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mercredi 17 juin 2026

Critique : "L'Empereur de la joie" de Ocean Vuong | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'Empereur de la joie" de Ocean Vuong

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Coup de coeur 💓

 

Titre : L'empereur de la joie 
            (The Emperor of Gladness)

Auteur : Ocean VUONG

Traduction : Hélène COHEN

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2025,
                  en français en 2026 (Gallimard)

Pages : 512

Accès au livre : ISBN 9782073090270  
                           en librairie

 

 

   

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Un soir d’été, sous une pluie battante, Hai se retrouve sur un pont, prêt à sauter. Il faut dire que grandir dans un coin aussi perdu qu’East Gladness peut ôter tout espoir, même à dix-neuf ans. Mais le destin en décide autrement quand Grazina, vieille veuve logeant près de la rive, repère sa silhouette à temps et l’interpelle — c’est ainsi qu’elle sauve Hai, et lui ouvre la porte de sa maison délabrée. Un tandem incongru et joyeux se forme alors entre ce jeune homme d’origine vietnamienne, accro aux opioïdes et mythomane, et cette ancienne réfugiée lituanienne qui n’a plus toute sa tête. Quand ils n’arrivent plus à joindre les deux bouts, Hai décroche un poste dans un fast-food du coin où une bande de marginaux l’accueille chaleureusement. Mais alors qu’il reprend doucement goût à la vie, la santé de Grazina se dégrade sérieusement. Parviendra-t-il pour une fois à ne pas fuir la réalité ?
Après l’immense succès d’Un bref instant de splendeur, Ocean Vuong nous époustoufle ici par son talent de conteur et son inventivité hors pair. De sa plume délicate et poétique, parfois délicieusement loufoque, il nous offre le portrait fascinant d’une Amérique défaillante et cruelle, où une simple amitié peut redonner tout l’espoir du monde.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ocean Vuong, né en 1988 au Vietnam, vit depuis l'âge de deux ans aux Etats-Unis où il est désormais considéré comme un auteur majeur. Son premier roman, Un bref instant de splendeur, a reçu un accueil exceptionnel partout dans le monde et a été récompensé en France par le prix Les Inrockuptibles étranger. Il est aussi l'auteur d'un recueil de poésie très remarqué, Le temps est une mère.

 

Avis :

Récompensé pour ses recueils de poèmes et pour son premier roman Un bref instant de splendeur où il explorait le trauma hérité de ses origines, l’auteur américano‑vietnamien Ocean Vuong délaisse ici l’autobiographie pour une fiction tout aussi marquée par l’exil, la mémoire et les violences sociales. Imaginant la rencontre entre un jeune homme vietnamien dépendant aux opioïdes et une réfugiée lituanienne vieillissante, il fait de leur alliance fragile un sanctuaire au coeur d’une Amérique minée par la précarité et l’exclusion.

Décidé à en finir en se jetant d’un pont, Hai, dix‑sept ans, est sauvé in extremis par Grazina, une femme âgée vivant seule en contrebas, dans une maison délabrée perdue dans un secteur abandonné de la déjà pas très riante ville de Gladness, en Nouvelle‑Angleterre. Entre le garçon pris dans la spirale des opioïdes et la vieille dame retranchée dans une solitude que l’âge et les troubles de mémoire accentuent, se noue peu à peu une relation inattendue, faite de prudence, de maladresses et d’une attention réciproque qui brise leur isolement. Le rapprochement de ces deux existences abîmées leur permet d’esquisser une forme de quotidien partagé, une manière de tenir debout malgré l’usure, la peur et l’impression persistante d’être relégués hors du monde. Dans cette cohabitation précaire, où chaque geste compte davantage qu’il n’y paraît, se dessine la possibilité d’un lien qui, sans les sauver tout à fait, leur rend une part de présence et de dignité.

Si Ocean Vuong s’éloigne ici de l’autobiographie explicite, il n’abandonne ni la vulnérabilité ni la tension poétique qui irriguaient ses précédents textes. Préférant aux grandes articulations narratives une progression fragmentée où les actes minuscules, les silences et les hésitations prennent une importance décisive, l’écriture, impressionnante de justesse et de délicatesse, se fait le miroir de l’état intérieur des personnages. Loin de tout pathos et de toute démonstration, elle dit la lassitude, la confusion et la honte, mais aussi la tendresse, l’entraide et le courage. Hai, pour subvenir à leurs besoins, trouve à s’employer dans un fast‑food où le travail, dur et mal payé, est malgré tout traversé de formes de camaraderie discrètes qui lui offrent un répit inopiné. Accordant autant d’attention à ces micro‑alliances qu’aux violences structurelles qui les cernent, le récit s’inscrit dans une précarité qui n’étouffe jamais complètement la possibilité d’un lien et, par la douceur obstinée de sa langue, fait s'épanouir une solidarité qui rompt fugacement la logique de la marginalisation.

Conjuguant la rudesse du réel et la délicatesse d’une plume qui accueille les êtres cabossés sans les réduire à leur souffrance, ce roman se distingue par son attention obstinée aux vies minuscules et par sa capacité à faire surgir, au coeur de la précarité, des moments de grâce et de partage. Si quelques longueurs, répétitions et effets de construction en atténuent parfois l’élan, l’ouvrage n’en brille pas moins par la somptuosité de sa langue, la finesse de son imaginaire et l’humanité bouleversante de la relation entre Hai et Grazina. Sur le fond d’une Amérique oublieuse de ceux qu’elle laisse sur le bas‑côté, cette histoire de survie et de dignité en clair‑obscur s’impose comme un véritable coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Bien que les trains ne s’arrêtent jamais dans notre ville, leur sifflement retentit dans les salons à cinq kilomètres à la ronde. Rien ne s’arrête jamais ici, à part nous. Hartford, la capitale qui s’est construite sur des compagnies d’assurances, des magasins d’armes à feu et d’équipement médical, bureaucraties de la mort et du désastre, se trouve à douze petites minutes en voiture par l’autoroute, et tout le monde nous contourne sans traîner pour s’y rendre ou pour en foutre le camp. Nous sommes la tache floue derrière les vitres de vos trains et de vos monospaces, de vos bus Greyhound, nos visages déformés par le vent et la vitesse comme les parias des toiles de Munch. Les ambulances sont la seule chose que nous partageons avec la ville, étant assez proches de Hartford pour qu’elles viennent nous chercher quand nous sommes à moitié morts ou bringuebalés sur un brancard en acier, sans le moindre proche pour nous réclamer. Nous vivons aux marges mais nous mourons au cœur de l’État. Nous payons des impôts à chaque chèque encaissé pour nous tenir sur les rives affaissées d’un fleuve où gisent nos rêves.


Hai découvrit qu’un esprit en proie à la démence était un peu comme ces écrans magiques qu’il avait eus dans son enfance : une secousse, même minime, et l’écran devenait gris, une sorte de monochrome du vide. Ou pire, l’esprit dessinait des choses de lui-même pour combler les trous (…).


Il aurait voulu lui dire qu’un corps n’était que cette petite pelle de rien du tout qui nous servait à creuser un tunnel à travers les minutes et les heures, et qu’à la fin il n’y avait qu’un immense vide. Les comprimés étaient en train de se dissoudre en lui comme les siens en elle, et dans son hébétude médicamenteuse, il n’entendait plus que les grésillements qui affluaient dans la pièce, une vague après l’autre. De plus en plus fort, comme si la maison était une immense radio mal réglée et que lui, à l’intérieur, attendait de comprendre pourquoi. Non, dit-il pour lui-même. Non, non, non – et il se couvrit les oreilles pour faire taire le bruit. Mais ce n’était que la pluie.


Un jour, si c’est votre tour – ce que personne ne souhaite –, vous vous retrouverez dans un fauteuil roulant, poussé par des gens qui auront l’âge de vos enfants, peut-être même de vos petits-enfants. Vous glisserez dans des couloirs chlorés, aux murs peints en bleu placide ou gris lave-vaisselle pour induire un état de sédation. Le linoléum aussi est bleu, bien que gondolé, et lustré au point d’y voir se refléter les visages déformés, bouches ouvertes sur un demi-cri silencieux. Si bleu que vous aurez l’impression d’être emporté, parce que c’est le mot, par le courant des couloirs volontairement étroits, sans possibilité de faire demi-tour. Seules les marques beiges au sol signalent l’ancienneté du lieu, tous les brancards, les fauteuils roulants, les électrocardiographes, les pieds à perfusion, les chariots qui y ont transité en masse, transportant les vivants comme les corps raides, fendant l’air ou prenant leur temps, striant les recoins de noir, uniques empreintes laissées par le temps. Vous verrez les rabougris, dans leur huitième ou neuvième décennie, courbés sur des chaises ou des lits, abandonnés dans un corridor pendant des heures, à fixer un œil perplexe sur le ventilateur au plafond ou une tache au mur, têtes pivotant au passage d’une ombre, appelant le nom qu’ils avaient donné à un fils ou une fille, des visages qu’ils n’ont pas vus depuis des mois, voire des années. On compte parmi eux des médecins, des avocats, des concierges, des politiciens de second plan, des fonctionnaires, des pilotes, des boulangers, des barmans, gradients de vie désormais égaux devant la seule aile véritablement égalitaire du rêve américain : la maison de retraite, où le passé n’est rien d’autre que la forme qu’il vous a donnée. Où un « foyer » comme celui-ci est souvent un paravent destiné à masquer le corps vieillissant, la peau en papier crépon, les plaies suintantes, les ecchymoses anémiques qui persistent durant des semaines, les yeux sombres injectés de sang. Comment en sommes-nous venus à nous persuader que le spectacle des années, la somme des décennies, est une chose d’une telle violence – y compris pour les familles – que nous ayons à construire des forteresses entières pour les isoler des regards ?


Quand quelqu’un meurt, on devient une boîte pour lui, on stocke des choses que personne ne voit et on continue à vivre comme ça, la tête devient un cercueil pour garder vivant le souvenir du mort. Mais que fait-on de ce genre de boîte ? Où la pose-t-on ?
 
 
Où allait-elle ? Dans un endroit où la liberté est promise, mais seulement dans un espace confiné fait de murs et de serrures, où une nourriture calibrée est prodiguée par un personnel venu d’un ailleurs infini, qui renonce à voir grandir ses propres enfants pour vous voir vieillir, à la seule fin de vous maintenir en vie pour siphonner votre compte bancaire pendant que vous êtes au chaud, terrassé par des tranquillisants, rassasié et comme anesthésié, un corps mûr pour la récolte, même quand la maturité est déjà passée. C’était ça l’Amérique après tout, et Grazina en prenait la direction. Dans sa version la plus authentique. Celle où tout le monde paie pour rester. 

 

lundi 28 avril 2025

[McDermott, Alice] Absolution

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Absolution

Auteur : Alice McDERMOTT

Traduction : Cécile ARNAUD

Parution : en anglais (américain) en 2023
                  en français (La Table Ronde)
                  en 2024

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

En 1963, à peine arrivée à Saigon, Patricia, jeune Irlando-Américaine, assiste à sa première garden-party où elle rencontre Charlene, mère de trois enfants dont la petite Rainey. Celle-ci est très fière de lui montrer toutes les tenues de sa poupée Barbie, mais il en manque clairement une – un áo dài, que Lily, la fille de maison et couturière hors pair, lui confectionne sur-le-champ. L’idée inspire à Charlene un projet de collecte de fonds qu’elle nomme la Barbie saïgonnaise. Une opportunité pour Patricia de se lier d’amitié avec cette femme charismatique, pilier de la communauté d’épouses américaines où règne une légèreté trompeuse faite de réceptions exotiques et de bonnes œuvres.
Soixante ans plus tard, Patricia, désormais veuve, raconte à Rainey cette période si particulière de sa vie dans une longue lettre aux allures de confession et de réflexion sur le rôle des femmes expatriées pendant la guerre, alors qu’à l’époque son unique préoccupation était de fonder une famille à l’image de celle de son amie.
C’est une fois de plus par le détail et l’attention portée à la vie intérieure d’une femme qu’Alice McDermott saisit les enjeux de la mémoire, et accompagne son héroïne dans sa quête d’absolution.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Alice McDermott est née à Brooklyn en 1953. Ses nouvelles ont notamment été publiées dans le New York Times, le New Yorker et le Washington Post. Elle est l’auteur de huit romans, dont cinq ont paru à Quai Voltaire. Elle vit près de Washington et occupe la chaire de littérature de l’université John Hopkins. Finaliste du Kirkus Prize et du National Book Critics Circle Award, La Neuvième Heure figure en 2017 parmi les meilleurs romans de l’année de la New York Times Book Review, du Wall Street Journal, de Time Magazine et du Washington Post.

 

 

Avis :

Tricia est l’une de ces Américaines conventionnelles des années soixante. Jeune épouse d’origine modeste, elle s’apprête avec enthousiasme à devenir « une partenaire pour son mari », « le joyau de sa couronne » comme l’en a enjoint son père. Alors, le mari en question venant d’être nommé à Saigon, la voilà qui y débarque en cette année 1963 avec pour seule préoccupation de le soutenir dans sa carrière tout en fondant au plus vite une gentille petite famille.  

Loin des réalités de la guerre du Vietnam dont à Saigon l’on se croit encore protégé, la jeune femme découvre l’univers feutré des expatriées, un petit monde évoluant en vase clos, entre superficialité et ennui, au rythme de mondanités étroitement codifiées. Rien ne la prédisposerait à sortir du moule, si sa rencontre avec tout ce qu’elle n’est pas en la personne de l’entreprenante et charismatique Charlene, ne venait bouleverser ses naïves certitudes. Embarquée par sa nouvelle amie dans ses actions de bienfaisance, elle se retrouve à collecter des fonds – il s’agit de vendre des vêtements de Barbie confectionnés sur le modèle de tenues locales par une de leurs si dévouées domestiques indigènes – destinés à aider les malades d’une léproserie, mais aussi d’hôpitaux accueillant toujours plus d’enfants aux brûlures étranges, imputables semble-t-il à ce qui s’appellerait du napalm.

Peu à peu, à mesure qu’en cette année charnière le contexte socio-politique finit par s’immiscer dans son quotidien, l’univers binairement en noir et blanc de Tricia se morcelle en multiples nuances de gris, faisant vaciller aussi bien ses ingénuités impérialistes que sa noble vocation d’épouse et de mère. Condamnée aux fausses couches, achètera-t-elle un enfant vietnamien avant de rentrer « chez elle », en Amérique ? Ou, comme l’incarne la Barbie adulte et sexy aux multiples tenues et rôles, se laissera-t-elle gagner par un nouvel imaginaire quant à la place des femmes dans la société ?

Il faudra à Tricia le recul de toute une vie et sa correspondance, un demi-siècle plus tard, avec la fille désormais adulte de Charlene, pour que son récit, déjà teinté de doute et de culpabilité, achève de lui faire prendre conscience, par la découverte d’un ultime secret de son ancienne amie depuis longtemps disparue, la somme des ambivalences qui marquèrent pour elles cette époque. Roman de guerre sans le dire, puisqu’écrit du point de vue des femmes, non pas dans l’action politique ou martiale, mais depuis le versant affectif et au travers de « bonnes œuvres dérisoires », le livre a les accents douloureux d’une mémoire dégrisée, reflet du traumatisme qui, après la défaite au Vietnam, devait changer durablement l’Amérique.

En choisissant un angle de narration inédit, celui de femmes vivant les événements dans l’ombre presque comme des enfants tenus à l’écart des réalités, Alice McDermott réussit un récit historique et une peinture sociale subtilement féministes, d’une grande finesse d’observation, et, au final, d’une profonde mélancolie. Au travers d’une poignée de destins fragiles, usés par le temps et par la quête d’amour, ce sont les illusions perdues de toute l’Amérique après la guerre du Vietnam qui se profilent ici. (4/5)

 

 

Citations :

« Sois une partenaire pour ton mari, m’avait-il dit. Sois le joyau de sa couronne. » Je m’y étais engagée.
 

Le monde est petit, n’est-ce pas ? Même si, en vérité, ce n’est pas le monde qui est petit, seulement le temps qu’on y passe.
 

Je commençais à connaître ces femmes de militaires. Elles étaient stoïques et efficaces. À la moindre provocation, ou sans provocation aucune (lors d’une garden-party ou d’un cocktail, au cours d’un déjeuner, après une conférence à l’Association américano-vietnamienne, ou même quand on prenait le soleil autour de la piscine), elles énuméraient les différentes affectations de leurs maris, à Guam, à Hawaii, en Caroline du Nord, en Allemagne, en Italie, au Colorado, aux Philippines et j’en passe, détaillant les dates de chaque déploiement, chaque installation et chaque déracinement avec une aimable patience. Elles exprimaient rarement de préférence pour un lieu particulier, mais ne se plaignaient pas non plus. Toutes de bons petits soldats.
Elles semblaient admettre que leurs vies itinérantes étaient le résultat inévitable de leurs mariages avec ces hommes particuliers, leur destin : moitié hasard, moitié conséquence involontaire, en tout cas inéluctable. Le fruit imprévisible de toute histoire d’amour américaine. Une autre ramification de la petite chanson du tramway, Clang, clang, clang went the trolley.
Et alors que certaines de ces femmes épousaient en un instant l’endroit où elles se retrouvaient – apprenaient la langue, marchandaient au marché, assistaient à toutes les conférences du département d’État, à tous les échanges culturels –, d’autres y apportaient simplement leur vie américaine, emballée hermétiquement à l’intérieur de la cellule familiale avec laquelle elles voyageaient ; certaines allaient jusqu’à trimballer le chien de la famille, le break de la famille – elles se suffisaient à elles-mêmes et se satisfaisaient de leur existence américaine parfaitement impénétrable.
 

« Il y a un vrai danger ici », a-t-elle déclaré, avant de s’interrompre pour laisser pénétrer sa remarque. Je ne savais pas exactement si elle voulait dire ici à cette table ou dans le pays au sens large. « Il y a un vrai danger à dispenser des cadeaux aux déshérités uniquement pour flatter l’ego de celui qui les dispense. » Elle a marqué une pause, comme pour admirer sa formulation. Il n’est pas impossible qu’elle ait légèrement louché. « Un vrai danger », a-t-elle répété. À nouveau, elle a laissé pénétrer, avant d’ajouter : « Ça encourage la fatuité chez l’un tout en décourageant l’autonomie chez l’autre. »
 
 
« On ne peut pas imaginer deux choses plus incongrues, Marilee. La beauté absolue de ce lieu, la plage, l’eau bleue et le sable blanc. Les arbres magnifiques – les tamariniers, les pins. Et les fleurs extraordinaires, des orchidées, des hibiscus, le parfum du jasmin, et même des roses. Les bâtiments aussi sont ravissants, Marilee. De construction française, comme vous dites. Des galeries ouvertes. Un beau carrelage au sol. Le tout d’une propreté immaculée. Les sœurs l’entretiennent à merveille. On n’imagine pas à quel point cette beauté paraît incongrue, quand on rencontre les patients eux-mêmes. Les lépreux, Marilee. Les difformités terribles des visages et des membres. L’altération grotesque de la forme humaine. Du visage humain. On a un mouvement de recul. On n’y peut rien, Marilee. » (...)
Une toute petite faute, bien sûr, a-t-elle dit d’un ton aimable. Ce réflexe de se détourner. Ce n’est pas un crime. Personne n’est mort. On ne saurait nous le reprocher. » Un rire infime, pas plus fort qu’un souffle. « On ne peut tout de même pas être tenus pour responsables de la folie de… » Elle a agité les doigts. « … de la création. » (…)
Se détourner, a-t-elle repris, une délicate note d’indulgence dans la voix, c’est une réaction honnête, n’est-ce pas ? » Comme d’habitude, elle n’a pas attendu la réponse. « Mais ça montre malgré tout ce dont on est capable, me semble-t-il. On est capable de se détourner. On est capable de détester la vue de quelque chose de si horrible, de si incongru par rapport à l’ordre qu’on préfère. À la beauté qu’on préfère. La souffrance, Marilee », a-t-elle ajouté dans un souffle. (…)
Simplement, vous disiez qu’on ne pouvait pas faire grand-chose. Ici. Et je suis d’accord. Mais ce pas grand-chose, c’est peut-être ce qu’il faut pour compenser cette toute petite faute – le réflexe de se détourner. »


— Tu parles de vendre des bébés », ai-je dit. Charlene s’est tournée vers moi avec un rire impossible à réprimer. Son rire. Elle a replacé ses lunettes sur son nez, mais nos visages étaient toujours à quelques centimètres l’un de l’autre, et je savais qu’elle avait les yeux fixés sur les miens.
« Non, pas du tout, a-t-elle répondu, à sa manière pragmatique. Je parle d’augmenter leur valeur – celle des bébés, des enfants, et de leurs mères aussi. » Elle a grimacé, me faisant comprendre à quel point elle était généreuse de perdre son temps à m’expliquer l’évidence.
« Les rues de cette ville, Tricia, les orphelinats, les hôpitaux ne seraient pas aussi remplis d’enfants perdus et abîmés si quelqu’un croyait en leur valeur. » Ses lèvres fines se sont tordues de mépris une seconde. « Imagine que chaque enfant des rues que tu vois, chaque orphelin, chaque bébé tendu par une mère désespérée soit… », et là, son sourire était un hommage à sa propre intelligence, « un appareil photo Hasselblad, une bouteille de Johnnie Walker Black, une robe Dior, une Rolex. Tu crois qu’on abandonnerait de si précieux objets dans des parcs ou des institutions sordides, négligés, ignorés ? »


Le tremblement de sa main lorsqu’il nous avait aidées toutes les trois à descendre du camion, puis à monter à l’arrière de la Jeep qui allait nous ramener chez nous, un frémissement tout le long de sa paume et jusque dans ses doigts. Une réverbération sourde de ce que j’avais moi-même ressenti ce soir-là : un trouble pire que la peur – plus froid, plus pénétrant que la peur. Une prise de conscience, peut-être, que perdre la vie est une affaire personnelle et dérisoire.


Je suis passée devant elle pour soulever la clenche et ouvrir le portail. Ce geste a suffi à les réduire au silence. Ils ont reculé, indécis maintenant que l’accès ne leur était plus interdit. Un truc que j’avais appris de mon expérience en maternelle : le meilleur moyen de maîtriser un enfant têtu est de lui donner ce qu’il réclame – rien de tel que la possession, avais-je découvert, pour tuer le désir.
 


 

mercredi 6 septembre 2023

[Bui, Doan] La Tour

 




 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : La Tour

Auteur : Doan BUI

Parution : 2022 (Grasset)

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Les Olympiades. C’est là, autour de la dalle de béton de cet ensemble d’immeubles du Chinatown parisien que s’est installée la famille Truong, des boat people qui ont fui le Vietnam après la chute de Saigon. Victor Truong chérit l’imparfait du subjonctif et les poésies de Vic-to-Lou-Go (Victor Hugo). Alice, sa femme, est fan de Justin Bieber mais déteste Mitterrand, ce maudit «  communiste  » élu président l’année où est née leur fille Anne-Maï, laquelle, après une enfance passée à rêver d’être blonde comme une vraie Française, se retrouve célibataire à 40 ans, au désespoir de ses parents.
Cette tour de Babel de bric et de broc, où bruisse le murmure de mille langues, est une cour des miracles aux personnages hauts en couleurs. Voilà Ileana, la pianiste roumaine, désormais nounou exilée ; Virgile, le sans-papier sénégalais, lecteur de Proust et virtuose des fausses histoires, qui squatte le parking et gagne sa vie comme arnaqueur. On y croise aussi Clément, le sarthois obsédé du Grand Remplacement, persuadé d’être la réincarnation du chien de Michel Houellebecq, son idole. Tous ces destins se croisent, dans une fresque picaresque, faite d’amours, de deuils, de séparations et d’exils.
La Vie mode d’emploi de Perec est paru en 1978, quand les Olympiades sortaient de terre. Comment Perec raconterait-il le Paris d’aujourd’hui  ? Ce premier roman de Doan Bui tente d’y répondre, en se livrant lui aussi à une topographie minutieuse d’un lieu et de ses habitants. L’auteure y décrit la France d’aujourd’hui, de la coupe du Monde 98 aux attentats de 2015 dans un roman choral d’une drôlerie grinçante.

 

 

Un mot sur l'auteur :  

Doan Bui est grand reporter à l’Obs, prix Albert Londres 2013. Son dernier livre, Le silence de mon père, récit autobiographique paru en 2016 a obtenu le prix Amerigo Vespucci et le prix de la Porte Dorée. Elle est également scénariste de deux BD. La Tour est sa première fiction.

 

 

Avis :

La Tour est parmi celles qui se dressent sur la dalle des Olympiades, l’un des quartiers asiatiques de Paris, dans le treizième arrondissement. Mille destins s’y côtoient, dans un caléidoscope dont le raccourci « Chinatown » ne donne qu’un très approximatif aperçu. Y habitent ainsi les Truong, boat people échoués ici après leur fuite du Vietnam à la chute de Saigon ; Ileana, pianiste devenue nounou de petits Parisiens dans l’espoir d’offrir un avenir à sa fille restée en Roumanie ; Virgile, sans-papier sénégalais qui squatte les parkings du sous-sol et vit d’arnaques « à la nigériane » sur internet… Et, parmi les Français de souche, Clément, ex-provincial obsédé par le Grand Remplacement, et aussi Michel Houellebecq, qu’il idolâtre au point d’en jalouser le chien…

La plus grande malice préside au récit, et c’est avec jubilation que l’on se délecte de cette série de portraits hauts en couleurs qui dresse un tableau plein d’ironiques vérités sur le Paris d’aujourd’hui. Rédigé avec une précision dont on ne sait si elle est totalement documentaire ou si elle le simule dans une forme de bluffante auto-dérision, le texte s’avère aussi divertissant qu’édifiant dans l’acuité de ses observations et la pertinence de ses commentaires. L’on se trouve vite convaincu de la parfaite représentativité de cette brochette de modestes personnages plus ou moins imaginaires, où viennent complaisamment se mêler les silhouettes décalées, bien connues du quartier, du célèbre écrivain et de son chien corgi.

Les trajectoires de vie qui s’échouent dans ce quartier comme autant de naufrages sur une île, dessinent une humanité bigarrée qui n’a pour point commun que ses innombrables et inguérissables meurtrissures. Et, pendant que Clément et ses semblables « historiquement » français se sentent dépassés par ce qu’ils envisagent, avec une certaine panique, comme une vague venue les submerger, tous les déracinés rassemblés ici tentent, modestement et douloureusement, de s’acclimater à une existence dont ce froid et rigide environnement de béton souligne très symboliquement l’aspect désespérément hors-sol.

Des trois histoires d’exil, de deuil et de séparations que l’auteur évoque avec une lucidité implacable assortie d’autant d’humour que d’humanité, le lecteur ressort plein d’une tendresse émue pour leurs personnages plus vivants que nature, dont l’ordinaire et modeste anonymat cache de si tragiques parcours et tant d’absurdes et injustes drames. Plus jamais l’on n’envisagera du même œil ce quartier de Paris, que l’on quitte, à l’issue de cette lecture, le coeur empli d’un irrésistible mélange de tristesse et de rire. Un premier roman époustouflant et un grand coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Clément avait grandi dans un territoire où partout l’histoire de France avait laissé des traces. Chinatown et son paysage urbain indifférencié en était l’exact contraire. Les Tours incarnaient à ses yeux la folie des hommes qui ne juraient que par l’Argent (il s’agissait à chaque fois de caser le maximum d’individus en une surface limitée pour des raisons de rentabilité). Jadis, l’homme construisait en hauteur, soit pour honorer Dieu, soit pour se protéger en cas de guerre. De façon ironique, à partir du xxe siècle, la tour perdrait de son usage défensif, devenant à l’aube du xxie siècle la cible parfaite : personne n’oublierait jamais la silhouette des Twin Towers s’effondrant en direct à la télévision.
 

Des boutiques et des restaurants : voilà à quoi se résumait la ville moderne. À Chinatown, on ne trouvait que cela. Manger, acheter, manger, acheter. La ligne 14 racontait cette déchéance. À Châtelet, au centre de Paris, battait encore le cœur de l’histoire. La Sainte Chapelle, la tour Saint-Jacques, l’église Saint-Eustache. À Bercy, on célébrait l’argent et le divertissement. À Grande-Bibliothèque, les bâtiments étaient censés représenter des livres, mais ils ne s’inscrivaient dans aucun passé. Venait enfin le terminus : Olympiades. Le dernier cercle de l’enfer. Le chaos. Le bruit. Les klaxons.
 

Chopin et les romantiques avaient consacré l’ère du moi. Après eux, il n’y eut plus ni réserve, ni pudeur. Dans la littérature ou dans la musique, chacun s’exposait sans retenue aucune, en prétendant que c’était de l’art. Moi, moi, moi. Blogs, réseaux sociaux, télévision… Dévoiler son intimité était désormais un sport national. La France était devenue un pays de pleureuses. Et ça chouinait sur le patriarcat. Et ça chouinait sur la colonisation. Et ça chouinait sur l’islamophobie, l’homophobie, la grossophobie, la nimportequoiphobie. Je pleure donc je suis. Pour exister, il fallait être une victime. Il fallait pleurer plus fort que l’autre, exhiber un trauma.
 

Il n’y a plus que 150 000 girafes dans le monde, contre 5 millions d’exemplaires de Sophie en plastique. La girafe est une espèce menacée. Mais bien après leur extinction, leurs avatars en plastique continueront à coloniser terres et océans : le progrès.
 

Pourtant, les escaliers de la Tour, au sol en béton peint et à l’odeur parfois suspecte, ne sont pas très accueillants. Ils sont cachés derrière deux portes coupe-feu. Dans les immeubles haussmanniens bourgeois, quand on ouvre la porte cochère, c’est au contraire l’escalier qu’on voit en premier, en chêne, il sent bon la cire d’abeille, recouvert dans les étages nobles d’un tapis moelleux s’élimant à mesure que l’escalier grimpe vers les hauteurs. Dans ces immeubles, l’escalier est un lieu de sociabilité où l’on échange les potins de l’immeuble, il mélange les habitants quels que soient leurs revenus et leur classe sociale, quoiqu’il ait existé jadis deux escaliers dans ce genre d’immeuble, un escalier visible, celui des maîtres, et l’autre, invisible, « de service », escamoté derrière des portes dérobées, pour que domestiques et maîtres ne se mélangent pas, mais où, pourtant, à la faveur des désirs sexuels, le mélange se faisait parfois quand Monsieur montait posséder le corps de la bonne, tandis que cette dernière descendait la journée laver l’intérieur de ses maîtres. Dans les immeubles modernes, les escaliers sont des non-lieux.
 
 
L’imparfait du subjonctif ne servait à rien, ou pas grand-chose, et c’est son inutilité même qui subjuguait Victor Truong.
L’inutilité était la définition même de l’élégance. Le français était une langue de riches qui pouvait se permettre l’inutilité. La langue des pauvres était abrupte, elle n’avait pas le temps de se perdre en détours, elle allait à l’essentiel, manger, dormir, marcher, des verbes d’action secs et efficaces.
Non que le vietnamien ne fût subtil, le vietnamien des grandes épopées et des poèmes était si beau. Mais chaque langue dessinait son propre paysage mental. Le vietnamien était à l’image de ses ciels : vaporeux. Le vietnamien était une langue pour les fantômes, les silhouettes imprécises se dessinant dans les crépuscules et les aurores brouillées. Une langue de musique où il existait mille expressions pour exprimer le bruit de la pluie, le tambour crépitant et dru de la mousson, le clapotis discret d’une ondée matinale sur la tôle d’un toit, le chuintement caressant de la bruine lorsque la nuit tombe sur un chemin de terre rouge dans les rizières, que la chaleur monte du sol et semble se densifier en un nuage lourd d’humidité. Le français était une langue cartésienne et précise. Tranchante. Une langue d’intellectuels, de théories savantes, de métaphores précises.
On ne croyait pas aux fantômes en France. Alors qu’au Vietnam, ils habitaient avec les vivants. Les esprits étaient partout : dans les branches tortueuses du banyan, dans le feu du foyer, les photos des morts, le bol de riz et les offrandes qu’on laissait tout en haut, avec l’encens, sur l’autel des ancêtres. Les vivants et les morts vivaient ensemble et c’est peut-être pour cela qu’il n’y avait pas besoin de temps en vietnamien. Pas de passé, pas de futur, des verbes figés dans un éternel présent.
Victor Truong avait été fasciné de découvrir la complexité de la conjugaison française. En français, on dénombrait tant de passés ! Le passé simple (qui ne l’était pas), l’imparfait (si mal nommé), le plus-que-parfait (tellement), le passé composé (un peu présent, un peu passé), le passé antérieur (métaphysique). Et Victor Truong trouvait cette obsession magnifique, le français était la seule langue capable de raconter des histoires qui allaient d’un point A vers un point B. Le vietnamien, intemporel, n’était pas romanesque. Le vietnamien était fait pour la poésie. Une langue circulaire. En vieillissant, pourtant, il avait réalisé la beauté d’une langue sans temps. Il eût finalement tant aimé ne pas utiliser le passé.   
Avant, je vivais au Vietnam.
Maintenant, je vis en France.   
C’est terrible, le passé.
Il aurait dû vieillir dans son pays, honorer ses ancêtres, enfanter puis mourir là où étaient leurs racines depuis des siècles. Le temps aurait coulé, sans ruptures ni exil. Le français, peut-être, mieux que le vietnamien, intégrait la folie du monde, fait de guerres et de violence. Le français fonctionnait en ruptures et en bascules. Le français était intrinsèquement révolutionnaire.
Cette folie touchait au sublime quand il s’agissait d’accorder. Les Français semblaient tellement obsédés par l’idée de sujet qu’il dictait sa loi à toute la phrase. Tel un roi soleil, le sujet attirait tout à lui, qu’il fût masculin ou féminin, singulier ou pluriel.
Plus déroutant encore, la « concordance » des temps. Les Français avaient eu l’absurde et délicieuse idée de changer les temps lorsqu’on collait des phrases ensemble.
Il n’y avait pas de « que », de « qui », en vietnamien, tandis que le français avait besoin de complexifier, rajouter des vis, des boulons, des conjonctions. Comme la tour Eiffel, la langue française lui semblait une construction splendide et bizarre. Un jeu de Meccano qui échappait à la pesanteur, un miracle aérien s’élançant vers les airs. Il n’y avait ni sujet ni objet dans la grammaire vietnamienne. Peut-être parce que le sujet et l’objet ne faisaient qu’un. Pas besoin de conjugaison en vietnamien. Première personne ou troisième personne du singulier, aucune différence. Pas de « il », de « nous ». Pas de « je ». Le verbe, dans sa simplicité, son immédiateté, suffisait.
 
 
Quand Victor rêvait de la France, là-bas, au Vietnam, il pensait à celle décrite dans les livres, les restaurants des Grands Boulevards, le Bonheur des Dames, le ventre des Halles de Zola, la belle et grasse campagne normande de Maupassant ou Flaubert, avec ses ruisseaux chantants et ses vergers, les aubépines de Combray chez Proust. Cette France-là n’avait rien à voir avec celle de la dalle des Olympiades. Il se souvenait de son arrivée. À l’époque, les Tours étaient toutes neuves. Dans ces années-là, on en avait construit un paquet pour optimiser le taux de remplissage d’immigrés au mètre carré. La France avait besoin de main-d’œuvre et il fallait la loger. Ces travailleurs étrangers, transplantés de leur campagne en Algérie ou au Maroc pour se casser le dos dans les usines françaises, avaient été séduits par cette modernité bon marché, la salle de bain, le robinet d’eau courante, le carrelage et le lino neuf. Victor Truong l’avait tout de suite détestée : le formica des meubles, les revêtements en plastique, les murs en placoplâtre qui sonnaient creux. La nostalgie l’étreignait, insoutenable, dès qu’il se remémorait la vaste maison de Hanoi, avec sa cour carrée, les lits et divans en bois de santal sombre, l’odeur pénétrante des jasmins et des bougainvilliers.


En France, vieillir c’était déchoir, contrairement au Vietnam où les aînés avaient le privilège d’être choyés et entourés de leur progéniture, toutes les générations vivant sous le même toit. En France, les vieux allaient mourir dans ce qui ressemblait à des prisons – lino au sol, ascenseurs avec code, cantines où l’on servait du pain tout mou avec de la confiture et du fromage sous plastique. Pendant l’épidémie, les Truong, horrifiés, avaient vu à la télévision les maisons de retraite mises sous cloche, les vieux interdits de visite pour éviter les contaminations. Tandis qu’Alice, en permanence sur Internet, suivait la situation au Vietnam, redevenant même patriote malgré sa haine des communistes, car le pays n’avait eu à déplorer quasiment aucun mort pendant la pandémie, contrairement aux pays occidentaux.


Mourir en maison de retraite. La perspective les terrifiait. Quand Victor Truong avait été hospitalisé pendant un mois pour une méchante pneumonie, il avait remarqué que les infirmières ne lui disaient pas « Avez-vous bien dormi, monsieur Truong ? », mais « Il a bien dormi, le monsieur ? », comme si elles s’adressaient à un enfant. Cela corroborait sa théorie : utiliser le « je », c’était entrer dans l’âge adulte.
Il aimait le « je » français. Dire « je », c’était s’affirmer comme individu. Jeune, il avait toujours voulu étudier à l’étranger, se délester du poids de la tradition, son père, son grand-père, tous ces anciens qui le toisaient, statues impénétrables et impavides dont les effigies en noir et blanc trônaient sur l’autel des ancêtres. À quoi bon ? Il vivait aujourd’hui dans un pays dont l’individualisme forcené le terrifiait. Des « je » qui se juxtaposaient s’ignoraient, des solitudes qui s’empilaient ou s’affrontaient. Plus il se rapprochait de la mort, plus il comprenait la sagesse ancestrale de sa langue maternelle qui avait nié le « je ». Les Vietnamiens savaient qu’il ne servait à rien de s’émanciper, le vieillard redevient l’enfant à qui l’on parle à la troisième personne, et le « je » semble vain, soudain. 


Comme celle de Victor, les familles de Lam le taché et de Cau le maigre avaient abandonné une première fois leur foyer en 1954. Après les accords de Genève, un million de nordistes avaient fui le Viêt-minh. Ils avaient été relogés tant bien que mal à Saigon, ils s’étaient entassés dans des gymnases et des écoles reconverties en dortoirs. Ils étaient des immigrés de l’intérieur, immigrés dans leur pays, ces « nordistes 54 », reconnaissables à des kilomètres à la ronde avec leur accent guttural : leur vietnamien n’avait rien à voir avec celui des sudistes. Les gens du Nord détestaient l’accent du Sud et les gens du Sud n’en pensaient pas moins de cette diaspora d’intellectuels : mais pour qui se prenaient-ils ? Les sudistes et les nordistes ne se mélangeaient pas, les premiers envoyaient leurs enfants au lycée Jean-Jacques-Rousseau, les derniers à Chu Van An, le lycée de Hanoi bien connu, qui avait déménagé à Saigon.


On ne sait jamais, au moment où elle se déroule, qu’on vit l’Histoire. Peut-être parce que c’est toujours les Événements qui prennent le dessus, que l’Histoire avec son grand H écrase toujours les histoires individuelles. C’est si fragile, une vie.


— Rentrez en Chine, arrêtez de nous piquer nos emplois !
Cela faisait une dizaine d’années qu’il avait commencé à entendre ce genre de phrases. Ce bruit de fond lui avait révélé la vérité : ici, ils ne seraient jamais que tolérés. Et encore. La France, cette grande France si fière, était nouée de peur. Tout le monde avait peur. De perdre son emploi. De perdre sa vie dans un attentat ou à cause d’une épidémie inconnue. Pour donner un visage à ces peurs, on montrait du doigt les étrangers. Cela faisait longtemps que les Truong vivaient dans la peur des agressions du quotidien. Dans la communauté asiatique on ne parlait que de ça : ces gangs qui ciblaient les Chinois, s’habillaient en faux policier, les suivaient en voiture, les cambriolaient et parfois, les tabassaient. Vitry, Ivry, Aubervilliers : les actes de violence s’accumulaient. Les agresseurs pensaient que « les Chinois avaient de l’argent ». Comme les Juifs. Mais les Juifs pouvaient fuir en Israël, il avait vu un reportage à la télé. Lui et sa femme, où iraient-ils ? Quand l’épidémie gagna la France en 2020, avec ce virus que beaucoup appelaient le coronavirus chinois, l’angoisse de la communauté s’accrut. Plusieurs restaurants avaient été dégradés, tags, vitrines cassées. Victor s’était fait alpaguer au Franprix. Un type avec son masque avait voulu l’empêcher de rentrer dans le magasin. « Casse-toi sale Chinois avec ton virus.
— Je ne suis pas chinois, je suis vietnamien », avait-il bafouillé, piteusement. Il ne dit rien à Alice. Il ne voulait pas l’inquiéter. Mais il imaginait qu’un fou, un jour, débarquerait ici, submergé par la haine envers les Asiatiques. Ses cousins américains avaient tous acheté des flingues pour se protéger. Là-bas, ça ne s’était jamais arrêté, cette haine. Dans les années 80, le péril jaune était incarné par les « Japs » : Vincent Chin, un Sino-Américain, avait été tabassé à mort par des employés de l’industrie automobile vociférant contre ces « Japs » qui leur avaient piqué leurs emplois. Désormais, tous les bridés étaient englobés dans une seule entité : les Chinois. Avec le Covid et ses millions de morts, c’était un miracle qu’un forcené n’eût pas déjà posé une bombe dans Chinatown.


Un jour, Anne-Maï avait réalisé, intriguée, que quasiment toutes les femmes de pouvoir étaient blondes. Angela Merkel, Hillary Clinton, les patronnes de la Silicon Valley ou du CAC 40, la chef du FMI… Les vraies blondes ne représentaient pourtant que 2 % de la population mondiale. La blondeur était en effet due à la mutation d’un gène dénommé MC1R, advenue il y a onze mille ans. L’homo sapiens chassait les femelles blondes en priorité car elles étaient rares, donc recherchées. Le phénomène était biologique. Les vraies blondes étaient une espèce en voie d’extinction : la dernière blonde naîtrait en Finlande, vers 2300. En attendant, le blond n’avait jamais été aussi copié. Une femme sur trois se teignait les cheveux en blond.


Dans les quartiers riches, les femmes, qu’importe leur âge, étaient souvent blondes et minces, corsetées dans des jeans et haillons de marque, les dents bien rangées. Dans les quartiers les plus pauvres, le cheveu était frisé, crépu, noir, raide, châtain, avec ou sans extension. On se tenait moins droit, avec les dents de travers et, passé un certain âge, on en manquait, les implants n’étaient pas remboursés par la Sécu. Les femmes pauvres étaient les premières à tomber sous les coups de l’âge, de la vie qui ronge les chairs, ternit les peaux, les regards et les lèvres. Pour les femmes de couleur, la quête de la beauté était d’autant plus absurde qu’elles n’avaient qu’une obsession : ressembler à des Blanches et avoir leurs cheveux. Les Noires se napalmaient la tête pour arborer des chevelures lisses, les Maghrébines tiraient sur leurs boucles pour arborer des brushings impeccables, les Asiatiques s’infligeaient des permanentes et se débridaient les yeux. Toutes s’enferraient dans cette détestation d’elles-mêmes qui les conduisait, en plus de vouloir ressembler à des femmes blanches, à ne vouloir plaire qu’à des hommes blancs, quitte à n’être pour eux que des objets exotiques de consommation.


Depuis que le monde était monde, les dominants se serraient les coudes pour préserver leur caste, tandis que les dominés se piétinaient, espérant attraper quelques miettes de la lumière des heureux du monde. L’Indochine fonctionnait exactement comme cela au temps de la colonisation. Les indigènes restaient à leur place, loin des métropolitains. Pour asseoir leur fortune, ses grands-parents avaient accepté de collaborer avec les Français. Ils avaient appris à leurs enfants la langue de leurs maîtres : le français. Ils avaient donné à leurs enfants des prénoms français, les avaient mis dans des écoles françaises où l’on chantait La Marseillaise et où on les punissait s’ils parlaient vietnamien avec leurs camarades. Mais leurs pathétiques efforts ne parvenaient jamais à effacer la réalité : ils restaient des indigènes.


On aimait l’ordre, en Europe de l’Est. En Hongrie, par exemple, Viktor Orbán avait décidé de construire des murs pour empêcher les migrants d’envahir l’Europe. Il y avait toujours eu des murs, à l’Est. Avant, ils interdisaient l’accès à l’Ouest. Aujourd’hui, ces murs étaient tombés. Devenus les gardiens de l’Europe, les anciennes républiques soviétiques avaient fini par en élever d’autres. Leurs habitants continuaient de partir vers l’Occident, légalement. En se félicitant de ses murs qui empêchaient d’autres migrants de les suivre.


Quand on partait, qu’on devenait migrans, il fallait faire croire à tous ceux restés au pays qu’on avait rejoint le paradis. C’est tout un art de mettre en scène son exil. Sur Facebook, Ileana postait des photos d’elle sur les Champs-Élysées, près de la tour Eiffel, devant les Galeries Lafayette ou devant les magasins de pianos de la rue de Rome. Paris ! La Ville Lumière ! Mais aucun cliché de son quartier, si peu conforme à son idée du Paris éternel. 


Ileana se souvenait très bien de cette usine de confection textile, près de Ciorteşti, qui jadis employait des ouvrières roumaines. Toutes les filles étaient parties travailler en Italie, torcher des vieux dont les enfants n’avaient plus le temps de s’occuper. Elles laissaient leurs propres gamins derrière elles, en Roumanie. Loi cruelle : pour les pauvres, prendre soin de sa progéniture, ça voulait dire l’abandonner. Endurer des présents séparés pour offrir un futur convenable en attendant un temps où tous seraient réunis. Pour remplacer les ouvrières roumaines, l’usine avait fait venir cent vingt Chinoises. Les malheureuses ne parlaient pas roumain et ne sortaient qu’en groupe, accompagnées de leurs contremaîtres pour des balades au pas de charge dans le bourg. Elles habitaient dans l’usine. Y mangeaient aussi. Une cuisinière chinoise faisait partie du convoi qui leur permettait de retrouver des mets familiers. Les patrons y gagnaient. Zéro absentéisme, une productivité record : les femmes travaillaient nuit et jour, certaines s’assoupissant brièvement à leur poste pour pouvoir accumuler plus d’heures et d’argent. Agglutinées les unes aux autres, elles formaient une masse informe et triste. Les gamins les attendaient quand elles sortaient de l’usine pour leur promenade hebdomadaire. Ils rigolaient, les moquaient, les pourchassaient, leur jetaient des pierres. Ileana se souvenait de leurs visages pâles, encadrés de cheveux noirs et raides, de leurs regards emplis d’une mélancolie sourde. Elles pensaient certainement à leurs enfants qui grandissaient sans savoir où leurs mères vivaient. Ileana savait qu’elle aussi devrait faire de même.


Peut-être eût-il été plus facile de vivre dans le Vietnam ancestral de ses parents. À 18 ans, après un mariage arrangé, elle aurait tout de suite eu des enfants, elle aurait subi, accepté, mais au moins, elle n’aurait rien eu à choisir. Avec la liberté venait le doute. On marchait, on hésitait à la croisée des chemins, plantée devant des carrefours, où la petite voix off susurrait : à droite, à gauche, fais ton choix, et ne te trompe surtout pas, tu n’auras pas de vie supplémentaire. La voix n’était pas aussi rassurante que celle, ferme et synthétique, du GPS qui assénait « Faites demi-tour immédiatement ». Elle était filandreuse, insaisissable, noyée de milliers d’échos, qui ouvraient d’autres portes, d’autres possibilités, d’autres chausse-trappes.
Au début, on se rassurait, on se disait qu’on pouvait retourner sur ses pas, remettre les compteurs à zéro, mais plus on vieillissait, plus le choix se restreignait. Restait cette angoisse d’avoir pris la mauvaise décision et de se retrouver acculé à vivre sa vie avec l’amère conscience de la gâcher. La vie moderne avait inventé la culpabilité de l’échec. On était désormais responsable de ses défaites, de ses maladies, de ses handicaps. Il fallait « aller de l’avant ». L’existence était devenue une course d’obstacles, de performance, une suite interminable de statistiques ponctuée par les notifications du téléphone qui, tous les jours, lui rappelaient qu’elle n’avait pas fait ses 7 Minutes de gym quotidiennes ou qu’elle avait ingéré trop de calories, risquant un cancer ou un AVC prématuré.


L’oncle Blaise avait combattu dans l’armée française. Virgile se souvenait bien de cette vieille photo en noir et blanc où il posait en uniforme de tirailleur, lorsqu’il avait été envoyé là-bas, dans la lointaine Indochine, pour défendre l’Empire français. Dans les rangs de l’armée française, on venait de toute la planète, goumis marocains ou algériens, tirailleurs sénégalais, régiments de Pondichéry, et même des grands blonds de la Légion étrangère, des Allemands. La Légion était dans ce temps-là un repaire à recycler les nazis. Dans cette guerre, personne ne semblait à sa place. Les Français, pourtant les plus concernés par l’affaire, étaient minoritaires dans les troupes. Les Allemands voulaient se faire oublier par les armes. Quant aux Marocains, aux Sénégalais, aux Algériens… Eux, ils n’avaient rien réclamé à personne, ils se demandaient donc parfois ce qu’ils foutaient là, à combattre ces Viêt-minh qui finalement désiraient la même chose qu’eux : l’indépendance.


À l’époque, en cet hiver 44, ça s’agitait dans les rangs, les soldats tirailleurs réclamaient le paiement de leurs soldes, l’armée renâclait. On voulait les renvoyer chez eux. Le général de Gaulle avait décidé qu’il était urgent de « blanchir » les troupes. Des Noirs ne pouvaient décemment pas libérer Paris. On demanda aux tirailleurs de rendre leurs uniformes. Ils en furent ulcérés. On les rassembla à Morlaix. Rentrez chez vous ! À Morlaix, beaucoup refusèrent de monter à bord, la rumeur disait que les bateaux n’arriveraient jamais à destination. Antoine, lui, fit confiance aux officiels. Après tout, il avait combattu pour la Libération avec les FFI.
Ils arrivèrent enfin au Sénégal. Direction le camp de Thiaroye. Ils n’avaient toujours pas été payés. Alors ils manifestèrent. Au petit matin du 1er décembre, l’armée française fit venir des automitrailleuses. Feu ! Antoine, le grand-père de Virgile, échappa au massacre. Les archives furent falsifiées pour jeter un voile pudique sur les événements de décembre 1944. On invoqua une « mutinerie ». Les corps furent jetés dans des fosses communes creusées à la va-vite dans le camp, qui, une fois détruit, deviendrait une décharge. Certains des hommes venaient du Bénin, de Côte d’ivoire… Peu importe : ils étaient les « tirailleurs sénégalais », les « Africains ». Des moins qu’humains. Les faire disparaître fut un jeu d’enfant.
Combien furent-ils à mourir ce jour-là ? 20 comme le dirent les officiels, 77, ou plus vraisemblablement près de 400 ? On ne le saurait jamais. Leur mort avait pesé aussi peu que leur vie. Sur leur dossier militaire s’étalerait en gros l’inscription : « n’a pas le droit à la mention mort pour la France ». Antoine, le grand-père de Virgile, fut blessé à la jambe. Il boita le restant de sa vie. Il fut arrêté après le massacre de Thiaroye. Lors de son procès, il fut condamné, comme « mutin », à un an de prison pour avoir été l’un des meneurs de la rébellion. Après avoir purgé sa peine, il revint au village. Il ne se plaignit jamais de cette France qui l’avait pourtant trahi. Quand l’oncle Blaise, son fils, partit combattre en Indochine, il ne protesta pas. Il admirait toujours le général de Gaulle. En France, Virgile s’était plongé dans des travaux d’historiens sur Thiaroye et, découvrant ce qui s’était passé ce jour-là, l’attitude de son grand-père lui avait paru incompréhensible. À son retour au Sénégal, il se rendit au mémorial célébrant les martyrs de Thiaroye, un monument laid et soviétique. Le sol était jonché de coquillages. Les tombes des tirailleurs se succédaient sans noms. Qu’en penseraient-ils, ces tirailleurs, massacrés par la France, de voir leurs petits-enfants se précipiter en mer dans des pirogues défoncées pour rejoindre le pays des maîtres ? Pour eux, pas de tombes non plus.


Le jeu des chaises musicales était l’allégorie parfaite du monde capitaliste. Il n’y avait jamais assez de chaises pour tout le monde. La vie se résumait à cette ronde absurde où il fallait se battre pour arracher des ressources trop rares. Il n’y avait pas assez d’argent, de jobs, d’amis, de temps, d’amour, de sexe. La ronde continuait, mais à un moment, il fallait s’y résoudre : vous vous retrouviez sans chaise, sans argent, sans famille, sans amour. Les plus forts avaient le droit aux prolongations. Même irréfragable logique au manège, où il s’agissait d’attraper la queue du Mickey pour gagner un tour gratuit. Pour rester dans la course, il fallait faire preuve de férocité. Et peu à peu le cercle des compétiteurs se réduisait jusqu’à ce que le vainqueur se retrouvât seul devant les chaises vides.
Pourtant, Anne-Maï avait toujours aimé jouer.
« On dirait qu’on était un cosmonaute. » On dirait qu’on était un chat. On dirait que tu étais un chou-fleur qui marche. En vieillissant, la formule magique « on dirait que » ne marchait plus. On était. Un cadre, un ouvrier, un contrôleur de gestion, un professeur.
On dirait que tu n’as pas été licenciée et que tu as gagné au Loto.
Jouer permettait de gagner d’autres vies.


 

jeudi 12 mai 2022

[Vuillard, Eric] Une sortie honorable

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une sortie honorable

Auteur : Eric VUILLARD

Parution : 2022 (Actes Sud)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

La guerre d'Indochine est l'une des plus longues guerres modernes. Pourtant, dans nos manuels scolaires, elle existe à peine. Avec un sens redoutable de la narration, "Une sortie honorable" raconte comment, par un prodigieux renversement de l'histoire, deux des premières puissances du monde ont perdu contre un tout petit peuple, les Vietnamiens, et nous plonge au coeur de l'enchevêtrement d'intérêts qui conduira à la débâcle.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Éric Vuillard, né en 1968 à Lyon, est écrivain et cinéaste. Il a réalisé deux films, L’homme qui marche et Mateo Falcone. Il est l’auteur de Conquistadors (Léo Scheer, 2009, Babel n°1330), récompensé par le Grand prix littéraire du Web - mention spéciale du jury 2009 et le prix Ignatius J. Reilly 2010. Il a reçu le prix Franz-Hessel 2012 et le prix Valery-Larbaud 2013 pour deux récits publiés chez Actes Sud, La bataille d'Occident et Congo ainsi que le prix Joseph-Kessel 2015 pour Tristesse de la terre, le prix Alexandre Viallate pour 14 juillet et le prix Goncourt 2017 pour L'ordre du jour.

 

Avis :

1950 : la France refuse d’admettre qu’elle vient de perdre la guerre d’Indochine avec la défaite de Cao Bang. Elle décide de maintenir l’offensive, ne serait-ce que pour s’offrir une sortie honorable, et tuer ainsi dans l’oeuf toute velléité de contagion au sein de ses autres colonies. Le conflit va s’éterniser encore quatre ans, avec l’appui des Américains qui continueront ensuite seuls la guerre du Viêt-Nam. Quatre ans d’entêtement, pour un bilan humain catastrophique et une issue finalement très piteuse pour les Français. Quoique… pas pour tout le monde : la Banque privée française d’Indochine aura eu tout le temps de rapatrier ses avoirs, tout en s’enrichissant de l’effort de guerre.

Avec l’intelligence et l’élégance subtilement ironiques qu’il emploie pour croquer l’Histoire en quelques traits choisis, d’une sobre et féroce précision, c’est un bien consternant tableau que nous peint Eric Vuillard : d’un côté, la population indochinoise, éreintée dans les mines et les plantations d’hévéas qui servent de poules aux œufs d’or aux Français ; de l’autre, une coterie politique prête à tout pour la stabilité de son pouvoir et de ses intérêts économiques, et qui, pour ne pas perdre la face devant ses colonies, n’hésite pas à « relancer la guerre pour en finir et reconquérir l’Indochine avant de la quitter » ; au milieu, des troupes largement composées de tirailleurs africains et vietnamiens, envoyées à la boucherie avec une inconséquence qui fleure l’incompétence, à en croire ce qui apparaît en ces pages comme l’aberration militaire de Diên Biên Phu.

Fort de son évidente imprégnation du sujet, Eric Vuillard présente de la guerre d’Indochine une vision éminemment dérangeante, débarrassée de l’apprêt des souvenirs historiques officiels. En quelques coups de pinceaux d’une impressionnante efficacité, pointant le regard sur un ensemble de faits dont la parfaite exactitude vient pilonner jusqu’à l’ébranler la conscience du lecteur, l’écrivain met le talent manifeste de sa plume au service d’une lucidité teintée d’ironie douce-amère qui laisse longtemps songeur. Car, au-delà du contexte colonial et de ses guerres, c’est le système général que nous avons choisi à travers la planète, dont nous profitons tous plus ou moins, qui engendre régulièrement de tristes aberrations humanitaires, la vie pesant parfois moins lourd que les rapports de pouvoir, et surtout les prépondérants intérêts économiques. Et l’on frémit du plus pur effroi rétrospectif en découvrant la proposition américaine faite à la France, d’utiliser l’arme nucléaire pour se sortir de Diên Biên Phu…

Un ouvrage remarquable pour l’intelligence, comme pour la sobriété et l’élégance littéraires, avec lesquelles il mène son propos. Nul n’envisagera plus la guerre d’Indochine du même oeil, après cette troublante lecture ! (4/5)

 

 

Citations : 

Le lendemain, Delamarre se rendit à l’autre plantation Michelin où plusieurs suicides par pendaison avaient été signalés récemment. L’entreprise Michelin s’interrogeait sur “les motifs de cette épidémie de suicides”, selon l’expression du rapport de l’Inspection du travail. D’après la liste qu’on lui communiqua, les suicides s’étaient produits à une cadence effarante. (...) En tout, sept suicides en un mois. Et durant sa tournée, l’inspecteur découvre sur les coolies de profondes traces de coups, et tandis qu’il les interroge, se succèdent des récits d’humiliation et de terreur, et malgré les dénégations, Delamarre finit par trouver toute une provision de rotins dans un débarras, et comme d’habitude, le directeur de la plantation ne savait rien, et comme d’habitude, il paraît très ému, déclare que s’il n’avait pas été sans avoir eu connaissance de certains excès, et s’il avait sévi aussitôt en faisant déplacer un jeune assistant trop zélé, il n’aurait jamais pu imaginer de tels débordements, et comme d’habitude, le directeur exprime son profond regret, et comme d’habitude, les sévices sont présentés sur le registre de l’exception, de la bavure, la cruauté d’un surveillant, le sadisme d’un subalterne. L’inspecteur fit scrupuleusement son rapport, l’administration formula quelques recommandations. Elles ne furent suivies d’aucune réforme ni d’aucune condamnation. Cette année-là, l’entreprise Michelin fit un bénéfice record de quatre-vingt-treize millions de francs.    
 
 
Quelques années plus tôt, André Michelin avait fait la connaissance de Frederick W. Taylor à l’occasion d’un déjeuner organisé en son honneur chez Prunier, à Paris. Au dessert, Taylor qui, d’après le compte rendu qu’en fit Michelin, était “la modestie incarnée”, leur avait timidement exposé les principes de sa méthode. Mais afin de mieux comprendre l’admiration d’André Michelin pour les théories de Taylor, afin de bien sentir l’effroi qu’éprouvèrent les inspecteurs du travail lorsque leur voiture au petit matin se mit à longer cette forêt géométrique, où tous les arbres ont été rigoureusement plantés à égale distance les uns des autres, pour que chaque coolie n’ait que quelques pas à faire, toujours le même nombre, à la même cadence, afin de bien saisir ce que peut signifier la modestie de Taylor, cette qualité dont le pare Michelin, citons ce petit extrait du grand livre de Frederick W. Taylor, Les Principes du management scientifique : “Un homme de l’intelligence d’un travailleur moyen peut être dressé au travail le plus délicat et le plus difficile s’il se répète suffisamment, et sa mentalité inférieure le rend plus apte que l’ouvrier spécialisé à subir la monotonie de la répétition.”
 

Si nous donnions l’égalité des droits aux peuples coloniaux, nous serions la colonie de nos colonies. (Edouard Herriot, 27 août 1946, à la tribune de l'Assemblée nationale)
 

Ainsi, ce 19 octobre 1950, Mendès sortit du rang. (…)
L’autre solution, lança-t-il, d’un ton absolument dépourvu d’agressivité, consiste à rechercher un accord politique, un accord, évidemment, avec ceux qui nous combattent.”
Tout le monde comprit aussitôt ce qu’il voulait dire. La formule semblait logique, affable, respectueuse même, mais elle recouvrait pour la plupart des députés quelque chose d’inadmissible. Alors Mendès leva à nouveau les yeux et regarda la foule de ses collègues. Quelques-uns semblaient se débattre encore, “Négocier avec le Viêt-minh, c’est une ligne rouge que nous ne franchirons jamais”, pensaient-ils.
 
 
Cela peut sembler curieux, mais il n’y avait, et il n’y a même jamais eu, aucun colon français établi à Cao Bang, nul quartier, nulle vie sociale européenne, pas un commerçant entreprenant, pas un hôtelier aventureux, pas un seul premier de cordée, personne. Et il faut ajouter qu’il n’y avait, et qu’il n’y a jamais eu non plus, aucun Européen à Dông Khê, aucun à Lang Son, aucun à Mao Khê, aucun à Lung Phai. La société des Mines d’étain de Cao Bang avait vu le jour en 1905 ; et pour fonctionner, elle n’avait besoin que de quelques ingénieurs, de contremaîtres européens, c’est tout, et pour se protéger, il lui fallait un poste militaire. En 1911, elle semble avoir été absorbée par les Étains et wolfram du Tonkin. Cette société anonyme, au capital de trois millions huit cent mille francs, possède, comme toute personne morale, ce qu’on appelle un siège, un domicile juridique, bien loin du Haut-Tonkin, bien loin de Cao Bang, mais pas très loin du palais Bourbon, boulevard Haussmann, dans le 8e arrondissement de Paris, à deux pas de la Banque d’Indochine qui détenait de sérieux intérêts dans l’affaire. Dix ans plus tard, son capital est de sept millions, douze ans plus tard, il est de vingt-quatre millions, et à la veille de la guerre mondiale, il est de trente-six millions, chiffres qui donnent donne le vertige. Ce n’est donc pas pour un simple poste avancé, perdu dans la jungle que l’armée se bat, ni pour quelques colons français égarés, et l’on devrait, par souci de précision, rebaptiser la bataille de Cao Bang, à propos de laquelle s’écharpe le parlement : bataille pour la société anonyme des Mines d’étain de Cao Bang ; cela lui conférerait sa véritable importance.      
Mais il n’y a pas que la bataille de Cao Bang qui devrait porter un nom de mines. La bataille de Mao Khê, qui aura lieu quelques mois plus tard, en mars 51, pourrait être rebaptisée, elle aussi. On pourrait tout aussi bien l’appeler : bataille pour la Société française des charbonnages du Tonkin, et au lieu du corps à corps sanglant que relatent nos livres, on devrait aussi raconter, dans un registre moins romanesque, mais au fond plus tragique, comment les quatre cents hommes de troupe renforcés par le 6e bataillon de parachutistes coloniaux, trois destroyers, deux péniches de débarquement, et l’utilisation finale de bombardiers et de chasseurs répondaient à l’appel déchirant que lui avaient lancé depuis Paris, à une échelle invisible de nous, et par un jeu de réverbération délicat, les vingt mille hectares sur lesquels s’étendait le domaine houiller de Mao Khê, que 78 760 actions se partageaient alors. Et l’on pourrait, entrelaçant Homère à l’économie de marché, chanter les 393 millions de capital que défendirent vaillamment les bombardiers B-26 et les chasseurs Hellcat, puisque c’est bien, sans erreur possible, en direction de la mine de charbon que l’attaque du Viêt-minh avait été lancée.              
Quant à la bataille de Ninh Bình, trois mois plus tard, contentons-nous de célébrer sans emphase l’intrépide bataille pour la société anonyme des Charbonnages de Ninh Binh. Et celle d’Hòa Bình, en décembre 51, n’a-t-elle pas, elle aussi, un capital et un chiffre d’affaires ? Et ne pourrait-on pas, à son tour, la rebaptiser : bataille pour la société anonyme des Gisements aurifères d’Hoa Binh ? On comprendrait mieux la fureur des combats. Et la fameuse bataille de Dông Triêu, ne fut-elle pas livrée en même temps par le corps expéditionnaire français et par la chambre de commerce de la Seine ? Et les cinquante et un morts du 6e bataillon de parachutistes coloniaux furent-ils bien sacrifiés pour la France ou pour M. Pierre-Charles Bastid, membre du conseil d’administration des Charbonnages, directeur général des Étains et wolfram du Tonkin, directeur général des Étains de Pia-Ouac, ingénieur conseil pour la Banque d’Indochine, administrateur des Établissements Eiffel et des Mines d’or d’outre-mer ; n’est-ce pas plutôt pour lui qu’on se battait ? Et les véritables généraux de cette bataille, s’appellent-ils vraiment Jean de Lattre de Tassigny et Raoul Salan, ne s’appellent-ils pas plutôt Varenne, Étienne, Bastid et Moreau-Defarges, membres du conseil d’administration des Charbonnages, et ne devrait-on pas alors l’appeler : bataille pour la société anonyme des Charbonnages de Dong Trieu, dont le compte, no 38056, se trouve, comme sans doute tous les autres, à la Banque d’Indochine, 96, boulevard Haussmann, à Paris ? Et voilà comment nos héroïques batailles se transforment les unes après les autres en sociétés anonymes.
 
 
Notre vaisselle, la qualité de nos couverts, nos ronds de serviettes et nos bacs à glaçons témoignent de nous-mêmes aussi bien que nos opinions. Nous sommes les choses que nous possédons. Et ce grand fait de posséder nous emporte loin, très loin. Jusqu’au point où il faut écouter les paroles de Maurice Viollette une seconde fois pour mesurer leur violence : “Le jour où nos combattants d’Indochine apprendraient que nous nous sommes rapprochés de leur ennemi, le jour où ils apprendraient que nous pensons à négocier une sorte d’armistice comme celui de 1940, les armes leur tomberaient des mains.”             
L’important ici, ce n’est pas le découragement des soldats, la plupart d’entre eux viennent d’Afrique du Nord, comme l’a rappelé tout à l’heure Chérif Djemad, ce sont des bataillons de coloniaux, et ce n’est sans doute pas l’amour de la patrie qui les a envoyés tout là-bas, en Indochine. L’important tient en une analogie. Maurice Viollette compare. Il apprécie l’attitude de Pierre Mendès France au regard du passé, il évalue la proposition de Mendès en la rapprochant d’un autre événement : juin 1940.         
Ainsi, subrepticement, il assimile Pierre Mendès France aux partisans de l’armistice, à Laval, à Pétain. Comme c’est étrange ! Comme cette comparaison est bizarre, déplaisante. Ceux qui applaudissent à gauche et à droite n’ont pas l’air de le remarquer. Frédéric-Dupont, cramoisi par les libations accomplies à la buvette, exulte. Il trouve sans doute normal que l’on compare le point de vue de Mendès au défaitisme de juin 40, comme le fera à son tour Edmond Michelet, deux heures plus tard, renouvelant l’anathème. Michelet profitera d’ailleurs de sa tirade pour cingler les socialistes et les rappeler à l’ordre, eux aussi. Après tout, si Mendès était demeuré seul, à jouer la sentinelle morale, ce ne serait pas si grave, mais il risque de faire basculer le groupe socialiste, et là, ce serait la grande coalition qui s’effondrerait.      
Edmond Michelet : “L’attitude de M. Mendès France, qui a été approuvée, je le répète, par le groupe socialiste, est celle de l’abandon, celle de Vichy en dernière analyse.”
Protestations à gauche et au centre.             
Le président. “Je vous rappelle à l’ordre.”             
Edmond Michelet : “Il faut dire les choses telles qu’elles sont. (Nouvelles protestations.) Je dis que toute politique actuelle de capitulation en Indochine s’apparenterait à celle de Vichy.”
 
 
Nos manuels scolaires définissent la IVe République par son instabilité, rabâchant la thèse gaullienne, sans la mettre à l’épreuve des faits. Pourtant, en dépit de la valse des gouvernements, à y regarder plus attentivement, une furieuse continuité domine. Les gouvernements de la IVe République se font en vase clos, comme si on remuait sans cesse le même cornet rempli des mêmes petits papiers. Ainsi, Bidault sera ministre des Affaires étrangères des gouvernements Ramadier I, II, du gouvernement Schuman I, puis il sera président du Conseil, vice-président du Conseil des gouvernements Queuille II, III, de Pleven II, d’Edgar Faure I, de nouveau ministre des Affaires étrangères de Mayer I, et enfin de Laniel I, si bien qu’en dépit des discontinuités apparentes, durant une période de sept ans, il aura été au gouvernement presque cinq années. Et l’on pourrait faire le même constat pour tous, Teitgen, Faure, Pleven, Mayer, on pourrait suivre leurs nominations plus ou moins prestigieuses au sein de l’édifice gouvernemental, comme si leurs différends, leurs oppositions chaque jour ardemment mises en scène, n’étaient en réalité que les variations modestes d’une même conception, que la république n’était pour eux qu’une combinaison limitée d’opinions, les assignant ainsi aux premiers rôles, solidaires, immuables, l’éternité au cœur du temps.             
Quant à la nomenclature des gouvernements, on dirait une liste de pharaons : Schuman I, Schuman II, Queuille I, Bidault II, Bidault III, Queuille II. Et sous Queuille I, Edgar Faure est aux Finances, Jules Moch à l’Intérieur, Schuman aux Affaires étrangères, Ramadier à la Défense nationale, puis sous Bidault II, Queuille est vice-président du Conseil, Schuman reste aux Affaires étrangères, Jules Moch à l’Intérieur, Edgar Faure aux Finances, et René Mayer devient garde des Sceaux. Et nous pourrions continuer ainsi pendant des heures, des heures où défileraient les dix ou quinze membres du club des présidents du Conseil comme le zodiaque dans le ciel.


“On dit, sans doute : la guerre !” lance alors le vieil homme dans une reprise inespérée. “Seulement prenez garde, pour éviter une guerre, vous allez l’allumer partout”, rugit-il. “Si vous commettez la faute d’engager les négociations, c’est-à-dire d’abdiquer devant Hô Chí Minh, il faudra demain abdiquer à Madagascar, en Tunisie, en Algérie et, le cas échéant, gronde-t-il devant une salle électrisée, peut-être qu’il se trouvera des hommes pour dire qu’après tout, la frontière des Vosges suffit à la France. Quand on va d’abdication en abdication, on va à la catastrophe et même au déshonneur.” De nombreux bancs manifestent leur soutien par des applaudissements nourris. Les langues brûlent, on s’anime excessivement, les bonnes manières fondent comme un pain de savon. Et Viollette termine enfin son discours par une mise en garde effroyable, presque fantastique : “Toute faiblesse de notre part entraînerait l’effondrement de notre pays.”


Ainsi, la guerre, et sa litanie de violences, durait depuis le tout début de notre conquête tant les peuples s’accoutument mal d’être assujettis. Mais à partir de 1945, notre puissance ayant décliné, il devint de plus en plus difficile de se maintenir, et après le désastre de Cao Bang le sort de la colonie paraissait scellé. La guerre coûtait décidément trop cher. L’opinion se lassa. Les minces victoires obtenues par de Lattre avaient réclamé une mobilisation exceptionnelle pour un résultat dérisoire. Et puis de Lattre mourut, il fallut donc trouver autre chose. Or, l’expression qu’on entendait le plus, la réplique qui revenait souvent, la petite rengaine qu’on serinait sans cesse, parmi ce qu’on baptiserait de nos jours les éléments de langage, c’était l’espoir d’une sortie honorable. Mais on était bien embarrassé. On s’était tant pris les pieds dans le langage des responsabilités depuis huit ans. On adopta donc, une nouvelle fois, une attitude des plus solennelles, car pour cette tâche difficile, relancer la guerre pour en finir et reconquérir l’Indochine avant de la quitter, il fallait bien trouver quelqu’un. Sept commandants en chef s’étaient déjà succédé. Il y avait eu le grand Leclerc, Valluy, Salan par intérim, Blaizot, Carpentier, de Lattre, et de nouveau Salan par intérim. On en nomma donc un huitième : le général Henri Navarre. On le nomma pour trouver une solution introuvable, à un poste dont plus personne ne voulait. 
 
 
Le premier acte de son plan se déroulerait pendant la campagne 1953-54 qui commençait à peine : il s’agissait d’éviter l’épreuve de force, de développer une armée locale pour appuyer nos troupes et de reconstituer un large corps de bataille mobile. Le deuxième acte aurait lieu l’année d’après : en utilisant ce corps de bataille, qu’on aurait eu le temps de former, il faudrait infliger à l’ennemi un revers tel que la position de la France serait avantageuse pour une négociation – la fameuse sortie honorable.


“Selon moi – écrit Jomini –, la véritable et principale destination des camps retranchés sera toujours d’offrir au besoin un refuge passager pour l’armée, ou un moyen offensif… Enterrer son armée sous une place, l’exposer à être débordée et coupée… me paraîtrait un acte de folie.” Bon Dieu de merde ! se dit-il, qu’est-ce que j’ai foutu ! En effet, Diên Biên Phu n’est ni un refuge passager, ni un moyen offensif, c’est bel et bien d’enterrer son armée sur place qu’il s’agit. Il feuillette nerveusement les pages du livre : “il faut avouer que les camps retranchés – ajoute Jomini, enfonçant le clou –, n’étant guère destinés qu’à procurer un point d’appui…” Merde de merde ! Qu’est-ce qu’il raconte Jomini, il se fout de ma gueule, il délire ! Et un peu plus loin : “mais cela ne sera jamais qu’un refuge passager…” Nom de Dieu, comment ne l’avait-il pas vu ? Et le général Ély, et le bon vieux maréchal Juin, pourquoi ne lui avaient-ils pas crié : “Halte-là, relisez Jomini !”


“Et si je vous en donnais deux ?, lui lança-t-il.              
— Deux quoi ?”, répondit le ministre français, interloqué, incapable de faire le lien entre la conversation diplomatique, somme toute assez classique qu’il menait à propos de Diên Biên Phu, et cette question à la tournure tout à fait saugrenue.              
“Deux bombes atomiques…”, précisa le secrétaire d’État américain.


Mais au moment où il parle à Bidault, John Foster Dulles est déjà en responsabilité d’une tout autre opération, la chute de Jacobo Árbenz Guzmán, président du Guatemala, qui envisageait alors une réforme agraire visant à distribuer quatre-vingt-dix mille hectares de terre aux paysans les plus pauvres de son pays. Cela mettait en péril les intérêts d’une multinationale américaine, la United Fruit Company. Celle-ci refusait d’être dédommagée sur la base des trois dollars l’acre qu’elle avait pourtant elle-même déclarée au fisc, sous-évaluant ses terres afin de payer moins d’impôts. La United Fruit, victime de sa propre fraude, avait fait appel aux frères Dulles qui possédaient le plus important cabinet d’avocats de Wall Street. Les Dulles, qui étaient par ailleurs de solides actionnaires de la compagnie, organisèrent un coup d’État sur mesure qui livra le pays à une junte militaire. Le Guatemala plongea dans une longue période de violences ; il y eut des centaines de milliers de morts.
            

“Plus on approche du pouvoir, moins on se sent responsable”, pensa-t-il. Il ne se souvenait plus où il avait entendu cette phrase, et elle se mit à bourdonner en lui, autour de ce petit lampadaire qu’on appelle la conscience. “Plus on approche du pouvoir, moins on se sent responsable.” Son regard s’enfonçait dans la nuit, en direction du parc, en direction des arbres plus noirs que la nuit, plus épais. “On m’a parlé de vingt mille morts”, pensa-t-il. Chaque mot semblait chercher quelque chose en lui-même. Vingt mille morts. Navarre essaie d’imaginer ce que cela peut représenter la vie de vingt mille hommes. Il n’en sait rien. “Et les Nord-Africains, les Annamites”, pense-t-il, et cela le plonge soudain dans une sorte de perplexité, de désarroi, “des Nord-Africains… des Annamites…”, sont-ils comptés parmi ces vingt mille morts depuis le début de la guerre ? “On m’a parlé de quinze mille Nord-Africains, oui, quinze mille, et de quarante-cinq mille Indochinois, c’est vrai…” Il essaie encore de compter, de recompter, mais les chiffres s’éparpillent. La nuit est tombée. Navarre est seul. Seul avec quatre-vingt mille cadavres.


Il existerait à Paris un triangle sacré, entre la Bièvre, le parc Monceau et Neuilly, où les spécialistes prétendent avoir découvert l’existence d’un microclimat. Sous l’influence de la structure éco-paysagère des larges boulevards, des jardins des hôtels particuliers, de l’exposition idéale de vastes terrasses de café, grâce à la présence d’un léger ourlet forestier, de la douceur du feuillage du noisetier de Byzance, de la fraîcheur qu’apportent les subtiles fleurs blanches de l’arbre à perles qui, une fois fanées, se dispersent avec régularité sur les pelouses, les courbes hygrométriques diurnes (et moindrement nocturnes) se trouveraient modifiées, ce qui permettrait à une faune délicate de croître et de vivre heureuse, loin des éboulis de Belleville, au climat plus rude, et très loin des plaines mortifères du Nord de la capitale, où prolifère une population robuste mais primitive, cette zone forme une oasis, où la présence conjuguée de l’eau des bassins et de l’ombre des arbres encouragerait, depuis des lustres, la croissance d’une population protégée, les futurs hommes d’affaires.              
La consanguinité, la cognation, la filiation, l’hérédité et le lignage ne devraient pas être des termes réservés aux sauvages de l’Amazonie. Le 8e ou le 16e arrondissement de Paris, au cœur de ce triangle sacré, offrent l’occasion d’une étude poussée et détaillée de ce qu’on appelle ordinairement la famille. Dans l’environnement particulier que nous venons de décrire, des mœurs singulières se sont depuis longtemps développées, qui permettent non de remettre en cause mais tout le moins de nuancer les analyses savantes de Claude Lévi-Strauss, en recourant à sa théorie des alliances dans les mariages intertribaux, afin d’examiner le système ingénieux des combinatoires de la bourgeoisie financière, aux fortes tendances endogamiques. Ainsi, ce sont avant tout des familles qui entrent ce matin-là au 96 Haussmann, à Paris. Un cortège de dynasties. Ici, la loi fondamentale fixée par le grand ethnologue trouve une illustration extrême, démesurée. Les études sur le 8e arrondissement de Paris autorisent presque à définir une nouvelle théorie de l’alliance. Une fois extraites, des larges masses de données empiriques, les relations générales entre les unités, et isolées des lois à valeur prédictive, après une monographie détaillée de la cour de récréation du lycée Janson de Sailly, il est en effet possible d’affirmer, avec l’une des plus faibles marges d’erreur, que les structures élémentaires de la parenté dans le 8e arrondissement de Paris reposent sur huit termes, frère, sœur, père, mère, fille, fils, beau-frère, belle-sœur, unis entre eux sans presque aucune corrélation négative, de telle sorte que, dans chacune des deux générations en cause, il existe toujours une bonne raison de se marier, soit avec la sœur ou le frère de son beau-frère ou de sa belle-sœur, comme plusieurs Michelin en ont montré l’exemple, soit avec un cousin ou une cousine, croisé ou parallèle, peu importe, la bourgeoisie étant en matière de mariage arrangé encore plus permissive que le Coran, afin de tendre vers la structure de parenté la plus simple que l’on puisse concevoir et qui puisse exister, afin que tout, voitures, maisons, actions, obligations, fonctions honorifiques, postes, rentes, demeurent pour l’éternité dans la famille, et cette structure élémentaire de la parenté du 8e ou du 16e arrondissement de Paris, ramenée à sa forme la plus essentielle, s’appelle l’inceste.


Mais cela ne s’arrête pas à l’Indochine, à travers ses filiales, ses participations, son influence s’étend aux salines de Djibouti, de Sfax et de Madagascar, aux plantations de thé, à la papeterie, aux phosphates, aux verreries, aux tramways, et ils ont tous le don d’ubiquité à la Banque d’Indochine, l’un est au Comptoir national d’escompte, l’autre aux Messageries fluviales, le baron Georges Brincard est au Crédit lyonnais, Joseph Deschamp au CIC, André Homberg à la Société générale, mais peu importe, nous voyons bien que nous marchons sans cesse dans les mêmes traces, que nous nouons toujours les mêmes fils autour des mêmes pantins, et ce ne sont pas des fils de fer attachant des poignets faméliques, ce sont des fils d’or liant et reliant les mêmes noms, les mêmes intérêts, et nous remontons sans cesse les mêmes nerfs, les mêmes muscles, afin que tout le sang abonde finalement au même cœur. Et l’on pourrait continuer ainsi pendant des heures, on croiserait les mêmes cent fois, dans chaque conseil d’administration, dans chaque hôtel particulier, dans chaque arbre généalogique, comme on croisait jadis le même hévéa transplanté des milliers de fois dans la plantation de Phu-riêng, et on en vient inexorablement à penser qu’il aurait suffi, pour toute la colonie, et pour la France peut-être, puisque le Crédit lyonnais ou le CIC ne sont pas des établissements coloniaux que je sache, on en vient à se dire, réflexe pragmatique, qu’après tout, puisque le pouvoir politique n’échoit, lui aussi, qu’à quelques-uns, afin que la démocratie ne soit plus réduite à la volonté toujours versatile, et parfois douteuse, de tous, il vaudrait sans doute mieux vider le palais Bourbon des bancs d’huîtres, d’escargots et de limaçons, qui ont élu là-bas domicile depuis presque un siècle, et dont l’incompétence ravine sur la société tout entière, afin d’en finir une fois pour toutes avec cette idée fausse, captieuse, selon laquelle le grand nombre connaîtrait mieux son intérêt qu’un petit groupe d’experts dûment qualifiés, que porteraient au pouvoir leur expérience, leur connaissance des dossiers et leur dévouement au bien public. Ce serait au fond la démocratie réalisée, celle dont rêve peut-être François de Flers, tandis que la séance du conseil d’administration commence, celle dont rêvent à coup sûr bien des inspecteurs des finances. Cela éviterait que la délibération politique parasite inutilement la prise de décision. Puisqu’en dernière instance, on nous le dit sans cesse, c’est la vie économique qui dicte sa loi. Il suffirait donc d’une seule réunion par an, bien peinard, au 96 Haussmann, siège de la banque, pour évoquer à cœur ouvert les problèmes et se distribuer quelques dividendes. Un conseil d’administration pour diriger la France !


“L’an dernier, le dividende versé par action était de trois cent cinquante francs. J’ai la joie de vous annoncer… lança-t-il soudain, prenant un air de triomphe qui étonnait sur son visage lisse de commis, qu’il sera cette année porté à mille un francs !” Malgré leur correction proverbiale, on entendit un léger gloussement de satisfaction. Il faut dire que la progression était de taille, le dividende était multiplié par trois. Il était rigoureusement proportionnel au nombre de morts. Dans l’ombre de la défaite de la France, après un redéploiement général des activités de la banque d’affaires et de sa holding, c’était une prouesse remarquable. Cela méritait bien une certaine jubilation.
Flers et Beaumont échangèrent un regard complice, comme s’ils étaient dans le salon des Greffulhe, que Robert de Flers, son père, ami de Marcel Proust, avait si assidûment fréquenté. Charles-Valentin Dangelzer eut sans doute du mal à se retenir de rire. La situation était cocasse, rocambolesque même. On perdait en gagnant, et en gagnant prodigieusement ! Minost se tenait la tête penchée vers la table, songeur. Il écoutait. Peut-être explorait-il à cet instant les replis les plus intimes de sa conscience. Lui qui était né dans une petite ville de province, entre les remparts médiévaux, à l’ombre d’une étude de notaire, et non pas dans le luxe comme Flers, sans doute avait-il des infirmités cachées, un peu de pitié peut-être, un brin de remords. Peut-être entrevit-il, dans un raptus, les cadavres dévorés de mouches, les blockhaus pulvérisés, toute cette chair inerte traînant dans la boue. Il avait été un résistant de la première heure, actif, diligent, proche du général de Gaulle, l’indispensable financier de la France libre, alors, pouvait-il tolérer sans réserve ce qu’il avait cependant lui-même orchestré ? pouvait-il encaisser sans répulsion le montant effarant de si contestables dividendes ? Et puis, se demanda-t-il, lui, le parvenu, lui qui, au fond, était ici le seul à ne pas devoir sa position à sa famille ou à son mariage, lui que ses collègues, secrètement, méprisaient, ne s’était-on pas résolu à lui confier la direction de la banque à un moment critique, afin d’effacer l’opprobre de la collaboration, puis pour mieux solder les affaires indochinoises, et ainsi, en contrepartie de cette fabuleuse ascension, n’avait-il pas dû faire le sale boulot ? Il était perdu dans ses pensées, leva la tête, et tandis que les petits yeux de Beaumont se plissèrent de gratitude, il éprouva une sorte de dégoût.


Mais si les militaires avaient bel et bien pratiqué la torture, le bombardement des civils, l’emprisonnement arbitraire, si les parlementaires avaient encouragé la guerre, adoptant à la tribune le ton des grandes heures, en revanche, les administrateurs de la banque n’avaient officiellement rien dit. Ils s’étaient tenus comme toujours à l’écart, loin des conflits, dans l’ombre de leurs bureaux, leur imperméable froissé sur le siège, solidement campés devant leurs chemises de carton. Et bien sûr, si les militaires étaient responsables d’avoir interprété brutalement des ordres iniques, d’avoir en permanence renchéri sur l’autorité, cédé à l’arbitraire, si les politiques étaient responsables d’avoir soutenu, contre les intérêts du peuple, une guerre inefficace, meurtrière, et d’avoir menti sur nos intentions et nos chances réelles de victoire, s’ils avaient célébré sans cesse, bêtement, avec une mauvaise foi outrancière, nos soldats, quand c’était principalement des Arabes, des Vietnamiens ou des Noirs qui mouraient, puisque l’essentiel de notre armée était alors composé de tirailleurs, s’ils n’avaient eu de cesse d’encourager le patriotisme le plus étroit, usant de formules toutes faites, grossières, comme ils le font encore de nos jours, pour évoquer des morts véritables, usant d’un vocabulaire théâtral qui déshonore toujours la cause qu’il prétend défendre, si les militaires et les politiciens avaient commis ainsi un bien grand crime, les hommes qui étaient assis tout à l’heure sagement autour de la table, au 96 Haussmann [Banque], avaient d’une certaine manière fait pire.


Oui, se dit-il, la banque fut aussitôt, pour l’armée française, le partenaire par excellence, elle s’inscrivit dans tous les circuits de financement et d’approvisionnement du corps expéditionnaire, où elle trouva pendant six ans une formidable occasion de s’enrichir. C’est ainsi que la banque profita abondamment de la guerre qu’elle fuyait, et dont elle prévoyait, lucide, la fin. Mais la pince avait deux mâchoires. Dans le même temps où la banque siphonnait le pays de ses investissements, pensa soudain Minost en regardant le ciel, le regard comme emporté par ses tourbillons gris, au moment où la banque quittait l’Indochine, la guerre devint pour elle sa première source de revenus. En somme, au nom de l’honneur national, la banque encourageait, depuis le Parlement, une guerre meurtrière, dont elle tirait profit, et qu’elle estimait, pourtant, perdue. (…)
Dieu que les barres de justice étaient loin, que les coolies en loques étaient loin, que les enfants se tuant à la tâche étaient loin, que les coups de rotin étaient loin, et qu’il était facile d’être pragmatique, réaliste à des milliers de kilomètres, d’établir un bilan, de fixer des perspectives, quand on ne risquait pas soi-même d’avoir à se rendre sur place pour voir en face ce qui s’y passait. Et les Flers, et les Homberg, les Brincard, et toute cette concentration prodigieuse de pouvoir qu’on appelle une société, cette absence congénitale de scrupules qui devrait susciter l’effroi, peuvent bien se tenir mains jointes, manucurés, coiffés, vêtus de bonnes toiles, taillées sur mesure, sur le seuil, ce ne sont pas des personnes que l’on voit, mais des postes, ce ne sont pas des intentions, des talents, du savoir, que l’on voit, c’est la structure du monde. Et il faudrait pouvoir regarder tout ça au moins une fois, une seule fois, bien en face, toute la masse d’intérêts, de fils les reliant les uns aux autres, froissés, formant une pelote énorme, une gigantesque gueule, un formidable amas de titres, de propriétés et de nombres, comme un formidable amas de morts, fixer ne serait-ce qu’un instant la vérité monstrueuse, comme on raconte que juste avant de mourir emporté par un ouragan, l’on verrait, le visage criblé de pluie, les yeux mordus par le vent, l’œil du cyclone.


(…)  il se dit qu’ils avaient mené rondement les choses, avec succès, la banque avait encouragé la guerre, et porté à sa pointe, sans scrupules inutiles, la mission collective qui lui était assignée, affermir ses positions, augmenter ses actifs, équilibrer ses comptes, mais surtout conquérir et gagner le plus d’argent possible. (…)
Il avait seulement oublié de se dire à lui-même que tout au bout de cette logique, qui était certes devenue la nôtre à tous, celle que nous avons épousée en même temps que le privilège de n’être ni vietnamien, ni algérien, ni ouvrier, il avait totalement oublié de se dire qu’à ce jeu parfaitement conforme à l’esprit qui gouverne aujourd’hui le monde, il fallait accepter de spéculer sur tout, que rien ne pouvait être exclu a priori de la sphère des choses, et qu’à ce prix seulement on pouvait s’enrichir, et qu’à cette occasion unique et terrifiante, la guerre, ils avaient, lui, et les autres membres du conseil d’administration, spéculé sur la mort.


(…) cette guerre dont de Lattre affirmait devant dix millions de téléspectateurs qu’elle serait terminée en deux ans, tout au plus, aura duré trente ans. Trente ans. Ça fait une génération entière ayant vieilli dans la guerre, et une autre ayant passé son âge mûr dans la guerre, tout son âge mûr, et une autre encore née dans la guerre, ayant vécu dans la guerre toute son enfance et sa jeunesse. Ça en fait du monde. Et le Viêtnam reçut en trente ans quatre millions de tonnes de bombes, davantage que toutes celles larguées pendant la Seconde Guerre mondiale par toutes les puissances alliées, et sur tous les fronts. Pourtant, c’est petit le Viêtnam, ça en fait des bombes pour un si petit pays. En 1945, Hô Chí Minh avait seulement proclamé son indépendance, s’appuyant même sur notre déclaration des droits de l’homme, et, après tout, il n’avait déclaré la guerre à personne.


Le 29 avril 1975, les Américains se tirent, ils déménagent. (…)
Tout est mort. Alors, on se rue vers les derniers bateaux, les derniers hélicoptères, les derniers avions américains. Les pilotes trient les passagers, pistolet au poing. C’est la cohue. (…) Des milliers de gens partis sur des embarcations de fortune périront noyés. (…) Mais ne vous inquiétez pas, on a évacué la colonie américaine et les derniers Français. (…) Mais, vers la fin, le retrait fut piteux. Pour les retardataires, ce fut plus chaotique. Il y eut des foules pendues par grappes aux trains d’atterrissage ; et l’on vit l’ambassadeur d’Italie lui-même s’accrocher au grillage comme un vulgaire voleur. (…) Quelle atmosphère de fin du monde, quelle débâcle ! Dans l’espérance dérisoire d’une sortie honorable, il aura fallu trente ans, et des millions de morts, et voici comment tout cela se termine ! Trente ans pour une telle sortie de scène. Le déshonneur eut peut-être mieux valu.