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mardi 8 avril 2025

[Khadra, Yasmina] Coeur-d'amande

 





J'ai aimé

 

Titre : Coeur-d'amande

Auteur : Yasmina KHADRA

Parution :  2025 (Mialet Barrault)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Au pied du Sacré-Cœur où il habite, la vie n’a pas gâté Nestor. Rejeté à sa naissance par sa mère qui n’a pas supporté qu’il soit anormalement petit, il vit chez sa grand-mère qui l’a recueilli et qu’il adore. Elle subvient à leurs besoins avec sa maigre retraite de professeur de français tandis que son petit-fils, animé d’une inlassable vitalité et d’un incurable optimisme, cherche et trouve mille occasions d’améliorer leur ordinaire dans ce quartier de Barbès où s’entremêlent tous les peuples, tous les destins, tous les désespoirs. Yasmina Khadra fait ici un portrait éblouissant de ce quartier singulier et de sa population.

Mais le jour où la vieille dame commence à perdre la tête et doit être placée dans une maison de retraite, sa fille décide de vendre l’appartement qui est le seul refuge de ce fils qu’elle ne veut toujours pas connaître. Pour Nestor, tout s’effondre. Il lui reste la violence de ses rêves et les mots que lui a appris sa grand-mère. Ces mots qu’il va jeter sur le papier pour crier cette rage de vivre qui l’habite. Dans le quartier, ses amis arabes le surnomment « Cœur-d’amande ». Ce sera le titre de son livre.
Et qui sait… Nul n’est à l’abri d’un succès. 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Yasmina Khadra est l’auteur de la trilogie Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat et Les Sirènes de Bagdad, ou encore Ce que le jour doit à la nuit. Traduits dans une cinquantaine de pays, ces livres ont touché des millions de lecteurs dans le monde.

 

 

Avis : 

Rompant avec la violence et les conflits au centre de ses précédents ouvrages, Yasmina Khadra s’inspire d’une pâtisserie algérienne,  « qaleb ellouz » ou « coeur-d’amande », très consommée pendant les soirées du Ramadan et évocatrice de douceur dans une période harassante, pour nous emmener dans un Montmartre populaire aux allures d’oasis d’amitié et de solidarité.

Rejeté par sa mère parce qu’atteint de nanisme, Nestor le narrateur n’en a pas moins toujours vécu avec bonheur auprès d’une grand-mère aimante, dans un modeste appartement de Barbès, au pied de la Butte Montmartre. Désormais âgée, celle qui, retraitée de l’éducation nationale, a su l’instruire quand l’école supportait mal son handicap et encourager chez lui l’amour des livres et de l‘écriture, commence toutefois à perdre la tête. D’abord licencié du magasin de chaussures qui l’employait, puis expulsé du logement où il vivait avec sa chère aïeule lorsque celle-ci est envoyée en maison de retraite par le juge des tutelles, Nestor voit sa vie, jusqu’ici précaire mais joyeuse, s’effondrer comme un château de cartes.

« On est qu’une idée, mon gars, une seule et unique misérable saloperie d’idée. L’idée que l’on se fait de soi ou bien l’idée que les autres se font de nous. Avec laquelle tu veux vivre ? »
Comme l’auteur a su faire avec les coups du sort grâce à ce qu’il explique d’un optimisme bâti sur l’amitié et sur des lectures qui l’ont marqué, Nestor, entouré d’indéfectibles copains et soutenu par les petites gens de son quartier, va réussir à affronter l’adversité et à reprendre son destin en main. « Je considère l’existence comme une offrande inespérée sous une cloche de verre piégée. J’ai le choix entre la contempler en salivant dessus ou bien soulever la cloche. J’ai choisi de prendre le risque. » Et entre courage d’être soi, amitié et solidarité, la résilience sera au rendez-vous malgré la différence, la pauvreté et les duretés de la vie.

Conte à la tonalité feel-good aussi sucré que la pâtisserie de son titre, ce dernier ouvrage en date surprend dans l’oeuvre plutôt dramatique de l’auteur. La relative déception ressentie au premier degré de la lecture s’estompe toutefois face à la puissance de ses arômes particulièrement longs en bouche. Pris d’une vraie affection pour ses personnages – de petites gens comme souvent le coeur sur la main –, ému par la dédicace à la propre grand-mère de l’auteur et à toutes les autres, et comme toujours admiratif de cette plume si belle et si maîtrisée, l’on se laisse malgré soi emporter par le charme tendre et non dénué d’humour de cette histoire de résilience qui semble beaucoup emprunter au tempérament sincèrement optimiste de l’écrivain. Au point que ce nain devenu un géant des lettres à force de ténacité, de solidarité et d’amour de la littérature finit par paraître, d’une certaine façon, une sorte de projection du moi profond de l’auteur. (3,5/5)

 

 

Citations :

Je considère l’existence comme une offrande inespérée sous une cloche de verre piégée. J’ai le choix entre la contempler en salivant dessus ou bien soulever la cloche. J’ai choisi de prendre le risque. Il n’y a pas de risque non négociable pour celui qui veut vivre pleinement sa vie. Celui-là doit savoir gérer les échecs, relever les défis et se désaltérer dans la sueur de son front comme dans une eau bénite. Le monde est une combinaison de hauts et de bas et nous en faisons partie. Personne n’y peut changer grand-chose, mais chacun doit composer avec.


Ce qui importe, c’est refuser crânement d’abdiquer, ne jamais renoncer à son rêve. Si on arrive à prendre son pied là où l’on traîne l’autre, on aura compris comment dépasser ce qui nous empêche d’avancer.


Lorsqu’il pleut sur Paris, c’est comme si on floutait une toile de maître. La plus belle ville du monde se voit délestée de sa féerie, pareille à une vieille diva en train de se démaquiller dans sa loge.


De tous ces moments-là, le plus abominable, le plus cruel est l’instant où je vois Mamie, de l’autre côté de la baie vitrée, pleurer en silence. Son visage est un masque mortuaire. Elle vient de comprendre que sa vie, toute sa vie, est restée là-bas, à Montmartre, refoulée au fond de la pénombre en train d’enténébrer notre petit appart, rue de Steinkerque. Le regard qu’elle m’expédie dans un ultime recours est d’une détresse absolue ; il m’anéantit presque. C’est le regard d’une partante, d’une agonie bâclée qui enclenche son compte à rebours – le regard effaré qui languit déjà des absences et des repères d’antan, et qui dit toutes les peines du monde en un seul mot que ses vieilles lèvres usées n’arrivent pas à évacuer de peur qu’il retentisse d’un bout à l’autre de la terre.
Deux infirmières aident Mamie à marcher vers son destin.

 
J’ai pesé le pour et le contre. Céder à la tentation ou bien me ressaisir ? Pas facile de trancher. J’ai dit à Françoise : « Si j’accepte de coucher avec toi, je vais me détester. Si je refuse, tu vas me détester. » Et Françoise a rétorqué : « Détestons-nous pour voir, et après on sera quittes. »


On est qu’une idée, mon gars, une seule et unique misérable saloperie d’idée. L’idée que l’on se fait de soi ou bien l’idée que les autres se font de nous. Avec laquelle tu veux vivre ?

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

jeudi 26 septembre 2024

[Daoud, Kamel] Houris

 


 

 

J'ai aimé

 

Titre : Houris

Auteur : Kamel DAOUD

Parution : 2024 (Gallimard)

Pages : 416

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Je suis la véritable trace, le plus solide des indices attestant de tout ce que nous avons vécu en dix ans en Algérie. Je cache l’histoire d’une guerre entière, inscrite sur ma peau depuis que je suis enfant. »

Aube est une jeune Algérienne qui doit se souvenir de la guerre d’indépendance, qu’elle n’a pas vécue, et oublier la guerre civile des années 1990, qu’elle a elle-même traversée. Sa tragédie est marquée sur son corps : une cicatrice au cou et des cordes vocales détruites. Muette, elle rêve de retrouver sa voix.
Son histoire, elle ne peut la raconter qu’à la fille qu’elle porte dans son ventre. Mais a-t-elle le droit de garder cette enfant ? Peut-on donner la vie quand on vous l’a presque arrachée ? Dans un pays qui a voté des lois pour punir quiconque évoque la guerre civile, Aube décide de se rendre dans son village natal, où tout a débuté, et où les morts lui répondront peut-être.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Kamel Daoud, écrivain et journaliste, est notamment l’auteur de Meursault, contre-enquête (2014, Goncourt du premier roman).

 

 

Avis :

Dans les années 1990, dites « décennie noire » en Algérie, une guerre civile opposait le gouvernement, appuyé par l’armée, à divers groupes islamistes, faisant deux cent mille morts et disparus et déplaçant un million de personnes. Touchant particulièrement les villages, parfois entièrement décimés, des massacres d’une sauvagerie et d’une ampleur inouïes étaient commis à l’arme blanche contre les civils, hommes, femmes et enfants. Seules quelques jeunes femmes échappaient provisoirement à la boucherie pour servir d’esclaves sexuelles.

Pour mieux rendre compte de ces horreurs que l’État algérien entend effacer purement et simplement des mémoires en s’appuyant sur la loi d’amnistie votée en 2005 –  quiconque ouvre la bouche sur cette période s’expose à une peine de trois à cinq ans de prison –, le journaliste algérien Kamel Daoud a choisi de nous entraîner sur les pas de quelques personnages, qui pour être fictifs, n’en reflètent pas moins la tragique vérité historique.

Ainsi, partant de l’attaque qui, dans les montagnes de l’Ouarsenis la dernière nuit de 1997, a tué et dépecé le millier d’habitants du village de Had Chekala, l’auteur donne la parole à une survivante imaginaire qui, vingt-et-un ans après l’atroce assassinat de tous les siens, peine à vivre avec ses épouvantables séquelles, sa peur et son traumatisme, pendant que, d’amnésie collective en mensonges d’État prétendant protéger la paix pour les générations futures, le gouvernement algérien s’enferre dans le déni de justice depuis qu’il a légalisé l’impunité de ces crimes contre l’humanité.

Aube avait cinq ans quand tout a basculé. Seule rescapée du massacre des siens et de son village, elle ne doit son salut qu’à la trop grande hâte de son égorgeur qui l’a laissée pour morte, les cordes vocales tranchées et un « sourire » sanglant de presque dix-sept centimètres sous le visage. Désormais quasiment muette, balafrée d’une oreille à l’autre et ne respirant qu’au moyen d’une canule, elle est par-dessus le marché régulièrement victime d’agressions, ses cicatrices plus volontiers attribuées aux violences visant régulièrement la prostitution qu’aux crimes de la guerre civile et des années de plomb.

Elle qui, bien loin d’en avoir fini avec la violence, subit encore celle réservée quotidiennement aux femmes dans un pays où, « lorsqu’une femme n’appartient à aucun homme, père, frère, mari, ni même à son fils, on la surnomme ‘’errante’’, les hommes parlant d’elle comme d’un terrain vague, une propriété qui saigne une fois par mois, une pièce de monnaie déterrée au sol, un butin », tremble depuis que, célibataire, elle est tombée enceinte. Décidée à avorter – comment jeter une petite fille de plus dans cet enfer auquel se résume sa vie ? –, elle s’adresse à l’embryon de celle qu’elle appelle Houris dans un récit de son histoire et de son triste prolongement jusqu’à aujourd’hui et, ayant entrepris de retourner dans le village de son enfance, y constate avec effroi l’oubli forcé des morts restés sans cimetière, entre statistiques minimisées, rumeurs et récupérations diverses, enfin afflux de milliers de vrais et faux rescapés réclamant des aides au nom d’une invérifiable parenté avec les disparus.

Alourdi par les longueurs et les répétitions à mesure qu’il égrène l’infinie et terrifiante litanie des différents massacres et qu’il ressasse l’impossibilité de construire un avenir sur l’effacement de la mémoire, le texte comme halluciné mais implacablement précis et documenté impressionne bien moins par la qualité de sa fiction un peu trop ligotée à la fastidieuse sécheresse des chiffres, que par sa courageuse dénonciation, là-bas pénalement répréhensible, d’un sujet institutionnalisé tabou en Algérie. Pas forcément un immense roman donc, mais un vrai et nécessaire cri de colère pour la mémoire des victimes tuées une seconde fois par le déni et l’oubli. (3,5/5)

 

 

Citations :

Que veux-tu ? Venir ici et devenir une chair morte ? Entends-tu les hommes dehors dans le café ? Leur Dieu leur conseille de se laver le corps après avoir étreint nos corps interdits à la lumière du jour. Ils appellent ça « la grande ablution », car nous sommes la grande salissure. Que veux-tu ? Toutes les femmes sont comme moi, même si elles ne possèdent pas de trou dans la gorge, ou de sourire stupide sur le visage, ou de langue étranglée dans l’agonie. C’est ça être femme ici. Le veux-tu vraiment ?
 

C’est ma vie, ce salon, ma pièce de monnaie rare. C’est là que je gagne mon argent et mon indépendance, et le privilège d’avoir les cheveux à l’air et les épaules nues, et de fumer et de boire du vin. Ce n’est pas grand comme commerce, mais ça rapporte de quoi tenir les autres à l’écart. Tu sais, ma perle, l’État donne une misère aux victimes survivantes de la guerre civile comme moi et le double aux familles des égorgeurs. Et j’ai dû céder mon droit à la pension pour devenir propriétaire de ce salon. C’était la condition de l’État : la pension ou la possibilité d’acquérir un local commercial de l’Office. 
 

Il faut y aller doucement dans ce pays quand on est une femme. On reste des esclaves, libres depuis trop peu de temps. Tout peut se renverser, se perdre à la moindre cuisse dénudée ; une robe à fleurs trop courte décide de ta vie.
 

Dans son cabinet, le docteur installa, entre lui et ses patientes, un rideau noir. Sa femme fut chargée des palpations, des examens invasifs, des vérifications entre les jambes écartées. Et lui, des prescriptions et des conseils. Oui, je te jure ! Sa femme palpait et elle lui décrivait les organes, les textures, les baves intimes ou les cris des patientes. De l’autre côté du rideau, il lançait ses diagnostics tel un Dieu occulte. À la fin de l’auscultation, il signait une ordonnance et son assistante encaissait le prix de la séance.
 

« Avez-vous saigné ces jours-ci ? » m’interrogea la voix. Je fis un signe de la main. Le « retard » ? Toutes les femmes redoutent ce moment. Le « retard », c’est le corps durci, la même idée noire qui remonte dans le cœur en cafards, de l’électricité pour une condamnée à mort. Le « retard », c’est les autres femmes qui s’éloignent de vous d’instinct comme des bêtes apeurées.
 

Dieu possède, ma fève, quatre-vingt-dix-neuf noms dans cette religion. On doit y ajouter le nom de tous les hommes que l’on rencontre, car ils sont Dieu.
 

Aux fenêtres des immeubles, des voisines m’examinaient, curieuses, moqueuses ou compatissantes. Certaines femmes choisissent leur camp très vite. Elles croient que le seul moyen de survivre dans une prison, c’est de s’en faire les gardiennes. 
 
 
Ses cinq frères, dès qu’elle fut veuve dans sa ville à Chlef, la voilèrent intégralement et lui imposèrent le masque sur le visage et la stricte surveillance de ses gestes, mouvements, regards. Elle n’avait même plus droit d’approcher une fenêtre, d’élever la voix dans leur demeure ou d’avoir un téléphone ou des amies. Seulement un oiseau dans la tête. Et un Coran. « Une femme divorcée ? Une femme veuve ? C’est une bombe dans la maison », expliquent les hommes, à propos de leur mère, leurs sœurs ou filles revenues jetées de chez leur mari comme des serviettes après le repas. La pauvre Hanane était surveillée à la manière d’une mèche de dynamite ou d’une fissure sur le mur. C’est leur honneur qui était en jeu, pas sa vie à elle. Ils se relayaient pour la guetter et peut-être rêvaient-ils tous les cinq de sa mort magique. La fratrie finit par la marier à un autre homme, cette fois à Oran, dans le quartier de Belgaid, à trois cent quarante-cinq kilomètres de chez elle. Ils espéraient faire oublier son histoire et la diluer dans les conversations. C’était si loin : une façon de l’enterrer, de faire en sorte qu’elle ne puisse plus se rappeler son propre prénom ou le chemin du retour. Elle avait accouché d’un fils, après le décès du père, et ils l’obligèrent à l’abandonner à la grand-mère. Elle perdit la parole peu à peu, comme si elle avait déménagé dans sa tête. Elle laissa son premier gamin et enfanta un deuxième, puis un troisième avec son nouveau mari qui lui prenait son salaire et la surveillait, lui aussi. 


Quand ne survit qu’une seule personne d’une guerre entière, cette guerre devient le fait de son imagination, le seul endroit où elle possède un champ de bataille.


Une femme ne voyage pas seule en Algérie, encore moins un jour de Sacrifice. Il y a des choses que tu ne pourras jamais faire si tu viens dans ce monde. Par exemple, déambuler seule sous l’averse, t’asseoir seule sur un banc face à une montagne qui refuse de te parler, dans un jardin public. Ou bien t’habiller selon tes envies, rire dans la rue, ou encore remercier un inconnu qui te collera dans le dos en croyant que tu es une prostituée, car tu as été gentille comme une plante d’intérieur. Tu te promèneras en groupe (dans les villes seulement, car dans les villages c’est impossible), durant les heures creuses des hommes à la mosquée, pour visiter un cimetière ou marier une proche. Il y a des choses que Dieu nous interdit : enterrer les morts, gémir sur une tombe, égorger une bête de sacrifice, hériter d’une part égale à celle de l’homme, s’épiler pendant le mois du jeûne, montrer ses bras nus ou encore élever la voix, chanter dans la rue, fumer des cigarettes, boire du vin, répondre aux coups de pied. 


Il est dit que lorsqu’une femme n’appartient à aucun homme, père, frère, mari, ni même à son fils, on la surnomme « errante ». Les hommes parlent d’elle comme d’un terrain vague, une propriété qui saigne une fois par mois, une pièce de monnaie déterrée au sol, un butin.


Il est interdit d’enseigner, d’évoquer, de dessiner, de filmer et de parler de la guerre des années 1990. Rien de rien. (…) Tu sais que la loi prévoit trois à cinq ans de prison pour quiconque ouvre la bouche sur cette période ? 


Une femme dans ce pays où tu insistes pour venir respirer, vivre et compter les jours n’a pas le droit de prier à voix haute. Elle ne peut pas faire entendre ses sanglots dans le deuil, ni ses talons sur la chaussée, elle ne peut ni chanter ni prêcher dans une mosquée. Parce que notre voix, ma Lune ancienne, est composée du cri étouffé de la jouissance et de celui vite oublié de l’accouchement. Deux moments où les hommes sont nus en nous ou au-dessus de nous. Notre belle voix s’élèvera toujours dans la honte des hommes.
 


 

jeudi 6 juin 2024

[Tadjer, Akli] De ruines et de gloire

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : De ruines et de gloire

Auteur : Akli TADJER

Parution : 2024 (Les Escales)

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

La guerre d’Algérie à travers le regard d'un jeune avocat contraint de défendre l’« ennemi ».
 
Algérie. Mars 1962. Malgré le cessez-le-feu décrété par de Gaulle, les affrontements entre tenants de l’Algérie française et indépendantistes du FLN se poursuivent. La panique est générale ; la suspicion, omniprésente. Adam El Hachemi Aït Amar, jeune avocat, rêve de mettre ses compétences au service de l’Algérie libre, mais lorsqu’on lui confie la défense d’Émilienne Postorino, activiste en faveur de l’Algérie française, il se trouve confronté à une situation délicate : défendre l’ennemi et tout ce contre quoi il s’est engagé.

Sous la plume éminemment romanesque d’Akli Tadjer, c’est toute la complexité d’une époque et d’un pays en plein chaos, mais aussi de la psyché humaine, qui prend vie. De ruines et de gloire est un roman puissant, aux résonances très contemporaines.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Akli Tadjer est l’auteur de nombreux romans, traduits à l’étranger, dont trois, Les ANI du Tassili, Le Porteur de cartable et Il était une fois… peut-être pas, ont été adaptés à la télévision. La Reine du tango (JC Lattès, 2016) a reçu le prix Nice Baie des Anges et D’amour et de guerre le Grand Prix du Roman Métis 2021. De ruines et de gloire est son troisième roman publié aux Escales.

 

Avis :

Troisième et dernier volet d’une saga relatant le parcours d’une famille Kabyle de 1939 à 1962, ce roman nous plonge, pendant les derniers mois de la guerre d’indépendance, dans une Algérie sur le point de tourner la page du colonialisme.

Mars 1962. Les accords d’Evian aboutissant à un cessez-le-feu n’ont pas été signés depuis huit jours qu’éclate la fusillade de la rue d’Isly. Tournant à la panique pour une raison indéterminée, une manifestation de civils favorables à l’Algérie française est mitraillée par des soldats tricolores. Des dizaines de morts et deux centaines de blessés tombent sur le pavé d’Alger. A son grand désarroi, l’avocat frais émoulu Adam El Hachemi Aït Amar, tout entier à ses idéaux d’une Algérie indépendante rassemblant démocratiquement habitants de souche et immigrés français, se voit confier la défense d’Emilienne Postorino, une fervente partisane de l’Algérie française, accusée d’avoir déclenché la panique et le massacre en tirant la première.

Ajouté à la perspective quasi certaine de l’indépendance – un référendum d’autodétermination doit avoir lieu dans trois mois –, cet épisode qui, entre attentats de l’OAS et du FLN, enlèvements et assassinats, vient renchérir sur le climat de violence, précipite l’exode massif de ceux que l’on appellera pieds-noirs et harkis. C’est donc dans un contexte plus que jamais tourmenté qu’Adam, déchiré entre convictions personnelles, éthique professionnelle et inquiétude pour son père vaquant à de mystérieuses affaires dans sa campagne, doit décider quel parti adopter.

« Il y a trois sortes d’avocats : ceux qui se soumettent aux lois, au-dessus ceux qui les refusent, au-delà ceux qui s’en imposent. Débrouillez-vous avec ça, mon cher confrère. Pardon, j’en oublie une, les avocats hors-la-loi, ceux qui n’écoutent que la loi de leur cœur. » Pour notre personnage capable de se garder de tout manichéisme dans un environnement pourtant dramatiquement clivé, ce sera donc la voie du coeur, sans haine et avec la prise de recul autorisant une pondération lucide et douce-amère. Lui qui a dû fuir Paris pour échapper à la conscription ne sait que trop ce que déracinement veut dire et saura reconnaître aussi bien les torts et travers réciproques que l’intensité des drames vécus de part et d’autre.

Immersif et rythmé, le récit très cinématographique embarque efficacement le lecteur dans ses péripéties historiques. Et même si les épisodes relatifs au père finissent, dans leur improbable conclusion, par verser dans l’outrance mélodramatique, l’on se laisse volontiers séduire par cette histoire si bien contée qui sait avec intelligence et empathie souligner responsabilités et souffrances de chaque camp. A noter qu’il n’est pas besoin d’avoir lu les précédents tomes de la saga pour apprécier celui-ci. (4/5)

 

Citations :

— Je suis avocat depuis vingt minutes et j’aimerais que vous me donniez des conseils, maître. Enfin, un seul suffira.
Il avait plissé ses yeux jusqu’à ce qu’ils ne forment plus qu’un trait et je l’avais écouté.
— Il y a trois sortes d’avocats : ceux qui se soumettent aux lois, au-dessus ceux qui les refusent, au-delà ceux qui s’en imposent. Débrouillez-vous avec ça, mon cher confrère. Pardon, j’en oublie une, les avocats hors-la-loi, ceux qui n’écoutent que la loi de leur cœur.
 

Une société civilisée doit-elle faire mourir un condamné ?
Du plus profond de mon âme, j’ai la conviction, depuis ma lecture du Dernier Jour d’un condamné, qu’elle n’en a pas le droit moral. Ce n’est ni du laxisme ni de la faiblesse que de penser qu’une horreur ne saurait en faire taire une autre, ni de la lâcheté que de mettre sur le même plan le crime du condamné et celui commis par des hommes de loi au nom du peuple.
Demain et les jours à venir, des têtes tomberont encore dans ce panier en bois noirci de sang séché. Aujourd’hui, je sais qu’il est vain et naïf d’imaginer que cette guillotine cachée sous cette bâche soit mise au rebut, mais je me battrai contre la peine de mort : c’est le sens que je veux donner à ma vie d’homme, et à ma vie d’avocat. Je n’aurai pas, c’est sûr, les mots puissants, justes, implacables du plaidoyer de Victor Hugo pour l’abolition de ce châtiment suprême, mais ce seront les miens. Des mots qui diront que la justice n’est pas la vengeance des hommes mais qu’elle doit être leur humanité.
 

— Je vais vous laisser votre bled, maître. Vous allez nous regretter. On a tout fait, ici.
— Tout fait pour vous. Vous êtes venus chez nous pour créer un pays sans nous. Voilà la vérité.
 

Le pire n’est jamais sûr, dit-on. Sous d’autres cieux sans doute, sous d’autres latitudes certainement, mais en Algérie les dictons ont tous été battus en brèche. Le pire n’est jamais une option, c’est une certitude.
 

— Vos pieds sont ici, mais votre tête est restée là-bas. C’est ce que j’appelle l’esprit colonial.
 

Quand on a vingt ans, on croit qu’on a l’éternité devant soi pour refaire le monde, mais quand on est un vieux monsieur comme moi, on réalise que la vie dure le temps d’une étincelle. Allez à l’essentiel. L’essentiel, c’est l’audace, l’amour, la liberté.
 

— Je me suis promis de ne pas l’abandonner et je tiendrai parole.
— J’aime votre fougue, mais ne la confondez pas avec de la candeur. Personne ne vous fera de cadeaux. En France, quel que soit votre talent d’avocat, vous resterez un bicot pour vos confrères.
— Je ne suis pas si candide que ça, maître, mais si je ne tiens pas ma promesse, comment pourrai-je me regarder dans la glace ?
— Vous aimez votre cliente ?
— Aimez ? Non, je ne l’aime pas, si c’est à ça que vous faites allusion. Mais les déracinés me touchent parce que je sais ce que c’est d’être toujours l’étranger dans le regard de l’autre. Émilienne Postorino est de cette race-là. Elle va subir l’exil dans un pays qu’elle ne connaît pas, qu’elle n’aime pas et dont elle ne veut pas entendre parler.


 

lundi 2 octobre 2023

[Ammi, Kebir Mustapha] A la recherche de Glitter Faraday

 


 


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : A la recherche de Glitter Faraday

Auteur : Kebir Mustapha AMMI

Parution : 2023 (Project'îles)

Pages : 262

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Guidé par un désir impérieux, un écrivain se rend en Amérique à la recherche d’un certain Glitter Faraday. Il veut retrouver un manuscrit qui a été confié à cet homme il y a plus de quarante ans à Alger, à l’époque où la ville accueille de nombreux mouvements de lutte et de libération, parmi lesquels les Black Panthers. Alger la blanche, l’effervescente, est alors la capitale des révolutions et du premier festival panafricain, porteuse en clair-obscur d’espoirs aussi intenses et profonds que les inévitables déconvenues qui jalonnent les luttes et les exils. Désormais, vieux et abîmé, Glitter vit dans la rue comme de nombreux Noirs à San Francisco. Il ne sait pas ce qu’est devenu ce manuscrit. Mais il a gardé des souvenirs précis de son séjour à Alger et il va illuminer cette histoire de bout en bout. Comme dans une partition de jazz où chacun a son rythme à imposer, Glitter va guider, à sa manière, le narrateur au-delà de sa quête.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Kebir Mustapha Ammi est romancier, dramaturge et poète. Il a enseigné à Albuquerque aux Etats-Unis et il est notamment l'auteur de Partage du monde, de Le ciel sans détours, des Vertus immorales et de Mardochée aux éditions Gallimard. Ben Aïcha, son dernier roman, est paru en 2019 chez Mémoire d'encrier et le poème Le vieil homme en 2021 chez Al Manar.

 

Avis :  

Ecrivain algérien, le narrateur se rend aux Etats-Unis pour y retrouver un manuscrit, remis à la fin des années 1970 à un certain Glitter Faraday, un Noir américain qui vécut quelques temps à Alger. Mais l’homme qu’il finit par rencontrer n’est plus que l’ombre de lui-même : à quelque soixante-cinq ans, cet ancien vétéran du Vietnam est un homme abîmé, à qui la ségrégation raciale a fait payer très cher son amour pour une femme blanche. S’il n’est plus en possession du manuscrit, perdu corps et biens semble-t-il, ses souvenirs, entre Amérique profonde et Algérie post-indépendance, vont révéler au lecteur des faits historiques méconnus et le jeter, en même temps que le narrateur, dans un road trip à travers les Etats-Unis d’aujourd’hui. Car, en réalité, le manuscrit a circulé de main en main. A mesure des rencontres jalonnant le jeu de piste pour le retrouver, l’on va comprendre toute sa valeur...

A la fin des années 1960, l‘Algérie fraîchement indépendante est devenue la Mecque de la lutte contre l’impérialisme. Les révolutionnaires du monde entier s’y rencontrent, le point d’orgue de la période s’avérant en 1969 le Festival panafricain d’Alger où se pressent des activistes de tout poil, mouvements afro-américains en tête, mais aussi journalistes, intellectuels, artistes, comme Nina Simone, Manu Dibango ou le jazzman Archie Shepp. Pourchassés par le FBI, les militants du Black Panther Party y trouvent refuge. Alors, après avoir failli périr lynché dans le sud des Etats-Unis, Glitter Faraday, le personnage central du roman, choisit de rejoindre lui aussi cette terre de fraternité. Malheureusement pour lui, l’utopie ne dure qu’un temps, l’Algérie des généraux réprimant de plus en plus violemment les alternatives démocratiques à sa dictature. Les dissidents nationaux sont bientôt réduits au silence et, en 1972, les Black Panthers sommés de quitter le territoire.

C’est ainsi que notre homme, « une belle révolution ayant été détournée par des tyrans et des prévaricateurs », se voit contraint de regagner le Sud américain et les persécutions qui l’y attendent. Du monde meilleur dont il rêvait, ne subsistent plus que les souvenirs d’un paradis perdu et un manuscrit taché de sang, arraché à la destruction. Un manuscrit alors encore loin d’avoir terminé son voyage, puisque de ce moment jusqu’à nos jours, comme la quête du narrateur écrivain va peu à peu le retracer, son cheminement de récipiendaire en récipiendaire contribuera, de façon on ne peut plus symbolique, à transmettre la flamme de l’espoir et de la lutte contre l’injustice et l’oppression, toujours autant d’actualité. « Il n’avait jamais cessé de penser à Alger. Je n’avais pas le droit de lui dire qu’il ne restait rien de cette pauvre ville et que ses principes, joyeusement estropiés par des soudards et leurs affidés, avaient fondu comme neige au soleil. » Sans parler des Etats-Unis, bientôt sous la coupe de « l’homme aux cheveux jaunes », où les protagonistes ne cesseront de se trouver en butte aux crimes et aux persécutions des suprémacistes blancs.

Tout en rendant hommage aux artistes engagés depuis les années 1960 pour la cause antiraciste aux Etats-Unis, en particulier les musiciens et les écrivains dont à la fois les constantes références au jazzman Charlie Mingus et le fil rouge d’un manuscrit circulant sous le manteau soulignent la puissance vectorielle, Kebir Mustapha Ammi reprend le flambeau face à l’éternelle violence de la ségrégation raciale aux Etats-Unis. Comme le manuscrit sauvé, puis transmis de main en main dans cette histoire, ce livre est une invitation à ne pas perdre espoir. (4/5)

 

Citations : 

Dans un poème qui circulait sous le manteau, Sellam avait osé dire que les nouveaux maîtres étaient aussi méprisables que les anciens et que la vraie révolution devra être un jour de se débarrasser des soudards et de leur clique, qui ont confisqué les idéaux de tout un peuple ! Cela lui avait valu les pires tourments qui soient. Au lendemain de l’Indépendance, il avait eu le mauvais goût d’adresser une lettre ouverte aux Français, pour leur dire qu’il n’avait aucune haine à leur encontre. Un juge, d’une perversité crasse, en avait pris prétexte pour jeter le discrédit sur Sellam. Il avait déformé à dessein son propos pour affirmer que Sellam était un collabo et qu’il était inacceptable qu’un tel homme continue de vivre dans l’impunité la plus totale. Ce juge, un rallié de la dernière heure, était rompu dans l’art de jouer des coudes. Il avait su gagner, au lendemain de l’Indépendance, une place de choix, dans l’organigramme de la nouvelle nation. Il faisait la pluie et le beau temps. Sellam était sa bête noire. Il avait fait détruire ses œuvres et interdit aux éditeurs de le publier. Il lui avait ensuite fait abîmer les mains pour l’empêcher d’écrire, mais Sellam continuait de répéter sans cesse, du matin au soir, qu’il faudrait libérer, un jour ou l’autre, ce pays devenu exsangue sous les coups répétés de ses fils. Peu de temps après, des hommes masqués allaient le mutiler jusqu’au point où il ne pouvait plus parler. L’Algérie s’était laissé enfoncer dans les ténèbres. Les héros de la veille avaient jeté leur idéal aux orties, ils avaient un autre visage, leurs valeurs s’accommodaient de toutes les infamies.

Archie Stepp raconte quelque part la grande amitié qui l’a uni à Ted Joans, à Alger, et il parle des « exilés », le bar mythique qui avait dû fermer un jour, comme le lieu d’une incomparable fraternité. Il dit qu’aucune ville n’a jamais réuni comme Alger tous les enfants d’Afrique. Pour sûr, Alger était le lieu au monde où on pouvait se sentir chez soi d’où qu’on était. La guerre qui avait embrasé un pays pendant huit ans, et permis à un peuple de se libérer, n’avait laissé trace d’aucune haine. C’était le pays des hommes libres. Puis la ville, autrefois si bienveillante, est devenue un cauchemar. Le bar les « exilés » a été bouclé. Tout le monde est parti . Petit Ahmed est allé grossir les rangs des déshérités, avant de disparaître, et Sellam a été abattu dans une ruelle obscure.


 

samedi 22 juillet 2023

[Khadra, Yasmina] Les Vertueux

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Les Vertueux

Auteur : Yasmina KHADRA

Parution :  2022 (Mialet Barrault)

Pages : 544

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Algérie, 1914. Yacine Chéraga n’avait jamais quitté son douar lorsqu’il est envoyé en France se battre contre les « Boches ». De retour au pays après la guerre, d’autres aventures incroyables l’attendent. Traqué, malmené par le sort, il n’aura, pour faire face à l’adversité, que la pureté de son amour et son indéfectible humanité.
Un roman majeur dans l’œuvre de Yasmina Khadra et une plongée surprenante dans l’Algérie de l’entre-deux-guerres.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Yasmina Khadra est l’auteur de la trilogie Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat et Les Sirènes de Bagdad, ou encore Ce que le jour doit à la nuit. Traduits dans une cinquantaine de pays, ces livres ont touché des millions de lecteurs dans le monde.

 

 

Avis :

Désigné par le tout-puissant caïd de son douar algérien pour partir à la guerre en France en se faisant passer pour son fils, le jeune berger Yacine se retrouve dans l’enfer des tranchées de la première guerre mondiale avec, en échange, la promesse d’une ferme qui tirerait ses parents de la misère. Lorsqu’après quatre ans à côtoyer l’horreur et la mort, il rentre enfin, irrémédiablement hanté mais persuadé d’être accueilli en héros, rien ne se passe pourtant comme il l’escomptait. Car, pour le despote pressé d’effacer toute trace de la supercherie qui a valorisé son fils à bon compte, Yacine doit disparaître…

Lui qui espérait sortir de l’asservissement féodal au prix de quelques années à servir de chair à canon, réalise alors qu’on ne trompe pas si facilement son destin. Dépouillé de sa vie d’antan, volé de son passé de soldat, il n’a plus guère que l’indéfectible solidarité de ses anciens compagnons d’armes, et surtout, son immarcescible droiture d’âme, pour s’empêcher de sombrer et pour trouver la force d’aller de l’avant, alors que les épreuves et les injustices sont bien loin d’en avoir fini avec lui. Un souffle épique emporte le récit dans une cascade de péripéties toutes plus terribles les unes que les autres, la vie de Yacine ne semblant jamais devoir cesser de rebondir de Charybde en Scylla, emportée comme un fétu de paille dans les redoutables remous d’un irrépressible torrent.

Pourtant, si désespérant et si violent le monde, Yacine ne perd pas pied, fondant sa résilience sur cette sagesse instinctive qui le fait se plier aux caprices du mektoub, tout en restant droit dans ses bottes, fidèle à lui-même, à ses valeurs humaines et à ses attaches affectives. « La vie est une traversée et tu es un simple pèlerin. Le passé est ton bagage. Le futur, ta destination. Le présent, c’est toi. Si ton bagage t’encombre, dépose-le à la consigne. Si ta destination est hasardeuse, sache qu’elle l’est pour tout le monde. Vis à fond l’instant présent, car rien n’est aussi concrètement acquis que cette réalité manifeste que tu portes en toi. » Au soir de sa vie, loin de se perdre en regrets, aigreurs ou lamentations, il sera de ceux qui se seront attachés à cultiver l’amour et le bonheur jusqu’au plus creux de l’adversité, faisant avec l’inéluctable pour mieux profiter des moindres éclaircies concédées par la vie.

Il aura fallu trois ans à Yasmina Khadra pour peaufiner cette apothéose de son œuvre : une fresque puissante et tumultueuse, aux nombreuses scènes d’anthologie, pour célébrer ces âmes droites, capables, quelles que soient leurs infortunes et la barbarie du monde, de garder leur foi en elles-mêmes et en l’humanité, de défendre l’amour et le droit au bonheur même quand tout semble perdu. « Nous ne sommes que des mortels, mon garçon, des récits anonymes gravés sur du sable que le temps dispersera au gré du vent. Alors pourquoi tant de souffrance puisque tout passe, et nous avec ? » Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Un poète, de passage dans notre village, a dit : « Les hommes vrais ont la larme facile parce qu’ils ont l’âme près du cœur. Quant à ceux qui serrent les dents pour refouler leurs sanglots, ceux-là ne font que mordre ce qu’ils devraient embrasser. » Il avait sans doute raison. Je n’avais jamais vu pleurer mon père ni aucun homme de notre douar. C’était peut-être pour cette raison qu’ils préféraient assumer leur malheur au lieu de le conjurer.


Nous étions nombreux à n’avoir jamais affronté le large et aucun de nous ne le soupçonnait aussi sauvage et imprévisible – personnellement, je n’étais jamais monté sur une barque de ma vie, et c’est un navire grand comme notre frayeur qui nous ravissait à notre terre natale.  
Les mois passés à la garnison de Mostaganem n’avaient pas réussi à faire de nous les Turcos impavides qu’espérait tirer de son chapeau de magicien l’adjudant-chef Ben Amara, un Chaoui de Khenchela, pas très instruit, mais à cheval sur l’ordre et la discipline. Nous avions appris à nous servir d’une arme, à manier la baïonnette aussi bien qu’un lanceur de couteaux et à parader en marquant le pas, cependant nous demeurions des paysans empotés et nous ne savions pas par quel bout prendre un univers aux antipodes du nôtre auquel l’Histoire nous livrait en vrac. Nous avions toujours vécu loin des routes bitumées et des bruits des machines, sagement confinés dans nos enclaves, sans histoires et sans grands projets, et voilà qu’un train nous arrachait à nos repères, qu’une caserne chamboulait notre esprit avant de nous expédier dans un monde inconnu à bord d’un bateau délirant.


Des décennies ont passé. Je n’ai pas réussi à oublier ce jour-là. Ce ne fut pas seulement mon baptême de sang, ce fut ma vraie naissance au monde moderne – le monde vrai, cruel, fauve et impitoyable où la barbarie disposait de sa propre industrie de la mort et de la souffrance. C’était donc cela le monde civilisé, le monde du progrès, des laboratoires savants et des grandes découvertes. Je ne soupçonnais pas le progrès d’être aussi destructeur. Avant, j’existais et c’était tout. Une herbe folle parmi les ronces. J’avais une famille, un chien, une jument, un gourbi, et mon territoire s’arrêtait là où portait ma fronde. Très jeune, on m’avait certifié que chacun naissait doté d’un parchemin dûment établi, avec des gîtes d’étape précis, des raccourcis et un point de chute dont on ne se relèverait pas. Nous étions persuadés, dans notre douar, que lorsqu’on éclôt sous la mauvaise étoile, on s’évertue à apprivoiser le pire. Hélas, nous étions loin de la vérité. Le pire ne s’apprivoise pas. Et il n’y a rien de pire que la guerre. Rien n’est tout à fait fini avec la guerre, rien n’est vaincu, rien n’est conjuré ou vengé, rien n’est vraiment sauvé. Lorsque les canons se tairont et que sur les charniers repousseront les prés, la guerre sera toujours là, dans la tête, dans la chair, dans l’air du temps faussement apaisé, collée à la peau, meurtrissant les mémoires, noyautant chacune de nos pensées, entière, pleine, totale, aussi indécrottable qu’une seconde nature.


Les renforts se succédaient des deux côtés, sacrifiant des bataillons entiers pour un pont, un moulin, une côte, un bosquet qui, à peine concédés par les uns, leurs étaient restitués le lendemain après d’insoutenables carnages. Les escadrons de cavalerie amis se portaient au secours de l’infanterie régulière avant de se voir déglingués dans la foulée. Les tranchées se faisaient nettoyer à la grenade. Les corps à corps se terminaient à la baïonnette, dans le blizzard et la neige. D’un côté comme de l’autre, le spectre de la défaite et de l’humiliation provoquait de formidables sursauts d’orgueil.  
La guerre semblait partie pour ne plus s’arrêter.
 
 
Quatre années de tranchées, de replis meurtriers, d’assauts suicidaires, de cauchemars éveillés, de gaz moutarde, de fièvre jaune et de dysenterie. Quatre insoutenables éternités au cours desquelles je vis des héros tomber comme des mouches et d’autres agoniser dans les cratères fumants, les boyaux en l’air, ou bien étendus comme du linge en charpie sur les barbelés à quelques mètres des lignes amies sans que personne ose aller les chercher. Ce fut une drôle de guerre qui se réinventait de bataille en bataille, insatiable ogresse au ventre plus grand que l’enfer, dévorant bêtes et hommes par contingents entiers sans s’accorder la moindre sieste digestive ; une boucherie tentaculaire, atroce comme un million de supplices, au-dessus de laquelle les prières se faisaient exploser dans le ciel par les tirs d’artillerie tandis que les tonnerres évoquaient des pétards mouillés devant les déflagrations pilonnant jusqu’aux no man’s land hérissés d’horreur. Mais c’était fini. Comme finit toute chose en ce monde. Cependant, ce que nous croyions laisser derrière nous ne serait jamais distancé et la vie d’après ne serait plus ce qu’elle avait été. Lorsqu’on essayera de tourner la page écrite avec le sang des martyrs, on s’apercevra que le sang l’a traversée et a atteint toutes les pages qui suivent. Partout où nous irons, nos morts seront avec nous. Pour se sentir moins seuls dans le froid et les ténèbres, pour que l’oubli ne leur serve pas de charnier éternel, ils reviendront chercher un soupçon de chaleur dans nos souvenirs et nous rappeler pourquoi, malgré tout, nous devrions sourire à la chance qui ne leur avait pas souri.


— Les Turcos, dis-je, la gorge serrée. Tu penses que l’on se souviendra de nous ?   
— Certains, sans doute, d’autres pas, et ceux-là seront nombreux.  
— Nous nous sommes battus avec la même bravoure, tirailleurs, zouaves, Sénégalais, Alliés, Français, Indiens, tous comme des frères, pour l’honneur et la liberté.  — Tout le monde le sait, Hamza.  
— Alors pourquoi ne se souviendrait-on pas de nous autres ?  
— Parce que c’est comme ça. Si nous avons été égaux dans le martyre, l’Histoire ne retiendra que les héros qui l’arrangent.


— Je t’observe depuis hier. Tu es tout effrayé. Tu reviens de la guerre, que je sache. Dois-je comprendre que la misère est plus terrifiante que les champs de bataille ?
 — Ce n’est pas la même horreur, mais c’est la même tragédie.
 — N’empêche, j’aimerais que tu changes d’angle de vue. Je t’ai vu trembler de peur à Jenane Jato et je n’ai pas apprécié. Tu dois considérer les nôtres avec compassion, et non avec dégoût. N’importe qui peut connaître des hauts et des bas, même les rois. Notre misère est une mauvaise passe, pas une nature.
 — Pourquoi tu me dis ça sur ce ton, Wari ?
 — Pour que tu ouvres grand tes oreilles. Je n’aime pas qu’on prenne notre peuple de haut.
 — Je ne prends personne de haut, Wari.
 — Ce n’est pas l’impression que tu donnes. Quand tu marches parmi les nôtres, on dirait que tu as peur de choper un microbe… Que les roumis nous snobent, il y a sans doute une raison. Mais qu’un Algérien méprise les siens, c’est qu’il est le plus à plaindre d’entre eux. Si tu veux qu’on reste amis, tiens-le-toi pour dit… Encore une chose qu’il faut que tu saches : l’existence est une belle vacherie. Chacun y a droit à son lot de soucis. Le pauvre parce qu’il manque de tout, le riche parce que aucune fortune ne lui suffit. 


J’avouai à Amir que j’avais peur de ce que j’étais en train de devenir. Il m’écouta avec attention. Quand j’eus fini de confesser le tort fait à mes anciens camarades, il rétorqua :  
— Mes amis étaient plus miséreux que tes copains. Si les tiens parviennent à se démerder, les miens crevaient pour de vrai de faim et de maladie. Tu crois qu’Amir est mon nom de naissance ? C’est mon pseudonyme. On m’appelait « Hé ! » quand j’étais gosse avec un haillon sur le fion. « Hé ! moutcho »… Nous sommes tous nés du mauvais côté de la barrière. Si j’avais choisi de regarder par-dessus mon épaule au lieu de regarder au-delà des obstacles sur ma route, je serais encore à rafistoler les savates comme mon père, à l’heure qu’il est, avec, dans un trou à rat, un tas de gosses livrés en pâture aux puces et une épouse en train de me rendre fou.  
— Je n’étais pas obligé de…  
— De quoi, Yacine ? me coupa-t-il. De saisir la perche que la Providence te tend ? Tu n’as de compte à rendre à personne et tu n’as pas, non plus, à rougir de ta chance, même si elle néglige tes vieux amis. Tu as eu ton quota d’épreuves, et tu as perdu au change tant de fois. Les joies ne sont pas des péchés, la réussite n’est pas une hérésie. S’il t’est possible de décrocher la lune, décroche-la, et tant pis si la nuit n’en sera que plus noire.  
— Noire pour qui, Amir ?  
— Façon de parler… Ce que j’essaye de te dire est que tu n’es pas responsable de la souffrance des gens. Et moi non plus. Ce n’est pas un péché d’être riche ou d’être l’ami d’un riche. Lorsque je m’empiffre, je n’oublie pas que beaucoup des nôtres jeûnent hors saison. Que faire ? Expédier à la casse mes assiettes en porcelaine et me contenter de lécher le fond des casseroles cabossées ? J’ai éclos tel un champignon dans un berceau vermoulu et j’ai partagé mes langes mille fois usés avec l’ensemble de ma fratrie. Aujourd’hui, je prends ma revanche sur tout ce qui m’a manqué et je ne vais pas me gêner. J’ai travaillé dur pour sortir le bout du nez de la tourbe et je compte profiter à fond de ce que je peux m’offrir avant que ma chair soit restituée à la poussière. Je n’ai rien à me reprocher, hormis certains plaisirs que je m’autorise bien qu’ils soient mal vus, ce qui ne m’empêche pas de faire du bien autour de moi et de proposer mon confort à ceux qui n’y ont pas accès.


— Je commence à me faire du souci pour toi.  
— Il n’y a pas de raison.  
— Il y en a une, et elle est de taille. Tu es sincère, entier, pur, et ça, c’est pas prudent. On ne peut pas être trop près du bon Dieu sans se mettre à la merci du diable.  — Je prends le risque.  
— Il n’en vaut pas le détour, Yacine. Tu as le cœur sur la main, c’est-à-dire à la portée de n’importe qui. Essaye de le durcir un peu pour qu’il ne s’envole pas comme une feuille morte au premier coup de vent. De nos jours, les saints se cassent la figure chaque fois qu’ils se baissent pour prier.  
— J’ai été élevé comme ça.  
— Tu n’es pas dans ta Hamada. À Oran, on ne doit pas se tromper quand on fait la part des choses. Céder un pouce de son territoire, c’est abdiquer.  
— Je tâcherai de m’en souvenir.  
— Tu y as intérêt.


— Il faut te ressaisir.  
— Je tâcherai.  
— Tu es obligé, mon garçon. Vivre, c’est accepter de prendre sur soi afin de passer à autre chose. Ne cherche pas où tu as fauté. Nul n’est à l’abri de lui-même. On croit pouvoir se rattraper, et on ne fait que graviter autour du remords comme un insecte autour d’une flamme, au risque de se faire un mal plus grand que celui qu’on a subi.  
— Je crains qu’on n’ait pas le choix.  
— On a toujours le choix… Quels que soient ses aléas et ses peines, le choix que l’on assume est moins accablant que la reddition. Vois-tu ? On s’attarde souvent sur ce qui nous abîme au lieu de se concentrer sur ce qui nous aide à nous reconstruire.  
— J’aimerais me reconstruire, mais je n’ai pas les données.  
— Il n’en existe qu’une seule, jeune homme : celle qui consiste à prendre les choses comme elles viennent et à en faire des leçons de vie. Il y a une sécurité derrière ce que l’on tait et une autre derrière ce qui nous échappe.  
— Quelle est donc cette sécurité ?  
— Le discernement.  
— Le discernement ?  
— Oui, le discernement. Beaucoup pensent que c’est par la liberté que l’on
accède au salut de son âme. C’est faux. La liberté n’est pas une fin en soi. On n’accède au salut de son âme que par la sagesse, mère de toutes les paix et de toutes les libertés.  
— Comment accéder à la sagesse ?  
— En faisant la part des choses. Nous ne sommes que des mortels, mon garçon, des récits anonymes gravés sur du sable que le temps dispersera au gré du vent. Alors pourquoi tant de souffrance puisque tout passe, et nous avec ?


Rappelle-toi, mon garçon. L’échelle de la Sagesse comporte sept paliers qu’il faut impérativement franchir si l’on veut accéder à soi, rien qu’à soi, et à personne d’autre.  
— Sept paliers ?  
— Dans Le Manuscrit des Anciens, on les appelle « Les sept marches de l’arc-en-ciel » (il compta sur ses doigts) : l’amour ; la compassion ; le partage ; la gratitude ; la patience et le courage d’être soi en toutes circonstances. Si tu arrives à en faire montre, tu atteindras le sommet-roi, celui qui te met hors de portée du doute et tout près de ton âme.  
— Tu n’en as cité que six.  Il sourit, de ce sourire qui en dit long sur les chemins de croix qu’il avait dû négocier pour accéder à son âme.  
— Va, mon garçon. La septième est au bout de ton destin.


J’avais la rage, de cette rage impuissante qu’on ne peut conjurer et qui vous dévore de l’intérieur. Je m’en voulais d’assumer mon malheur au lieu de le subir comme une injustice, de n’être qu’un gribouille pathétique. Quel sens donner à mes déconvenues ? En avaient-elles un ? Ce qu’il m’arrivait en chaîne était d’un ridicule tel que je ne savais plus si je devais en rire ou en pleurer. Je n’arrêtais pas de payer pour les autres. J’avais fait une guerre à laquelle je n’étais pas convoqué pour défendre l’honneur d’un ingrat qui ne songeait qu’à me faire disparaître ; j’étais recherché par la police pour avoir défendu l’intégrité d’une femme qui avait abusé de mon amour pour elle, et maintenant, on allait me lyncher pour avoir protégé un bien qui n’était pas à moi. Quelle ironie ! Tous ces faits de bravoure pour finir à plat ventre à l’arrière d’une charrette ! Dans quel trou d’air le ciel avait-il engrangé mes prières pour que je me retrouve encordé comme une bête, la tête dans un sac de jute ?
… Et ce pied, mon Dieu, cette savate crottée qui m’écrasait la nuque ! Chaque fois que je remuais, elle accentuait la pression. Si la loyauté était la plus noble des vertus, pourquoi poignardait-elle ses serments dans le dos ?


On ne vole pas, quand on a faim, on se démerde pour ne pas crever. Si tu veux être juste avec toi-même, oublie ce que rabâche ta conscience et écoute ton ventre. La conscience, c’est pour le gratin. Les pauvres, il leur suffit de se faire une raison.


Chaque nuit, avant de sombrer dans un sommeil aussi profond que le coma, je souhaitais ne plus me réveiller. Mais au bagne, tout finit par rentrer dans « l’ordre de bataille ». D’emblée, la chiourme marquait ses zones interdites, imposait ses règles, et malheur aux inattentifs. J’assistais, tous les jours, à des choses insoutenables en me demandant combien de temps j’allais rester moi-même dans une faune qui entretenait elle-même son enfer. Je me rendis compte, très vite, que l’être humain est un mutant. La souffrance, à défaut de l’anéantir, le façonne et le forge jusqu’à ce qu’il se radicalise et devienne une entité démoniaque. L’agneau se découvre soudain un instinct de loup, et alors plus rien ne lui importe plus que sa misérable survie. Car, dans ce zoo cannibale, l’épreuve de force ne se conjugue pas uniquement à la botte des matons ; il faut aussi composer avec la tyrannie des forçats. Ce n’est que de cette façon que l’on a des chances d’apprivoiser l’adversité, c’est-à-dire de l’accepter dans sa totale cruauté. S’il arrive au manche d’une pioche de se casser, l’échine, elle, quand bien même elle devrait se ployer chaque jour un peu plus, n’a pas intérêt à se briser.


On peut faire le deuil de ses morts, mais pas celui des absents. De tous les mortels, ce sont les disparus qui vivent le plus longtemps. Mais comment entretenir leur souvenir dans ce passé où il faudrait écarter mille masques pour entrevoir un visage familier, où les sourires ressemblent à mes blessures, où les rires sont chahutés par mes propres cris ? À l’usure, on finit par se faire une raison. On se recroqueville autour de sa douleur et on fait corps avec. Au fur et à mesure que les années passent, la résignation nous devient un précieux animal de compagnie. Dans les moments de grande solitude, elle nous tient la main tandis que tant de choses nous échappent, et on s’accroche parce que, quelque part au fond de soi, malgré l’incongruité de notre entêtement, on se surprend à se dire qu’un miracle est toujours possible.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 


 

dimanche 5 mars 2023

[Khadra, Yasmina] Les hirondelles de Kaboul

 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Les hirondelles de Kaboul

Auteur : Yasmina KHADRA

Parution : 2002 (Julliard), 2004 (Pocket)

Pages : 147

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans les ruines brûlantes de la cité millénaire de Kaboul, la mort rôde, un turban noir autour du crâne. Ici, une lapidation de femme, là un stade rempli pour des exécutions publiques. Les Taliban veillent. La joie et le rire sont devenus suspects. Atiq, le courageux moudjahid reconverti en geôlier, traîne sa peine. Toute fierté l'a quitté. Le goût de vivre a également abandonné Mohsen, qui rêvait de modernité. Son épouse Zunaira, avocate, plus belle que le ciel, est désormais condamnée à l'obscurité grillagée du tchadri. Alors Kaboul, que la folie guette, n'a plus d'autres histoires à offrir que des tragédies. Quel espoir est-il permis ? Le printemps des hirondelles semble bien loin encore.

 

Le mot de l'éditeur Julliard sur l'auteur : 

Yasmina Khadra est né en 1955 dans le Sahara algérien. Il est notamment l’auteur d’une trilogie saluée dans le monde entier, Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat et Les Sirènes de Bagdad, consacrée au dialogue de sourds entre l’Orient et l’Occident. L’Attentat a reçu, entre autres, le prix des Libraires. Ce que le jour doit à la nuit a été élu meilleur livre de l’année 2008 par le magazine Lire et a reçu le prix France Télévisions. Adaptés au cinéma, au théâtre (en Amérique latine, en Afrique et en Europe) et en bandes dessinées, les ouvrages de Yasmina Khadra sont traduits en une cinquantaine de langues.

 

Avis :

Nous sommes il y a un peu plus de vingt ans, sous le premier gouvernement des Talibans. Kaboul en ruines vit dans la peur d’un quotidien rythmé par les exécutions publiques et les lapidations de femmes. Même rire y est répréhensible, ce dont d’ailleurs les habitants, désespérés, ont perdu la force. Atiq, le moudjahid devenu gardien de prison, ne peut se résoudre à répudier, comme le voudrait la norme, son épouse atteinte d’un cancer. Mohsen et sa femme Zunaira, autrefois avocate et maintenant confinée à l’étroitesse sans visage ni identité du tchadri, ont vu leurs carrières et leur mode de vie réduits à néant. Ils ne sont pourtant tous les quatre qu’au début de la tragédie qui va les réunir...

Les scènes choc se succèdent, révoltantes, insupportables, dans une Kaboul livrée à la folie terrifiante et à la violence abjecte d’un totalitarisme obscurantiste proprement effarant. « A Kaboul nous sommes tous des mendiants. » « Nous avons tous été tués. Il y a si longtemps que nous l’avons oublié. » « Aucun soleil ne résiste à la nuit. »  Accablés par le lent pourrissement qui les gagne, dans le dégoût de leur impuissance complice lorsque chaque jour accroît leur compromission horrifiée d’humains tremblant de sauver leur peau, Atiq et Mohsen ne savent plus comment trouver de paix, alors qu’en dépit d’eux-mêmes et de la pression fataliste des autres hommes de leur entourage, ils ne peuvent tout à fait se résoudre à accepter l’inacceptable. C’est une femme, ultime incarnation de ce qui survit de leur âme et de leur coeur, qui sert finalement de détonateur à leur révolte et à leur colère, dans un sursaut désespéré, avant la mort et la folie, pour tenter de sauver une once de liberté, et, du même coup, d’humanité.

Ce premier volet d’une trilogie illustrant « le dialogue de sourds qui oppose l’Orient et l’Occident » est un livre fulgurant, aux images fortes et aux dialogues percutants, qui, sur le fond apocalyptique d’un Afghanistan jeté dans un chaos économique et humanitaire inouï, met en lumière le désespoir sans fond d’une population persécutée par un régime de terreur lui imposant d’inconcevables et draconiennes restrictions. L’on y frémit en particulier du sort des femmes, ni plus ni moins rayées de la condition humaine, si tant est que ce terme ait encore une signification pour un régime bannissant jusqu’à pensées et sentiments au prétexte d’obédience aveugle à l’autorité religieuse. Pourtant, c’est justement par les femmes, que, dans ce drame réaliste non dénué de la poésie d’un conte persan, réussit à subsister un semblant d’espoir, incertain et fragile.

Un roman coup de poing, plus que jamais d’actualité, sur l’infinie tragédie afghane, et une magnifique invitation à réfléchir à la notion de liberté. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :  

Qu’est-ce qui a changé, aujourd’hui, Atiq ? Rien, absolument rien. Ce sont les mêmes armes qui circulent, les mêmes gueules qu’on exhibe, les mêmes chiens qui aboient et les mêmes caravanes qui passent. Nous avons toujours vécu de cette façon. Le roi parti, une autre divinité l’a remplacé. C’est vrai, les armoiries ont changé de logos, mais ce sont les mêmes abus qu’elles revendiquent. Il ne faut pas se leurrer. Les mentalités restent celles d’il y a des siècles. Ceux qui attendent de voir surgir une nouvelle ère de l’horizon perdent leur temps. Depuis que le monde est monde, il y a ceux qui vivent avec et ceux qui refusent de l’admettre. 
 
 
— Mon épouse est malade. Le médecin dit que son sang se décompose très vite, que son mal n’a pas de remèdes.
Mirza reste un instant perplexe à l’idée qu’un homme puisse parler de sa femme dans la rue, puis, lissant sa barbe teinte au henné, il dodeline de la tête et dit :   
— N’est-ce pas la volonté du Seigneur ?   
— Qui oserait s’insurger contre elle, Mirza ? Pas moi, en tout cas. Je l’accepte pleinement, avec une infinie dévotion, sauf que je suis seul et désemparé. Je n’ai personne pour m’assister.   
— C’est pourtant simple : répudie-la.   
— Elle n’a pas de famille, rétorque naïvement Atiq, loin de remarquer le mépris grandissant qui envahit le faciès de son ami visiblement horripilé de devoir s’attarder sur un sujet aussi dévalorisant. Ses parents sont morts, ses frères sont partis, chacun de son côté. Et puis, je ne peux pas lui faire ça.   
— Et pourquoi pas ?   
— Elle m’a sauvé la vie, rappelle-toi.   
Mirza rejette le buste en arrière, comme pris au dépourvu par les arguments du gardien. Il avance les lèvres, penche la figure sur une épaule de manière à surveiller de biais son interlocuteur.   
— Niaiseries ! s’écrie-t-il. Dieu seul dispose de la vie et de la mort. Tu as été blessé en combattant pour Sa gloire. Comme il ne pouvait pas envoyer Gabriel à ton secours, il a mis cette femme sur ton chemin. Elle t’a soigné par la volonté de Dieu. Elle n’a fait que se soumettre à Sa volonté. Toi, tu as fait cent fois plus pour elle : tu l’as épousée. Que pouvait-elle espérer de plus, elle, de trois ans ton aînée, à l’époque vieille fille sans enthousiasme et sans attrait ? Y a-t-il générosité plus grande, pour une femme, que de lui offrir un toit, une protection, un honneur et un nom ? Tu ne lui dois rien. C’est à elle de s’incliner devant ton geste, Atiq, de baiser un à un tes orteils chaque fois que tu te déchausses. Elle ne signifie pas grand-chose en dehors de ce que tu représentes pour elle. Ce n’est qu’une subalterne. De plus, aucun homme ne doit quoi que ce soit à une femme. Le malheur du monde vient justement de ce malentendu.   
Soudain, il fronce les sourcils :   
— Serais-tu fou au point de l’aimer ?   
— Nous vivons ensemble depuis une vingtaine d’années. Ce n’est pas négligeable.   
Mirza est scandalisé, mais il prend sur lui et essaye de ne pas brusquer son ami d’enfance.
— Je vis avec quatre femmes, mon pauvre Atiq. La première, je l’ai épousée il y a vingt-cinq ans ; la dernière il y a neuf mois. Pour l’une comme pour l’autre, je n’éprouve que méfiance car, à aucun moment, je n’ai eu l’impression de comprendre comment ça fonctionne, dans leur tête. Je suis persuadé que je ne saisirai jamais tout à fait la pensée des femmes. À croire que leur réflexion tourne dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. Que tu vives un an ou un siècle avec une concubine, une mère ou ta propre fille, tu auras toujours le sentiment d’un vide, comme un fossé sournois qui t’isole progressivement pour mieux t’exposer aux aléas de ton inadvertance. Avec ces créatures viscéralement hypocrites et imprévisibles, plus tu crois les apprivoiser et moins tu as de chances de surmonter leurs maléfices. Tu réchaufferais une vipère contre ton sein que ça ne t’immuniserait pas contre leur venin. Quant au nombre des années, il ne peut apporter d’apaisement dans un foyer où l’amour des femmes trahit l’inconsistance des hommes.   
— Il ne s’agit pas d’amour.   
— Alors, qu’attends-tu pour la foutre à la porte ? Répudie-la et offre-toi une pucelle saine et robuste, sachant se taire et servir son maître sans faire de bruit. Je ne veux plus te surprendre à parler seul dans la rue comme un taré. Surtout pas à cause d’une femelle. Ça offenserait Dieu et son prophète.
 
 
Le seul ami et confident qu’il avait est mort d’une dysenterie, l’an dernier. Il n’a guère réussi à s’en faire d’autres. Les gens ont du mal à cohabiter avec leur propre ombre. La peur est devenue la plus efficace des vigilances. Les susceptibilités plus attisées que jamais, une confidence est vite mal interprétée, et les taliban ne savent pas pardonner aux langues imprudentes. N’ayant que le malheur à partager, chacun préfère grignoter ses déconvenues dans son coin, pour ne pas avoir à s’encombrer de celles d’autrui. À Kaboul, les joies ayant été rangées parmi les péchés capitaux, il devient inutile de chercher auprès d’une tierce personne un quelconque réconfort. 


Dans la pièce, hormis une grande natte tressée en guise de tapis, deux vieux poufs crevés et un chevalet vermoulu sur lequel repose le livre des Lectures, il ne reste plus rien. Mohsen a vendu l’ensemble de ses meubles, les uns après les autres, pour survivre aux pénuries. Maintenant, il n’a même pas de quoi remplacer les vitres cassées. Les fenêtres, aux volets branlants, sont aveugles. Chaque fois qu’un milicien passait dans la rue, il lui intimait l’ordre de les réparer sans tarder : un badaud risquerait d’être choqué par le visage dévoilé d’une femme. Mohsen a entoilé les fenêtres de tenture : depuis le soleil a cessé de lui rendre visite chez lui.


Les choses vont de mal en pis, à Kaboul, charriant dans leur dérive les hommes et les mœurs. C’est le chaos dans le chaos, le naufrage dans le naufrage, et malheur aux imprudents. Un être isolé est irrémédiablement perdu. L’autre jour, un fou criait à tue-tête dans le faubourg que Dieu avait failli. Ce pauvre diable, de toute évidence, ignorait où il en était, ce qu’il était advenu de sa lucidité. Intraitables, les taliban n’ont pas trouvé de circonstances atténuantes à sa folie et ils l’ont fouetté à mort sur la place publique, les yeux bandés et la bouche bâillonnée. 
 
 
On n’est pas chez nous, Zunaira. Notre maison, où nous avions créé notre monde, a été soufflée par un obus. Ici, c’est juste un refuge. J’ai envie qu’il ne devienne pas notre tombeau. Nous avons perdu nos fortunes ; ne perdons pas nos bonnes manières. Le seul moyen de lutte qui nous reste, pour refuser l’arbitraire et la barbarie, est de ne pas renoncer à notre éducation. Nous avons été élevés en êtres humains, avec un œil sur la part du Seigneur et un autre sur la part des mortels que nous sommes ; connu d’assez près les lustres et les réverbères pour ne croire qu’à la seule lumière des bougies, goûté aux joies de la vie et nous les avons trouvées aussi bonnes que les joies éternelles. Nous ne pouvons accepter que l’on nous assimile au bétail.   
— N’est-ce pas ce que nous sommes devenus ?   
— Je n’en suis pas certain. Les taliban ont profité d’un moment de flottement pour porter un coup terrible aux vaincus. Mais ce n’est pas le coup de grâce. Notre devoir est de nous en convaincre.   
— Comment ?   
— En faisant fi de leur diktat. Nous allons sortir. Toi et moi. Bien sûr, nous ne nous prendrons pas par la main, mais rien ne nous empêche de marcher côte à côte.   Zunaira fait non de la tête :   
— Je ne tiens pas à rentrer avec un cœur gros comme ça, Mohsen. Les choses de la rue gâcheront ma journée inutilement. Je suis incapable de passer devant une horreur et de faire comme si de rien n’était. D’un autre côté, je refuse de porter le tchadri. De tous les bâts, il est le plus avilissant. Une tunique de Nessus ne causerait pas autant de dégâts à ma dignité que cet accoutrement funeste qui me chosifie en effaçant mon visage et en confisquant mon identité. Ici, au moins, je suis moi, Zunaira, épouse de Mohsen Ramat, trente-deux ans, magistrat licencié par l’obscurantisme, sans procès et sans indemnités, mais avec suffisamment de présence d’esprit pour me peigner tous les jours et veiller sur mes toilettes comme sur la prunelle de mes yeux. Avec ce voile maudit, je ne suis ni un être humain ni une bête, juste un affront ou une opprobre que l’on doit cacher telle une infirmité. C’est trop dur à assumer. Surtout pour une ancienne avocate, militante de la cause féminine. Je t’en prie, ne pense aucunement que je fais du chichi. J’aimerais bien en faire d’ailleurs, hélas ! le cœur n’y est plus. Ne me demande pas de renoncer à mon prénom, à mes traits, à la couleur de mes yeux et à la forme de mes lèvres pour une promenade à travers la misère et la désolation ; ne me demande pas d’être moins qu’une ombre, un froufrou anonyme lâché dans une galerie hostile. 


Les charretiers et les fourgons convergent vers le grand marché de la ville, les premiers chargés de caissons à moitié vides ou de produits maraîchers flétris, les seconds de passagers entassés les uns sur les autres tels des anchois. Les gens clopinent à travers les venelles, la sandale raclant le sol poudreux. Voile opaque et pas somnambulique, de maigres troupeaux de femmes rasent les murs sous la garde rapprochée de quelques mâles embarrassés. Puis, partout, sur la place, sur les chaussées, au milieu des voitures ou autour des estaminets, des mioches, des centaines de mioches aux narines verdâtres et aux prunelles incisives, livrés à eux-mêmes, à peine debout sur leurs jambes que déjà inquiétants, tressant en silence cette corde en chanvre avec laquelle, un jour prochain, ils pendront haut et court l’ultime salut de la nation. Atiq ressent toujours un profond malaise lorsqu’il les voit envahir inexorablement la ville, pareils à ces meutes de chiens qui rappliquent d’on ne sait où et qui, de poubelles en décharges, finissent par coloniser la cité et tenir en respect la population. Les innombrables medersa, qui poussent comme des champignons à chaque coin de rue, ne suffisent plus à les contenir. Tous les jours, leur nombre augmente et leur menace grandit, et à Kaboul personne ne s’en soucie. Atiq a, sa vie durant, déploré que Dieu ne lui ait pas donné d’enfants, mais, depuis que les rues ne savent quoi en faire, il s’estime heureux. À quoi sert de s’encombrer de marmaille pour la regarder crevoter à petits feux ou finir en chair à canon au large d’un stan qui se complaît dans une guerre interminable à laquelle il s’identifie ? 
 
 
— Est-ce que tu penses qu’on pourra entendre de la musique à Kaboul, un jour ?   
— Qui sait ?   
L’étreinte du vieillard s’accentue et son cou décharné se tend pour prolonger sa complainte :
— J’ai envie d’entendre une chanson. Tu ne peux pas savoir combien j’en ai envie. Une chanson avec de la musique et une voix qui te secoue de la tête aux pieds. Est-ce que tu penses qu’on pourra, un jour ou un soir, allumer la radio et écouter se rallier les orchestres jusqu’à tomber dans les pommes ?   
— Dieu seul est omniscient.   Les yeux du vieillard, un instant embrouillés, se mettent à brasiller d’un éclat douloureux qui semble remonter du plus profond de son être. Il dit :   
— La musique est le véritable souffle de la vie. On mange pour ne pas mourir de faim. On chante pour s’entendre vivre. Tu comprends, Atiq ?   
— En ce moment, je n’ai pas toute ma tête.   
— Quand j’étais enfant, il m’arrivait souvent de ne pas trouver quoi me mettre sous la dent. Ce n’était pas grave. Il me suffisait de m’asseoir sur une branche et de souffler dans ma flûte pour couvrir les crissements de mon ventre. Et quand je chantais, tu ne me croiras pas si tu veux, j’étais bien dans ma peau.


Il n’était pas ainsi, avant, Atiq. C’est vrai, il ne passait pas pour quelqu’un d’affable, mais il n’était pas mauvais, non plus. Trop pauvre pour être généreux, il n’exagérait point en s’abstenant de donner dans le but manifeste de n’attendre aucune contrepartie. De cette façon, n’exigeant rien de personne, il ne se sentait ni redevable ni obligé. Dans un pays où les cimetières rivalisent avec les terrains vagues en matière d’extension, où les cortèges funèbres prolongent les convois militaires, la guerre lui a appris à ne pas trop s’attacher aux êtres qu’une simple saute d’humeur pourrait lui ravir. Atiq s’était délibérément enfermé dans son cocon, à l’abri des peines perdues. Estimant en avoir assez vu pour s’attendrir sur e sort de son prochain, il se méfiait comme d’une teigne de sa sensiblerie et limitait la douleur du monde à sa propre souffrance. Pourtant, ces derniers temps, il ne se contente plus d’ignorer son entourage. Lui, qui s’était juré de ne s’occuper que de ses oignons, voilà qu’il ne répugne plus à s’inspirer des déconvenues des autres pour apprivoiser les siennes. Sans s’en apercevoir, il a développé une étrange agressivité, aussi impérieuse qu’insondable, qui semble seoir à ses états d’âme. Il ne veut plus être seul face à l’adversité ; mieux, il cherche à se prouver qu’en chargeant les autres, il supporterait plus facilement le poids de ses propres infortunes. Parfaitement conscient du tort qu’il inflige à Nazish, et loin d’en pâtir, il le savoure comme une prouesse. Est-ce cela, le « malin plaisir » ? Qu’importe, il lui convient et, même s’il ne lui réussit pas concrètement, il a le sentiment de ne pas perdre au change. C’est comme s’il prenait sa revanche sur quelque chose qui n’arrête pas de lui échapper. Depuis que Mussarat est tombée malade, il a l’intime
conviction d’avoir été floué, que ses sacrifices, ses concessions, ses prières n’ont servi à rien ; que son destin ne s’assagira jamais, jamais, jamais… 


Mohsen perçoit le rire étouffé de son épouse. Il grogne un instant puis, apaisé par la bonne humeur de Zunaira, il pouffe à son tour. Aussitôt, une trique s’abat sur son épaule :   
— Vous vous croyez au cirque ? lui crie un taliban en exorbitant des yeux laiteux dans son visage brûlé par les canicules.   
Mohsen tente de protester. La trique pirouette dans l’air et l’atteint au visage.   
— On ne rit pas dans la rue, insiste le sbire. S’il vous reste un soupçon de pudeur, rentrez chez vous et enfermez-vous à double tour.   
Mohsen frémit de colère, une main sur sa joue.   
— Qu’est-ce qu’il y a ? le nargue le taliban. Tu veux me crever les yeux ? Vas-y, montre voir ce que tu as dans le ventre, face de fille !
— Allons-nous-en, supplie Zunaira en tirant son époux par le bras.   
— Ne le touche pas, toi ; reste à ta place, lui hurle le sbire en lui cinglant la hanche. Et ne parle pas en présence d’un étranger.   
Attiré par l’altercation, un groupe de sbires s’approche, la cravache en évidence. Le plus grand lisse sa barbe d’un air narquois et demande à son collègue :   
— Des problèmes ?   
— Ils se croient au cirque.   
Le grand dévisage Mohsen.   
— Qui est cette femme ?   
— Mon épouse.   
— Eh bien, conduis-toi en homme. Apprends-lui à se tenir à l’écart quand tu discutes avec une tierce personne.


— Je n’ai pas connu ma mère. Elle est morte en me mettant au monde. Elle avait quatorze ans. Le vieux faisait paître le troupeau à deux pas. À peine pubère. Un peu perdu dans ses enfantillages. Quand ma mère s’est mise à gémir, il n’a pas paniqué. Au lieu d’aller trouver les voisins, il a voulu se débrouiller seul. Comme un grand. Ça a très vite mal tourné. Il s’est obstiné. Et voilà. Il ignore comment j’ai survécu ; pire, il ne comprend pas pourquoi ma mère lui a claqué entre les mains. Ça le travaille encore, après tant d’années et quatre mariages… Elle a beaucoup souffert avant de rendre l’âme, ma mère. Je l’ai pas connue, pourtant, elle est toujours là, à mes côtés. Je t’assure que des fois je perçois son souffle sur mon visage. C’est mon troisième mariage en moins d’un an.   
— À cause d’elle ?   
— Non, mes deux premières épouses étaient indociles. Elles n’étaient pas dynamiques et posaient trop de questions.


Tout autour, l’aridité se surpasse. On dirait qu’elle ne se dénude que pour accentuer le désarroi des hommes coincés entre la rocaille et les canicules. Les rares lisérés de verdure qui daignent se manifester par endroits ne promettent aucune éclosion ; leurs herbes brûlées s’effritent au moindre frémissement. Gigantesques hydres déshydratées, les rivières languissent dans leurs lits défaits, n’ayant à proposer aux dieux de l’insolation que l’offrande de leurs tripes pétrifiées.


Vivre, c’est d’abord se tenir prêt à recevoir le ciel sur la tête. Si tu pars du principe que l’existence n’est qu’une épreuve, tu es équipé pour gérer ses peines et ses surprises. Si tu persistes à attendre d’elle ce qu’elle ne peut te donner, c’est la preuve que tu n’as rien compris. Prends les choses comme elles viennent, n’en fais pas un drame ni un plat ; ce n’est pas toi qui mènes ta barque, mais le cours de ton destin.


Hormis celui de son épouse, Atiq n’a pas vu un seul visage de femme depuis plusieurs années. Il a même appris à vivre sans. Pour lui, à part Mussarat, il n’y a que des fantômes, sans voix et sans attraits, qui traversent les rues sans effleurer les esprits ; des nuées d’hirondelles en décrépitude, bleues ou jaunâtres, souvent décolorées, en retard de plusieurs saisons, et qui rendent un son morne lorsqu’elles passent à proximité des hommes.

 

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