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samedi 29 août 2026

Critique : "Les maisons parachutées" de Didier Daeninckx | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les maisons parachutées" de Didier Daeninckx


 

J'ai aimé

 

Titre : Les maisons parachutées

Auteur : Didier DAENINCKX

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 240

Accès au livre : ISBN 9782073032218  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

En 1952, à Nevers, l’inspecteur Philippe Orbec est chargé d’une enquête qui concerne trois cadavres retrouvés dans un chantier de reconstruction. Orbec, fils d’un policier injustement abattu par la Résistance, va suivre le fil de son enquête, qui le mènera à Mauthausen, ou plus exactement à Redl-Zipf, une annexe du camp d’extermination par le travail. Les trois hommes, liés à des faussaires de grand talent, ont côtoyé à Redl-Zipf un commando juif très spécial, dont le travail consistait à fabriquer de faux billets américains et anglais destinés à déstabiliser les économies alliées. Une partie de ces billets ont circulé en France après la Libération, et Orbec se demande s’ils n’ont pas été détournés par des pseudo-résistants qui ont à cette occasion amassé des fortunes et bâti de belles résidences surnommées depuis « les maisons parachutées ».
Ce roman de Didier Daeninckx, formidablement documenté et en partie inspiré de l’histoire de sa famille, éclaire d’un jour singulier des opérations secrètes menées par les nazis à partir de camps de concentration et certains aspects méconnus de l’immédiate après-guerre, comme le rôle des savants du IIIᵉ Reich dans la reconstruction de l’aviation et dans le développement de la balistique et du nucléaire.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1949, Didier Daeninckx a publié une quarantaine de romans et recueils de nouvelles, ainsi que des ouvrages en collaboration avec des dessinateurs comme Jacques Tardi ou des photographes comme Willy Ronis. Artana ! Artana ! (2018) est son dernier roman dans la collection "Blanche" aux éditions Gallimard.

 

Avis :

Écrivain engagé connu pour ses polars politiques très documentés qui revisitent des épisodes occultés ou dérangeants de l’histoire récente, Didier Daeninckx tresse cette fois son intrigue de plusieurs fils nauséabonds de l’après‑guerre. Détournements de fonds parachutés par les Alliés, récupération discrète de scientifiques allemands aux passés encombrants pour la reconstruction nationale, ou encore circulation de faux billets issus de l’Opération Bernhard, vaste programme nazi visant à faire produire de la monnaie contrefaite par des déportés spécialisés : le tout dessine un tableau peu glorieux, entaché d'ombres ignorées, où corruption, intérêts privés et accommodements politiques brouillent la frontière entre héroïsme proclamé et compromissions bien réelles.

En 1952, l’inspecteur Philippe Orbec se retrouve chargé d’élucider la découverte de trois corps mis au jour à l’occasion d’un chantier de reconstruction à Nevers. Très vite, l’enquête prend une ampleur inattendue : les victimes semblent liées à un groupe d’hommes réquisitionnés pendant le conflit pour fabriquer, dans une annexe du camp de Mauthausen, de faux billets destinés à fragiliser les économies alliées. En suivant ces traces, le policier s’enfonce dans un marécage de silences et de demi‑vérités laissant entrevoir, entre trafics et ambiguïtés, les fortunes obscures nées dans le sillage de la Libération. Et tandis que certains jouissent sans encombre de cette prospérité bâtie dans l’ombre, la pilule est d’autant plus amère pour Orbec que son propre père fut, lui, exécuté en juin 1944, injustement soupçonné d’avoir détourné de l’argent parachuté.

Sans rebondissements spectaculaires, l’intrigue privilégie une autre forme de tension, née de la superposition des temporalités et de la lente remontée de faits historiques enfouis. Servant avant tout de révélateur, l’enquête policière met en évidence les continuités souterraines entre la guerre, l’Occupation et l’après‑guerre, chaque piste suivie par Orbec ouvrant sur un pan méconnu ou volontairement occulté. Fidèle à son approche du roman noir comme outil politique, l’auteur s’attache moins à désigner un coupable qu’à éclairer les arrangements, les silences et les récits trompeurs qui ont modelé la mémoire collective. Le récit interroge ainsi la manière dont une société se reconstruit en triant ses souvenirs, quitte à composer entre gloire et oubli, révélant au passage combien les ombres de l’histoire continuent de peser sur le présent.

Si l’ouvrage séduit par la précision de son ancrage historique, l’on reste toutefois frustré par une légère impression de creux, l’enquête permettant certes de pointer des pans peu connus de l’après‑guerre, mais sans qu’aucun ne soit davantage qu’effleuré. Aussi, entre tension narrative assez molle et révélations finalement ténues, le roman laisse parfois le sentiment de ne pas exploiter tout le potentiel de sa matière. Il n’en propose pas moins une exploration sombre et rigoureuse d’une période trouble, révélatrice de turpitudes dont on cherche encore le fond. (3,5/5)
 

jeudi 13 août 2026

Critique : "Maypops" de Didier Decoin | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Maypops" de Didier Decoin



J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Maypops

Auteur : Didier DECOIN

Parution : 2026 (Stock)

Pages : 408

Accès au livre : ISBN 9782234096479  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ce roman s’inspire d’une histoire vraie.
Un soir de mars 1944 en Caroline du Sud, État ségrégationniste alors sous l’emprise du Ku Klux Klan, deux petites filles blanches prennent leur vélo pour aller cueillir des maypops, une variété de passiflore aux couleurs éclatantes. On retrouvera leurs corps sans vie dans un marécage d’eau croupie. Georges Stinney Jr., un jeune Noir de quatorze ans, a eu le malheur d’être le dernier à leur adresser la parole. Le garçon est accusé, condamné sans preuves après un simulacre de procès et exécuté deux mois plus tard sur la chaise électrique. Soixante-dix ans après, le procès sera réouvert.
Didier Decoin, que les faits divers ont toujours inspiré, nous emmène à la suite de la juge Lucy Mc Gillish, chargée d’étudier la révision éventuelle du jugement, et de son greffier noir, Goliath, dans la ville d’Alcolu où l’odeur des marais prend à la gorge. Qui a tué les deux innocentes fillettes ? Qui avait intérêt à juger en toute hâte l’enfant d’une famille pauvre ? Voluptueuse et imagée, la langue du romancier nous transporte du paradis des maypops à l’enfer du petit George.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1945, Didier Decoin est écrivain, scénariste et journaliste. Il a vingt ans lorsqu’il publie son premier roman, suivi d’une vingtaine de titres, dont Abraham de Brooklyn (Prix des Libraires 1972), John L’Enfer (Prix Goncourt 1977), et Le Bureau des Jardins et des Étangs (Stock, 2017) ainsi que Le Nageur de Bizerte (2021). Après le départ de Bernard Pivot, il prend en 2020 la présidence de l’académie Goncourt pour quatre ans.

 

Avis :

Fasciné par les faits divers au point d’y avoir consacré un Dictionnaire amoureux, Didier Decoin s’en est souvent inspiré dans ses livres, interrogeant leur charge morale et sociale. Tantôt parce qu’ils révèlent l’indifférence d’une époque, comme dans Est-ce ainsi que les femmes meurent ?, tantôt parce qu’ils exposent la mécanique implacable d’une justice qui broie les individus, à l’image de La Pendue de Londres ou de Madame Seyerling. Avec Maypops, inspiré d’une histoire vraie, reviennent les thèmes du racisme, de l’erreur judiciaire et de la peine de mort, dans une narration qui s’attache à réparer symboliquement une effroyable injustice.

En 1944, en marge d’une petite ville de Caroline du Sud dominée par le Ku Klux Klan, deux fillettes, Betty June et Mary Emma, sont retrouvées assassinées après être parties cueillir des maypops. Dans l’empressement à préserver l’ordre social blanc, préjugés raciaux, peur collective et besoin d’un coupable immédiat conduisent à l’arrestation sans preuve de George Stinney, un garçon noir de quatorze ans, jugé en quelques minutes puis exécuté sur une chaise électrique trop grande pour lui. Soixante-dix ans plus tard, la réouverture du dossier offre à la juge Lucy Mc Gillis et à son greffier noir, Goliath, l’occasion de revisiter les faits et de rendre justice à un enfant sacrifié par la ségrégation.

Porté par une écriture d’une grande sobriété, tout en nuance et en retenue, le récit fait surgir l’horreur à partir des faits et des comportements. Menant une véritable exploration morale, Didier Decoin montre comment une communauté ordinaire peut produire de la violence sociale, en se ralliant très vite à un coupable commode, en laissant la froideur administrative entériner l’élimination d’un enfant sans défense et en préférant détourner le regard du vrai – et embarrassant – responsable. Alternant passé et présent et faisant ainsi dialoguer les époques à travers le regard contemporain de la juge et de son greffier, il met en évidence les ambiguïtés de 1944 et révèle comment l’opinion, les habitudes et les rapports de domination ont élaboré une vérité judiciaire factice. Cette manière de laisser la réalité parler d’elle-même donne au roman une force d’autant plus saisissante que la mécanique intime de l’injustice s’y déploie avec un naturel confondant. 

L’on retrouve l’art et la manière de Didier Decoin de peindre les atmosphères : la touffeur des paysages, l’étroitesse de la ville et des mentalités, les regards qui s’évitent ou s’acharnent installent un huis clos oppressant où chaque personnage, même esquissé en peu de traits, incarne une facette de la ségrégation, et où l’innocence d’un enfant ne pèse guère face à un ordre social qui se protège lui‑même. Pourtant, par la façon dont il restitue à George et aux siens leur place et leur humanité, le livre conserve une forme de lumière, transformant un fait divers en réflexion sur la justice, la mémoire et la responsabilité collective, et offrant à l’adolescent exécuté une forme de réparation morale.

Récit de facture classique et d’une grande maîtrise, Maypops allie rigueur historique, profondeur morale et puissance narrative. En éclairant les ressorts collectifs qui ont dévoyé la machine judiciaire, en restituant avec précision une époque où la ségrégation dictait les destins et en révélant les distorsions sur lesquelles s’est construite cette affaire tragique et révoltante, le roman dépasse le cadre du fait divers pour questionner le vrai sens des mots justice, mémoire et responsabilité. Sa sobriété, son sens du détail juste et sa manière de faire dialoguer les temporalités dans un jeu de répons entre objectivité et émotion en font un ouvrage réaliste, incarné et profondément humain, qui remet honte et culpabilité à leur place légitime et restitue à une vie volée la dignité qu’on lui avait déniée. (4/5)

 

Du même auteur sur ce blog : 


 

vendredi 3 juillet 2026

Critique : "Maudite soit la guerre" de Gwenaël Bulteau | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Maudite soit la guerre" de Gwenaël Bulteau


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Maudite soit la guerre

Auteur : Gwenaël BULTEAU

Parution : 2026 (Manufacture de livres)

Pages : 280

Accès au livre : ISBN 9782385533113  
                           en librairie

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

1917. La Grande Guerre a transformé Paris. Les Poilus en permission hantent les rues tandis que les femmes sont mobilisées pour faire fonctionner l’économie du pays. Sentiments patriotiques, peur des espions allemands et traque des déserteurs agitent la ville.
Jeanne, jeune actrice, rêve de scène et d’évasion. Elle aime Maxence, apprenti aux Halles, impatient d’être mobilisé pour accomplir son devoir tout en suivant les traces de son père.
Quand un meurtre frappe leur quartier, le commissaire Soubielle commence à enquêter dans le voisinage. Ce qu’il va découvrir dépasse le banal fait divers : entre secrets de familles enfouis et loyautés déchirées, c’est le poids d’une époque où chaque choix peut dissimuler une trahison.
Gwenaël Bulteau nous plonge dans une fresque familiale et policière au cœur d’un Paris méconnu et à bout de souffle. Avec Maudite soit la guerre, il confirme une fois de plus son talent pour raconter les tourments humains dans les zones d’ombre de l’Histoire, là où le destin des hommes vacille.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1973, Gwenaël Bulteau est professeur des écoles. En 2017, il est notamment lauréat du prix de la nouvelle du festival Quais du Polar, pour un texte publié par la suite aux éditions 10-21. Après La République des faiblesLe Grand Soir et Malheur aux vaincus, Maudite soit la guerre est son quatrième roman.

 

Avis :

Reconnu pour son sens de l’atmosphère et de la psychologie, Gwenaël Bulteau ancre son dernier polar historique en 1917, au cœur d’un Paris épuisé par la Grande Guerre. Dans ce contexte où le conflit, entre devoir, peur et survie, s’immisce dans le quotidien et altère les relations humaines, l’enquête policière sert de prisme révélateur de la violence diffuse qui étreint la capitale et souligne les fractures morales d’une société mise à rude épreuve.

Nourri par l’exaltation patriotique, la traque des déserteurs et les soupçons d’espionnage, un climat d’incertitude presque paranoïaque enveloppe ce Paris de l’arrière, où les femmes s’échinent à maintenir l’essentiel tandis que la noria d’estropiés et de permissionnaires dévastés semble ne jamais devoir s’interrompre. C’est dans ce cadre déstabilisé que Jeanne, jeune actrice déterminée à s’affirmer, et Maxence, apprenti des Halles animé par le désir de servir et d’honorer la mémoire paternelle, tentent malgré tout de tracer leur voie. La survenue d’un meurtre dans leur quartier entraîne l’intervention du commissaire Soubielle et ouvre une enquête qui les ramène brutalement aux contingences de l’époque.

Usant du polar comme d’un outil d’exploration sociale, Gwenaël Bulteau nourrit son intrigue des non‑dits et des crispations d’une ville meurtrie, contaminée jusqu’au plus banal du quotidien par l’angoisse, la suspicion et l’usure morale. Dans ce tableau qui révèle les failles individuelles sans jamais les détacher du tumulte historique, le meurtre apparaît comme la résurgence au grand jour de courants souterrains alimentés par le vacillement des repères et par le brouillage de la frontière entre culpabilité et survie. Jamais réduits à des archétypes du roman noir, les deux jeunes gens incarnent avec justesse deux façons de chercher une place dans un monde qui se défait. Le commissaire Soubielle, quant à lui, campe une figure ambivalente, à la lucidité blessée, dont l’enquête révèle les fragilités en même temps que les ombres de la ville. De facture classique, le roman se déroule ainsi dans une tension constante entre quête de vérité et vulnérabilité humaine, sculptant ses caractères au ciseau de l’Histoire. 

Malgré une accumulation de motifs et de ramifications rendant au final assez invraisemblable la manière dont certains fils se rejoignent, le récit conserve une cohérence d’ensemble et une réelle puissance d’évocation. Cette profusion nourrit l’instantané d’un Paris sous tension, où chacun porte le poids d’un monde en bascule. La précision du regard, la sensibilité accordée aux trajectoires individuelles et la capacité à faire vibrer l’époque dans ses détails les plus concrets emportent le lecteur par leur efficacité narrative. Mariant souffle romanesque, sens du personnage et acuité sociale, cet excellent polar s’épanouit dans une richesse qui déborde largement son suspense discret. (4/5)
 

mardi 31 mars 2026

Critique : "En attendant le déluge" de Dolores Redondo | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "En attendant le déluge" de Dolores Redondo



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : En attendant le déluge
            (Esperando al diluvio)

Auteur : Dolores REDONDO

Traduction : Isabelle GUGNON

Parution :  en espagnol en 2022,
                   en français en
2024 et 2026 
                   (Gallimard)

Pages : 560

Accès au livre : ISBN 9782073018694  
                           en librairie

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :

À l’origine de ce roman époustouflant, des faits réels : entre 1968 et 1969, celui que la presse écossaise a surnommé Bible John tua trois jeunes femmes rencontrées dans une discothèque de Glasgow et disparut.
En 1983, Noah Scott Sherrington, policier obsédé par Bible John depuis près de quinze ans, s’apprête à l’arrêter sous une pluie torrentielle quand il est foudroyé par une crise cardiaque. À peine remis, écoutant son intuition et résistant aux injonctions des médecins et de sa hiérarchie, il suit la piste du meurtrier jusqu’à Bilbao, port où s’active secrètement l’ETA. Alors que les fêtes patronales de l’Aste Nagusia battent leur plein, des jeunes femmes sont assassinées à la sortie de discothèques...
Noah, enquêteur tenace et doté d’un cœur fragile, au sens propre comme au figuré, a-t-il enfin retrouvé sa cible ? Les terribles inondations qui vont bientôt ravager la ville feront-elles obstacle à son projet ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1979 à Donostia-San Sebastian, Dolores Redondo se revendique comme une écrivaine de la tempête. Révélée par la trilogie du Baztan, traduite en trente-huit langues et adaptée pour Netlix, elle a connu un succès planétaire avec La face nord du coeur, vendu à plus de 300 000 exemplaires en Espagne et qui a remporté le Grand Prix des lectrices de elle en 2021.

 

 

Avis :

Deux drames réels durablement traumatisants nourrissent ce roman noir. Entre 1968 et 1969, un tueur en série jamais identifié, surnommé Bible John, terrorise l’Écosse et laisse derrière lui une affaire criminelle non résolue. En 1983, des jours d’intempéries ininterrompues provoquent au Pays basque une inondation sans précédent, dévastant Bilbao et marquant à jamais ses habitants. C’est dans cette année charnière que Dolores Redondo situe son récit, au moment où un enquêteur écossais poursuit jusqu’en Espagne l’ombre du meurtrier. Fidèle à son ancrage basque, elle inscrit son histoire dans un territoire qu’elle connaît intimement et fait résonner la violence du passé britannique avec la tension d’un désastre annoncé. S’éloignant de l’univers du Baztán, cette trilogie où elle mêlait enquête policière et mythologie navarraise, elle choisit un matériau plus strictement historique pour déployer une atmosphère menaçante d’une grande cohérence.

Ni la santé ni la carrière du policier écossais Noah Scott Sherrington n’ont résisté à l’obsession qui le lie à Bible John. Lucide sur ses limites mais incapable de renoncer à une traque qui le définit autant qu’elle l’épuise, ce personnage hanté arrive dans une Bilbao encore paisible, déjà battue par la pluie. S’installe alors une inquiétude croissante, ce qui ressemble à de nouveaux crimes en série se superposant à l’approche d’une catastrophe naturelle pour refléter les failles intimes d’un être au bord de la rupture. Autour de lui gravitent des figures basques finement dessinées, dont les solidarités, les doutes et les blessures composent un tableau local vivant et profondément humain, même si l’on pourra s’étonner du traitement de Rafa, dix-huit ans mais doté d’une candeur presque enfantine, une caractérisation assez maladroite. L’intrigue se construit ainsi sur la double confrontation d’un homme avec son passé et d’une ville avec un danger qui gonfle inexorablement.

Toute la narration repose sur une tension qui s’installe lentement, à l’image de la crue qui gagne chaque jour un peu plus de terrain et use les nerfs des habitants. Bilbao semble s’imbiber à la fois des eaux du ciel et des peurs individuelles, comme emportée par une seule marée irrépressible. Dans ce décor saturé d’humidité et d’anxiété, la fragilité cardiaque du fort bien dénommé Noah renforce encore le sentiment de vulnérabilité, la mise en danger que représente pour lui le moindre geste insufflant à l’enquête une urgence redoublée. Alternant investigation, introspection et descriptions d’une ville qui se délite sous la pluie, le roman dépasse la simple résolution d’un mystère pour explorer le combat d’un homme au bord de l’effondrement physique et psychique. Il s’éloigne ainsi du thriller classique pour tendre vers un ample roman noir, où climat, mémoire et corps occupent une place essentielle.

Cette dimension physique renforce l’attention portée à la vulnérabilité et à la persistance traumatique. Tandis que l’ombre de l’insaisissable Bible John fait planer le spectre d’un mal incontrôlable, l’inondation imminente rappelle la fragilité humaine face aux forces naturelles. Entre ces deux menaces, Noah avance comme un funambule, conscient que son cœur peut le trahir à tout moment. Fidèle à une symbolique de l’eau déjà centrale dans La face nord du coeur, Dolores Redondo fait de la pluie, des crues et des débordements un langage métaphorique qui fond peurs individuelles et détresses collectives. Le roman interroge ainsi la manière dont individus et communautés tentent de survivre à ce qui les hante, corps et esprits marqués par la mémoire des catastrophes. Cette profondeur thématique, alliée à une maîtrise du rythme et à une sensibilité aiguë pour les paysages basques, distingue le livre de manière originale dans le roman noir contemporain.

Dans la continuité de La face nord du coeur, Dolores Redondo signe un roman noir d’une belle intensité, conjuguant ampleur narrative et précision émotionnelle. Sa capacité à faire surgir une ambiance à la fois oppressante et profondément humaine, portée par une écriture sensible aux failles intimes comme aux secousses de l’Histoire, confirme la force d’une romancière capable de donner une véritable profondeur romanesque à un fait divers. Nourri par trente-neuf ans de maturation et une documentation irréprochable, ce polar ample et habité, solidement ancré dans le réel et doté d’une authentique puissance atmosphérique et psychologique, procure un vrai plaisir de lecture. (4/5)

 

 

Citations :

Dans les situations extrêmes, périlleuses, risquées, on suit son instinct et on adapte son comportement en fonction. Il est frappant de constater que les pressentiments surgissent spontanément, sans raisonnement préalable, ce qui nous permet de les percevoir comme une force magique, alors qu’en définitive ils sont l’interprétation d’une information que nous recevons de manière inconsciente.

L’égoïsme, c’est de ne pas laisser à autrui la possibilité de se prononcer.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

dimanche 1 mars 2026

Critique de "Les saules" de Mathilde Beaussault | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les saules " de Mathilde Beaussault


 

J'ai aimé 

 

Titre : Les saules

Auteur : Mathilde BEAUSSAULT

Parution : 2025 (Seuil)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782021576986  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Allongée au bord de la rivière, cachée par les saules pleureurs, Marie, dix-sept ans, semble paisible, endormie, ce que démentent les marques sombres sur son cou.
Sa mort brutale ébranle toute la communauté, et surtout Marguerite, une petite fille solitaire que tous croient simple d'esprit. Ses parents, peu enclins à manifester leur affection, travaillent leur terre du matin au soir. Livrée à elle-même, maltraitée à l'école, elle aime se réfugier au bord de la rivière, où elle se sent en sécurité sous les saules.
Cette nuit-là, elle a vu quelque chose. Elle voudrait bien aider Marie, la seule qui était gentille avec elle. Mais voilà, Marguerite ne parle pas, ou presque jamais. Mutique derrière sa chevelure sale et emmêlée, elle observe l'agitation des adultes qui, gendarmes ou habitants, mènent l'enquête. Mais comment discerner la vérité parmi les rumeurs, les rivalités familiales et les rancœurs tissées de longue date ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en Bretagne au début des années 1980, Mathilde Beaussault, fille d'agriculteurs, a trouvé dans ses origines la matière de son premier roman.

 

Avis :

Dans un premier roman où la fragilité de l’enfance se brise sur l’âpreté du monde, Mathilde Beaussault se sert d’un meurtre comme d’un révélateur de rancoeurs qui fermentent au coeur de la campagne bretonne.

L’identité du coupable et la nature de ses mobiles sont ici presque accessoires, tant ce qui prend aussitôt le pas dans la narration est l’atmosphère empoisonnée de ce huis clos rural entre, d’un côté les odeurs de lisier d’un travail agricole toujours plus étranglé par les dettes, et de l’autre, le nez pincé de ceux qui, bien propres sur eux, leur opposent leurs convictions écologiques.

Lorsque Marie, dix-sept ans, est retrouvée étranglée sous les saules de la rivière en bordure de village, les esprits minés par l’aigreur se déchaînent à grands coups de rumeurs. C’est tout juste si la victime, la fille du pharmacien assez riche pour racheter toujours plus de terres agricoles bradées, n’apparaît pas comme la plus fautive, coupable de sa réputation de fille facile avec ses jupes trop courtes et l’insolence de sa liberté.

Il n’y a guère que Marguerite, souffre-douleur de ses camarades parce que rencognée dans son silence de petite fille peut-être pas tout à fait comme les autres, pour défendre dans le secret de son coeur cette aînée si merveilleuse qui, elle, n’avait pas froid aux yeux. Tout à l’observation de son idole, la petite est d’ailleurs la seule à avoir vu quelque chose la nuit du meurtre. Mais qui pour se soucier d’une gamine dépenaillée que l’on dit attardée ?

Pendant que le village bruit méchamment de mille ragots, l’enfant se replie en silence sur les bribes de tendresse taiseuse et maladroite de sa mère et de sa tante, fragiles éclats d’humanité survivant furtivement à l’érosion d’un quotidien tueur de rêves et de sentiments. L’innocence de l’enfance trouvera-t-elle quand même une voie pour se faire entendre dans le monde ranci des adultes ? Seules les femmes de cette histoire, usées, trompées ou tuées, semblent conserver par devers elles cette part de coeur qui, certes piétinée par la vie et par l’intransigeant égoïsme de leurs hommes, ne demande qu’à resurgir à la faveur des circonstances.

Elle-même fille d’agriculteurs bretons, Mathilde Beaussault puise dans un univers qu’elle connaît bien l’âpre réalisme de ses observations, toutes de petites trouvailles de justesse qui font le sel du récit, malheureusement entaché de maladresses syntaxiques et de phrases mal construites. Malgré ces imperfections, ce premier roman demeure une lecture prenante et attachante, où sous la vision noire d’un monde rural coincé entre désespoir et colère sourd la fraîcheur tendre de l’enfance et de l’innocence. (3/5)

 

 

Citation : 

Depuis lors, on s’est toujours regardé avec défiance entre la Haute et la Basse Motte. Il est des trahisons qu’on n’oublie pas. Quelques centaines de mètres seulement séparent deux mondes. Celui du pharmacien, des mains propres et des cuticules blanches, un monde qui s’érige en défenseur de la nature. Celui des paysans, des mains calleuses et des ongles noircis, un monde qui survit en nourrissant grassement l’humanité.

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
 
 

jeudi 27 novembre 2025

[Bellivier, Reine] La hideuse

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La hideuse

Auteur : Reine BELLIVIER

Parution : 2025 (Christian Bourgois)

Pages : 198 

Accès au livre : ISBN 9782267055351  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À la fin des années 1950, dans un bourg des Deux-Sèvres, Marguerite, mariée et mère de trois enfants, quitte le domicile familial et disparaît sans un mot. Des années plus tard, sa fille enquête pour comprendre les raisons et les circonstances de cet événement qui a marqué sa vie. De la vérité, elle n’a que les bribes qu’on a bien voulu lui confier. Certes, il y aurait eu un autre homme, plus aisé que son père, que sa mère aurait rejoint sur la côte. Mais est-ce bien seulement cela, son histoire ? Et comment vivre libre après avoir tout abandonné ? À partir d’indices littéraires – de Virginia Woolf à Emil Ferris –, de journaux intimes et de ses propres souvenirs, la narratrice se plonge dans la condition féminine de l’après-guerre pour retracer l’histoire de Marguerite. Au fur et à mesure, émerge une figure de femme et de mère à l’identité complexe, tour à tour sombre et lumineuse. Une femme dont les rêves, plus vastes que l’horizon étroit de son foyer et de son milieu social, ouvriront à sa fille de nouvelles voies.

Reine Bellivier livre un premier roman poignant sous la forme d’une enquête, qui révèle combien le désir impétueux de liberté peut bouleverser des vies en apparence minuscules.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Reine Bellivier est née en 1982 et vit à Nantes. Son enfance a été marquée par le bocage des Pays de la Loire et plusieurs longs séjours à l’étranger. Après des études de lettres, elle coordonne des projets éditoriaux en indépendante. La Hideuse est son premier roman.

 

 

Avis :

Ce premier roman d’inspiration autobiographique retrace la disparition de Marguerite, mère de famille des années 1950, qui quitte un jour son foyer sans un mot. Ce départ ouvre une brèche dans la mémoire familiale que la narratrice – sa fille – explore avec une délicatesse poignante. Reine Bellivier transforme un épisode intime en une fiction sensible, mêlant souvenirs, journaux intimes et élans imaginaires, dans un geste de réparation et de réconciliation avec l’absence.

Le récit s’organise comme une quête intérieure, guidée par les traces ténues d’une femme qui s’est effacée et que la narratrice s’emploie à recomposer par l’empathie, l’intuition et les résonances littéraires. Se glissant dans les pas de sa mère pour mieux saisir ce qu’elle a pu ressentir – étouffement dans un quotidien contraint, vertige du départ, culpabilité subséquente –, elle cherche à en comprendre les ressorts intimes. Portée par une volonté de relier plutôt que de juger, elle éclaire en creux la condition féminine de l’époque, réduite aux devoirs domestiques et contrainte d’étouffer ses désirs d’émancipation. Ce travail de réinvention s’appuie avec le plus grand naturel sur des figures tutélaires comme Virginia Woolf, dont la pensée sur l’indépendance intérieure résonne avec le destin de Marguerite, ou Emil Ferris, dont l’univers graphique et hybride inspire une narration libre et intuitive. 

La langue, sobre et poétique, avance avec retenue entre les ombres, effaçant les jugements communément hâtifs pour laisser place à une écoute patiente, une attention aux failles, aux silences et aux élans contenus. Choisi pour sa résonance affective, chaque mot s’imprègne d’une pudeur bouleversante, dans une élégance qui laisse affleurer l’émotion sans jamais l’exhiber. 

La Hideuse trace un chemin de réconciliation, mais aussi de réhabilitation – celle d’une mère « indigne » dont, avec un discernement remarquable, la narratrice restitue la complexité, la dignité et, en définitive, le malheur. Un texte profondément sensible, juste et lucide, qui émeut par ce qu’il donne à ressentir de la souffrance transmise de mère en fille. (4/5)

 

Citations :

Tu t’étais mise à peindre. Qu’est-ce qui parlera pour moi quand ma fille fera le tri dans ma maison vide ? Les lettres gardées, un billet glissé entre des pages, un article découpé. Qu’est-ce qui trahira les tremblements de la conscience, les regrets muets, les petits et les grands renoncements, les jardins d’orgueil et de menues fiertés, les pensées qui étayent la journée et celles qui soutiennent une vie ? Est-ce que des objets peuvent révéler les croix qui nous ont pesé et celles qui nous ont servi de colonne vertébrale, comme aux épouvantails ? (...)
« Les tubercules sont les organes de conservation qui permettent de classer la pomme de terre parmi les plantes vivaces à multiplication végétative : la plante, au lieu de se reproduire par voie sexuée grâce à la formation de fleurs et de graines, ne fait que multiplier indéfiniment ses organes végétatifs (racines, tiges et feuilles) grâce à des fragments de tiges portant les réserves nécessaires à leur reprise » (Cercle royal horticole d’Antoing, « Les loisirs de l’ouvrier »). 
Dans l’entrain que certaines femmes mettent à apprendre, même tardivement, toutes sortes de pratiques créatives, je ne peux pas m’empêcher de voir plus qu’une tocade pour tromper l’ennui, mais bien une nécessité de ménager un espace à soi, comme en offrent tous les actes de création, et qui permet de faire de sa condition bien autre chose que la multiplication indéfinie de l’espèce à travers soi-même, comme c’est le cas du pied de pomme de terre.


Note de Maman : « Aujourd’hui plus dur que d’habitude, pas dormi, mal partout, ne tiens pas debout, tout est sombre. Et je croyais l’avoir oubliée, mais elle était dans l’escalier, quand j’ai descendu. Pourquoi me poursuit-elle et me tourmente-t-elle ? Hier je l’ai aperçue derrière un arbre (hideuse) elle m’a fait très peur pour le reste de la journée. »


 

vendredi 7 novembre 2025

[Coe, Jonathan) Les preuves de mon innocence

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Les preuves de mon innocence 
            (The Proof of my Innocence)

Auteur : Jonathan COE

Traduction : Marguerite CAPPELLE

Parution : en anglais en 2024,
                  en français en
2025 (Gallimard)

Pages : 480

Accès au livre : ISBN 9782073101976  
                           en librairie

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :     

L’arrivée de Liz Truss au 10, Downing Street.
Des ultraconservateurs réunis dans un vieux manoir.
Une société secrète d’étudiants en plein Cambridge.
Plusieurs morts mystérieuses.
Des jeunes femmes en quête de vérité.
Et une vieille inspectrice bien trop gourmande…

Voici quelques ingrédients du nouveau roman virtuose de Jonathan Coe, le plus brillant et charming des auteurs britanniques, qui se joue ici des codes du polar pour mieux dénoncer montée des extrêmes et désinformation.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jonathan Coe est né en 1961 à Birmingham. Il est l’un des auteurs majeurs de la littérature britannique contemporaine. On lui doit notamment Testament à l’anglaise (1995), prix du Meilleur Livre étranger 1996, La Maison du sommeil (1998), prix Médicis étranger 1998, Bienvenue au club (2003), Numéro 11 (2016), Le cœur de l’Angleterre (2019), prix du Livre européen 2019, Le royaume désuni (2022)...

 

 

Avis :

Désormais bien connu pour ses observations romanesques de l’Angleterre contemporaine, Jonathan Coe poursuit dans cette veine sous une forme nouvelle mêlant le pastiche littéraire à la satire politique et sociale. Sur fond de bouleversements récents – l’arrivée de Liz Truss au pouvoir et la disparition d’Elizabeth II –, il tisse une intrigue chorale alternant présent et années 1980, qui interroge l’héritage du néolibéralisme, la fabrication des récits politiques et la manière dont les individus tentent de se situer dans une mémoire collective en tension.

Les trajectoires de plusieurs personnages s’y croisent autour d’un manoir, cadre d’un séminaire organisé par un cercle conservateur, où ressurgissent les tensions idéologiques des années Thatcher. La découverte d’un cadavre interrompt les débats et déclenche une enquête menée par une inspectrice en fin de carrière, épaulée par deux jeunes femmes proches de la victime. Blogueur politique engagé et farouchement anti-conservateur, l'homme assassiné menait lui-même des investigations sur les jeux d’influence impliquant certains membres des cercles intellectuels de Cambridge. L’affaire met au jour les liens entre sphère privée et luttes idéologiques, dans une société britannique où les démons du thatchérisme trouvent un écho dans le trumpisme contemporain. 

Cette matière romanesque alimente une construction narrative à la fois ludique et rigoureuse, qui mobilise les codes du whodunit – enquête, fausses pistes, révélations progressives – pour les détourner au profit d’un dispositif critique. L’enquête constitue un levier d'exploration des récits concurrents, des silences familiaux et des fractures générationnelles, dans un monde où la vérité se négocie autant qu’elle se découvre. Le manoir, lieu clos et symbolique, cristallise ces tensions, révélant les lignes de faille entre mémoire intime et idéologie dominante, entre héritages refoulés et récits recomposés.

Le roman conjugue ainsi les ressorts du divertissement narratif avec une réflexion aiguë sur les dérives du pouvoir et les mécanismes de l’oubli. Dans ce jeu de miroirs entre passé et présent, fiction et politique, il sollicite une prise de conscience. Toute enquête – policière ou historique – engage des questions de point de vue et de pouvoir, et le roman s’impose comme un espace critique où s’élabore une lecture lucide des tensions qui traversent la société britannique contemporaine.

Si l'on se perd avec plaisir dans ce récit ironique aux allures de labyrinthe qui emboîte ses multiples niveaux – dialogues, documents, souvenirs – dans une mécanique aussi inventive que maîtrisée, on peut aussi regretter que, dans sa finesse de traitement, le propos politique semble y perdre en mordant, le parallèle entre les années Thatcher et l’ère Trump ne restant jamais qu’esquissé. L'ensemble amuse, intrigue et séduit, mais laisse poindre une réserve : celle d’un regard acéré qui, malgré sa justesse, semble s’arrêter au seuil de la confrontation, pour une oeuvre au final presque plus mélancolique que caustique. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Dans ce monde, les gens les plus dangereux sont ceux qui savent exactement ce qu’ils veulent, et qui sont bien décidés à l’obtenir.


J’ai tendance à penser que l’un des marqueurs les plus puissants de cet individualisme nouveau, c’est le téléphone portable : cet objet improbable, à l’origine désopilante brique en plastique munie d’une antenne radio, et aujourd’hui omniprésent, indispensable, pièce maîtresse et pierre angulaire de nos existences. Vous souvenez-vous de son lancement auprès du grand public, au Royaume-Uni ? C’était à l’occasion du nouvel an 1985. Vous rappelez-vous qui était chargé de présenter cette innovation ? Ernie Wise, bien sûr. Eric Morecambe était mort l’année précédente, laissant Ernie seul et endeuillé : ce parfait microcosme de société grâce auquel son partenaire et lui avaient diverti la nation des années durant s’était brisé pour toujours. Il était tout seul, désormais : quoi de mieux pour symboliser ce nouvel individualisme, qui en fin de compte (on se demande bien pourquoi personne n’y a pensé, à l’époque) n’est jamais qu’une autre façon de désigner la solitude.
Bref, ne laissez personne vous dire que les années quatre-vingt ont commencé le jour où les années soixante-dix ont pris fin. Les années quatre-vingt ont commencé le 1er janvier 1985, quand Ernie Wise a passé le premier appel avec un téléphone mobile au Royaume-Uni.


Les domaines d’expertise de Christopher étaient divers et variés : il s’intéressait entre autres à la guerre de Cent Ans, au gouvernement de Robert Walpole et à la dictature d’António de Oliveira Salazar au Portugal. Mais son sujet de prédilection était l’essor des idées conservatrices en Amérique et au Royaume-Uni, depuis la période de la « relation spéciale » entre Reagan et Thatcher. Christopher ne faisait pas mystère de ses opinions, mais comme il aimait le souligner malicieusement : « j’ai des amis très proches qui sont conservateurs ». Il témoignait d’un généreux respect envers les fondements intellectuels du conservatisme, mais s’inquiétait de la mainmise croissante des extrêmes sur ce mouvement, de part et d’autre de l’Atlantique. 


… oh oui, il débordait de colère, Peter. Tout comme Howard. Des hommes calmes, discrets, et puis en une fraction de seconde ils pouvaient se mettre à brailler, à s’énerver. Toujours à s’emporter, ces deux-là. Des hommes en colère. (…) Ah, ces hommes en colère. Je ne sais pas ce qui les énerve à ce point, parce qu’ils n’en font globalement qu’à leur tête, la plupart du temps. Et pourtant, on dirait qu’ils sont partout dans nos vies, ces hommes en colère…


On en revient toujours à ça, en général. L’argent. Les gens n’arrêtent pas de parler de valeurs, de nos jours, et de guerres culturelles, mais d’après mon expérience, on s’entre-tue rarement pour des histoires de valeurs ou de culture. On s’entre-tue pour l’argent. Les humains sont des créatures primitives, en réalité.


Est-ce que ce serait tout le temps comme ça, désormais ? Chacun dans sa réalité, incapable de se mettre d’accord pour savoir si la pandémie a vraiment eu lieu ou si c’était un canular, si le changement climatique existe ou pas, si la Terre est plate ou plutôt ronde. À quoi bon écrire un livre, dans un monde pareil ?


Mais vous voyez, tel est le pouvoir de l’écrit. Grâce à lui, rien ne s’oublie jamais. Rien ne se perd. La littérature interrompt le cours du temps. C’est la seule raison de s’y adonner, au bout du compte. 


Comment survivent les écrivains ? Je ne parle pas de leurs moyens de subsistance, je parle de la façon dont leurs livres leur survivent, après leur disparition. Ils s’en tirent rarement sans aide. Les livres survivent parce que des gens tombent dessus ou sont aiguillés vers eux. Des lecteurs les lisent. Des enthousiastes font du prosélytisme. Des critiques font du débat. Des enseignants font des cours. 
L’objectif avait toujours été que mes livres me survivent. En les écrivant, j’avais accompli la première étape de ce projet. Il était peut-être temps, désormais, de me lancer dans la phase suivante ?


 

dimanche 26 octobre 2025

[Humm, Philibert] Roman policier

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Roman policier

Auteur : Philibert HUMM

Parution : 2025 (Equateurs)

Pages : 192

Accès au livre : ISBN 9782382849217  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Dans la ville de Pau, depuis quelques années, disparaissent les U des enseignes. Les restaurants deviennent « restarants » et les boucheries « bocheries ». L’enquête de police piétine et les journalistes font chou blanc. Deux types auxquels on n’a rien demandé décident de s’en mêler. Un troisième les rejoint. À voir leur détermination, on comprend vite que le coupable n’en a plus pour très longtemps.

Trois hommes, une ville, un voleur. Un roman policier sans policier ni roman, car il va de soi que tout cela est vrai. De son propre aveu, l’auteur n’a aucune imagination.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Philibert Humm est journaliste et écrivain. Il reçoit en 2022 le Prix Interallié pour son ouvrage Roman fleuve, publié aux Équateurs. Roman de gare et Roman policier poursuivent les aventures de son alter ego aventurier.

 

 

Avis :   

Dans la lignée de Roman fleuve et Roman de gare, Philibert Humm poursuit son exploration facétieuse des genres littéraires, en conservant cette tonalité singulière qui mêle l’absurde au raffinement, la parodie à la tendresse. Fidèle à son goût pour les détournements élégants, il transforme ici le polar en terrain de jeu langagier, où l’enquête devient prétexte à une errance poétique et burlesque.

L’intrigue, centrée sur la disparition des lettres « U » dans la ville de Pau, ne cherche pas tant à résoudre un mystère qu’à en célébrer l’invraisemblance. Trois personnages, ni policiers ni détectives, s’improvisent enquêteurs dans une quête aussi improbable que savoureuse. On retrouve dans leur cheminement l’esprit des Pieds Nickelés, le souffle de Bouvard et Pécuchet et cette manière bien à l’auteur de faire de l’absurde une forme de sagesse douce.

La plume, vive et malicieuse, regorge de trouvailles lexicales et de digressions savamment orchestrées. Chaque page est une promenade littéraire, où l’humour et la fantaisie langagière priment sur la tension dramatique. Pau devient un décor onirique, théâtre d’une disparition alphabétique qui interroge notre rapport au langage et à l’ordre établi. 

En intitulant son livre Roman policier, Philibert Humm joue avec les attentes du lecteur, les détourne avec finesse et propose une œuvre qui se lit comme une déclaration d’amour à la littérature populaire autant qu’une critique tendre de ses conventions. Fantaisie érudite pleine de clins d’yeux malicieux, ce roman est une échappée belle où l’on se perd avec délice, dans la droite ligne de ses précédents opus. (5/5)

 

 

Citations :

Comme je dis souvent, le succès, ce n’est jamais que de l’échec qui a réussi.

À une heure moins le quart, un soir de semaine, les rues de Pau ressemblent au désert de Gobi hors saison. Une lune rougeâtre aux trois quarts pleine éclairait le ciel à l’est et la rue Gambetta résonnait un peu trop fort de nos pas, comme si la scène était bruitée dans un film d’avant-guerre. J’avais l’impression qu’on cognait deux noix chaque fois que je posais le pied.

Dans notre époque où tout doit avoir un sens, Louise agissait pour rien, gratuitement, pour la beauté du geste. C’est d’autant plus nécessaire que c’est inutile, voilà qui deviendrait ma devise et me résonnerait longtemps au fond du cœur.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

lundi 20 octobre 2025

[Alani, Feurat] Le ciel est immense

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le ciel est immense

Auteur : Feurat ALANI

Parution : 2025 (JC Lattès)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782709674249  
                           en librairie

 

 

 

 

  

Présentation de l'éditeur :   

« Le ciel est immense, maman, vais-je me perdre ? » écrit Adel à sa mère en 1967. Pilote d’exception, le jeune Irakien est envoyé par l’armée de l’air pour être formé en URSS, avant de disparaître en 1974, entre Bagdad et Krasnodar. Trente ans plus tard, son neveu Taymour ne supporte plus le mystère qui entoure l’absence de cet oncle. Est-il vraiment mort en héros ? Sans relâche, Taymour va défier les silences d’une famille et d’un régime, jusqu’à s’inscrire à l’émission de recherche télévisée russe Zhdi Menya, « Attends-moi »… 
Une fresque magistrale, un voyage dans les dédales d’un secret de famille, un roman pour faire revivre les disparus dans la mémoire intime et collective.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Feurat Alani est né en France en 1980, de parents irakiens. Grand reporter, il a aussi réalisé de nombreux reportages pour la télévision française avant de fonder sa propre société de production. Prix Albert-Londres pour Le parfum d’Irak, il est l’auteur d’un premier roman acclamé par la critique, Je me souviens de Falloujah, prix du roman Version Femina, prix de la littérature arabe, prix Senghor du premier roman francophone, prix Amerigo Vespucci et finaliste du prix Goncourt du premier roman.

 

 

Avis :

Incantation douce portée par le vent de la mémoire, ce second roman de Feurat Alani prolonge un parcours façonné par l’engagement journalistique et la quête des origines. Après avoir sillonné l’Irak en tant que grand reporter, puis sondé les blessures de l’exil dans Je me souviens de Falloujah, l’auteur troque cette fois le témoignage pour la fiction, sans pour autant s’éloigner des faits réels ni de la mémoire familiale qui l’habite. 

Un oncle pilote d’exception disparu dans un ciel sans réponse et une famille traversée par les silences : autant d’ombres qui accompagnent le narrateur Taymour, élevé en France, dans son voyage vers l’Irak. Il s’y rend comme on s’approche d’un mystère ancien, les poches pleines de photographies fanées et de questions sans écho. Ce pays inconnu l’accueille avec ses cicatrices, ses murmures et ses visages comme surgis d’un rêve interrompu.

Aussi fine qu’une veine sous la peau, la voix narrative creuse patiemment les strates de la mémoire familiale, comme on exhumerait des fragments d’os dans un désert. De mots retenus en phrases suspendues entre chagrin et tendresse, l’émotion circule à voix basse, portée par une esthétique qui privilégie l’ombre et le murmure à l’évidence et à l’explication. 

Sur fond de tensions politiques et de souvenirs effacés de l’Irak des années 1970, le récit suit une quête intérieure, animée par le besoin de comprendre et de faire ressurgir ce que le silence a recouvert. À travers les gestes esquissés et les réminiscences morcelées, Taymour tente de retisser les fils d’une histoire familiale éclatée.

Dans cette mémoire en clair-obscur, les femmes occupent une place essentielle. Présences discrètes, elles veillent et protègent sans bruit, transmettant par leur silence une langue ancienne, faite de regards et de vérités enfouies. Cette parole muette nourrit la narration, révélant tout ce que les mots seuls ne peuvent contenir.

Feurat Alani déploie une écriture sensible, capable de faire dialoguer le réel avec l’imaginaire, l’intime avec l’histoire. La fiction ouvre une brèche où l’amour, la perte et la mémoire s’entrelacent dans une lumière fragile. Sous ce ciel immense, les vivants frôlent les absents, et la littérature, portée par le répons des souvenirs, se fait espace de transmission et de réparation. 
 
Une lecture prenante et touchante qui vous enveloppe, puis vous quitte sans bruit, dans la mélancolie douce-amère des secrets irrattrapables. (4/5)

 

 

Citations :

Si le silence a un pouvoir, la parole est sa seule révolte.


Dire « Quand il neigera à Bagdad », c’était évoquer un événement aussi improbable qu’un hiver sans fin dans le désert.


— Ici, c’est la tradition, me précisa Auday. Toujours en faire trop. Plus que les autres. 
Cette pratique portait un nom : être Doulaimi – du nom de la plus grande tribu de la province. Tout le monde, en Irak, pouvait être Doulaimi ; il suffisait d’exagérer sa générosité, dans les paroles comme dans les gestes. Si quelqu’un admirait ouvertement votre montre, on devait lui répondre : « Elle est à toi. » Bien sûr, on refuserait. Si l’on appréciait quelqu’un, un Doulaimi dirait : « Je te mets sur ma tête. » 
— Perdre de sa hauteur pour élever l’autre, c’est une question d’honneur, tu vois ? m’expliqua Auday. 
— Euh… pas vraiment. Auday désigna une maison. 
— Ceux-là ne sont pas très généreux, ils n’ont offert qu’un mouton pour la naissance de leur enfant. Le voisin, lui, en a sacrifié trois, tu ne comprends toujours pas 
— Un peu. 
La générosité était un terrain de rivalité. Il fallait être celui qui sacrifierait le plus de moutons pour ses invités. On jugeait les familles là-dessus.


« Si tu veux le pouvoir, prends le parti. » 
Ces mots provenaient d’une citation de Staline, que Saddam Hussein répétait comme un mantra. Ce jour-là, lorsqu’Adel avait naïvement proposé qu’une décision importante soit soumise à un vote interne, Saddam avait ricané en déclarant : « Ceux qui votent ne décident de rien. Ceux qui comptent les votes décident de tout. » À cet instant précis, Adel avait compris qu’il était en présence d’un homme prêt à tout pour le pouvoir.