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mercredi 10 septembre 2025

[Fortier, Dominique] La part de l'océan

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La part de l'océan

Auteur : Dominique FORTIER

Parution : 2024 (Alto)

Pages : 328

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Alors qu’il est plongé dans la rédaction de Moby Dick, Herman Melville fait la connaissance de Nathaniel Hawthorne, une rencontre qui bouleversera le cours de sa vie et celui de son roman. De cette histoire vraie subsistent aujourd’hui une poignée de lettres qui ont servi de point d’ancrage à La part de l’océan, un livre comme une traversée sans carte et sans boussole.

Au fil des pages, un deuxième échange se tisse entre celle qui retrace la création du grand roman américain et un compagnon mi-réel et mi-inventé, un homme qui est d’abord un poème. Car, en vérité, les écrivains sont faits de trois moitiés. La troisième part, têtue et fragile, est celle du rêve. C’est à elle que l’on doit ce récit éblouissant, traversé de fulgurances, qui raconte le plus beau des naufrages.

La part de l'océan a été publié conjointement avec son livre compagnon aux Éditions du passage - le recueil de poésie Notre-Dame de tous les peut-être.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dominique Fortier entrelace le roman et l’essai pour construire depuis une quinzaine d’années une œuvre au confluent de l’Histoire, de l’imaginaire et de l’intime. Son premier roman, Du bon usage des étoiles, a reçu le prix Gens de mer du festival Étonnants Voyageurs en 2009, alors que Au péril de la mer a été couronné par le Prix littéraire du Gouverneur général en 2016. Les villes de papier, une plongée dans l’univers de la poète Emily Dickinson, lui a valu le prix Renaudot essai en 2020 et a été traduit dans une quinzaine de langues. La part de l’océan est son dixième livre.

 

Avis :

Après les poèmes d’Emily Dickinson, pointillés de papier au travers desquels elle s’est plu à faire revivre la très secrète personnalité de la poétesse, c’est une moitié de correspondance, les lettres enflammées d’Herman Melville à Nathaniel Hawthorne dont on a perdu les réponses, qui permet à Dominique Fortier de broder autour de la part manquante, part des anges évaporée avec le temps, mais aussi, un peu comme la part du feu sacrifiée pour préserver le plus précieux, la part de passion réprimée que l’auteur imagine sublimée par Melville dans son chef d’oeuvre Moby Dick.

Elles ne sont qu’une poignée à subsister, toutes de Melville à Hawthorne, ces lettres qui laissent à imaginer la relation entre les deux hommes. De leur rencontre en 1850 alors que La lettre écarlate venait de consacrer Hawthorne l’un des plus grands auteurs américains, l’on sait qu’elle fut le début d’une amitié littéraire aux accents passionnels, qu’elle poussa même Melville à s’endetter au-delà de toute raison pour acquérir une vieille ferme proche de la demeure de son ami, et, suppose l’auteur, qu’elle eut un impact décisif sur la rédaction qu’il avait déjà entreprise de Moby Dick, le livre qui devait devenir son propre chef d’oeuvre et qu’il lui dédicaça.

Entrelaçant à son récit les jeux de miroir d’une seconde trame narrative qui brouille à plaisir la frontière entre réalité et fiction autour de sa propre relation, mi-littéraire, mi-amoureuse, avec un certain Simon dont on ne sait plus si c’est la littérature devenue homme, ou un homme devenu poème, Dominique Fortier investit peu à peu Melville et Hawthorne comme de vrais personnages, leur redonnant chair et vie à partir de leurs ossements de papier et leur prêtant, entre la fougue de l’un et la réserve énigmatique de l’autre, une passion ambivalente qui n’a jamais trouvé d’exutoire que les mots et dont elle conserve intact le mystère. Car, si les lettres du premier l’autorisent à imaginer ce que le second a bien pu être pour lui, jamais elle ne s’aventure à compléter les blancs laissés par cette correspondance qui ne nous est parvenue qu’à sens unique.

Le plus intéressant n’est d’ailleurs pas là, mais bien dans la manière dont ces deux écrivains, dans leur va-et vient constant entre réalité et fiction, ont pu nourrir l’une par l’autre, et l’autre par l’une, dans un travail de sublimation littéraire qui donne à méditer sur le processus de création et sur la relation entre auteur et lecteur. « Le cliché veut que tout écrivain soit fait de deux moitiés : une moitié qui vit et une moitié qui écrit. Ce n’est pas faux. Mais en s’en tenant à cela, on oublie la troisième part : celle qui lit. L’écrivain est le témoin de lui-même – à moins qu’il trouve en dehors de lui ce lecteur idéal qui saura combler les brèches laissées dans son livre. Les écrivains sont faits de trois moitiés, dont une qui leur manque. » Peut-être Melville l’a-t-il trouvée, cette moitié supplémentaire, mais interdite, est-ce elle qui réapparaît sous les traits de son grand cachalot blanc, créature à jamais insaisissable entre réalité et fantasme ?

Toujours aussi enchanteresse dans cette exploration des confins du réel et de l’imaginaire, là où écrivains et lecteurs se donnent rendez-vous dans leur quête infinie d’eux-mêmes, la plume subtile et poétique de Dominique Fortier est à lire absolument. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Dès ces premières phrases, il invente le décor et lui-même. Il se rêve différent, écrivant, car il ne connaît pas d’autre moyen de répondre à la fiction que par la fiction. Mentir est son seul moyen de dire vrai.


Pourquoi, peut-on se demander, n’écrit-il pas plutôt directement à son aîné afin de lui exprimer son admiration ? Pourquoi ressent-il le besoin de composer cet article ? Peut-être simplement parce qu’il est écrivain et que, à ce titre, il ne peut s’empêcher d’écrire pour plusieurs même quand il écrit à un seul. Inversement, au cours des mois qui suivront, en prétendant composer un roman destiné aux multitudes, il n’écrira en réalité qu’à un seul homme.


À l’été 1850, l’oncle d’Herman vient de se départir de Melvill House, la vieille demeure familiale des monts Berkshires où l’écrivain a passé les étés de son enfance, qui a aussi servi de refuge à la famille lors de l’épidémie de choléra de 1832, et où il continue de venir écrire quand il en a assez de l’agitation de la ville. Il aurait été facile pour le neveu de s’en porter acquéreur, mais il n’en a rien fait. Or la vente n’est pas sitôt conclue que Melville rachète à Pittsfield une nouvelle maison, guère plus qu’une bicoque. Il paie pour celle-ci sensiblement le même prix que les nouveaux acheteurs pour la maison de son oncle, laquelle trône sur un domaine de cent hectares, alors que ce qui deviendra Arrowhead n’en comporte qu’une soixantaine. À la ville comme à la campagne, famille, amis, le milieu littéraire tout entier s’étonnent : quelle mouche a donc piqué Herman Melville ? Comment leur expliquer que ce n’est pas une mouche, mais une épine de rose sauvage. [Hawthorne]


Né Hathorne, le jeune Nathaniel aussi ajoute une lettre à son nom pour se dissocier de son grand-oncle, de triste mémoire, juge des sanguinaires procès des sorcières de Salem à la fin du dix-septième siècle, au terme desquels dix-neuf femmes avaient été non pas noyées ou brûlées vives, comme le voulait la coutume, mais pendues haut et court. Puisqu’elles étaient mortes, elles devaient forcément être coupables – et les juges, eux, pouvaient avoir la conscience tranquille. Le fardeau de la preuve a mis quelques siècles à se renverser, il ne l’est pas encore tout à fait à l’époque où le jeune Hathorne scie son nom en deux à l’aide d’un w, mais cette lettre de distance entre lui et son aïeul lui est un soulagement, un dédouanement. Non, il n’a rien à se reprocher.
Melvill(e), Ha(w)thorne, ces deux hommes qui deviendront auteurs de romans ont besoin, avant d’écrire quelque livre que ce soit, de commencer par se réécrire eux-mêmes. Il leur fallait effacer l’histoire de leur famille avant de pouvoir raconter la leur. Chacun sera le fils de lui-même.


Il le sait : les livres ne s’ouvrent devant nous que lorsque nous sommes nous-mêmes ouverts, béants comme des cavernes, des mains aux doigts écartés, les lèvres d’une plaie. Le reste du temps, tout cela reste fermé, chacun de son côté, et la lumière attend. Elle a toute la vie devant elle, et la patience de ce qui sait que derrière la vie reste encore la blanche immensité de la mort.


Je suis retournée à la mer et, après quelques semaines, j’ai commencé à m’habituer à son chuintement incessant, un bruit blanc dont je cesserai bientôt d’avoir conscience. Mais chaque fois que je m’en éloignerai, ne serait-ce que pour entrer « dans les terres » faire les courses, en cessant de l’entendre je me rendrai compte qu’il me manque quelque chose. Quand je lui écris que c’est parfois la plus sûre manière de tracer les contours d’une chose ou d’un être, ce creux, cette empreinte qu’il laisse quand il n’est plus là, ce n’est pas de l’océan que je veux parler, mais de lui, lui en négatif, son absence.
 
 
Quelle est-elle, la promesse du roman, si ce n’est de mentir le mieux possible ? Ces jours-ci, je ne peux m’empêcher de me demander où résiderait l’ultime tromperie. Serait-ce d’écrire une histoire vraie en la faisant passer pour de la fiction, ou au contraire d’écrire une histoire inventée en la présentant comme vraie ? Comment sait-on si l’on a réussi, est-ce lorsque soi-même on ne sait plus distinguer l’une de l’autre ? Lorsque vérité et mensonge sont si bien cousus ensemble de fil blanc qu’on ne peut plus les séparer. Lorsque le vrai et le faux se partagent une même déchirure.


Seul parmi les livres de Nathaniel Hawthorne, Herman Melville a le sentiment de s’approcher au plus près de lui, convaincu que l’on passe autant de temps, sinon plus, avec les auteurs dont on choisit de s’entourer dans sa bibliothèque qu’avec ses « vrais » amis. Ce sont eux, les véritables compagnons de nos jours, qui en révèlent davantage sur notre compte que les fréquentations que le hasard ou les circonstances ont mis sur notre chemin.


Le cliché veut que tout écrivain soit fait de deux moitiés : une moitié qui vit et une moitié qui écrit. Ce n’est pas faux. Mais en s’en tenant à cela, on oublie la troisième part : celle qui lit. L’écrivain est le témoin de lui-même – à moins qu’il trouve en dehors de lui ce lecteur idéal qui saura combler les brèches laissées dans son livre. Les écrivains sont faits de trois moitiés, dont une qui leur manque. Ce n’est pas plus ridicule que de dire que les moutons ont quatre estomacs, les araignées huit yeux et les pieuvres trois cœurs.


Ce matin, le ciel et la mer se confondent, un seul drap bleu qui tire sur le gris clair, recouvrant l’horizon. Très loin au large, un bateau est posé là-dessus, entre l’eau et l’air. Je sais bien qu’il flotte sur l’océan, mais je ne le vois pas. Ce que je vois, c’est qu’il est suspendu à mi-ciel. Ce matin, tout cet été, je suis ce navire qui a perdu la ligne d’horizon et s’imagine qu’il peut voler.


Comment appelle-t-on quelqu’un qui est à la fois autre et presque un deuxième soi-même ? À cette question, la plupart des gens répondraient sans doute : frère, amoureux, âme sœur. Mais Melville a une autre réponse : lecteur.


On excuse plus facilement le mal qui nous est fait que celui qu’on inflige. Comment se remettre d’avoir été transformé en bourreau ? 


Pendant des années, c’est ainsi qu’il s’est imaginé les livres qu’il aimait : des lanternes dont la flamme éclaire l’étroit chemin du marcheur. Alors que le monde regorgeait de titres oiseux, on reconnaissait les livres utiles, très simplement, à leur lumière, même sombre, même obscure.


J’ai mis un temps fou à lire Moby Dick, incapable d’en parcourir plus de quelques chapitres à la fois, aussi longtemps qu’Herman Melville a mis à le construire : un an et demi, au cours duquel j’ai écrit ces pages. Autant de temps qu’il en faut au Pequod pour effectuer son funeste tour du monde. D’une certaine façon, ces trois traversées (lecture, écriture, quête) se superposent. Et une quatrième : ces mois où Simon a transpercé ma vie comme une comète lente suivie d’une traînée de feu. 


On ne donne jamais que ce qui nous manque. 


Si Nathaniel Hawthorne n’était pas là, tout proche, Melville aurait cessé d’écrire depuis longtemps. Il se serait contenté d’un assez bon roman d’aventures, une chasse à la baleine, le récit d’un voyage et d’une exploration comme il sait en faire, le genre de livres qui lui ont valu son succès. Mais son roman lui a échappé, quelque chose le lui dicte qui habite hors de lui, son livre est devenu une créature vivante, avec des envies, des soifs, des terreurs et des secrets. Son roman a commencé à rêver à sa place.


Seul, Herman Melville aurait été incapable d’écrire Moby Dick. La preuve, c’est qu’il ne l’a jamais fait avant et ne le fera jamais plus après. Ce roman est écrit non pas par un, mais par deux très grands écrivains. Le livre est né de la combinaison de leurs deux génies : celui que Melville possède en propre, et celui qu’il va puiser chez son ami qui le hante. Dans ses plus belles pages, c’est l’harmonique créée par ces deux voix que l’on entend, un chœur secret.


Peut-être l’insatiable besoin d’expliquer, d’analyser, de disséquer propre à l’espèce humaine vient-il de cette faiblesse constitutive : pas suffisamment d’yeux, trop de cervelle. Trop de ténèbres, pas assez de soleils.


Il écrit à Hawthorne une histoire de cachalot parce qu’il n’existe rien de plus grand qui vive sur terre ou dans l’eau. S’il le pouvait, il choisirait l’océan pour personnage (il l’a presque fait), la tempête qui le ravage, la nuit qui s’abat sur lui, le merveilleux bestiaire des constellations peuplant le ciel. (Il l’a presque fait.)
Écrire, c’est un autre mot pour aimer.


Partout dans Moby Dick s’ouvrent ainsi des fenêtres qui n’ont d’autres raisons d’être que de ménager des passages par où Melville rejoint – invente – Hawthorne. L’encyclopédie : une façon d’arrêter le récit et, par conséquent, le temps. La blancheur, elle-même le contraire du temps : sorte d’éternité humble, une mort vive, le lieu d’où l’écrivain sort de son roman pour entrer dans un poème. Tous ces passages où il est question de frères, de jumeaux, de conjoints, ce ne sont que des suppliques par lesquelles Melville implore Hawthorne de venir le rejoindre, si ce n’est dans le réel, à tout le moins entre les pages de son livre, blanches comme des draps.


À quoi reconnaît-on qu’un livre nous est destiné ? Ce n’est pas toujours en découvrant, comme Nathaniel Hawthorne, une dédicace qui nous est personnellement adressée avant l’incipit. Il faut parfois des chapitres entiers avant que cela se dessine. Il faut quelquefois attendre de tourner la toute dernière page, réaliser que l’on n’est plus la même personne que le jour où l’on a soulevé la couverture, et que c’est le livre qui nous a changé.
On sait qu’un livre a été écrit pour nous quand il pose des questions qui flottaient quelque part juste sous la surface de notre conscience, comme ces formes lumineuses qui dansent en périphérie de notre champ de vision mais qui s’évanouissent quand on s’avise de braquer le regard sur elles. On sait qu’un livre est pour nous quand on se lève la nuit pour savoir ce qu’il a à dire quand il rêve. Un livre nous appartient quand il nous permet d’entendre une voix que l’on ne connaissait pas et qui est la nôtre – fantôme, souvenir, désir. Quand il nous semble depuis toujours faire partie de notre être, et qu’il est pourtant, à chaque page, à chaque phrase, un étonnement, une découverte, un secret qui se révèle et un nouveau mystère qui nous est donné. Quand il élargit notre monde comme une seule fenêtre peut donner à voir l’océan immense – et lorsqu’il fait aussi entrer cet océan en nous, avec ses baleines blanches, ses hollandais volants et ses marées astronomiques.
Un livre nous appartient quand on a la certitude, en le lisant, d’écrire la moitié qui manque ou, plus justement, quand il vient non pas combler mais construire cette part en nous qui toujours reste manquante – rêve, ombre, désir. Un livre nous est destiné quand il nous apprend à écrire notre nom.


Simon me rappelle ces mots de Kafka à son ami Oskar Pollak : « Nous avons besoin de livres qui agissent sur nous comme un malheur dont nous souffririons beaucoup, comme la mort de quelqu’un que nous aimerions plus que nous-mêmes, condamnés à vivre dans des forêts loin de tous les hommes, comme un suicide – un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. »


« Je crois qu’au fond on écrit pour deux personnes : soi-même, pour rendre le texte absolument parfait ; sinon, merveilleux ; et puis on écrit pour la personne qu’on aime, qu’elle sache ou non lire et écrire, qu’elle soit vive ou morte. » (Hemingway)


Que celui qui ne s’est jamais laissé happer par un livre, jusqu’à en perdre le sommeil et le goût de manger, que celui qui n’a pas souhaité que ce livre se mette à vivre, que son auteur émerge des pages et se mette à lui parler à l’oreille, jusqu’à ne faire de ces deux choses qu’une même créature fabuleuse, un être mi-réel et mi-rêvé, que celui-là jette la première pierre à Herman Melville.


Comment a-t-il pu croire que ce roman suffirait ? Quelle bêtise. On a beau mettre tous les océans, toutes les encyclopédies et la plus grande des créatures de la mer entre plusieurs centaines de pages, elles n’auront jamais la lumière d’une seule luciole, la douceur d’une seule caresse. Mais voilà, dût-il s’échiner pendant encore cent ans dans son bureau, jamais Melville ne parviendrait à fabriquer une mouche à feu ; et mille ans pourraient s’écouler qu’il n’arriverait pas à rassembler le courage qu’il faut pour poser à nouveau la main sur le visage de celui qu’il aime.
Alors il fait comme tous ceux qui ne savent comment vivre : il écrit.


Moby Dick, c’est l’histoire d’un amour qui n’a pas su commencer, et d’un livre qui refusait de finir.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

vendredi 8 août 2025

[Beauchemin, Jean-François] Le roitelet

 



 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Le roitelet          

Auteur : Jean-François BEAUCHEMIN

Parution : 2021 (Québec Amérique)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Un homme vit paisiblement à la campagne avec sa femme Livia, son chien Pablo et le chat Lennon. Pour cet écrivain parvenu à l’aube de la vieillesse, l’essentiel n’est plus tant dans ses actions que dans sa façon d’habiter le Monde, et plus précisément dans la nécessité de l’amour. À intervalles réguliers, il reçoit la visite de son frère malheureux, éprouvé par la schizophrénie. Ici se révèlent, avec une indicible pudeur, les moments forts d’une relation fraternelle marquée par la peine, la solitude et l’inquiétude, mais sans cesse raffermie par la tendresse, la sollicitude.

À ce moment je me suis dit pour la première fois qu’il ressemblait, avec ses cheveux courts aux vifs reflets mordorés, à ce petit oiseau délicat, le roitelet, dont le dessus de la tête est éclaboussé d’une tache jaune. Oui, c’est ça : mon frère devenait peu à peu un roitelet, un oiseau fragile dont l’or et la lumière de l’esprit s’échappaient par le haut de la tête. Je me souvenais aussi que le mot roitelet désignait un roi au pouvoir très faible, voire nul, régnant sur un pays sans prestige, un pays de songes et de chimères, pourrait-on dire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jean-François Beauchemin est écrivain depuis près de vingt-cinq ans. Il propose une œuvre pensive, tout aussi lucide que ludique. Il est l’auteur, notamment, du Jour des corneilles (prix France-Québec 2005) et de La Fabrication de l’aube (Prix des libraires 2007).

 

 

Avis :

Son frère schizophrène lui avait dit : « Tu devrais écrire un livre dans lequel rien n’arrive. » Alors, le prenant au mot, il s’est appliqué à écrire une histoire où « presque rien n’arrive », mais « tout y a un sens ». Ce livre, c’est le récit de la vie qui passe, une vie «  banale, insignifiante », mais qui « pèse pourtant à ce point sur la pensée, le caractère et l’âme qu’elle finit par leur donner une raison d’être. »

Désormais sexagénaire, le narrateur mène une existence paisible auprès de sa femme Livia, de son chien Pablo et de son chat Lennon, tout entière emplie des beautés de son jardin et de l’écriture quotidienne de l’unique page à laquelle il se limite depuis ses vingt-cinq ans et son entrée dans la peau d’un écrivain, parce qu’il faut s’appuyer « sur le regard bien davantage que sur l’imagination » et « être peintre avant d’être poète ». Souvent, son frère qui habite le bourg voisin où une pépinière l’emploie quelques heures à la belle saison, fait une apparition sur sa bicyclette, poursuivi par ses tourments et par son chaos intérieur.

C’est lui, le roitelet, à la tête marquée de jaune : « un oiseau fragile dont l’or et la lumière de l’esprit s’échappaient par le haut de la tête », « un roi au pouvoir très faible, voire nul, régnant sur un pays sans prestige, un pays de songes et de chimères, pourrait-on dire ». Laissant de côté la violence de la maladie, de la peur et du rejet ordinairement subi, les deux frères se nourrissent l’un l’autre de leur tendresse et de leur complicité, s’enveloppant d’une bulle réparatrice et consolante, façonnée dans la contemplation apaisante des beautés qui les entourent - « le balancement d’un arbre, ou les calmes variations du ciel au-dessus de la maison » -, échangeant au hasard de leur quotidien des propos que leur profonde et magnifique justesse auréole d’une bouleversante splendeur.

Toute en pudeur et en délicatesse, la plume de Jean-François Beauchemin effleure les souvenirs et le quotidien de ces deux hommes unis par une indéfectible affection pour en collecter « ces moments de grâce où le temps s’arrête, dirait-on, et laisse sa place à quelque chose du plus matériel, de plus humainement saisissable, et de moins cruel ». Tandis qu’avec eux l’on s’émerveille du temps qui passe, des perfections de la nature et de l’amour qui nous lie à nos êtres chers, l’on se retrouve sous l’enchantement de cette si belle méditation sur la vie et sur la mort, sur l’étrange cohabitation du corps et de l’âme, sur la puissance consolatrice des liens familiaux et affectifs.

Rares sont les livres touchant au sublime comme celui-ci, tissé par une écriture magnifique autour d’une réflexion profonde et poétique, entre spiritualité et philosophie, qui vous va droit au coeur et à l’âme. Une œuvre éblouissante et un grand coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :  

Un inextricable désordre régnait désormais dans cette chambre séparée de la mienne par un mur mitoyen, et de laquelle me parvenait un silence de mort. Avec le recul, je dirais qu’il entretenait cette petite pièce aux rideaux perpétuellement tirés comme il aménageait sa vie intérieure : en y entassant pêle-mêle et au hasard les objets les plus divers, comme pour ajuster son esprit à cette image de chaos que lui renvoyait le Monde, et ainsi atténuer l’angoissant décalage qu’il percevait entre lui-même et la réalité. C’était en somme sa façon de se soigner : non pas en éliminant sa peur, mais en l’alimentant au contraire, et en fournissant en combustible ce feu qui de plus en plus le dévorait, parce que le laisser s’éteindre aurait signifié l’avalement définitif et unilatéral de son cœur par le grand incendie du Monde.
 

J’ai cru m’approcher en vieillissant d’une espèce d’état d’accalmie qui me ferait considérer ma vie avec sérénité et satisfaction. Mais, vu de près, c’est complètement différent. Il n’y a pas dans cette vie une seule idée dont je sois convaincu qu’elle demeurera, et je ne suis pas certain en général d’avoir été sur la bonne piste. Tout me reste à apprendre. Ça ne serait pas si vertigineux si je disposais d’une seconde existence et, pourquoi pas, d’une troisième. Mais le temps va me manquer.
 

« Tu continueras, lui confia-t-elle en effleurant sa paume, de te lever chaque jour très tôt, à l’heure des oiseaux. De tous tes rendez-vous manqués, celui avec la chance restera le plus décevant. Mais les poètes, et le chant des mésanges et des grives, finiront par te consoler. Franchement, j’ignore si tu vivras encore longtemps dans ce corps et avec cet esprit. Chose certaine, une phrase de ta mère t’accompagnera jusqu’au bout : « Réfléchis, mais ne fais pas que réfléchir ; émerveille-toi aussi. Émerveille-toi, mais ne fais pas que t’émerveiller ; réfléchis aussi. » Ça sera la grande affaire de ta vie. »
 

« Ce que j’aime de ce livre, commença-t-il, c’est qu’il me raconte avec beaucoup de clarté ce que, confusément, je sais déjà. À mon avis, son auteur a dû travailler très fort pour en arriver à un tel degré d’intelligibilité. La littérature, c’est très facile quand vous ne savez pas comment faire. Mais quand vous savez, c’est plutôt difficile. »
 

Une heure s’était écoulée lorsqu’à la fin j’ai enroulé mon frère dans la serviette et saisi le peigne pour au moins tenter de donner une forme à cette chevelure insurgée. C’est ce moment qu’il a choisi pour prononcer ces mots déchirants de lucidité : « Je suis un puits sans fond. J’ai beau fouiller en moi, je n’aperçois rien qu’une nuit profonde. Je suis perdu. » Et moi, l’écrivain, le spécialiste des mots, je n’ai pas su quoi lui répondre. 
 

À cette heure, l’étang n’était troublé ni par le vent, ni par la déambulation des canards, ni même par les poissons, qui, à peine sortis du lit, en étaient encore j’imagine à l’étape de la planification de la journée. Le mouvement de la petite chaloupe amarrée en permanence au quai fut le premier, au moment de notre embarquement, à émouvoir au moins un peu l’eau. Les rames, une fois bien enfoncées sous la surface, ont achevé le travail, et le miroir de l’étang s’est brisé tout à fait. J’ai lancé ma ligne au moment précis où le soleil s’est élevé au-dessus de la montagne. Une cane, sortie des roseaux, est alors venue tourner autour de notre esquif, intriguée je crois par ce frêle véhicule glissant comme elle sur les eaux. Habitué à la présence des autres animaux, le chat Lennon demeurait d’un calme exemplaire, se contentant de regarder l’oiseau barboter, et tentant peut-être de traduire en termes plus clairs ses caquetages nasillards.
Une truite fut au bout d’une heure tirée de l’eau. Le chat l’observa un instant se tortiller au fond du bateau, puis s’en détourna. Je sentais que le spectacle de la montagne, à présent éclaboussée de rayons solaires, l’inspirait davantage, alimentait son esprit sans cesse hanté, ému, rieur, indigné, traversé par le doute et, surtout, imprégné de l’intense joie de celui qui ne s’habitue pas à l’inexplicable splendeur de ce Monde.
 
 
Hier soir, tandis qu’il marchait à mes côtés dans la campagne, mon frère, comme devinant ma pensée, m’a dit ces choses troublantes : « On dirait que Dieu, après avoir visité ma vie, en est reparti en éteignant la lumière. C’est en vain que je l’appelle et le prie d’y rétablir l’éclairage. » Puis, montrant du doigt les champs environnants : « Regarde un peu ces lucioles. Elles clignotent dans la nuit pour se reconnaître entre elles. Mais moi, je ne suis la lampe de personne. »              
Il était tard lorsque je suis rentré à la maison. Livia m’attendait sur le sofa, un livre à la main. « De qui suis-je la lampe ? » lui ai-je demandé, un peu abattu, en m’assoyant auprès d’elle. « De personne, j’en ai bien peur », me murmura-t-elle à l’oreille. Puis, posant doucement sa main sur mon cœur : « Mais veille à ne pas laisser mourir le feu qui brûle ici. »


Vieillir ne comporte pas tant d’avantages, mais il y a au moins celui-ci : on se déleste du superflu. À partir d’un certain âge, la vie peut être formidablement légère. Je ne sais pas pourquoi la mienne en tout cas s’allège de plus en plus. Peut-être à bien y songer l’humour de Livia joue-t-il un rôle dans cette légèreté d’oiseau. L’amour qui dure, et qui en mûrissant ne conserve que ce qu’il faut, y a aussi assurément sa part.


Je me suis souvenu des premiers symptômes : son décrochage de l’école, l’étrange repli sur soi, la perte d’intérêt pour presque tout, les insomnies, les troubles de l’attention puis les si déroutants accès de paranoïa, le mutisme, l’émoussement de l’affectivité, la lente dislocation de la personnalité. Je réentends avec une sorte de terreur sa faible voix murmurant, dans un de ces moments de lucidité dont il a le secret, ces mots douloureux : « En moi, l’enchaînement des pensées ne se fait plus. J’essaye d’arrimer les uns aux autres les wagons du train mais je n’y arrive pas. Je ne suis même pas sûr qu’il y ait encore des rails. »


Je ressens de plus en plus que le temps marche derrière moi et qu’il me pousse dans le dos.


Un jour, dans une école, de jeunes élèves que je visitais et qui me croyaient sage ou, pire encore, professeur de vérité, m’ont demandé s’il était possible d’être heureux la plupart du temps. « Euh, hum, houlala, ai-je commencé. À première vue, ça me paraît une tâche assez ardue. Mais j’ai un conseil pour vous. Après l’école, rentrez directement chez vous. C’est parmi les vôtres que votre bonheur a le plus de chances d’éclore et de durer. »


À quoi sert l’amitié ? Peut-être à consoler le chagrin que l’amour a causé. 


« La lecture me lasse, lâcha-t-il, si en m’autorisant à côtoyer les êtres elle n’ajoute rien à ma compréhension des âmes. Ce roman est un somnifère. » Je m’en suis voulu d’avoir cherché aussi bêtement à le divertir. J’aurais dû me rappeler que son existence était déjà suffisamment peuplée de fantômes : ce qu’il voulait retrouver dans les livres, c’était le contraire de ces personnages qu’on traverse sans les voir et sans les toucher. Il marchait de long en large devant nous en agitant les mains, en proie à une vive agitation, à ces soudaines sautes d’humeur qui accompagnent presque toujours ses délires paranoïaques. « Cet écrivain croit expliquer son héros, répétait-il. Il ne fait que l’affubler d’habitudes. » Livia tentait de l’apaiser. Elle lui a proposé de s’asseoir un instant et de manger un morceau en notre compagnie. « Mais je ne veux pas manger ! a-t-il répondu, furieux. Je veux que les livres changent ma vie ! J’en ai assez de ces écrivains qui au lieu d’écrire accablent de mots leurs phrases, comme s’ils n’étaient que des commentateurs, de simples employés ou, je ne sais pas moi, des publicistes ! » 


Ces mots, murmurés par lui ce matin, m’inspirent encore une frayeur sans nom : « Souvent, je m’enferme chez moi à double tour et je me cache sous les draps. Les voix terribles que j’entends dans ma tête, et les visions qui m’apparaissent, continuent pendant des heures. Toi, si tu es pourchassé par un malfaiteur, tu as toujours la possibilité de courir te mettre à l’abri. Moi je ne le peux pas. Le malfaiteur est dans mon cerveau et je ne peux pas m’enfuir. Ma seule porte de sortie est ce jardin où je te retrouve presque chaque jour et dans lequel résonne le pépiement si rassurant des oiseaux. Et encore : il arrive que même les oiseaux ne me suffisent plus. Alors il ne me reste que les pages des poètes. »


Dans le tournant qui mène à la rivière, mon frère a dit : « Je crois en Dieu. Je n’ai d’ailleurs pas le choix : dans cette vie, il n’y a pas moyen de faire autrement. Mais lui ne me paraît pas tellement croire en moi. »


Assez souvent, ses crises de paranoïa sont aggravées par sa conviction que tout le monde lit dans sa pensée. « À force d’être dépouillé de mes secrets, j’ai peur qu’à la fin il ne reste plus de moi qu’une enveloppe, un corps creux, comme un poulet qu’on a évidé », m’a-t-il confié un jour, au sortir d’une de ces périodes de grand désordre psychique. Cette image terrifiante de mon frère changé en poulet évidé m’a hanté longtemps, et encore à présent j’évite autant que possible de mettre de la volaille à mon menu. Mais elle n’en demeure pas moins révélatrice de la façon dont il conçoit ses rapports avec autrui : comme un danger, une gigantesque machine à purger qui sans cesse menace de lui prendre sa vie intérieure, et ce qui lui reste d’équilibre mental. « Je crois, me répète-t-il régulièrement, que la société tente de m’avaler à partir du dedans. Quand ce sera fait, je m’effondrerai aussi sûrement qu’une maison privée de sa charpente. Car à quoi diable s’appuyer lorsqu’il n’y a plus rien en soi-même, et que tout le reste menace de céder sous le poids écrasant du regard d’autrui ? »


J’étais encore sous les draps quand j’ai demandé à Livia : « À quoi sert l’art, aujourd’hui, dans ce monde où nous vivons ? » Elle achevait d’enfiler sa robe lorsqu’elle m’a dit : « Il me semble que c’est une sorte d’acte de résistance. Rien de prodigieux. Pour tout dire, je crois que la peinture, la littérature, la photographie, la musique ou le cinéma, toutes ces choses-là, pour la plupart, ne contribuent que très modestement à la bonne marche du Monde. Les œuvres d’art ne sont qu’un signal, un phare émettant une faible lueur au milieu de la nuit. Faible, oui. Mais c’est la seule dont nous disposions. »              
C’est ce qui explique il me semble qu’il n’y a presque rien dans ce livre que j’ai terminé d’écrire il y a trois jours, juste une histoire au fond très simple de jardins qu’on soigne et qu’on arrose, de saisons qui passent et de gens quelquefois malheureux, c’est vrai, mais en paix relative avec leurs regrets, sans peur exagérée de l’avenir, et qui s’étonnent ensemble de la brièveté de leur existence. Et puis, entremêlée à celle de ces gens ordinaires, l’histoire aussi d’un homme à la tête pleine d’ombres et de secrets, mais au sommet de laquelle filtre un mince rai de lumière, un roitelet, qui plus douloureusement que les autres se trouble des transformations qui s’opèrent en lui. 
« La vie passe, m’a dit ce matin mon frère une fois achevée sa lecture de mon manuscrit. La vie passe, banale, insignifiante, et pèse pourtant à ce point sur la pensée, le caractère et l’âme qu’elle finit par leur donner une raison d’être. Oui, presque rien n’arrive dans cette histoire, mais tout y a un sens. »


 

mercredi 25 décembre 2024

[Dulude, Sébastien] Amiante

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Amiante

Auteur : Sébastien DULUDE

Parution : 2024 (La peuplade)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Thetford Mines, ville phare de l’industrie de l’amiante québécoise, été 1986. Steve Dubois, neuf ans, et le petit Poulin, dix ans, s’abandonnent aux plaisirs de l’amitié. La belle saison est rythmée d’aventures sur les hauts terrils et d’évasions à travers les paysages mi-forestiers mi-lunaires. Les journées des deux inséparables s’écoulent dans l’oisiveté et l’innocence, sur leurs vélos ou allongés dans leur cabane parmi les pins. Or, l’année 1986 est riche en tragédies, et l’une d’entre elles affecte le cours de la vie de Steve comme nulle autre. Cinq ans plus tard, on le retrouve en proie à son obsession : reconstituer son paradis évanoui.

Maniant une langue précise et sensuelle, Sébastien Dulude fait le récit d’une jeunesse fragile et inflammable dans un American Dream ouvrier en perte d’élan.

La mine, c’est la violence sur certains parents, puis la violence sur certains enfants ; la mine, c’est l’isolement des enfants, et l’isolement, c’est l’ennui, et l’ennui, c’est la violence qui m’a enlevé mon ami.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Montréal en 1976, Sébastien Dulude a grandi dans le quartier Mitchell à Thetford Mines de six à seize ans. Écrivain et éditeur, il est l’auteur de trois recueils de poésie dont ouvert l’hiver (La Peuplade, 2015). Amiante est son premier roman.

 

Avis :

Alors encore capitale mondiale de l’amiante, Thetford Mines a vu grandir le poète et éditeur québécois Sébastien Dulude. Son premier roman Amiante raconte la tendresse de l’enfance comme une bulle merveilleuse et précaire dans un monde abrasif voué inévitablement à la faire éclater.

L’amiante du titre est en ces pages partout et nulle part. Partout parce que c’est elle qui modèle le paysage en un désert lunaire, comme recraché par un volcan. Et nulle part parce que, présence sournoise ourdissant longuement ses coups, elle inquiète d’emblée davantage le lecteur que les personnages, jetant sur le récit la prescience d’une catastrophe en complet contraste avec la fragile innocence des huit ans de Steve Dubois, le narrateur.

Dans cette ville minière, impossible donc d’échapper à la présence de l’amiante. De ses montagnes de résidus empoisonnés percées d’abrupts cratères s’échappe au moindre souffle d’air une poussière grise, opaque et collante, aussi invasive que le grondement sourd des explosions qui rythment le quotidien. Ces coups de canon et l’humeur brutale d’un père harassé, mal payé et inquiet des rumeurs de fermeture, sont avec ces crassiers interdits – terrain de jeux d’autant plus attirant pour les jeunes garçons du coin – à peu près tout ce qui émerge d’un monde dont Steve n’a pas encore pris la mesure de ses implacables cruautés.

Fort symboliquement, ce sera donc encore l’amiante qui, au mitan du livre, sous la forme d’une photographie en double page montrant une vue aérienne de l’immense mine à ciel ouvert, marquera la transition entre les deux versants de l’histoire. Mais d’abord, place à l’insouciance et au bonheur, avec le feu clair et joyeux d’une amitié d’autant plus lumineuse qu’elle fleurit à contre-pied de la solitude et de la crainte. Echappant à une violence paternelle quasi intériorisée comme ordinaire et laissée sans contrepoids par une absence maternelle que lui ne devine pas dépressive, Steve vit avec son indéfectible ami Charlélie, dit « Petit Poulin », un été de liberté fait de courses en BMX à travers les « dompes » interdites, d’orgies de gommes aux cerises et de passion pour les albums de Tintin lus de concert à l’abri de leur cabane-refuge dans un grand pin. Seule intrusion du monde extérieur dans leur bulle de rêve, ils collectionnent, comme d’autres les vignettes autocollantes, les articles consacrés à des catastrophes, pour eux encore fascinantes d’irréalité. Jusqu’à ce jour où le drame frappe dans la vie réelle.

L’illustration médiane franchie et avec elle cinq ans de la vie de Steve, la narration reprend depuis le rivage de l’adolescence, dans un mûrissement où nostalgie et culpabilité se mêlent. Avec la sortie de l’éden viennent la capacité à mettre des mots sur le vécu, tandis qu’à l’amitié perdue succèdent les timides vibrations de l’amour. Mais rien ne viendra jamais effacer le temps perdu du bonheur innocemment partagé, qu’avec une poésie sans pareille, magnifique de simplicité tendre, l’écrivain déroule depuis les profondeurs, en partie autobiographiques, d’une jeunesse faite de solitude, entre euphorie et douleur.

Un roman éblouissant touchant à l’universel, où bien plus qu’un minéral toxique, l’amiante se fait le symbole de la dure réalité du monde, celle qui s’impose à nous lorsque l’enfance commence à s’effriter sur l’adolescence. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation :

La poussière fibreuse de la ville d'amiante se soulevait sous nos pas et se fichait en une pellicule grise et crayeuse contre notre sueur. Nos mollets étaient couverts de ce talc qu'on dit cancérigène - pays de l'or blanc.


 

dimanche 3 décembre 2023

[Chacour, Eric] Ce que je sais de toi

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Ce que je sais de toi

Auteur : Eric CHACOUR

Parution :  2023 (Philippe Rey)

Pages : 304

Accès au livre : ISBN 9782384820344  
                           en librairie

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :

Le Caire, années 1980. La vie bien rangée de Tarek est devenue un carcan. Jeune médecin ayant repris le cabinet médical de son père, il partage son existence entre un métier prenant et le quotidien familial où se côtoient une discrète femme aimante, une matriarche autoritaire follement éprise de la France, une sœur confidente et la domestique, gardienne des secrets familiaux. L’ouverture par Tarek d’un dispensaire dans le quartier défavorisé du Moqattam est une bouffée d’oxygène, une reconnexion nécessaire au sens de son travail. Jusqu’au jour où une surprenante amitié naît entre lui et un habitant du lieu, Ali, qu’il va prendre sous son aile. Comment celui qui n’a rien peut-il apporter autant à celui qui semble déjà tout avoir ? Un vent de liberté ne tarde pas à ébranler les certitudes de Tarek et bouleverse sa vie.

Premier roman servi par une écriture ciselée, empreint d’humour, de sensualité et de délicatesse, Ce que je sais de toi entraîne le lecteur dans la communauté levantine d’un Caire bouillonnant, depuis le règne de Nasser jusqu’aux années 2000. Au fil de dévoilements successifs distillés avec brio par une audacieuse narration, il décrit un clan déchiré, une société en pleine transformation, et le destin émouvant d’un homme en quête de sa vérité.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Montréal de parents égyptiens, Éric Chacour a partagé sa vie entre la France et le Québec. Diplômé en économie appliquée et en relations internationales, il travaille aujourd’hui dans le secteur financier. Ce que je sais de toi est son premier roman.

 

 

Avis :

Dans l’Egypte des années 1980, une passion interdite vient bousculer une vie rangée. Mais on ne défie pas impunément le mektoub et, surtout, les conventions. Avec une retenue qui n’a d’égale que son intensité, ce premier roman à l’écriture magnifiquement ciselée explore les profondeurs d’un drame enseveli sous le secret.

Grandi dans la tradition bourgeoise d’une famille levantine chrétienne installée au Caire, Tarek a suivi sans broncher un destin tout tracé en devenant médecin comme son père, puis, au décès de ce dernier, en reprenant son cabinet. Bien rodée entre sa patientèle et un foyer tout entier à sa dévotion entre mère, sœur, épouse et servante, l’existence de Tarek déraille pourtant, lorsque ayant ouvert un dispensaire dans le quartier du Moqattam sordidement construit sur une décharge, il y choisit comme assistant Ali, un jeune prostitué dont il a entrepris de soigner la mère gravement malade. En cette période où le retour d’Egyptiens partis travailler en Arabie Saoudite fait naître en Egypte un nouveau rigorisme religieux, la présence d’Ali aux côtés de Tarek dérange. Ce sont d’abord des malveillances, puis le drame, et enfin l’exil solitaire de Tarek à Montréal.

Que s’est-il passé exactement ? S’adressant à lui à la deuxième personne du singulier, un narrateur mystérieux dont on ne découvrira l’identité qu’à mi-parcours - cette révélation creusant plus encore les béances tragiques de cette histoire - assemble avec pudeur, respect et bienveillance, les douloureux fragments du parcours de Tarek entre 1961 et 2001, entre une Egypte colorée et olfactive en pleine transformation que l’auteur, né à Montréal de parents égyptiens, recompose à partir d’évocations familiales, et un Montréal où, à l’époque de la nationalisation de Nasser, ont émigré nombre des Chawams, ces chrétiens issus de divers rites orientaux, originaires du Liban, de Syrie, de Jordanie ou de Palestine, et qui, bien qu’en Egypte depuis plusieurs générations, continuaient à y manier le français mieux que l’arabe. Dans le Caire du début des années 1980, une liaison entre deux hommes est socialement inacceptable. Paradoxalement, ce sont les femmes, pourtant sans voix au chapitre dans la société, qui vont ici jouer un rôle prépondérant et veiller, à leur manière, à ce que l’ordre social demeure immuable.

D’une extrême délicatesse, le récit plein d’empathie évoque sans jamais juger, laissant à comprendre de l’intérieur les perceptions et réactions des différents protagonistes. De tout cela émerge peu à peu une tragédie en cascade, aux répercussions infinies et irréparables, sauf à compter, au moins partiellement, sur l’affection, l’intelligence et l’opiniâtreté a posteriori du narrateur. Un livre bouleversant, magnifiquement écrit, tout en finesse et sensibilité, qui, de la triste banalité humaine de cette histoire, parvient à dégager, tel un diamant de sa gangue, la quintessence universelle de l’amour et de la filiation. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

On vient tous sur terre pour mourir un jour et peut-être, avant, faire quelques jolies choses.
 
 
Les hommes sont des nomades à l’arrêt. Ils peuvent parfaitement traverser leur existence tout en se cachant cette réalité. Ils se persuadent alors que le temps ne compte pas, que l’espace se fractionne en poussières et que ces poussières s’acquièrent par des titres de propriété. Orphelins de l’immensité, ils meurent sans avoir vécu. Mais pour peu que cette vérité leur apparaisse soudain, qu’elle choisisse de jeter sa lumière crue sur leur quotidien, tout compromis à leur liberté devient alors insupportable.
 

D’un coup, tout prit sens dans mon esprit : la signification de l’insulte, le lien t’unissant à Ali, les mystères entourant ton départ… Cela devenait une violente évidence. (…)
e me mis à détester tous mes semblables. Ceux dont le rang social du père tenait lieu de présentation, leurs airs d’être accomplis avant même d’avoir vécu. Ceux qui avaient un modèle qu’il suffisait d’imiter pour un jour devenir un soi convenable. Ceux qui avaient grandi à proximité de la source et allaient s’y abreuver sans jamais avoir connu la soif.
Je détestais ma famille de m’avoir tu cette vérité que tout le monde savait. Comme s’il suffisait de dissimuler les miroirs pour préserver un être difforme de sa propre laideur.
 

Les souvenirs n’ont de valeur que pour ceux qui les peuplent. Une fois ces derniers disparus, ils deviennent une devise qui n’a plus cours, une monnaie de singe dont il faut se méfier.
 

Ce n’est pas tant que l’on s’habitue aux deuils : on finit simplement par se faire à l’idée que nous sommes mortels. On y trouve même parfois une certaine forme d’apaisement. Il nous arrive de pleurer encore. On pleure pour se sentir vivant, on pleure comme un rappel de son propre sursis, on pleure de mesurer l’extrême précarité de celui-ci. On dit que l’on pleure ceux qui nous ont quittés mais, à la vérité, on ne pleure jamais que sa propre impuissance.
 

Un ersatz de sapin ouvre péniblement ses bras synthétiques alourdis de boules achetées au Dollarama. Soignants et malades le contournent comme un obstacle auquel on ne prête plus attention. La nouvelle année est pourtant vieille de quelques semaines, mais le temps ne se mesure pas de la même manière dans un hôpital. Ceux qui savent qu’ils en sortiront cherchent à le tuer, les autres tentent d’en gagner un peu. Ils se l’injectent par intraveineuse, le réajustent d’un bilan sanguin à l’autre, se font une raison ou finissent par la perdre.


 

jeudi 28 septembre 2023

[Lambert, Kevin] Que notre joie demeure

 


 


J'ai aimé

 

Titre : Que notre joie demeure

Auteur : Kevin LAMBERT

Parution : 2023 (Seuil)

Pages : 368

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Architecte millionnaire partie de rien, Céline Wachowski a sa série sur Netflix et des contrats dans le monde entier. Égérie de la modernité, elle est convaincue d’apporter de la beauté au monde. Mais voilà, son projet le plus ambitieux est stoppé net par une polémique : accusée de favoriser la gentrification, elle voit condamnées sa stratégie et ses méthodes de travail. En quelques jours, elle est renvoyée de sa propre entreprise, et amorce une traversée du désert qui l’amène à une méditation sur la culpabilité.
Quand l’élite perd pied, quel récit conçoit-elle pour justifier ses privilèges et asseoir sa place dans un monde dont elle a elle-même établi les règles ?
« Il faut rester attentifs aux rayons noirs qui parviennent du fond des âges et continuent d’obscurcir notre monde trop blanc, trop clair, Céline sait défendre la nécessité de l’opacité, c’est un réflexe naturel, presque vital chez elle. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Kevin Lambert a 30 ans, et a grandi à Chicoutimi, au Canada. Titulaire d’un doctorat en création littéraire, très impliqué dans la scène artistique québécoise, il a été libraire et participe aux revues Liberté et Spirale, ainsi qu’à plusieurs émissions de Radio-Canada.
Que notre joie demeure confirme et amplifie la portée de Querelle, qui l’avait révélé au public en 2019 (lauréat du prix Sade, sélections Wepler et Médicis).

 

Avis :  

« Nous devons protéger les intérêts des minorités, et les riches sont toujours moins nombreux que les pauvres ». Après deux romans pointant les inégalités du point de vue vengeur des perdants, le Québécois Kevin Lambert annonce la couleur dès cette épigraphe empruntée à John A. Macdonald : cette fois, nous voilà invités chez les nantis, ceux qui voudraient surtout que rien ne change, pour que leur joie demeure.

Céline Wachowski, célèbre et richissime architecte montréalaise désormais sexagénaire, se retrouve au coeur d’une polémique suffisamment violente pour la faire chuter. Elle, si sûre de sublimer la vie des gens par la grandeur de ses réalisations, est accusée de gentrification au cours de ce qui tourne peu à peu à un lynchage médiatique en règle. Mais cette violente remise en cause suffira-t-elle, sinon à la ruiner, au moins à ébranler ses certitudes ? Rien n’est moins sûr...

Comme une pièce en trois actes, le récit s’étage entre l’avant, le pendant et l’après de la crise. L’on découvre d’abord, à l’occasion d’une très mondaine fête d’anniversaire, un tableau tout en subtilité, jamais satirique ni caricatural, d’un sélect entre-soi d’artistes, de personnages politiques et de dirigeants de grandes entreprises, tous très en vue et influents, moulés dans les mêmes attitudes par les mêmes références, mais s’ennuyant ferme quand il ne s’agit plus directement de leurs ambitions personnelles et de leurs intérêts financiers. Une fois la mesure prise de cette caste de privilégiés si narcissiquement convaincue de ses mérites et de sa supériorité, il est maintenant temps de s’intéresser de plus près à l’une des invitées, cette « starchitecte » peut-être d’autant plus sanglée dans la suprématie de son autorité et de son prestige que d’extraction populaire – comme son bras droit gay et d’origine haïtienne – et en proie aux affres de la création artistique. Le temps de s’appesantir sur l’avantageuse image qu’elle se fait d’elle-même et sur la genèse de l’ultime projet qui doit couronner sa carrière en lui assurant enfin la seule consécration qui lui manque encore – fâcheuse vexation, sa propre ville lui boude encore la reconnaissance que le reste du monde lui accorde –, et là voilà, d’abord violemment confrontée à la contestation des Montréalais expropriés pour sa gloire, puis égratignée par des révélations médiatiques peu flatteuses pour son ego, enfin bien vite lâchée par ses pairs. Extirpée de sa bulle ouatée de privilégiée, son sentiment de toute-puissance écorné, tirera-t-elle les leçons de cette confrontation à la réalité existant au-delà de sa mégalomanie ? C’est une autre célébration d’anniversaire qui marque la dernière partie du roman. L’on s’apercevra que, loin de lui avoir ouvert les yeux, l’épreuve n’aura que trempé plus encore sa détermination à se refaire, quitte à mordre à son tour sans vergogne pour défendre son apanage.

Si terriblement ennuyeux soit-il, de molles longueurs en harassantes phrases serpentines se réclamant sans doute d’une influence proustienne – les références au grand œuvre de l’écrivain lui rendent un hommage appuyé –, le roman impressionne par la subtilité de ses observations. Se gardant de prendre parti, déjouant tout jugement politique, le texte préfère s’attacher au portrait, dans toutes ses nuances et ses complexités, surtout avec ses ressorts et ses raisons, de cette coterie de puissants qui ne fera jamais que tolérer, du haut de ses étroits remparts, une transfuge de classe et un gay à la peau noire. Ne parlons donc pas des revendications égalitaires qui peuplaient les précédents romans de Kevin Lambert : l’on comprend ici qu’elles sont totalement et désespérément hors sujet et que, contrairement à Proust qui croyait au déclin de la suprématie bourgeoise et aristocratique consécutivement à la première guerre mondiale, l'inébranlable pérennité des (dés)équilibres de la société garantit pour longtemps que la joie des plus puissants demeure. (3/5)

 

Citations : 

(…) l’architecture n’était-elle pas la forme d’expression artistique la plus lourde, la plus massive, la plus coûteuse, la plus dépendante de la sphère politique, mais aussi la plus accessible et la plus démocratique à la fois? Un bâtiment, Céline voulait le croire, pouvait métamorphoser la vie des gens, l’énergie d’un quartier, inscrire un peu de beauté dans le quotidien des hommes et des femmes qui croisaient son chemin, son art demandait énormément de moyens, mais il possédait aussi ce pouvoir d’alléger la souffrance et de briser la linéarité des existences, de susciter des émotions profondes et enfouies, de donner aux individus cette impression de faire partie de quelque chose de plus grand que soi.
 

Au fond les choses n’ont pas vraiment changé depuis l’époque de Proust, la plupart des gens du milieu des affaires se font croire qu’ils sont issus de nulle part, artisans de leur réussite, sans mentionner les parents médecins, banquiers, hauts fonctionnaires, les études dans les écoles privées de grandes villes, l’aristocratie existe toujours, plusieurs politiciens français qu’elle connaît ont des particules et poursuivent une entreprise de possession qui trouve ses origines au Moyen Âge, dans quelque baronnie acquise par les armes par des ducs du même sang que celles qui ne manquent jamais de vous révéler ces nobles origines, après deux ou trois rencontres, empreints d’une fausse humilité ou d’une honte exagérée (s’ils sont de gauche) trahissant un regret pour ces temps prémodernes, Céline peut presque entendre dans leurs voix les lointains pleurs des monarques d’autrefois se plaignant, juste avant d’être guillotinés, des aménagements légaux les ayant détrônés. Aujourd’hui on ne va plus en voyage à Balbec, ces stations balnéaires ont été prises d’assaut par les classes moyennes qui ont fini par imposer leur mauvais goût sur tous les bords de mer, on se trouve plutôt des lacs privés, surpeuplés et ravagés par les constructions humaines, à quelques heures d’une grande ville, dans lesquels on peut à peine nager en paix sans se faire rentrer dedans par un yacht, les embarcations pullulent sur ces eaux souillées dans lesquelles engraissent des algues toxiques gavées d’essence et de chardonnay renversé par accident. Proust capte les énergies d’un monde que Céline a fini par connaître, ses amitiés, ses collègues et ses clientes évoluent dans cet univers parallèle, au sujet duquel Proust écrit des choses hilarantes (parce que vraies), sur la nécessité de jouer la simplicité, par exemple, jeu qui coûte très cher, surtout qu’il faut indiquer aux autres qu’on pourrait ne pas être simple (c’est-à-dire très riche). Céline réalise au milieu du livre un trait frappant du monde de Proust: personne ne travaille. La foule de millionnaires qu’elle connaît ressemble à celle de la Recherche, à la différence près qu’aujourd’hui, les gens ne font que ça, travailler, c’est le seul sujet de conversation possible et la seule raison de vivre de beaucoup de monde, les riches de nos jours ne dorment plus, ne parlent que d’argent, n’ont plus d’intérêt pour la culture, ni même pour les mondanités, trop occupés qu’ils sont à bosser douze heures par jour, on a perdu le sens de la paresse, croit Céline, le plaisir de la discussion, l’art de l’oisiveté. Il est difficile pour elle de prendre une fin de semaine de congé sans répondre à ses courriels, sans ouvrir un document dans lequel jeter quelques notes pour un projet en cours; elle a des choses à apprendre des Verdurin et des Guermantes.
 

Sodome et Gomorrhe explique à lui seul l’amour de Michel pour Proust, Céline comprend pourquoi il accorde autant d’importance à ce tome, elle a pour la première fois le sentiment de saisir pleinement l’expérience des gais, leur désespoir, leur humour cinglant et affligé, leur stérilité, la malédiction qu’ils subissent, celle de ne jamais être aimé par l’objet de leurs désirs, par les véritables hommes, le poids des secrets qui finit par faire courber les épaules, la femme cachée au fond d’eux-mêmes et qui s’exprime, parfois, par un geste, un déhanchement involontaire. Proust écrit avec sa rivière de mots blessés les pages les plus complètes sur l’infortune des siens. Céline cherche le texte sur internet et le copie-colle dans un message à Pierre-Moïse. Il faut absolument qu’il lise ce court chapitre, trente pages parmi les plus belles de toute la littérature.
 
 
(…) elle se souvient d’avoir lu sur Instagram que les riches, dans les pays pauvres où les inégalités économiques sont criantes, vivent dans des châteaux munis de défenses imposantes, des murailles, des barbelés, des chiens enragés, des mitraillettes, la capsule avançait que pour les pays occidentaux, il existe un système défensif tout aussi sophistiqué, mais invisible. L’appareil de protection est symbolique, c’est le prestige, la beauté des possessions, l’art rhétorique, tout un ensemble de récits, une conception du succès qui protège les riches des vols légitimes que pourraient commettre les crève-la-faim, tout un attirail de charme, la croyance dans le mérite, les bijoux, les diamants reflètent la valeur de leur propriétaire.


Bruegel représente selon Amalia le tissu de pulsions obscures et déroutantes qui travaillent chaque existence et constituent l’arrière-fond véritable de ce qu’on nomme «société», le monde est peuplé d’actes inintelligibles, une multitude d’existences inconnues vivent à leur propre rythme, fourmillent sans cohérence, le sens de nos vies, pense Amalia, ressemble à une course erratique vers une destination toujours changeante, nous vivons comme l’a montré Bruegel dans un théâtre aux gestes incompréhensibles, nos trajectoires rencontrent des bouleversements inimaginables, de violents surgissements dans nos vies régies par des rituels arbitraires. Les actions et les gestes ordinaires regagnent sur la toile leur caractère bizarre, plein de beauté absurde, la bêtise, la méchanceté, l’aliénation existent, oui, apparaît aussi un monde qui ne peut être réduit à une perspective unique, à une vérité ultime, les êtres sont parfois grossiers, vains, ils sont aussi drôles, souffrants, battus, ils convoitent et ils donnent, ils luttent, ils s’aiment et forment aux yeux du peintre une formidable réserve d’énergie.
 

(...) n’est-ce pas la véritable révélation cachée dans la Recherche, qu’on heurte et qu’on fait tout pour ne pas prendre la mesure du mal causé, pour rester aveugle aux petites terreurs exercées sur les autres en se justifiant par le Bien, en se mettant du côté du Bien et en se convainquant soi-même de nos nobles intentions? Le seul salut possible, écrit Proust, est l’oubli, le lichen qui efface le nom gravé sur la tombe de nos crimes; les délires de l’auteur sur le temps retrouvé voilent, pense Céline, le véritable propos du livre, l’espérance d’une rédemption, le fantasme d’un lieu où n’existerait plus la souffrance des autres. On prend tellement de précautions pour ne pas faire de mal qu’on n’imagine jamais être aussi terrible que ces gens qui nous ont blessés et qui, dans nos esprits humiliés, adoptent des traits monstrueux, nous leur composons des masques repoussants parce que sommes bien pires qu’eux. On heurte, on heurte et puis on meurt, c’est tout. Il n’y a pas de rapprochement possible entre les êtres, pense Céline, sans ces collisions et ces dommages; chaque relation est un supplice enduré et infligé dont on ne se remet jamais. Toute la jalousie du narrateur de la Recherche, son anxiété, sa paranoïa quant à l’infidélité d’Albertine ne sert qu’à motiver son entreprise de torture, ses petites passions totalitaires, à fonder dans le Bien ses pièges, ses attaques et ses geôles. On croit répondre à une agression mais on agresse, on croit protéger du feu mais on brûle, on croit sauver de la noyade mais on retient sous la surface de l’eau le visage bleuté, étouffé qui nous tire vers le fond. C’est ce que révèle Proust. Nos craintes de faire le mal, comme nos défenses vertueuses, sont des formes déviées, des théâtres intérieurs qui nous détournent du mal commis, à chaque instant, à chaque geste, ce mal qui se répand et renverse le monde. La douleur des autres, leurs souffrances sont inconcevables, elles seraient trop perturbantes pour nos esprits fragiles, on est prêt à tuer pour ne pas voir la peine qu’on leur fait. 


« La seule résolution possible des paradoxes de notre temps réside dans la dépossession des puissants.»  
On manque de nuance pour parler de la richesse, cela est palpable dans la manière dont nous accusons indifféremment les gens qui ont réussi, comme s’ils formaient une classe homogène, comme si avoir du succès était foncièrement mauvais, Céline veut recentrer l’attention sur les milliardaires, groupe méconnu dont elle fait partie, la plupart des problèmes que nous connaissons, les famines, la pauvreté, le manque d’accès à l’eau potable, les catastrophes climatiques pourraient être réglés si les très grandes fortunes sortaient un peu d’argent de leurs poches; il existe près de 3000 milliardaires dans le monde, les dix plus riches possèdent au-dessus de 100 milliards de dollars américains en fortune personnelle et en actifs; si on additionne la valeur de ces fortunes, nous atteignons environ 1500 milliards de dollars; le budget d’un pays comme la France est de 250 milliards annuellement; imaginons tout ce que nous pourrions faire avec une fraction de cet argent. Dans le documentaire qui paraît en avril, Céline présente ces idées dans l’épisode final. Elle interviewe des économistes, des philosophes et illustre leurs idées par un visuel instructif qui clarifie certains propos abstraits. Devant une salle remplie de jeunes gens triés sur le volet et qui boivent ses paroles, Céline rappelle avec assurance que des lois devraient limiter les chiffres abstraits qui engraissent les comptes en banque des hommes (ce sont surtout des hommes) les plus riches du monde, l’espoir d’une redistribution de la richesse mérite d’être défendu, on l’applaudit. Des règlements devraient être votés pour exproprier les propriétaires qui détiennent plus de cent logements, limiter la spéculation immobilière, les villes, soutient Céline, doivent investir pour fonder des modes d’habitation alternatifs, des coopératives ou des logements plus faciles à acquérir pour les premiers acheteurs. La distribution des rôles, dans notre monde, est inéquitable; Céline donne chaque année des dizaines de millions de dollars aux organismes de charité, pourtant elle n’arriverait jamais, dans une vie seule, à dépenser tout son argent – un peu moins de cinq milliards de dollars («which is not much from the point of view of many of my billionnaire friends»). Il faut pénétrer la forteresse imprenable de la grande fortune, Céline est la pointe de l’écharde qui ouvre le premier trou dans la peau avant que tout le morceau s’enfonce, elle rejoint ce vaste mouvement de transformation sociale, aménage sa place du bon côté de l’histoire et formule une idée claire: continuons de valoriser le succès, la réussite, la compétitivité saine, l’entrepreneuriat responsable, forces vitales du progrès, mais établissons collectivement nos limites. «We are in an urgent need of a global salary cap.» Un impôt confiscatoire. À combien Céline fixerait-elle ce maximum? demande Oprah. «Two or three billion is more than enough to recognize the involvment of hard working people and to offer them a gracious living», il faudrait débattre de ce montant bien sûr, laisser les différents partis s’exprimer; l’idée n’est pas d’envoyer les gens à la rue, mais de limiter les excès. Céline avoue avoir pleinement pris part aux logiques qu’elle dénonce, mais elle est touchée par une illumination divine. Parmi les somnambules elle s’éveille. Bien qu’elle soit devenue l’une de ces personnes choyées par l’existence, elle est issue d’un milieu modeste. CNN lui propose un poste de commentatrice régulière, elle signe des éditoriaux chaque fois qu’un scandale boursier éclate, Céline connaît intimement les rouages de la haute finance, elle parle en prenant son temps, son rythme casse la marche habituelle des actualités en continu, elle expose de manière pédagogique des enjeux comme l’effacement de la dette des États ou la multiplication des paliers d’imposition; en l’écoutant, on pense «dans quel monde scandaleux on vit», mais on ignore comment faire pour le changer.


Ont-ils lu Proust, les romans de Proust, il faut absolument lire Proust, Céline leur en passe une grosse pile. Elle a terminé récemment, c’est l’aventure de lecture la plus formidable de sa vie, elle aurait dû le lire beaucoup plus tôt, il y a des passages extraordinaires sur l’existence, cet auteur saisit les humains, la psychologie des êtres, on y trouve des pages grandioses sur les gais! Céline a envoyé un chapitre à Pierre-Moïse par courriel. Dans le contexte du roman, c’est peut-être intéressant, répond-il poliment. Il aimerait beaucoup la fin, pense Céline, les dernières pages sont sublimes, une grande réflexion sur l’art, après avoir lu Proust on voit la vie différemment, on trouve des ressemblances entre les gens que nous connaissons et les personnages du livre, nos proches se révèlent autrement, leurs contradictions, leurs bassesses, leurs petites lâchetés nous apparaissent comme des fééries précieuses, chérissables.


Si Proust s’est trompé quelque part, croit-elle, c’est précisément à ce sujet. Il a vu juste sur le passé mais s’est fourvoyé sur l’avenir. Toute la fin de la Recherche laisse planer l’idée d’une décrépitude, d’une déréliction des puissants, la Première Guerre mondiale aurait amorcé la lente agonie des aristocrates et des bourgeois qui se prennent pour des aristocrates, Marcel retrouve ses anciennes connaissances vieillies, maganées par la vie, ils ont perdu leur éclat d’antan, la mort se donne à lire sur les visages, on n’avait pas encore inventé les chirurgies esthétiques à l’époque, aujourd’hui le narrateur aurait retrouvé la Guermantes liftée, la peau lisse comme une vingtenaire, la Verdurin aurait des fesses brésiliennes, Charlus serait accro aux liposuccions, il arborerait fièrement des abdominaux de silicone et des implants pectoraux, le narrateur aurait probablement essayé tous les traitements d’extension du pénis sur le marché, Céline rigole, mais pense sérieusement que Proust s’est fourvoyé en imaginant le déclin d’une classe sociale plus pimpante que jamais. Les millionnaires sont plus nombreux aujourd’hui qu’ils ne l’ont jamais été, Céline a vu leur nombre augmenter de manière impressionnante, surtout à Montréal, la ville n’a pas cessé de générer des fortunes, il y avait pas mal moins de riches à ses débuts, que des Anglais au centre-ville ou sur la montagne, Céline a été aux premières loges de l’apparition de richesses neuves, surtout à partir des années 1980, des populations ont commencé à se lancer sans gêne dans l’entrepreneuriat, de nouveaux visages sont apparus, leur argent n’a pas fini de mener le monde. Céline fait partie de la population qui s’est enrichie dans ce contexte favorable. Elle accepte de faire partie du groupe à condition de lui cracher dessus, elle n’adhère à aucune idéologie, à aucune communauté. Son plaisir est de faire rager les autres. Devant Nathan et Pierre-Moïse, Céline prétend mentir pour se divertir, pour se venger de ses ennemis, elle mène une entreprise strictement personnelle, faire chier celles et ceux qui la détestent l’enchante, son vice, ce qu’elle appelle son vice, est tout ce qui lui reste, elle en profite, l’exprime, le raffine. Elle se repaît dans la haine. Des connaissances lui envoient des messages de bêtises, l’accusent de traîtrise, les puissants sont fragiles, ils se sentent persécutés dès qu’on parle d’eux. Elle leur répond par des courriels effrontés, en citant une phrase de Shakespeare: «Hell is empty and all the devils are here. »