là où ils atterrissent, souvent dans une misère noire, demeurent les yeux rivés vers le ciel, rêvant des sept vaches grasses, attendant le retour de la terre promise où le blé pousse, les bonnes années arrosé par la pluie envoyée par le ciel et, les mauvaises années, humidifié par la sueur du paysan roumain.

 

dimanche 19 mai 2024

[Ifrim, Clelia] Les agneaux d'Abel

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les agneaux d'Abel (Mieii lui Abel)

Auteur : Clelia Ifrim

Traduction : Gabrielle DANOUX

Parution :  en roumain et en français
                   en 2023 (Limes)

Pages : 60

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Dès le premier vers, la poésie de Clelia Ifrim ouvre des fenêtres, vers l’intérieur des êtres et de la nature, afin de « faire pour [eux]/ littératie foncière/ et écrire dans leur langue,/ j’étais ici aussi ! ». Le témoignage court, mais doux et fort à la fois d’un voyage initiatique et mystique dans les terres « des racines ». Mais ces fenêtres sont aussi autant de ponts vers l’extérieur céleste qu’il importe au lecteur d’explorer pieusement.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur et sur la traductrice : 

Clelia Ifrim est née à Bucarest, où elle vit toujours. Elle est membre de l’Union des écrivains de Roumanie (USR), de l’Association internationale des écrivains et artistes (IWA) des États-Unis, de l’Association universelle des poètes japonais (JUNPA), membre honoraire à vie de la Fondation culturelle libanaise Naji Naaman. Trois de ses recueils de poésie ont été traduits en japonais par Mariko Sumikura et publiés par JUNPA Books au Japon. Deux de ses poèmes ont été sélectionnés par la JAXA — l’agence spatiale japonaise — et déposés sur le module spatial Kibo de la Station spatiale internationale.
 
Gabrielle Danoux est née en 1975 à Bucarest. Après un baccalauréat littéraire au Lycée français de Bucarest, hypokhâgne à Strasbourg, une licence de lettres et une maîtrise de droit, elle devient juriste et traductrice d’entreprise. Depuis 2017, elle exerce exclusivement l’activité de traductrice littéraire, avec déjà de nombreux romans et recueils de poésie à son actif.

 

 

Avis :

Cette fois publié directement dans une édition bilingue franco-roumaine, le dernier recueil de poésie de Clelia Ifrim tient en quelques pages seulement, qui suffisent à éblouir de fulgurances tapies au détour des mots ou des images.

Hiver, arbres nus, lumière étincelante sur la glace, gel blanc et immobilité de pierre : les paysages intérieurs de l’auteur sont à l’image de cette campagne roumaine enserrée par les doigts durs et froids de la répression, de la solitude et de la pauvreté, les gens comme autant de patients confinés en salle d’attente, minces silhouettes dépourvues de l’essentiel, aperçues de loin derrière des fenêtres et des murs gris où s’exerce la pesanteur d’un système résumé à des barbelés. S’ils ne se sont pas transformés en « lourds pompons de pierre » perdus sur le chemin de la fuite, ceux qui ne sont pas partis avec les oiseaux subissent un hiver sans fin de froid et de privations, une éternité de solitude qui obstrue leur gorge et leur poitrine de morceaux de glace.

Pourtant, alors que plus personne ne ramasse les corps duveteux des hirondelles tombées en masse sur les chaussées, l’auteur enchaînée à son « piquet de terre », mais forte de ses racines et de l’écriture, s’ingénie à faire voler écrits et paroles comme des oiseaux, cueillant la pourpre de la lavande ou de la flamme craquée à sa poignée d’allumettes pour maintenir en vie l’espoir et la beauté. Ses vers sont comme ces agneaux offerts au ciel par Abel, le frère de Caïn, parce que « le ciel est un livre », un livre ouvert à la page d’aujourd’hui, et que cette page encore blanche permet de croire que tout est toujours possible.

En vingt poèmes ouvrant sous chaque terme des abysses de sens et d’émotions que seules plusieurs lectures permettront d’apprécier pleinement, Clelia Ifrim donne à ressentir, par intuitions puissantes nées entre mots et images, tout un univers, aussi bien intérieur qu’extérieur. Du grand art… (4/5)

 

 

Citation :

Des nuits de la soie reposent sur la corde à linge.
C’est l’hiver et les pinces à linge sont gelées -
hirondelles en bois et en acier.
Des nuits de la soie sont un pont de cordes.
Le vent aussi a gelé.
Personne ne passe.
Chaque hirondelle
a, dans son goitre, une graine de glaçon.
Elles n’ont pas voulu partir à l’automne
dans les pays chauds.
Elles ont voulu rester avec moi.
Pour toujours !
Et moi, dès à présent, je reste avec elle pour l’éternité
avec une graine de glaçon sous la langue.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 11 mai 2024

[Baron, Ovidiu] Promesses

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Promesses          

Auteur : Ovidiu BARON

Parution : Nombre 7 (2024)

Pages : 64

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Le désir de l’individu de se forger une identité limpide dans laquelle il pourrait se reconnaître en y intégrant plusieurs identités successives, les repères sociaux, la fragilité, le passage d’une ruralité élémentaire à la vie cosmopolite, agitée de la ville, est au cœur du présent recueil.

Il ne s’agit pas d’un village nommé ni d’une ville précise, mais d’espaces psychiques et émotionnels que ces deux concepts représentent. Il s’agit à la fois d’un retour et d’un départ, de la réparation d’une liaison corrompue, mais aussi d’une rupture définitive.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ovidiu Baron a fait des études humanistes, avec un doctorat en littérature comparée à Nice, en 2007. Après son retour en Roumanie, il suit plusieurs cours de spécialisation pour le domaine muséal, en travaillant depuis 2008 au Musée National ASTRA, où il a réalisé nombre de projets éducationnels, expositions, recherches d’ethnologie, le festival de littérature ASTRA Poetic, une collection de contes illustrés, etc. Il a publié plusieurs volumes de prose, poésie, études d’ethnologie et a coordonné l’anthologie de poésie ASTRA Poetic. Ses contes intègrent le projet d’exposition La Mémoire secrète des objets, développé par le Musée ASTRA à partir de 2022. Son premier conte illustré, Le Sentier détourné, a été publié en version française en 2022.

 

 

Avis :

Parti de Roumanie pour ses études, Ovidiu Baron est revenu y mener une carrière artistique, entre organisation de festivals, expositions dans des musées et écriture. Il en a gardé les déchirures d’un transfuge, dont son dernier recueil de poésie, rédigé en français, se fait le reflet mélancolique.

La Roumanie de l’auteur, celle inoubliable de l’enfance, c’est la campagne simple et laborieuse, où entre vaches et récolte du maïs, on se couchait tôt le soir pour économiser l’électricité. Mais c’est surtout le souvenir enchanté de galopades pieds nus entre gamins, le goût des fruits, du jus de raisin fraîchement tiré et d’un dessert au lait, ou encore le paysage de vergers et de forêts depuis la fenêtre de cuisine de sa grand-mère. Chaque poème ou presque relie l’adulte à ses liens d’alors, parents, grands-parents, tantes, vieux professeur et premier amour, et dès le premier vers – « J’aurais pu naître et mourir là-bas et rien (…) ne m’aurait été étranger » –, apparaît le déchirement qui a tout transformé.

« devant la porte mes parents me font un signe de la main »
« y a des gens et des poèmes qui disent que les parents ne cessent jamais d’attendre leurs enfants »
« rien dans ma vie ne ressemble à leurs projections »
« je ne savais pas que les chiens tenaient à s’évader »

« je n’ai plus les clés de ma mémoire »
« trop de contrastes des moi antagoniques »
« et ma mémoire un coffre-fort dont j’ai égaré à tout jamais la clé »

« devant nous des promesses
derrière nous le temps
Il y a ceux qui partent et surtout ceux qui restent »


L’enfant que fut l’auteur aimait lire, fait grave puisque « ceux qui lisent quittent le village » et ensuite « on n’en [entend] jamais rien parler ». Lui est revenu, mais la voyante qu’avait consulté sa mère avait raison. Il est « devenu quelqu’un », mais « installé dans les histoires de [s]es livres / [il n’est] plus apte à comprendre le monde et tout le monde [le fuit] ». Ce monde qu’il aimait et qu’il a quitté ne l’a pas attendu. Son père est mort. Ses anciennes amours ont vécu. Et lui surtout n’est plus le même, transfuge éternellement ambivalent, un pied dans un vieux monde qu’il ne reconnaît et qui ne le reconnaît plus tout à fait, un pied dans une nouvelle identité dont les promesses avaient donc ce prix.

De cet écartèlement entre deux identités, l’auteur a fait une oeuvre poétique pleine d’une mélancolie universelle, qui parle de la fragilité et du temps qui passe jusqu’à vous voler vos affections les plus chères. Coup de coeur. (5/5)

« j’ai été vraiment triste je vous le jure
j’ai creusé ma mémoire pour retrouver son visage (…)
je n’ai pas pu pleurer »

 

 

Citations :

lire c’est mourir
parce que lire c’est vivre
tu lis un livre tu gagnes une vie
jour après jour vie après vie
toujours nostalgique d’une autre vie
passée rêvée ou pas encore



devant nous des promesses
derrière nous le temps
il y a ceux qui partent et surtout ceux qui restent
et qui rient
le rire diaboliquement amoureux de la vie
c’est lui qui est devant nous
qui semble poser des questions
garde le silence sans se taire
tue en caressant



il n’apprend même pas ses leçons il lit répète mon père en s’éloignant
alors mon garçon si tu lis seulement laisse tomber
Il faut aller récolter le maïs
dehors mon arrière-grand-père nous attend
ne le laissez plus lire dit-il
cela les prédispose à fumer
et encore ce qui est plus grave c’est que
ceux qui lisent quittent le village
y en a au moins trois qui sont partis et on n’en a jamais rien entendu parler

 

jeudi 25 avril 2024

[Lazar, Liliana] Carpates

 





J'ai aimé

 

Titre : Carpates

Auteur : Liliana LAZAR

Parution :  2024 (Plon)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un voyage dans les Carpates ne s’improvise pas.
Piégés par la neige au cœur de la montagne roumaine, Jeanne et Boris, un couple de Français, trouvent refuge dans un étrange hameau – la Colonie – dirigée par des femmes.
Alors qu’ils se croient sauvés, débute une plongée vertigineuse dans le monde des vieux-croyants, une communauté aux lois archaïques, qui protège un impensable secret.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Née en Moldavie en 1972, Liliana Lazar vit en France depuis 1996 et écrit en français. Son roman Terre des Affranchis a reçu le Prix de la Romancière Francophone 2010.

 

 

Avis :

Si elle vit depuis près de trente ans en France, Liliana Lazar est à ce point habitée par la forêt de son enfance, en Moldavie roumaine où son père était garde-forestier, que l’on retrouve encore et toujours ce lieu « du sauvage, de l'animalité et de la force païenne » au coeur de ses romans. Elle nous transporte au plus touffu des épicéas de la montagne des Carpates, là où une étrange communauté religieuse vit discrètement au rythme de pratiques mystérieuses.

Nous sommes en 1992, pas si longtemps après la chute de Ceausescu. Deux Français, Boris et Jeanne, lui boxeur professionnel, elle anthropologue sachant parler roumain, se rendent à Rodna, une petite ville des Carpates, pour y recueillir des témoignages utiles à la thèse de la jeune femme. Déjà fragilisée – elle ne lui a pas annoncée qu’elle est enceinte, il lui cache le courrier rejetant sa candidature pour le poste universitaire qu’elle convoite –, l’entente au sein du couple résiste mal au climat déstabilisant qui accompagne leur périple. Après une nuit agitée dans l’atmosphère inquiétante d’une auberge isolée, voilà que leur Peugeot 504 tombe en panne en pleine montagne, sur une route peu fréquentée que la neige de plus en plus abondante est en passe de rendre impraticable.

Aventurés dans la forêt en quête de secours, les deux naufragés rejoignent une étrange communauté, totalement coupée du monde, composée de Lipovènes – vieux-croyants orthodoxes chassés de la Russie tsariste et réfugiés entre Ukraine, Roumanie et Moldavie – et de femmes diversement poussées à les rejoindre par la maltraitance des hommes. Tous vivent en autarcie, sous la houlette matriarcale et résolument misandre d’une certaine mama Otilia. Si, chez Jeanne, l’anthropologue trouve aussitôt de quoi s’accommoder de ce que les conditions météorologiques annoncent comme une longue réclusion, le bouillant Boris n’a qu’une hâte : regagner la civilisation. C’est sans compter les règles de cette microsociété, peu soucieuse de voir divulgué le secret de son existence...

S’inspirant très librement de la géographie de son enfance et d’ingrédients culturels originaux, tout droits venus de profondeurs historiques et religieuses d’un autre âge, la plume de cette auteur qui a si admirablement adopté la langue française excelle à épaissir une atmosphère mystérieuse et inquiétante, tendue autour de l’étrangeté de gens nous imposant bientôt leur oppressant huis clos. Fallait-il pour autant charger la mule jusqu’à l’invraisemblance ? Si l’intrigue en gagne en péripéties mouvementées jusqu’à un final des plus haletants que ne renierait pas le cinéma d’épouvante, l’on pourra sentir poindre le regret que, aussi récréatif et prenant que cela soit, l’ensemble finisse par gêner aux entournures d’un féminisme exacerbé jusqu’à la haine et la folie.

Un excellent roman d’atmosphère donc, pour une lecture pleine d’angoisse et d’étrangeté, mais un grand point d’interrogation quant à la forme outrancière qu’y revêt le féminisme, à la manière par exemple de Sophie Pointurier dans Femme portant un fusil. (3/5)

 

 

Citation :

Placée en exergue de la première page, une citation piquait la curiosité : « L’étranger ne voit que ce qu’il connaît déjà. » Dans l’introduction, Jeanne expliquait sa méthode, son « approche guidée par le pragmatisme et l’humilité. Partir à la découverte de l’Autre, dépasser les apparences, se faire discrète, dans l’espoir de percer les mystères d’un monde qui, pour une part, restera toujours inconnu ». Combien de fois ne s’était-elle comparée à ces passionnés qui peuvent passer des jours entiers à assembler un puzzle sans connaître le modèle à réaliser ? Car, pour comprendre les sociétés humaines, « on ne fait que rassembler des parcelles du réel ».


 

samedi 30 mars 2024

[Pavel, Laura, Francisca] Scenarios urbains

 




J'ai aimé

 

Titre : Scenarios urbains
           (Trucuri urbane)

Auteur : Laura Francisca PAVEL

Traduction : Gabrielle Danoux

Parution :  en roumain en 2022,
                   en français en
2024 (Nombre 7)

Pages : 92

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Ici l’état de la matière et l’état de l’émotion se superposent.
« Le recueil de poèmes de Laura Francisca Pavel est frais, cosmopolite, un livre-concept, qui joue très finement sur le fil tendu entre l’authenticité du biographe et l’acte d’un curateur que nous pratiquons chacun dans l’autoconstruction/entretien du soi. En particulier, cet ultime jeu d’“esthétisation” de la vie — également problématisé dans les essais de son livre Personnages de théorie, êtres de fiction (2021) — me semble l’idée de force du recueil, qu’elle irise de manière souterraine. Le style, le langage, l’expressivité y sont excellents. » (Alex Goldiș)

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Née en 1968, Laura Francisca Pavel est l'auteur de plusieurs recueils de poésie récompensés par plusieurs prix en Roumanie, ainsi que de volumes de théorie et de critique littéraire et théâtrale également traduits à l'étranger. Elle est professeur à la Faculté de Théâtre et de Cinéma de l’Université Babeş-Bolyai.

 

 

Avis :

Poursuivant sa mission de traduction et de promotion francophone de l’oeuvre poétique roumaine, Gabrielle Danoux nous propose une nouvelle rencontre, cette fois avec Laura Francisca Pavel, auteur d’ouvrages de théorie et de critique littéraire et théâtrale en même temps que de recueils de poésie plusieurs fois primés.

En parties successives se faisant l’écho d’étapes et d’influences majeures dans sa vie, l’auteur parvenue à l’âge de la maturité semble recueillir ici l’écume de ses jours, passant ses expériences artistiques mais aussi quotidiennes au crible de sa sensibilité pour une esthétisation poétique où priment sentiments, énergie et rythme. Ce sont d’abord des éclats de mémoire primordiale, ceux de l’enfance et de la jeunesse, qui de leurs pointillés impressionnistes laissent percevoir les origines fondatrices, au coeur de la Roumanie de Ceausescu. Puis, l’esprit rebelle épris de création artistique s’émancipe, s’installe à Amsterdam dans un univers effervescent et cosmopolite. Auparavant, il y aura eu des études littéraires dans une université américaine. Ce pan de vie est celui de rencontres décisives. En émergent une poignée de figures qui ont marqué l’apprentissage de l’auteur, la romancière Djuna Barnes, la philosophe Martha Nussbaum, le théoricien et critique littéraire Stephen Greenblatt, l’artiste Bas Jan Ader disparu en mer au cours de l’une de ses performances centrées sur les effets de la gravité, et un certain Bruno, anonyme compagnon de débats et de réflexion. La suite est plus énigmatique. On y retrouve des impressions artistiques et des ressentis affectifs, l’ensemble suggérant les arrêtes vives d’une personnalité excoriée par la vie, entre sentiment d’absurde vacuité et tranchant parfois cruel d’un esprit libre et passionné.

Elliptiques, formant des reliefs épars que l’on explore à tâtons comme du braille pour trouver l’idée d’ensemble à travers les détails, ces poèmes d’un premier abord hermétique et déroutant s’apprécient dans le lâcher prise et la prise de recul. Alors commencent à s’esquisser quelques images et impressions, tandis que s’affirme peu à peu le goût un peu amer et astringent d’une lucidité rêche et sans illusions. L’on n’ose imaginer le casse-tête que fut sans aucun doute la traduction… (3/5)


 

Citation :

Garde ton rang

Quand advient le grand événement
Tu sais bien que ce n’est pas toi qu’il cherche
Non, pas la première personne
Non, pas l’exaltation sur des échasses
Non, pas le destin, non

Il cherche ton acceptation
Et l’absence
de la troisième personne, celle qui sonne faux
et la disponibilité jusqu’à la nausée

Si le grand événement vient
Reste en rang, ne lève pas les yeux,
Ne laisse rien t’échapper
Rassemble, serre le poing
Souffle en vue de l’évaporation
Eteins,
descends.


 

vendredi 26 janvier 2024

[Ifrim, Clelia] Les godillots de ma mère

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les godillots de ma mère
            (Ghetele mamei)

Auteur : Clelia IFRIM

Traduction : Gabrielle DANOUX

Parution : en roumain en 2019,
                   en français en
2024 (Nombre 7)

Pages : 92

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Le chemin escarpé parcouru par ces godillots mémorables traverse le village.

Un oiseau dans chaque humain. L’ange qui porte les godillots de ma mère fut lui aussi autrefois une grue cendrée. Je le connais depuis l’enfance quand je jouais avec lui. Revenu rendre visite à sa famille, il me raconte des histoires vraies. Lorsqu’ils font de longs voyages, les oiseaux migrateurs emportent dans leur bec un morceau de bois. Au-dessus de l’immense océan, ils éprouvent de la fatigue et ne peuvent plus voler, ils laissent alors le morceau de bois tomber et s’assoient sur ce petit radeau pour la suite du voyage. Je sais par l’ange-grue cendrée, que ceux qui atteignent le rivage entrent dans le monde en tant qu’humains.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur et la traductrice : 

Clelia Ifrim est née à Bucarest, où elle vit toujours. Elle est membre de l’Union des écrivains de Roumanie (USR), de l’Association internationale des écrivains et artistes (IWA) des États-Unis, de l’Association universelle des poètes japonais (JUNPA), membre honoraire à vie de la Fondation culturelle libanaise Naji Naaman. Trois de ses recueils de poésie ont été traduits en japonais par Mariko Sumikura et publiés par JUNPA Books au Japon. Deux de ses poèmes ont été sélectionnés par la JAXA — l’agence spatiale japonaise — et déposés sur le module spatial Kibo de la Station spatiale internationale.
 
Gabrielle Danoux est née en 1975 à Bucarest. Après un baccalauréat littéraire au Lycée français de Bucarest, hypokhâgne à Strasbourg, une licence de lettres et une maîtrise de droit, elle devient juriste et traductrice d’entreprise. Depuis 2017, elle exerce exclusivement l’activité de traductrice littéraire, avec déjà de nombreux romans et recueils de poésie à son actif.

 

 

Avis :

Reconnue bien au-delà des frontières roumaines, notamment au Liban, aux Etats-Unis et au Japon, mais aussi dans l’espace puisque deux de ses poèmes ont été déposés sur un module de la Station spatiale internationale, l'oeuvre poétique de Clelia Ifrim pénètre pour la seconde fois la sphère francophone grâce à la traduction par Gabrielle Danoux de ce nouvel ouvrage.

Une flopée d’oiseaux, un parfum de lavande et de fleur d’oranger, et la lumière aveuglante du soleil sur les toits gris aluminium... Une mémoire sensorielle, volatile mais tenace, investit de ses fantômes les fragments délicats de ce recueil de poèmes. Des détails reviennent par flashes, en impressions fugaces nuancées de variantes, et ces infimes touches superposées suggèrent peu à peu les contours d’une ancienne vie champêtre, celle de l’enfance de l’auteur dans un village de Roumanie. 

Comme au travers d’un rideau que la brise du temps agiterait faiblement, suffisamment pour dévoiler quelques trouées changeantes de souvenirs, l’on saisit ainsi par bribes un tableau qui, à première vue bucolique et paisible, s’avère traversé de craquelures tenant chacune en à peine quelques mots. Malgré les cieux étoilés, les champs de fleurs et la soie des maïs, l’on perçoit que la vie est dure, plutôt misérable et pleine de drames silencieux. On y trompe sa faim par une gorgée d’eau. Lorsque sa mère ne travaille pas, la fille est heureuse de lui emprunter ses godillots usés pour se rendre à l’école. Le père ouvrier soudeur soigne ses yeux enflammés avec des rondelles de pommes de terre. Des hommes s’échinent aux côtés de chevaux aveugles dans une mine de sel. Une grenade oubliée de la guerre emporte une enfant, la tante de l’auteur, dans l’explosion d’une fleur de sang. Pourtant, nulle désolation n’imprègne ces pages, au contraire lumineuses, aussi bien de délicatesse et de tendresse filiale que de finesse et de joliesse d’expression. Sous les mots se creuse l’empreinte d’un monde disparu, restée au plus profond de la sensibilité de l’écrivain, et qui, nimbée de mystère par d’abyssales ellipses poétiques, vient à la rencontre de l’émotion du lecteur.

Un bien joli recueil, sur lequel l’on revient encore et encore après l’avoir parcouru, tant il recèle de sens et d’émotions entre les mots. (4/5)

 

 

Citations :

 L’oiseau de pluie est né
de la cuisse de l’éclair.
Une seconde plus tard :
Que des cendres.
Une seconde plus tôt :
Qu’un chiffon de feu.
Je me rends en périphérie de la ville,
Près de l’eau où j’ai grandi.
J’y ai vu plusieurs fois,
L’homme-éclair
Laver son corps près du pont.
Un millier d’oiseaux propulsés par sa cuisse
Commençait à gazouiller.
C’était le début de la pluie printanière.



J’ouvre toutes les fenêtres.
La fureur de la ville, le bruit mécanique,
Jusqu’à la fenêtre -
Impossible d’aller plus loin.
Ne peut pas entrer dans la pièce.
Les fenêtres sont vivantes.
Elles ont des épées à portée de main.
Les anges des fenêtres
Sont identiques à ceux
De la Porte du Paradis.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 Les agneaux d'Abel




 

mardi 18 juillet 2023

[Schinteie, George] Le Désert de Quartz (poèmes au gré du vent)

 



J'ai aimé

 

Titre : Le Désert de Quartz
           (Desertul de Cuart)

Auteur : George SCHINTEIE

Traduction : Gabrielle DANOUX

Parution : bilingue roumain / français
                  en 2023 (Cosmopolitanart)

Pages : 300

 

 

 

 

 

 

Avis :     

Après la parution en 1976 de son premier recueil de poèmes, George Schinteie a longtemps mis sa propre création entre parenthèses pour se consacrer au journalisme et à la promotion littéraire, organisant des événements culturels, des résidences créatives, des cercles littéraires, et soutenant la publication de revues et d’anthologies de poésie. A la révolution roumaine de 1989, il s’active à la création de la première chaîne indépendante de télévision, puis à la première radio privée du pays. Ce n’est qu’à l’approche de la soixantaine qu’il reprend le fil de son inspiration, avec une salve de huit recueils à partir de 2008, le dernier en date étant Le Désert de Quartz.

Si son premier recueil célébrait l’amour, les suivants résonnent du vécu et de l’angoisse de l’âge. Le Sablier du Silence, puis Le Sablier des mots - ronde sur l’amour et le temps, enfin un recueil par an 66, 67, 68, en référence à son âge, et encore L’ombre de l’horloge, inscrivent jusque dans leurs titres l’obsession du temps qui passe. Le Désert de Quartz prolonge les interrogations du poète désormais largement septuagénaire, ses inquiétudes métaphysiques lui inspirant une rêverie poétique tissée de mélancolie, aux couleurs symboliques de l’automne et de l’hiver. Ses vers coulent sans ponctuation comme le sable et le temps à travers les doigts, égrenant les métaphores de la nature pour suggérer l’écoulement de la vie, et tentant de conjurer sa détresse sentimentale par le souvenir de la femme aimée. Ainsi papillons, étoiles et arcs-en-ciel luisent-ils mélancoliquement, reflets d’états d’âme et de sentiments forts, perdus dans un crépuscule où la chaleur du sang s’éteint dans le vent et la pluie.
 
  • « le vent court dans mon âme / tel un enfant après des papillons / il fait voler en éclats tout ce qu’il rencontre sur sa route / les âges de la jeunesse la buée de la félicité / les nuages des sourires et l’ombre des réussites »
  • « la pluie s’est nichée dans mes paroles / prononcée par cette matinée nuageuse / dont s’est discrètement enfuie la lumière / j’ai la nostalgie de l’ombre de ton départ »
  • « la soirée mord timidement dans le temps / rendant la journée plus courte / et tire le rideau d’obscurité / par-dessus des joies interrompues »
  • « l’hiver a boutonné tous ses boutons / comme une cape de vie par-dessus / les âmes fourbues par l’absence de vie »

Préfacé par la poète, écrivain et critique littéraire Cristina Sava, postfacée par l’éditeur Marian Odangiu et par la traductrice Gabrielle Danoux dont il convient de saluer, une nouvelle fois, aussi bien le délicat travail que l’engagement au service de la promotion en France des lettres roumaines, ce recueil est illustré par l’artiste contemporain Valeriu Sepi, dans une édition soignée qui fait de cet ouvrage un Beau Livre dans tous les sens du terme. (3,5/5)

 

 

Citations :

Combien de plaies
un train passe dans mon coeur / sans destination précise / et personne ne me prévient / que je dois mettre mon réveil à sonner / pour que je ne rate pas le moment / de son arrivée dans la gare invisible de la journée / je compte les graines de rosée sur les feuilles encore / vertes de l’attente / et je les enfile comme des perles sur un collier / la larme de la lune je la porte en gage / pour l’oubli / le train insolent poursuit son trajet / ignorant le nombre exact des plaies qu’il a oublié d’embarquer / à l’arrêt de mon coeur / dessiné dans d’imprévisibles / matins
 

Dissimulé dans une étoile
pendant mon enfance / je me cachais en catimini dans une étoile / surtout les nuits d’été / après les pluies rapides qui me surprenaient dans les champs / j’avais l’arc-en-ciel dans l’âme / je le gardais précieusement à l’endroit du coeur / pour ressentir les battements des couleurs / comme un éventail du temps / dispersé en secondes / dont je faisais souvent des petites barques en papier / les laissant s’en aller sur l’océan imaginaire / le ciel s’ouvrait de plus en plus pour que je puisse y / compter les ombres des pas / que je faisais avec une rapidité / digne de la vitesse de la lumière / et pour me sentir heureux / je courrais comme dans un rêve / sans me soucier de quoi que ce soit / vers mon étoile qui sûrement m’attendait / chaque soir quand j’étais nostalgique
à présent je n’ai de cesse de la chercher et je ne la retrouve plus / peut-être m’a-t-elle abandonné / peut-être ai-je changé / ou bien elle s’est cachée comme moi en catimini dans / une autre enfance / dans laquelle sans cesse et confiant je me suis glissé / en m’évertuant à vivre l’éternité
 

Conclusion
plus rien n’est encore possible / si d’aventure quelqu’un / fouille dans le tas de souvenirs / dans lequel s’est cachée ta vie / un déluge démarre instantanément / tandis que les années se dissipent de travers / dans le désert / tu tentes en vain de les cueillir / et de les ranger dans des calendriers / tout comme tu les as vécues / mais elles refusent et se dissipent encore / de sorte que le désespoir que tu éprouves / armé jusqu’aux dents / d’un optimisme désuet / t’abandonne dans un / trop bien défini moment / d’où tu parviens à peine à conclure / ce poème
 

L’automne
septembre pleut à travers tous les yeux du jour / et inonde du regard la saison toute entière / les ombres timides se sont dissimulées parmi les nuits / et attendent optimistes un lever de soleil / tous les amours errent aveugles dans l’âme de la mer / en quête d’une vague de sauvetage / pour les rejeter au rivage dans une espérée survie / seul moi égaré dans les pensées azuréennes / je reste sur un rocher et impuissant je suis du regard / comment coulent les navires qui n’ont de cesse de me hanter / tandis que l’automne déjà installé / se dérobe sous mes pieds
 
 
Lié au temps
quel âge a le temps chaque matin / quand je secoue à peine la rosée sur mon coeur / en songeant aux pluies retardées / ou bien qui ont oublié de venir / j’ai de plus en plus la nostalgie d’un temps innomé / dispersé à travers l’enfance / et je ne peux vraiment rien faire / pour le revivre encore une fois / je mets ma montre à gousset à sonner / un âge de plus en plus indéterminé / et j’attends les yeux rivés sur le miroir / le sourire du jour suivant / je pose ma tête lourde à cause des épreuves vécues / sur le rocher esseulé et abandonné / et je me demande de combien de saisons / l’homme a-t-il besoin pour le hisser jusqu’au sommet / ce n’est qu’à présent que je me rends compte que mon corps / est sisyphement fatigué et je me laisse immerger / comme une ancre dans les eaux sans fond / délivrant l’écho  /du temps


Un violoncelle l’automne
parfois l’automne a une forme de violoncelle / sa sonorité grave mord le temps / et m’emporte à un certain âge / toutes les feuilles colorées se mettent à jouer chacune d’un autre instrument / tandis que le concert du temps sans chef d’orchestre / parcourait la vie toute entière les arbres répandaient une joie immense / sous les mélancoliques rayons de soleil / qui ne prédisaient pas des pluies / une main invisible me touchait le visage / et je baignais dans un sourire immense / contournant quelque obstacle imprévisible / dans d’autres saisons / je me demande à présent après tant de concerts / gravés sur la rétine de la mémoire / dans quel destin s’est confondu / la sonorité grave du violoncelle / pour que mes pas trébuchent / dans toute saison


 

vendredi 6 janvier 2023

[Dinu, Gabriel & Conu, Marius] Le IVe Reich - Ukraïna mir

 



J'ai aimé

 

Titre : Le IVe Reich (Ukraïna Mir)

Auteurs : Gabriel DINU & Marius CONU

Traduction : Gabrielle DANOUX
                     & Thibaut VOISIN

Parution : 2022 en roumain et en français
                  (Books on Demand)

 Pages : 136

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Remède pour la mort, comme le dit Gabriel DINU, un tel livre au titre relevant de l'Histoire, écrit en cours de route, à la hâte, à l'amour, à l'aveugle, devant la glace, constitue un témoignage digne de confiance, c'est-à-dire un livre dont les sources sont intimement liées à l'être des deux poètes. La source quotidienne est leur propre vie. Les trois poèmes en ouverture de la partie de Marius CONU, intitulée Ukraïna mir, sont un préambule à ce qui suivra après ce début du XXI siècle antichrétien, global et dépourvu d'identité. Clelia IFRIM 
 
Complexe et turbulent, généreux et provocateur, avec des éclats métaphoriques d'impertinence et transparence, le présent recueil met en avant la vitalité de la méditation intellectuelle et constitue un acte/fait artistique dont la Poésie gagne en tant que forme de résistance : la poésie comme arme et fleur, la poésie comme parfum et/ou bouclier ! Je félicite l'éditeur qui a eu la généreuse idée de ce duel poétique mais aussi les lecteurs qui se laisseront prendre au jeu des assauts et des parades métaphoriques du recueil Le IV-e REICH. Ion Gabriel PUSCA-LUPISOR

 

Un mot sur les auteurs : 

Né à Bucarest en 1973, Gabriel Dinu a fait ses débuts littéraires en 1997, dans la revue roumaine Viața Românească. Il a depuis publié dans plusieurs magazines et revues littéraires. 
Né en 1977, Marius Viorel Conu est diplômé de la Faculté de Lettres et a publié des textes dans plusieurs anthologies et revues. Également graphiste et peintre de chevalet, il est très actif sur les réseaux sociaux. 

 

Avis :

Deux auteurs, deux styles, mais un même combat. Gabriel Dinu et Marius Conu sont tous deux roumains. L’un s’exprime par fulgurances et suggestions imagées, l’autre dans une langue plus directe, plus concrète, plus accessible aussi. Ils ont choisi l’arme des mots et de la poésie pour s’insurger contre la guerre en Ukraine. Leur texte engagé résonne en écho aux bombardements et aux frappes qui sèment la mort, pointant, au travers de la désolation, les grises ombres du pouvoir et leurs manœuvres « cannibales ».

Piqués ici et là des noms de lieux qui donnent une géographie à la douleur et à la dévastation évoquées – Kiev, Marioupol, Donetsk, Boutcha, Kherson, Melitopol, Odessa… –, les vers des deux poètes s’impriment dans un mélange de tristesse et de colère, alors que, convoqué par la récurrence des mentions au Russe et au « monstre nain », le visage froid et figé de Vladimir Poutine s’impose constamment en transparence des mots, apparition menaçante venue rappeler au monde, et en particulier aux anciens pays satellites de l’URSS comme la Roumanie, la lignée des spectres soviétiques de terrifiante mémoire et « l’ombre du parti » dont on avait trop tôt enterré l’inextinguible soif de pouvoir. Le titre du livre est explicite : c’est aux tyrans les plus sanguinaires de l’Histoire que l’on fait référence ici...

S’élevant tour à tour, chacune en une partie distincte du recueil, les deux voix jouent une partition contrapuntique et se renforcent l’une l’autre, leurs différences de ton soulignant davantage encore leur unanimité. Et, rien n’étant plus difficile à transcrire que la poésie, l’on se prend d’admiration pour le délicat exercice de sa traduction, augmentée des quelques explications relatives aux non-reproductibles jeux de mots et aux détails culturels roumains, qui a permis la parution concomitante de cet ouvrage en Roumanie et en France.

Un grand merci à Gabrielle Danoux pour son partage et pour sa contribution à la diffusion de la littérature roumaine, dont elle nous fait notamment découvrir le dynamisme volontiers avant-gardiste. (3,5/5)

 

 

Citations :    

Sais-tu que tu n’as plus de nom
ni de rêves ???

que tu es une statistique

un nombre insensible

fondant lentement

sur l’asphalte indécent

de la ville qui se meurt…

Seule une pluie salée, profonde

Caresse encore ton front

Et le mutisme de la pierre.



Ils m’ont demandé
Devant le peloton d’exécution
Avec des sourires métalliques
Et la rouille de la compassion :
Comment te sens-tu ?
Comment te sens-tu, m’ont ils demandé
En souriant…
J’ai regardé stupéfait
Les pluies éloignées
Et les magnolias rouges fleurir
Sur mes cuisses, épaules, poitrine
Comme des baisers immenses…
Seul !
Seul,
Leur ai-je répondu…
Seul.


 

dimanche 6 septembre 2020

[Marcu, Daniel] L'Académie de l'air


 

J'ai aimé

 Titre : L'Académie de l'air
            (academiAerului)

Auteur : Daniel MARCU

Traductrice : Gabrielle DANOUX

Parution : bilingue
                  (roumain / français)
                  en 2020 (ManifArte)

Pages : 112

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

L’Académie de l’air : survols et autres manifestes artistiques de l’avant-garde nouvelle.
L’âme aboie à tous les chiens invisibles cachés dans les caves secrètes dont les gens ont peur et qu’ils fuient pour se réfugier dans leurs pensées.
Quel air engloutit des êtres vivants et des cités de pierre, en les empêchant de s’admirer dans les miroirs ? Sont-ce peut-être les symphonies de l’air troublé par des yeux soniques, ou bien la malédiction de l’air qui comprend le premier et le dernier tressaillement de vie dans un hologramme porteur de virus apathiques ?
Je me réjouis cependant de t’accueillir sur la planète à l’air conspiratif, dans une ère glaciaire dont nous ne sortirons pas trop tôt — la cryogénisation du feu est la solution finale pour que nous oubliions qui nous sommes et que nous comprenions comment nous pouvons être.
Mes paroles ne ressentent pas le besoin d’admirer le crépuscule de la civilisation humaine ni la révolte de l’être germé, mais seulement de capter une énergie qui ne cesse pas en même temps que nous. Relique de l’âme qui oublie d’être enfantine et se met à hurler à la lune, comme dans l’amphithéâtre de l’Académie de l’air maintes fois chanté.
 
  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

"Manif-artiste" et poète anarchiste, Daniel Marcu vit et écrit à Roman en Roumanie, où avec Maria Marcu, PopArt artiste peintre qui illustre ses poèmes, il tente de faire vivre encore la force réactionnaire de la poésie.

 

Avis :

Tout d’abord, je remercie de tout coeur Gabrielle Danoux pour son geste de pure gentillesse qui m’a tant touchée : je me sens immensément honorée de me voir offrir un exemplaire numéroté et dédicacé de la luxueuse édition de ce recueil de poèmes de Daniel Marcu.

Ayant déjà pu apprécier les traductions de Gabrielle qui permettent aux francophones de découvrir la littérature roumaine, j’ai été plus que jamais impressionnée par son investissement dans la promotion des auteurs roumains et par la finesse de son travail : quoi de plus difficile que de traduire de la poésie ?

Bilingue et illustré par les œuvres de Maria Marcu, ce recueil porte bien son nom : les poèmes qu’ils nous présentent semblent avoir été capturés sur les ailes de l’inspiration, dans un délicat exercice de funambule qui défie les normes et l’ordinaire. Il faut s’abandonner à ce souffle qui nous apporte ces mots et se laisser envahir par les images et les émotions qu’ils suscitent. Certains poèmes m’ont paru moins accessibles, l’ensemble souvent déconcertant, ce qui semble intentionnel dans le cadre de cette poésie d’avant-garde destinée à ouvrir les horizons. Les pépites y sont nombreuses. Voici mes préférées :

« L’anarchie, c’est quand tu as vécu une mort et que tu es mort d’une vie
Laissant ton ombre courir librement
Sans qu’elle doive s’appuyer sur des clôtures de barbelé. »

« Je lègue la liberté à ceux qui n’ont jamais pleuré la liberté,
Mais sont morts des milliers de fois avant de la vivre. »

« Plus personne ne lit de poésie
Aujourd’hui,
Les mots s’enfoncent comme des godillots dans la boue
Sans pouvoir se délivrer
De l’étau gluant des volcans de glaise. »

«  Reste unique. Ne cherche pas à appartenir à une foule, car tout nombre
Divisé par lui-même est égal à un, et multiplié par un il ne change jamais. »


Encore une fois merci à Gabrielle, pour son amitié qui me va droit au coeur, et pour son investissement littéraire et artistique qui, pour ma part, contribue à élargir mon champ d’investigation culturelle : je suis ravie en tout cas de cette invitation à rejoindre l’Académie de l’air !
 
  

A propos de Gabrielle Danoux sur ce blog :