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mardi 17 février 2026

Critique de “La cité aux murs incertains” de Haruki Murakami | Lectures de Cannetille

 

Couverture de La cité aux murs incertains de Haruki Murakami



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La cité aux murs incertains
            (Machi to sono futashika na kabe 
             街とその不確かな壁)

Auteur : Haruki MURAKAMI

Traduction : Hélène MORITA, Tomoko OONO

Parution : en japonais en 2023, 
                  en français (Belfond) en 2025

Pages : 480

Accès au livre : ISBN 9782714404305  
                           en librairie

 

 

 

  

Présentation de l'éditeur :  

Tu dis : " La Cité est entourée de hauts murs et il est très difficile d'y pénétrer. Mais encore plus difficile d'en sortir.
- Comment pourrais-je y entrer, alors ?
- Il suffit que tu le désires "

La jeune fille a parlé de la Cité à son amoureux. Elle lui a dit qu'il ne pourrait s'y rendre que s'il voulait connaître son vrai moi. Et puis la jeune fille a disparu. Alors l'amoureux est parti à sa recherche dans la Cité. Comme tous les habitants, il a perdu son ombre. Il est devenu liseur de rêves dans une bibliothèque. Il n'a pas trouvé la jeune fille. Mais il n'a jamais cessé de la chercher... Avec son nouveau roman si attendu, le Maître nous livre une œuvre empreinte d'une poésie sublime, une histoire d'amour mélancolique entre deux êtres en quête d'absolu, une ode aux livres et à leurs gardiens, une parabole puissante sur l'étrangeté de notre époque.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Haruki Murakami est l’écrivain japonais contemporain le plus lu au monde. Traduit dans cinquante langues, vendu à des millions d’exemplaires, il est l’auteur des livres cultes 1Q84, Kafka sur le rivage et La Ballade de l’impossible. Romancier, nouvelliste, essayiste et traducteur, il demeure une figure singulière, entourée d’une aura de mystère, dans le paysage littéraire mondial. Son œuvre, ancrée dans le quotidien, s’en échappe sans cesse, glissant vers le surréalisme et le fantastique. Livre après livre, Haruki Murakami tisse une méditation poétique sur des thèmes universels : la solitude, l’aliénation, le deuil ou le temps qui passe. Son dernier roman, La Cité aux murs incertains, est paru aux éditions Belfond le 2 janvier 2025 et sa version collector a été publiée le 16 octobre 2025. L'ouvrage est disponible au format poche chez 10/18 !
 

 

Avis :

En réécrivant sous forme de roman une nouvelle de jeunesse longtemps oubliée, Haruki Murakami revient vers l’un des points d’origine de son imaginaire pour en éprouver la résonance quarante ans plus tard, dans un geste de réévaluation qui tient presque du dialogue avec son propre passé littéraire. Mondes parallèles, identités fuyantes, frontières poreuses entre rêve et réalité : les motifs qui irriguent toute son oeuvre réapparaissent, mais traversés d’une tonalité plus méditative, presque crépusculaire. À la fois synthèse et mise en abyme, La cité aux murs incertains revisite les obsessions de l’auteur japonais, les éclaire autrement et interroge ce que le temps fait à une histoire, à une mémoire, à un écrivain lui-même. 

Le récit met en scène un narrateur anonyme hanté par le souvenir d’une jeune fille aimée autrefois et disparue dans une « cité aux murs incertains », espace parallèle où les êtres ne sont que des reflets d’eux‑mêmes. Cette quête initiale, presque mythique, ouvre sur une trajectoire plus ample : devenu adulte, le narrateur croise d’autres figures tout aussi énigmatiques – un bibliothécaire mystérieux, un adolescent fragile qu’il tente d’aider, des silhouettes qui semblent passer d’un monde à l’autre –, autant de présences qui rejouent, sous des formes décalées, la question de l’identité et de la perte. L’intrigue glisse d’une rencontre à l’autre, comme si chacune d’elles réactivait l’ombre de la première disparition et entraînait le héros à franchir, encore et encore, la frontière mouvante entre réalité et imaginaire.

Dans cette architecture narrative volontairement fragmentée, Haruki Murakami déploie une réflexion sur la mémoire et ses zones d’ombre. Davantage qu’un décor fantastique, la « cité aux murs incertains » fonctionne comme une métaphore de ce qui échappe, se dédouble ou se dissout dès qu’on tente de le saisir. Le roman interroge ainsi la manière dont les souvenirs se recomposent, se contaminent et se réinventent, explorant comment l’identité elle-même se construit sur ces fondations mouvantes. En cela, l’auteur renoue avec ses motifs fondateurs tout en les poussant vers une gravité nouvelle, faisant de l’étrangeté non plus un simple ressort narratif mais un moyen d’explorer la fragilité de l’expérience humaine. 

Cette auscultation de la mémoire s’accompagne d’une exploration plus large de la thématique du temps, omniprésente dans le roman comme une force à la fois fluide et implacable. L’écrivain excelle à rendre sensible une temporalité stratifiée, où le passé affleure sans cesse dans le présent et où les mondes parallèles ne sont peut‑être que des versions possibles de ce que nous aurions pu devenir. Le fantastique sert ici à sonder les failles du réel, à révéler ce que celui‑ci contient d’inachevé, de fragile et de potentiellement réversible. Le narrateur avance ainsi dans sa vie comme on traverse un paysage brumeux, conscient que chaque rencontre réactive une part enfouie de lui‑même et recompose une trajectoire qu’il croyait linéaire.

Cette tonalité introspective confère au roman une dimension presque crépusculaire, comme si Haruki Murakami écrivait par‑delà un seuil : celui de l’âge, de son œuvre ou de sa vie. Sans renoncer à la fluidité qui caractérise son style, il adopte un rythme plus contemplatif, laissant affleurer une mélancolie diffuse, une conscience aiguë de ce qui se perd et de ce qui demeure. Cette histoire ancienne qu’il revisite, il la réouvre, la laisse se troubler et se transformer, comme si l’imaginaire lui‑même avait besoin d’être réactivé pour continuer à vivre. La cité aux murs incertains apparaît alors comme un roman de la persistance : des souvenirs, des désirs, des fantômes intérieurs, et peut‑être aussi de la littérature, capable de donner forme à ce qui, autrement, se dissoudrait dans l’oubli.

Dans ce livre parmi les plus subtils et les plus aboutis de Haruki Murakami, à la fois couronnement et synthèse de son univers, se retrouve la puissance singulière de son imaginaire, cette manière d’ouvrir des brèches dans le réel pour y faire affleurer des zones d’ombre, des échos et des doubles. Cette maîtrise s’accompagne d’une lenteur assumée, presque hypnotique, qui confère au texte une dimension contemplative et comme suspendue. Le lecteur, souvent privé de repères, avance dans le récit en état de flottement, invité à accepter l’indécision des mondes et la porosité des frontières. 

Le final, ouvert et énigmatique, s’inscrit pleinement dans cette logique : la narration ne résout rien, mais laisse vibrer une perplexité féconde, un trouble qui prolonge le livre bien au‑delà de son point final. C’est un roman onirique qui exige de lâcher prise, d’accepter d’être à la fois charmé et égaré, porté par une atmosphère qui enveloppe autant qu’elle déroute. On en ressort frappé par la mélancolie qui l’irrigue de bout en bout – une mélancolie qui dit la solitude, l’incommunicabilité et la persistance obstinée de ce qui continue de nous hanter. A‑t‑on aimé, ou pas, cette lecture ? L'on ne sait, mais on en émerge ébranlé et impressionné, certain d’avoir pénétré, l’espace d’un livre, un univers sans pareil, subtil et sans fond, porté par une exceptionnelle maîtrise littéraire. (4/5)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mercredi 5 novembre 2025

[Mishima, Yukio] Une soif d'amour

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une soif d'amour 
            (愛の渇き, Ai no Kawaki)

Auteur : Yukio MISHIMA

Traduction : Léo LACK

Parution : en japonais en 1950,
                  en français en
1982 (Gallimard)

Pages : 228

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

La jeune veuve Etsuko est amoureuse d'un domestique de la maison de son beau-père Yakichi, chez qui elle vit. Ses beaux-frères, belles-sœurs et leurs enfants vivent sous le toit de l'ancêtre, qui est devenu l'amant d'Etsuko.
Une nuit, Etsuko donne rendrez-vous au garçon qu'elle désire. Comprenant enfin ce qu'elle veut, il se jette sur elle. Elle perd connaissance. Quand elle revient à elle, il s'enfuit. Elle le poursuit, le rattrape, le frappe d'un coup de houe et le tue - Yakichi était là.
Roman d'une grande force sournoise, obscure et nerveuse, cette œuvre est une peinture d'une passion bridée par un milieu, mais qui finit par tout consumer.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Yukio Mishima (pseudonyme de Kimitake Hiraoka) est né en 1925 à Tôkyô. Son œuvre littéraire est aussi diverse qu'abondante : essais, théâtre, romans, nouvelles, récits de voyage. Il a écrit aussi bien des romans populaires qui paraissent dans la presse à grand tirage que des œuvres littéraires raffinées, et a joué et mis en scène un film qui préfigure sa propre mort.
Il a obtenu les trois grands prix littéraires du Japon. En novembre 1970, il s'est donné la mort de façon spectaculaire, au cours d'un seppuku, au terme d'une tentative politique désespérée qui a frappé l'imagination du monde entier.
Mishima fut un grand admirateur de la tradition japonaise classique et des vertus des Samouraïs. Dans ses œuvres, il a souvent dénoncé les excès du modernisme, et donné une description pessimiste de l'humanité.

 

 

Avis :

Ce deuxième roman, paru en 1950 après un début littéraire retentissant, amorce les grandes thématiques qui traverseront l’œuvre de Mishima, parmi les maîtres de la littérature japonaise du XXe siècle : le désir, la souffrance intérieure et les tensions entre pulsion et norme sociale. 

Etsuko, jeune veuve d’un mari distant et infidèle qui, après la jalousie de son vivant, ne lui a laissé en mourant que la culpabilité diffuse du soulagement, a quitté l’agitation d’Osaka pour s’installer chez sa belle-famille, dans une campagne japonaise figée où les stigmates de l’après-guerre cohabitent avec la rigidité des structures sociales. Tacitement enfermée par l’emprise autoritaire de son beau-père Yakichi dans un rôle ambigu, entre domestique et compagne, elle se retrouve la maîtresse résignée du vieil homme, dans une solitude affective étouffante où éclot bientôt son désir obsessionnel pour Saburo, un jeune domestique qui semble bien le seul de la maisonnée à ignorer la passion qui couve et le drame qu’elle annonce.

Mais, tout sauf libérateur, le désir d’Etsuko se heurte à une indifférence imprégnée de honte sociale, nourrie par la violence sourde des rapports de pouvoir. Explorant la tension entre pulsion et retenue, entre le corps et l’ordre moral, le roman qui, épuré et chargé d’une intensité latente, donne à chaque geste et à chaque regard une portée symbolique, avance comme une lente suffocation. Jamais exprimées, les émotions s’enfouissent et finissent par se retourner contre les personnages qui, dans la maison familiale devenue prison mentale et espace tragique, s’enlisent dans leurs contradictions.

Coincée entre son désir de liberté et les normes qui l’enferment dans un monde où la femme reste cantonnée à la soumission et à l’effacement, Etsuko incarne une lutte intérieure que, sans jamais chercher à la résoudre, l’auteur déplie dans toute sa cruauté, en miroir des antagonismes du Japon d’après-guerre entre modernité et tradition, émancipation féminine et maintien des structures patriarcales. Culpabilité et remords s’agglomèrent en un malaise latent et une tension muette qui, loin des conventions narratives rassurantes, maintiennent le lecteur dans l’inconfort d’une contemplation sans échappatoire de la complexité du cœur humain. 
 
En cristallisant, par le prisme d’Etsuko, une douleur tue où désir et culpabilité s’entrelacent sans jamais trouver d’issue, ce sont les failles intimes et les impasses sociales d’un Japon en mutation qu’expose, avec une lucidité implacable, ce roman à la fois resserré et vertigineux qui transforme le quotidien en tragédie intérieure et fait du non-dit la matière même de sa puissance littéraire. D’une beauté sombre et poignante, profondément mélancolique, il met en lumière avec une précision troublante la manière insidieuse dont les normes sociales infiltrent l’intime et modèlent les élans les plus enfouis de l’âme. Crépusculaire, implacable et envoûtant. (4/5)

 

 

Citations :

Etsuko tourna distraitement les pages, se parlant à elle-même : « Malgré tout, je suis heureuse. Je suis heureuse. Personne ne peut le nier. Et, avant tout, il n’y a pas de preuve. »

Elle n’était couchée que depuis une heure. Elle avait encore longtemps à dormir avant le lendemain. Elle se tortura la cervelle pour trouver un espoir qui justifierait ce lendemain. N’importe quel espoir, si mince fût-il, suffirait. Sans cela, qui pourrait vivre jusqu’au matin ?

Dès qu’un lion captif s’évade de sa cage, il possède un monde plus vaste que celui qui n’a connu que la brousse. Lorsqu’il était captif, il n’existait pour lui que deux mondes : celui de la cage et celui hors de la cage. Maintenant, il est libre. Il rugit. Il attaque les hommes. Il les dévore.     Cependant, il n’est pas encore satisfait, car il n’y a pas de troisième monde qui ne soit ni celui de la cage, ni le monde extérieur.

Mieux vaut prendre la vie à la légère, pensait-elle. Après tout, les gens pour qui la vie est facile n’ont pas à donner d’excuse pour vivre au-delà de cette vie facile. Mais ceux qui la trouvent difficile utilisent bientôt quelque chose de plus comme excuse que le simple fait de vivre. Dire que la vie est difficile n’est rien dont on puisse se vanter. Notre faculté de découvrir toutes les difficultés de la vie aide la majorité des hommes à la rendre facile. Sans cette faculté, la vie serait une sphère vide et glissante où l’on ne trouverait aucun point d’appui.

Le plus haut point de rencontre entre l’art et la vie est la banalité. Dédaigner la banalité est mépriser ce qu’on ne peut avoir. Un homme qui craint d’être banal n’est pas encore un homme. Les temps anciens du haïku, avant Besho, avant Shiki, connaissaient la vigueur d’une époque où l’esprit de la banalité n’avait pas encore disparu.

Avec quelle rapidité nous oublions nos actes ! Tandis que les sentiments s’attardent dans notre souvenir, nos actes disparaissent sans laisser de trace. 

Un espoir dont on ne craint pas l’anéantissement n’est, en dernière analyse, qu’une sorte de désespoir.


 

vendredi 27 juin 2025

[Higashino, Keigo] Le fil de l'espoir

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le fil de l'espoir (Kibō no ito)

Auteur : Keigo HIGASHINO

Traduction : Sophie REFLE

Parution : en japonais en 2019
                  en français en 2025 
                  (Actes Sud)

Pages : 368

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Quand Yayoi, propriétaire d’un paisible salon de thé, est retrouvée assassinée, les enquêteurs Kaga et Matsumiya plongent au cœur d’une affaire aussi complexe qu’émouvante. Leurs investigations les conduisent à Shiomi, un homme marqué par une tragédie indescriptible : quinze ans plus tôt, il a perdu ses deux enfants dans un terrible tremblement de terre. Alors qu’il tentait de se reconstruire, un lien caché et troublant avec la victime est venu ébranler toutes ses certitudes. Secrets de famille, douleurs enfouies et vérités insoupçonnées se dévoilent au fil d’un suspense vibrant où chaque révélation remet en question la précédente. Dans ce nouvel opus implacable de la série Kaga, Keigo Higashino, maître incontesté du polar japonais, livre une exploration poignante des blessures de l’âme humaine et de l’effet papillon inconcevable de nos choix.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1958 à Osaka, Keigo Higashino est l’une des figures majeures du roman policier japonais. Son œuvre, composée d’une soixantaine de romans et d’une vingtaine de recueils de nouvelles, connaît un succès considérable. Plus d'une vingtaine de ses ouvrages ont été portés à l’écran et il a remporté de nombreux prix littéraires dont le prestigieux prix Edogawa Rampo ainsi que le prix du meilleur roman international du Festival Polar de Cognac 2010 pour La maison où je suis mort autrefoisLe Cygne et la Chauve-Souris est son onzième roman à paraître dans la collection "Actes noirs". Mondes parallèles, une histoire d’amour paraît dans la collection "Exofictions" en 2024.

 

 

Avis :

Pour sa quatrième apparition dans l’oeuvre du maître du polar japonais Keigo Higashino, le policier Kaga Kyōichirō doit déployer des talents de mentor lorsque Matsumiya, son subalterne et cousin, se retrouve déstabilisé par des révélations concernant son père en même temps qu’il enquête sur un meurtre plongeant lui aussi ses racines dans d’inattendues intrications familiales.

Après la mort de ses deux enfants dans un tremblement de terre, un couple surmonte son chagrin en donnant naissance à nouveau. Ces parents, comme ressuscités, sont alors loin de se douter de jusqu’où mènera ce fil de vie et d’espoir ardemment conçu par fécondation in vitro. Quinze ans plus tard, une femme sans histoires, propriétaire affable et estimée d’un salon de thé, est retrouvée assassinée. Alors que l’enquête piétine, le policier Matsumiya est par ailleurs secoué par ce qu’une inconnue surgie de nulle part lui révèle soudain sur sa propre famille.

« Le travail d’un policier n’est pas seulement d’établir la vérité. Il ne s’agit pas de la dévoiler dans la salle d’interrogatoire, mais de faire en sorte que les parties impliquées la fassent apparaître. Un bon policier est celui qui se tourmente en se demandant comment la rendre visible. » C’est à cette émergence, bravant les silences et les non-dits des personnages avec un doigté plein d’humanité et de psychologie, que vont s’employer l’enquêteur intimement bien placé pour faire preuve d’empathie, mais aussi l’auteur dans une narration mêlant pour le meilleur les ressorts d’un roman policier intrigant et l’intelligence d’une étude sur la puissance et la complexité des liens familiaux, connus ou cachés.

Un polar de haute tenue donc, à la mécanique policière bien huilée, mais aussi empreint d’émotion et de finesse psychologique dans son exploration des impasses de la parentalité et de la filiation. (4/5)

 

 

Citations :

— Apprendre que son vrai père est quelqu’un d’autre que la personne que l’on croyait être son père rend-il heureux ? Quelqu’un qui connaît la vérité sur cette paternité doit-elle en informer l’intéressé ? 
Kaga ne répondit pas tout de suite. 
— Toi, tu en penses quoi ? Quel effet ça a eu sur toi d’apprendre ça ? 
— En toute honnêteté, je ne sais pas vraiment. D’un côté, je me dis que ç’aurait été plus facile de continuer à ne pas le savoir, mais de l’autre, je pense que maintenant que je le sais, je voudrais aller jusqu’au bout et connaître toute la vérité. C’est compliqué. La seule chose certaine, c’est que ce n’est pas rien. Dans certains cas, ça peut changer la vie de la personne en question. 
— Oui, bien sûr. Mais où veux-tu en venir ? 
— Ce que je me demande, c’est si c’est nécessairement juste de dévoiler le secret d’un tiers. Encore plus quand il s’agit de paternité. La police a-t-elle ce droit ? Même si c’est pour révéler la vérité à propos d’un crime qui a été commis.


Le travail d’un policier n’est pas seulement d’établir la vérité. Il ne s’agit pas de la dévoiler dans la salle d’interrogatoire, mais de faire en sorte que les parties impliquées la fassent apparaître. Un bon policier est celui qui se tourmente en se demandant comment la rendre visible.


 

vendredi 20 octobre 2023

[Mizubayashi, Akira] Suite inoubliable

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Suite inoubliable

Auteur : MIZUBAYASHI Akira

Parution : 2023 (Gallimard)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« En lui, la musique parlait français depuis qu’il l’avait vécue en France. En se livrant à la conversation avec Hortense, il avait la sensation d’interpréter un duo avec elle, sensation qu’il ne connaissait pas lorsqu’il s’exprimait dans sa langue maternelle, le japonais. »

Pamina est une jeune luthière brillante, digne petite-fille d’Hortense Schmidt, qui avait exercé le même métier au Japon pendant la Seconde Guerre mondiale. Embauchée dans l’atelier d’un fameux luthier parisien, Pamina se voit confier un violoncelle très précieux, un Goffriller. En le démontant pour le réparer, la jeune femme découvre, dissimulée dans un tasseau, une lettre qui la mènera sur les traces de destins brisés par la guerre. Des mots, écrits à la fois pour résister contre l’oppresseur et pour transmettre l’histoire d’un grand amour, auront ainsi franchi les frontières et les années. Les histoires entremêlées des personnages d’Akira Mizubayashi, tous habités par une même passion mélomane, pointent chacune à sa façon l’horreur de la guerre. La musique, recours contre la folie des hommes, unit les générations par-delà la mort et les relie dans l’amour d’une même langue.

 

Un mot sur l'auteur :

Akira Mizubayashi est un écrivain japonais né en 1951. Professeur de français dans une université de Tokyo, il a rédigé six essais en japonais avant de commencer à écrire en français.

 

Avis :  

Après le violon dans Ame brisée et l’alto dans Reine de coeur, Akira Mizubayashi complète sa trilogie musicale – son trio à cordes littéraire ? - avec le violoncelle. Cette troisième partition romanesque, jouant elle aussi l’alternance entre les années quarante et nos jours, est une nouvelle variation sur le thème de la résistance et de la transmission, à travers la musique, des valeurs humanistes mises à mal par la guerre.

Violoniste prodige formé à Paris dans les années 1930, le jeune Ken Mizutani, revenu à Tokyo, reçoit en 1945 « le fatidique petit papier rouge d’incorporation ». Forcé de rejoindre les rangs d’une armée impériale que « le démon de la guerre et du despotisme, bafou[ant] les consciences », emmène de manière suicidaire vers une déroute inexorable, le jeune homme doit se résoudre à quitter les siens et son violoncelle. Quelque soixante-dix ans plus tard, Pamina, la luthière à qui l’illustre violoncelliste Guillaume Walter a confié pour révision son Goffriller de 1712 à la si particulière teinte « rouge cerise sombre », découvre en détablant l’instrument, cachée dans un tasseau, une lettre datée de 1945 et signée d’un certain Ken Mizutani...

Découpée en six danses comme chacune des six suites pour violoncelle de Bach, qui, avec le concerto d'Elgar et le chant des oiseaux – devenu un symbole de paix et de liberté depuis son arrangement pour violoncelle par le catalan Pablo Casals engagé contre le franquisme –, forment la bande originale du roman, la narration est une nouvelle fois une ode vibrante à la musique, en même temps qu’un chant d’amour à la langue française. Comme l’auteur, à ce point épris du français que c’est en cette langue qu’il choisit d’écrire ses romans, le personnage Ken Mizutani sent « en lui la musique parler français depuis qu’il l’a vécue en France ». Alors que son pays, « gangrené par une dictature exacerbée fondée sur le culte fanatique de l’empereur », sombre dans une « folie cauchemardesque », cette musique et cette langue, qu’il associe à l’époque des Lumières en Europe, représentent pour lui « une lueur d’espoir », la voix de l’humanité qui survivra aux ténèbres passagères de l’Histoire.

Est-ce la répétition du schéma narratif d’un livre à l’autre de la trilogie ? Le charme de la jolie parabole qui, dans l’opus initial, prenait pour la première fois tout son sens, perd de sa puissance dans cette ultime variation qui, faute d’ajouter au propos, parvient aussi beaucoup moins bien à occulter la récurrence des stéréotypes et la tendance à l’idéalisation de la narration. Reste une lecture agréable, non dénuée de beauté, emplie d’un plaisir mélomane et tout entière vouée au culte de la musique et des hommes qui la composent, l’interprètent et en fabriquent les instruments d’exception. (3/5)

 

Citations : 

Le violoncelle du luthier vénitien Matteo Goffriller l’emmène rejoindre un ailleurs lointain, à des hauteurs vertigineuses au-dessus du territoire nippon où, dit-il, la raison et la conscience subissent une torture permanente infligée par un fanatisme exacerbé. Ken est un aigle qui déploie ses ailes pour planer en toute liberté dans le firmament des sentiments humains, pour parcourir toute l’étendue des émotions mises en résonance par le foisonnement des notes de Bach.


Le Divertimento de Mozart fut sublime. Tatsuya Ono fut touché jusqu’au plus profond de son être. Il se dit que le trio à cordes était une vraie conversation amicale, une discussion intellectuelle et courtoise à l’image des échanges d’idées qui se pratiquaient entre les personnes raisonnables dans les salons du siècle des Lumières européennes.
— Quand j’écoute une merveille pareille, je crois apercevoir une lueur d’espoir.


Nous entendons, en effet, dans ce chant à la fois merveilleux et si profondément triste, sa douleur devant le spectacle des atrocités de la guerre et la force de sa prière pour la paix qui monte vers le ciel à l’image de l’envolée des oiseaux catalans. (...) J’aimerais tant que ce chant résonne sur tous les champs de bataille, dans la tête des présidents qui commandent les armées, dans la conscience des soldats qui se livrent à des tueries aussi bien que dans le cœur de ceux qui tirent profit de l’industrie et du commerce des armes…

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 4 juin 2023

[Oyamada, Hiroko] Le trou

 


 

J'ai aimé

 

Titre : Le trou  (穴 - Ana)

Auteur : OYAMADA Hiroko

Traduction : Sylvain CHUPIN

Parution : en japonais en 2014,
                  en français en 2023
                  (Christian Bourgois)

Pages : 152

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le bourdonnement incessant des cigales et la chaleur ne facilitent pas les choses pour Asa. La jeune femme vient de déménager à la campagne, et elle tente de s’adapter à la situation. Si son mari a changé d’emploi, elle a perdu le sien, et elle vit désormais près de ses beaux-parents, soucieuse de remplir ses journées vides de toute occupation sérieuse. Asa se décide donc à explorer son environnement et, lors d’une de ses promenades, tombe dans un trou. Cet incident sera le premier d’une série d’expériences étranges dans un monde peuplé de créatures bizarres. L’existence d’Asa prend alors un tournant imprévu…

Le Trou peut se lire comme une fable sur le monde du travail, le couple et les normes sociales qui régissent nos sociétés aux dépens des femmes. Sous la plume de Hiroko Oyamada, la critique sociale rencontre une envoûtante réécriture du monde par les moyens du réalisme magique.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1980, Hiroko Oyamada est l’autrice de plusieurs romans, dont Ana [Le Trou], qui lui a valu en 2014, au Japon, le prestigieux prix Akutagawa. L’Usine est son premier roman publié en français.

 

Avis :

Suite à la mutation professionnelle de son mari, la trentenaire Asahi quitte son énième CDD mal payé pour s’installer à la campagne, à proximité de ses beaux-parents, dans une maison qui appartient à ces derniers. Plus de loyer à payer et une vie de femme au foyer : pour sa collègue envieuse, c’est le rêve, le rêve « d’avoir quelqu’un qui subvient à tes besoins et de rester à la maison pour s’en occuper tranquillement, de faire son pain, de jardiner… La chance, la chance ! »

La jeune femme découvre donc un nouveau rythme de vie, dans la torpeur d’un été aussi abrutissant que l’infernale stridulation des cigales. Confinée sans moyen de locomotion dans un court rayon n’incluant que les proches voisins, le supermarché et la rivière, elle autrefois si active se retrouve à meubler ses journées de tâches ménagères répétitives, à cuisiner et à préparer le bento d’un mari qui travaille jusqu’à point d’heure et, une fois rentré, n’a d’yeux que pour son smartphone. Egalement pris par son travail, son beau-père est invisible. Sa belle-mère court entre ses obligations professionnelles et familiales. Ne reste que le grand-père, lui aussi livré à lui-même malgré sa tête plus tout à fait claire, tout entier absorbé par sa perpétuelle et unique activité : arroser sans fin le jardin.

Mais voilà que cet univers vide et figé s’anime soudain d’une étrange fantaisie. C’est d’abord un animal bizarre, peut-être un de ces tanukis, entre chien et raton laveur, qui ont nourri la mythologie japonaise, qui l’entraîne dans une zone de hautes herbes où elle tombe dans un trou profond, métaphore de son existence. Elle ne parvient à s’en extraire qu’avec l’aide d’une énigmatique voisine, pour enchaîner d'autres rencontres toutes plus fantasmagoriques les unes que les autres, comme si, à force de vivre en marge du monde, elle ne parvenait plus à comprendre le moteur des autres, désormais étrangère à leurs activités et à leurs préoccupations. Comme Alice au pays des merveilles tombée dans un puits à la suite du lapin blanc, Asahi s’initie à un monde parallèle, dont on ne sait plus la part de réel ou de fantasme, toute une intériorité qui la mènera peut-être à une nouvelle issue, qui sait ?

Profondément déconcertante dans son étrangeté inexpliquée et dérangeante, cette fable métaphorique empreinte de réalisme magique est une critique aussi sévère qu’onirique de la société japonaise. Le travail y avalant nuit et jour ceux qui en ont un, sans pour autant les préserver de la précarité comme ces salariés en CDD, qui, passés trente ans, ne trouveront sans doute jamais d’emploi stable et mieux payé, la vie de famille s’y réduit au croisement sans vrai partage de parcours la plupart du temps séparés, au point que Asahi, à force d’attendre son mari à la maison, se sente presque aussi isolée que ces hikikomori repliés dans leur bulle, faute de parvenir à se conformer à la norme sociale.

Un petit livre étrange, qui, après L’usine qui s’attaquait sévèrement au monde du travail japonais, démonte cette fois la famille et le mode de vie au pays du Soleil Levant, si contraignant et aliénant qu’il pousse certains à s’en extraire totalement dans un isolement extrême, ou à s’inventer une réalité altérée. (3/5)

 

 

Citations :  

Je me lève avant six heures, prépare le bento pour le déjeuner de mon mari ainsi que son petit-déjeuner, puis quand il est parti, je petit-déjeune à mon tour, vais au supermarché, m’active pour la lessive, le ménage, et ensuite je n’ai plus rien à faire. C’est donc ça la vie de « rêve » dont ma collègue parlait ? J’ai du mal à croire qu’avant je travaillais du matin au soir. Que la femme qui ne pouvait pas vivre sans travailler toute la journée et celle qui, après s’être débarrassée de ses corvées le matin, se contente de bayer aux corneilles jusqu’au moment de préparer le dîner sont réellement une seule et même personne. Je pensais que j’en aurais marre au bout d’une semaine, alors qu’en fait il n’a fallu qu’une journée. Ensuite, chaque nouvelle journée est devenue aussi assommante que la précédente. Je regarde la télévision, ouvre l’ordinateur, bouquine, je cuisine de bons petits plats et me fais des gâteaux comme quand j’étais célibataire, mais tout cela a un coût, en électricité, en gaz, il faut acheter les livres… bref, ce n’est pas donné. « Trois repas, sieste comprise », ai-je entendu un jour railler la vie des femmes au foyer, mais la sieste est en effet le moyen le plus économique et le plus efficace de passer le temps. Le temps s’écoule lentement, et pourtant les journées, les semaines défilent singulièrement vite. Lorsqu’on n’a plus d’emploi du temps, de délais à respecter, de réunions auxquelles assister, de jour de paie à attendre, toutes ces choses qui rythment une existence, c’est comme si le temps glissait entre les doigts, qu’on ne parvenait plus à le saisir.


Le chant des cigales rend l’air plus visqueux. À droite il y a le fleuve, à gauche une succession de maisons particulières possédant toutes un jardin qui resplendit d’un vert intense et dont les façades sont agrémentées de melons amers ou d’autres plantes grimpantes autour des fenêtres. Derrière ces feuillages touffus, on ne perçoit pas de présence humaine. Aucun bruit d’activité, pas de télévision allumée. Ni de cris d’enfants. La berge est couverte d’herbes drues, et du chemin celles-ci semblent presque faire disparaître la surface du fleuve. Dans l’eau parmi les herbes se tiennent de grands oiseaux gris clair, des hérons probablement, qui ne doivent pas être migrateurs. L’endroit est envahi par les graminées géantes, les kudzus et d’autres plantes que j’ai déjà vues mais dont j’ignore les noms. Par endroits, la surface est d’un bleu trouble, d’un vert stagnant ou bien toute noire sous l’effet de la lumière vive. Les herbes sèches exhalent une odeur de fibres grillées.


 

mercredi 18 mai 2022

[Murakami, Haruki] Première personne du singulier

 

 

 

J'ai aimé

 

Titre : Première personne du singulier

Auteur : MURAKAMI Haruki

Traduction : Hélène MORITA

Parution : en français (Belfond) en 2022

Pages : 160

 

   

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Après le succès de Des hommes sans femmes, Murakami renoue avec la forme courte. Composé de huit nouvelles inédites, écrites, comme son titre l’indique, à la première personne du singulier, un recueil troublant, empreint d’une profonde nostalgie, une sorte d’autobiographie déguisée dont nous ferait cadeau le maître des lettres japonaises.
 
Un homme se souvient
De la femme qui criait le nom d’un autre pendant l’amour
Du vieil homme qui lui avait révélé le secret de l’existence, la « crème de la crème de la vie »
De Charlie Parker qui aurait fait un merveilleux disque de bossa-nova s’il en avait eu le temps
De sa première petite amie qui serrait contre son cœur le vinyle With the Beatles
Des matchs de base-ball si souvent perdus par son équipe préférée
De cette femme si laide et si séduisante qui écoutait le Carnaval de Schumann
Du singe qui lui avait confessé voler le nom des femmes qu’il ne pouvait séduire
De ces costumes qu’on endosse pour être un autre ou être davantage nous-même.
 
Un homme, Murakami peut-être, se souvient que tous ces instants, toutes ces rencontres, anodines ou essentielles, décevantes ou exaltantes, honteuses ou heureuses, font de lui qui il est.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Kyoto en 1949 et élevé à Kobe, Haruki Murakami a étudié le théâtre et le cinéma, puis a dirigé un club de jazz, avant d’enseigner dans diverses universités aux États-Unis. En 1995, à la suite du tremblement de terre de Kobe et de l’attentat du métro de Tokyo, il décide de rentrer au Japon.
Plusieurs fois pressenti pour le prix Nobel de littérature, Haruki Murakami a reçu le Yomiuri Literary Prize, le prix Kafka, le prix de Jérusalem pour la liberté de l’individu dans la société en 2009 et le prix Hans Christian Andersen en 2016.
Tous ses romans sont disponibles chez Belfond et repris en poche par 10/18.

 

 

Avis :

Inédites ou déjà parues dans des revues, les huit nouvelles qui composent ce recueil ont en commun la « Première personne du singulier » : un « je » qui ne cesse de jouer sur une ambiguïté malicieusement entretenue, ni tout à fait l’auteur, ni tout à fait un autre, et qui semble nous inviter à une conversation amicale où l’on évoquerait avec nostalgie l’ombre de quelques vieux souvenirs.

Ainsi, mêlées, comme autant de rappels de leur nature imaginaire, de détails poétiques, oniriques, ou même franchement fantastiques, ces confidences à mi-voix où se multiplient les références au véritable vécu de l’auteur – ses goûts de mélomane, lui qui eut un club de jazz à Tokyo ; sa passion pour le base-ball ; ou encore le décor de la ville de Kobe où il a grandi – instaurent un sentiment d’intimité complice pour nous emmener dans ce qui ressemble à une réflexion, pas si à bâtons rompus que ça, sur les hasards et les bifurcations de la vie.

Des rencontres fortuites et sans lendemain qui laissent pourtant des traces indélébiles ; des faits à première vue insignifiants, mais qui résonnent encore dans la mémoire des décennies plus tard ; des rêves et des situations imaginaires aux prolongements néanmoins étrangement réels : autant de petits cailloux, qui, anodins individuellement, tracent ensemble comme l’idée d’une trajectoire, peut-être le destin d’un homme capable de ne s’en apercevoir qu’avec le recul de l’âge.

Alors, peu importe au fond la part de vérité ou de fantaisie dans ces huit petits contes, drôles ou graves. L’une et l’autre s’interpénètrent et se nourrissent, révélant tout autant l’homme derrière l’écrivain, en une composition dont « il n’est pas exclu, écrit-il, qu’elle constitue aussi comme une courte biographie d’un être humain, moi-même », mais qu'il conclut sur un clin d'oeil : « Je crois que j’avais peur. J’étais saisi d’angoisse à la pensée qu’un je, qui n’était pas le vrai moi, ait fait quelque chose d’horrible (…). Et j’avais peur aussi que quelque chose à l’intérieur de moi, dont j’ignorais tout, soit exposé en pleine lumière ». Comme si, soudain pris de timidité, son « je » couché sur le papier craignait de se voir transformé par ses lecteurs en un « il » où il ne se reconnaîtrait plus.

Humour et nostalgie imprègnent ce drôle d’autoportrait en pointillés du célèbre romancier japonais, dont cette ultime acrobatie préserve tout le mystère. (3,5/5)

 

Citations :

Bon nombre d’années se sont écoulées depuis. Il semble étrange (ou peut-être qu’après tout, non, cela n’a rien de curieux), mais il suffit d’un battement de paupières, et les hommes vieillissent. À chaque instant, nos corps, sans espoir de retour, s’en vont vers l’anéantissement. À peine a-t-on fermé les yeux, puis les a-t-on rouverts, que bien des choses ont disparu (certaines avaient un nom, d’autres pas). Soufflées par les vents violents de la pleine nuit, elles ont été emportées quelque part sans laisser de trace. Il n’en subsiste qu’un frêle souvenir. Mais non, on ne peut pas compter sur les souvenirs non plus. Qui pourrait affirmer avec certitude ce qui nous est vraiment arrivé par le passé ?
Cependant, si nous avons de la chance, demeureront parfois quelques mots à nos côtés. Dans les profondeurs de la nuit, ils graviront la colline, se faufileront dans de petites cavités adaptées à leur morphologie et effaceront tout signe de leur présence en laissant souffler bien loin les vents sauvages du temps. Et lorsque, à l’aube, la tempête aura enfin cessé, les mots survivants réapparaîtront secrètement à la surface de la terre. Généralement calmes, timides, ne disposant que de moyens d’expression ambigus, ils sont toutefois prêts à témoigner. En témoins honnêtes et impartiaux. Seulement, pour forger des mots aussi persévérants, ou les découvrir et les abandonner, il faut un dévouement inconditionnel, qui vous engage corps et âme.
 

Ce que je trouve curieux dans le fait de vieillir, ce n’est pas que moi-même je prenne de l’âge. Et pas non plus que le jeune moi du passé soit devenu vieux, avant même que j’en aie eu conscience. Je suis plutôt déconcerté de voir comment tous ceux de ma génération ont vieilli, comment les jolies filles si pleines d’entrain que je connaissais sont à présent assez avancées dans la vie pour avoir deux ou trois petits-enfants. J’en éprouve un léger trouble, voire de la tristesse. Même si pour ma part, je ne trouve pas triste d’avoir ce même âge avancé.         
Ce qui me rend mélancolique, je crois, à propos des jeunes filles de mon entourage, des vieilles dames maintenant, c’est d’être obligé de reconnaître que mes rêves de jeunesse ont disparu à tout jamais. La mort d’un rêve est peut-être plus triste, en un sens, que celle d’un être vivant.
 

On a pu dire que le temps le plus heureux de notre vie fut celui où les chansons pop avaient un sens véritable pour nous, où elles se glissaient profondément en nous, avec un parfait naturel. Peut-être en effet. Ou peut-être pas. La pop, après tout, pourrait n’être que de la pop. Et rien de plus. Comme il se pourrait que finalement nos vies ne soient que des biens de consommation contrefaits. Et rien de plus.
 

Il se tut alors un instant, me scrutant intensément pour voir si je comprenais ce qu’il me disait. C’était comme s’il avait collé son visage à la fenêtre d’une maison pour en inspecter l’intérieur.
 

De 1968 à 1977, j’ai assisté à un nombre astronomique (à ce qu’il m’a semblé) de matchs perdus. Pour le dire autrement, je m’étais peu à peu habitué à un monde de défaites constantes. Tel un plongeur qui adapte son corps à la pression de l’eau, lentement mais sûrement. Car dans la vie il y a plus de défaites que de victoires. Et la véritable sagesse consiste davantage à apprendre à être un bon perdant qu’à savoir comment vaincre.
 
 
J’ai connu quelques femmes très séduisantes. De celles dont, au premier coup d’œil, on pense : « Oh, quelle jolie femme ! » Mais ces belles créatures, ou du moins la plupart, ne me parurent jamais profiter vraiment de leur beauté, en jouir inconditionnellement. Je trouvais cela très curieux. Les femmes que la nature a dotées d’une grande beauté attirent souvent l’attention des hommes et suscitent l’envie ou la flatterie chez les autres femmes. Elles sont comblées de présents coûteux, d’hommages d’innombrables admirateurs. Alors, pourquoi n’ont-elles jamais l’air heureuses ? Et pourquoi sont-elles même déprimées parfois ?         
Il ressort de mes observations que beaucoup de jolies femmes de ma connaissance sont insatisfaites ou irritées en raison de tout petits défauts chez elles – comme chaque être humain en possède forcément – et que rancœur et amertume ne cessent de les ronger. Elles sont en permanence tracassées par ces imperfections, si minuscules ou insignifiantes soient-elles. Le cas échéant, elles peuvent en devenir obsédées, par exemple, que leurs gros orteils soient trop gros, que la forme de leurs ongles soit affreuse, ou la taille de leurs mamelons, différente. J’ai connu une fois une très jolie femme qui estimait que les lobes de ses oreilles étaient anormalement longs et qui les dissimulait toujours sous ses cheveux. La longueur (excessive ou non) des lobes d’oreille est quelque chose qui m’indiffère totalement (elle me montra les siens un jour, mais à mes yeux, ils étaient simplement normaux). Ou alors il n’est pas impossible que cette fameuse longueur des lobes (ou autre broutille semblable) ne soit finalement que le substitut d’autre chose.         
En comparaison, ne pourrait-on pas dire d’une femme capable de jouir à sa manière de son manque de beauté – de sa laideur – qu’elle est bien plus heureuse ? Et de même que toute belle femme possède quelque laideur, toute femme laide a aussi quelque beauté. Mais contrairement aux belles, les laides, semble-t-il, s’obligent à profiter de leurs points forts. Et pour elles, ceux-ci ne sont jamais des substituts ou des métaphores.


« Nous vivons tous masqués – plus ou moins. Dans ce monde féroce, on ne peut pas vivre sans masque. Le visage d’un ange véritable peut être caché derrière le masque d’un diable et le visage d’un diable peut être caché sous celui d’un ange. Ce n’est jamais l’un ou l’autre, mais toujours l’un et l’autre. C’est ainsi que nous sommes, nous les humains. Ce qu’exprime le Carnaval. Schumann a été capable de voir les deux. Aussi bien les masques que les visages. Parce que c’était un homme à l’âme déchirée, qui vivait douloureusement écartelé entre son masque et son visage. (…)
« Il se peut que certains aient gardé leur masque tellement longtemps qu’il leur colle à tout jamais à la peau, dis-je.         
— Oui, c’est possible, répondit-elle à voix basse avec un petit sourire. Mais même si le masque reste collé sans plus jamais se détacher, cela ne change rien au fait que, derrière, il y a un autre visage.       
— Sauf que personne ne peut le voir.         
— Si, si. Il existe des hommes capables de le discerner. Quelque part, ces hommes-là existent, c’est sûr.         
— Robert Schumann possédait cette faculté, mais en fin de compte il n’a pas trouvé le bonheur. À cause de la syphilis, de la schizophrénie et de ses démons.
— Mais Schumann nous a laissé une musique extraordinaire. Une musique merveilleuse, que personne d’autre que lui n’aurait pu composer », dit-elle. Et très bruyamment, elle fit craquer les articulations de ses dix doigts, l’un après l’autre. « Merci à la syphilis, à la schizophrénie, aux démons.

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 


 

mardi 15 mars 2022

[Nosaka, Akiyuki] La tombe des lucioles

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La tombe des lucioles
            (Hotaru no haka)         

Auteur : NOSAKA Akiyuki

Traduction : Patrick DE VOS et Anne GOSSOT

Parution : en japonais en 1967
                   en français en 1982
                   (Philippe Picquier)                

Pages : 144

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

La Tombe des lucioles, visionnaire et poignant : l'histoire d'un frère et d'une soeur qui s'aiment et vagabondent dans l'enfer des incendies tandis que la guerre fait rage et que la faim tue. Nosaka, c'est encore l'écriture luxuriante d'un des meilleurs écrivains de sa génération, à l'égal d'Ôe Kenzaburô, Abe Kôbô et Mishima Yukio.

  

Un mot sur l'auteur : 

Nosaka Akiyuki (1930 - 2015) est un auteur de romans, recueils, nouvelles et essais japonais. Plusieurs de ses oeuvres ont été adaptées au cinéma. Il a été aussi chanteur et parolier, et, en 1983, député à la Chambre.

 

 

Avis :

Deux nouvelles semi-autobiographiques composent ce recueil. Dans La tombe des lucioles, deux enfants, un frère et une sœur prénommés Seita et Setsuko, sont livrés à eux-mêmes après le décès de leur mère sous les bombes américaines qui pilonnent le Japon en 1945. Ils tentent de survivre en vagabondant, accrochés l’un à l’autre, dans la ville bombardée. Les algues d’Amérique se déroulent vingt-deux ans plus tard : à l’initiative de sa femme qui avait fait leur connaissance lors de vacances à Hawaï, le presque quadragénaire Toshio accepte à contre-coeur de loger chez lui un couple d’Américains en visite au Japon. Le fossé culturel et, pour Toshio, la honte conservée de la période d’occupation du Japon par les Etats-Unis après-guerre, ont tôt fait de lui rendre ce séjour très pénible.

Ces deux récits apparaissent désespérément hantés par le vécu traumatisant de l’auteur. Lui aussi a perdu sa mère adoptive sous les bombes en 1945, puis sa petite sœur, victime de la famine alors qu’il tentait, seul avec elle, de survivre dans les décombres. Ce sont également ses propres souvenirs qui alimentent le récit de Toshio, à jamais marqué par l’arrivée des Américains sur le sol japonais après la défaite nippone. Si la seconde nouvelle se teinte d’une forme d’ironie et prête parfois à sourire au vu des malentendus culturels qui séparent les Higgins de leurs hôtes, la première déroule une cascade dramatique si accablante qu’elle laisse le lecteur sous le choc, assommé et anéanti, presque au-delà de l’émotion. Seita et Setsuko, ces deux étincelles de vie livrées comme de légères et fragiles lucioles au vent de l’apocalypse qui souffle sur le Japon en 1945, incarnent le drame de leur pays tout entier avec une force sans pareille pour un récit qui tient en si peu de pages.

Ces scènes de famine au milieu des ruines, d’enfants vagabonds exposés au pire, puis, dans la seconde nouvelle, l’évocation de l’ambivalence, entre honte, soulagement et admiration, ressentie alors que la supériorité américaine se déverse dans le pays ravagé et hagard, peuvent faire penser à celles observées par Curzio Malaparte en Italie à la même époque dans son roman La peau. Si l’horreur et la sidération s’expriment chez l’auteur italien au travers d'une ironie grinçante, morbide et désespérée, elles déclenchent chez Nosaka un flux tumultueux de phrases et d’images, comme un raz-de-marée « de voix, de langues, de la plus vulgaire à la plus classique », rendu perceptible par la prouesse du traducteur Patrick De Vos.
 
De cette fin de la seconde guerre mondiale, Nosaka gardera de grands tourments existentiels, qui développeront chez lui une nette tendance à l’instabilité et un certain goût pour la provocation et le scandale. Ses écrits, couronnés par le prestigieux Prix Naoki et salués, entre autres, par Mishima, le classent parmi les auteurs majeurs du Japon. La tombe des lucioles a, en outre, été adaptée en film d’animation, devenu un immense classique. Autant d’arguments supplémentaires pour découvrir ces deux textes brefs, mais terriblement marquants. (4/5) 


mardi 14 septembre 2021

[Sakuraba, Kazuki] La légende des Akakuchiba (réédité sous le titre : La légende des filles rouges)


 

 

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La légende des Akakuchiba
            ou La légende des filles rouges

           
(赤朽葉家の伝説)
            (Akakuchiba-ke no Densetsu)

Auteur : SAKURABA Kazuki

Traducteur : Jean-Louis DE LA COURONNE

Parution : en japonais en 2006,
                   en français en 2017 (Piranha)
                   et en 2021 (Gallimard Folio)

Editeur : Piranha / Gallimard Folio

Pages : 480

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Man’yô avait beau avoir été ramassée et élevée par cette femme des villages, bonne et douce, la femme des montagnes qu’elle était ne lui ressemblerait jamais.
 
À l’été 1953, la petite Man’yô est recueillie par un couple d’ouvriers du village de Benimidori. Rien ne la prédestine à intégrer, quelques années plus tard, l’illustre clan Akakuchiba qui a fait fortune dans la sidérurgie. Lorsque la crise industrielle frappe le Japon, la famille est menacée. Sa survie dépend désormais de la fille rebelle de Man’yô. Mais celle-ci, à la tête d’un gang de motardes, a d’autres soucis que de perpétuer l’héritage familial...
À travers le destin de trois femmes, La légende des filles rouges dresse un portrait captivant des évolutions de la société japonaise jusqu’à nos jours.

  

Un mot sur l'auteur : 

La romancière japonaise SAKURABA Kazuki est née en 1971. Elle remporte ses premiers succès dans la catégorie des "light novels", destinés aux jeunes adultes, puis publie plusieurs romans chez des éditeurs traditionnels. Elle est nommée en 2007 pour le prix Naoki avec La légende des Akakuchiba, mais ne remporte le prix qu'en 2008 avec Watashi no Otoko (Mon homme).

 

 

Avis :

Rien ne prédestinait Man’yô, abandonnée à sa naissance en 1953 dans la petite ville japonaise de Benimidori, à devenir un jour la Grande Dame du clan Akakuchiba qui règne sur l’industrie de l’acier dans le pays. C’est sa petite-fille Tôko qui entreprend la narration de l’histoire familiale, nous racontant le parcours de cette grand-mère au singulier don de voyance, puis celui de sa mère, chef d’un gang de motardes avant de connaître le succès comme auteur de mangas.   

De la reconstruction après-guerre et du miracle économique du pays, à la bulle spéculative immobilière et à la crise économique des années quatre-vingt-dix, puis, enfin, au Japon d’aujourd’hui, c’est la transformation de la société nippone sur le dernier demi-siècle que retrace cette saga familiale au travers du destin de trois générations de femmes. Aux côtés de personnages attachants, souvent étonnants pour un esprit occidental tant le Japon possède de spécificités culturelles, qu’elles soient traditionnelles ou modernes, le lecteur franchement dépaysé se retrouve plongé dans une fresque passionnante, aussi bien pour les aventures vivantes et rythmées de ses protagonistes, que pour la découverte sociologique dont elles sont l’occasion.   

Car, tandis que le sort des trois personnages principaux épouse celui de leur époque, nous menant de l’optimisme confiant de la grand-mère dans un contexte de croissance à tout crin du pays, à la désillusion rebelle, puis résignée, de la mère dans une nation en crise, enfin au désarroi de la fille, à l’image d’une jeunesse contemporaine tentée de fuir dans la virtualité un quotidien de plus en plus lourd et sans perspective, nous voilà amenés à vivre de l’intérieur l’évolution des conditions de vie et d’état d’esprit de la population japonaise. Système éducatif et travail, famille et lien social, modes et phénomènes culturels, croyances et aspirations, au final tout converge vers le sentiment diffus d’une société devenue dans son ensemble profondément violente et écrasante pour l’individu, confronté dès le plus jeune âge à une pression et à une compétition sans limite.

Cette passionnante saga familiale se lit avec autant de plaisir que d’intérêt, pour l’attachante histoire de ses trois générations de femmes, mais surtout pour son édifiante immersion sociologique dans un Japon décidément sans équivalent dans le monde. (4/5)
 

 

Citations :

Du fait du marasme et du fer froid, le métier qui avait été le rêve de toute une génération commença à n’être plus qu’une gloire passée. Il était devenu beaucoup plus intelligent de choisir un métier cool, dans un bureau climatisé, que de faire les trois-huit, couvert de sueur grasse. Les fils de métallos ne reprenaient pas le métier de leurs pères. Or, les métallos n’étaient pas des « cols blancs », mais n’étaient pas non plus les héritiers d’une tradition, comme les artisans. Ils étaient nés de l’économie de la croissance rapide, avaient fleuri un temps, mais leur fleur était stérile. Son éclat s’était fané au fil des jours, du fait que c’était en combinaison de travail et non pas en costume-cravate qu’ils servaient la machine dans leur usine sinistre ; on commença à les considérer plus comme les dents usées d’un engrenage hors d’âge que comme des humains.
 
Les jeunes de cette époque pas si lointaine s’étaient enthousiasmés pour la lutte politique et l’idéologie en vue de construire une société meilleure. Puis, à un moment donné, avant qu’eux-mêmes ne s’en rendent compte, l’époque avait changé. Les jeunes de maintenant, eux, étaient creux à l’intérieur.             
Kemari et ceux de sa génération n’avaient pas d’idéologie, ni aucune conscience sociale. Ils n’avaient pas même d’yeux pour seulement voir le monde réel qui les indifférait au possible. Ils préféraient repeindre leur monde fictif à eux par-dessus. La culture loubards était l’illusion qu’ils partageaient tous. Kemari portait au pinacle les idéaux de bâtir une nation sous une seule autorité et de force supérieure à la bagarre, mais pour ce qui est de pour quoi ils se battaient, pour quoi ils chevauchaient, le cœur de leurs agissements n’était qu’un large trou. C’était vide et c’est cela qui les enthousiasmait. Ils s’enflammaient parce qu’il n’y avait rien.

Pour les collégiens et lycéens de cette époque, les bandes de loubards, la violence scolaire et tout ce qui allait avec ne constituaient que la moitié de l’histoire. La majorité des élèves était surtout prise dans une rude bataille connue sous le nom de « Guerre des concours ». Les hommes forts, les ouvriers de Benimidori, ceux qui avaient travaillé à la reconstruction de l’après-guerre, commençaient à ressentir la futilité du travail. Ils avaient rêvé d’une vie stable, avec une maison individuelle en banlieue acquise grâce à un prêt immobilier. En d’autres mots, ils avaient rêvé de quelque chose de permanent. Ils souhaitaient que leurs enfants s’élèvent dans le nouveau système méritocratique et atteignent un statut social supérieur au leur.             
À Benimidori, les boîtes à bachot privées furent le champ de bataille principal de la Guerre des concours. La majorité des élèves commença à suivre des cours du soir dans ces établissements à partir de la deuxième ou troisième année de collège. Là, ils découvraient que l’élève assis à côté d’eux n’était pas un ami, mais un rival. Ils apprenaient par cœur, passaient des tests blancs, et étaient divisés en classes de niveau, en fonction de leurs notes à ces tests. La valeur de chaque enfant était représentée par un nombre. Plusieurs boîtes à bachot ouvrirent dans les immeubles autour de la gare, et quand le soir tombait, les enfants étaient aspirés à l’intérieur, en colonnes de soldats aux boyaux noués par la peur de la bataille.

Mais la jeunesse est belle justement parce qu’elle passe.

Tandis que Kemari plongeait dans la culture de la délinquance, et que Kaban se concentrait sur son rêve de devenir une idol, Kodoku pénétra dans l’univers des jeux vidéo, abandonnant derrière lui l’aride réalité du monde extérieur. Ce qui, aussi bien pour les uns que pour les autres, n’étaient que différentes façons enfantines de vivre cette époque de fiction.
 
Le gros de la population scolaire se plongea plus profondément dans la Guerre des concours. Celui qui était assis à côté de vous n’était plus un ami, mais un ennemi qu’il s’agissait de dégommer à coups de pied avant qu’il prenne votre place. Avoir de bonnes notes et gagner dans cette société tendue vers l’éducation étaient considérés comme la chose la plus importante. Une fois leur maison individuelle acquise grâce à un prêt bancaire, les parents mirent toutes leurs économies dans les frais de scolarité de leurs enfants. Et pas seulement les garçons, cette fois. Les filles aussi investissaient toute leur énergie dans les études. Peu après, la loi sur l’égalité des opportunités d’emploi fut promulguée et, quelques années plus tard, on vit le nombre des députées au Parlement faire un bond – dans les rangs de l’opposition tout au moins. Ce mouvement reçut le nom de « Madonna sensation ». Les filles devaient encore crapahuter pour se faire une place, mais elles remportèrent aussi des victoires dans la Guerre des concours, elles aussi pouvaient devenir des gagnantes et supporter les principaux piliers de la société.

C’est aussi vers cette époque que commencèrent à se multiplier les cas d’enfants sérieux qui se mettaient soudain à craquer, comme incapables de supporter les fortes pressions de cette société de la compétence scolaire. Des enfants par ailleurs très calmes s’en prenaient à leurs parents avec une violence de bêtes sauvages, à coups de battes de baseball ou autre. D’autres se jetaient tout à coup du haut d’un immeuble. Une angoisse sans nulle part pour se mettre à l’abri se développait chez les enfants.              
Par conséquent, les écoles changèrent de nouveau. L’âge de la violence au grand jour alla sur sa fin, et fut remplacé par celui du harcèlement vicieux, dans lequel les enfants ciblaient ceux qui étaient plus faibles. De moins en moins montraient les crocs aux adultes, ils s’adonnaient maintenant au sinistre jeu de détruire l’esprit des autres enfants.

Ton gang, c’est baston et raids à moto, rien d’autre, ou peut-être quelquefois un peu de chourave, pas de souci. Mais regarde un peu à l’extérieur, Kemari, le monde est en train de changer, tu n’as pas remarqué ? Et certaines personnes que tu n’aurais jamais imaginées capables de faire ça s’immiscent et se mettent aux affaires pas clean du tout. Ça fout les boules. L’époque où le voyou de base faisait des voyouteries de base, c’est fini. Regarde Takeshi, il est hyper sérieux, maintenant.              
— Mais qu’est-ce que tu veux dire avec ça, Shinobu ?              
— Les types qui viennent se renseigner sur les armes que je vends ici, à la boutique. Depuis l’année dernière, à peu près, ce ne sont plus les loubards typiques comme avant. Je vois de plus en plus de gosses normaux, des petits à lunettes qui paient pas de mine. Les filles qui utilisent le téléphone avec le répondeur dans leur chambre pour se prostituer, ce ne sont plus les loubardes avec des familles recomposées et des problèmes personnels compliqués.
 
Au début, il y a une fille qui voit la possibilité d’utiliser les répondeurs téléphoniques pour un usage pas tout à fait conforme à la loi. Puis, cette fille convainc quelques copines de marcher avec elle, une petite aventure excitante et hautement rémunératrice. Je me suis renseigné, il paraît que des choses similaires ont commencé à apparaître un peu partout dans le pays. De façon générale ça vient surtout de la capitale et ça se diffuse petit à petit. Il faut voir que les rose virginal, comme tu les appelles, sont écrasées par la Guerre des concours. Elles se détruisent petit à petit de l’intérieur. Leurs parents ne sont pas au courant, leurs amies non plus.

— Si ça gaze ? Eh bien, pour les études, c’est l’horreur. Dès la deuxième année, tu dois choisir entre la filière littéraire et la filière scientifique, et au milieu de l’année, ça se divise encore selon si tu vises une université nationale ou privée. Les matières principales changent en fonction. À chaque cours, tu te trouves avec des gens différents. En anglais et en math, il y a un classement, qui évolue chaque mois selon le résultat au test mensuel.              
— Je pige pas un mot de ce que tu racontes.              
— T’inquiète, pas besoin de comprendre.              
Chôko mélangea son milkshake qui commençait à fondre avec sa paille.              
— Mais là où ça devient l’horreur, c’est que si tu es un génie et moche, alors tu n’as aucune valeur en tant que femme. Faut te faire un brushing, te mettre du rouge à lèvres, les ongles et tout.

Je n’avais aucune… – non, aucun d’entre nous, les élèves moyens – n’avait d’ambition particulière. Notre professeur principal nous le reprochait et nous faisait la morale assez souvent sur le sujet. Et que nous devrions brûler d’enthousiasme pour devenir ce que nous voulions devenir, et qu’on dirait même pas que vous êtes jeunes, bon sang… Et c’est quoi, avoir l’air jeune ? Apathie et dépression, ça ne suffit pas pour poser le diagnostic de cette maladie ? Le champ à couvrir était si vaste, et nos emplois du temps tellement chargés. Une saison angoissante, voilà le sentiment que j’ai gardé de mon adolescence, comme si nous étions à bord de petits bateaux au milieu de la brume. Et c’est ce qui me portait à être gentille avec mes camarades, sachant qu’ils étaient exactement comme moi dans leur petit bateau. Nous étions gentils les uns avec les autres, nous efforçant de passer au moins l’instant présent le plus agréablement possible. Avoir la bonne disposition d’esprit, voilà ce qui était le plus important. Quand nous entrions dans un champ de relations humaines, nous nous efforcions de saisir correctement l’atmosphère, pour ne pas être surpris à flotter. Nous nous motivions mutuellement pour que les conversations s’engagent, et quand la sauce prenait, l’effort nécessaire pour maintenir la tension un moment avec nos amis pouvait nous laisser assez fatigués. Les sentiments pesants et vagues, dont nous aurions eu envie de parler mais que nous ne savions pas dire, étaient en permanence refoulés au fond de nos cœurs où nous les entendions gémir.
Il y avait bien une chose pour laquelle nous étions prêts à nous enflammer. Une seule. L’amour. Pour l’amour seulement il était autorisé de se consumer sans limites, un accord tacite était passé entre camarades sur ce chapitre. 
 
La crise qui faisait suite à l’explosion de la bulle économique se résorbait peu à peu, c’est du moins ce qu’on entendait dire, mais le nombre de gens qui restaient chez eux parce qu’ils n’avaient pas de travail ne baissait pas. De fait, la plupart de mes amis avaient un job précaire mais pas de véritable emploi, et même parmi ceux qui avaient fait quatre années d’études universitaires et avaient décroché un contrat dans une bonne entreprise, certains démissionnaient en un rien de temps. Je voyais aussi beaucoup de jeunes bohèmes d’élite. La fierté du professionnel, de l’homme de métier, pour qui chaque jour est un combat, qui trouve le plaisir de vivre dans le fait de travailler en donnant le meilleur de soi, cela semblait totalement impossible. Le monde avait grimpé, grimpé, puis il avait fait demi-tour et nous nous étions remis à glisser, et nous revoilà collés par terre les uns sur les autres tout en bas de l’escalier, comme il y a bien longtemps le frère de Midori.              
Sans réelle ambition, sans non plus le désir débordant de dépenser un argent fou pour quoi que ce soit, ni vraiment d’intérêt pour m’amuser dans les grandes largeurs. Je n’étais pas davantage prête à m’investir dans une carrière pour devenir quelqu’un dans une entreprise au point d’y perdre mon identité. Je n’avais aucune envie d’acquiescer ou de courber la tête pour des choses auxquelles je ne croyais pas. Ce qui n’empêchait pas de sentir, comment dire… la suffocation de ces journées qui m’entraînaient vers l’âge adulte. Je souffrais de penser que j’aurais dû m’appeler « Liberté ». J’avais de quoi manger sans problème, je n’avais rien à faire, mais étais-je libre ? C’était quoi la liberté, pour nous ? La liberté, pour une femme, qu’est-ce que c’est ?

Moi, je n’avais pas tout ce qu’il me fallait, ça c’est sûr. Tous les jours, je me répétais : je ne suis pas satisfaite. Mais je me disais : ça va, c’est normal. On ne peut pas passer sa vie avec des désirs disproportionnés, disait une voix dans ma tête pour me faire la leçon. « Je ne suis pas satisfaite », c’était la voix du cœur, alors que « Ça va, tout est normal », celle qui me faisait la leçon, c’était la voix de mon époque. Enfin, c’était mon impression. En réalité, j’avais peur. J’avais tellement la frousse que j’étais prête à crier. Mais crier contre quoi ?
 
— Qu’est-ce qui t’arrive ?             
— Rien, a-t-il répondu en secouant la tête.             
— Ah bon.             
— Pourquoi il faut travailler ?             
— Pour manger ?             
— Dans tout le Japon, combien y a-t-il de gens de notre génération qui éprouvent une fierté de faire le travail qu’ils font, d’après toi ? On est tous à continuer de travailler alors qu’on déteste notre boulot, non ? Il faut absolument continuer à faire un truc qu’on déteste ? C’est ça être un homme ? C’est ça un homme fort ? Parce que si c’est ça, alors moi, je ne suis pas du tout un homme fort.
—  Tu en as pourtant marqué un tas, de home runs…             
— C’est vieux, ça.             
Il a encore lancé un caillou.             
— À l’époque… Purée, quand je dis ça j’ai l’impression de parler comme un vieux. À cette époque, je faisais juste ce que j’étais capable de faire. Enfin, je croyais. Je ne me cassais pas la tête ; oui, d’accord, j’aurais pu en avoir marre de suivre l’entraînement hyper pénible et je n’ai pas arrêté, mais quand je repense à cette époque, j’aimais le baseball, au moins. J’aimais le baseball plus que tout, c’est pour ça que je pouvais regarder objectivement mes capacités et m’enflammer, me passionner pour exploiter la totalité de mon potentiel. Ça, c’est depuis que je suis adulte que je l’ai compris.
— Yutaka…             
— Maintenant, au boulot, je n’ai même pas envie de faire ce que je serais capable de faire. Parce que j’aime pas ça. Sauf que j’ai pas le choix, pas vrai ? Puisque je suis adulte, maintenant…
— Hum.
Il parlait à voix basse, comme s’il me disait un secret.             
— En fait, être fort socialement, est-ce vraiment la même chose qu’être un homme fort ?             
— Mais non ! Ça n’a rien à voir 
Pour une fois, j’étais catégorique. J’aurais bien aimé pouvoir lui dire quelque chose d’utile pour lui, l’aider, mais je n’étais pas comme lui qui faisait des efforts, au moins ; moi j’étais totalement inutile à la société, que pouvais-je lui dire d’autre que du creux ? L’ex-héros du home run, Tada Yutaka, qui brillait dans la lumière autrefois, était en train de sangloter et de renifler. Je ne savais pas quoi faire d’autre, alors je lui ai pris la main.             
— Démissionne de ton boulot, si c’est si dur.             
 — Mais je ne peux pas. Ough… Je ne peux pas. Humf… Je… je dois devenir un homme fort.             
— Tu veux dire socialement ? Mais ça n’a aucune importance, ça. Du moment que tu es toi-même, c’est ça qui compte. Les gens qui t’aiment pour toi-même resteront toujours auprès de toi. Pas vrai ?
— Je ne peux même pas ! Ce n’est pas ça, Tôko ! Ough…