Affichage des articles dont le libellé est Bidonville. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Bidonville. Afficher tous les articles

samedi 15 novembre 2025

[Ferrada, Maria José] L'homme à l'affiche

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'homme à l'affiche 
            (El hombre del cartel)

Auteur : Maria José FERRADA

Traduction : Marianne MILLON

Parution : en espagnol (Chili) en 2021,
                  en français (Stock) en 2025

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782374914060  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ramón vit dans un bidonville. Du jour au lendemain, il accepte de s’occuper d’un énorme panneau publicitaire en bord d’autoroute. Il décide d’en faire sa nouvelle maison, espérant saisir dans l’air le sens des choses. On le tient pour fou. Seuls sa compagne Paulina et son neveu Miguel lui rendent visite.
Avec un humour acerbe et une connaissance approfondie de la psychologie de l’enfant (déjà présente dans Kramp), María José Ferrada brosse le portrait d’une société qui, au nom de la paix, n’hésite pas à recourir à la violence.
Comment résister et trouver la lumière quand la cruauté et l’absurdité sont à l’œuvre ? C’est ce à quoi certains personnages de ce roman tentent de répondre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

María José Ferrada (Chili, 1977) est journaliste et écrivain. Ses livres pour enfants ont été publiés dans le monde hispanophone, en Italie, au Brésil et au Japon et ont reçu de nombreux prix, dont le Ciudad de Orihuela de poésie, Academia du meilleur livre publié au Chili (2013). Kramp est son premier roman pour adultes. Il a reçu le Prix du Cercle des critiques d’art (2017), du Meilleur roman décerné par le ministère de la Culture (2018) et le Prix de littérature de la ville de Santiago. Kramp a été publié en Argentine, Uruguay, Espagne et traduit en anglais (USA), allemand, polonais, italien, danois et  portugais du Brésil.

 

 

Avis :

Usant des ressorts narratifs qui ont fait sa renommée en littérature jeunesse, Maria José Ferrada poursuit sa transition vers le roman adulte avec un deuxième opus inspiré d’un fait réel. Sous une apparente simplicité poétique, la romancière chilienne livre une fable grave et lumineuse sur la violence sociale, vue à hauteur d’enfant. 

Miguel, onze ans, vit avec sa mère dans un quartier pauvre que la traduction nomme « bidonville » – en réalité, un ensemble d’immeubles sociaux pour travailleurs précaires. Le quotidien est morne, jusqu’au jour où son oncle Ramón quitte son emploi en usine pour devenir gardien d’un immense panneau publicitaire Coca Cola surplombant l’autoroute. Très vite, il s’installe dans la structure même de l’affiche, tel un stylite moderne, entre alcool, solitude et rêverie.

Ce geste, d’abord perçu comme une excentricité, se retrouve bientôt au coeur de toutes les attentions. Miguel, émerveillé, rejoint son oncle en cachette. Sa tante Paulina, discrète mais compréhensive, accepte cette folie au nom de la part d’amour, « peu valorisée, [qui] consiste à voir l’autre suivre son chemin ». Mais les voisins, eux, oscillent entre moquerie, rejet et violence, surtout lorsque des « Sans Maison » s’installent autour du panneau, ravivant le spectre de leur propre passé marginalisé.

Le panneau publicitaire devient alors une métaphore puissante : promesse creuse de bonheur marchand, il surplombe une communauté en quête de dignité. L’installation de Ramón dans ses hauteurs détourne ce symbole de domination économique pour en faire un espace de liberté, aussi absurde que poétique. Ce geste, en apparence fou, interroge la frontière entre marginalité et sagesse, entre folie et lucidité.

Le drame qui s’ensuit est une tragique répétition du passé semblant rappeler que, dans ce Chili fracturé par des décennies de néolibéralisme autoritaire, l’on n’échappe jamais à l’adversité du destin. Pourtant, Miguel en est témoin : c’est en s’éloignant du « bruit du monde » et des injonctions sociales que Ramón lui offre les seuls instants de liberté et de poésie de sa vie.

Avec sa prose épurée, ses images tendres et son humour discret, Maria José Ferrada transforme un fait divers en une réflexion sur la liberté, le bonheur et la résistance intime. Elle adopte une esthétique du dépouillement, presque enfantine, qui contraste avec la gravité du propos et laisse place à l’émotion brute. Grâce à un oncle en rupture et une tante fidèle à ses rêves, Miguel entrevoit un avenir qui ne serait plus une répétition du passé, mais une désobéissance douce, en même temps qu'une transmission poétique. Subtil, méditatif et décentré. (4/5)

 

 

Citations :

— Action, réaction, m’a dit Ramón un jour. 
— Ça veut dire quoi ? 
— Que la terre est ronde et que si tu jettes une pierre avec assez de force devant toi, tu la reçois dans le dos. 
— Personne n’a autant de force, ai-je allégué. 
— Action, réaction, a-t-il répété, sans tenir compte de ma réponse.


— Tu aimes mon potager, Miguel ? demanda-t-il au bout d’un moment. 
— Quel potager ? 
— Celui-ci, et il désigna l’horizon qu’on voyait au-dessus des collines. 
— Ce n’est pas un potager. 
— Comment ça ? J’ai semé des ampoules et vois comme elles ont poussé vite. 
La nuit était tombée et Ramón ne se trompait pas : les lumières nées des fenêtres, des lampadaires et des voitures qui empruntaient la route à cette heure, ressemblaient aux citrons et aux oranges brillantes qu’un jardinier étourdi aurait laissé tomber dans le jardin de la nuit. 
— Je vais prendre un demi-kilo, dis-je au bout d’un moment. 
— Un demi-kilo de quoi ? 
— De lumières.


Une part de l’amour, peu valorisée, consiste à voir l’autre suivre son chemin.


Ramón parti vivre dans une affiche, Paulina ne tarda pas à comprendre qu’il ne redescendrait pas, mais plutôt que de le lui demander elle le laissa rester là-haut. Je ne pouvais pas leur en vouloir. Personne ne m’avait demandé de croire à la plaisanterie – « Qu’il est grand, ton fils », « Comment va ton père ? » – et à partir de là j’avais créé une famille imaginaire qui avait duré encore moins longtemps qu’une vraie. Ce n’était pas si grave. Tous ceux qui, comme moi, avaient réussi à vivre au-delà de dix ans, avaient la carapace épaisse d’un cafard.


 

lundi 4 mars 2024

[Montmartin, Yves] Hispaniola 1 - Calixte

 





J'ai aimé 

 

Titre : Hispaniola 1 - Calixte

Auteur : Yves MONTMARTIN

Parution :  2024 (Auto-édition)

Pages : 227

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Calixte est un jeune haïtien plein d'espoir en son avenir et en celui de son pays. Alors, il fera tout ce qui est en son pouvoir pour sortir de la cité Simone, le plus grand bidonville de Port-au-Prince, où sa famille tente de survivre. Mais quel est le prix de la liberté en Haïti dans les années 80 ?
L'auteur nous entraine aux côtés de Calixte pour découvrir ce pays aux mille couleurs, aux mots chantants, aux coutumes ancestrales, mais aussi où règnent pauvreté, gangs et dictature impitoyable. Un récit qui allie subtilement roman et faits historiques.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Yves Montmartin est né à Saint-Etienne en 1953. Hispaniola est son onzième ouvrage.

 

 

Avis :

Pour son septième ouvrage en sept ans, l’ancien directeur de la Poste de Saint-Etienne devenu auteur nous transporte en Haïti, avec le premier volet d’un diptyque entre roman et documentaire.

Depuis que le grand-père a dû se résigner à quitter son maigre champ pour tenter sa chance en ville, la famille Fontaine vit encore plus misérablement au coeur de la Cité Simone, le plus grand bidonville poussé à proximité de Port-au-Prince, sur son immense décharge sauvage. Pendant que Toussaint, leur père, trime sur le port pour quelques gourdes quotidiennes – soit quelques grosses moitiés de centimes d’euros – et lorsqu’ils n’accompagnent pas leur mère Olivette dans les corvées d’eau ou, pour moins de gourdes encore, dans quelque emploi à l’emblématique Marché en fer de la capitale, Calixte et sa petite sœur Daniya fréquentent à tour de rôle l’école primaire du Père Céleste, la seule classe ouverte et fonctionnant par roulement.

Calixte est intelligent et motivé. Mais, même avec l’aide du Père Céleste et le parrainage d’un couple français – occasion de reconnaître l’auteur sur l’une des photographies qui agrémentent le livre –, réussira-t-il à échapper à la précarité du bidonville, aux gangs qui rendent le pays aussi dangereux qu’une zone de guerre et à la violence des Tontons Macoutes ? Egrenant joies et tragédies, le parcours romancé du garçon est l’occasion d’une immersion haute en couleur, rythmée par le phrasé créole, dans la vie quotidienne haïtienne des années 1970 et 1980, le tout abondamment complété de notes souvent frappantes retraçant le contexte historique et culturel du pays.

Si ce parti-pris narratif pourra laisser le regret purement littéraire d’une documentation un peu trop scolairement visible et pas assez intégrée au roman – écueil déjà rencontré sous une autre forme dans un livre précédent de l’auteur –, l’on est autant emporté par la plume fluide et concise du versant romanesque que par l’intérêt tout journalistique du reportage qui l’accompagne. Il faut dire que les observations saisissantes ne manquent pas au tableau, à la fois dramatique et pittoresque quand il s’agit respectivement de la situation du pays et de ses particularités culturelles. Et puisque le récit s’achève pour certains personnages mais commence pour d’autres, l’on frémit d’avance de leurs futures épreuves, puisque le second tome verra sans nul doute le terrible tremblement de terre de 2010.

Entre roman et reportage, ce livre court et agréable mêle utilement information et agrément pour un panorama sensible et réaliste du Haïti des Duvalier. (3,5/5)

 

 

Citations :

François Duvalier a exercé une implacable dictature, corruption, répression, exécutions, plus de 2000, rien que pour l’année 1967. Papa Doc a détourné des millions d’aides internationales, en quatorze ans de règne sanglant, il a fait fonction de calamité naturelle plongeant Haïti au dernier rang de la pauvreté en Amérique latine. En 1971, il n’y avait que 80 Km de routes goudronnées, 3000 téléphones, un budget dérisoire sur lequel le président prélevait 10% pour ses frais personnels. 86 % de la population étaient illettrés.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 16 septembre 2023

[Chami, Yasmine] Casablanca Circus

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Casablanca Circus

Auteur : Yasmine CHAMI

Parution : 2023 (Actes Sud)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le destin du plus ancien bidonville de Casablanca alors que les autorités au pouvoir veulent déplacer, recaser disent-ils, ses habitants à des kilomètres du centre-ville. L’avenir d’un couple amoureux, celui d’un jeune architecte et de sa femme historienne alors que les enjeux politiques de cette affaire viennent les opposer profondément, détruire leurs convictions face à la pieuvre de l’urbanisme, la violence de la mondialisation, l’attrait du carriérisme. Et plus encore la représentation du masculin initiée par la famille dans les pays du sud.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1966 à Casablanca, Yasmine Chami poursuit ses études supérieures au Lycée Louis le Grand à Paris, avant d'intégrer l'Ecole Normale Supérieure Ulm en philosophie. Elle est également agrégée de sciences sociales. Elle se tourne alors vers l'anthropologie et travaille sur les lignées de femmes migrantes, remontant les généalogies et les histoires de la France vers le Maroc, dans une tentative d'élucidation des conséquences de la migration sur les représentations de la maternité et de la filiation. Elle publie son premier roman Cérémonie en 1999 chez Actes Sud. À la naissance de ses fils en 2001 à New York, elle décide de retourner vivre au Maroc où elle dirige la Villa des Arts de Casablanca avant de fonder et diriger pendant 10 ans une entreprise de production audio visuelle qui propose à travers des émissions sociales diffusées par la télévision marocaine une compréhension des enjeux des évolutions de la société marocaine liées à l'urbanisation. Elle y aborde entre autres les questions liées au patriarcat, l'éducation, la place des femmes, l'argent, la sexualité et la transmission religieuse, questionnant toujours le rapport entre normes et réalités. Depuis 2011, elle se consacre à l'enseignement. Casablanca Circus est son cinquième roman.

 

Avis :  

Après des années d’études à Paris, un jeune couple de retour au Maroc s’y retrouve confronté à un décalage inattendu. De leurs rêves et idéaux à la réalité vécue, leurs illusions ne tardent pas à s’effriter face aux antagonismes sociaux et culturels qui s’ouvrent entre eux et leur famille, viennent infléchir leur carrière, et, bientôt, s’immiscent jusque dans leur intimité au travers du rapport entre masculin et féminin.

Tous deux originaires de Casablanca, May et Chérif se sont tout de suite sentis sur la même longueur d’onde, lorsque, étudiants, ils se sont rencontrés à Paris. Rapprochés par leurs appartenances communes, leurs frustrations et aspirations de gens du Sud du monde découvrant l’Occident, ils n’ont alors pas réalisé tout ce qui, dans leur ville natale, viendrait les séparer. Elle a toujours vécu dans les beaux quartiers et leur luxe tapageur. Lui est issu d’un milieu modeste et, dans son désir d’acceptation par sa belle-famille autant que par la bonne société de Casablanca, se retrouve très vite obsédé par une obligation de réussite professionnelle. Tandis que pour le faire briller, son métier d’architecte l’amène à toujours plus de compromissions politiques, entre népotisme et conflits d’intérêts, elle, de son côté, se voit de plus en plus réduite au rôle de faire-valoir, ses travaux d’historienne désormais tout à fait secondaires, surtout depuis la naissance de leur fille.

Au travers de ce couple malgré lui sur la ligne de friction de multiples frontières et contradictions, se révèle une ville de tous les contrastes, véritable coeur du roman. De ses quartiers prestigieux aux luxueuses demeures jusqu’à son misérable bidonville que les plans d’urbanisme prévoient de reléguer loin du centre et du bord de mer, de sa classe de nantis prêts à bien des arrangements jusqu’à son humanité la plus précaire, mais aussi la plus fraternelle, c’est un brassement de puissants courants de convection qui semble animer la tectonique sociale et territoriale de cette ville protéiforme défiant les cases et les définitions pré-établies.

Enchâssant dans cette ample fermentation la gestation d’une vie nouvelle à travers les cahiers où, durant sa grossesse, May s’adresse à sa future fille et lui promet le monde meilleur, plus juste et égalitaire, pour lequel elle entend mener bataille, le récit mène une réflexion rigoureuse, lucide et engagée, sur les constructions du masculin et du féminin au Maroc, questionnant l’équilibre des pouvoirs en place. Toute en subtilité et empathie, adjoignant à son histoire de touchants personnages secondaires illustratifs d’autant de situations réelles – comme la non-reconnaissance par l’état civil des enfants nés hors mariage, qui, privés de papiers et d’identité, n’ont droit à aucune existence dans la société –, la narration est aussi un vibrant hommage à ceux qui font bouger les lignes vers plus de justice sociale et pour les droits liés au genre, en même temps qu’un chant d’amour pour cette ville et ce pays sur lesquels l’auteur porte un véritable regard d’anthropologue.

Une grande acuité d’analyse préside à cet ouvrage dont, peut-être plus que les qualités romanesques, l’on retiendra surtout la portée sociologique et l’engagement féministe. Il en résulte une lecture réellement éclairante sur les ressorts de la société marocaine et sur ce qui y construit les relations entre les hommes et les femmes. (4/5)

 

Citations : 

“C’est Dieu qui décide, confirme-t-elle en me guidant vers la sortie avec tendresse. Il peut tout”.
Chérif le soir a haussé les épaules, “Dieu si elle veut, mais plutôt les politiques publiques en faveur de la jeunesse, la réhabilitation des quartiers, la remise à niveau de l’école, la réouverture des maisons de jeunes fermées dès les années 1980, le théâtre, la musique, le sport, c’est ce qui sauve de la drogue, ce qui construit la jeunesse populaire. Ce pays est plein de jeunes, mais vit en l’ignorant !”  
“Ce n’est pas si simple, a plaidé mon père après le dîner, et ma mère a hoché la tête en signe d’acquiescement, la réalité est complexe.”
Je n’ai rien dit parce que je sais que leur accord sur ce sujet est profond, inébranlable, mais j’y vois un subterfuge tacitement reconduit pour ne pas affronter dans une culpabilité dévorante la réalité de cette jeunesse abandonnée. Comment jouir de tant de privilèges s’il faut dans le même temps remettre en question toute l’organisation sociale et politique qui les protège ?
 

“Rien n’est simple, May. Les maisons de jeunes ont été fermées dès la fin des années 1970, après les coups d’État, elles étaient, c’est évident, des lieux extraordinaires de création, d’expression, le pays regorgeait de talents, la question de notre lien avec la modernité était au centre des préoccupations intellectuelles et politiques, tu as lu Khatibi et Khair-Eddine, il y avait des poètes, Zriqa bien sûr et Laabi mais pas seulement, je me souviens de l’un d’entre eux, ton oncle Yazid l’adorait au début des années quatre-vingt, Abdallah Alwaddane, il ne reste plus trace de lui… Il y avait aussi des peintres et des romanciers, Chraïbi, vois-tu, Edmond Amran el Maleh, proche de Mohamed Berrada, mais aussi de Jean Genet et de Juan Goytisolo, Zefzaf et tant d’autres… Toute une génération ouverte sur les transformations du monde, le non-alignement et les Palestiniens, la question de la langue, et l’évolution politique du pays, la révolte contre le passé, la tradition mais aussi le pouvoir et les inégalités. Les maisons de jeunes ont été délibérément condamnées et remplacées par des masjids consacrés à la récitation du Coran. Tu as raison évidemment. Mais aujourd’hui les jeunes, qui ont été laissés à l’abandon, c’est un fait, sont embrigadés par des imams obscurantistes, prosélytes, qui trouvent des ramifications dans de nombreuses associations de proximité, c’est très complexe, ma fille… Rouvrir de tels lieux serait aussi un risque important de les voir investis par les islamistes.”
 

'’Nous savons que nous pouvons rêver et inventer autre chose, c’est pourquoi nous rentrons chez nous, n’est-ce pas ? Pour ne pas vieillir exilés, séparés de nos enfants par notre propre enfance dont les récits ne pourraient résonner avec la leur d’aucune manière, pour pleurer et rire ensemble des travers de notre terre, pour nous indigner légitimement de ce qui est injuste, non pas en étrangers mais dans le vif de cette appartenance qui nous fonde et nous tient unis aux autres. Et aussi bien sûr pour apporter notre contribution, inventer à notre tour une autre manière de vivre tous ensemble, en accord avec ce que nous pensons juste.’’
 
 
C’est ainsi que May, bouclant à nouveau leurs valises, constatait dès la perspective de leur installation l’évidence d’une organisation qui la mettait en première ligne de la gestion des impératifs liés à l’éducation de leurs enfants, et assujettissait sa présence à Casablanca à la proximité de la maison de ses parents conçue comme un repère stable et pourquoi pas enviable, un atout pour Chérif inconsciemment libéré du poids exclusif de la sécurité des siens, dans une configuration mentale qu’il ne percevait pas mais qui agrégeait sa femme, Ilias et Selma en une entité homogène légèrement pesante.


La rupture pour nous, j’étais adolescent alors, ce n’est pas septembre 2001, c’est l’Irak, May, nous avons compris que nous ferions les frais de la nouvelle configuration américaine du Moyen-Orient. Et que les Palestiniens connaîtraient le sort des Indiens d’Amérique. Ces sociétés portent en elles de si grands crimes impunis, le génocide des Indiens et la destruction de leur monde, l’esclavage à une échelle inouïe, avec des corps et des âmes réduits à leur stricte valeur marchande, la prédation coloniale et l’humiliation de tant de peuples, la Shoah, les deux bombes envoyées sur Hiroshima et Nagasaki, comment avons-nous été assez naïfs pour croire à ce socle de valeurs dont se prévaut l’Occident et qu’il bafoue si aisément hors de son territoire, mais aussi bien chez lui, les juifs en ont fait les frais. La raison toute-puissante est effrayante, elle produit des œuvres immenses, mais lorsque Dieu s’absente, elle résonne d’un bruit de bottes et de schlague.


Mais ce qui agitait May tandis qu’elle parcourait avec précaution l’espace rocailleux qui la séparait de la pointe extrême de la presqu’île, c’était l’étonnante permanence de la ségrégation, les nouvelles élites nationales, le plus souvent francophones, prenant la place des anciens colons dans les quartiers d’habitation huppés, maintenant de fait la division de Casablanca entre ville européenne et ville populaire.


J’ai fait des rencontres uniques dans cette ville. Je vais y mettre au monde ma fille. J’y suis née. C’est dire si j’y suis liée. J’aime sa beauté, et l’éprouvante laideur de ses faubourgs me révolte. La prédation qui y règne aussi. Le cynisme dont on veut nous faire croire qu’il est la forme ultime du pragmatisme moderne. Ce que j’ai cru, en revenant y vivre, c’est que Chérif et moi ensemble, nous pouvions inventer une manière d’y exister autrement. Ça a sans doute été ma naïveté. Nessim n’est que le visage dans lequel s’est incarnée face à nous la voracité de Casablanca, sa violence, sa perversion comme tu dis, ce qu’elle impose à ceux qui, mus par une ambition légitime, doivent accepter la corruption de leurs intentions, de leurs actes pour avancer… et l’écrasement que les aménagements de ses espaces inscrivent jusque dans sa géographie, la hogra des plus démunis dont on se débarrasse comme de débris encombrants. Regarde les aménagements du bord de mer, l’enrichissement fulgurant des promoteurs, les passe-droits pour les marchés publics, les attributions opaques dont bénéficient toujours les mêmes, masqués derrière des sociétés écrans. Je suis écœurée à la seule pensée de souscrire de près ou de loin à cette prédation.
Othmane regarda pensivement sa belle-sœur : “Tu es écœurée, May, mais que devrais-je dire moi qui suis le témoin de la manière dont les cliniques privées retiennent en otages les patients arrivés en urgence, atteints dans leur corps, ligotés par la terreur de souffrir, de mourir, exigeant un dépôt exorbitant sous forme de chèque, monnayant la santé au prix fort… Certains médecins sont aujourd’hui des affairistes, de mèche avec les laboratoires privés, avec les centres de radiologie, avec les firmes pharmaceutiques. Ce sont eux que l’on respecte parce qu’ils roulent dans des voitures de luxe tandis que je me déplace à pied, en tramway ou dans ma vieille Fiat. Nos élites sont rongées par l’avidité, la parade et l’apparat, elles adorent le veau d’or May. Est-ce que Chérif va y succomber ? Je ne le crois pas, ce n’est pas ce qu’il cherche, même s’il semble fasciné par le monde de Nessim non pas l’argent en soi, mais l’argent pour pouvoir agir et faire exister sa vision de la ville. L’architecture est politique.
 
 
C’est ainsi qu’enveloppés de la bienheureuse indistinction que confère à Paris, comme dans les grandes cités occidentales, l’appartenance initiale au Sud du monde, ils avaient renforcé leur lien en s’éprouvant unis dans des positions communes, évidentes, en faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes, contre la présence américaine au Moyen-Orient, pour l’existence d’un État palestinien, et pour la fin de la conception néocoloniale des liens entre la France et les pays africains. De la même manière, leurs appartenances conscientes et inconscientes accordées, ils éprouvaient la même impatience lassée face au racisme décomplexé des médias grand public qui embrassaient les vieux stéréotypes coloniaux jamais réellement disparus en même temps que leur adaptation au goût du jour sous la forme d’une islamophobie légitimée par la menace de l’islam politique par ailleurs largement toléré au moment de son implantation dans l’Hexagone au cours des décennies précédentes.
Ces positions revendiquées dans l’intimité mais aussi dans leur cercle d’amis proches, eux-mêmes français ou venus de pays appartenant aux deux rives de la Méditerranée, avaient masqué ce qui venait les séparer dans leur ville natale, leurs identités d’homme et de femme en premier lieu, mais aussi les univers sociaux qui avaient été les leurs avant leur rencontre et leur vie ensemble.


“Nous avons été hostiles ces jours-ci, May. Ne te désolidarise plus de moi ainsi.” Une exigence, mais aussi une manière de me faire porter seule la responsabilité de ce qui nous sépare, comme si ce que je pensais n’avait pas d’importance, ou moins que ses projets. C’est ce que la ville a fait de nous, ma fille, en quelques mois, ma parole est devenue enfantine, idéaliste, et surtout seconde, face à la nécessité pour ton père de s’affirmer, de construire une réussite selon des termes qui jusque-là ne semblaient pas le définir.


Chérif connaissait assez sa femme pour prévoir qu’elle n’accepterait pas de vivre selon des codes et des perceptions qui prescrivaient son retrait, d’autant que la réussite financière de Chérif installerait définitivement au regard de la société sa position à elle, attendue et évidente, une mère de famille dont toute la force et l’intelligence se déploieraient pour garder à ses côtés le père de ses enfants. Dans un renversement prévisible, Chérif, désirable et convoité, grandirait en puissance et en stabilité cependant que May serait invisiblement sommée de concourir à la réussite de son conjoint autant qu’à la sienne propre sinon davantage, sous peine de devenir infiniment vulnérable.


C’est ainsi que le sacrifice des femmes soutient notre société, ma chérie, les milliers de sacrifices invisibles qui permettent aux hommes d’être ce qu’ils sont. Ce que je découvre à mon corps défendant dans le karyane, c’est qu’ici, dans ces maisons de tôle et de plastique, si bringuebalantes, exposées aux vents de l’Atlantique qui mugit à leurs portes, les hommes et les femmes connaissent leur destin commun, chacun sait ce qu’il doit obscurément à l’autre, ce qui n’empêche ni les violences ni les déséquilibres. Mais plus les maisons sont fortifiées, plus le sentiment de sécurité grandit, plus la puissance sociale augmente, moins la conscience de cette communauté de destin est présente. Sans doute parce que cette puissance est celle des hommes davantage que celle des femmes. Souvent je me suis interrogée adolescente, puis jeune femme, sur la dureté qui imprègne les visages de mes tantes maternelles parées comme des châsses, leur amertume perceptible, leur sécheresse de cœur suivie de brusques et brèves effusions sentimentales et là je comprends la vigilance de tous les instants qu’implique leur lien avec ces hommes installés dans leur supériorité, encensés par toute la société, dont elles ont organisé la réussite avant d’en être exclues au profit d’une jeune maîtresse plus complaisante. Chaque bijou, chaque voyage, chaque privilège est une dîme versée et obtenue de haute lutte, et qui consacre aux yeux de leurs sœurs de caste la longévité d’un pouvoir incertain. À Paris, malgré des lois plus favorables, je n’ai pas constaté autre chose, exprimé autrement, c’est certain, les femmes y ont gagné de haute lutte la quasi libre disposition de leur corps, des droits, mais les révélations du mouvement MeToo ont mis à nu la trame des rapports de pouvoir et de domination sexuelle des hommes sur les femmes.  


Nous nous sommes attablées toutes les deux et j’ai mangé de bon appétit tandis qu’elle me racontait les nouveaux développements du mariage de Latefa dont la future belle-mère était une peste jalouse, puis elle a conclu avec satisfaction : “Seul Dieu connaît la perfection, j’ai conseillé à ma fille d’ignorer ses provocations et de toujours lui témoigner du respect. Ainsi elle ne trouvera rien à dire à son fils.”
Une mère aux prises avec son fils amoureux, face à elle une toute jeune femme et surtout une autre femme de sa génération, ma Rabea, leur lutte pour le pouvoir, les deux jeunes au milieu du duel larvé… Quelle vie pour ce couple otage d’une guerre ancienne ? Je me surprends à estimer le prix à payer pour ces liens familiaux étroits, le risque de l’étranglement de ces jeunes gens qui tentent de construire leur vie. Mais quelle alternative ? Rabea me sourit à son tour, convaincue que j’apprécie sa stratégie pleine de perfide sagesse. Et elle me dit sur le seuil : “Si elle veut faire la guerre à ma fille, elle va me trouver !” Voilà, mieux qu’un feuilleton turc !


(…) elle a effleuré de ses prunelles voilées mon ventre arrondi, et quand j’ai rencontré son regard, elle a souri avec une tristesse cachée. Peut-être qu’elle pensait à la grossesse honteuse de sa fille, peut-être même qu’elle regrettait à ce moment précis sa complicité avec la réaction violente de ses fils, de son mari. Pourquoi ne s’était-elle pas tenue, solidaire, aux côtés de Zohra ? Elle observait à présent, assises de l’autre côté de la pièce, lui faisant face, sa fille et sa petite-fille si évidemment liées, la main de Rahma dans celle de Zohra. Ce qui aurait pu être… Ce qu’elles auraient dû partager… J’y ai pensé aussi, toute cette violence aveugle de la loi des hommes qui ampute les femmes… Partout. Toujours. Leur obsession d’une pureté qui n’est que l’envers de leur désir, comme un fantasme fou de l’engendrement sans le sexe, la Vierge mère infiniment répliquée dans toutes les femmes, leurs filles, leurs sœurs, leurs mères… Chez nous… Et ailleurs…


Je me suis souvenue, assise dans ce salon, au milieu de cette famille frappée de plein fouet par la violence des injonctions liées à la sexualité des femmes, de ma colère face aux images de Donald Trump, élu par tous ces hommes blancs en perte de vitesse, inquiets de leur dégringolade sociale, de ce qu’ils ressentaient comme une perte de puissance et de statut : ils se sont identifiés sans peine à ce président misogyne qui a incarné avec une jouissance non dissimulée le triomphe du patriarcat, du libéralisme économique, de la suprématie de l’homme blanc, le grand retour du refoulé de l’Occident pris au piège de ce qu’il continue de faire dans une tourmente infernale aux corps des femmes : industrie de la pornographie, culte de la minceur, de l’éternelle jeunesse, sexualisation des petites filles dans une ronde de fantasmes qui tous profanent infiniment la vie des femmes.


“C’est un ambitieux, fulmina Chérif, il veut présenter des chiffres de relogement au-dessus de ceux attendus pour être promu ailleurs. May avait raison, les habitants du karyane sont sacrifiés au nom de calculs politiciens dissimulés derrière l’impératif de l’éradication des bidonvilles ! Nous ne pouvons pas accepter ça.”
Nessim fumait son cigare avec calme : “C’est la ville qui est ainsi. Votre agence doit vivre, vos familles aussi. Si vous ne voulez plus participer à ce projet, cent architectes sont prêts à le faire pour une moindre rémunération. Nous autres promoteurs ne faisons pas les lois, nous travaillons avec les budgets alloués. Les habitants du karyane vont troquer des habitats de fortune pour des logements urbains décents, électrifiés, avec des sanitaires, une vraie cuisine équipée, dans un quartier salubre. Pensez-y. Et vous pourrez avec les revenus de votre participation à ce projet financer ailleurs la construction d’une école écologique à Tétouan ou Imilchil. Ainsi va le monde… Ainsi va Casablanca… Nous apprenons à négocier avec nos idéaux… Le fameux principe de réalité, mon cher, conclut-il en se tournant vers Chérif.
 


 

mardi 10 janvier 2023

[Niel, Colin] Darwyne

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Darwyne

Auteur : Colin NIEL

Parution : 2022 (Rouergue)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Darwyne Massily, un garçon de dix ans, légèrement handicapé, vit à Bois Sec, un bidonville gagné sur la jungle infinie. Et le centre de sa vie, c’est sa mère Yolanda, une femme qui ne ressemble à nulle autre, bien plus belle, bien plus forte, bien plus courageuse. Mais c’est compter sans les beaux-pères qui viennent régulièrement s’installer dans le petit carbet en lisière de forêt. Justement un nouvel homme entre dans la vie de sa mère : Jhonson, un vrai géant celui-là. Et au même moment surgit Mathurine, une employée de la protection de l’enfance. On lui a confié un signalement concernant le garçon. Une première évaluation sociale a été conduite quelques mois auparavant par une collègue qui a alors quitté précipitamment la région.
Dans ce roman où se déploie magistralement sa plume expressive, Colin Niel nous emporte vers l’Amazonie, territoire d’une puissance fantasmagorique qui n’a livré qu’une part infime de ses mystères. Darwyne, l’enfant contrefait prêt à tout pour que sa mère l’aime, s’y est trouvé un refuge contre le peuple des hommes. Ceux qui le voudraient à leur image.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Colin Niel est l’une des grandes voix de la littérature d’aujourd’hui. Il a reçu de très nombreux prix littéraires et toute son œuvre est publiée aux Éditions du Rouergue. Sa série guyanaise multiprimée : Les Hamacs de carton (2012, prix Ancres noires 2014), Ce qui reste en forêt (2013, prix des lecteurs de l’Armitière 2014, prix Sang pour Sang Polar 2014), Obia (2015, prix des lecteurs Quais du polar/20 Minutes 2016, prix Polar Michel Lebrun 2016) et Sur le ciel effondré (2018) met en scène le personnage d’André Anato, un gendarme noir-marron à la recherche de ses origines. En 2017 il publie Seules les bêtes, pour lequel il reçoit notamment le prix Landerneau Polar ainsi que le prix Polar en Séries. Ce roman est adapté au cinéma par Dominik Moll. En 2019, en collaboration avec le photographe Karl Joseph, paraît un album : La Guyane du capitaine Anato. En 2020 paraît Entre fauves, lauréat du prix Libraires en Seine 2021, du prix Libr'à nous 2021, du prix du Livre pyrénéen 2021 et du prix Livres à vous 2021. En 2022 paraît son nouveau roman, Darwyne.

 

Avis :

Darwyne Massily, dix ans, est né avec une malformation des pieds. Il vit avec sa mère Yolanda dans un bidonville relégué entre deux mondes, d’un côté la ville qui le repousse sur ses hauteurs, de l’autre, la forêt amazonienne de Guyane dont il faut sans cesse refouler la pression expansionniste. Yolanda semble une mère exemplaire, digne et courageuse, et l’enfant lui voue une véritable adoration, troublée de loin en loin par une succession de beaux-pères qui ne s’éternisent jamais longtemps avant de disparaître sans préavis. Un jour, l’aide sociale à l’enfance est alertée anonymement sur la situation de Darwyne...

Frêle silhouette contrefaite et boitillante se tenant toujours à l’écart, le taciturne et sauvage Darwyne ne présente aucun signe visible de maltraitance, et, même si sa mère en parle étrangement « comme [d’]un animal » à « redresser », Mathurine, l’éducatrice des services de protection de l’enfance, devrait en toute raison classer sans suite son dossier. Elle ne peut cependant s’y résoudre et, décidant d’apprivoiser l’enfant, elle entreprend de l’approcher au travers de leur passion commune : cette jungle amazonienne que leurs semblables combattent comme un ennemi monstrueux, menaçant et grouillant, toujours prêt à reprendre ses droits, mais que tous deux aiment explorer, fascinés par ce monde vivant d’une richesse infinie.

Peu à peu, au contact de cette forêt bruissante et enveloppante, qui, tel un organisme vivant, vibre et respire, s’incruste dans le moindre interstice pour mieux repousser à peine défrichée, et, selon le regard, se pare d’une merveilleuse fantasmagorie ou prend les allures d’une hydre dévoreuse, se précise, en même temps que se craquellent les masques des personnages et que se révèle leur vraie nature, un antagonisme fondamental, socle du roman. Tandis que l’on découvre la cruauté cachée sous les dehors bien lisses de la mère et que Darwyne apparaît transfiguré, épanoui et à son aise dans une jungle-refuge où, loin du mépris normatif des hommes, il a su développer d’incomparables talents, le combat entre les misérables habitants du bidonville et la luxuriante forêt appuyée par les éléments déchaînés se fait le symbole de l’opposition entre civilisation et sauvagerie, hommes et nature, la barbarie n’étant pas forcément là où l’on l’attendait le plus.

Habité par cette forêt amazonienne quasiment élevé au rang de personnage fantastique, Darwyne est un roman déconcertant et fascinant, et surtout, un magnifique appel à la réconciliation de l’homme avec son environnement. A tenter avec autant de présomptueuse inconséquence de domestiquer la planète, l’on en oublie la miraculeuse beauté de ses mystères et le bonheur de vivre en harmonie avec le monde. (4/5)

 

 

Citations : 

À son avis, les beaux-pères, ce sont toujours de mauvaises personnes : il y en a des plus grands que d’autres, des plus forts, des plus calmes, des qui rigolent, des qui crient, des qui jouent les gentils pour l’amadouer ou se faire mousser devant la mère, mais au fond ils sont tous pareils. Avec le temps et les souvenirs qui s’accumulent, Darwyne a appris à ne plus se faire d’illusion à ce sujet : il sait comment les choses commencent, et comment elles finissent. Toujours de la même manière, et plutôt mal, il lui semble. C’est un cycle qui se répète, en fait, il n’y a que le numéro qui change.
Alors avec le nouveau, le numéro huit, ce sera la même chose.             
Darwyne en est certain.


Quand la paroisse se répand devant la façade blanche, que s’engagent les palabres sur le bitume défoncé, rumeurs d’expulsions prochaines par les forces de l’ordre, tenues de consultations médicales gratuites par une association, Darwyne et sa mère ne s’attardent jamais. Elle n’aime pas les cancans, c’est ça l’explication. Mais Darwyne, il croit que ça a un peu à voir avec lui, avec l’allure qu’il a dans sa tenue trempée de sueur, le genre de tenue qui va très bien aux autres enfants mais à lui beaucoup moins.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

mercredi 8 septembre 2021

[Amérique, Jean (d')] Soleil à coudre

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Soleil à coudre

Auteur : Jean d'AMERIQUE

Editeur : Actes Sud

Année de parution : 2021

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

«Tu seras seule dans la grande nuit.» Telle est la prophétie énoncée de longue date par Papa à la toute jeune fille qu’on appelle Tête Fêlée. Papa, qui n’est pas son vrai père, est aux ordres du pire bandit de la ville ; Fleur d’Orange, sa mère, n’a que son corps à vendre. Dans la misère d’un bidonville haïtien, Tête Fêlée observe les adultes – leur violence, leurs faiblesses, leurs addictions… et tente de donner corps à ses fantasmes d’évasion. Souvent seule entre ses quatre murs sales, elle recommence inlassablement une lettre à la camarade de classe dont elle est amoureuse, cherchant les mots qui ne trahiraient ni ses rêves ni sa vérité.

Une fable cruelle gonflée de poésie, de désir et de sang, où la naïveté d’une enfance impossible se cogne à la crudité sans pitié du monde.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Né en 1994 à Côte-de-Fer (Haïti), Jean D’Amérique a créé en 2019, avec le collectif Loque urbaine, le festival international Transe poétique de Port-au-Prince dont il est le directeur artistique. Poète et dramaturge, il porte haut les couleurs de la nouvelle génération d’écrivains haïtiens. Il vit entre Paris, Bruxelles et Port-au-Prince.

Auteur de deux pièces de théâtre qui ont fait l’objet de lectures publiques – Avilir les ténèbres (2018, finaliste du prix RFI Théâtre) et Cathédrale des cochons (éd. Théâtrales, 2020, prix Jean-Jacques Lerrant des Journées de Lyon, finaliste du prix RFI Théâtre), il a également publié trois recueils de poésie remarqués : Petite fleur du ghetto (Atelier Jeudi soir, 2015 ; mention spéciale du prix René Philoctète, finaliste du prix Révélation poésie de la SGDL), Nul chemin dans la peau que saignante étreinte (Cheyne éditeur, 2017 ; lauréat du prix de la Vocation de la fondation Marcel Bleustein-Blanchet, finaliste du prix Fetkann de poésie) et Atelier du silence (Cheyne éditeur, 2020).


 

Avis :

Tête Fêlée a douze ans et grandit dans la misère d’un bidonville haïtien. Sa mère Fleur d’Oranger fait commerce de son corps. Papa, qui n’est pas son vrai père, est l’un des hommes de main du caïd qui tient la ville sous sa coupe. Dans la nuit de sa vie sans avenir, l’adolescente s’est trouvé une étoile : Silence, une camarade de classe dont elle est amoureuse. Mais la naïveté de l’enfance survivra-t-elle longtemps à la cruauté du monde ?

Ce qui fait l’unicité de ce livre est d’abord le style sans pareil de son auteur, qui, mariant la crudité la plus directe à une poésie puissamment imagée, crée une langue originale, singulièrement travaillée, parfois déconcertante mais souvent d’une confondante beauté. Aussi chatoyante que brutale, elle assène ses vérités noires en les habillant de lumière, dans des tableaux d’une violence colorée qui évoquent tantôt la poésie contestataire du slam, tantôt le chant d’une tragédie éternelle.

Car les rêves et les espoirs qui gonflent encore le coeur de Tête Fêlée sont condamnés dans l’oeuf par l’irrépressible étau de la violence qui écrase un par un les habitants du bidonville. Misère rime avec loi du plus fort, et dans cette impasse du crime, organisé ou pas, que constitue ce quartier perdu, l’on est irrémédiablement seul et rattrapé par la nuit, même lorsqu’on a cru un temps en la beauté d’une étoile.

Désespéré et cruel, ce conte qui habille sa révolte de poésie est un cri d’une formidable puissance en même temps que d’une profonde dignité : une très belle voix pour le peuple haïtien, en proie à tant des maux, mais dont personne, parmi les autorités du pays, ne prend vraiment au sérieux les mouvements de contestation. (4/5)

 

 

Citations :

Dehors, le ciel ramasse ses dentelles. Les lueurs du jour accrochent silencieusement leur voile au bout d’un vent invisible. C’est la nuit qui vient nous l’apprendre.

L’enfance est une blessure dont on ne peut se laver.

Quartier, s’il en est, au cœur troué d’un dépotoir, avalanche de merde là où certains se rappellent une rivière. À moins de dix mètres du Théâtre Mare d’Eau Sale, le seul théâtre – qui n’en est pas un, à la vérité, sauf si théâtre est bordel – que l’État a mis en place, ce bassin d’immondices offrant un singulier spectacle à la moindre pluie venue, semble avoir décroché la bonne place. Tout de même, notre carte de visite. Quand on arrive sur le boulevard du Bicentenaire, on voit, sans effort, une armée de débris partant vers la mer dans une lente marche, une armée dont l’arme de combat est une puanteur à défoncer les narines. On peut la suivre, on peut la suivre pour arriver jusque chez nous. Nous avons l’habitude de partir avec elle, aller vers quelque lieu innommable, aller chaque jour vers où nous perdre. Nous marchons le long de la terrible ravine Bois-de-Chêne, pèlerins de la décadence. Nous sommes d’une ville qui marche dans ses pas fourvoyés, nous sommes d’un pays qui vogue vers ses ruines.
 
J’habite la Cité de Dieu, et ce n’est ni un film, ni un roman fantastique. Ici l’on voit les averses du dénuement sur les joues, les lignes brisées des regards, le gouffre dressé dans les yeux, les gueules qui se racontent au vide, le si lointain exil du pain, d’instruction ou de nutrition, les gosses sans soleil à l’horizon qui rampent dans l’ombre de la violence et qui deviendront des voyous pour se buter les uns les autres, bouffeurs de souffle, l’implacable putréfaction de la saison-plaie où l’on cherche un rayon de lumière, l’éternelle spirale infernale, le pays qui écrase les rêves, la jeunesse qui périt, les femmes agressées qui défilent, silencieuses, sur leurs blessures, couvant à jamais leurs mots sous le voile d’une honte générée par une société prétendument moderne.
À des jeunes gens de quartiers précaires comme Cité de Dieu, les gouvernements et les candidats au pouvoir donnent des armes et quelques rations de riz pour asseoir leurs desseins malhonnêtes déguisés en démocratie. Enrôlés pour les mêmes raisons, mais pas par les mêmes personnes, ces jeunes excellent à se battre et, au passage, choisissent dans la ville comme bon leur semble des corps à abattre, des souffles à éteindre, des âmes qu’ils envoient au Pays sans chapeau sans billet retour. Entre peur et précarité, le désespoir s’invite. Les gouvernements se succèdent, les armes continuent de chanter, il n’y a jamais de riz pour toutes les bouches, la vie ressemble de plus belle aux empires de détritus qui nous environnent, les survivants sont les mouches violentes qui parviennent à les survoler.
 
Parmi les habitants de Martissant, certains avaient cessé de l’être, étaient partis dans d’autres quartiers déposer ce qui subsistait de leur vie. D’autres, ayant forcé les choses pour mettre de côté la somme nécessaire, avaient découpé les nuages dans de grands oiseaux métalliques pour aller cueillir un mieux-être hors de l’île. Le reste constituait une pincée d’êtres vaincus par le vide et la désolation.

Les mots aiment se jeter dans le vide, l’important, alors, c’est de faire le vide et de les laisser couler.

 

lundi 15 avril 2019

[Zukerman, David] San Perdido






Coup de coeur 💓💓

Titre : San Perdido

Auteur : David ZUKERMAN

Editeur : Calmann Levy

Parution : 2019

Pages : 450








Présentation de l'éditeur :   

Qu’est-ce qu’un héros, sinon un homme qui réalise un jour les rêves secrets de tout un peuple ? 
Un matin de printemps, dans la décharge à ciel ouvert  de San Perdido, petite ville côtière du Panama aussi  impitoyable que colorée, apparaît un enfant noir  aux yeux bleus. Un orphelin muet qui n’a pour seul talent  apparent qu’une force singulière dans les mains.
Il va pourtant survivre et devenir une légende. Venu de nulle  part, cet enfant mystérieux au regard magnétique endossera  le rôle de justicier silencieux au service des femmes  et des opprimés et deviendra le héros d’une population  jusque-là oubliée de Dieu.

 

 

Avis :

Coincé entre la jungle panaméenne et la mer des Caraïbes, San Perdido porte bien son nom. Dans ce lieu de perdition des années cinquante, où l’on dit que chaque jour naissent un tortionnaire et sa future victime, se côtoient deux mondes : en bas, autour du port où le commerce le plus florissant est celui des charmes féminins, et aussi près de la vaste décharge où la vieille Felicia et tant d’autres viennent glaner leur pitance, sévissent la misère et l’exploitation humaine. Les salaires des dockers n’ont ainsi augmenté que de dix centimes de l’heure en trente ans. Sur les hauteurs se perchent les belles demeures, surplombées par le palais du gouverneur de la ville, où règne une forte promiscuité entre argent, vice, crime et corruption. S’y répand d’ailleurs une variété criminelle de la « fièvre jaune », qui frappe spécialement les dirigeants politiques, à la longévité étrangement courte…

Alors que rien ne semble pouvoir alléger un jour la condition d’en-bas ni contrecarrer les malversations d’en-haut, se développe à San Perdido une curieuse légende, teintée de mystère et d’espoir : celle d’un descendant des cimarrons, ces esclaves noirs en fuite qui, jusqu’à l’abolition de l’esclavage au 19e siècle, vivaient retranchés dans la jungle et harcelaient les colonies espagnoles. Et si cet homme avait le pouvoir de redresser certains torts ?

Dans une ambiance colorée au rendu très visuel, se déploie un récit captivant et rythmé, où la magie de la légende vient rendre plus supportable le quotidien des pauvres gens de San Perdido, leur faisant retrouver espoir et dignité.
Qu’est-ce qu’un héros sinon un homme qui réalise un jour le rêve secret de tout un peuple ? L’on se prend à croire à celui-là, à cet homme discret et imperturbable qui combat silencieusement et implacablement l’injustice. Il est entouré d’une galerie de personnages attachants, qui accompagnent le lecteur tout au long de l’intrigue, rendue crédible par l’authenticité des décors et la touchante humanité de ses protagonistes. Les expressions hispaniques, pour la plupart des insultes se passant de traduction, apportent quant à elles une touche de vie locale vraie et pimentée. 

Cette histoire envoûtante m’a emportée dès les premiers mots pour ne plus me lâcher avant son point final. Grand coup de coeur pour ce pittoresque voyage en Amérique latine, où le vert émeraude de la jungle et le bleu turquoise de la mer des Caraïbes cachent un dangereux combat entre l’ombre et la lumière. (5/5)

 

Citation :

Bientôt les touristes enfouissent le nez dans leur mouchoir et plissent les yeux de dégoût. Devant eux s’étend la décharge publique qui coupe San Perdido en deux, comme une plaie humide et purulente. On dit que les pauvres l’ont placée là pour ne pas sentir la mauvaise odeur des riches qui vivent au-dessus d’eux.

 

Le coin des curieux :

Au 16e siècle, le Panama comportait deux principales colonies espagnoles : les ports de Nombre de Dios sur la côte caraïbe et de Panama sur la côte pacifique, séparés par une jungle coupée uniquement de hautes montagnes. Cette zone hostile et peu accessible était le refuge de groupes armés composés d’esclaves noirs en fuite, appelés cimarrons (de « cima » [cime] et « marron »).  

Ces colonies de Noirs libres, appelées palenques, existaient dans de nombreux endroits de l’Amérique hispanique, où elles étaient une menace et une inquiétude pour les Espagnols qu’elles venaient régulièrement attaquer. 

C’est au Panama que les cimarrons furent les plus nombreux et acquirent le plus de pouvoir, s’alliant notamment avec les pirates français et anglais, comme Drake. Les plus grands conflits eurent lieu de 1549 à 1582, date à laquelle un accord de paix reconnaissant la liberté des cimarrons mit fin à leur mouvement organisé au Panama. La résistance des esclaves et des cimarrons continua néanmoins durant toute la période coloniale et ne disparut définitivement qu’avec l’abolition de l’esclavage au 19e siècle
.
 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 



jeudi 21 mars 2019

[Collette, Sandrine] Animal






 

Coup de coeur 💓💓💓

Titre : Animal

Auteur : Sandrine COLLETTE

Editeur : Denoël

Parution : 2019

Pages : 288








Présentation de l'éditeur :

Humain, animal, pour survivre ils iront au bout d’eux-mêmes. Un roman sauvage et puissant.
Dans l’obscurité dense de la forêt népalaise, Mara découvre deux très jeunes enfants ligotés à un arbre. Elle sait qu’elle ne devrait pas s’en mêler. Pourtant, elle les délivre, et fuit avec eux vers la grande ville où ils pourront se cacher.
Vingt ans plus tard, dans une autre forêt, au milieu des volcans du Kamtchatka, débarque un groupe de chasseurs. Parmi eux, Lior, une Française. Comment cette jeune femme peut-elle être aussi exaltée par la chasse, voilà un mystère que son mari, qui l’adore, n’a jamais résolu. Quand elle chasse, le regard de Lior tourne à l’étrange, son pas devient souple. Elle semble partie prenante de la nature, douée d’un flair affûté, dangereuse. Elle a quelque chose d’animal. Cette fois, guidés par un vieil homme à la parole rare, Lior et les autres sont lancés sur les traces d’un ours. Un ours qui les a repérés, bien sûr. Et qui va entraîner Lior bien au-delà de ses limites, la forçant à affronter enfin la vérité sur elle-même. 
Humain, animal, les rôles se brouillent et les idées préconçues tombent dans ce grand roman où la nature tient toute la place.

 

 

Avis :

Harponnée dès les premiers mots, assommée par les derniers, je ne me souviens pas avoir lu un livre aussi haletant et captivant. Tout au long de l’intrigue, on se cesse de se demander où l’auteur nous emmène. Les rebondissements sont multiples, et si l’on est conscient de se diriger vers un inéluctable auquel il est constamment fait allusion, on se demande bien lequel.

L’écriture, toute en phrases courtes et trépidantes, entraîne le lecteur dans une course, ou plutôt une chute, effrénée. Lior, cette étrange jeune femme aux instincts de sauvageonne, laisse très vite entrevoir l’existence d’une faille dans sa personnalité et son passé. Elle va nous emmener à sa suite dans une succession d’épisodes qui ont tous en commun la quête éperdue de son passé, et qui la dirigeront tout droit dans l’oeil du cyclone, au fond de sa mémoire engloutie, dans le gouffre creusé par son enfance et resté béant malgré toutes ses tentatives de vie normale.

Thriller magistral où la tension ne se relâche jamais, cette histoire où on ne sait plus qui est le chasseur ou le gibier, l’homme ou l’animal, est la terrible illustration de l’immense difficulté de se construire dans l’ignorance de ses racines, surtout lorsqu’elles ont été traumatisantes : les failles intérieures peuvent devenir de véritables trous noirs, qui absorbent tout sur leur passage, dans une folie irrépressible qui laisse l’entourage impuissant.

Il faut absolument lire ce livre d’aventure qui vous prendra aux tripes et vous emmènera au plus proche de la misère et de la nature, dans les bidonvilles, la forêt du Kamtchatka et la jungle népalaise, où survie rime parfois avec sauvagerie et cruauté.
J’avais adoré Il reste la poussière. Cette fois, Animal vient se classer parmi mes lectures les plus marquantes. Je vais m’empresser de me procurer les autres livres de Sandrine Colette, passés et à venir. Très grand coup de coeur.



Citation :

Dans les contes, se dit Hadrien depuis sa somnolence, les personnages n’ont de cesse d’échapper aux monstres qui peuplent la nuit et les bois. Lior, elle, leur court derrière. Elle entre dans les collines obscures, écarte les lianes et les ronces, écoute les bruits vers lesquels elle se précipite en silence – grognements, râles, déchirements. Pourquoi, nom de Dieu, pense Hadrien. Pour voir. Pour éprouver l’effroi. Pour essayer encore une fois de croire que, lorsqu’on les a tués, les monstres ne renaissent pas, nulle part, ni dans la forêt ni dans la tête. 


Le coin des curieux :

Le Népal n'est pas qu'un pays de montagnes, froid et sec. Il y existe aussi une zone de collines tempérées et une plaine subtropicale, où la jungle est peuplée de tigres. 
Sur les dix dernières années, la population de tigres au Népal a d'ailleurs doublé, résultat du programme de conservation de ces animaux, soutenu par le WWF et Leonardo DiCaprio. Si l'on peut s'en réjouir, la promiscuité résultant du grignotage progressif des terres sauvages par l'homme n'est pas sans créer des conflits, les fauves s'attaquant parfois au bétail domestiqué dont dépend la survie de nombreuses communautés.
Il y a parfois des victimes humaines, notamment en Inde, mais pas toutes accidentelles. En 2017, au Nord-Est de l'Inde, à la frontière népalaise, les autorités ont relevé une concentration anormale de personnes, toutes âgées, tuées par des tigres  : il semblerait que des familles très démunies aient sacrifié leurs aînés pour toucher de l'argent de l'Etat en réparation du drame.


Du même auteur sur ce blog :