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vendredi 23 août 2024

[Devi, Ananda] Le jour des caméléons

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le jour des caméléons

Auteur : Ananda DEVI

Parution : 2023 (Grasset)

Pages : 272

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une île  : Maurice, la narratrice du roman. Quatre personnages  : un oncle las de la vie, sa nièce, unique lumière pour lui, une femme qui vient de quitter son mari, un chef de bande assoiffé de vengeance.
Une journée où tout va exploser  : la cité, les haines, peut-être l’île. Enfin, d’étranges animaux qui attendent patiemment que les humains finissent de détruire ce qui leur reste  – leur humanité, leur foyer  – pour vivre seuls, en paix  : les caméléons. Unité de lieu, de temps, d’action. Le compte à rebours est lancé, le drame peut commencer.
Mais reprenons. Le roman s’ouvre, la ville est à feu et à sang. Zigzig, le caïd meneur, tient dans ses bras une fillette ensanglantée. Les plus pauvres viennent de s’attaquer aux plus riches dans le centre névralgique de l’île  : le shopping center, désormais en ruines. Au loin, un volcan gronde. Comment en sommes-nous arrivés là  ? Quelques heures plus tôt, Zigzig partait avec les siens attaquer ses rivaux tandis que Sara regardait danser une femme libérée sur une plage abandonnée. L’île rembobine et nous raconte. On suivra tour à tour chacun des personnages jusqu’à ce que leur destin se mêle. On remontera aussi le cours de l’Histoire pour comprendre comment les peuples, les servitudes et les logiques du monde moderne ont saccagé cette terre de merveilles et divisé ses habitants.
Avec sa langue tour à tour tendre et ironique, tranchante et poétique, Ananda Devi nous emporte dans un roman impossible à lâcher pour nous plonger dans le chaos des hommes. Le destin est en marche. Mais dans cette histoire-là, ceux qu’on croit les plus féroces seront peut-être les seuls héros.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Ethnologue et traductrice, Ananda Devi est née à l’île Maurice. Auteure reconnue, couronnée par le Prix du Rayonnement de la langue et de la littérature françaises en 2014, elle a publié des recueils de poèmes, des nouvelles et des romans, notamment Ève de ses décombres (Gallimard, 2006,prix des Cinq Continents, prix RFO), Le sari vert (Gallimard, 2009, prix Louis Guilloux), et Le rire des déesses (Grasset, 2021, Prix Femina des lycéens, Grand Prix du Roman Métis).

 

 

Avis :

Grande voix de la littérature mauricienne, Ananda Devi donne la parole à son île dans un roman rageur et apocalyptique qui, sous l’oeil impavide des caméléons attendant le retour au calme - « Le temps des hommes est compté » -, fustige la cupidité humaine.

Sous la surface brillante de la carte postale, fermente un terrible pourrissement dont les habitants de Maurice, contrairement aux Comoriens, mais aussi les touristes, n’ont pas encore totalement réalisé l’extrême inflammabilité. En guère plus de quatre cents ans d’occupation humaine, pillage écologique, inégalités raciales et sociales, et maintenant menaces liées à la montée des eaux, ont transformé ce petit paradis en une poudrière qui ne doit rien à sa nature volcanique. Car, non contents de se comporter en nuisibles ravageurs laissant sur leur passage une faune et une flore décimée, des sols bétonnés et pollués, « Les loups humains dévorent leurs semblables. Ils ont l’esprit verrouillé, le cœur vérolé et l’argent chevillé au corps. Leur seul rêve, désormais : se bander d’or. Rien d’autre ne compte. » Alors, la petite nation arc-en-ciel craque socialement de toute part, ses blessures à vif, héritées de siècles de colonisation et d’esclavage, de racisme et d’injustice, de corruption et d’assujettissement des plus pauvres aux plus riches. Un incident peut suffire à allumer la mèche et c’est sur la prédiction d’une déflagration apocalyptique que s’ouvre ce roman conçu comme une tragédie grecque, avec son unité de temps, de lieu et d’action, mais aussi ses choeurs unissant l’observation impassible des caméléons aux commentaires fulminants de cette espèce de divinité de la nature qu’est ici l’île elle-même.

Ils sont quatre personnages à former sans le savoir les rouages du drame annoncé : Nandini, la désabusée épouse-objet d’un juge ; René, un homme usé et dépressif qui n’a plus pour raison de vivre que la lumineuse innocence de sa nièce Sara ; et Zigzig, pur produit de la misère et de la violence devenu chef de gang, prêt à en découdre coûte que coûte avec une bande rivale. Ces quatre-là, symboles de tous ces êtres maltraités, humiliés, violentés de manière systémique dans une société à deux vitesses allouant richesse et misère le plus souvent proportionnellement à la couleur de peau, vont voir leur destin converger irrésistiblement vers une rencontre si explosive qu’elle livrera l’île entière au chaos, vision prophétique crûment extrapolée de l’actualité par l’auteur. Mêlant poésie et colère mordante en une langue incandescente, le récit tire ainsi le tapis sous les pieds du lecteur, interdit et glacé d’horreur de voir s’ouvrir d’insondables abîmes sous ce qu’il réalise n’être que de bien fausses apparences paradisiaques.

« En ce moment précis, la galerie marchande du Caudan, ses cafés et ses fast-foods sont bondés : les gens sont abasourdis par la chaleur, le grand soleil de Port-Louis tape si fort sur leurs petites têtes qu’une sorte de paix bovine se lit sur leurs visages. Sauf bien sûr pour ceux qui y travaillent, et qui eux sont coincés là. Pris au piège par leurs salaires minables et les mesquineries de la hiérarchie qui empourprent leurs joues de honte, mais il faut sourire aux touristes, sourire aux clients, faire courbettes et galipettes pour vendre la marchandise venue de Chine, du Bangladesh ou de Madagascar (bon marché, parce que les êtres qui l’ont fabriquée sont bon marché aussi), servir les bières fraîches et les burgers... »

De l’apocalypse naîtra sans doute un monde nouveau, peut-être débarrassé de la folie des hommes. Ananda Devi se plaît à l’imaginer le règne des caméléons, eux qui, ayant « la patience des siècles et la mémoire des lieux », observent en silence « la déréliction du monde », sûrs de leur capacité d’adaptation puisque peu leur chaut couleurs de peau, castes et religions… : une façon poétique et imagée d’exprimer sa colère et son désespoir face aux trop-pleins du consumérisme et au culte éperdu de l’argent, responsables de désastres autant sociaux qu’écologiques. (4/5)

 

Citations :

À chaque fois qu’on pense le faire ployer, il va puiser sa hargne là où elle se trouve, dans sa source vive : chez l’enfant au visage de mangouste rancunière qu’il a été. Car c’est cet enfant qui a appris à faire de sa souffrance une chose broyée dans sa gueule, rat ou couleuvre, qu’il écrase sans pitié, avec un bruit d’os et de chair, avant qu’elle puisse le bouffer. La souffrance n’est jamais que cela, il le sait : une créature à dompter et à détruire sans lui laisser le temps de grandir. Il est bien entraîné : dès qu’il a eu l’âge de dire non, l’âge de répondre avec la joyeuse insolence des enfants, l’âge de la tentation, des interdits, vers trois ans, donc, son père a décidé qu’il était temps de le corriger. C’était le mot qu’il utilisait, comme beaucoup de parents violents, comme si leurs enfants étaient des parcours ou des corps gauchis qu’il fallait redresser. Les petits nains morveux devaient être remis à l’endroit, quitte à ce qu’on leur fracasse les os pour les remettre en place.


Baie du Tombeau n’est pas vraiment un village, plutôt une succession d’espaces plus ou moins désolés longeant la route principale. Ici des gravats qui annoncent depuis des années une nouvelle construction, ou un lotissement de maisons massives et sans goût avec quelques ambitions de luxe ; là des longères entassées les unes contre les autres et des bâtisses fissurées de trois étages où personne n’ose s’aventurer – le ventre de la cité. Les frontières sont claires. Lorsque le chemin se troue d’ornières, que les murs sont grêlés comme après un tir de mortier, que tout parle de dévastation et d’aigreur, de résistance et de douleur, c’est qu’on est arrivé. Là où l’espoir est interdit. Une île dans l’île, la latérite est une lave sous les pieds, un cloaque sulfureux qui s’accroche à la peau et empêche de lever les yeux au ciel. On regarde droit devant soi, c’est tout. On est dans la cité sans nom, celle qui n’a jamais été désignée que par un nombre, comme si elle ne méritait rien d’autre.


Du haut de ses dix ans, Sara perçoit combien les adultes sont des boîtes cadenassées sur leurs secrets et leurs peines. Tonton René et cette femme inconnue, eux, n’ont pas su trouver une boîte où ranger leurs désirs et leurs chagrins. Ils n’ont pas de déguisement ; ils vont à contre-courant, et voient fuir le monde sans pouvoir le rejoindre.


(…) tu es banni, Zigzig, banni.
Banni de ce pays qu’ils ont bâti de leurs mains, ce petit pays au masque bleu, vert et or, ce petit paradis ensoleillé, ensablé, nappé de sirop de canne, ce si joli petit pays devenu un ventre grouillant de vers comme les filaos rongés par les rhinocéros, une bouche grande ouverte gobant les arrivées d’argent depuis les égouts du monde car tant de mains sont là pour les blanchir et dorloter les riches, ses véritables enfants, qu’ils aient reçu la terre en héritage de leurs aïeux, qu’ils se partagent le moelleux gâteau colonial sur le dos des esclaves à genoux, qu’ils aient accumulé des milliards en plongeant leurs mains enduites de glu dans les caisses publiques, qu’ils aient construit des hôtels avec le ciment sanglant de l’apartheid, peu importe – ce petit pays aime leur goût de pourriture sucrée.


Elle ne sait pas que la magie a fui le monde depuis que les fillettes sont dévorées. Comment pourrait-elle faire face à ce qu’elle vient de vivre ? L’immédiateté, la brutalité, l’impossibilité même des événements, son cerveau ne peut pas les traiter, ne peut pas les accepter, préfère nier ce cauchemar à l’impensable voracité, ce rêve monstre qui l’a bouffée toute crue. Elle ne sait pas qu’il n’y a pas d’âge pour être violé, et le mot est faible, faible, faible, il ne dit pas la brûlure, il ne dit pas l’outrage et le démantèlement de soi, l’humiliation et la honte, la déchirure qui ne s’arrête pas aux tissus mais atteint le noyau fragile qui bat au cœur des femmes, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien, juste une carcasse ambulante qui croit vivre et qui se ment.
 
 
N’est-ce pas cela la vie qu’ils souhaitent tous ? Une existence faite pour posséder, pour bâtir ce château de songes dans lequel, si un jour on se réveille, on sera nu mais empereur ? Une existence protégée par le plexiglas de la richesse, transparent pour que les autres puissent bien voir ce qui leur est inaccessible, comme ces villas luxueuses construites pour milliardaires étrangers et que pratiquement personne ici ne pourra acheter, et qui poussent sur les propriétés sucrières parce que la canne à sucre ne rapporte plus, alors on aplatit, on arrache, on arase ce qui a été la colonne vertébrale du petit pays et qui n’est plus profitable. Et puis, ça permettra d’oublier que ce beau sucre cristallin est taché du sang bien rouge des esclaves, la saveur n’en est que meilleure, subtilement frelatée par la sueur des laboureurs. Un petit blanchiment de conscience et paf, on transforme les champs en parcs paysagés pour étrangers richissimes tandis que l’espace dévolu aux locaux devient de plus en plus étriqué, pensez-vous, deux mille kilomètres carrés, ce n’est vraiment pas beaucoup, et puis, la population grandit. Mais les propriétés luxueuses dévorent l’espace disponible comme des requins, avec leur piscine et leurs 500 mètres carrés de surface habitable, et qu’importe si la plupart restent désespérément vides onze mois sur douze tandis que les pauvres s’entassent dans leurs caisses en briques ou en tôle cannelée et travaillent à maintenir la propreté des jardins et des demeures, petites mains invisibles au service des absents qui grignotent la terre vendue aux enchères, grignotent encore et encore la chair vendue au plus offrant. On s’y fait, puisque ce sont toujours les mêmes qui s’engraissent, depuis la nuit des temps…


Et s’ils l’identifient, elle fera comme ces politiciens qui ne se repentent que lorsqu’ils sont arrêtés. Qui se croient au-dessus de la loi jusqu’à ce que celle-ci les rattrape comme des enfants pris en faute et qu’ils accusent les autres, tous les autres. Comme les enfants, nous utilisons une belle expression pour cela : pa mwa sa, li sa ! C’est pas moi, c’est lui ! Ils sont de bons comédiens. Quelle innocence, dans ces regards d’enfants trop vite grandis ! De toute manière ils ne seront pas inquiétés, pensez-vous : les policiers à la peau sombre et au salaire de misère n’oseront jamais exercer leurs prérogatives sur eux, pas plus que les avocats, les magistrats et les juges – sauf lorsqu’il s’agit de petites vermines increvables comme Zigzig. Eux sont faciles à broyer pour prouver que la justice fonctionne dans ce pays, il suffit de ne pas s’attaquer aux influents, et la liste est courte : politiciens, avocats, milliardaires, Blancs. C’est une règle simple et merveilleuse pour tous ceux qui l’appliquent. Pour eux, la justice traînera les pieds jusqu’à ce que tout le monde oublie. Et on les hypnotise avec les objets dont ils ont envie, on les immobilise d’indifférence, on les stérilise avec un sérum de stupidité irrigué par les réseaux sociaux, on les assaille de nouvelles de leurs stars préférées, surtout des actrices court vêtues qui les font saliver ou des acteurs aux pectoraux surdimensionnés pour vaincre les méchants, parce qu’il y a toujours des bons et des méchants, n’est-ce pas les petits ?


Chez eux [les caméléons], pas de hiérarchie. Le langage des humains est à l’opposé. C’est un langage primitif, binaire comme les ordinateurs, celui de la différence. Exister, c’est se distinguer. C’est le dénominateur commun des discriminations quotidiennes, mais aussi des génocides. La différence à l’intérieur de la même espèce, ce fut leur seule trouvaille, la fonction ultime de leur cerveau surdimensionné. Pas de quoi se réjouir.


On a beau dire, les nouvelles de malheur pleuvent de toutes parts, mais entre les explosions, les éruptions, les séismes, les inondations, les pandémies et les ouragans, personne ne peut s’imaginer ce que cela signifie. La mort est partout et tout à fait insignifiante. Jusqu’à ce qu’elle nous arrive. Immortels, nous sommes, jusqu’à ce que nous mourions. 


À cette seconde, précisément, tous mes agnelets, les uns après les autres, sont saisis par des pensées étranges et incongrues. Ils ont le corps lourd, l’esprit embrumé, les gestes empruntés, leurs souvenirs refluent comme une indigestion d’un passé longtemps refoulé, le premier désamour, la première baffe, le premier silence, la première indécence, le premier mensonge, la première rancune, la première insolence, la première haine, la première morsure, la première infamie, tout ce qui nous constitue et que nous refusons de regarder en face, parce que ce n’est pas nous, n’est-ce pas, ce n’est jamais, jamais nous, pa mwa sa, l’esprit est souverainement apte à faire taire nos hontes les plus souterraines, celles qui n’ont rien à voir avec la culpabilité, car la honte rend impossibles les excuses. La honte est une reconnaissance de dette.


Les victimes ont le beau rôle de souffrir pour rassurer les autres. Tant qu’elles sont là, quotidiennes, dépecées, dépucelées et démembrées, tous, derrière leurs écrans, sont épargnés. L’équation est simple. Si le doigt du destin doit choisir, qu’il passe sans nous voir, qu’il s’arrête sur un autre, qu’il assène et assaille et assassine un autre. Pas nous, qui ne figurons pas encore dans sa liste de dévastation. Pas nous, qui sommes nés sous une bonne étoile. Quand un avion s’écrase, c’est une chance de plus que le nôtre ne s’écrase pas.
Nos écrans sont nos sauveurs. Ils nous content un monde dévasté dont nous ne faisons pas partie, puisque nous sommes là pour le voir. Et plus nous restons seuls derrière nos murs et nos écrans, plus nos chances de survivre s’accroissent. La solitude est notre armure. Elle nous rend increvables.


Les réseaux personnels, nourris, gonflés, enflés d’infos, ont remplacé les médias traditionnels : grâce à eux notre monde se rétrécit, tout comme nos interactions réelles et notre capacité de concentration. Des oisillons sautillant de branche en branche, picorant ici une miette de catastrophe, là une boulette de sauvagerie, encore ailleurs un petit ver de haine.
Donc les nouvelles vont plus vite, beaucoup plus vite, et ici, ce sont des images vraies de vraies, prises sur le vif, capturées en temps réel, qui voguent, qui voyagent, qui se vidangent sur les réseaux sociaux : en un rien de temps, le monde entier est au courant.
Mais si les images sont vraies, les interprétations, elles, seront des fictions.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mercredi 1 novembre 2023

[Appanah, Nathacha] La mémoire délavée

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La mémoire délavée

Auteur : Nathacha APPANAH

Parution : 2023 (Mercure de France)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ce poignant récit s’ouvre sur un vol d’étourneaux dont le murmure dans une langue secrète fait écho à toutes les migrations et surtout à celle d’aïeux, partis d’un village d’Inde en 1872 pour rejoindre l’île Maurice.
C’est alors le début d’une grande traversée de la mémoire, qui fait apparaître autant l’histoire collective des engagés indiens que l’histoire intime de la famille de Nathacha Appanah. Ces coolies venaient remplacer les esclaves noirs et étaient affublés d’un numéro en arrivant à Port-Louis, premier signe d’une terrible déshumanisation dont l’autrice décrit avec précision chaque détail. Mais le centre du livre est un magnifique hommage à son grand-père, dont la beauté et le courage éclairent ces pages, lui qui travaillait comme son propre père dans les champs de canne, respectant les traditions hindoues mais se sentant avant tout mauricien.
La grande délicatesse de Nathacha Appanah réside dans sa manière à la fois directe et pudique de raconter ses ancêtres mais aussi ses parents et sa propre enfance comme si la mémoire se délavait de génération en génération et que la responsabilité de l’écrivain était de la sauver, de la protéger. Elle signe ici l’un de ses plus beaux livres, essentiel.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Nathacha Appanah a publié son premier roman, Les Rochers de Poudre d’Or, en 2003, aux éditions Gallimard.  Elle est l’autrice, notamment, du Dernier Frère, de Tropique de la violence, de Rien ne t’appartient. Son travail embrasse à la fois les relations familiales, la mémoire, les questions géopolitiques et sociales avec une plume sensible et précise. Née à l’île Maurice et vivant depuis plusieurs années en France, ses livres sont traduits en plusieurs langues et ont été couronnés de nombreux prix littéraires. En 2022, elle a reçu le Prix de la langue française pour l’ensemble de son œuvre.

 

Avis :

Le temps délave la mémoire, et souvent même, il la réécrit, en un palimpseste infini. Alors, comme pour la préserver en la fixant, Natacha Appanah en entreprend la traversée, explorant avec pudeur et tendresse la vie de ses aïeux jusqu’à sa propre enfance et retraçant, en même temps que l’histoire intime de sa famille, celle collective des engagés indiens à l‘île Maurice.

« Tant qu’il y aura des mers, tant qu’il y aura la misère, tant qu’il y aura des dominants et des dominés, j’ai l’impression qu’il y aura toujours des bateaux pour transporter les hommes qui rêvent d’un horizon meilleur. » Comme la poétique ouverture de son récit interroge inlassablement les indéchiffrables et éphémères motifs tracés dans le ciel par les nuées d’étourneaux s’élançant chaque année dans leur long voyage migratoire, cela fait vingt ans, depuis qu’elle a commencé à prendre la plume, que l’auteur revient, encore et toujours, sur les traces de sa propre histoire de migration. Ses trisaïeux, réduits à l’état de matricules - 358444, 358445 et 358448 pour leur fils – ont débarqués à l’île Maurice en 1872. Ils avaient emprunté cette route qui, de 1834 à 1920, devait mener à Port-Louis des centaines de milliers d’engagés indiens, aussi appelés coolies, pour pallier au manque de main d’oeuvre consécutif à l’abolition de l’esclavage. « Volontaires » contraints à l’exil par la misère, ces hommes et ces femmes qui rêvaient d’une vie meilleure se sont en fait retrouvés dans un système de servage dont bien des aspects évoquent, selon les historiens, ni plus ni moins qu‘une « nouvelle forme d’esclavage ». Celle-ci est simplement passée au travers des mémoires européennes, comme le constate l’auteur chaque fois qu’en France, où elle vit depuis ses vingt ans, on l’interroge sur ses origines.
 
Mais ce délavage des réalités historiques n’est pas le seul fait d’une mémoire collective sélective. Lorsque, au-delà des archives et des documents officiels par lesquels elle a commencé ses investigations, elle entreprend de recueillir les souvenirs familiaux, c’est au filtre très émotionnel de la transmission intergénérationnelle qu’elle se heurte. De leur vécu dans les plantations de canne à sucre, ses grands-parents ont toujours pensé protéger leur descendance en gardant leurs mots et leurs sentiments au plus secret d’eux-mêmes. Pour écrire sur eux, pour eux, il lui faut remonter patiemment le fil des souvenirs, ceux de sa propre enfance et ceux égrenés par ses parents et ses grands-parents au gré de résurgences aléatoires et fragiles, qu’avec une infinie délicatesse, elle assemble dans le touchant souci de leur rester fidèle.

«  Il y a ces minutes étranges, gris-bleu, glissantes, quand le soleil s’en va et quelque chose venu du fond des âges remonte et se rappelle à nous. » Cette chose, Nathacha Appanah nous la fait toucher du doigt au travers de ses reflets mouvants et délavés, accomplissant un essentiel devoir de mémoire et adressant à ses grands-parents un hommage magnifique de sincérité et de tendresse. (4/5)

 

Citations :

Quand soudain, d’un arbre sur le quai, ils [les étourneaux] surgissent et ce surgissement ressemble à une déflagration silencieuse, on pourrait croire que le feuillage a explosé. À quoi ressemble le destin de ceux qui migrent, est-ce que ça explose bruyamment ou ça implose intimement ?


L’engagisme (indentured labour, ou coolie trade, en anglais) est un système de travail sous contrat mis en place dès 1830 par les Européens (Anglais, Français, Portugais et Néerlandais) pour pallier le manque de main-d’œuvre dans les champs de canne des colonies après la libération des esclaves. C’est une transhumance mondiale, une migration organisée et multidimensionnelle dictée par l’expansion coloniale de l’Europe mais également par la misère endémique dans les pays des engagés. Des Javanais, des Japonais, des Tonkinois, des Mozambicains, des Malgaches, des Chinois, des Indiens quittent leur pays en échange d’un maigre salaire et de la promesse d’une vie meilleure. Ils sont nombreux ces pays, anciennes possessions, territoires laboratoires, sources de richesse pour les empires coloniaux, terres d’immigration, foyers de misère et de résilience : Afrique du Sud, Australie, la Barbade, Cuba, Chine, Fiji, île de Grenade, Guadeloupe, Guyane, Inde, Indonésie, Irlande, la Jamaïque, Kenya, Kiribati, Malaisie, Martinique, île Maurice, Ouganda, Pérou, Portugal, île de La Réunion, Sainte-Lucie, îles Salomon, Samoa, Singapour, Sri Lanka, Suriname, Tanzanie, Thaïlande, Trinité-et-Tobago, Tuvalu, Vanuatu. Ces nouveaux travailleurs quittent leur pays sur des bateaux pour de longues semaines de traversée et s’engagent à travailler la terre pendant trois, cinq ou dix ans.
Tant qu’il y aura des mers, tant qu’il y aura la misère, tant qu’il y aura des dominants et des dominés, j’ai l’impression qu’il y aura toujours des bateaux pour transporter les hommes qui rêvent d’un horizon meilleur.
Dès l’abolition de l’esclavage, l’Inde, alors colonie britannique, offre une manne de ressources peu chère pour les îles à sucre. Entre 1834 et 1920, environ 1 500 000 engagés, dont 85 % d’Indiens, sont envoyés dans les colonies britanniques. 453 063 – presque le tiers – se retrouvent à l’île Maurice, les autres aux Antilles britanniques et au Natal, en Afrique du Sud. Plusieurs milliers de travailleurs indiens émigrent également vers les colonies françaises (118 000 à La Réunion, 25 000 en Martinique, 42 000 en Guadeloupe).


Outre leur salaire mensuel de 5 roupies (10 centimes d’euro), les engagés à Maurice reçoivent 2 livres de riz, une demi-livre de légumineuses, 50 grammes de sel, de l’huile, des gousses de tamarin. Les rations sont moindres pour les femmes et les enfants.   Dans ma cuisine, je pèse 1 kilo de riz, 250 grammes de lentilles, 50 grammes de sel. Je les dispose devant moi, à côté d’une bouteille d’huile. Je n’ai pas de gousses de tamarin. Je regarde cet étalage mais, non, le mot « étalage » ne convient pas. C’est le contraire d’un étalage, c’est la vie au cordeau, c’est un quotidien rongé à l’os. J’ai des pensées noires, inavouables – si j’annonçais à ma famille que, pendant un mois, notre alimentation se composera uniquement de ces ingrédients ?


Je me souviens que lors de mon premier séjour en France – je devais avoir 20 ans – on me prenait souvent pour une Indienne. Quand j’expliquais ce visage – j’avais fini par résumer ce pan historique en une phrase, « mes ancêtres indiens ont remplacé les esclaves noirs dans les champs de canne » –, j’étais toujours étonnée que l’engagisme ne soit pas plus connu. Peut-être que ces moments étranges où il me fallait justifier ma couleur, ma figure, révéler mes origines, peut-être ces moments-là ont-ils fait naître en moi l’idée de mon premier roman ?
 
 
Au-delà des représentations documentées des Indiens « dociles », des Indiens « bons travailleurs », le camp, pour les engagés, est également un lieu où ils se sentent un peu protégés. Le système patriarcal à plusieurs niveaux (le propriétaire puis le contremaître puis le laboureur et, au bas de l’échelle, la femme) agit comme une écluse qui retiendrait ensemble ce monde. Le propriétaire domine, protège et paie ses employés ; le contremaître répond directement au propriétaire, surveille le travail du laboureur mais hors du travail, il est son égal et parfois un membre de sa famille ; le laboureur a peur de son propriétaire mais confiance dans son contremaître et peut prétendre, s’il travaille bien, à devenir lui-même contremaître ; la femme n’a pas de rôle autre que l’immense charge mentale et quotidienne du foyer et dépend directement de son mari/son père/son fils. Le « respect mutuel » qu’a évoqué Shiamdass est une illusion, je crois. Ce système « plantationaire » ne fonctionne que par le jeu de dominants-dominés et comme dans un engrenage, il faut de l’eau, de l’huile, un lubrifiant quelconque pour que la machine avance. C’est ce jus qui est appelé docilité, respect mutuel, entente, obéissance ou je ne sais quoi encore. 


Mes parents et mes grands-parents me transmettaient des connaissances et des savoir-faire qu’ils jugeaient utiles pour ma vie future. Ils éliminaient au fur et à mesure certains savoirs ou coutumes, comme la manière d’utiliser cette roche cari par exemple ou certaines recettes de cuisine trop compliquées. Ce « délestage » graduel n’est pas extraordinaire chez les descendants de déplacés ou d’exilés. Ils font, de manière instinctive, un choix entre ce qu’il faut garder de sa culture originelle et ce dont on peut se passer. C’est quasiment un choix de survie, basé sur ce qu’ils imaginent être le monde dans lequel leurs enfants évolueront et pour lequel ces derniers doivent être préparés.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 




 

 

mercredi 5 mai 2021

[Laurent, Caroline] Rivage de la colère





Coup de coeur 💓

 

Titre : Rivage de la colère

Auteur : Caroline LAURENT

Parution : 2020 (Editions Les Escales),
                   2021 (Pocket)

Pages : 432

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Mars 1967. Marie-Pierre Ladouceur vit à Diego Garcia, aux Chagos, un archipel rattaché à l’île Maurice. Elle qui va pieds nus, libre et sans entrave, fait la connaissance de Gabriel, un Mauricien venu seconder l’administrateur colonial. Un homme de la ville. Une élégance folle.
Quelques mois plus tard, Maurice accède à l’indépendance après cent cinquante-huit ans de domination britannique. Peu à peu, le quotidien bascule et la nuit s’avance, jusqu’à ce jour où des soldats convoquent les Chagossiens sur la plage. Ils ont une heure pour abandonner leur terre, leurs bêtes, leurs maisons, leurs attaches. Et pour quelle raison ? Pour aller où ?
Après le déchirement viendra la colère, et avec elle la révolte.
Bientôt, ce sera l’heure de la justice...

Cet ouvrage a reçu le Prix Maison de la Presse, le Prix du Roman Métis des Lecteurs, le Prix des Lecteurs du Salon du Livre du Mans, le Grand Prix des blogueurs et le Prix Louis Guilloux.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Caroline Laurent est franco-mauricienne. Après le succès de son livre co-écrit avec Evelyne Pisier, Et soudain, la liberté (Les Escales, 2017 ; Pocket, 2018 ; Prix Marguerite Duras ; Grand Prix des Lycéennes de ELLE ; Prix Première Plume), traduit dans de nombreux pays, elle signe son nouveau roman Rivage de la colère (Prix Maison de la Presse 2020 ; Prix du Salon du Livre du Mans 2020). En parallèle de ses fonctions de directrice littéraire chez Stock, Caroline Laurent a été nommée en octobre 2019 à la commission Vie Littéraire du CNL.

 

 

Avis :

En 2018, Joséphin vient assister au jugement de la Cour internationale de Justice à La Haye, qui, il l’espère, tranchera enfin en faveur de la cause qu’il a passé toute sa vie à défendre, en mémoire de sa mère.
En 1967, Marie-Pierre Ladouceur vit à Diego Garcia, aux Chagos, archipel de l’Océan Indien rattaché à l’île Maurice. L’existence y est simple, mais libre et paisible, entre pêche et récolte du coprah. Lorsque la jeune femme découvre l’amour auprès de Gabriel Neymorin, Mauricien venu seconder l’administrateur colonial, elle est loin d’imaginer que son monde est sur le point de s’effondrer. Mettant fin à 158 ans de présence britannique, l’île Maurice accède à l’indépendance après avoir cédé les Chagos aux Anglais, qui, l’archipel devant devenir une base militaire américaine, s’emploient à en expulser les habitants. Déportés sans explication ni préavis, sans indemnisation d’aucune sorte, les Chagossiens se retrouvent abandonnés dans les bidonvilles de Maurice…

Sensibilisée au drame des Chagos par sa mère mauricienne, l’auteur s’est inspirée de ses recherches et de ses rencontres pour créer les personnages de ce roman soigneusement fidèle aux faits historiques. Alors qu’un demi-siècle après l’arrachement des habitants à leur archipel, le Royaume-Uni n’a toujours pas donné suite à l’injonction de l’ONU en 2019 de restituer ce bout de territoire à l’île Maurice, ce livre porte l’espoir de sensibiliser l’opinion publique à la cause chagossienne, ultime levier sur la politique britannique.

De fait, Caroline Laurent parvient haut la main à émouvoir le lecteur, stupéfait du sort imposé il y a cinquante ans, dans le plus grand secret et dans le pire mépris humanitaire, aux 2000 autochtones, et scandalisé qu’aucun des jugements rendus par les plus hautes instances internationales n’ait pu, à ce jour, se voir appliqué. Tandis que le récit nous fait nous glisser dans la peau des îliens, chassés de leur terre arbitrairement et manu militari, emmenés à fond de cale après avoir dû tout abandonner en l’espace d’une heure, puis, sans autre forme de procès, laissés à leur misérable sort une fois débarqués sans bagages ni ressources à Maurice, comment ne pas partager leur désespoir, leur révolte et leur impuissance quand personne n’a d’abord conscience de leur cauchemar, puis quand aucune justice ne semble jamais pouvoir leur être enfin rendue ?

Par la voix de ses touchants personnages, ce captivant roman restitue une part de leur dignité à ces hommes et ces femmes honteusement bafoués par l’Histoire, et à qui le monde contemporain peine tant à rendre justice. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Je n’ai pas la foi. Je préfère parler d’espoir. L’espoir, c’est l’ordinaire tel qu’il devrait toujours être : tourné vers un ailleurs. Pas un but ni un objectif, non, un ailleurs. Un lieu secret dans lequel, enfin, chacun trouverait sa place. Un lieu juste.

Je n’ai jamais été un touriste. C’est quoi un touriste ? Un Blanc en bermuda et en tongs qui vient oublier à Maurice qu’il gagne de l’argent ?

La justice est la méchante sœur de l’espoir. Elle vous fait croire qu’elle vous sauvera, mais de quoi vous sauvera-t-elle puisqu’elle vient toujours après le malheur. Un verdict, ça ne répare rien. Ça ne console pas. Parfois tout de même, ça purge le cœur.

Quand les gens devant moi s’émerveillent – Ton courage vraiment, ta force, depuis toutes ces années… –, je ne sais que répondre. Le courage est l’arme de ceux qui n’ont plus le choix. Nous serons tous, dans nos pauvres existences, courageux à un moment ou un autre. Ne soyez pas impatients.

Sauvage. Sagouin. Nègre-bois. Voleur. Crétin. Crevard. Fils de rien.
Chagossien, ça voulait dire tout ça quand j’étais enfant. Notre accent ? Différent de celui des Mauriciens. Notre peau ? Plus noire que celle des Mauriciens. Notre bourse, vide. Nos maisons, inexistantes.
Méprise-les, oublie-les, me répétait ma mère. Mais comment oublier la honte ?
 
Ça veut dire quoi, l’indépendance ? Qui est indépendant ? L’êtes-vous vous-même ?
J’ai longtemps cru en ce rêve. Liberté, autonomie. Applicable aussi bien en politique que dans l’intimité. Je t’aime, je ne t’aime plus, si je ne t’aime plus je pars, ma vie ouverte aux quatre vents. Je crois que je me trompais. L’indépendance, je veux dire la pure, la véritable, l’absolue, n’existe pas.
On est toujours le colonisé d’un autre.
Ce constat nous oblige.
Les Chagos dépendaient de Maurice, qui dépendait du Royaume-Uni, qui dépendait de l’Europe, qui dépendait des Nations unies, qui dépendaient du monde démocratique. Qui a entendu parler de nous ? Diego Garcia, Peros Banhos ? Non, connais pas. Qui sait ce que le monde démocratique nous a infligé ?
Croyez-moi. Notre sort vous concerne tous, et sans doute bien au-delà de ce que vous pourriez imaginer.

Qu’est-ce qui forge une identité ? Un nom, une profession, la couleur d’un passeport, un certain alignement des planètes ? Ce qui nous fonde, n’est-ce pas simplement l’amour qui a présidé à notre naissance, ou bien à l’inverse, l’absence de tout sentiment ?

Ma mère n’a jamais pris l’avion. Si elle avait pu voler au-dessus des cieux, elle aurait compris qu’il n’y a pas d’autre paradis que celui dont on vous donne le regret. De même l’enfance qui nous empêche de devenir grands vient à nous manquer le jour où elle s’éloigne. C’est la perte, c’est la douleur qui crée l’idéal.

Un autre document, signé du 30 décembre 1966, révélait un accord secret entre le Royaume-Uni et les États-Unis. Diego Garcia serait loué aux Américains pour une période de cinquante ans, avec possible reconduction du bail durant vingt ans. Un projet de base navale était à l’étude.
Le dernier document établissait un calendrier prévisionnel d’évacuation de l’île. Les Américains devaient présenter à l’ONU un dossier fourni par les Anglais assurant que le territoire était vierge « d’habitants autochtones », afin d’obtenir un accord pour créer la base militaire. Les Britanniques visaient un plan en trois étapes. D’abord, encourager les départs volontaires, sans préciser aux voyageurs que le retour sur l’île leur serait interdit. Ensuite, pousser les gens à partir d’eux-mêmes en stoppant l’acheminement de vivres et de biens via les navires de ravitaillement. Enfin, face à d’éventuels récalcitrants, ne pas hésiter à employer la force.

Le métissage, c’est toujours trop ou pas assez. Il n’y a pas d’équilibre. Pas de recette, pas de dosage. Quoi que vous fassiez, vous serez pris pour celui que vous n’êtes pas.